La mygale de Cucuron. Mars 2017.

couverture-la-mygale

Jean-Paul Dominici

La mygale de Cucuron

éditions Les Trois Clefs

Collection Thrillers

photo de couverture : © Coka / fotolia.com

 Je m’appelle Gwenaël Caradec, et je suis un authentique provençal, si, si, je vous assure, même si je suis, ainsi que mon nom fasse bien plus que le suggérer, d’origine Bretonne ! Fils d’un modeste adjudant-chef de l’armée de terre et d’une mère au foyer qui passe son temps à râler contre les quatre étages qu’elle est obligée de se coltiner tous les jours afin de remonter à la maison les provisions nécessaires pour nourrir une famille de six personnes.

C’est sûrement pour mon malheur, ou du moins pour me faire payer, cher, très cher, voire trop cher, si vous voulez mon avis, mes nombreux péchés de jeunesse, que je l’avais rencontrée, à Avignon, alors que je zonais, comme toujours à la recherche de la bonne aventure, sur la place de l’horloge, un soir d’avril 1970, avec Yves Duffaut, mon grand copain de l’époque, qui était le plus jeune des neveux du maire de notre bonne ville d’Avignon.

Elle était à demi écroulée dans un fauteuil en osier de la terrasse du Club, qui était notre bar préféré, avec celui des Quatre Coins, qui occupait, lui, un angle de la très sympathique et arborée place des Corps Saints. Elle était accompagnée de son amie, une petite brune vive et sympa aux cheveux courts prénommée Bérengère, qui était pour sa part native d’un village touristique, très prisé des spéléologues, proche d’Alès, Saint-Jean des Maruejoles, situé au cœur d’une région agréablement vallonnée et riche en charbon, un beau pays où son père, un homme brun, sympathique et maigrelet d’origine polonaise, avait longtemps exercé le difficile métier de mineur de fond. Elle était, pour sa part, étudiante en Lettres Modernes, et elle fréquentait la fac des Sciences Humaines de la rue Joseph Vernet, et c’est là j’avais été heureux de la rencontrer, moi le futur mari de Monique, un jour que je distribuais des tracts vindicatifs pour l’UNEF Renouveau, qui était alors notre syndicat étudiant de prédilection. C’était une charmante petite brunette, je crois l’avoir déjà dit, une jeune fille tout ce qu’il y a de sympa, et, pour ne rien gâcher, elle était vraiment rigolote !

Comme il faisait particulièrement doux, en ce soir de début septembre, elle prenait le frais avec la séduisante Monique Doulmet, qui, était, quant à elle, une ravissante blonde aux adorables cheveux longs, mais qui m’apparut de prime abord être un tantinet austère, une impression qui fut sans doute renforcée par le fait qu’elle était porteuse de petites et fines lunettes rectangulaires, tandis que ses ongles démesurément longs, qui étaient toujours vivement colorés de rouge, l’ont faite surnommer, je l’apprendrai plus tard, La mygale, par les petites vieilles ronchonnes de son village, qui, il est vrai, ne l’aimaient pas beaucoup, d’abord parce qu’elle était une sorte de révolutionnaire, au pays, et ensuite parce qu’elle se traînait une réputation de fille aux mauvaises mœurs, d’une infernale perturbatrice qui balade ses cuisses et ses fesses arrogantes, soit joliment emprisonnées dans un jean étroit, soit plus merveilleusement encore, diablement épanouies sous sa croustillante mini-jupe raz la bonbonnière.
Son père était un petit notable, dans son village, parce qu’il était garagiste et Conseiller Municipal ; il possédait en effet un bel atelier de mécanique agricole, qui était établi en bas du bourg, un peu avant le grand virage, sur le vaste parking duquel stationnaient en permanence de gros motoculteurs, des tracteurs, et jusqu’aux plus imposantes des moissonneuses batteuses !

La séduisante Monique Doulmet était profondément attachée, on pourrait même dire qu’elle était immensément amoureuse, de son village, au point de considérer qu’il était, et surtout son donjon médiéval aux pierres étonnamment dorées quand elles sont éclaboussées de soleil, à l’instar de la gare de Perpignan pour Salvador Dali ; rien de moins qu’une sorte d’incontournable « Centre du Monde ! »

Les longues soirées d’été passées à bavarder, assise avec ses amis sur le muret qui entoure l’étang, ou à la terrasse du café du même nom, l’ont amenée à rencontrer, puis à fréquenter assidûment le beau brun Mickey,  qui était une sorte de gitan sédentarisé, et qui était aussi un courageux sapeur-pompier volontaire.
Ainsi, c’est à lui qu’est revenu le plaisir ineffable de la dépuceler, un soir de printemps, au pied du donjon, bien sûr, car cela n’aurait pas pu se passer ailleurs, dans sa tête. Elle avait en effet grand besoin de sentir la puissante muraille veiller sur ses dernières heures de jeune fille, qui avait étée jusqu’à ce jour bien trop sage !

Le beau Mickey avait très envie de lui faire enfin l’amour, ce soir-là, depuis le temps qu’il en rêvait et qu’elle se refusait obstinément à lui, aussi, après l’avoir longuement et passionnément embrassée, voluptueusement caressée et pelotée sous toutes les coutures, y compris celles de son adorable petite culotte de coton bleu ciel, pendant des heures, et comme elle n’avait ce jour-là manifestement rien contre, voire même qu’elle lui sembla être plutôt pour, l’affaire fut rapidement conclue et enlevée, aussi vite que ce que sa petite culotte bleue avait lentement glissé le long de ses longues et douces cuisses.

Je dois d’abord vous dire qu’elle ne se sentait pas vraiment pas le cœur de vivre loin de ses remparts, et surtout de ses chères tours, mais, pour poursuivre ses études, elle avait bien été obligée de s’exiler, de partir vers la grande et énigmatique métropole locale, la ville d’Avignon, afin d’y préparer une licence d’anglais, même si elle aurait préféré, et de loin, faire des études de Provençal, mais cette noble langue n’était pas encore, à cette époque, car nous étions dans les années 70, enseignée à ce niveau.

Nous leur avons donc payé une bière, une excellente Spaten blonde à la pression et nous avons passé une bonne heure à bavarder, à plaisanter, et aussi, bien sûr, à désespérément essayer de les embrasser sur la bouche.

Après quoi nous sommes partis avec elles, main dans la main, et nous les avons ainsi raccompagnées jusqu’à leur piaule, un petit deux pièces qu’elles louaient sous les toits de la rue de la rue de la Grande Monnaie.

Nous avons un peu chahuté, puis nous sommes enfin parvenus à leur arracher un baiser, un vrai, avec la langue et tout et tout, tout en caressant démoniaquement leurs exquises petites fesses, et aussi leurs adorables nichons, puis nous finîmes par monter avec elles. Yves a emballé sans hésiter ma copine, la sympathique petite Bérangère, tandis que moi, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, je me suis retrouvé dans le lit de la grande et émoustillante Monique. J’étais plutôt satisfait de moi, car la bougresse était vraiment loin d’être laide, tant elle avait des jambes magnifiques, et surtout, elle possédait la plus affolante, la plus affriolante, des poitrines, des seins merveilleux, littéralement à tomber le cul par terre !

Après l’avoir longuement embrassée, car nous embrassions beaucoup, à cette époque, puis patiemment et tranquillement déshabillée, et tout aussi longuement et sensuellement caressée sur tout le corps, y compris dans ses parties les plus intimes, je me suis tranquillement allongé sur le dos et c’est elle qui, alors, a abandonné sa culotte au coin du lit afin de venir aussi gentiment que gaillardement s’empaler sur mon engin, qui était fièrement dressé, et nous avons fait l’amour, lentement et paisiblement, une bonne partie de la nuit, comme deux papillons bienheureux.

Notre petite affaire une fois faite et bien faite, je m’en suis retourné chez moi, car j’habitais encore chez mes parents, sur la rocade, tout près de l’avenue Saint-Ruf, rue de la Granada Entre’duberto, très exactement. Toutes les rues de ce nouveau quartier populaire urbain avaient en effet hérité des titres ronflants d’œuvres provençales célèbres. Ma rue était perpendiculaire à celle du Blad de luna, le blé de lune, c’est tout dire !

Deux jours plus tard je la cherchais partout, attiré et fortement motivé par le souvenir ému que j’avais conservé de sa belle et palpitante poitrine, et je finis par la retrouver, mais ce fut dans un autre bar, cette fois, juste en face de l’école des Beaux Arts.

J’avais en effet trouvé un travail de chauffeur-livreur à mi-temps dans une entreprise de réparation de matériel de bureau toute proche, et je venais régulièrement dans ce bar pour y prendre un petit café avant d’entamer mes longues tournées de livraisons.

Je la vis dès lors habituellement, à partir de ce jour, et comme elle n’était pas plus bête que la moyenne, nous avions de longues conversations entre nos frénétiques parties de jambes en l’air, qui avaient lieu soit dans son lit, soit dans un creux niché entre les dunes, sur la longue et discrète plage des Saintes-Maries de la mer, et nous rentrions alors à Avignon avec du sable collé plein les fesses.

Quelques semaines plus tard, alors que nous faisions l’amour tous les jours, ou presque, je m’étonnais quand même qu’elle n’ait jamais ses règles et je décidai de m’en ouvrir à elle.

Elle me répondit alors avec un grand sourire énigmatique :

« C’est normal que j’aie pas mes règles, connard, c’est parce que tu m’as foutue en cloques, tout simplement ! »

Je n’appréciais que moyennement le « connard » et plongeais dans des abîmes de perplexité. Ma sublime nana était bel et bien enceinte !

L’été venait de se terminer et nous avions prévu depuis quelques semaines d’aller faire les vendanges chez le père Espérandieu à Saint- Hilaire d’Ozilhan.

Vendanges au cours desquelles nous avons certainement plus bu que véritablement travaillé, et pendant lesquelles ma belle avait confié à notre ami Jean-Claude qu’elle était tellement amoureuse de moi qu’elle s’était lamentablement plantée dans ses calculs destinés à évaluer ses jours de fertilité et que, du coup, nous avions été victimes de ce qu’elle n’a pas hésité à appeler « La pelle du 18 juin !»

Vous auriez bien mieux fait d’utiliser des capotes, ou mieux encore, tu aurais peut-être du prendre la pilule, avait-il aussitôt suggéré à ma compagne.

J’ai déjà essayé les capotes, avec mon copain Mickey, à Cucu, et ça me donne de l’urticaire, figure-toi, avait-elle alors déclaré, quand à prendre la pilule, tu veux peut-être que je crève d’un cancer du sein à 40 ans, en avalant cette saloperie, c’est de ça, que tu as envie, pour te débarrasser de moi, dis-moi ?

Monique me dit froidement, quelques jours plus tard : « Il faut que je me débarrasse au plus vite de ça, parce qu’il n’est absolument pas question que j’aie un môme maintenant, surtout de toi !

Je sursautais et je lui demandais du tac au tac :

— Pourquoi est-ce que tu te crois obligée d’ajouter ce cruel « surtout de toi » ?

— Ben, parce que t’es une brêle, pardi, me répondit-elle sans hésiter, parce que t’as pas un rond, que tes vieux sont fauchés, et même archi-fauchés, et qu’on sait même pas ce que t’es capable de faire, comme vrai boulot, à part tes livraisons à la con ! Remarque, je sais bien que tous les mecs sont des brêles, tiens, c’est bien dommage que je ne sois pas gouine, moi, parce que ça m’aurait bien arrangé, ça, de bouffer du gigot à l’ail pour mon p’tit-déj, au lieu de m’empiffrer avec des biroutes, et de me retrouver comme ça, comme une conne, avec un vilain polichinelle dans le tiroir à poulets. Tiens, demain, on va aller faire du cheval !

Sitôt dit, sitôt fait.

Le lendemain, en effet, ma belle cavalière galopait comme une folle, avec l’espoir, tout aussi fou, que cet exercice ferait « passer » cet insupportable abcès qu’elle sentait se développer en elle.

Mais rien ne se produisit, car ce fœtus semblait être plutôt solidement accroché.

Pour ne rien arranger, Monique ressentit bientôt les affres de la grossesse, surtout de celle qui n’était pas désirée, en faisant malaise sur malaise, en vomissant systématiquement son petit déjeuner et la baguette garnie de vache qui rit et de jambon qu’elle engloutissait maladivement pour son quatre heures.

« Il faut faire quelque chose, Gwen, tu vas quand même pas me regarder crever comme ça, comme une chèvre malade, sans rien faire, t’aurais pas pu te branler, tiens, le 18 juin, au lieu de jouer comme à ton habitude les matamores amoureux, et au final de me refiler cette saloperie?

Plus je réfléchissais et plus il me semblait certain que je ne l’avais pas sautée, le 18 juin. J’étais quasiment certain d’être allé chez mes parents, ce jour-là, je me souviens même encore de comment ils s’étaient engueulés en regardant à la télé les commémorations du fameux appel de « MonGénéral ».

— Ferme ta gueule, avait hurlé mon vieux à ma mère, tu vois bien que mon père va parler !

— C’est pas De Gaulle, ton père, espèce de vieux débris sénile, c’est Antoine, avait rétorqué la Mâme, courroucée comme à son habitude quand il évoquait une fois de plus cette très improbable filiation.

— J’ai vu ma copine Bernadette, hier au donjon, tu sais, celle qui habite Marseille, me dit- un jour Monique, comme nous finissions de manger notre sempiternel riz au jus de merguez généreusement saupoudré de gruyère râpé.

— Oui, tu as vu cette chère Bernadette, et…

— Et……Et elle a une solution à Ton problème, Ducon !
— Mon problème, quel problème, mais, j’ai pas de problème, moi, répondis-je.

— Ah non, et cette saloperie que j’ai dans le ventre, c’est pas ton problème, peut-être, c’est pas toi qui l’y a foutue, avec tes éjaculations de merde ?

— Ben, euh, ouiii…et c’est quoi, sa solution ?

— Un toubib, bien sûr, un vrai !

— Ah !? Un toubib, oui, et…

— Un toubib, un qui fait des avortements, bon sang ce que tu peux être con, tu comprends vraiment rien à rien, toi !

— Des avortements ! Mais l’autre jour, je t’entendais discuter avec Bérangère, et tu lui as dit que si un jour tu te retrouvais enceinte, tu n’avorterais certainement pas, parce que tu pensais que c’était un acte tout ce qu’il y a de criminel !

— Je suis pas enceinte, Ducon, je suis en cloques ! Et c’est quand même pas du pareil au même, on est enceinte quand on est mariée, quand on a la bague au doigt et tout et tout, quand on a une piaule, et surtout, quand on a du pognon pour élever un gamin, moi c’est qu’un furoncle, que j’ai là, tu vas le comprendre, ça, à la fin, oui ou merde ?

—Tu vas aller téléphoner à ce toubib pour prendre rendez-vous, et vite fait, parce que j’arrête pas de dégueuler, et que je commence à en avoir ma claque, moi, de ces  conneries !

Ah oui, et faut que tu trouves le pognon, aussi, c’est deux mille balles !

J’errais piteusement, toute la semaine, en faisant le tour des copains pour leur emprunter l’argent nécessaire à l’intervention. Tant bien que mal, je finis par y arriver, tant il est vrai que j’avais beaucoup de bons copains prêts à me rendre service. Il allait néanmoins bien me falloir un an pour rembourser tout ça.

Nous partîmes pour Marseille un beau matin, en deux chevaux.

Ce serait pour moi l’occasion d’aller rendre une petite visite à mon oncle Philo et à ma tante Vincente, et de claquer une bise à la délicieuse petite Marie, ma chère cousine dont j’étais tombé follement amoureux, quelques années plus tôt, et à laquelle j’avais roulé le patin du siècle.

Nous fûmes reçus à la clinique par le médecin auquel Monique confirma qu’elle n’était enceinte que de trois mois.

Quelques heures plus tard j’allais rejoindre ma dulcinée dans sa chambre. C’était terminé !

Du beau travail, professionnel, propre et sans bavures, du moins le croyais-je, jusqu’au moment où le médecin  fit irruption dans la chambre. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il affichait son air des mauvais jours. Il s’est approché du lit de Monique, puis il lui a demandé si elle se sentait bien, avant de carrément la fusiller du regard et de lui demander d’une voix qui était à la fois forte et tremblotante :  » Pourquoi est-ce que vous m’avez fait ça, mademoiselle ?  »

Il s’est ensuite tourné vers moi, et il m’a regardé  au plus profond des yeux de façon à m’asséner : » C’était un sacré gaillard, votre présumé fils !  »

En rentrant à Avignon, nous fîmes une halte sur l’autoroute, chez Jacques Borel, afin de prendre un mauvais petit café. J’en profitai pour demander à Monique quelles étaient les raisons de l’attitude pour le moins étrange du médecin.

— C’est un con, c’est tout, oublie ça. Il a sûrement voulu me culpabiliser en me disant que c’était un beau garçon, mais il ne dit que des conneries, ce mec, parce que, à trois mois, il est tout simplement impossible de connaître le sexe du fœtus, c’est Bernadette qui me l’a dit, un jour ; et elle sait de quoi elle parle, elle est quand même secrétaire médicale !

Je tombai dans un océan de perplexité. Je me demandai pourquoi donc ce médecin, qui acceptait de faire des avortements alors que c’était interdit par la loi, éprouverait l’étrange besoin de culpabiliser ainsi ses patientes ?

Le 2 avril 1974, dans son luxueux appartement de l’Île Saint-Louis, à Paris, décédait Georges Pompidou, le président de la République de l’époque.

Ce fut ce jour-là que me fut donnée la première fois l’occasion de voir ma Monique sauter de joie, elle qui était plutôt taciturne et réservée, habituellement.

Cet épisode se passa dans un bar et Jean-Claude la regarda avec de grands yeux emplis de stupéfaction.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre type, pour que tu sois jouasse comme ça, en apprenant qu’il vient de crever d’une sale maladie, lui demanda-t-il ?

— A moi, perso, rien, répondit-elle, mais les hommes politiques, c’est tous des fumiers, non ? Comme beaucoup de mecs, tu me diras, alors, un de moins, c’est toujours ça de pris, non, et voilà pourquoi je suis si jouasse, parce que ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance de voir crever un profiteur !

A l’issue des examens de fin d’année j’avais contre toute attente décroché ma licence d’histoire, et je l’avais même obtenue avec la mention « Assez Bien » et dans la foulée j’avais trouvé un super travail bien rémunéré, comme délégué de l’Encyclopédia Universalis. C’était un job de VRP qui ne disait pas son nom, et qui m’amena à sillonner toute la région, de Nice à Manosque, en passant par Aix et Montpellier, aussi, lorsque Monique tomba de nouveau enceinte, parce qu’elle était tellement belle et appétissante que j’adorais lui faire l’amour, bien que je ne savais jamais si cela lui faisait aussi plaisir qu’à moi, car elle avait l’orgasme plutôt discret, ma pouliche ! Elle n’eut pas, cette fois, l’impression d’être simplement en cloques, car, louchant sans doute sur mon portefeuille, qui était maintenant confortablement garni, elle décréta qu’il n’était absolument pas question qu’elle accouche avant d’être mariée, parce que dans sa famille, cela ne se faisait tout simplement pas.

Nous nous mariâmes donc, mais sans tralala, et le soir, pour des raisons mystérieuses, après un repas pourtant frugal pris chez ses parents, je vomis abondamment.

Au début des insouciantes et paisibles années 80, le stewart Canadien Gaétan Dugas s’évertuait, en les sodomisant à cœur joie, à contaminer ses concitoyens homosexuels avec le virus du sida, dont il était l’un des tous premiers porteurs, déclenchant ainsi une formidable épidémie de cette nouvelle peste qui sévit rapidement du nord au sud et de l’est à l’ouest les États-Unis.

Cela me fournira l’occasion d’assister à la deuxième manifestation de joie extrême de la part de l’amour de ma vie.

Monique jubilait en effet comme jamais, elle délirait même complètement, à mon avis.

Il faut dire qu’elle éprouvait pour le peuple Américain une formidable autant qu’incompréhensible détestation, qui la faisait rejeter tout ce qui venait de là-bas, à part les jeans, dont elle soutenait mordicus qu’ils étaient de fait d’origine Nîmoise.

Je me souviendrai toute ma vie du cirque qu’elle m’a joué le jour où je lui ai manifesté mon désir d’aller voir Star Wars, comme quoi j’étais un fou, un moins que rien, et que jamais elle ne s’abaisserait à aller voir un film Américain, et qu’elle m’interdisait solennellement d’aller voir cette merde immonde. J’y étais allé quand-même, remarquez, mais seul et la queue entre les jambes, et ce fut pour recueillir ses intarissables sarcasmes à mon retour, alors que j’avais encore la tête pleine de fortes et envoûtantes images de fabuleuses batailles interstellaires.

— Voilà ce qui arrive, affirma-t-elle péremptoirement, quand on se satisfait, comme eux, de bouffer n’importe quoi, alors ils chopent la peste, parce qu’ils n’ont plus de défenses immunitaires, et maintenant, tu vas voir qu’ils vont la refiler au reste du monde.

Je rentrais un soir pour la trouver lamentablement étendue sur le carrelage de la cuisine, râlant comme un phoque malade qui réclamerait d’urgence l’extrême onction.

Quand je me penchai vers elle pour lui demander ce qui se passait, elle me regarda alors avec des yeux fous tout en tendant un index aussi tremblotant que comminatoire vers la fenêtre grande ouverte, et avant de chevroter :

— » Les pins, c’est les pins… les pins, je suis allergique aux pins, tu ne le vois donc pas, tu as de la merde dans les yeux à ce point, ou quoi, depuis qu’on habite dans cette fichue baraque, je suis malade comme une chienne, et toi, ça te fait quoi ?  Rien, bien sûr ! Parce que tu t’en fous comme de l’an quarante, tiens ! »

— Je n’avais pas remarqué, non, répliquai-je tout penaud, et moi je l’aime bien, cet appart, il est grand, il est lumineux, nous avons une vue superbe, et de plus nous sommes en pleine forêt, au grand air.

— Je vois surtout que ça ne te gêne absolument pas de me voir crever à petit feu !

Tu sais bien que le seul habitat vraiment sain et valable, c’est un mas, et surtout pas un mas planté au beau  milieu des pins !

Monique passait le plus clair de son temps à faire des courses, elle hantait comme un fantôme aux aguets les boutiques du centre-ville d’Avignon, et elle écumait les centres commerciaux qui ouvraient les uns après les autres, aussi le soir elle se sentait bien entendu trop fatiguée pour préparer le repas, ou pire encore, pour faire l’amour.

—T’as qu’à te taper une queue, grognait-elle, le devoir conjugal, c’est quand même pas une obligation, que je sache !

De temps en temps j’arrivais à la sauter, mais en la prenant presque par surprise, en levrette, comme cela, ça lui évitait d’avoir à me regarder de ses beaux yeux, qui se faisaient de plus en plus réprobateurs, lorsque me prenait une irrésistible envie d’elle.

Grande amatrice de chaussures, elle en possédait désormais plusieurs centaines de paires, qu’elle alignait avec le plus grand soin dans ses placards. C’étaient souvent des chaussures de grandes marques, magnifiques, avec des semelles rouges vif, des lanières de cuir doré, et même des incrustations de brillants, mais le plus spectaculaire, c’était encore la longueur incroyable de leurs aiguilles, qui ressemblaient à de minis-épées, ou à de dangereux poignards effilés.

Je me rendis rapidement compte que c’était une grosse fainéante, une nana qui cherchait toujours le moindre prétexte pour en foutre le moins possible, quand je lui demandai de m’aider dans mon travail de prospection en cherchant dans les annuaires les adresses de clients potentiels, les enseignants, les chercheurs, les chefs d’entreprises, ou encore des personnalités du monde du spectacle.

Elle m’avait alors regardé d’un œil torve pour me dire :

— Parce que tu crois peut-être que j’ai que ça à foutre, de faire l’enquêtrice pour tes beaux yeux ?

— Oui, pour ma pomme, bien sûr, et aussi pour la tienne, je te signale, parce que tu le dépenses volontiers, non, le pognon que je me tue à gagner. Tu ne travailles pas, et tu passes tes journées à ne rien foutre à la maison, sinon à regarder pendant des heures dormir notre fils.

— A crever à petit feu, oui, tu veux dire, faut qu’on se tire d’ici, Gwen, et vite fait ! Trouve-nous un mas, parce qu’il n’y a que dans un mas que l’on peut vivre correctement, je te l’ai déjà dit, mais je te le répète. Ah, je ne travaille pas, on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est, toi, de s’occuper d’un bébé !

Elle fit tant et si bien que je finis par lui dégotter le mas de ses rêves, mais à Maillane, c’est-à-dire en rase campagne, et surtout loin de tout !

Je devais remplir pas mal de paperasses à l’époque, pour mon boulot, établir des devis, faire des rapports de visites, faire des plans de financement, et je demandai cette fois à Monique de bien vouloir s’en occuper afin de me soulager un peu.

— Parce que Môssieur croit, peut-être, que j’ai fait trois ans d’études supérieures pour m’abaisser à faire un travail de secrétaire, m’asséna-t-elle sans la moindre hésitation.

Je ne lui faisais pas l’amour tous les jours, il s’en manquait même de beaucoup, non que je n’en ai pas envie, mais parce qu’elle n’était pas suffisamment en forme, malgré tout, de tendres caresses en gourmands cunnilingus, et surtout grâce à quelques magistrales pénétrations, même si elles furent effectuées à la sauvette, elle finit quand même par retomber enceinte.

Ainsi naîtra Maxime, notre deuxième petit garçon, puis, quelques années plus tard, Carole, mon adorable petite fille. J’avais eu beaucoup de chance, sur ce coup-là, car ma petite Carole était belle comme sa mère, mais elle présenta par bonheur un caractère bien plus souple, me sembla-t-il. Elle devait tenir cela de moi.

Ce qui devait arriver finit un jour par arriver, car, car infiniment fatigué des frasques de ma chère et si peu tendre, pour ne pas dire que j’en étais anéanti, je tombai éperdument amoureux d’une cliente, une jolie brune récemment divorcée, qui exerçait la profession de professeur d’économie à Montpellier, et un soir, à force de voluptueuses caresses et de tendres baisers qui se prolongèrent toute la nuit, je ne rentrai pas à la maison.

Mon épouse fut bien entendu furieuse mais elle conserva néanmoins les pieds sur terre.

— Si tu veux nous quitter pour aller vivre avec ta pute, libre à toi, Gwen, tu sais que je ne t’aime pas assez pour en faire une maladie, mais tu vas devoir cracher au bassinet, mon pauvre chéri. Et tu vas devoir apprendre, à tes dépends, qu’on ne fait pas impunément trois chiards à Monique Doulmet pour la plaquer ensuite comme une vieille chaussette trouée, oh ça, je te le garantis !

J’allai donc m’installer chez la douce Véronique, mais seulement après m’être fait ponctionner de cinq mille francs mensuels de pension alimentaire au cours d’un divorce, dit de façon abusive « par consentement mutuel » mais qui ne manqua pas d’être épique, Monique ayant fait tout ce qui était en son pouvoir pour compliquer les choses à outrance.

Il a de l’argent, avait-elle glapi à l’avocat, la preuve, c’est qu’il a l’intention d’acheter un bateau, et pas un petit !

Le bateau, c’était une belle péniche à vendre, qui était stationnée dans le port de Beaucaire, que j’avais imprudemment emmené les enfants visiter, par pure curiosité, un dimanche après-midi.

*****

Quelques mois plus tard, alors que j’arrivais à Cucuron afin de prendre les enfants pour le week-end, comme cela avait été prévu, je trouvais le village en effervescence.

Des voitures de police étaient stationnées un peu partout, tandis que des petits engins de chantier, tractés sur des remorques, étaient acheminés en direction du mas de mon ex, qu’elle avait fini par hériter de ses parents.

Je m’approchais au ralenti pour constater que c’était bien la maison de Monique qui était au centre de cette folle agitation.

Des grappes de curieux s’étaient agglutinées le long de la route pour observer l’étrange ballet des forces de l’ordre entourant une petite armada de pelleteuses et d’excavatrices en tous genres.

Effaré, je me garai et je m’approchai d’un groupe de curieux pour leur demander ce qu’il se passait.

— Oh mon pauvre monsieur, me dit une dame rondelette qui avait des larmes plein les yeux, c’est la mygale, parait qu’elle a encore fait des siennes. Figurez-vous qu’elle aurait enterré tous ses petits dans son jardin !

Mon cœur fit un drôle de bond dans ma poitrine.

Enterrés, mes chers enfants ? !

Le chien du médecin du village, qui était le voisin de Monique, avait un soir ramené un curieux petit os à son maître, on aurait dit un crâne en miniature !

Le docteur Pugliese avait aussitôt signalé le fait à la gendarmerie, qui avait diligenté une enquête afin de savoir d’où ce morceau de squelette de nouveau-né provenait.

Ils découvrirent à proximité immédiate du jardin de Monique les restes d’une belle boite à chaussures autour de laquelle quelques os minuscules étaient éparpillés.

Interrogée, la mygale avait d’abord fait l’étonnée, puis l’outragée, mais, ensevelie sous le feu roulant des questions malicieuses posées par les fonctionnaires, elle avait fini par leur déclarer :

— Qu’est-ce que vous voulez, faut me comprendre, je suis une femme seule, lâchement abandonnée avec trois gosses en bas âge, alors, qu’est-ce que vous voulez que je fasse de mes journées ? Je baise, c’est humain, non, et si je baise un max, c’est pour me défouler, pour oublier toutes les saloperies qu’on m’a faites, et surtout pour… pour me détendre un peu.

Et comme je suis allergique au latex, et que je ne supporte pas la pilule, et qu’en plus je déteste me faire sodomiser, parce que je suis bien sûr pas une de ces putains de perverses, comme j’en connais quelques unes, qui adorent se faire empapaouter le fondement chaque jour que le bon dieu fait… Vous pouvez peut-être me dire ce que j’en aurais fait, de tous ces gosses qu’on m’a fait ? Alors, sitôt évacués, je les ai à chaque fois mis dans une belle boite à chaussures, que j’ai ensuite soigneusement enveloppée d’un sac poubelle avant de les inhumer, là où ils auraient dû être bien tranquilles pour l’éternité, chez eux, dans leur beau jardin, au frais, sous les pruniers !

Ah si  ce salopard de clébard n’était pas allé fourrer son sale museau là où c’qu’il aurait pas fallu qu’il aille…

Categories: Les nouveautés, Mes Nouvelles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *