Assis sur son poêle. Décembre 2016.

couv Assis sur son poêle

Jean-Paul Dominici

Assis sur son poêle

 éditions les Trois Clefs

collection thrillers

couverture : Sergiy Serdyuk / fotolia.com    

 J‘ai posé les bases de cette nouvelle, qui m’a étée inspirée par des faits réels, alors que je n’étais âgé que de dix-sept ans et que, avec mes amis étudiants, nous travaillions pendant les week-ends à la station-service du père Georges, qui était située juste en face de la vaste bâtisse de l’affreux Grégory Couholarès.

1

Comme d’habitude il était assis et il fumait, avec félicité et son perpétuelle placidité, son éternelle Gitane papier maïs. Il tirait ainsi toute la sainte journée, et le plus paisiblement du monde, sur son clop, dont il avalait flegmatiquement de voluptueuses petites bouffées de fumée âcre. On aurait pu croire qu’il avait le cul vissé, à longueur de journée, sur son vieux poêle à mazout, ce siège qui était certes peu confortable, mais qui était pour lui comme une sorte de vigie, et qui présentait l’indiscutable avantage de lui tenir les fesses au chaud l’hiver, et au frais l’été ! Le père Georges observait inlassablement la piste de sa station-service d’un œil morne, d’un regard qui paraissait être de jour en jour plus désabusé.

Il lui arrivait en effet  souvent de se remémorer, avec un douloureux pincement au cœur, et une inextinguible nostalgie, le ciel d’azur, ainsi que la mer, qui était toujours si paisible et bleue, de son pays natal.

Il était un de ces rapatriés d’Algérie, établi en métropole depuis presque dix ans maintenant, et il avait, selon l’expression consacrée, comme tous ses coreligionnaires pieds noirs, «tout perdu !», lorsqu’il avait dû quitter en catastrophe, en cette terrible année 1962, cette terre généreuse qui l’avait vu naître, dans l’affolement et la tourmente qui avaient suivi l’indépendance chèrement acquise de son pays,  parce qu’elle avait quand même été payée par des dizaines de milliers de morts, celles des combattants, bien sûr, mais aussi par celles de nombreux civils, hommes, femmes et enfants, qui furent les malheureuses victimes collatérales d’un conflit qui ne les concernait en rien. Ce pays qui désormais n’était plus le sien et où il avait —presque— tout perdu, soyons précis, puisque le petit pécule qu’il avait eu la sagesse de mettre de côté, sur un compte en métropole du Crédit Lyonnais, lui avait permis d’obtenir la gérance de cette station-service Esso, qui était située dans la proche banlieue d’ Avignon, sur la sympathique et arborée route de Tarascon, une longue route toute droite qui était aussi celle de la mer, ce qui fait qu’elle drainait un intense trafic tous les week-ends des longs étés méditerranéens.

Il employait donc, depuis quelques années déjà, une joyeuse bande d’étudiants, qui étaient payés au lance-pierre, c’est à dire exclusivement au pourboire, et qui le soulageaient un peu de ce travail, qui était devenu beaucoup trop astreignant, pour lui, qui n’avait pas été habitué, il est vrai, à bosser autant que cela !Des étudiants que bien sûr il ne déclarait pas plus qu’il ne les payait, mais qui s’en serait soucié, à cette époque, pour s’occuper de la piste et des menus travaux d’entretien qui étaient effectués dans la baie, comme les lavages et les graissages.

René, le brillant latiniste, était porteur de grosses lunettes d’intellectuel myope. Paul le géographe aventurier, quant à lui, venait toujours travailler en blue-jean, ou en salopette, à la rigueur. Serge, l’ahuri, l’éternel rêveur, que le père Georges avait opportunément surnommé l’Azimut, traînait sa silhouette mollassonne et dégingandée aux quatre coins de la piste, et cela le faisait un peu ressembler à Gaston Lagaffe, tandis que la petite princesse de la station,  la mignonne et pétillante brunette Isabelle, faisait inlassablement du charme aux pères de famille blottis derrière leur volant pour leur arracher une pièce ou deux. Mais, bien qu’ils ne soient pas rémunérés pour effectuer ce travail astreignant, tous quatre étaient quand même très heureux d’empocher heure après heure les généreux pourboires que les clients ne manquaient presque jamais de leur laisser, en échange d’une rapide vérification des niveaux d’huile et d’eau, du nettoyage de leur pare-brise ou du rééquilibrage de la pression des pneus. L’essence ne coûtait à cette époque bénie qu’un malheureux franc le litre ! C’était une somme particulièrement dérisoire, souvenons nous-en, et c’est pour cette raison qu’elle laissait la porte grande ouverte à toutes les générosités.

Ce jour-là Paul était en train de repeindre les bandes blanches autour des pompes lorsque Pierre-Jean Garcia, le jeune et séduisant play-boy du quartier, arriva au volant de sa rutilante Triumph bleue marine, qu’il faisait habituellement laver et entretenir ici même.

Il fit faire le plein de super avant de sortir de son coffre un sac de vêtements quasi neufs qu’il remit à René, se souciant de savoir si ses révisions se passaient bien, vu qu’il devait passer son DEUG à la fin de l’année scolaire.

Ce fils d’entrepreneur en maçonnerie avait toujours su, et cela est bien entendu à porter à son crédit, se montrer généreux et attentionné envers les étudiants qui le servaient.

Il entra dans le bureau pour signer sa fiche et il demanda des nouvelles de madame Georges.

— Oh elle va très bien, je te remercie, Pierre-Jean, lui confirma le père Georges. Mais depuis que nous avons acheté ces fameux lits jumeaux à la foire aux meubles de Barbentane, elle ne se réveille plus quand je me lève et elle en profite, bien sûr, pour faire la grasse matinée. Parce qu’elle n’est pas si folle, tu sais, la guapa !

— Ah ! Des lits jumeaux, ces fameux lits jumeaux, s’esclaffa Pierre-Jean ! C’est fini, alors, la salade de clitoris, et maintenant, c’est quoi, alors, avant d’aller au dodo, la tisane de camomille ?

— Oh, tu sais, Juliette n’est plus toute jeune, hélas, et  ces sortes d’amusements, le sexe, comme tout ce qui va avec, d’ailleurs, l’intéressent bien moins qu’avant. Ah ! Quand elle était plus jeune, je n’dis pas ; parce qu’alors il valait mieux lui en donner que lui en promettre, à cette époque bénie, en ce qui concerne la bagatelle.

— Je comprends, mais vous, par contre, vous me semblez encore particulièrement vert, père Georges, et ça doit bien vous démanger, peut-être pas tous les soirs, mais au moins de temps en temps, de tirer…Histoire au moins de ne pas laisser la machine rouiller !

— Moi ? Oh oui, oh bien sûr que oui, moi ça va encore, et ça va même très bien, merci. Tu sais, heureusement que j’ai toujours ma bonne copine Camerounaise, la belle Sofia, qui m’attend sous les remparts, tu comprends ça, toi, n’est-ce pas, les besoins qu’ont les hommes, et tu sais que ce n’est pas qu’une histoire de vice, et qu’on a tous besoin de tirer un bon petit coup des familles de temps en temps, et que c’est comme ça, c’est la nature qui a voulu ça, ou peut-être bien que c’est le bon dieu, je ne sais pas ! Et ce serait peut-être même  en vue de la perpétuation de l’espèce, il parait, même si moi je dirais que c’est surtout pour se vidanger les burnes, et que c’est comme pour une bagnole, si on ne le fait pas, le bourrin fonctionne beaucoup moins bien ? Elle, cette adorable petite salope, oui, elle sait toujours se rendre disponible, quand j’ai besoin d’elle. Sa jolie petite camionnette bien proprette est bien sûr toujours ouverte pour moi, et ses appâts sont toujours généreusement mis à ma disposition, et je peux en profiter à volonté, et même jusqu’à plus soif, je vais te dire !

Ces escapades vespérales, qui étaient aussi coquines et jouissives que discrètes, n’empêchaient nullement le père Georges, le toujours vert galant, de loucher avec un insatiable appétit sur l’attrayant short moulant de la ravissante petite Isabelle, duquel s’échappaient avec bonheur et vivacité deux cuisses adorables, longues, fuselées, lisses et bronzées à souhait.

C’était  une nuit de printemps, douce et tranquille, quand trois ombres louches se faufilèrent discrètement entre les gros platanes de la route de Tarascon. Elles s’arrêtèrent juste en face de la station, au pied du mur imposant qui protégeait la grande et austère bâtisse de Gregory Couholares.

La nuit était claire tandis que la circulation était fluide, comme elle l’est habituellement la nuit.

Les trois individus purent ainsi se livrer sereinement et en toute impunité à leur crapuleux, mais pourtant bien inoffensif, forfait.

Armés d’un large pinceau et d’un pot de peinture blanche, ils tracèrent sur le mur de clôture un désobligeant : «Yankee go home!», un tag en souvenir de la fin mouvementée de la guerre et de la quasi invasion américaine qui en avait résulté. C’était une inscription revancharde que l’on rencontrait encore souvent sur les murs de nos villes, aux côtés d’inscriptions plus étranges et même saugrenues, du genre, « Vive la Barthelasse libre », en hommage à cette malheureuse île située sur le Rhône, qui ne réclamait pourtant pas tant de sollicitude.

 

Le lendemain, Paul, Serge et René photographièrent d’une façon insolente, à l’aide d’un de ces modestes appareils Instamatic, Gregory Couholares, le colosse bougon, qui était en train de badigeonner avec le plus grand soin, à l’aide d’un rouleau et d’un pot de peinture blanche, l’inscription, prodigieusement infamante à ses yeux, afin de la faire disparaître à tout jamais.

L’Américain les fusilla du regard, puis il traversa la rue d’un pas lourd tout en brandissant un poing vengeur et il se dirigea d’un air martial vers le bureau de monsieur Georges.

Il interpella vertement, au passage, les jeunes pompistes.

— C’est vous qui avez fait ça, hein, petits cons ?

— Absolument pas, lui répondit René en conservant un aplomb remarquable face à la tourmente qui s’annonçait.

— Alors, pourquoi est-ce que vous me photographiez, et  avec ces airs idiots, en plus?

— Ben, parce que c’est amusant, et que vous êtes trop drôle, tout simplement, monsieur Couholares, lui répondit Paul en affichant comme à son habitude un sourire désarmant.

— Rigolez, allez, rigolez bien, mais si on n’avait pas été là… Ici, aujourd’hui, ce serait ni point ni moins que la grande Allemagne.  Et ce ne serait peut-être pas plus mal, finalement, et pour ça vous pouvez me croire, parce qu’alors vous ne seriez pas en train de nous faire chier avec vos beatniks et votre festival à la con!

Je vous préviens, je vais déposer une plainte contre vous rue Violette, et je ne pense pas que monsieur le commissaire va beaucoup apprécier vos agissements de  petits voyous.

— Mais, puisqu’on se tue à vous dire que ce n’est pas nous, insista René en osant le mitrailler du regard.

Toujours assis sur son poêle, le père Georges observa, tout en restant toujours impassible, cette scène qu’il trouva être d’un comique avéré. Il était littéralement mort de rire quand il demanda : «  C’est vous, n’est-ce pas? »

— Oui, avoua Serge, parce qu’il  nous fait trop caguer, ce vieux kroumir. Il est toujours en train de nous surveiller et de nous faire des réflexions zarbies. Et en plus il ne  laisse jamais de pourboire quand il vient faire le plein de sa charrette, ce gros con, pour aller se pavaner et en mettre plein la vue à la mer.

Gregory Couholares possédait en effet une magnifique Dodge bleue et blanche dont il était très fier et qui devait consommer pas moins de vingt litres aux cents.

Après le débarquement le G.I. avait été affecté à une unité de défense anti aérienne près de Plougar, dans le Finistère. Lorsque l’ancien militaire avait été démobilisé, à la libération, personne ne l’attendant au pays, il n’y avait pas de fiancée  et ses parents étaient morts tous les deux, il avait donc décidé de rester en France, mais de rejoindre les cieux plus cléments du sud-est, qui lui rappelaient ceux de sa Floride natale.

C’est au bal de la fête votive d’Uchaux, une petite ville du Vaucluse, en lui faisant énergiquement danser le rock and roll, cette danse nouvelle qui faisait fureur, qu’il avait fait la connaissance de la séduisante Georgette, qui était la fille unique de gros propriétaires terriens dont les vignes produisaient un Côtes du Rhône à la belle robe rouge rubis qui était assez apprécié des connaisseurs, et qui était ainsi devenu complaisamment renommé. Après six mois d’une cour assidue et de flirts, plus ou moins longs et intensifs qui étaient restés, à son grand désespoir, plutôt chastes, car c’est à peine s’il avait pu arracher quelques baisers mouillés, avec la langue, à sa ravissante fiancée, mais rien de plus, ni pelotage des nichons, qu’elle avait pourtant fort appétissants, ni des cuisses, il avait finalement réussi à épouser sa conquête. Et comme Georgette commençait à en  avoir plus qu’assez de la vie monotone et étriquée qu’elle menait à la campagne et qu’elle se sentait irrésistiblement attirée par les lumières, ainsi que par les promesses de bien-être, de confort, et d’animation, de la ville, le jeune couple alla rapidement s’installer à Avignon, une ville dynamique et attractive que l’on appelait dans la région, et pour cette raison, «  Le petit Paris ».

L’usine Électro-Réfractaire, qui était située à Sorgues, une petite ville industrielle toute proche, était alors dans une phase d’expansion. Elle remportait en effet de nombreux  et importants contrats à l’international et par voie de conséquence elle recrutait à tours de bras. Ainsi, Gregory ne rencontra aucune difficulté, en faisant valoir son prestigieux passé de militaire, pour s’y faire embaucher comme contremaître. Il travailla de longues années au service des expéditions, au sein duquel il avait en charge la confection des palettes de pierres réfractaires constituant les fours, en vue de leur acheminement vers les clients disséminés à travers le monde entier. Il venait de prendre enfin sa retraite, l’année précédente, et il espérait bien en profiter au maximum, et pendant très très longtemps, pourvu que Dieu lui prête vie.

Ce jour-là, Georgette Couholares traînait avec sa nonchalance habituelle son caddie à carreaux rouges et verts le long de l’avenue. Elle revenait de faire ses courses. Il n’y avait pas encore de supermarchés dans le pays, alors tous les achats devaient se faire soit aux halles centrales, soit chez les prospères petits commerçants du quartier, qui roulaient tous en DS 21, berline ou break, attisant par là-même la jalousie et le ressentiment de leurs clients, qui pouvaient ainsi voir tous les jours ce que devenait leur argent si péniblement gagné.

Chez Blanquet, l’épicier, elle avait acheté quelques produits frais, du sucre et de la farine, tandis que chez Laffont, le boucher à la face rubiconde, elle avait fait trancher deux escalopes épaisses pour le déjeuner et acheté des paupiettes de veau pour le repas du soir.  Elle avait l’intention de  les cuisiner dans l’après-midi et elle les servirait comme d’habitude avec des petits pois frais qu’elle allait passer la demi-journée à écosser, parce que Grégory, son imposant et bougon époux, adorait ça !

Toujours assis sur son poêle, le père Georges la vit pousser le portillon de sa maison et disparaître aussitôt derrière le haut mur de clôture.

Quand une demi-heure plus tard, elle réapparut, ce fut pour rester plantée devant le portillon, et elle fit alors de grands moulinets avec les bras et elle cria quelque-chose que Georges, réfugié derrière les épaisses vitres de son bureau, ne put bien sûr pas comprendre.

Il sortit de sa tanière afin de mieux entendre.

Attirés par les hurlements stridents de la ménagère, Paul et Isabelle sortirent de la baie dans laquelle ils étaient en train de laver la belle DS  bleue Sainte-vierge de monsieur Garcia père.

« Au secours, au secours, au secours ! On a tué mon mari », hurlait à tue-tête la voisine hystérique.

En quatre bonds dignes d’un jeune couple d’écureuils, Paul et Isabelle furent de l’autre côté de la route.

— Qu’est-ce qui se passe, madame Couholares, mais qu’est-ce qu’il se passe donc, demanda Paul, dont l’excitation se joignit à celle de la voisine et vint la renforcer?

Elle leur désigna alors en tremblant la porte du garage.

— Là, il est là, balbutia-t-elle. Elle leur parut être complètement affolée.

Ils suivirent la dame, qui était manifestement choquée, et agitée de tremblements convulsifs, aussi, jusqu’au garage où ils découvrirent, stupéfaits, son mari qui gisait sur le ciment, les bras en croix, le visage blême, les yeux grands ouverts sur l’au-delà! Il avait un large couteau au manche de corne profondément fiché dans le thorax. Une abondante tache rouge s’épanouissait sur sa poitrine. Joli coquelicot, mesdames !

Près de lui se trouvait un seau dans lequel trempait encore une éponge. Les flancs blancs humides et luisants des pneus de sa Dodge attestaient de la gratifiante activité à laquelle il était vraisemblablement en train de se livrer quand il avait rencontré son meurtrier.

Les deux jeunes gens coururent aussitôt vers le bureau de Georges.

— C’est le vieux schnock, il s’est fait descendre, finalement, cria Paul à l’intention de son patron. Il faut vite appeler les flics.

 

Une heure plus tard, le commissaire Marcon garait sa 403 noire  de service sur le parking de la station.

— C’est en face, lui dit Georges, toujours sans se départir de son calme légendaire, c’est monsieur Couholares, celui que les gamins appellent Couilles d’Arès, il a été assassiné!

Le commissaire traversa la rue et on entendit avec netteté les glapissements aigus de Georgette qui entraînait à pas comptés le fonctionnaire, qui était un homme brun légèrement ventripotent aux tempes grisonnantes, vers le garage.

Lorsque celui-ci ressortit, il s’arrêta au bureau de la station à l’intérieur duquel il trouva Georges, toujours paisiblement assis sur son poêle, tel un inébranlable Bouddha en méditation.

Après avoir appelé une ambulance pour faire transporter le corps du supplicié à l’hôpital, où il serait autopsié, le commissaire éprouva une très forte envie de commencer son enquête ici, dans cette station, qui se trouvait opportunément située juste en face de la maison de la victime.

— Pourrais-savoir où étaient vos gars, ce matin, monsieur Georges, demanda-t-il sur un ton suspicieux ?

— Ils étaient ci, bien sûr, affirma le père Georges. Paul et Isabelle lavaient une voiture, ils ont fait un lavage complet, intérieur et extérieur. Serge et René s’occupaient de la piste et, attendez… ils ont aussi travaillé sur une Ariane, ils lui ont fait la vidange, le graissage, une pulvérisation et…et, et aussi la purge des freins.

— Vous avez l’air de vouloir me dire, si toutefois je vous suis bien, monsieur Georges, qu’ils n’auraient pas quitté la station de la matinée?

— Eh bien oui, c’est tout à fait ça, ils ne l’ont pas quittée !

— Eh ben, c’est bien dommage, ça !

— Et pourquoi donc serait-ce dommage, ils sont là pour bosser, pas pour se balader, s’emporta Georges, qui fut tiré de son flegme habituel par cette remarque qui lui sembla être des plus incongrues.

— Eh bien, c’est dommage, parce que… parce que ça m’aurait fait des coupables potentiels idéaux, et  ils auraient même étés terriblement crédibles, de plus, pardi !

Cette fois Georges se fâcha carrément, tandis que ses joues, qui étaient d’habitude si blanches se tintèrent soudain de rose vif.

— Mais pourquoi est-ce vous dites ça, bon sang, éructa-t-il?

— Parce qu’il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire, monsieur Georges. De très bizarre, et je dirais même de formidablement dérangeant.

Saviez-vous que cet homme est venu me voir, il y a quelques jours à peine, pour se plaindre de vos employés ? Ils auraient peint une inscription injurieuse, voire franchement ignominieuse, sur son mur de clôture. Et aujourd’hui, voilà qu’on nous l’assassine! Avouez que c’est une coïncidence troublante, tout de même !Et là-dessus il émit un curieux petit rire saccadé.

— Je suis sûr que ce n’est pas eux, affirma Georges avec une énergie dont on ne l’aurait pas cru capable. Je vous jure qu’ils n’ont pas bougé d’ici.

Le commissaire une fois parti , il reprit son poste de vigie, toujours impassiblement assis sur son poêle à mazout.

Le week-end passa sans que l’enquête progresse vraiment. Le commissaire Marcon avait pourtant mis ses deux inspecteurs sur l’affaire, il s’agissait de deux jeunes hommes fraichement sortis de l’école de police de Nîmes. Poussés par leur enthousiasme juvénile encore intact, ils se livrèrent avec ferveur à une méticuleuse enquête de proximité, mais qui ne donna pourtant aucun résultat probant. Des voisins avaient bien aperçu à plusieurs reprises, dans la rue, un homme, environ dans sa trentaine année, et bien mis, sans doute un représentant, qui regardait avec insistance en direction des maisons, un autre l’avait même vu, à l’heure du crime, grimper dans un bus pour le centre-ville mais rien de spécialement inquiétant ni de vraiment significatif ne leur avait été signalé, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte par vous-mêmes.

Il fit plutôt doux dans la région, pour un mois de mai, puisqu’on avait relevé une température avoisinant les 25 degrés. Paul en avait profité pour emmener la craquante petite Isabelle sur la plage des Saintes-Maries de la mer afin de s’y livrer à un de ces flirts améliorés dont ils étaient coutumiers depuis l’an dernier. Après s’être confortablement nichés et cachés au creux des dunes, ils se livrèrent corps et âmes à d’interminables et tendres caresses tandis qu’ils échangeaient des milliers de baisers qui furent tous plus fous et passionnés les uns que les autres. Et pour ne rien vous cacher ce fut un flirt dont le garçon, qui jouissait d’une spectaculaire et solide érection, espérait qu’il évolue vers quelque-chose de plus hard, et surtout de beaucoup plus stimulant, comme une innocente, mais sympathique, fellation, par exemple, ou à tout le moins une petite branlette, afin qu’il puisse enfin éjaculer tranquille sur le sable chaud. Toutefois cette gâterie tant espérée ne vint jamais, et il dut se contenter de l’ineffable bonheur de recevoir l’autorisation de glisser une main aussi tendre qu’investigatrice dans la culotte humide du maillot de sa petite copine, et aussi celle de pouvoir déguster jusqu’à satiété ses tendres et frétillants mamelons, comme s’il avait voulu les faire fondre dans sa bouche gourmande. Ils étaient partis le matin avec sa moto, sa vaillante 250 Jonghi qu’il venait d’acheter d’occasion et sur laquelle il avait fait posé un confortable siège biplace, ce qui permit à la jeune fille de rester confortablement plaquée contre le dos de son ami pendant tout le trajet.

— Qui aurait pu faire ça, d’après toi, mon chéri ? lui demanda Isabelle en se rhabillant, après avoir pris leur dernier bain, et juste après que son tendre amoureux eut longuement promené ses lèvres gourmandes sur tout son corps, alors qu’elle avait amoureusement fait de même avec lui, en passant tout de même largement au large de son sexe, dont elle avait naturellement perçu l’état inhabituel d’excitation, et d’épanouissement.

— Oh, ça, je n’en sais trop rien, ma chérie, lui répondit-il, mais tu vois, pour moi  ça ressemble beaucoup à une vengeance, cette histoire-là. J’ai toujours pensé qu’il n’était pas très net, ce mec, et tu le sais bien, n’est-ce pas, nous en avons d’ailleurs assez parlé ! !

— Parce que tu crois que ce pourrait être un gangster, ou un escroc ? Remarque, avec un américain, c’est une chose qui est toujours possible. Ou alors qu’il aurait traficoté des trucs louches quand il était dans l’armée, pourquoi pas, tiens  ?

— Un gangster, peut-être pas, mais que ce soit un abruti de première, là-dessus je n’ai bien sûr pas le moindre doute. Il a dû faire une connerie quelconque dans le passé et voilà qu’aujourd’hui ça lui revient dessus comme l’aurait fait un boomerang.

— Ce serait plutôt rude, comme retour de manivelle, tu ne crois pas, s’il a fait une connerie, comme tu dis, alors elle devait être d’une belle taille, cette connerie!

— Oh que oui, mais je suis persuadé, vois-tu, ma pupuce, qu’il avait l’envergure nécessaire pour faire des âneries majuscules, ce putain d’enfoiré !

Ils grimpèrent sur la vaillante Jonghi de Paul et ils reprirent la route pour Avignon lorsque la luminosité commença à décliner.

 


 

2

Et au final, ce ne fut que le lundi matin qu’un homme d’une petite trentaine d’années, porteur d’une fine et élégante moustache, se présenta au commissariat de la rue Violette. Il demanda à être reçu par le commissaire pour une affaire d’importance.

Henri Marcon le fit entrer sans tarder dans son modeste bureau, même s’il était toujours un peu gêné de devoir recevoir des visiteurs dans cette pièce miteuse au mobilier sommaire qui, de surcroît, sentait le renfermé et le mauvais tabac froid, quand ce n’était pas la bière tièdasse.

L’homme s’assit sur la chaise recouverte de skaï noir écorné que lui désigna le commissaire.

— Vous avez demandé à me parler, monsieur. Eh bien, je vous écoute.

— Voilà, monsieur le commissaire. Ma démarche va peut-être vous surprendre. Hem…voilà, en fait je suis venu pour avouer… un meurtre…un meurtre dont je n’ai pas à rougir, celui de mon père.

Voyez-vous, je sais que vous enquêtez, et je ne voudrais pas que quelqu’un d’,autre, un innocent, en tout état de cause, en soit accusé à ma place, vous le comprendrez certainement. Je n’ai pas à en rougir, je vous le confirme, ni même à m’en cacher, bien  au contraire, même, parce que c’est un acte dont je suis particulièrement fier, et que je tiens à revendiquer haut et fort.

Le commissaire lui jeta alors un regard circonspect et il lui demanda, d’une voix blasée et monocorde :

— Où donc auriez-vous commis ce terrible parricide, monsieur ?

— Mais, ici même, à Avignon, vous avez bien dû en être informé !

— Ah ! Alors là, je suis obligé de vous arrêter tout de suite, monsieur, et de vous assurer que je goûte peu cette aimable plaisanterie, car je n’ai pas plus de temps à perdre que ça ; quoi que vous puissiez en penser., parce qu’il se trouve que nous avons du vrai travail à faire, dans la police ! car le seul homme qui a été assassiné ces jours-ci à Avignon, à ma connaissance, n’avait pas d’enfants, son épouse étant malheureusement stérile, il s’en était ouvert à moi la dernière fois que je l’ai rencontré, à l’occasion du dépôt d’une plainte. Ainsi, qui donc auriez-vous tué, monsieur?

Il s’agit  sûrement encore un de ces dingues qui tiennent absolument à faire parler d’eux à n’importe quel prix, supputa Henri Marcon.

— Mais oui, c’est lui, bien sûr, c’est bien lui, Grégory Couholarès, cet infâme salopard ! Et figurez-vous que oui, il avait bien un enfant, et c’est moi-même ! Mais pour sûr,  il ne pouvait que l’ignorer, qu’il avait été engendré cet enfant.

L’homme se dressa alors de toute sa hauteur pour déclarer d’une voix assurée :

Je vais tout vous expliquer, monsieur le commissaire.

L’homme respira profondément, puis il se cala confortablement au fond de sa chaise, et c’est alors seulement qu’il commença  à dérouler son long et fabuleux récit :

Il s’exprima  d’une voix claire et précise, qui fut tout à la fois ferme et  assurée.

«Je vous raconte toute l’histoire, monsieur le commissaire, ce qui va m’amener à tout vous dire des terribles et dramatiques circonstances qui sont à l’origine de ma naissance. Alors, voilà, le 1er août 1945, ma mère, qui était une jolie jeune fille à l’époque, et qui était accompagnée de trois voisins, messieurs Marcel Marcy, Antoine Bénichou et Pierre Chochon, se rendirent à bicyclette jusqu’au camp américain qui avait été établi à proximité de Plougar, dans le Finistère, dans l’intention d’y troquer du cidre, qu’ils possédaient en abondance, contre de l’essence, dont ils manquaient terriblement. Ils pénétrèrent alors dans le camp et ils commencèrent à négocier, ma mère se mit même en avant, en espérant que sa féminité et son charme leur permettent d’emporter une décision qui leur soit favorable, mais à leur grand désarroi leurs efforts n’aboutirent pas et un gradé refusa purement et simplement de leur donner de l’essence, ne leur proposant que leur payer le cidre qu’ils avaient apporté avec eux. Après une heure et demie de pourparlers inutiles, ils furent fermement invités à quitter les lieux et ils furent même dûment escortés jusqu’à la barrière par un soldat. Ils furent ensuite suivis par douze ou quinze militaires, dont trois, de couleur, étaient armés.

Lorsqu’ils atteignirent la route, messieurs Bénichou et Marcy poussèrent leur bicyclette devant ma mère, qui les suivait à pied en marchant à côté de Monsieur Chochon.

Alors qu’ils approchaient du bourg de Plougar, un soldat, un grand noir à l’air peu sympathique, saisit brusquement le vélo de ma mère. Monsieur Bénichou s’approcha pour lui porter assistance mais d’autres américains se jetèrent dans la mêlée qui suivit. Des soldats poussèrent monsieur Chochon  contre un talus et lui ordonnèrent de lever les mains, pendant qu’un autre G.I. pointait son arme sur ma mère. Elle cria et courut en direction de Monsieur Marcy, mais un soldat l’empêcha alors de l’atteindre.

Au désespoir, elle se jeta alors vers Monsieur Chochon,  mais elle fut de nouveau brutalement arrêtée. Monsieur Marcy parvint alors à s’échapper à vélo et il partit aussitôt chercher de l’aide. Pendant ce temps, ma mère courut le long d’un chemin jusqu’à un pré mais un soldat, un blanc assez costaud, la saisit alors par la gorge, puis il la jeta au sol sans plus de ménagements, il lui déchira sa robe puis il lui arracha sauvagement sa culotte et il la viola brutalement. Un autre soldat, pendant ce temps, lui couvrit la bouche pour l’empêcher de crier. Et ce n’est pas tout, car la malheureuse fut ensuite violée tout aussi brutalement par trois autres G.I. qui, avant que leur tour ne vienne, s’étaient même battus pour savoir lequel d’entre eux serait le prochain à pouvoir enfin éhontément la martyriser.

Lorsqu’ils la laissèrent enfin, après que le grand blanc lui eut intimé, tout en faisant mine de lui trancher la gorge : « And you, the whore, silence, otherwise… »[1] ! Ma mère, fortement choquée et meurtrie, ramassa alors dans l’herbe, à côté d’elle, cette plaque métallique, avant de rentrer misérablement chez elle, la tête basse et le corps définitivement meurtri.

Le visiteur déposa alors sur le bureau du commissaire, avec un geste  lent mais qui fut empreint d’une extrême gravité, un petit rectangle de métal sur lequel on pouvait lire distinctement : « Couholares, Gregory », suivi d’un matricule, d’un groupe sanguin, et même de la religion: catholique. C’était une authentique plaque de G.I.

« Ma mère n’a jamais rien dit à personne. Elle a eu bien trop peur des représailles, pensez…

Elle a ainsi accouché et vécu dans l’opprobre générale. Essayez un peu d’imaginer dans quelle situation elle se trouva, celle d’une malheureuse petite couturière fille-mère, et elle fut celle que tout le monde montrait du doigt, tout en la méprisant, dans la Bretagne profonde de 1945!

J’ai donc été déclaré né de père inconnu.

Ma malheureuse mère est décédée d’un cancer du sein il y a maintenant quatre ans. C’est sur son lit de mort qu’elle m’a raconté son histoire, en réponse aux insistantes questions que je lui avais toujours posées afin de savoir  qui était mon père, et qu’elle m’a remis cette plaque. C’est certainement face à l’imminence de la mort, qu’elle voyait s’approcher à grands pas, qu’elle a tenu à se libérer de ce trop lourd secret.

J’ai alors pensé qu’il était de mon devoir de fils de la venger au plus vite. Elle avait tellement souffert, vous savez, elle avait dû travailler si dur pour m’élever et me donner une bonne éducation. Vous ne pouvez certainement pas imaginer  la joie que j’ai ressentie lorsque le détective privé que j’ai engagé pour le retrouver m’a appris que ce salaud vivait toujours en France.

J’ai acheté un gros couteau et j’ai loué une chambre à l’hôtel Médiéval, dans le centre de la ville. J’ai pris le bus tous les jours pour la route de Tarascon afin de l’observer, de l’épier, de le traquer, jusqu’au jour où la chance m’a enfin souri. Le portillon était ouvert. Je suis donc entré. Le gros porc était dans son garage, bien tranquille. Il astiquait sa bagnole de luxe ! Je me suis planté à la porte et je l’ai interpellé d’une voix forte en disant : «  Père, je suis là! »

Parce que je voulais qu’il me voie, au moins une fois, avant de mourir.

Il a tranquillement posé son éponge, puis il s’est relevé et il s’est avancé lentement vers moi. Un éclair de stupéfaction a brillé dans ses petits yeux de goret. Il m’a longuement examiné, et il l’a même fait avec la plus grande attention, et il a pris pour cela tout le temps nécessaire, ainsi je suis absolument certain qu’il a compris qui j’étais!

Alors, sans hésiter une seconde, je me suis rué sur lui et j’ai sauvagement déchargé toute ma haine. Je lui ai violemment planté mon couteau au milieu de la poitrine, là où je savais être le cœur. Il est tombé sans même crier. Il s’est effondré sur lui-même, comme la grosse bouse puante qu’il était, ce putain de salopard !. »

 

Assis sur son poêle, les coudes plantés dans les cuisses, ses deux mains soutenant son double menton, le père Georges s’était plongé dans une profonde méditation :

A qui donc, bon Dieu, pouvait-on se fier, de nos jours, mais à qui?

Le journal du jour qu’il tenait dans ses mains tremblotantes relatait en effet dans le détail l’incroyable confession de Gwenaël le Floch.

Cet homme, qui était si dur, et toujours prêt à faire la morale, à critiquer la jeunesse, les beatniks, les Espagnols et les Arabes, n’était, en définitive, qu’un salopard de première catégorie !

 

[1]Et toi, la pute, silence, sinon

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