La fiancée de Canton. Mon deuxième roman. version intégrale 30/09/2017

Cosplay girl

Jean-Paul Dominici

La fiancée de Canton

Photo de couverture : © Fotos 593 /fotolia.com

Avant-propos
Voici venu le temps de faire plus ample connaissance avec Paul Desmoulins, ce quadragénaire Breton que nous avons rencontré alors qu’il était le tout nouveau directeur commercial de la Société de Services et d’Ingénierie Informatique Prestlog, alors dirigée par Brigitte Beghim, une belle femme ambitieuse et volontaire, bien que sentimentalement immature, qui décédera tragiquement par une nuit d’avril 1991, dans un pays secoué par la première guerre du golfe.
C’est une histoire que le lecteur a pu suivre en se plongeant dans la lecture du premier volet de cette trilogie, « Sale affaire rue de Paradis ».
En poursuivant aujourd’hui par la lecture de l’histoire d’amour et d’aventures que voici, il aura aussi l’occasion de découvrir, ou de redécouvrir, comment les nouvelles technologies de l’Internet ont peu à peu pris pied dans notre pays, grâce à quels individus visionnaires, à quelles entreprises innovantes et à quelles techniques révolutionnaires. Tout cela en suivant les péripéties amoureuses et professionnelles de Paul et d’une jeune chinoise qui a pour principal trait de caractère de n’avoir absolument pas froid aux yeux !
L’amour n’est certainement pas un sentiment étale, il peut subir bien des variations.
Tonie Marshall, réalisatrice.

Chapitre 1.
Paris, rue de Paradis, le 12 Novembre 1995
Paul Desmoulins vient de présider une importante réunion de projet chez un client stratégique. Il est ensuite rapidement retourné à son bureau, épuisé après avoir débattu et argumenté de longues heures avec l’équipe de son client afin de résoudre une multitude de petits et de gros problèmes, ceux qui étaient prévisibles ainsi que les plus inattendus, les plus insolites, comme d’habitude, car ainsi va la vie pour un chef d’entreprise ! Il avait, pour l’heure, l’intention d’examiner les CV des candidats qui lui étaient parvenus suite aux dernières annonces parues dans la presse spécialisée. Recruter de bons ingénieurs, des techniciens motivés, qui bénéficient de surcroît d’une excellente présentation, qui ont un réel sens du contact humain, était toujours le nerf de la guerre, dans les sociétés de services informatiques. La moisson s’avéra plutôt satisfaisante. Tous les profils étaient représentés; des techniciens, des ingénieurs, des chefs de projet, quelques spécialistes des nouvelles technologies, de l’Internet, de la monétique. Il était en train de les étudier avec attention quand il reçut cet appel téléphonique qui eut pour effet immédiat de le détourner de cette occupation, et surtout de l’inquiéter au plus haut point.
«  Monsieur Desmoulins ?
– Oui, c’est moi-même.
– Bonjour, je suis Yves Caro, l’ami de Yi-Ping, son compagnon. »
Elle lui avait souvent, un peu trop , peut-être, parlé de lui.
«  Bonjour Yves, comment allez-vous ?
– Bien, merci. Je voulais juste savoir si vous aviez de ses nouvelles. »
Paul manifesta aussitôt son incapacité à lui donner satisfaction.
«  Pas de récentes, non, mais vous savez qu’elle est toujours à Doha, n’est-ce pas ?
– Je ne crois pas qu’elle y soit toujours, non, et c’est pour cette raison que je vous appelle.
– Expliquez- moi quel est le problème, voulez-vous.
– Eh bien voilà, cela fait quelques jours qu’elle ne m’a pas appelé, alors j’ai essayé de la joindre à son hôtel.
– Oui, et …?
– A ma grande surprise, on m’a dit qu’elle avait réglé sa note et qu’elle était partie. »
Paul enregistra l’information et lui fit aussitôt part de sa stupéfaction.
«  Partie, comment ça, partie ? Je savais que le projet arrivait à son terme et qu’elle n’allait certainement pas tarder à revenir, mais rien de plus. Je la croyais toujours là-bas. Elle ne m’a pas informé de son intention de rentrer ces jours-ci.
– Moi non plus, et c’est cela m’inquiète, voyez-vous, d’autant plus que la dernière fois qu’elle m’a appelé elle m’a tenu des propos, disons, un peu bizarres, du genre de ceux que je n’hésiterais pas à qualifier d’abracadabrantesques, si toutefois j’osais m’exprimer de la sorte, à la façon d’Arthur Rimbaud.
– Que vous a-elle donc dit de si surprenant ?
– Eh bien, elle m’a dit…je ne sais pas si elle plaisantait, remarquez, parce que c’est une fille qui adore plaisanter, vous devez certainement le savoir. Elle m’a dit comme ça, le plus naturellement du monde, qu’elle avait peut-être trouvé son bonheur là-bas, que le neveu de l’émir l’avait quasiment demandée en mariage. »
Paul sentit une traînée de sueur glacée lui dégringoler le long du cou en entendant ces propos pour le moins iconoclastes.
– Qu’est-ce que c’est encore que cette mauvaise fable ? Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où elle pourrait se trouver. Peut-être chez des parents, ou des amis.
– Elle n’a pas de parents en France. Je sais qu’elle a des amis, mais je ne les connais pas très bien. Je me souviens qu’ est allée une fois, avec une copine qui s’appelle Chan, il me semble, dans un monastère bouddhiste, du côté de Lisieux, pour une cérémonie. C’est sa religion, vous savez, mais je ne connais pas le nom de cette personne, et j’ignore encore plus où elle habite exactement, quelque part en Bretagne, si je me souviens bien.
– Vous êtes en train de me dire qu’elle aurait disparu, Yves, c’est bien ça, qu’elle se serait volatilisée, comme ça, pfuiiit !
– On pourrait dire cela, en effet, oui.
Incrédule, Paul salua le garçon et appela à son tour l’hôtel Marriott, à Doha. Ce ne fut que pour s’entendre confirmer les propos du jeune Yves Caro. Son amie et collaboratrice avait bien quitté l’établissement, en emportant toutes ses affaires, depuis quelques jours déjà.
Le jeune chef d’entreprise se mit sur le champ en ordre de bataille. Il n’était tout simplement pas question de perdre du temps en vaines cogitations.
Cette jeune femme qu’il appréciait tant, celle qu’il avait appris à aimer jour après jour, qui était devenue sa tendre complice, sa maîtresse adorée, son amoureuse, depuis maintenant quelques mois, venait de disparaître d’une façon pour le moins inexplicable. Il allait se lancer dans l’heure à sa recherche et il allait rapidement la retrouver, il en était intimement persuadé ! Son instinct affûté d’homme amoureux allait le guider vers elle d’une façon infaillible. Il la connaissait bien, il croyait tout savoir de ses qualités et de ses défauts, de ses motivations comme de ses aspirations.
Elle ne s’était toujours pas décidée à accepter de s’équiper de l’un de ces tout nouveaux téléphones portables qui venaient d’apparaître sur le marché, grâce aux opérateurs Itinéris et SFR, dont il lui avait pourtant proposé de faire prendre en charge les coûts, il est vrai prohibitifs, par la société.
Peut-être craignait-elle que ce nouveau miracle de la technologie n’entame quelque peu son sacro-saint espace de liberté.
Il dit à Fatima, son assistante, qu’il avait une course urgente à faire et il fonça chez son client, celui pour lequel Yi-Ping réalisait cette importante mission, la Banque Nationale du Commerce.
Alexandre Germi le reçut avec courtoisie dans son fantasque bureau au surprenant décor animalier. Depuis la dernière fois qu’il y était entré, le directeur de la communication avait ajouté un superbe ours blanc errant avec nonchalance sur sa banquise à son impressionnante collection de posters. Avait-il pris cette photo lui-même, comme c’était le cas pour les autres ? Le banquier avait d’abord adopté en l’écoutant un air méditatif, empreint de perplexité, qui devint vite franchement soucieux.
– Je ne comprends vraiment pas, lui dit-il. Il paraissait embarrassé. « Elle devrait être arrivée depuis longtemps. Elle est partie de Doha le 3 Novembre, à 10 heures. C’est une chose dont je suis certain, parce que c’est ma secrétaire qui a réservé son billet. Le projet était terminé, elle nous a d’ailleurs envoyé tous les documents de bonne réception, très bien rédigés, d’ailleurs, et signés de la main même de l’émir. »
L’agence de Qatar Airways était installée sur les Champs-Élysées, au rez de chaussée d’un bel immeuble haussmannien en pierre de taille. Paul, fébrile, s’y rendit dans les minutes qui suivirent.
Il y avait beaucoup de monde dans les locaux agréablement meublés et décorés, mais devant son insistance et la profonde inquiétude qu’il manifesta, il ne cessait en effet d’arpenter le vaste hall vitré de long en large, comme un jaguar en cage, on finit par le recevoir.
Une belle jeune femme brune portant l’élégant uniforme couleur aubergine de la compagnie le fit asseoir dans son bureau.
«  Le 3 Novembre, vous dites ». Elle plongea dans ses listings et releva sa jolie tête aux cheveux bouclés pour lui sourire et le regarder au fond des yeux. « Oui, je vous confirme que mademoiselle Liang était bien à bord de cet appareil. Elle est donc arrivée normalement à Roissy, à 18h15. Il n’y a pas eu de problèmes de ce côté là. Je vais néanmoins me renseigner, voir qui était la chef de cabine de ce vol et je lui demanderai si elle a remarqué quelque chose d’anormal. Je vous rappelle sitôt que j’aurai des informations. » Paul lui tendit sa carte et la remercia.
Il rentra à son bureau où l’attendaient les affaires quotidiennes de son entreprise, qu’il ne pouvait pas se permettre de négliger, car trop de monde dépendait de ce business pour vivre, et il entreprit de se plonger dans une profonde réflexion.
Où pouvait-elle être, et surtout pour quelle raison ne donnait-elle pas de ses nouvelles ? A cette troublante question il ne voyait, après l’avoir tournée et retournée dans tous les sens sous son crâne, qu’une seule explication plausible : Si elle ne se manifestait pas, ni auprès de lui, ni de Yves, c’est qu’elle n’était pas en mesure de le faire, tout simplement ! Quelque chose, ou quelqu’un, l’en empêchait ! Une sourde inquiétude commença à le gagner. Des sordides images d’enlèvement, de brutale agression sexuelle, affluèrent et parasitèrent bientôt son esprit fragile d’homme amoureux.
Paul se dit toutefois qu’il ne fallait en aucun cas se laisser aller et céder à un affolement irrationnel, parce que le pire n’est jamais certain, et que la panique est toujours mauvaise conseillère. En toutes choses il souhaitait garder la tête froide, et procéder avec ordre et méthode. C’était sa façon de travailler depuis toujours et il allait traiter ce nouveau problème, aussi grave qu’ imprévu, comme s’il s’agissait d’un nouvel avatar, d’une difficulté survenue de façon inattendue au cours d’un projet. Il allait commencer par réunir toutes les informations disponibles, prendre des notes, les ordonner et réfléchir longuement, avant d’engager les actions qui lui sembleraient les plus pertinentes.
Le lendemain matin, après une mauvaise nuit pendant laquelle il avait souffert d’un déplaisant sommeil, agité et peuplé de cauchemars, il décida de se rendre au commissariat de la rue Louis Blanc, parce qu’il avait jugé qu’il était préférable de commencer par le commencement, qui consistait à prévenir les autorités compétentes. Il ne devait certainement pas, dans un cas comme celui-ci, rester seul dans son coin, car il n’arriverait à rien de bon de cette façon. Et surtout il lui fallait faire vite, parce qu’elle se trouvait peut-être en danger. Ainsi, plus ils seraient nombreux à la chercher, plus vite ils seraient sur une piste.
Il se rendit donc dans ce commissariat du quartier, situé dans un local peu reluisant, pour ne pas dire miteux, comme s’il venait de surgir d’un autre siècle, qui sentait le renfermé, et duquel émanait une curieuse odeur faite d’un mélange de produits d’entretien et de tabac. Il y fut reçu par un jeune inspecteur qui ne lui accorda qu’ une attention toute relative, polie, courtoise, certes, mais sans plus.
«  C’est une de vos employées, vous me dites », prononça-t-il sur un ton las. Il semblait lui aussi avoir passé une mauvaise nuit. Puis il parut soudain sortir de sa léthargie pour ajouter, inexplicablement réveillé et semblant comme illuminé, porté par une joie malsaine. Il semblait être étrangement soulagé.
«  Vous n’êtes pas de sa famille, alors, si je comprends bien », jeta-t-il au visage de Paul.
– Vous comprenez très bien, mais excusez moi, je ne vois vraiment pas où est le problème !
– Parce que c »est embêtant, dans ce cas, vous n’ignorez pas pour faire une RIF, il faut obligatoirement avoir un lien de parenté avec la personne recherchée.
Paul avait le plus grand mal à en croire ses oreilles, alors il se dressa, comme un coq qui monterait sur ses ergots pour remettre de l’ordre dans sa basse-cour en folie. Cette réponse des plus incongrues avait eu le don de l’énerver au plus haut point. Il haussa le ton.
– RIF ou pas RIF, ce que je veux, c’est la retrouver, et vite, sa vie est peut-être en jeu, et je n’ai pas de temps à perdre avec vos salades. Ce n’est pas seulement une employée, c’est aussi une amie, très proche, ajouta-t-il avec fermeté, ne laissant subsister aucune ambiguïté sur la nature réelle de leur relation.
Un homme au costume impeccable et à la moustache soignée, qui détonnait un peu au coeur ce décor misérabiliste s’approcha d’eux d’un pas décidé, sans doute avait-il été attiré par le ton qui montait entre les deux hommes. Il se pencha vers son collègue.
– Que se passe-t-il , Norbert, demanda-t-il ?
– Voilà, monsieur le commissaire, monsieur Desmoulins vient nous signaler… Il lui expliqua toute l’affaire.
Le commissaire eut assurément à coeur de se montrer plus impliqué que son subordonné.
– Nous ne pouvons pas lancer une recherche dans l’intérêt des familles, je suis d’accord avec vous, Norbert. Mais par contre, d’après ce que nous dit monsieur, on se rapprocherait beaucoup, dans ce cas, d’une disparition inquiétante ; et là, je vous rappelle qu’il existe une procédure, toute nouvelle, je vous l’accorde, puisqu’ elle n’a été mise en place que cette année. Mais elle existe bel et bien, et nous allons la mettre en oeuvre immédiatement.
Il se tourna vers Paul. Ses yeux gris exprimaient la compréhension et la commisération.
– Suivez-moi, vous allez vous installer au premier étage, dans le bureau de l’inspecteur Lebret, je vais le prévenir, et vous lui donnerez toutes les informations dont vous disposez sur cette personne. Son domicile d’abord, puis son métier, son histoire personnelle, les gens qu’elle a l’habitude de fréquenter, ses collègues de travail, ses amis, ses loisirs. Ah oui, si vous aviez une photo, aussi, ce serait parfait. A partir de là, nous ferons toutes les vérifications qui s’imposent et qui sont de notre ressort.
Je sais qu’on a trop tendance à penser que la police se tourne les pouces, monsieur Desmoulins. Mais je vous assure que ce n’est vraiment pas le cas. La preuve en est que chaque année, 90% des personnes disparues sont retrouvées. Vivantes !
Nous allons faire notre travail. Nous allons commencer par les vérifications de routine auprès des hôpitaux, des pompiers…mais que cela ne vous empêche pas de faire vos propres recherches. Elle est chinoise, est-ce qu’elle ne serait pas retournée dans son pays ? Vous avez vérifié ?
– Non, pas encore.
Sous le regard accusateur de son interlocuteur, Paul se sentit blâmable, coupable de quelque impardonnable négligence.
Le commissaire remarqua son trouble et lui parla dès lors sur un ton plus sec.
– Eh bien, faites-le donc, mais qu’attendez-vous ?
Puis il sembla s’abîmer dans une profonde réflexion, il baissa la tête et la releva à plusieurs reprises, le visage soudain éclairé comme s’il venait de recevoir une révélation d’ordre divin.
– Dites-moi, monsieur Desmoulins, savez-vous avec exactitude dans quelles conditions cette jeune femme est entrée sur notre territoire ?
– Oui, répondit Paul, comme étudiante, boursière du gouvernement français.
– Êtes-vous certain de cela ?
– Quasiment, oui.
Le commissaire afficha de nouveau un air exaspéré pour lui rétorquer avec un imperceptible mouvement de colère.
– Quasiment, ce n’est pas ce que j’appelle une certitude, monsieur Desmoulins, vous en conviendrez, je pense.
– Je comprends, mais je n’ai pas vérifié l’exactitude de ses dires, je n’avais d’ailleurs aucune raison de le faire. Je lui ai fait confiance, c’est une amie, je vous dis. Mais pourquoi me posez-vous cette question ?
– Confiance, confiance ! Savez-vous où cela mène, monsieur Desmoulins, de faire aveuglément confiance ? Je vous pose cette question, parce que… Il y a eu de très nombreux problèmes, ces derniers temps, avec des jeunes femmes chinoises qui sont arrivées clandestinement sur notre sol et qui avaient ensuite été retenues de force, séquestrées, dans des établissements, disons, des salons de massages un peu spéciaux, des bordels, en fait, le temps de gagner l’argent nécessaire au remboursement de leur énorme dette envers leur passeur.
– Non, je ne pense pas que ce soit judicieux d’explorer cette piste. En fait je ne suis sûr que d’une chose, c’est qu’elle est bien arrivée à Roissy, le 3 Novembre en fin d’après-midi.
Qu’a-t-elle fait ensuite ? C’est la seule question que je me pose.
Soit elle a pris le RER pour rentrer chez elle, soit elle a pris un taxi, il n’y a quand même pas trente-six possibilités !
– Un taxi ? ! Paul paru songeur, préoccupé, tout à coup.
– Il y a déjà eu des problèmes sérieux avec des chauffeurs de taxi, n’est-ce pas, interpella-t-il le commissaire ?
– Oui, bien sûr, mais ils ne sont pas aussi fréquents que ce que nous pourrions le craindre.
La seule histoire significative qui me revienne à l’esprit est assez récente. Il tira son visiteur par le bras pour l’entraîner un peu à l’écart, vers un angle de la pièce, afin de lui raconter une histoire édifiante.
Nous avons eu le cas d’une jeune femme de 24 ans, célibataire sans enfant, qui a déposé une plainte il y a quelques mois pour agression sexuelle contre l’homme qui la ramenait, un soir de plein hiver, de Roissy à son domicile. Celui-ci a commencé à lui tenir des propos obscènes, se répandant sur sa vie sentimentale, qu’il lui présenta comme  » libérée « , allant même jusqu’à détailler les rapports sexuels qu’il avait eu avec plusieurs clientes, dont les photos érotiques qu’il en avait prises seraient stockées chez lui. La cliente, choquée par l’audace débridée du chauffeur, qui bénéficiait d’un physique imposant, c’était un homme particulièrement costaud, au crâne rasé, porteur d’une boucle d’oreille et de nombreux tatouages qui le faisaient ressembler à un guerrier Maori, vêtu d’un simple sweat-shirt de supporteur de football, a d’abord joué l’indifférence et la politesse.
Cependant la peur a commencé à s’emparer d’elle au moment où elle a souhaité s’arrêter devant un distributeur de billets, non loin de chez elle, et que le chauffeur a refusé d’obtempérer, souhaitant même la conduire plus loin, à un autre distributeur. Après lui avoir finalement remis l’argent de la course, la cliente lui a demandé de la déposer à l’angle de sa rue, sans préciser d’adresse, de crainte qu’il ne repère le lieu.
Au dernier feu rouge avant l’arrivée, l’homme s’est retourné, a posé avec insistance sa main sur sa cuisse et s’est approché d’elle avec l’intention manifeste de l’embrasser. Là, il nous faut reconnaître que, par bonheur, elle a eu un réflexe salutaire, car au moment où le chauffeur lui a demandé son numéro de téléphone, elle lui a fait croire qu’elle vivait avec un petit ami et qu’il n’était pas prudent de le lui donner tout de suite, mais elle lui a assuré qu’elle l’appellerait s’il lui donnait le sien, ce qu’il a fait, ce ballot, croyant flairer la bonne affaire… Mes collègues ont ainsi pu l’identifier, l’interpeller et découvrir, en fouillant chez lui, 700 clichés, soigneusement archivés et cachés, dont certains montraient effectivement des femmes en sous-vêtements, allongées, dans des positions suggestives, sur la banquette arrière d’une voiture.
– Il serait peut-être bon d’interroger cet olibrius, suggéra Paul. Il aurait pu recommencer.
– C’est inutile, monsieur Desmoulins. Non seulement il a écopé de deux ans de prison avec sursis, mais surtout d’une interdiction définitive d’exercer sa profession.
Dès le lendemain, Paul, de plus en plus soucieux, miné, rongé par l’anxiété, se rendit au consulat de Chine, rue de Washington.
Il y avait beaucoup de monde dans le hall très animé de cette importante institution chinoise, chargée de délivrer les précieux visas. On pouvait y croiser, dans une joyeuse cohue, des asiatiques bien sûr, mais aussi des européens, des adultes, des enfants, des personnes âgées affublées de bien étonnants costumes et même un homme en fauteuil roulant. Le jeune chef d’entreprise dut attendre plusieurs heures avant d’être enfin reçu, non pas dans un bureau comme il l’avait espéré, mais dans une minuscule guérite vitrée posée comme un champignon au beau milieu d’une vaste salle dont les nombreuses boiseries sentaient l’encaustique, et le parquet, la vieille poussière. Il expliqua l’objet de sa visite à un homme très mince au débit saccadé qui ne sembla pas très bien comprendre ce qu’il voulait.
– Vous…. voulez…. savoir quoi ……concernant …cette personne ?
– Si elle est en France ou en Chine. Il me semble que je m’exprime clairement, dit-il en regrettant amèrement de constater qu’il était sur le point de s’énerver.
– Et…vous, vous êtes…qui…par rapport à elle ?
« Toujours ces interrogatoires, cette amère suspicion ! », pensa-t-il.
– Son employeur, et aussi son ami.
Le visage de l’homme s’éclaira soudain et il lui adressa un généreux sourire de connivence.
– Ah, Petit ami ! Et elle partie ?
– Non, ami, et patron.
– Comment… vous, vous voulez …que… wooo… savoir ?
Paul, désespéré par une aussi crasse incompréhension, pensa qu’il serait peut-être préférable de s’y prendre autrement.
– A part Air France, savez-vous quelle compagnie aérienne dessert la Chine ?
– Oh! Ça, y en avoir beaucoup ! L’homme, soudain devenu étrangement prolixe, se lança dans une longue énumération : Air China, China Southern, China Eastern, Cathay Pacific, Lufthansa, Emirates, British Airways, Thaï Airways, Singapore Airlines…
Il sera très difficile, voire impossible, de vérifier auprès de toutes ces compagnies, se dit Paul, profondément désolé, qui ne savait vraiment plus quoi faire, quand soudain une idée fulgurante, qui était survenue comme un éclair qui claquerait soudain dans un ciel sans nuages, avait traversé l’esprit tourmenté et aux aguets de l’amoureux désespéré qu’il était.
Il se souvint d’une information qu’elle lui avait donné un soir, alors qu’ils bavardaient au creux du lit défait, et qu’il pensait avoir oubliée. Yi-Ping ne lui avait-elle pas dit que son père travaillait chez Tockheim, une entreprise française installée à Canton. Il pensa que si c’était bien le cas il devrait être assez facile de trouver leur numéro de téléphone.
2
Le père de Yi-Ping était un homme fluet, osseux, à l’abord franc et sympathique, au regard vif et animé. C’était un homme courageux et un solide travailleur, dont le visage émacié était éclairé par un perpétuel sourire. C’était un technicien supérieur qui avait vu sa situation professionnelle, ainsi que ses revenus, bien qu’ils demeurent toujours modestes, s’améliorer d’une manière considérable ces dernières années, depuis qu’il avait été nommé contremaître chez Tockheim. Le fabricant français de pompes à essence, qui avait été une des premières entreprises occidentales à profiter de la récente ouverture de la ville aux investissements étrangers, s’était en effet installé depuis peu à Canton. Les Français avaient racheté l’important atelier de mécanique dans lequel travaillait monsieur Liang depuis plusieurs années et l’avaient transformé pour en faire une unité de production ultra moderne.
Cet homme simple vivait depuis ce jour dans son paisible univers peuplé de soldats immobiles et multicolores dotés de longs bras souples et, comme tous les bons citoyens de son grand pays respectueux de l’autorité, craignant surtout les inévitables représailles en cas de faux pas, il s’était tenu avec soin à l’écart des manifestations de 1989. Il s’était néanmoins inquiété de voir sa fille y participer avec autant d’ardeur, d’engagement et de détermination, portée par la fougue de sa jeunesse. Il savait, par expérience, que les dirigeants de son pays n’étaient pas des plus tendres envers ceux qui osaient les affronter et il ne manquait jamais de partager son inquiétude avec son épouse. Il était obligé de reconnaître que le comportement combatif, téméraire, de son aînée, qui pouvait passer pour une précieuse qualité, une formidable configuration mentale, lui faisait parfois un peu peur.
« Tu ne sais pas de quoi ils sont capables, ma petite fille », lui avait-il un jour lancé. « Moi, je ne le sais que trop bien, hélas ! Quand Mao a clamé, en 1957: «Que cent fleurs s’épanouissent ! », n’était-ce pas pour mieux les repérer et les arracher, ces jolies fleurs de la liberté qui l’effrayaient tant. Des doubles discours, encore et toujours ! Voilà ce que j’ai entendu toute ma chienne de vie !
– Mais, papa, que veux-tu qu’ils me fassent ? Le monde entier est derrière nous et soutient notre mouvement. Nous sommes compris et appuyés par la presse internationale. On a quand même droit nous aussi à un petit espace de liberté », avait naïvement répondu la jeune fille, du haut de la fraîcheur insolente de ses dix neuf ans.
– Vous, les jeunes, vous n’êtes pas comme nous, oh cela je le vois bien ! Moi, il faut admettre que je courbe l’échine depuis si longtemps que je me sentirais mal à l’aise si je décidais tout d’un coup de marcher avec le dos parfaitement droit. J’ai été élevé comme ça, et à force de plier, j’ai perdu l’habitude de me révolter. Alors, je vais continuer comme je l’ai fait jusqu’à présent. Mais si toi et tes amis pouvez faire quelque chose pour changer ce foutu pays qui commence à marcher sur la tête, allez y, mais surtout soyez d’une extrême prudence. Tu sais combien je t’aime, ma fille, et je ne voudrais surtout pas te perdre. Ce n’est que de la politique, après tout ! Et rien ne justifie que l’on se fasse tuer pour ça.
Il enfouit son visage dans ses mains pour essayer de cacher ses larmes avant de hoqueter.
«  Mon dieu, quand je pense à ces pauvres étudiants, là-bas à Pékin, à tous ces pauvres jeunes, morts pour la liberté, pour Notre liberté ! »
Tian’anmen, en mai juin 1989, fut le seul moment, dans l’histoire du dernier demi-siècle, où le peuple chinois avait pu exprimer, avec courage et détermination, sa propre opinion. Tout le monde, en Chine, parlait alors de l’avenir radieux du pays, qui s’éveillait enfin après une trop longue période d’hypersomnie. Chacun faisait part de ses aspirations individuelles, et se passionnait pour le mouvement initié par les étudiants, qui symbolisaient l’avenir de la nation.
– Ne t’inquiète donc pas pour si peu, papa, tu dois savoir que je ne fais quand même pas n’importe quoi, tenta de le rassurer sa fille. Et en parlant de « faire quelque chose », je voulais te parler depuis longtemps d’une idée que j’ai eue, une idée qui me tient particulièrement à coeur, papa.
Son père était plus petit qu’elle. Elle dut donc se pencher vers lui pour lui dire d’une voix douce mais néanmoins ferme :

« Voilà. Nous avons un projet dont nous parlons souvent, avec mon amie Chan, on aimerait beaucoup aller faire nos études en France. Nous pensons que nous trouverons plus facilement du travail comme ça, en nous ouvrant au monde, plutôt qu’en restant enfermées dans nos frontières, pour quoi, au fait, au mieux pour devenir des petites secrétaires. »
Le frêle monsieur Liang laissa éclater son s’enthousiasme.
– La France, ma fille, c’est le plus beau pays du monde, et tu le sais bien, c’est le pays de la liberté, le pays des droits de l’homme, Fa Guo ! Tu sais bien que je ne peux qu’approuver ce projet. Tu serais heureuse là-bas, j’en suis intimement persuadé. Tu ferais de bonnes études, puisque tu es douée, tu te marierais, et tu nous donnerais de beaux petits-enfants qui seraient libres comme l’air, eux. Des petits-enfants français, oh quelle merveille !
L’homme adopta un air profondément rêveur avant d’ajouter avec douceur :
«  Je ne te demanderai qu’une seule chose, ma chérie, mais c’est une chose à laquelle je tiens énormément, tu sais.
– Oui, papa, dis moi.
– Si tu arrives à partir, parce que cela n’est pas encore fait, et tu ne le sais que trop bien, reviens nous voir régulièrement, avec ton mari et ta famille, au moins une fois par an, que l’on puisse voir grandir nos petits-enfants. Parce que tu vas trop nous manquer, à ta mère, à Xu, et à ton vieux père, bien sûr.
– C’est promis, juré, papa. »
Feng Liang était né en 1943, pendant la guerre sino-japonaise, à Humen, une petite ville du delta de la rivière des perles, située à 80 kilomètres de Canton. Sa famille et celle de Hua, sa future épouse, une belle jeune fille fort convoitée, élevaient des porcs. Ils produisaient aussi des pommes de terre, qui servaient pour l’essentiel à engraisser leurs troupeaux, et aussi quelques légumes qui étaient vendus sur le marché.
Les deux familles se retrouveront réunies au sein d’une coopérative agricole de production, dans les années 50, lors du fameux « Grand Bond en Avant » initié par Mao Zedong.
Ils s’étaient mariés en 1968, obéissant aux diverses incitations en vigueur à l’époque qui préconisaient que les mariages soient plus tardifs que pour les générations précédentes, ceci dans le but avoué de réduire la natalité. Sa mère avait 23 ans le jour de ses épousailles et et son père 25 bien sonnés.
Il y avait toujours à la maison une belle photo des jeunes mariés ensevelis sous des monceaux de fleurs, soigneusement encadrée, accrochée en bonne place sur un mur du salon et sa réplique plus petite, qui trônait sur la table de nuit, dans la chambre parentale, afin de leur rappeler tous les jours, à l’heure de se mettre au lit, alors qu’ils étaient épuisés par leur longue journée de travail, comme ils avaient été jeunes et beaux, et comme ils s’étaient profondément aimés.
Yi-Ping était frappée de sa ressemblance avec sa mère, qu’elle trouvait cependant encore plus jolie qu’elle, avec sa merveilleuse peau et ses grands yeux de poupée de porcelaine.
Elle avait toujours pensé qu’elle aurait pu se présenter à un concours de beauté, si cela avait existé à son époque.
Car au moment de leur mariage, la Chine se trouvait plongée dans les vicissitudes de la révolution culturelle, et l’ambiance n’était pas à l’amusement.
En1966, Mao Zedong avait en effet décidé de lancer sa révolution culturelle afin de consolider son pouvoir en s’appuyant sur la jeunesse du pays.
Le dirigeant souhaitait alors purger le Parti Communiste Chinois de ses éléments révisionnistes et limiter les pouvoirs jusque là exorbitants de la bureaucratie.
Les « gardes rouges », ces jeunes Chinois fanatisés inspirés par les grands principes énoncés dans le Petit Livre rouge, devinrent le bras actif de cette nouvelle révolution. Ils remirent en cause toute les hiérarchies, notamment la hiérarchie du PCC alors en poste.
Comme les musulmans religieux, qui connaissent plus ou moins par coeur les incontournables sourates salvatrices du Coran, ils connaissaient par coeur les principales citations de leur leader telles que « Il faut avoir confiance dans les masses; il faut avoir confiance dans le Parti : ce sont là deux principes fondamentaux. Si nous avons le moindre doute à cet égard, nous serons incapables d’accomplir quoi que ce soit. »
Ou encore :
« La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre » .
Les intellectuels, de même que les cadres du Parti, furent publiquement humiliés, les mandarins et les élites bafouées, les valeurs culturelles chinoises traditionnelles, ainsi que certaines valeurs occidentales furent dénoncées au nom de la lutte contre les «quatre vieilleries ». Tout ce qui a existé avant 1949 était assujetti à la destruction, y compris des arts traditionnels plus que centenaires. Toute personne prise en possession de « vieux articles » devait subir des conséquences terribles de la part des gardes rouges.
Le « volet « culturel » de cette révolution consistait en particulier à éradiquer les valeurs traditionnelles, ancestrales. C’est ainsi que des milliers de sculptures et de temples furent impitoyablement détruits. L’expression politique s’est libérée par le canal des « dazibao », ces petites affiches placardées dans les rues par lesquelles s’exprimaient les jeunes révoltés. On en vint même, au sein des familles, à pulvériser la belle vaisselle de porcelaine jusque là précieusement transmise de génération en génération. La période de chaos qui s’ensuivit mena la Chine au bord de la guerre civile, avant que la situation soit peu à peu reprise en main par Zhou Enlai.
Cette agitation permit néanmoins à Mao de reprendre le contrôle de l’État et du Parti communiste.
« Barrer à la jeunesse chinoise la voie qui pourrait la ramener vers le capitalisme », tel était le but fondamental, semblait-il, de la Révolution culturelle, qui fut responsable de la mort de centaines de milliers de personnes.
Il y avait deux mariages ce jour là au sein de la petite coopérative de production.
Feng et sa future épouse avaient bien sûr été élevés en bons communistes. Ils se montraient respectueux des autorités et suivaient scrupuleusement les consignes qui leur étaient données par les cadres du parti.
Un groupe de jeunes gardes rouges, courtois mais surexcités, en avait donc profité pour s’inviter à la cérémonie, vêtus de leurs uniformes kakis, porteurs du brassard rouge, de leurs casquettes, de leurs armes, et bien entendu du Petit Livre rouge, dans le but affiché de s’assurer qu’aucune cérémonie religieuse ne serait célébrée à cette occasion, et ils en avaient bien sûr profité pour s’installer bruyamment à la grande table et faire ripaille sans se gêner le moins du monde.
Les deux familles avaient tenu à faire honneur à leur communauté en cette occasion, aussi elles avaient préparé un énorme plat de riz cantonnais qu’elles avaient fait cuire dans une grande bassine, une sorte de lessiveuse, et mis à sauter dans d’immenses poêles, au fur et à mesure qu’il était servi, mélangé à des oeufs brouillés, des crevettes, du jambon, des petits pois et des oignons.
Ils avaient aussi, bien entendu, préparé différents plats de porc. Des raviolis cuits à la vapeur, de succulents travers grillés, et même un délicieux plat de porc mariné au gingembre.
Ce fut une belle cérémonie, même si Feng, qui avait l’estomac un peu lourd après ces plantureuses agapes, ressentit une petite défaillance, quand vint enfin le moment de se mettre au lit avec sa jeune et désirable épouse, avant de retrouver toute sa fougue et finalement, après avoir longuement contemplé et caressé ses admirables seins en forme de pomme et ses adorables petites fesses, lisses et blanches, emporter sa virginité, ce précieux trésor qu’elle avait jalousement conservé en prévision de ce grand jour.
Leur premier enfant, la jolie petite Yi-Ping, naîtra le 8 août 1970, sous le double signe du bonheur représenté par le chiffre 8, et sous le signe astrologique du chien de métal, à l’instar d’Ava Gardner, Brigitte Bardot et Bill Clinton. Au sein d’un groupe qui connaîtrait des destinées plutôt heureuses, donc.
Les caractéristiques accordées à ce signe par les astrologues étaient l’honnêteté, la fiabilité, la diligence, la perspicacité, un caractère désintéressé, dévoué, lunatique, joueur et aventureux, et surtout, et ils insistèrent sur cet aspect majeur du caractère de la petite fille, la plus intangible fidélité.

Le bébé avait par bonheur pu bénéficier des immenses progrès médicaux qui avaient fortement fait reculer la mortalité infantile, qui était encore élevée dans le pays, jusque dans les années 1970, et il s’était par conséquent développé dans les meilleures conditions.
*
Yi-Ping et son amie Chan faisaient ce projet de départ vers l’Europe depuis longtemps, mais sans trop oser croire à la possibilité de le voir se concrétiser un jour. Cette idée leur paraissait être une telle folie, dans ce pays si peu enclin à voir partir ses cerveaux, qu’elles hésitaient parfois à l’évoquer, même lorsqu’elles bavardaient entre elles ou avec leurs amies.
J’aimerais tant faire des études de commerce, rêvait tout haut Chan. Dans quelques années, les échanges internationaux vont sans aucun doute se développer, notre pays va se moderniser, l’économie va se mondialiser, les échanges vont s’accroître de façon considérable. Il y aura alors de nombreuses opportunités pour nous, des milliers de nouveaux emplois vont être créés, et comme je suis persuadée que les français aiment bien les chinois, surtout depuis que leur président, le général De Gaulle, a été le premier à reconnaître notre grande République Populaire, de nouvelles perspectives s’ouvriront à nous dans le cadre de ces échanges, c’est une chose certaine.
Le 27 janvier 1964, un bref communiqué était en effet publié simultanément à Paris et à Pékin. Il disait ceci :  » Le gouvernement de la République Française et le gouvernement de la République Populaire de Chine ont décidé, d’un commun accord, d’établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois « .
– Moi, j’aimerais tellement approfondir ma connaissance des grands auteurs Français ; Voltaire, Rousseau, Victor Hugo, Flaubert, Balzac, Jules Vernes, Camus, Sartre, Boris Vian…
– C’est vrai que tu es plus littéraire que moi, soupira Chan en adressant un mignon sourire de connivence à son amie, mais pour ma part je me sentirais bien plus à l’aise dans le commerce, et tu le sais bien. J’ai besoin que les choses bougent autour de moi, et les chinois sont depuis toujours un peuple de commerçants. Je ne me verrais pas passer mon temps à tourner en rond dans une bibliothèque pour chercher je ne sais quel ouvrage.
– Tu sais, il y a aussi de nombreux débouchés aux études littéraires. L’enseignement, la recherche, bien sûr, mais aussi le journalisme. Et ça c’est bien une profession moderne, c’est un métier qui bouge, et comment !
– Tu as raison, mais pour l’instant, ajouta Chan avec une pointe de résignation dans la voix, je constate que nous sommes toujours là, clouées au sol, comme les deux rêveuses impénitentes que nous sommes.
– Je vais en parler avec mon père, tu sais qu’il travaille dans une entreprise française. Il voit notre projet d’un bon oeil, il pourra peut-être nous aider, lui !
Monsieur Liang, qui aimait en effet beaucoup la France, exposa sans tarder le projet de sa fille à ses supérieurs.
Le directeur de l’usine, un français, l’avait écouté avec attention et lui avait dit que si elle avait de bons résultats scolaires, Yi-Ping pourrait certainement obtenir une bourse du gouvernement français et un visa, voire un logement pour étudiants une fois sur place. Mais pour cela il fallait qu’elle se rende au consulat de France, qui était situé dans une suite du Guangdong International Hôtel. Son patron, qui appréciait ce travailleur consciencieux et dynamique, et connaissait bien la jeune fille, ajouta qu’il appuierait volontiers la demande de Yi-Ping par une chaleureuse lettre de recommandations.

Yi-Ping et Chan, qui étaient déjà mignonnes par nature, se firent encore plus belles pour aller rencontrer le conseiller aux affaires culturelles du consulat de France. Elles réussirent même, en mettant leurs économies en commun, à acheter un petit flacon d’authentique parfum français. C’était pour elles un rendez-vous d’une importance capitale et elles souhaitaient mettre toutes les chances de leur côté pour réussir dans leur ambitieuse entreprise.
Aussi, c’est vêtues de ravissantes petites robes à fleurs, fraîches, sages et colorées qu’elles se présentèrent au consulat. Elles furent très bien reçues par un homme charmant, obligeant et élégant, qui les accueillit dans un petit salon et demanda à ce qu’on leur serve un thé avant de les écouter avec la plus grande attention. Elles firent état de leurs sérieuses motivations, présentèrent leurs dossiers scolaires, qui étaient par bonheur tous deux excellents, ainsi que la lettre de recommandation du directeur de l’usine Tockheim, qui fit forte impression sur le conseiller.
– Ainsi votre père travaille dans une entreprise française, c’est bon, très bon, ça, pour votre dossier, mademoiselle.
Lorsqu’ elles repartirent, leur interlocuteur les salua aimablement en leur disant :
– Mesdemoiselles, je suis persuadé que la France sera heureuse d’accueillir des jeunes filles aussi sérieuses, motivées et méritantes que vous. Nous souhaitons, vous ne l’ignorez point, développer autant que faire se peut la coopération entre nos deux pays. Je transmets vos dossiers à monsieur l’ambassadeur dès aujourd’hui. Je vous tiens au courant, sitôt que j’ai sa réponse. Mais soyez confiantes, parce que moi, voyez-vous, j’aurais plutôt tendance à l’être.
L’été passa que Yi-Ping, gonflée d’espoir, mit à profit pour perfectionner avec fébrilité son français, achetant des journaux comme le Monde et lisant quelques romans qu’elle parvint à se procurer à la bibliothèque de l’alliance française. Elle effectua même un remplacement de deux semaines d’une hôtesse d’accueil à l’usine de son père, tandis que Chan, de son côté, avec la même préoccupation, replongeait dans ses manuels d’anglais, qui était la langue des affaires, même en France.
A la fin du mois de septembre, le jeune facteur du quartier, vêtu de son bel uniforme bleu impeccablement repassé, descendit de son vélo pour déposer la réponse du consulat dans la boite aux lettres de la famille Liang. Yi-Ping, fébrile, ouvrit la boite métallique verte et en extrait la courte lettre. Elle s’installa dans sa chambre, entourée de ses peluches, pour la lire. Joie, incommensurable bonheur ! La réponse, rédigée sur un élégant papier à en-tête qui émanait de l’ambassade de France, était… positive ! De prime abord la jeune fille ne put en croire ses yeux, elle relut ainsi la lettre deux fois puis quand elle eut enfin assimilé son contenu, réalisé et mesuré les conséquences, elle sauta de bonheur comme une sauterelle, un cabri, puis courut comme une folle pour embrasser son père, sa mère, elle prit son petit frère Xu sous les aisselles et le souleva à bout de bras vers le plafond en riant et en chantant. Elle embrassa aussi ses voisins, ses amies, qui la virent avec étonnement débouler avec les larmes aux yeux, et même les nombreux commerçants du quartier qui la virent, eux, arriver en courant, le visage épanoui et enfiévré. On accordait à l’étudiante une petite bourse et un visa. Le cerveau en ébullition, elle se précipita chez Chan. Le coeur battant, elle gravit les escaliers quatre à quatre et sonna chez son amie.
Dès que la porte s’ouvrit, elle brandit l’enveloppe.
– C’est trop génial, c’est bon, c’est OK pour moi, regarde !
Chan tomba dans ses bras et l’embrassa avec chaleur et exaltation.
– Pour moi aussi, pour moi aussi c’est bon ! J’ai aussi reçu le courrier ce matin.
Les jeunes filles restèrent longtemps à s’embrasser, fiévreusement enlacées, se couvrant mutuellement de baisers affectueux.
Leurs parents acceptèrent de faire ce qui était pour eux un très gros sacrifice, qu’ils considérèrent en même temps être un investissement pour l’avenir, en leur achetant leurs billets d’avion.
Au début du mois d’Octobre, les deux amies tirèrent leurs lourdes valises jusqu’à la gare où elles prirent le train régional afin de rejoindre Hong-Kong et son immense aéroport international. Elles furent fortement impressionnées en découvrant ces centaines de buildings tous plus hauts les uns que les autres et le vaste aéroport, curieusement situé en plein centre de la ville. Là, elles embarquèrent à bord d’un Boeing d’Air China pour la plus grande aventure de leurs jeunes existences. Direction l’inconnu, le mirage entrevu quelques années auparavant. Première escale prévue pour entamer leur nouvelle vie : l’aéroport Roissy Charles de Gaulle.
Elles découvrirent Paris et ses merveilles avec un bonheur, une joie, un enthousiasme délirant soutenu par une immense émotion, même si elles se sentaient parfois un peu perdues dans la grande et trépidante capitale européenne. Elles éprouvèrent cependant une immense et légitime fierté de s’en sortir si aisément. Contre toute attente, mais grâce quand même à leurs efforts et à leur persévérance, leur vieux rêve, qui leur avait si longtemps semblé si fou, s’était finalement concrétisé. Elles foulaient enfin le sol français ! Yi-Ping éprouvait un si grand bonheur de pouvoir poser ses pas dans ceux de Voltaire et Hugo. Elles avaient maintenant tant de choses nouvelles à découvrir et à apprendre. Elles savaient lire et parler le français, ce qui était déjà un atout considérable. Elles purent ainsi se familiariser rapidement avec le métro, lire les cartes des modestes restaurants dans lesquels elles se réfugièrent les premiers jours et commander un jus de fruits ou un café dans les bars. Leur toute première visite fut naturellement pour le monument le plus célèbre, le seul qui soit universellement connu en Chine, la majestueuse et incontournable tour Eiffel, puis elles poussèrent jusqu’à l’opéra, découvrirent le Sacré-Coeur et Montmartre, se perdirent dans les ruelles de la butte, tombèrent en arrêt devant les vignes et battirent enfin le pavé du Louvre, afin d’admirer paisiblement, sans se presser, la Joconde, la Victoire de Samothrace, la Vénus de Milo et les incomparables joyaux de la couronne de France.
Yi-Ping s’inscrivit aussitôt en lettres modernes à la Sorbonne, dont elle découvrit la sereine façade, celle de la chapelle Sainte-Ursule, avec une immense émotion mêlée d’une insoupçonnable fierté de pouvoir se trouver là, en face d’elle !
Chan, fidèle elle aussi à son grand projet, réussit, après maintes péripéties, sautant avec légèreté de métro en train, de train en bus, de bus en taxi, à obtenir son inscription à l’ESC de Rennes. Cette grande école était mondialement réputée pour accueillir de nombreux étudiants étrangers, elle ne serait donc pas vraiment un cas isolé, et surtout, elle était réputée pour son enseignement de grande qualité dont l’objectif était de former des managers internationaux compétents et efficaces. Ainsi qu’elle l’avait anticipé, les cours seraient pour l’essentiel dispensés en anglais.
3
Yi-Ping et Chan ont grandi dans les petites maisons du centre de Canton, pas dans la misère, mais pas dans l’opulence non plus. C’étaient de modestes constructions économiques constituées de quelques pièces uniformément enduites d’un mortier gris tristounet, organisées autour d’une petite cour, dans un angle de laquelle se trouvaient des toilettes rudimentaires, faites d’un trou dans le ciment, d’un robinet et d’un bout de tuyau en plastique jaune. Elles étaient alors inséparables. Petites filles du delta de la rivière des perles, elles vivaient dans ces vieilles maisons populaires alignées sans fantaisie mais qui se trouvaient être, par bonheur, proches du grand parc Yuexiu où, les jours de forte chaleur, elles aimaient aller gambader et jouer les naïades, joyeuses et un tantinet écervelées en agitant leurs petits petons dans l’eau fraîche et claire de la fontaine des chèvres. Le parc aux vertes collines, où le tout Canton venait se promener et se délasser pendant les jours fériés abritait aussi, outre la célèbre tour Zhenhai, une élégante pagode de 5 étages en bois rouge, un minuscule zoo.
La petite fille qu’elle était alors était toujours impressionnée par les énormes éléphants et par l’immense cou des girafes. Elle s’amusait aussi beaucoup à observer les jeux amusants des facétieux petits singes gris. Non loin de chez elle se trouvait aussi le marché King Ping, le grand marché du centre, un lieu où l’on pouvait facilement se perdre en arpentant ses nombreuses ruelles qui sinuaient entre les différents bâtiments dans lesquels se lovaient les étals les plus variés.
« Tout ce qui a quatre pattes et n’est pas une chaise, deux ailes mais n’est pas un avion, ou, qui nage et n’est pas un sous-marin, les Cantonais le mangent ! »
Ce vieux dicton né à une époque de grande disette trouvait une magnifique illustration dans les allées noires de monde du marché.
Yi-Ping y accompagnait souvent sa mère qui allait y acheter des fruits et des légumes frais, mais aussi des épices pour parfumer la délicieuse cuisine cantonaise, ainsi que les scorpions pour soigner l’arthrite de son père. Les petites bêtes se débattaient dans de grandes bassines en plastique orange dans lesquelles les ménagères venaient les cueillir du bout de leurs baguettes. Elles leur examinaient avec le plus grand soin le ventre afin de s’assurer qu’ils correspondaient bien à la prescription du médecin car, mâle ou femelle, cela avait son importance. Elle se souvenait aussi des bottes de mille-pattes géants séchés, des blattes tout aussi gigantesques, du boucher au visage rougeaud et souriant qui vendait de la viande de chien et de chat, et surtout des adorables tortues d’eau qui nageaient en agitant avec impétuosité leurs petites pattes. Elle aurait bien aimé en ramener une à la maison, mais «On ne joue pas avec la nourriture, je te l’ai déjà dit mille fois ! », lui avait asséné sa mère avec fermeté, tout en lui faisant les gros yeux.
Elle aimait beaucoup moins les latrines, qui étaient abominablement sales et malodorantes. Cette acceptation tacite des toilettes puantes était une des pires calamités sociales du pays. Une étrange aberration au sein de cette nation pourtant si raffinée par ailleurs.
L’année de ses 12 ans, elle avait pris dix bons centimètres et son visage poupin, mangé par les grands yeux verts qu’elle avait hérités de sa mère, s’était joliment affiné.
Ses petits copains, avec qui elle aimait tant jouer dans les ruelles du quartier, au ballon, aux billes ou aux osselets, aux gardes rouges et aux voleurs, la regardaient depuis quelques temps d’une façon étrange. C’était un peu comme si elle n’était plus vraiment elle-même, mais une autre fille qu’ils découvraient seulement maintenant. Elle ne se voyait pas changer aux yeux de ses copains, mais il est vrai qu’elle passait progressivement du statut de fillette à celui de jeune fille, et cette grande métamorphose était pour le moins troublante à leurs yeux. Ils s’asseyaient à côté d’elle sur les bancs du square et leurs mains se baladaient partout pour explorer son corps toujours frêle, au point que son père l’avait surnommée « la crevette », et s’attardaient en particulier sur ses mignons petits seins, qui commençaient à peine à bourgeonner. Ce curieux phénomène était un perpétuel sujet d’étonnement pour les petits garçons.
Puis un jour elle eut ses règles. Elle prenait tranquillement sa douche quand un mince filet de sang avait coulé à l’intérieur de sa cuisse.
Elle n’avait pas eu vraiment peur, pressentant que c’était un phénomène explicable, mais elle était quand même allée trouver sa mère en pleurant afin de lui manifester son inquiétude. Celle-ci l’ avait prise tendrement dans ses bras et aussitôt rassurée en lui disant, avec la plus grande simplicité, attitude bien ancrée dans le coeur des Chinois :
«  Ce n’est rien, ma pauvre enfant, vraiment rien du tout, je t’assure, calme-toi, en fait, c’est tout à fait normal. C’est tout simplement parce que tu es en train de devenir une femme. Car bientôt tu ne seras plus une petite fille, ma belle chérie! » Tout s’éclaira alors pour elle. Ce jour-là fut un véritable bouleversement dans sa vie. Elle comprenait enfin les raisons du changement d’attitude des garçons envers elle. Femme ! Qu’est-ce que cette annonce étonnante pouvait bien signifier ? Est-ce qu’elle allait avoir bientôt un bébé ?
Elle aimait beaucoup les bébés et en avoir un ne l’aurait bien sûr pas dérangée. Elle avait aimé s’occuper de Xu, son adorable petit frère, pour qui elle avait été une sorte de seconde maman, attentive et aimante, douce et sévère à la fois. Elle adorait surtout le faire manger et jouer avec lui . C’est aussi elle qui avait pris le temps de guider ses premiers pas dans le difficile apprentissage de la lecture des idéogrammes.
Elle parla de son questionnement à ses copines plus âgées, qui étaient sa seule source d’information dans cette Chine pudibonde où l’on n’avait pas encore inventé les cours d’éducation sexuelle.
Sa cousine, qui venait d’avoir ses seize ans, lui dit de ne surtout pas s’inquiéter, parce que pour avoir un bébé, il fallait d’abord faire l’amour.
– Quelle drôle d’expression, avait-elle pensé. L’amour n’est-il pas un sentiment ?
Elle aimait ses parents, elle aimait son petit frère Xu, elle aimait l’école.
Comment diable cela pouvait-il se faire ?
Là encore ce fut son inséparable amie Chan qui vint à son secours, par une chaude après-midi d’été pendant laquelle elles bavardaient paisiblement dans sa chambre, refaisant inlassablement le monde, comme tous les adolescents de la planète. La grand-mère de son amie s’était montrée bavarde quand elle lui avait posé cette délicate question et sa mère avait finalement consenti, après mille atermoiements, à confirmer ses dires.
Elle avait désigné de sa main le bas du ventre de sa copine.
«  C’est par ici que ça va se passer, ma chérie, dans ta foufoune. Ton mari mettra son zizi là-dedans, et une petite graine en sortira et, et…la petite graine grandira, grandira…
– Ce serait un peu comme quand on plante un haricot, alors ?
– C’est exactement ça. Et au bout de neuf mois, le bébé sortira, par là aussi, figure-toi, il ne sortira pas d’ un chou ou d’une rose, comme on te l’a certainement raconté, mais bien de ta petite rose à toi, de ta chattoune !
– Ah ! Et tu es sûre de ça ?
– Tout à fait sûre.
– Parce que j’ai vu le zizi de Xu. Il est tout petit et tout mou. Je ne vois vraiment pas comment il pourrait rentrer là dedans.
– Ah Ah Ah ! C’est parce que c’est encore un bébé. Quand tu as eu tes règles, ta mère t’a bien dit que tu étais devenue une femme ce jour-là ?
– Oui, mais une petite, quand même.
– Pour les garçons, tu vois, c’est pareil. Eux ils ont la puberté, et c’est là qu’ils deviennent des hommes. Les poils leur poussent de partout, leur voix devient plus grave, et dans le même temps leur zizi grossit et devient dur, dur comme un gros bâton, m’a dit nainai1.
– Comme celui des chiens qui se courent après dans la rue, alors ?
– Exactement ! »
Yi-Ping n’était pas pressée qu’on lui mette un zizi dans le ventre, aussi à partir de ce jour elle essaya de fuir la compagnie des garçons. Ce qui, d’une façon tout à fait paradoxale, sembla les attirer plus que jamais.
Comme ils ne partaient jamais en week-end, et encore moins en vacances, elle avait énormément de temps libre.
Son caractère volontaire et combatif l’avait tout naturellement orientée vers la pratique des arts martiaux, afin de s’occuper le plus intelligemment possible, en plus de la lecture, sa fidèle et généreuse compagne, son infatigable pourvoyeuse de rêves des longues soirées solitaires passées dans son petit lit, dans sa minuscule chambrette un peu humide.
Elle avait essayé plusieurs discipline, du judo à l’aïkido, en passant par le karaté, avant de se fixer sur le merveilleux et spectaculaire art du sabre, le kendo.
Elle était ainsi devenue assidue aux cours dispensés par maître Hoang Nam, en son petit dojo du centre ville, situé au fin fond dune étroite impasse que le soleil avait bien du mal à baigner de ses rayons, qui se faisaient en ce modeste lieu moins généreux que sur la vaste place du marché, de sorte que les vieilles dames, assises sur leurs chaises en paille ou en plastique sur le pas de leur pour bavarder et tricoter, éprouvaient bien des difficultés à y réchauffer leurs os de vénérables ancêtres.
Autour des deux adolescentes, la grande ville, peuplée à cette époque de seulement huit millions d’habitants, étendait ses tentacules à partir des artères qui naissaient au centre de l’agglomération afin de s’en aller desservir les nombreuses petites villes de ce delta très peuplé. C’étaient des routes défoncées par les innombrables et profonds nids de poules, empruntées par de rares voitures et surtout par des milliers de vélos. Son père, comme tous les ouvriers, utilisait ce moyen de locomotion pour se rendre chaque jour à son travail.
Il avait fabriqué une petite remorque bâchée dans laquelle il installait sa fille pour aller faire les courses dans les magasins du quartier. Il n’y avait pas encore de supermarché dans le pays et tous les achats se faisaient dans un périmètre de deux kilomètres autour de la maison.
Depuis qu’elles étaient en France, Yi-Ping et Chan ne se voyaient pas beaucoup, tellement elles étaient accaparées par leurs études, mais elles se téléphonaient souvent, pour se tenir informées de l’évolution de leurs parcours universitaires et parler longuement de leurs vies sentimentales, un sujet toujours passionnant et riche de rebondissements et pour ces jeunes filles dynamiques et enthousiastes.
Yi-Ping s’avéra être une étudiante motivée, sérieuse, et par conséquent brillante, tandis que Chan ne se débrouillait pas trop mal, elle non plus. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le commerce international et se voyait déjà parcourir le monde pour présenter les produits qu’on lui donnerait l’occasion de vendre. Des voitures, des avions, des bateaux, du cacao, du thé ou du riz, elle n’avait pas de préférence.
Dans le courant de l’été 1993, les deux amies décidèrent de se retrouver au monastère tibétain situé près de Lisieux, pour une escapade de trois jours qui serait l’occasion de se voir et de se raconter leurs vies dans les moindres détails.
Yi-Ping prit un train jusqu’à Lisieux puis un bus qui la déposa devant le Vajradhara-Ling.
Le centre, lui avait dit Chan, faisait partie de l’école kagyupa du bouddhisme tibétain. Ce nom pouvait se traduire par « transmission orale »
De nombreux grands maîtres y étaient régulièrement conviés pour y faire des causeries, y donner des conférences ou tout simplement participer à des cérémonies.
Elles arrivèrent le vendredi soir et s’installèrent à la petite hôtellerie, dans une chambre à deux lits.
En soirée, un repas végétarien, parfumé et soigné, fut servi, dans la bonne humeur générale, aux participants. Une délicieuse salade de carottes à la marocaine en entrée et de moelleuses bouchées courgette-féta pour le plat principal firent le bonheur de leurs papilles, tandis qu’ un délicieux crumble aux pommes servi pour dessert emporta définitivement leur adhésion, en leur rappelant que l’on pouvait bien manger, tout en étant végétarien.
Le centre était situé dans une vaste demeure du 19ème siècle, don d’un adepte entrepreneur. Il était entouré d’un magnifique parc dédié au Bouddha.
Des moines vêtus de leurs robes rouges y déambulaient tout en devisant. Ils étaient accompagnés par des étudiants vêtus quant à eux de leur robe jaune safran.
Elles firent une longue halte afin d’ admirer le majestueux stupa coloré et en firent plusieurs fois le tour, en marchant dans le sens des aiguilles d’une montre, comme il se devait. Elles firent tourner le grand moulin à prières qui contenait 100 000 feuilles imprimées de mantras consacrés à Dorjé Sempa, le Bouddha de la purification. « De la main droite, avait conseillé Chan, et dans le sens des aiguilles d’une montre, s’il te plaît, afin que les mantras soient lus dans le bon sens, c’est à dire celui dans lequel ils ont été rédigés par le moine. »
Le week-end était consacré à un Nyoung-Né.
Yi-Ping n’avait jamais entendu parler de cette cérémonie, mais Chan, très pratiquante, tenait absolument à y participer, alors elles s’étaient inscrites toutes les deux.
Le Nyoung-Né, lui expliqua Chan, est une pratique de contemplation et de jeûne qui intègre tous les enseignements du Bouddha, de l’observance des voeux de conduite éthique jusqu’à l’entraînement à l’amour et à la compassion.
La première journée fut consacrée à de classiques exercices de yoga, de concentration et de méditation. Elles enchaînèrent plusieurs postures qu’elles durent tenir le plus longtemps possible, pratiquèrent la concentration avec support ainsi que l’exercice préféré de Yi-Ping, la respiration alternée, à travers la merveilleuse et efficace pratique du pranayama, qui consistait à réaliser le contrôle du souffle, dans le but d’atteindre des états modifiés de conscience, c’était une drogue très douce donc, mais qui était sans le moindre danger. Elles assistèrent aussi à plusieurs conférences, données par des grands maîtres qui avaient fait le déplacement à cette occasion. Le lendemain était consacré à un jeûne complet, y compris de boissons. Il était dit que cette pratique était un moyen de purification extrêmement puissant et qu’en l’accomplissant correctement, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, on était assuré de ne pas avoir à renaître dans les états d’existences inférieurs et de progresser rapidement sur le chemin de l’Éveil.
C’était la pleine lune.
Comme chaque année, la congrégation de Vajradhara-Ling organisait à cette occasion la cérémonie des lampes, qui étaient allumées avec des souhaits particuliers.
Cette année, le Nyoung-Né et la cérémonie des lampes étaient couplés.
Les participants avaient la possibilité de souscrire une ou plusieurs lampes pour le bienfait d’êtres chers confrontés à des souffrances, ou pour des causes importantes.
– Je vais en allumer une pour demander l’instauration d’une véritable démocratie dans notre pays, dit Yi-Ping.
– C’est une cause honorable, ma chérie, mais moi je crois que je vais me montrer un peu plus égoïste.
Yi-Ping la regarda avec un intérêt renouvelé.
– Cela m’étonne beaucoup, ça, venant de toi.
– Oui, parce que je ne t’en ai jamais parlé, Yi-Ping, mais j’ai un vrai problème, figure-toi, un problème sérieux même, depuis quelques temps.
La jeune fille, intriguée, se montra plus attentive encore aux propos de son amie.
– Quel genre de problème ?
– Je t’ai dit que depuis deux ans, je vis avec un garçon, Jean-Pierre.
– Oui, tu m’as parlé de lui, un garçon charmant, d’après ce que tu m’as dit.
– Oui, il est adorable et surtout très amoureux. Je l’adore et il me le rend bien. De plus, j’apprécie beaucoup ses parents, et je pense qu’eux aussi ils m’aiment bien.
Yi-Ping soupira
– Tout va pour le mieux, alors, si je comprends bien !
Oui, on peut dire ça, sauf que depuis deux ans, comme je me sens vraiment bien avec lui, et que je pense que nous deux c’est pour la vie, je ne crains pas d’être enceinte, et bien sûr je ne prends plus la pilule.
L’attention de Yi-Ping redoubla. Elle suspendit sa respiration.
– Et ?
– Et, rien, tu parles ! Pas le moindre début de grossesse.
– Vous faites l’amour souvent ?
– Quasiment tous les jours. Je t’ai dit qu’il est très amoureux, et comme je le suis aussi, alors, on baise comme des bêtes, forcément, tu le comprends bien, n’est-ce pas ?
– Il faut que Jean-Pierre fasse un spermogramme, à mon avis.
– Il en a fait un. Il est magnifique ! Il pourrait engrosser la terre entière, s’il le voulait.
– Alors ?
– Alors, je me suis décidée à consulter un gynéco, naturellement.
– Tu as rudement bien fait, du moins si vous souhaitez avoir un bébé.
– Nous le souhaitons, bien sûr, alors figure- toi que le problème vient de moi.
– Pas possible ! Mais ça doit se soigner. Il y a des traitements, de nos jours, pour les problèmes ovariens.
– C’est là que réside toute la difficulté, parce que ce n’est pas un problème ovarien. J’ai ainsi appris que j’ai une endométriose, tu te rends compte ?
Le visage de Yi-Ping se teinta d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à dissimuler.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Une saloperie !
– Merde. Et c’est grave ?
– Non. Je n’en mourrai pas, rassure-toi.
– Explique-moi, veux-tu ?
– C’est un état dans lequel du tissu utérin se développe en dehors de l’utérus. Les lésions peuvent bloquer les trompes de Fallope, ou gêner l’ovulation. C’est ça, mon problème, car 70% des femmes qui souffrent d’endométriose sont infertiles !
– Et je suppose que c’est irréversible ?
– D’après les spécialistes, peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Ils ne savent pas trop, en fait.
– Si tu ne peux pas avoir d’enfants, tu pourrais peut-être en adopter un, tu penses que Jean-Pierre serait d’accord ?
– Je pense, oui.
Après avoir longtemps bavardé dans la fraîcheur de la nuit qui descendait, elles allumèrent leurs lampes. .
C’étaient des lampes à beurre traditionnelles préparées par Lama Gyourmé et Lama Péma.
Elles réglèrent le prix demandé. Les fonds ainsi récoltés permettraient de financer les travaux de construction du futur temple pour la Paix, un monument dont la terre semblait avoir réellement besoin. Rien que ce qui était en train de se passer au Rwanda justifiait déjà son élévation.
Yi-Ping rentra chez elle satisfaite de son week-end tout en pensant, avec une pointe d’amertume dans le coeur, qu’elles ne seraient certainement pas responsables de la surpopulation de la planète.
Entre les problèmes de Chan et le refus insistant de Yves de mettre au monde un enfant, il n’y avait aucun risque !
*
Bien sûr ! C’est le plus simple, le plus évident, le plus rapide, et de loin ! Paul fit un bond et s’adressa d’un air décidé, d’une voix qu’il voulut la plus claire et concise possible, à son interlocuteur, qui s’apprêtait déjà à s’occuper de quelqu’un d’autre, tellement les gens qui attendaient leur tour étaient nombreux à se bousculer.
– Monsieur, s’il vous plaît. Est-ce que vous pourriez me trouver un numéro de téléphone, à Canton ?
Sa question, simple et claire, fit mouche immédiatement.
– Oh oui, bien sûr, ça c’est très facile. Nous avoir ici tous les annuaires du pays. Vous… lire chinois ?
– Hélas non.
L’homme se montra aimable et même un peu plus, il devint franchement coopératif.
– Pas être grave, alors nous allons chercher…pour…vous.
– Tockheim. Une entreprise française, à Canton. Il écrivit le nom sur un morceau de papier qu’il tendit à son interlocuteur.
Le petit homme s’en saisit et disparut d’un pas rapide au bout d’un long couloir.
Un quart d’heure plus tard il réapparaissait avec un gros annuaire sous le bras.
Il s’assit, appela une de ses jeunes collègues et parlementa un petit moment avec elle. Toujours en chinois.
La jeune fille fit signe à Paul de la suivre avec un charmant sourire. Dieu, comme ces chinoises pouvaient être gracieuses !
Il pensa qu’il avait dû s’ adresser à un personnage d’un rang trop important pour exécuter ce genre de travail, et qu’il l’avait délégué à ce qui lui sembla être une stagiaire.
Elle le planta devant un comptoir en bois vernis et passa derrière à petits pas rapides.
Paul sourit intérieurement. C’était chaque chose à sa place et chacun à la sienne, dans ce pays ! La discipline, cette haute valeur nationale, y avait été élevée au rang prestigieux d’une philosophie, elle était devenue une sorte de confucianisme moderne.
La jeune fille revint se placer en face de lui et feuilleta d’une façon méticuleuse le gros annuaire.
Au bout d’un bref instant, elle fixa son regard sur une page et posa son doigt sur une ligne. Elle attrapa un post it et sortit un crayon bien taillé d’un pot.
Elle griffonna une série de 10 chiffres et tendit le petit carré de papier jaune à Paul.
– Voilà, monsieur. Vous faites le 86, c’est l’indicatif, lui précisa-t-elle, et ce numéro.
Paul lui sourit et la remercia avec chaleur.
Le lendemain en fin de matinée il s’enferma dans son bureau afin d’être tranquille et s’empara de son téléphone. Il devait être entre 17 et 18 heures à Canton, là-bas, à l’autre bout du monde.
Il composa le numéro et obtint rapidement la communication, qui s’avérera être d’une qualité surprenante.
Naturellement, comme il fallait s’y attendre, son interlocuteur s’exprimait en chinois.
– Bonjour monsieur. Français, je suis français. I am french, insista-t-il.
– Bonjour, monsieur. Je …….attendez, je, passer vous quelqu’un, je pas parler bien…
On lui passa une musique d’attente qui lui rappela un peu la musique d’ambiance sirupeuse des restaurants chinois.
Enfin une voix féminine, claire et chaleureuse, se fit entendre.
« Tockheim Guangdong, Meï -Li à votre service, que puis-je faire pour vous, monsieur ?
– Je m’appelle Paul Desmoulins et je vous appelle de Paris. Je souhaiterais parler à monsieur Liang.
– Monsieur Liang, très bien, oui, mais lequel, Dong Liang ou Feng Liang ?
– Le père de Yi-Ping.
– Pouvez-vous me préciser qui est Yi-Ping, monsieur Desmoulins ?
– C’est mon employée. Son père est contremaître chez vous, il me semble.
– Ah ! C’est Feng Liang, alors, parce que monsieur Dong Liang est notre comptable.
– Non alors. C’est bien à Feng que je souhaiterais parler.
– Ne quittez pas, monsieur, je l’appelle tout de suite. »
La voix de son interlocutrice, amplifiée, retentit alors dans un haut parleur. Il entendit une phrase prononcée en chinois dans laquelle on distinguait nettement le nom de Feng Liang.
Il n’avait plus qu’à attendre. On lui passa une autre petite musique d’attente.
Feng Liang était dans le fond de son atelier. Revêtu d’une longue blouse grise, ses petites lunettes rondes posées en équilibre sur le bout de son nez, il mettait la dernière main aux délicats réglages d’une pompe à essence destinée à une station autoroutière du Brésil, qu’ils s’apprêtaient à expédier. En entendant son nom, il tendit l’oreille, regarda la pendule murale, posa ses outils, ses appareils de mesures et et se dirigea d’un pas tranquille vers le bureau.
Vingt minutes s’écoulèrent. Paul, de plus en plus nerveux, mâchonnait avec impatience l’extrémité de son stylo, qui enregistrait de façon mécanique les empreintes de toutes ses dents.
Enfin, il entendit une voix d’homme.
«  Wo she Feng Liang. Ni hâo.
– Bonjour monsieur Liang. Je suis Paul Desmoulins. L’employeur de votre fille, Yi-Ping. Parlez-vous français ?
– Oooh, juste un petit peu. Ni She…..pardon, vous être patron Yi-Ping ? à Paris ? »
L’homme semblait plutôt surpris.
«  Oui, monsieur Liang. Je voulais savoir si votre fille était chez vous en ce moment.
– Oh non. Elle être à Doha, Qatar. Elle nous a téléphoné, de là-bas.
– Elle n’est plus au Qatar monsieur Liang, et le problème c’est que je ne sais pas où elle est, en fait je la cherche, c’est pour ça que je vous appelle.
– Vous appeler Yves, être fiancé Yi-Ping.
– Yves ne sait pas où elle est, lui non plus. En fait je voulais m’assurer qu’elle n’était pas chez vous, en Chine.
– Pas être ici, non. Venue avec Yves, une fois seulement, depuis qu’elle partie en France.
– Quand ?
– Ça faire un an. Vous pas savoir où elle être ?
– Non.
– Oh ça pas être possible ! »
La voix de l’homme s’étrangla, elle se fit même chevrotante.
«  Elle partie, disparue, alors…. »
Feng Liang laissa s’exprimer sa profonde angoisse.
– Ooooh, ça être vraiment inquiétant, depuis quand ma fille disparue ?
– Depuis trois jours, ou peut-être quatre.
– Malheur sûrement arrivé à ma fille, vous pensez pas, sinon elle pas partir comme ça, surtout sans prévenir, pas elle, ça. Beaucoup attentats à Paris en ce moment, peut-être prise dedans, vous renseigné ?
– Non, rassurez-vous, elle était toujours à Doha quand il y a eu cet attentat dans le RER.
– Vous avertir police ?
– Oui, monsieur Liang. Mais ne vous inquiétez pas, je suis persuadé que nous allons la retrouver très vite. Je m’en charge personnellement, soyez certain je fais tout ce qu’il faut pour ça, c’est ma principale préoccupation, en ce moment. »
Il n’avait certes pas beaucoup progressé, mais au moins il était sûr d’une chose, elle n’était pas en Chine. C’est à l’occasion d’un beau voyage dans ce pays qu’il l’avait connue, l’année précédente. Toutes sortes de souvenirs heureux vinrent aussitôt l’assaillir.
4
La première image qui lui vint à l’esprit fut celle de l’étonnement qu’il avait ressenti lorsqu’il les avait aperçus, alors qu’ils s’ agitaient avec frénésie dans leurs cages. Elles étaient suspendues à l’épais pilier de bois, peint en rouge et en jaune, qui était situé juste à gauche de la porte d’entrée de l’établissement. Les deux putois s’y démenaient avec une folle impétuosité. Se sentant pris au piège, ils devaient manifester de quelconques revendications territoriales, car ils émettaient des sifflements aigus qui agaçaient les tympans les plus sensibles. Ce que semblaient toutefois ignorer ces animaux c’est que leur agitation était vaine, car leur avenir était de bien courte durée. Il se résumait tout simplement à finir, après avoir été longuement mastiqués, dans le courant de la soirée, dans l’estomac de l’un ou l’autre de ces gastronomes chinois qui appréciaient au plus haut point leur chair à la saveur incomparable et au fumet si agréablement relevé. D’autres animaux vivants, qui attendaient eux aussi leur heure, étaient proposés à la clientèle de ce grand restaurant de Shanghai. Il y avait là des gros serpents, d’un beau noir luisant, qui se prélassaient avec indolence dans leur vivarium, des bêtes dont le prix aux cent grammes était affiché à 200 yuans, tandis que d’’autres, verts ou jaunes, plus petits, étaient aussi moins chers. On y rencontrait également des tortues, plus ou moins grosses, de terre et d’eau, ainsi, bien entendu, que les inévitables chiens jaunes, bien gras, de même que les adorables petits chats, qui faisaient saliver les habitués.
Il se souvint que Yi-Ping leur avait expliqué que, en Chine, la viande du chien était réputée pour avoir des propriétés énergisantes. C’était du feu dont se nourrissaient ceux qui avaient l’impression de ressentir quelques faiblesses, durables et inexplicables, au travail ou encore au lit, quand venait l’heure d’honorer leurs épouses. La viande du chat, au contraire, était recommandée par la médecine traditionnelle, aux dames qui se sentaient exagérément nerveuses à certaines périodes de l’année, pour ses vertus émollientes.
Yi-Ping s’était approchée de son petit groupe et avait lancé, tout en leur jetant un regard qui se voulait apaisant.
– Ne vous inquiétez pas pour savoir ce que vous allez manger, les garçons, parce que j’ai eu pitié de vous, et je me suis occupée de tout. Je suis allée au plus simple, j’ai commandé des pâtes aux fruits de mer pour tout le monde.
Paul l’avait alors regardée avec un petit sourire narquois.
– Ils sont vivants, les fruits de mer ? Avait-il demandé, se faisant taquin.
– Pour l’instant, oui, mais ne vous inquiétez pas, ils seront bien cuits quand vous les mangerez.
Dans un angle de la grande salle, un imposant cuisinier en bras de chemise s’affairait en effet à confectionner, avec des gestes précis et professionnels, les pâtes fraîches, qu’il étirait avec soin entre ses doigts écartés, avant de les plonger dans une grande marmite d’eau bouillante salée dans laquelle flottaient des herbes parfumées ainsi que d’odorantes épices.
– Vous mangerez mieux demain soir à Pékin, leur dit-elle en esquissant le charmant sourire dont elle était coutumière, puisque j’aurai le plaisir de vous emmener dans le plus célèbre restaurant de canard laqué de la ville.
Paul Desmoulins et ses amis n’étaient pas mécontents d’avoir choisi la Chine pour ces vacances du printemps 1994. Cette destination était certes moins ludique que leurs traditionnelles escapades en Thaïlande, mais se révéla bien plus enrichissante. Ils étaient arrivés à Pékin la veille et ils avaient déjà visité la cité interdite, dont la construction avait été ordonnée au 15ème siècle par Yongle, le troisième empereur de la dynastie Ming.
Les majestueux bâtiments de cette cité dont l’accès avait longtemps été interdit au commun des mortels, qui comptent 8704 pièces, et abritent aujourd’hui un très riche musée couvraient un quadrilatère de 72 hectares dont 50 étaient consacrés à de délicats jardins entretenus avec amour et professionnalisme.
Ils s’étaient surtout attardés dans la cour intérieure, celle qui formait la partie privée, qui servait aussi bien de cabinet de travail à l’empereur que d’appartements à la famille impériale et aux concubines. Elle comprenait, pour l’essentiel, le pavillon de la Pureté Céleste, le pavillon de l’Union et le pavillon de la Tranquillité Terrestre. Ils étaient entourés par les  six pavillons de l’est et les six pavillons de l’ouest.
Un minibus les avait ensuite conduits au temple du ciel.
A leur grande surprise, alors qu’ils s’attendaient à voir un beau bâtiment, le temple du ciel s’avéra être en réalité ‘un important complexe architectural, situé au coeur de la ville. Ils remontèrent les 1700 mètres de l’allée centrale le long de laquelle s’égrenaient les temples devant lesquels ils s’étaient arrêtés quelques instants afin de les détailler tout en écoutant les explications du guide. Ils n’étaient pas livrés à eux-mêmes, car dans chaque lieu qu’ils visitaient un guide était là pour leur fournir toutes les explications utiles tandis qu’un jeune cameraman filmait à la fois les lieux et le groupe, certainement dans l’optique de leur vendre la cassette souvenir de leur séjour au moment de leur départ.
Ils purent ainsi admirer la Salle des prières pour la récolte, un pavillon en forme de rotonde, et la Demeure du seigneur du Ciel, un autre pavillon en forme de rotonde mais construit sur un tertre de marbre.
Ils marquèrent enfin un arrêt devant L’Autel du Ciel, qui ressemblait à la terrasse de la Salle des prières pour la récolte, mais sans le bâtiment en rotonde.
L’architecture des différents bâtiments orientés nord/sud reprenait la thématique du ciel et de la terre.
Les enceintes carrées avec des tuiles de couleur verte symbolisaient la terre, tandis que les bâtiments ronds avec des tuiles de couleur bleue symbolisaient le ciel.
Aujourd’hui, le programme prévoyait une excursion à Shanghai, la capitale économique du pays. Ils avaient commencé par parcourir le romantique Bund où ils avaient pu déguster, à midi, d’appétissants oiseaux grillés au barbecue. Il s’agissait sans doute de cailles, mais on ne pouvait pas en être tout à fait sûrs, dans ce pays où tout ce qui courait, nageait ou volait était susceptible de finir à la casserole.
Le Bund était aussi nommé la berge des étrangers. C’était un un des plus grands boulevards de la ville. Il était jalonné de somptueux édifices de style européen, vestiges de l’époque coloniale, de banques ou de compagnies de commerce des années trente. Il se trouvait sur la rive ouest de la rivière Suzhou, face au nouveau et spectaculaire quartier financier de Lujiazui, dont les gratte-ciels s’érigeaient en impassibles témoins de la toute nouvelle et arrogante prospérité chinoise.
Dans le courant de l’après midi ils étaient allés admirer la grande pagode. C’était un lieu hautement symbolique de la ville. D’une hauteur de quarante mètres, elle avait été construite en briques avec des escaliers en bois. De couleur rouge, elle disposait de sept étages, et ressemblait à une délicate pagode de l’ère des Song. La cage tubulaire en briques aurait été construite, d’après ce que leur dit le guide, en 977.
Ils étaient ensuite allés se perdre dans le labyrinthe des mystérieux jardins du mandarin Yu, qui était le plus beau jardin chinois traditionnel de la ville, et dont la vocation était de représenter le monde en miniature, avec ses rivières, ses montagnes et ses villages. Ils n’y rencontrèrent jamais de formes géométriques. Ici tout était rond et symbolisait le ciel. Les sentiers formaient un labyrinthe, les portes étaient circulaires. Les monticules de terre engazonnée représentaient des collines, les petits ruisseaux étaient des rivières et il y avait même un étang qui représentait la mer dans lequel se prélassaient de magnifiques carpes koï rouges jaunes et noires, qui étaient autant d’indolents symboles d’amour, mais aussi de virilité.
Le lendemain ils devaient faire une excursion très attendue à la Grande Muraille, le monument le plus célèbre du pays, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il s’agit en fait, leur expliqua Yi-Ping, d’un vaste ensemble de fortifications militaires, construites, détruites et reconstruites en plusieurs fois et en plusieurs endroits entre le 3ème siècle avant J.-C. et le 18ème siècle, dans le but de marquer et défendre la frontière nord de la Chine. C’est la structure architecturale la plus importante jamais construite par l’Homme, à la fois en longueur, en surface et en masse. la seule qui soit visible depuis la lune.
Se déplaçant en avion, ils s’enfonceraient ensuite plus avant dans le pays. C’étaient de bien belles vacances en vérité, aussi agréables qu’enrichissantes et dépaysantes, et ils se félicitaient tous les jours d’avoir opté pour ce choix judicieux.
Depuis 1991, l’année du décès tragique de son associée Brigitte Beghim2, Paul Desmoulins était le président de la SAS 2IDS. C’était une société de services informatiques parisienne qui offrait des prestations dans les environnements techniques des systèmes client-serveur et du Minitel.
Avec son petit groupe d’amis d’Issy les Moulineaux, ils pensaient avoir épuisé les charmes de la Thaïlande pour leurs vacances. Les montagnes de Chiang Maï, les salons de massage et leurs belles hôtesses si peu farouches ne les faisaient plus rêver, non plus que la délicieuse île de Koh Sak, dont ils avaient pourtant su apprécier l’incroyable tranquillité, le soir, à la nuit tombée, alors qu’ils étaient les seuls occupants des lieux et qu’ils dégustaient des gambas grillées et des crabes sur la terrasse en bois de leur petit hôtel en compagnie de leurs charmantes amies thaïes, qui se faisaient un plaisir, tout en papotant et en les taquinant, de décortiquer pour eux les crustacés pour ensuite leur faire sucer, avec d’évidentes arrières pensées érotiques, leurs doigts ainsi parfumés.
Lorsqu’ il avait été question de changer de lieu de villégiature, Ben, le patron de l’auto-école locale, avait évoqué Singapour, qui représentait pour lui un must incontournable, mais, depuis longtemps, Paul, qui avait fait des études de géographie et pratiquait avec assiduité le yoga depuis des années, rêvait de découvrir la Chine, dont il appréciait la culture millénaire et la civilisation raffinée. Il proposa cette destination à ses amis qui se rangèrent derrière son avis. Ils étaient d’accord avec lui et pensaient qu’un voyage un peu plus culturel ne pourrait pour une fois ne leur faire aucun mal ! On ne pouvait quand même pas passer toutes ses vacances à se vautrer sous les corps nus, aussi charmants que follement émoustillants, des mignonnes petites masseuses Thaïes.
Ils n’avaient aucun contact sur place, contrairement à la Thaïlande où ils avaient des amis, propriétaires d’une petite agence de voyages réceptive, qu’ils avaient rencontrés à Paris alors qu’ils s’y trouvaient eux-même en vacances. Ils décidèrent donc de s’adresser à la Maison de la Chine pour l‘organisation de leur séjour. Ils demandèrent qu’un accompagnateur bilingue soit compris dans la prestation.
Ils furent rapidement conviés à une réunion d’information qui se tint au 6 de la rue Bonaparte, dans le 6ème arrondissement.
Là, un conseiller les reçut autour d’une tasse de thé et leur proposa un programme pour un voyage de deux semaines qui les mènerait de Pékin à Hong Kong, en passant par Xian et Shanghai. Ils ne verraient pas tout mais ils verraient l’essentiel, et surtout ils bénéficieraient d’ une prestation personnalisée.
Ce fut à cette occasion qu’on leur présenta celle qui serait leur accompagnatrice, la charmante Yi-Ping Liang. Elle les salua avec un ravissant sourire. C’était une belle jeune fille, étonnement grande pour une chinoise. Ses longs cheveux châtain foncé encadraient un visage délicat dans lequel brillaient deux étonnants yeux d’émeraude. Ils furent rassurés de constater qu’elle s’exprimait dans un français parfait.
De retour de la grande muraille, leur jeune accompagnatrice avait emmené sa petite troupe dîner, comme promis, au Quanjude Roast Duck, le célèbre restaurant spécialiste du canard laqué, qui était une véritable institution de réputation internationale à Pékin.
Après avoir admiré la magnifique façade colorée de l’établissement, ils pénétrèrent dans une vaste salle où on les installa autour d’une table ronde équipée en son centre d’un plateau tournant. Là, ils eurent droit à une magistrale démonstration de découpe du canard.
Yi-Ping leur expliqua que le canard était engraissé au grain et à la pâte de soja, et qu’une fois tué, on lui envoyait de l’air sous la peau, puis on le remplissait d’eau bouillante. Ensuite on l’enrobait d’un liquide à base de miel, puis on le suspendait par un crochet pour le laisser sécher, et une nouvelle fois on l’enrobait de mélasse et c’est alors seulement qu’on le faisait rôtir.
Un certificat portant le numéro du canard que vous avez mangé vous sera même remis en partant, afin que vous ne l’oubliez jamais, avait-elle ajouté en riant.
Le cuisinier saisit avec cérémonie la bête cuite par les deux ailes jointes ensemble, puis il s’empara d’un énorme couteau dont la lame rectangulaire était particulièrement tranchante. Alors, avec une agilité étonnante, des gestes précis et harmonieux, rapides et virevoltants, il découpa la volaille en tout petits quartiers.
– On se croirait à l’opéra, dit Paul à voix basse, impressionné par la maestria dont fit preuve le serveur.
– Oui, ce sont de véritables artistes, lui confirma Yi-Ping.
La peau, très grasse, fut découpée en premier en petits morceaux.
Les filets de viande furent ensuite découpés à leur tour, accompagnés de petites crêpes ultra fines qui furent servies dans un panier vapeur en bambou.
Il leur fallut alors tremper une tranche de peau grillée ainsi qu’un petit morceau de viande dans une sauce au soja et à la prune, qu’ils durent déposer ensuite sur la crêpe. Ils y ajoutèrent du poireau très finement coupé et un ou deux bâtonnets de concombre, avant de rouler la crêpe, à la suite de quoi on leur amena le reste de la volaille, mélangé à des nouilles de riz croquantes aux senteurs appétissantes.
Quelques jours plus tard, ils s’étaient rendus à Xian, l’ancienne capitale du pays. Là, ils visitèrent l’extraordinaire site du mausolée de l’empereur Qin, célèbre pour son armée enterrée, composée de 6000 guerriers en terre cuite de grandeur nature. Vieille de 2000 ans, elle n’avait été découverte qu’en 1974 par des paysans alors qu’ils construisaient un puits.
L’impressionnante troupe de combattants aux mines farouches, surgie du fond des âges, leur fit face, avec ses chevaux, ses chars et même ses armes. A tout moment, les visiteurs pouvaient s’attendre à la voir bondir hors de sa fosse, et s’avancer vers eux d’un pas martial, sous le roulement caverneux des tambours.
Après avoir visité Canton, la capitale du delta de la rivière des perles, «  c’est la ville où je suis née », leur précisa Yi-Ping, ils se rendirent à Guilin, l’ancienne capitale du Guangxi, pour embarquer sur un bateau à fond plat en vue d’effectuer la pittoresque descente de la rivière Li. Celle-ci traversait de majestueux paysages karstiques, à la beauté surnaturelle. « Ce sont ceux-là même que l’on voit sur les billets de 20 yuans,», remarqua pertinemment Paul.
Assis à l’arrière du bateau avec Yi-Ping, ils bavardèrent tout en admirant le somptueux paysage, fait de petites collines arrondies parsemées d’osmanthus, qui étaient comme autant de chevelures vaporeuses arrachées à d’invisibles poupées. Tout en bavardant, Paul sortit négligemment de son portefeuille une carte de visite qu’il tendit en souriant à la jeune fille, tout en plongeant ses yeux dans les siens.
– J’aurai un immense plaisir à te revoir, quand nous serons de retour à Paris, tu sais, pour te faire découvrir à mon tour les merveilles de notre capitale, que tu ne connais peut-être pas encore, notamment quelques restaurants gastronomiques, dont je suis assez friand, je dois le confesser.
– Oh toi, tu peux te permettre d’être gourmand, le railla gentiment la jeune fille, tu es aussi mince qu’ un passe-lacets.
Paul appréciait au plus haut point la présence efficace, rassurante et vivifiante de leur charmante accompagnatrice.
S’il n’était pas à proprement parler un homme à femmes, il était tout de même un homme qui aimait les femmes.
Il savait mieux que quiconque apprécier leur charme naturel, leur douceur, leur légèreté aussi parfois, surtout quand celle-ci n’était pas synonyme de superficialité, leur parfum, qu’il soit subtil ou capiteux, ainsi que le soin attentionné qu’elles prenaient d’elles. Mais il ne les appréciait vraiment pas lorsqu’elles jouaient les  camionneurs , comme certaines lesbiennes, jurant, insultant, voire crachant sans vergogne. Non. La femme idéale, pour lui, était avant tout féminine jusqu’au bout des ongles. Elle était douce, sentait bon, faisait preuve de curiosité, et avait de la conversation.
Il les aimait depuis qu’à l’âge de seize ans il avait pris l’habitude de délaisser ses copains pour aller, dès les premiers beaux jours, passer ses après-midi au parc du Thabor, à Rennes, afin de les voir déambuler, orchidées de chair tenant parfois leurs enfants par la main, parmi les massifs de fleurs multicolores. Il aimait regarder voleter leurs robes légères, comme ça, pour le simple plaisir des yeux, et se laissait aller à imaginer, là-haut, au sommet de leurs cuisses, dont la peau était sans aucun doute très douce, le voile pudique, gardien des trésors auxquels il n’avait malheureusement pas encore accès, mais que son imagination savait déjà entrevoir.
Pendant la trop brève période durant laquelle il avait été marié il avait préféré la compagnie des amies de sa femme à celle de ses anciens camarades du lycée ou de l’université. Il appréciait par dessus tout leur conversation, souvent plus charmante et intéressante que celle des hommes, trop orientée à son goût vers le sport et la compétition. Ainsi, ce qui lui plaisait chez Yi-Ping, outre ses incomparables yeux verts, c’était sa fraîcheur, sa vivacité, son parfum fleuri et sa propension naturelle à rire, de rien et de tout.
La jeune chinoise leur avait raconté qu’elle étudiait depuis quelques années le français à la Sorbonne. Elle gagnait un peu d’argent en réalisant des missions d’accompagnatrice pour la Maison de la Chine, cette agence de voyages spécialisée qui organisait des circuits privés à la demande sur tout le continent asiatique.
Elle habitait près de la place Denfert-Rochereau avec Yves, son compagnon, un étudiant lui aussi, dont elle avait fait la connaissance sur les bancs de la fac.
Elle l’avait emmené une fois à Canton afin de le présenter à ses parents. Ils en avaient aussitôt conclu que les jeunes gens étaient fiancés et qu’ils ne manqueraient pas de leur annoncer sans tarder leur prochain mariage.
– On va avoir des petits enfants français, tu te rends compte, avait dit son père à sa mère en manifestant un réel enthousiasme.
Yves était un gentil garçon, tendre et rêveur, poète aussi, à ses heures. Il manifestait cependant peu de goût pour la vie pratique et l’idée même de la paternité semblait grandement l’effrayer. Un soir où il aurait tant aimé que les muses soient réellement au rendez-vous, il avait rédigé cet acrostiche maladroit et l’avait fièrement déclamé en l’honneur de sa petite amie.

Y aurait-il en ce monde fille plus jolie qu’elle
Il n’en resterait pas moins que cette hirondelle
Pour moi ferait encore et toujours le printemps
Il n’est rien qui pourrait, même pour un temps
Ne serait-ce qu’une seconde, que je saurai nier,
Générer en moi le désir de la quitter.
– Ce n’est certes pas encore du Rimbaud, avait soupiré la jeune fille avec complaisance, mais tu es super mignon tout de même.
5
Alors qu’il se trouvait profondément immergé dans ces agréables souvenirs et assailli de nombreuses, plaisantes et puissantes images, l’association des étudiants chinois, dont lui avait si souvent parlé la jeune fille, lui revint très rapidement à l’esprit. Par chance, l’ adresse de leur siège figurait sur leur site Internet.
Il s’agissait de la librairie Le Phoenix, située 178 Boulevard de Sébastopol, en plein coeur du troisième arrondissement .
Ce midi, il alla rapidement déjeuner, sur le pouce, Chez Gina, la pizzeria du bout de la rue où il avait ses habitudes, après avoir prévenu Fatima qu’il serait certainement absent tout l’après-midi. Il lui dit qu’il repasserait seulement en fin de journée afin de prendre connaissance des derniers événements et que, en cas d’urgence, elle pourrait toujours l’appeler sur son nouveau joujou, son téléphone portable, qu’il pris soin de recharger, ces minuscules batteries manquant quelque peu d’autonomie.
Il gagna la station de métro et prit la direction du boulevard Sébastopol.
En arrivant devant la façade colorée de l’établissement, peinte de rouge, de jaune, de bleu, et soulignée çà et là de filets dorés, Paul comprit dans l’instant pourquoi les étudiants chinois avaient leur siège ici. En effet, la librairie était spécialisée dans les ouvrages sur l’Asie du sud-est et la Chine.
En vitrine on pouvait voir de nombreux recueils de poésie chinoise, des best-sellers des grands écrivains nationaux tels que Bajin, Zhang Jie, Gao Xingjian, des livres pour enfants, bilingues chinois français, coréen-français, et même un « découvrir l’humour chinois en langue originale », il y avait aussi des mangas, bien sûr, des dictionnaires et une grande quantité de romans ainsi que des BD en chinois et en coréen, de même que des disques et des cassettes de musiques chinoises, aussi bien traditionnelles que contemporaines. Des affichettes annonçaient les prochaines séances de dédicace.
Paul poussa la porte vitrée et entra, provoquant le clair tintement d’une clochette de cuivre. Derrière un long comptoir qui lui faisait face se tenait un homme à la moustache et aux cheveux blancs, appuyé avec nonchalance sur le large plateau de bois. Il portait des petites lunettes rondes qui accentuaient encore son allure d’intellectuel. Il était brun et son visage buriné de grand baroudeur était barré de profonds sillons. Ses yeux bleus, extraordinairement vifs et mobiles, se posèrent sur le visiteur.
Autour de lui, des étagères en bois massif s’élevaient jusqu’au plafond, garnies d’ouvrages aux tranches multicolores. Dans des bacs posés le long du mur, des BD bien alignées attendaient leurs lecteurs.
Paul s’approcha de l’homme.
– Bonjour monsieur, je m’appelle Paul Desmoulins, et je cherche Yi-Ping Liang, pourriez-vous m’aider à la retrouver, s’il vous plaît ?
– Félix Percheron, se présenta à son tour en lui rendant son sourire. Je suis le gérant de cette vieille maison. Il y a longtemps que je n’ai pas vu Yi-Ping, vous savez. La dernière fois qu’elle est passée elle était follement excitée, il faut dire qu’elle partait pour Doha !
– Je sais, car voyez-vous je suis son employeur. Mais le problème, c’est qu’elle est revenue du Qatar il y a maintenant quelques jours, et que depuis, elle a disparu, elle s’est évaporée, comme ça, sans laisser la moindre trace.
Félix le regarda intensément et son front se plissa encore plus. Il lâcha alors d’une voix ferme mais néanmoins nuancée par ce qui semblait être une profonde tristesse ou un grand désarroi.
– Oh mon Dieu, mais ça nous en fait une de plus, alors !
– Je vous demande pardon.
– Je disais, ça en fait une de plus. Vous savez, j’en ai vu disparaître, des gens, en Chine, beaucoup, beaucoup trop, même. J’étais à Pékin, en 1989. Envoyé spécial pour « L’humanité ». Quand nous avons commencé à parler des disparus, nous avons été expulsés sans ménagements, nous tous, les journalistes étrangers.
– Je sais bien, mais là nous sommes en France, et en 1995.
– Parce que vous croyez que c’est ça qui va les arrêter! rétorqua-t-il en tremblant légèrement, et ce sur un ton particulièrement sec.
Le gouvernement chinois se méfie énormément des étudiants, depuis 1989, vous savez. Il les traque, les épie, chez eux, bien sûr, mais aussi partout dans le monde. Il les surveille comme la bonne ménagère surveille son lait quand il est sur le feu, discrètement, naturellement, mais avec une effroyable efficacité tout de même, par le biais de ses ambassades et de leurs services spéciaux, plus ou moins secrets, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Yi-Ping ne passe pas inaperçue, de loin s’en faut, même. Cette fille est tellement honnête et entière qu’elle pense que tout le monde est comme elle, à tort bien sûr, que personne ne fait de coups bas, de manoeuvres tordues, alors elle ne se méfie pas assez, c’est certain. Je l’ai déjà mise en garde à maintes reprises, parce que j’ai toujours plus ou moins craint qu’un jour il lui arrive quelque chose, et voilà, cela a bien entendu fini par arriver !
Une jeune femme blonde aux cheveux courts et aux grands yeux bleus passa la tête par le rideau qui séparait la librairie de l’arrière boutique.
– Claire, l’interpella Félix, monsieur cherche Yi-Ping, tu ne saurais pas où elle est, par hasard ?
– Non, pourquoi ?
– Parce qu’elle a disparu et que je la cherche, lui répondit Paul.
– Disparue, oh, merde alors ! Est-ce que vous avez demandé à Zhou ? Il la connaît bien, il est très proche d’elle, vous savez, parce qu’ ils travaillent souvent ensemble.
– C’est que… je ne sais absolument pas qui est Zhou.
– Zhou Tang, c’est le président de l’association, du moins il l’est pour quelques temps encore, jusqu’à l’élection de son successeur, parce que, voyez-vous, c’est une structure très démocratique, cette belle association, c’est un modèle, dans son genre !
Paul se montra bien sûr intéressé.
– Savez-vous où je pourrais le trouver ?
– Bien sûr, il est professeur d’acupuncture depuis maintenant quelques mois, il exerce à l’école Ling, au 21 du boulevard Richard Lenoir, c’est dans le onzième, tout près de la Bastille.
Paul remercia, les salua tous deux et retourna à son bureau. Il fallait qu’il s’occupe aussi de son entreprise. Un millier d’employés, c’était comme une famille nombreuse qui comptait sur les parents pour vivre, et cela réclamait énormément de temps, d’investissement et d’énergie. Il devait encore préparer la réunion commerciale de mardi matin. C’était un événement important dans la vie de l’entreprise car tous les projets en gestation, ainsi bien entendu que les nombreux problèmes étaient débattus ce jour-là. Il allait demander à Fatima de s’en occuper et de collecter tous les documents nécessaires, de recueillir les prévisions des commerciaux, de sortir les CV des collaborateurs sans mission, les trop fameux, et aussi trop coûteux, inaffs, qui représentaient toujours un gros poids pour l’entreprise, et de faire aussi toutes les photocopies.
Il venait à peine de s’ installer dans son bureau quand le téléphone avait sonné.
C’était la responsable de l’agence Qatar Airways qui le rappelait.
– Monsieur Desmoulins. Avez-vous des nouvelles de mademoiselle Liang ?
– Non, hélas, toujours pas la moindre.
– C’est très étonnant, et surtout si préoccupant ! Je voulais vous dire que j’ai enfin pu interroger la chef de cabine du vol du 3 Novembre. Eh bien, elle se souvient très bien de cette personne.
Elle m’a dit qu’elle avait remarqué qu’elle semblait préoccupée, voire, très lasse, fatiguée. Enfin, elle n’avait pas l’air au mieux de sa forme, c’est certain. Elle a fait plusieurs fois le tour de l’avion et semblait réfléchir intensément. Une chose surtout a retenu son attention.
Le coeur de Paul sursauta dans sa poitrine devenue soudain trop étroite pour abriter cet organe vital, soumis pour l’heure à bien rude épreuve.
– Laquelle ?
– Elle a dit qu’elle n’avait pas faim et a carrément refusé le plateau-repas, elle n’a pris qu’un café avec un chocolat. C’est très inhabituel, voyez-vous, parce que nos plateaux-repas sont d’excellente tenue, et en général très appréciés de notre clientèle.
Paul la remercia et retourna à ses affaires, il était plus que jamais abîmé dans ses pensées.
Elle n’avait pas faim, soit. Ce seul élément ne l’avançait pas vraiment, il n’apportait aucun éclairage nouveau sur les raisons de sa disparition. Elle semblait préoccupée, mais par quoi ? Certainement pas par le projet, qui semblait s’être terminé au mieux. Peut-être par un problème personnel, mais lequel ? !
Le lendemain il décida d’aller rendre visite à ce fameux Zhou Tang.
La grande grève contre le plan Juppé qui sévissait depuis plusieurs jours était arrivée à son paroxysme, c’était incroyable, épouvantable, mais la ville était non seulement paralysée mais même entièrement bloquée. Tous ses boyaux bouchés, elle faisait penser à un homme victime de constipation chronique et à travers lequel plus rien ne s’écoule, à part l’eau tranquille de la Seine. Cependant, en faisant preuve de beaucoup de patience et de persévérance, il réussit à se glisser dans une rame de métro et à se planter, raide comme une asperge qui éprouverait des difficultés à sortir de terre dans un wagon plus que bondé. Il n’était pas question de prendre un taxi, car la circulation automobile était tout simplement impossible.
Le 21 du boulevard Richard Lenoir était un immeuble récent recouvert d’un bel enduit synthétique, une sorte de résine, qui jouxtait un petit square, un bien modeste îlot de verdure, mais fort bienvenu dans cet univers excessivement minéral, un de ces petits jardins qui fleuraient bon le métropolitain…
Il entra et se présenta à l’accueil, un petit bureau vitré situé sur sa droite au rez de chaussée à l’intérieur duquel se tenait une dame blonde et boulotte à l’air fatigué, mais qui se montra aimable.
– Je voudrais parler à monsieur Zhou Tang, s’il vous plaît.
– Pas de problème monsieur, il est dans sa salle, au deuxième. Vous pouvez y aller, le cours vient justement de se terminer.
En effet, un groupe de jeunes gens descendait bruyamment l’escalier en chahutant.
Il monta.
Il n’y avait que des toilettes à l’intérieur desquelles quelqu’un venait d’actionner la chasse et desquelles sortit une jeune fille étrangement échevelée qui se dirigea à petits pas rapides vers l’escalier, et une autre porte, au deuxième étage. Il y frappa sans hésiter.
«  Entrez », lui répondit une voix grave qui provenait de l’intérieur.
Il poussa la porte et s’arrêta net, assommé comme s’il venait de recevoir un coup de poing au visage, les yeux grands écarquillés.
La première chose qu’il vit lui laissa penser qu’il venait de pénétrer dans l’antre secret d’un sorcier vaudou.
Un mannequin d’environ 140 de centimètres de hauteur était posé sur un socle, une sorte de mini estrade en bois, au beau milieu de la grande pièce. Il était lardé de nombreuses aiguilles tout comme l’aurait été une poupée destinée à un sacrifice rituel.
Il tourna la tête et aperçut un homme jeune porteur d’une barbe discrète assis derrière un modeste bureau. Il s’agissait sans l’ombre d’un doute de Zhou Tang, le professeur.
Celui ci accueillit son visiteur de manière affable.
Paul se présenta et lui expliqua sans tergiverser le motif de sa visite.
.Zhou Tang était un garçon brun et mince qui devait avoir une petite trentaine d’années. Il portait une blouse blanche et des lunettes rondes. Il tendit la main à son visiteur et lui dit :
«  Félix n’a bien sûr pas manqué de m’ appeler, hier soir, après votre visite. Vous l’avez manifestement inquiété, et sérieusement secoué.
C’est un homme qui en a beaucoup trop vu dans sa vie pour être vraiment serein, aujourd’hui, vous savez ; aussi, il aurait une forte tendance à devenir un peu paranoïaque. »
Paul examina la salle dans laquelle il se trouvait. C’était la première fois qu’il pénétrait dans un cabinet d’acupuncture, et rien de ce qu’il vit ne lui était familier.
Sur les murs, des planches anatomiques représentaient toutes les parties du corps humain parcourues par les fameux méridiens qui étaient matérialisés par des lignes rouges et sinueuses.
Sur une étagère, il vit une tête, comme tranchée à un malheureux supplicié.
Au bout de la pièce se trouvaient deux mannequins, un petit chien et un petit cheval.
«  De plus en plus de vétérinaires se mettent à l’acupuncture », lui expliqua Zhou, qui avait remarqué son étonnement, « surtout pour les chevaux de course, c’est à cause de la surveillance anti-dopage. C’est la plaie du sport moderne, ça, le dopage, et cela concerne aussi les chevaux. Alors avec l’acupuncture ils sont tranquilles. Aucun soupçon de tricherie ne peut prendre forme quant aux traitements qu’ils administrent à leurs patients. »
Sur une autre étagère, un pied et une main étaient posés à côté d’une énorme oreille.
– Je vous disais que Félix a tendance à devenir un peu paranoïaque, ajouta-t-il. D’après ce que vous lui avez dit, il pense que Yi-Ping aurait très bien pu être enlevée par les services secrets chinois. Le Guoanbu, qui a tissé sa toile d’araignée tant sur le territoire national qu’à l’extérieur, aurait en effet pu disposer des moyens nécessaires pour réussir ce genre d’opération. Ils ont une unité spécialisée dans la guerre électronique et pourraient surveiller les agissements de notre Yi-Ping, et même s’en inquiéter.
Ils sont déjà, depuis l’ère de Yang Zemin, très actifs dans l’espionnage industriel. Je pense d’ailleurs que nos constructeurs automobiles et avionneurs nationaux font preuve de beaucoup trop de légèreté face à cette menace. Parce que c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, voyez-vous, et ce sont des des millions d’emplois qui sont en jeu.
– Alors, qu’en pensez-vous, à titre personnel ?
– Je connais très bien le conseiller culturel, Ziang Pu. Nous nous rencontrons souvent, pour l’organisation de certaines manifestations, comme le nouvel an ou le festival du cinéma. Ainsi que vous devez le savoir, dans les ambassades, les conseillers culturels sont au courant de tout. Ce sont tous plus ou moins des espions, les yeux et les oreilles attentifs de Pékin. Il sont aimables, certes, softs et fort civils, parce que ce ne sont pas des émules de James Bond, de dangereux espions prêts à tout et armés jusqu’aux dents, mais tout de même… Il connaît parfaitement Yi-Ping lui aussi. Il sait bien sûr qu’elle n’est pas toujours tendre avec les autorités, mais il sait aussi que c’est une bonne Chinoise, une personne vraiment digne de confiance. Elle se montre critique, sans aucun doute, mais toujours dans le bon sens du terme, et c’est bien de son âge, au bout du compte ! Cette fille est une véritable patriote, voyez-vous, une pasionaria qui n’hésiterait certainement pas à mourir pour son pays, si cela s’avérait un jour nécessaire. S’ ils avaient vu la nécessité de l’enlever, je suis d’accord avec lui qu’il y a bien longtemps qu’ils l’auraient fait, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le cas. Selon moi, ils n’auraient eu aucune raison de le faire, à moins que…
La phrase resta en suspens, flottant dans l’air de façon inquiétante.
– Vous pensez à quelque chose en particulier ?
– Oui, à cette histoire de site Internet qu’elle développe en ce moment, cela pourrait être perçu comme une menace potentielle, en effet, surtout depuis que j’ai appris qu’elle a l’intention de se friter avec le président. Mais encore une fois, même si c’était le cas, j’y ai bien réfléchi depuis hier, alors je pense qu’ils se satisferaient de recourir à leur arme favorite, celle de la censure, ils sont très forts dans ce domaine, vous savez, mais certainement pas à un enlèvement, surtout en plein Paris, de plus, car rien ne serait moins discret, ni moins répréhensible !
– J’ai appris que votre pays est candidat à l’organisation des jeux olympiques.
– Oh oui, mais en 2008 seulement, oui, dans 13 ans ! D’ici là, Yi-Ping sera certainement mariée et aura des enfants, et nos amis auront à coup sûr d’autres chats, bien plus méchants et griffus, je le crains, à fouetter.
– Il y a encore plus grave, à mon avis, insista Paul. Elle milite aussi, et de façon énergique, cette fois, avec les étudiants pour un Tibet libre.
– Monsieur Desmoulins, là je suis obligé de vous arrêter. S’il fallait enlever tous les gens qui militent pour un Tibet libre, c’est des millions de personnes dans le monde qu’il faudrait enlever, des militants de base, mais aussi des ministres et des présidents, voire des princes, des princesses, et même des rois ! Le Tibet est sans aucun doute un foyer d’infection pour notre gouvernement, mais notre amie n’est pas la plus virulente sur ce dossier, loin de là.
– Vous savez où se trouve le siège de leur association ?
– Bien sûr, c’est dans le quatorzième, à la maison du Tibet. J’en étais moi-même adhérent lorsque j’étais encore étudiant. C’est une association très dynamique, ses membres, des Tibétains comme des français, sont très impliqués pour leur cause, le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’ils ont vraiment le feu sacré, tous !
C’est au 84 du boulevard Adolphe Pinard.
Avec cette grève, ce serait une folie de tenter d’y aller aujourd’hui, se dit Paul avec consternation. Ce sera déjà bien beau si je parviens à rentrer chez moi.
La mort dans l’âme, de plus en plus rongé par l’angoisse et les questionnements, il se résolut à prendre la direction d’Issy-les-Moulineaux. Une bonne nuit de sommeil ne pourrait lui nuire en aucune manière. Même si pendant ce temps l’impitoyable compteur des heures tournait d’une façon tragique.
6
Ces vacances au sein de empire du milieu avaient été bien sympathiques, instructives et divertissantes, agrémentées de mille découvertes esthétiques et culturelles, riches de rencontres étonnantes et d’agréables moments de franche convivialité, mais les meilleures choses devant toujours avoir une fin, elles étaient aujourd’hui terminées. C’est avec un brin de nostalgie que Paul était monté dans l’avion du retour. Il rentra à Paris avec quelques souvenirs dans ses valises, dont une encombrante reproduction en modèle réduit d’un combattant en terre cuite de Xian, la fameuse cassette qui avait été enregistrée durant leur séjour, que l’on n’avait pas hésité à leur vendre 100 yuans, soit l’équivalent de 100 francs, ainsi que de très nombreuses photos, sur lesquelles on apercevait souvent le délicieux sourire de sa jeune accompagnatrice, qu’il regardait généralement avec une émotion mâtinée de mélancolie. Il retrouva néanmoins avec plaisir son bureau de la rue de Paradis et son sympathique appartement d’Issy-les-Moulineaux.
Son nouvel associé, l’élégant et discret Philippe Dunoyer de Peyregand, l’avait invité à déjeuner dans le lieu dont il était tombé amoureux et qui était désormais devenu « sa cantine », chez Maxim’s, le célèbre restaurant au décor Art Nouveau de la rue Royale. Il avait l’intention évoquer avec lui ses nombreux projets de développement auxquels il pensait pour leur entreprise.
– Mon cher Paul, je pense qu’il serait grand temps, maintenant, de créer le site Internet de 2IDS. C’est fou, vois-tu, comme cette nouvelle technologie, dont nous ignorions presque tout il y a encore peu, prend chaque jour plus d’importance. Elle s’est élancée tel un cheval piqué par un taon, au grand galop, et rien ne semble pouvoir l’arrêter.
J’en ferai de même par la suite pour le groupe Marbeuf, mais je pense que tu es bien plus avancé que moi dans ce domaine. Tu travailles déjà avec succès sur les applications Minitel, tu as créé de nombreux sites marchands et tu commences à avoir une bonne culture de ce genre de produit. Pour ce qui me concerne, je suis encore plongé, pour ne pas dire noyé, dans les grands et les moyens systèmes jusqu’au cou, et pour très longtemps, j’en ai bien peur.
Il parodia une célèbre chanson humoristique:
«  IBM, BULL, VaaAX, tel est notre ghettooo !
Est-ce que tu verrais quelqu’un qui pourrait prendre ce projet en mains ?
– Pas vraiment, non. Les vrais spécialistes sont encore rares en ce domaine, et j’éprouve de réelles difficultés à en recruter. Mais tu as raison, c’est maintenant qu’il faut prendre le virage Internet, et sur les chapeaux de roues, même, si nous ne voulons pas nous contenter de regarder passer le train. Surtout que celui-là, dont j’ai bien l’impression que c’est un super TGV, en effet. »
Paul avait repris ses activités professionnelles et partageait son temps entre la gestion des missions en régie et les forfaits, qui étaient la rengaine quotidienne des sociétés de services informatiques.
Les régies consistaient à louer à la journée, dans le but de réaliser une mission bien précise, les services d’un ingénieur, tandis qu’un forfait consistait en la réalisation complète, clés en main, d’un projet par une équipe plus ou moins importante pour un prix et dans un délai convenus d’avance. La seule inconnue résidait en ce qu’il allait coûter à l’entreprise qui le réalisait. Il fallait donc veiller à réduire les coûts au strict nécessaire si on voulait faire un bénéfice.
Dans le courant du mois de mai, il avait présidé la réunion commerciale et écouté la longue litanie des affaires en cours, les fameux « bids in progress ». Il s’apprêtait à aller déjeuner quand son téléphone avait sonné. C’était un appel qu’il espérait recevoir depuis quelques jours mais qu’il n’osait plus vraiment attendre.
Il avait reconnu de suite, sans hésiter une seconde, la voix de son interlocutrice, quand elle lui avait annoncé sur un ton enjoué.
«  Salut, Paul, c’est moi.
-Yi-Ping ! »
Son visage s’était immédiatement illuminé.
«  Oh, bonjour ma grande, ça me fait vraiment plaisir de t’entendre, tu sais, je commençais à désespérer de te revoir un jour, comment vas-tu, depuis le temps…?
– Très bien, merci. En fait je t’appelle parce que, par une sorte de petit miracle, je n’ai pas de groupe prévu dans les semaines qui viennent, et c’est un phénomène assez rare, tu sais. Il semblerait que tous les français soient désireux de découvrir mon pays, en ce moment, et c’est tant mieux ! Alors, je me disais comme ça que si ta sympathique proposition tenait toujours, j’en profiterais volontiers pour varier mes menus et manger autre chose que des pâtes aux fruits de mer et ce sempiternel canard laqué, qui commence à me sortir par les trous de nez ! »
Elle avait éclaté d’un agréable rire clair et Paul sourit à l’évocation de tous ces bons moments qu’ils avaient partagé.
– Mais bien entendu, ma proposition tient toujours, et je vais t’inviter avec le plus grand plaisir. Ne bouge surtout pas. »
Il feuilleta son agenda.
Il réfléchit un instant avant de lui dire :
– Je vais te proposer de commencer ta rééducation tout en douceur. J’ai bien envie de t’emmener samedi à midi aux Deux canards, lui dit-il avec une petite pointe de malice dans la voix. Tu verras, c’est un resto tout ce qu’il y a de sympathique, et vraiment pas guindé. Je te rassure, tu t’y sentiras parfaitement à l’aise.
Quelques jours plus tard, les deux amis étaient attablés à une table de l’aimable restaurant de la rue du Faubourg Poissonnière, joliment décoré par des centaines de bocaux colorés qui surchargeaient quelque peu les étagères.
Paul, en habitué des lieux, avait passé la commande pour eux deux.
Une belle tranche de foie gras poêlé aux myrtilles pour commencer.
Il s’offrit un grand plaisir en badant la jolie langue violette que Yi-Ping présentait tout en la savourant avec bon appétit.
Pour suivre, ils dégustèrent la spécialité de la maison, encore du canard, mais c’était leur fameux canard à l’orange, préparé avec amour depuis des décennies par le volubile patron qui, pour une fois, ne s’était pas montré trop envahissant, et les avait laissé déjeuner gentiment en paix, en tête à tête.
Paul avait choisi pour accompagner ce bon repas un de ses vins préférés, un Saint-Nicolas de Bourgueil, un excellent vin rouge léger servi comme il se devait, juste sorti de la cave, un peu frais.
Ils prirent le temps de bavarder. Ils étaient parfaitement détendus et heureux de se retrouver. Yi-Ping n’avait aucun rôle de guide à assumer alors ils ils en profitèrent pour évoquer avec plaisir les meilleurs moments des vacances passées.
– Tu ne m’as pas encore dit où tu en étais de tes études, Yi-Ping, fit remarquer Paul à la jeune fille en lui jetant un regard à la fois amical et interrogateur.
Eh bien, à vrai dire, jusqu’à présent, cela a été un peu compliqué. Mes parents ne sont pas des gens fortunés, Paul, mon père n’est qu’un ouvrier, et même s’il a pris du galon depuis qu’il travaille chez Tockheim, il ne perçoit qu’ un salaire de chinois, c’est-à dire que cela reste modeste.
C’est pour cette raison que je suis obligée de travailler. Avec son revenu, mon père doit déjà assumer son loyer, ma mère, Xu, mon adorable petit frère, et ses parents, qui sont âgés maintenant. C’étaient des agriculteurs et bien entendu ils n’ont droit à aucune retraite. La génération de mon père est la toute première qui pourra prétendre au versement d’ une petite pension.
Elle eut un élégant petit rire.
Et encore je ne parle pas des parents de ma mère, car il faut parfois les aider, eux aussi.
Je perçois une petite bourse, cela m’aide bien, mais c’est loin d’être suffisant, tu sais, la vie à Paris est si chère !
Heureusement que j’ai trouvé ce travail, ces vacations que je fais pour la Maison de la Chine, c’est un job sympa et ça me permet de me faire un peu de fric sans trop me fatiguer, parce que j’ai des copines, à la fac, qui, elles, sont serveuses, et là, c’est vraiment la grosse galère, pour elles ! En fait j’ai beaucoup de chance et j’en suis bien consciente.
Alors j’ai dû demander un aménagement de mes études. J’en ai le droit en qualité d’étudiant salarié.
C’est ainsi que j’ai pu passer ma licence de lettres modernes en deux ans, la même chose pour ma maîtrise de littérature comparée.
-je ne connais pas très bien cette discipline, peux-tu m’expliquer en quoi cela consiste.
– Bien sûr, je vais essayer de faire simple.
La littérature comparée est en fait une approche multi-disciplinaire, qui consiste en l’étude, conjointe ou contrastive, des littératures de différentes aires linguistiques, mais aussi bien sûr de différents médias et types d’arts. Le comparatiste peut s’intéresser aux littératures nationales, vois-tu, tout comme à la musique, à la peinture et au cinéma. La pratique de cette discipline exige la maîtrise de plusieurs langues, ce qui est mon cas, bien sûr, et aussi des connaissances solides dans plus d’un domaine de recherche. Par sa nature pluraliste, tu vois la littérature comparée encourage fortement les échanges entre les disciplines et les lieux de recherche.
En bref, ajouta-t-elle en riant, pour faire preuve de modestie, c’est une discipline qui exige de posséder une culture très vaste !
– Cela m’a en effet l’air d’une matière tout à fait sympathique et passionnante, et par la suite, que comptes-tu faire, sur quel métier tout cela débouche-t-il ?
– Après… Après, c’est une toute autre histoire parce que je ne suis pas encore vraiment fixée, mais à priori j’aimerais beaucoup suivre une formation de web master, ça, ce serait vraiment dans la droite ligne de mes études.
La réaction de Paul fut immédiate et des plus enthousiastes.
– Mais tu sais que c’est une super idée ! Cela fait partie des professions qui seront parmi les plus recherchées, dans les années à venir.
– Oui, j’ai déjà une petite d’expérience en ce domaine, alors j’aimerais vraiment me perfectionner, obtenir un diplôme, pour en faire un véritable métier.
D’autant plus, et ça c’est vraiment génial, que nous pouvons suivre des cours d’informatique à la Sorbonne. Nous avons des salles bien équipées, avec des Commodores, des imprimantes.
Paul lui fit part de son grand étonnement.
– Tu as de l’expérience sur Internet alors que tu n’es pas informaticienne et que cette technologie vient tout juste de voir le jour en France !
– Oui. Tu sais, web master, c’est aussi une profession ouverte aux littéraires, faut pas croire, mais il faut que je t’explique toute l’histoire. Depuis quelques mois, en fait, je m’occupe du site des étudiants chinois de Paris. Je le gère tout simplement à partir du minitel, le 3616 Altern. Nous avons une connexion à La Sorbonne. Cela nous permet d’offrir un service de courrier électronique, des news, par le biais du réseau de forums Usenet, l’accès à de nombreuses archives de logiciels et de documentation, ainsi qu’aux machines du réseau Internet.
– C’est génial ça. Et que racontes-tu sur ce site ?
– Nous y parlons d’un peu de tout. Il y a des rubriques pratiques bien sûr, des adresses de restos, de librairies, d’acupuncteurs et d’ostéopathes mais surtout nous avons des articles de fond, plus culturels ou franchement politiques, qui concernent tout ce qui ne va pas bien dans notre pays, que l’on voudrait voir changer, et là Dieu sait si les sujets ne manquent pas. Entre les atteintes aux libertés, la censure, la corruption des dirigeants, les passe-droits extravagants accordés à leurs enfants…on a de quoi faire.
– C’est quasiment un site dissident, si je comprends bien ?
Dissident ? Non, pas dissident, on ne peut vraiment pas dire ça.
Elle lui adressa un aimable sourire.
– Nous ne sommes pas si agressifs dans nos propos, pas vindicatifs pour deux sous. Ce serait plutôt un site qui aurait pour vocation de faire bouger les choses, de réveiller les consciences. Tu as pu constater par toi-même à quel point les chinois sont gentils. Trop gentils, en fait, un peu coliones, je ne peux m’empêcher de penser. Ils avalent facilement des couleuvres longues comme le bras et n’éprouvent pas la moindre difficulté pour les digérer. Alors, avec mes amis, nous essayons de faire en sorte que les jeunes, au moins eux, ouvrent les yeux et prennent sérieusement leur avenir en mains, parce que c’est eux, la Chine de demain, ce grand pays moderne à l’économie florissante et dont les arts si sophistiqués vont se déverser sur le monde comme de la sauce tomate au basilic sur des spaghettis à l’italienne.
Le visage de Paul se voila d’un masque d’inquiétude qu’il ne chercha pas vraiment à dissimuler.
– Je comprends, mais n’est-ce pas quand même un peu dangereux ? Il me semble que les autorités chinoises ne sont pas des plus conciliantes envers les contestataires, même s’ils restent pacifistes, on a vu ce que cela a donné dans un passé qui n’est quand même pas si lointain.
Il se remémora mentalement ce dont il se souvenait des événements de 1989, de ce qu’il avait vu à la télé et lu dans les journaux, dont il était un grand consommateur.
7
« Si la Chine ouvre ses portes, des mouches entreront forcément »
Deng Xiaoping

Depuis 1975, soit peu avant la mort de Mao Zedong, qui survint le 9 septembre 1976, l’empire du milieu était secoué de façon épisodique par de violentes convulsions sociales.
Le décès du grand timonier allait entraîner d’emblée une lutte intestine à la direction du Parti, et c’est Deng Xiaoping qui succéda à Mao.
Il se posa alors en homme d’une démaoïsation prudente. Il déclara vouloir prendre ses distances avec le maoïsme mais il ne put cependant pas s’empêcher de reprendre les procédés douteux de son prédécesseur.
Il fit ainsi alterner de brèves périodes de dégels avec de longues périodes de répression et de durcissements politiques.
Puis vint, en 1978, la période que l’on appellera le printemps de Pékin. Les chinois furent encouragés à s’enrichir et la presse connut une période de relative liberté. En parallèle, la censure s’est adoucie de façon spectaculaire. La presse put presque s’exprimer librement.
Cela dura quelques années mais, fin 1986, il y eut de nouvelles manifestations étudiantes à Shanghai. Et cette fois ce furent des dizaines de milliers de jeunes ouvriers qui rejoignirent les rangs des étudiants. Les manifestations furent interdites en janvier 1987 et dès lors la censure reprit ses droits.
Cependant, Le régime commença à être sérieusement discrédité. Au sommet, l’appareil dirigeant était en effet divisé dans une âpre lutte pour la succession de Deng, qui commençait à se faire trop vieux pour diriger efficacement ce grand pays.
On distinguait aisément, parmi l’élite dirigeante, la faction dite « des réformateurs », rassemblés autour de Zhao Ziyang, le secrétaire général du Parti, et, en face, celle « des durs », avec le premier ministre Li Peng à sa tête. Le patriarche Deng se posa alors comme étant l’arbitre suprême, en chef qui se voulut incontournable.
Les choses se calmèrent pendant un petit moment mais, en avril 1989, la contestation repartit, et cette fois, c’est l’université de Beida qui fut au centre de l’agitation. Cette fois c’était sérieux, car Beida se trouvait être l’université la plus élitiste de Chine. C’était entre ses murs qu’étudiaient les enfants des cadres du parti. Mais eux aussi, comme tous les jeunes du pays, avaient une soif inextinguible de réformes et de liberté, si bien qu’ils n’hésitèrent pas à s’opposer à des parents jugés trop conservateurs.
En avril et en mai 1989, le peuple chinois, qui avait été jusque là étouffé, ressuscita, et cela fut un grand moment de joie collective, célébré comme il se devait, avec un large enthousiasme, par les masses estudiantines et laborieuses.
La Chine vécu alors une petite révolution, son mai 68 à elle, surtout lorsque les étudiants chinois réinventèrent l’insolence de leurs prédécesseurs français de 1968, et, à l’instar de leur modèle, se mirent à scander, joyeux et hilares : «Nous sommes tous une poignée d’agitateurs! »…
Plus de quinze cents étudiants, auxquels se joignirent des centaines de curieux, assiégèrent l’immeuble du Parti pour demander des comptes au Premier ministre Li Peng.
Le 1er mai, près de quatre cents journalistes, appartenant aux publications officielles et à la radio nationale, envoyèrent de bien surprenants messages de soutien aux étudiants.
C’est alors que naquit le syndicat indépendant des étudiants de Pékin. Il décréta rapidement la grève générale dans toutes les universités.
Cette contestation des étudiants ne fit cependant que refléter l’impopularité et le discrédit qui s’abattaient sur l’ensemble du régime, toutes tendances confondues, sur celle des durs comme sur celle des réformateurs.
Les contestataires espéraient-ils sincèrement, en ces temps troublés, que la venue prochaine du leader réformateur soviétique Michaël Gorbatchev, prévue pour le mois de mai, allait peser dans le sens qu’ils souhaitaient, c’est à dire accélérer le départ du vieux Deng ?
Mais en réalité absolument rien n’allait se calmer. Bien au contraire, tout allait brûler et s’enflammer de plus belle !
Avec l’occupation de la place Tian’anmen, où devaient se dérouler les cérémonies officielles en présence des télévisions du monde entier, les étudiants purent se saisir d’une tribune mondiale, telle que jamais ils n’auraient osé en rêver, et faire ainsi connaître au monde leurs aspirations et leurs revendications.
Le 14 mai, deux mille grévistes de la faim et leurs sympathisants s’installèrent au centre de la place, dans une atmosphère guillerette et bon enfant de kermesse.
Puisque les temps étaient à la fête, des petits groupes s’assirent par terre, ou s’installèrent sous des tentes artisanales, dans une joyeuse ambiance de festival rock. Danses et chants se succédèrent et se mêlèrent aux discussions politiques les plus enflammées.
« Depuis que le Parti communiste contrôle la Chine, le peuple a cessé d’exister; le « peuple », ce n’est plus qu’un mot utilisé par le pouvoir », put-on entendre.
Certains déployèrent des banderoles tandis que d’autres firent le plus de bruit possible. Des petits groupes de jeunes gens assis soufflaient dans des sifflets, d’autres dans des trompettes, tandis que d’autres grattaient sur leurs guitares ou frappaient avec ardeur sur des tambourins, déployant une juvénile et contagieuse énergie. Le but était d’attirer l’attention des journalistes étrangers. Des volontaires circulaient parmi les manifestants pour les approvisionner en eau et en nourriture.
Les manifestants et les curieux ne cessèrent d’ affluer durant toute la journée, si bien qu’à minuit, ils étaient plus de cent mille à occuper l’immense place.
Ils étaient venus souhaiter la bienvenue à Gorbatchev, cet homme qu’ils admiraient et qualifiaient avec enthousiasme de véritable réformateur, par opposition à leurs réformateurs nationaux, qu’ils jugeaient beaucoup trop timorés.
Le lendemain, cent cinquante mille manifestants, toujours aussi bruyants et joyeux occupaient encore la place.
Le gouvernement chinois en fut finalement réduit à accueillir le dirigeant soviétique à l’aéroport, par une minuscule et déshonorante cérémonie qui se déroula dans un coin de hall, un peu à la sauvette.
Cinq cent mille personnes, un million, on ne savait plus trop les compter, désormais, convergèrent alors en différents cortèges de tous les coins de Pékin pour se rendre sur la place Tian’anmen, sur laquelle veillait, imposante autant qu’imperturbable, la vieille cité interdite, mais aussi et surtout, des milliers de policiers avec casques et boucliers, et surtout, armés jusqu’aux dents.
Mais cette fois, les ouvriers étaient là. Ils étaient accourus, eux aussi, et en grand nombre, pour participer à ce mouvement inédit !
Ce fut ce jour là que l’on assista à l’inimaginable, à l’insensé !
Une délégation de cadres du Parti Communiste déboucha à grand bruit sur la place sous des banderoles qui réclamaient des réformes. Mais on vit encore plus surprenant.
Un millier de militaires en uniforme participèrent à la manifestation derrière leur colonel, tout en marchant au pas cadencé. Leurs banderoles, aussi incroyable que cela puisse paraître, réclamaient elles aussi des réformes.
Tout semblait alors gagné, ou presque, avant que quoi que ce soit n’eût vraiment commencé. Les événements eux mêmes, précipités par le ralliement d’une partie de l’appareil d’État, semblaient avoir devancé les plans déjà follement ambitieux des étudiants.
La mobilisation populaire fut telle, en ces journées là, que la panique et la détermination de sévir finirent par s’emparer de la faction la plus dure du parti.
Les politiques se réunirent, consultèrent leurs conseillers, parlementèrent des nuits entières, afin de décider quelle réponse il était adéquat d’apporter à ce vent de folie, à cette tempête !
C’est le 18 mai, peu après minuit, que tout bascula. L’armée chinoise, qui se montrait incapable de reprendre le contrôle de la place Tian’ Anmen, avait finalement reçu l’ordre de nettoyer, à n’importe quel prix, cet endroit stratégique investi depuis trop longtemps par les manifestants.
Le Premier Ministre Li Peng venait en effet de décréter la loi martiale.
Le lendemain, on vit Zhao Ziyang rendre visite aux grévistes de la faim, qui étaient toujours calmes et répartis en petits groupes sur la place. On put le voir les supplier, en larmes, d’arrêter le mouvement. Il avait certainement compris que cette outrance ne pourrait se terminer que dans un bain de sang.
Et en effet, au soir du 19 mai, Li Peng annonça l’intervention de l’armée pour, avait-il proclamé, protéger les bâtiments officiels. Mais c’est une guerre sans merci qui fut déclarée aux étudiants et autres contestataires.
Le Parti, l’administration, la presse et les médias furent repris en main d’une poigne énergique. Dans les universités, des listes noires furent dressées. Elles concernaient aussi bien des enseignants que des étudiants.
La presse, la radio et la télé, plus que jamais aux ordres, commencèrent dès lors à fustiger “ une poignée de malfaiteurs et de criminels, des casseurs, qui auraient noyauté et dévoyé le mouvement étudiant initialement pacifiste. On fit comprendre aux ouvriers qui avaient rejoint leurs rangs que c’est eux qui allaient faire les frais de l’intervention militaire.
Toutes ces manoeuvres produisirent les effets escomptés, et dans le courant de la semaine suivante, le mouvement étudiant commença à perdre de son ampleur.
Le temps était venu pour le pouvoir d’éprouver la détermination des contestataires.
Mais à sa grande surprise, le gouvernement dut faire face à la radicalisation d’une petite minorité d’ouvriers, surtout des plus jeunes.
Ils continuèrent à manifester avec les étudiants, alors même qu’ils n’avaient plus accès à leurs propres usines et ateliers. La soif de cette liberté, nouvelle pour eux, qu’ils commençaient à peine à entrevoir, était la plus forte.
À partir du vendredi 26 mai, cependant, les manifestations commencèrent à s’essouffler et on assista à un reflux franc et massif. Beaucoup d’étudiants quittèrent la place Tian’anmen.
Les parents exhortèrent leurs enfants à rentrer à la maison. Il va finir par arriver un malheur, prophétisaient du fond de leurs cuisines les mères inquiètes.
Un professeur d’anglais de l’université de Beida déclara même : « Ils attendent que ce vent de folie s’essouffle vraiment, puis la terreur viendra, je crains que cela ne soit inéluctable! ».
Et la terreur vint, en effet. Elle prit la forme de la répression militaire, qui suivra, les 2 et 3 juin, et qui provoquera un grand nombre de victimes civiles. Des centaines d’étudiants, de chômeurs et d’ouvriers furent écrasés par les chars ou tombèrent sous les rafales des armes automatiques de l’armée. Les nombreux journalistes occidentaux présents sur place purent témoigner de scènes terribles et singulièrement sanglantes.
Près des immeubles de Muxidi, qui abritaient les hauts fonctionnaires du Parti et leurs familles, les manifestants hurlèrent à l’encontre des soldats et certains leur jetèrent des pierres. Puis les militaires commencèrent à tirer à balles réelles sur les manifestants. Les combats se poursuivirent dans les rues qui entourent la place, les manifestants avancèrent à plusieurs reprises vers l’Armée Populaire de Libération et construisirent des barricades.
C’est le 5 juin, au deuxième jour des violentes répressions entreprises par le gouvernement chinois à l’encontre des manifestations, qu’un homme accéda à la notoriété internationale.
Il se tenait seul, quasiment immobile, à 800 mètres à l’est de la porte Tian’anmen quand une colonne de 17 chars arriva dans un grondement d’apocalypse.
L’homme, vêtu d’une chemise blanche, portait un sac de supermarché dans chaque main, il était debout au milieu de la route, quand les chars s’approchèrent lentement et pesamment de lui.
Les blindés s’arrêtèrent et il sembla alors leur faire signe de repartir. En réponse, le char de tête essaya à plusieurs reprises de le contourner mais l’homme se plaça à nouveau sur sa trajectoire, générant ainsi un étrange et envoûtant ballet. Puis l’individu grimpa sur le dessus du char de tête et eut une brève conversation avec un membre de l’équipage. L’homme fut ensuite entraîné dans la foule et on ne sut jamais ce qu’il était devenu. Les chars poursuivirent ensuite leur mortelle progression.
Yi-Ping suivit ces événements à la télévision et dans les journaux.
Elle était effarée et aussi très en colère. Des hommes de son pays, des chinois, massacraient d’autres chinois ! On n’avait même plus besoin d’ennemi pour être tué, dans son pays, il suffisait juste d’être en colère et de le faire savoir.
Dans les mois qui suivirent, de nombreuses arrestations eurent lieu, puis le calme, si longtemps espéré par les autorités essoufflées, finit par revenir !
Par la suite, un coup d’arrêt durable sera porté aux espoirs de réformes politiques en République Populaire de Chine.
Le gouvernement expulsera alors sans la moindre retenue les journalistes étrangers et déclenchera une vaste traque à travers tout le pays pour identifier, retrouver, arrêter et juger sans pitié les participants les plus actifs au mouvement.
Cette violente répression provoquera aussitôt une condamnation unanime du gouvernement chinois dans le monde, à tel point que les livraisons d’armes à ce pays furent gelées dans tous les pays producteurs.
A Canton, cette ville qui était de tous temps restée très indépendante, on était depuis toujours bien loin des préoccupations de la capitale. Néanmoins les étudiants ne restèrent pas inactifs pendant cette période d’agitation, de loin s’en faut.
Le 18 mai, plus de 4 000 d’entre eux se réunirent aux abords de l’édifice abritant l’administration provinciale pour scander des slogans en faveur de la démocratie et des réformes.
Les cinq ponts de la ville furent pris d’assaut par des centaines de protestataires. Les travailleurs et les étudiants refusèrent avec obstination de se présenter au travail ou à leurs cours.
Paul ne pouvait pas le savoir, mais c’est à cette époque que l’on vit la jeune Yi-Ping coller sur les murs de la ville un dazibao sur lequel on pouvait lire cette affirmation provocatrice : « Deng Xiaoping, il faut partir maintenant, parce que c’est fini, ton heure a sonné !».
Le 6 juin, la jeune fille prit la parole dans un amphi devant une centaine d’étudiants de l’université Ji Nan, où elle étudiait le français et l’anglais. Elle réussit, par une virulente harangue, à les décider à la suivre et ils n’hésitèrent pas, dès lors, à former un  » sit-in  » à l’entrée du quartier général militaire.
Tout sourire, la jeune étudiante était assise devant les grilles avec Chan, son amie d’enfance. Elle brandissait avec courage et fierté une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « No Military presence in Canton ». Elle fut même filmée par la télévision d’état et on la vit, le soir, sur tous les écrans du pays, dans toutes les familles. Elle fut présentée comme une quasi criminelle.
Cependant tous les conflits, toutes les révolutions, sont par nature faits pour connaître une fin, heureuse ou tragique, et au bout de quelques jours tout rentra finalement dans l’ordre. La Chine avait retrouvé son ancestrale autant que proverbiale sagesse.
 » Ne crains pas d’avancer lentement, crains seulement de t’arrêter. » martèlent inlassablement les vieux philosophes du pays.
Ils allaient effectivement continuer à avancer, mais en déployant d’autres moyens, en se lançant à corps perdu dans les batailles du commerce, de l’industrie et des finances. Ils étaient si nombreux, et surtout si valeureux et volontaires, qu’ils finiraient bien par arriver à reconstruire ce foutu pays qu’ils aimaient tant, à connaître la prospérité dans une relative liberté, même s’il n’était plus question d’espérer l’avènement rapide d’une véritable et lumineuse démocratie !
«  Tu es certainement dans le vrai », lui dit Yi-Ping, le tirant brutalement de sa rêverie, « mais ce n’est certainement pas une raison suffisante pour ne pas se bouger le cul. Tu as dû t’apercevoir que ces dernières années les choses se sont finalement bien améliorées, petit à petit mais sûrement, dans mon pays. C’est parce qu’il y a eu des gens assez intègres et courageux, des artistes, des intellectuels, qui se sont battus avec énergie pour ça ! »
Elle rit de bon cœur avant d’ajouter :
«  Mais dis moi, vous n’avez pas un jour coupé la tête à votre bon roi, vous ? »
Elle prit tout son temps pour déguster son dessert, un excellent Paris-Brest fait maison, et siroter ensuite, tout aussi paisiblement, son odorant et moussu arabica du Brésil.
«  Pour l’instant nous n’avons pas eu de vrais problèmes, mais je suis bien consciente que cela ne va peut-être pas durer, surtout avec les ambitieux projets que nous avons élaborés. Cependant je suis assez confiante, je suis bien à à Paris, non ? Et la France, n’est-ce pas le pays des protecteur des droits de l’Homme, du moins si j’en crois ce que l’on m’a toujours dit !
– C’est tout à fait juste, mais reste prudente quand même, parce que je n’aimerais vraiment pas te savoir entre les griffes de leurs fameux services secrets, qui sont particulièrement efficaces et dangereux, d’après ce que j’en sais. »
Paul appela le serveur, qui était une ambivalence vivante, un jeune homme efféminé porteur d’une élégante moustache blonde, afin de demander l’addition.
Il était heureux, il venait de passer un moment en tous points agréable en charmante compagnie.
Au moment de quitter l’établissement il retint son invitée par le bras .
– Mais dis-moi, ma grande, je pense à quelque chose. Puisque tu travailles sur Internet, est-ce que tu ne te sentirais pas capable de créer le site de ma société ?
– Oh, bien sûr que oui. Surtout que les choses évoluent vite, en ce moment, tu sais. Depuis quelques semaines, il y a un fournisseur d’accès qui permet de s’affranchir du minitel, c’est FranceNet. On peut désormais accéder à Internet directement à partir d’un ordinateur et d’une prise de téléphone.
– C’est génial, ça va être une vraie révolution !
– Tu as raison de dire ça. Imagine que les gens vont pouvoir communiquer, partout, avec tout le monde, et pour pas cher, en plus !
Elle lui fit une grosse bise amicale et franche sur la joue.
– Je te remercie pour cet excellent repas, Paul, c’était super sympa.
Il était vraiment délicieux, ce canard à l’orange, et le vin aussi. C’est la première fois que je bois du vin rouge frais. Mais dieu que c’est bon , vive la France !
Yi-Ping lui offrit un délicieux sourire.
– J’en découvre, des choses, avec toi !
– De la même façon j’en ai découvertes de merveilleuses avec toi, ce n’est qu’un prêté pour un rendu.
– Alors, c’est bien vrai, ce que m’as dit tout à l’heure ? Tu ne me fais pas marcher, tu voudrais vraiment que je m’occupe de ton site ?
– J’y tiens absolument. Tu peux t’y atteler dès que tu te sentiras prête.
– Mais, je le suis, prête ! Je peux venir dès lundi, si tu veux.
– Dans ce cas, c’est d’accord pour lundi.
Ils se séparèrent sur une grosse bise, chacun se retournant pour regarder l’autre s’éloigner. Paul ressentit à ce moment une grosse pointe de tristesse perler dans son œil.
8
Les services de l’ambassade s’étaient montrés des plus efficaces et diligents, elle put s’en rendre compte lorsqu’elle débarqua sur le sol français comme jeune étudiante boursière. Ils avaient vraiment bien fait les choses, ils étaient allés au bout de leur mission, et même au-delà, lui avait-il semblé.
Sitôt inscrite à La Sorbonne, Yi-Ping n’eut qu’à se rendre à la cité internationale universitaire, dans le 14ème arrondissement, où un logement lui avait été attribué.
Elle fut favorablement impressionnée en découvrant les lieux. C’était un endroit magnifique et chaleureux qu’elle trouva immédiatement sympathique.
Disséminés au coeur d’un immense parc, les beaux bâtiments des « maisons » lui étaient immédiatement apparus comme de autant de structures aimables et accueillantes. Ici rien n’était concentrationnaire, bien au contraire, le site se révéla incroyablement esthétique et respirant l’harmonie, tant cette réalisation architecturale des années vingt, élevée dans le but de promouvoir la paix dans le monde, après les ravages à jamais irréparables causés par la grande guerre, devait permettre à des étudiants d’origines différentes de se rencontrer et d’apprendre ainsi à bien vivre ensemble.
Elle fut logée dans un agréable petit studio, avec une vue splendide sur l’immense parc, de la grande maison des pays d’Asie du sud-est.
L’ accueil qu’elle y avait reçu avait été attentionné et particulièrement efficace. Une conseillère s’était chargée de lui expliquer dans les moindres détails le fonctionnement de l’établissement, du restaurant universitaire à la piscine, en passant par les bibliothèques et l’infirmerie. On lui expliqua aussi comment se déplacer efficacement dans Paris pour le moins cher possible. Elle fit le nécessaire en vue d’obtenir la mutuelle étudiante. Elle allait enfin pouvoir faire soigner ses dents qui avaient quelque peu souffert de la grande précarité du système de soins en Chine. Trouver un médecin traditionnel ou un acupuncteur était certes une chose aisée dans son pays, mais un dentiste ou un ophtalmologiste compétent, et surtout dont les tarifs soient raisonnables, relevait de la course d’obstacles.
Ses nouveaux et jeunes voisins étaient en majorité des vietnamiens et des cambodgiens, originaires de l’ancienne Indochine française. Elle était la seule chinoise.
C’est là qu’elle rencontrera pour la première fois l’association des étudiants chinois de Paris et celle des étudiants pour un Tibet libre.
Elle avait alors dix-neuf ans et l’avenir, dans lequel elle plaçait désormais une confiance sans limites, semblait bien décidé à lui sourire de toutes ses dents.
Séparée de Chan qui, elle, était partie pour Rennes sans tarder, elle fit de nombreuses rencontres et connut beaucoup d’étudiants qui devinrent ses amis. Elle découvrit les cinémas d’art et d’essai si populaires du quartier latin et les discothèques avec joie et émerveillement. Ce type d’établissement, inconnu à Canton, était pour elle une grande et réjouissante nouveauté.
Elle avait été, par la force des choses, très sage jusqu’à ce jour. Aucune main de garçon ne s’était jamais aventurée sous sa jupe. C’était tout juste si quelques unes avaient effleuré sa menue mais bien jolie poitrine.
Le premier gynécologue qu’elle avait rencontré, qui était une jeune femme, ne se berçait pas d’illusions sur l’attitude des étudiants français face à une ravissante petite asiatique, aussi elle lui avait fermement conseillé de prendre la pilule mais elle n’en fit bien sûr rien. Elle n’avait pas envie d’avaler un médicament tous les soirs alors qu’elle n’était pas le moins du monde malade. De toute façon elle ne risquait rien, parce qu’ elle était toujours vierge et pas du tout décidée à se faire sauter, et par qui ?
Elle découvrit petit à petit les menus plaisirs du flirt lors de ses premières soirées étudiantes en discothèque, dans le bruit, la fumée et ses premières vapeurs d’alcool.
La première fois qu’un garçon, après s’être subrepticement emparé de ses lèvres, introduisit sa langue dans sa bouche, cette pratique lui fit une drôle de sensation mais elle ressentit ce jour-là ses premiers véritables émois sexuels. Cela faisait – comment dire ? – des zigouigouis dans le ventre et dans le bas du dos qui éveillèrent sa sensualité latente mais néanmoins prête à bondir dès que la première occasion irrésistible se présenterait.
Elle eut aussi à faire face à un problème bien plus ardu, celui de ses premières mains baladeuses. Celles qui s’égaraient à masser ses petites fesses alors qu’elle dansait un slow, celles qui pétrissaient ou caressaient plus délicatement sa poitrine, alors qu’assise sur une banquette dans une boite enfumée elle se laissait aller à embrasser, avec fougue ou langueur, par un joli garçon. Mais elle veillait toutefois à chasser systématiquement d’une claque sèche sur les doigts celles qui s’approchaient d’un peu trop près de sa petite culotte. Elle ne se sentait pas encore vraiment prête pour ces jeux-là. Il lui manquait certains codes, parce qu’elle n’avait reçu absolument aucune éducation sexuelle dans son pays, qui s’était révélé être une nation franchement des plus rétrogrades sur ce point crucial.
Toutes ces manoeuvres d’approche commençaient cependant à lui fouetter les sangs et le désir commençait à se frayer un petit chemin de sa tête au bas de son ventre.
Un soir, dans son petit lit d’étudiante, alors qu’elle avait l’esprit un peu échauffé après avoir vu une vraie scène érotique au cinéma, elle commença tranquillement à se caresser. Ses mains parcoururent son corps et de fil en aiguille elle en vint à se livrer à sa première véritable masturbation. Elle se caressa jusqu’à ce qu’une chaleur inattendue l’envahisse et qu’elle se sente soudain emportée par une sensation toute nouvelle, une saisissante vague de plaisir totalement inconnue d’elle jusqu’à présent. Ce doit être cela que l’on appelle l’orgasme, pensa-t-elle en toute simplicité. Si c’est vraiment ça, c’est bien plaisant, en effet, et je suis vraiment heureuse de faire cette nouvelle découverte.
A la Sorbonne, dont elle suivait les cours avec assiduité et passion elle réunit autour d’elle beaucoup de nouveaux amis, des garçons comme des filles.
Ses yeux verts aux profondeurs infinies faisaient fondre tous ses copains, quelques copines, et en particulier le jeune Yves Caro avec qui elle se lia d’une véritable amitié. On voyait souvent ces deux-là ensemble, arpentant main dans la main les allées du jardin du Luxembourg, dans les rues encombrées du quartier latin ainsi qu’au petit cinéma des arts à Saint-Germain.
Un soir ils avaient eu envie de changer un peu d’air et ils étaient allés se perdre, toujours main dans la main, parmi les nombreux touristes qui piétinaient dans la rue de la Huchette. Ils s’offrirent un petit repas convenable, à la table éclairée par une seule bougie d’un restaurant grec bon marché mais sympathique. Ce petit repas pris dans l’intimité les changea du sempiternel et bruyant resto U. Yves était très désireux de découvrir cette fameuse cité universitaire dont il avait si souvent entendu parler. Ce jeune étudiant originaire de Manosque était un joli garçon aux cheveux longs, le fils unique et aimé d’un vétérinaire breton exilé dans le sud. C’était un grand amateur des oeuvres d’Albert Camus et il aimait beaucoup tout ce qui était étranger, pourvu que cela n’apporte pas la peste, comme ce fut malheureusement le cas en 40. Il avait lu presque toute l’abondante production littéraire de sa chère idole. La peste et l’Étranger bien sûr, mais aussi Caligula et le Mythe de Sisyphe, La chute, ainsi que des ouvrages moins connus comme Le malentendu, L’homme révolté, Les justes, mais aussi de nombreux essais et nouvelles. Il partageait avec trois amis, des étudiants esthètes et amoureux des beaux arts, mais qui étaient surtout une joyeuse bande d’épicuriens, aussi redoutables qu’insatiables dans leur méticuleuse quête des petits plaisirs de la vie, un petit appartement bon marché situé au rez de chaussée d’un immeuble bourgeois du quartier Saint-Germain, au 2 de la rue Des Trois tétons, près de la petite place des Corps Saints, qu’ils avaient baptisé « La Tuche ». Ils l’avaient agrandi en construisant dans le séjour une solide mezzanine en bois massif sous laquelle ils avaient aménagé un sympathique bar, petit, mais toujours bien garni. N’ayant pas de voisins immédiats, ils y recevaient leurs amis pour des fêtes parfois copieusement arrosées au cours desquelles on dansait jusqu’à une ou deux heures du matin. C’est lors de l’une de ces joyeuses soirées, au cours de laquelle étaient présents Florence, Quetza, le grand Gurup, les sœurs Cabrol, Ariento-Velles et Manu, et après avoir imprudemment descendu quelques Marie Brizzard on the rocks de trop, que naquit sa liaison avec Yi-Ping, qui faisait partie des invités du jour. Il l’avait étroitement enlacée et goulûment embrassée en dansant sur l’air préféré de son copain Gégé, Lucy in the Sky with diamonds, la merveilleuse chanson des Beatles.
Picture yourself in a boat on a river
With tangerine trees and marmalade skies
Somebody calls you, you answer quite slowly
A girl with kaleidoscope eyes
C’est sur ces mots, et alors que le garçon plongeait ses yeux dans les insondables mirettes de sa cavalière, que leurs langues s’étaient rencontrées pour la toute première fois.
En sortant du restaurant la jeune fille le prit par la main et l’entraîna avec vigueur vers la bouche de métro la plus proche.
– Viens, lui dit-elle, je vais te faire visiter mon domaine, puisque tu en meurs à ce point d’envie.
Ils descendirent Porte d’Orléans et Yi-Ping se dirigea avec son ami vers la vaste résidence des étudiants du monde.
Elle le fit monter jusqu’à son studio.
– Monte, je t’offre une tisane. Une verveine-menthe, tu aimes ?
– Oui, bien sûr.
Ils s’assirent sur le dessus de lit bleu majorelle et bavardèrent longtemps avec animation, de Sartre, Camus, et de la Chine, aussi.
A minuit passé, la jeune fille, qui se sentait gagnée par le sommeil, raccompagna son ami jusqu’au portail.
«  Il ne faudrait pas que tu rates le dernier métro », lui dit-elle.
L’air était doux et les grillons stridulaient dans les massifs. Elle avait pris goût aux baisers français et elle eut envie qu’il lui en donne un, là, maintenant ! Elle le regarda tendrement, lui prit la main et lui offrit avec générosité ses lèvres fraîches et pulpeuses.
Yves, le garçon timide, n’hésita pas longtemps devant cette offrande inespérée, alors il s’empara de la bouche de son amie qu’il embrassa longuement, avec gourmandise, et c’est ainsi que les zigouigouis reprirent possession du corps de la jeune fille.
Quelques jours plus tard ils sortirent pour aller au cinéma. Ils allèrent voir quatre mariages et un enterrement, le film de Mike Newell dans lequel Charles, interprété par Hugh Grant est obnubilé par Carrie, jouée par Andie MacDowell, une Américaine très attirante qu’il rencontre régulièrement lors de quatre mariages et d’un enterrement.
Ils allèrent ensuite dîner dans une pizzeria réputée de la rue Saint-Michel.
C’était une authentique pizzeria italienne où les pizzas étaient cuites dans un véritable four à bois en briques rouges qui occupait tout le fond de la salle.
Ils prirent un simple sorbet pour dessert, parce qu’ ils n’étaient pas assez riches pour se permettre de faire de véritables folies gastronomiques.
Yi-Ping ressentit une profonde envie de prolonger ce délicieux moment d’intimité avec celui qu’elle n’hésitait plus désormais à considérer comme son véritable premier amoureux. Il était gentil et respectueux avec elle, se souciait tout le temps de de son bien -être, lui laissait toujours la meilleure place, au cinéma ou au restaurant, veillant à ce qu’elle n’ait ni trop chaud ni trop froid.
– Tu veux bien venir prendre une tisane chez moi pour finir la soirée, Yves ? Il est encore tôt et je n’ai vraiment pas envie de me coucher tout de suite.
– Oui, oui, bien sûr, avec grand plaisir.
Ils se connaissaient beaucoup mieux maintenant. Ils s’étaient déjà embrassés à plusieurs reprises, et même parfois longuement et avec chaleur, accompagnant toujours leurs baisers enflammés de papouilles et de caresses plus ou moins osées.
A chaque fois elle avait beaucoup aimé lorsqu’il avait tourné avec impudeur sa langue autour de la sienne tout en la serrant tendrement contre lui, aussi, lorsqu’ils furent assis sur le bord du lit, Yves n’avait pas hésité à entourer la jeune fille de ses bras et lui avait donné un long baiser, particulièrement langoureux.
Yi-Ping, pendant ce temps, commençait à avoir des idées folles, parties de son ventre surexcité et qui lui montaient maintenant à la tête. Elle avait alors pensé : Il serait peut-être temps que je me débarrasse de ce fardeau qui commence vraiment à me peser. Puis, peu après. Et si je la perdais, ce soir. 19 ans, il me semble que c’est le bon âge pour ça, non, et dans ce pays où la liberté est si grande, je pressens que c’est peut-être même déjà un peu tard.»
Elle glissa sa main sous la chemise du garçon et caressa avec tendresse sa plaisante poitrine légèrement velue.
– C’est tout doux, soupira-t-elle en se lovant contre lui, se faisant du même coup chatte en chaleurs.
Yves, de son côté, avait tranquillement entrepris de promener sa main le long de ses longues cuisses au velouté si agréable à caresser et il sentait maintenant une très agréable excitation le gagner.
– Toi aussi tu es toute douce, murmura-t-il.
Yi-Ping avait lentement, en prenant tout son temps, déboutonné la chemise du garçon.
La folie commença vraiment à la gagner, à s’emparer d’elle, à en prendre pleine et entière possession. Alors elle cessa d’hésiter, elle saisit les bords de son polo et le retira d’un geste énergique pour apparaître en juvénile soutien-gorge à petites fleurs bleues aux yeux admiratifs de son jeune compagnon.
Celui-ci commençait aussi à s’affoler et sa main, qu’il ne contrôlait désormais plus, était lentement remontée le long des cuisses de la jeune fille, jusqu’à atteindre enfin la fine culotte de coton qu’il caressa du bout des doigts. Il se jeta sur la jeune fille afin de s’emparer de ses seins qu’il dégagea de leur fragile enveloppe de dentelle avant de les suçoter avec délectation et réelle gourmandise.
La main de Yi-Ping avait, semblait-il, elle aussi gagné la plus totale des indépendances, car elle était allée se poser, le plus naturellement du monde, sur le renflement qui était apparu sous le tissu du pantalon, juste au niveau de la braguette.
Elle avait beaucoup lu, elle avait vu de nombreux films. Elle avait donc une idée plus que précise de ce qui allait se passer maintenant, et qu’elle n’hésitait plus à appeler avec ardeur de ses voeux.
Comprenant ses intentions, Yves balbutia :
«  Je suis désolé, ma chérie, mais je n’ai pas de préservatifs » en la regardant avec un adorable petit air piteux. Désolé, vraiment. »
Yi-Ping lui sourit en le regardant à son tour mais avec des yeux inondés de tendresse. Elle se dégagea de son étreinte et tendit le bras vers sa table de nuit. Elle ouvrit le tiroir pour en extraire un petit étui cartonné qu’elle lui tendit avec un immense sourire.
– Heureusement que j’en ai, moi, gros ballot, ne pas emporter de capotes quand t’as rendez-vous avec une p’tite nana qui t’aime trop et qui a très envie d’un gros câlin. C’est mon gynéco qui m’a dit qu’il fallait toujours en avoir une boite chez soi, au cas où…et je crois bien que le « kazou », cette fois, il est là et bien là, fit-elle en riant.
Elle embrassa le garçon, défit sans hésiter sa jupe légère et fit glisser lentement le long de ses jambes sa petite culotte qu’elle balança au bout du lit d’un geste vif de la pointe du pied. Elle avait agi ainsi parce qu’elle souhaitait bien évidemment rester maîtresse du jeu. C’était elle qui s’ offrait et non son homme qui la prendrait. La nuance était de taille pour la pratiquante des arts martiaux qu’elle était.
Yves fut parfait ce soir-là. Il abandonna ses lèvres pour parcourir de sa bouche le corps de sa partenaire afin de le déguster longuement, prenant le temps de promener sa langue dans tous ses moindres replis afin de bien la motiver. Il lapa en même temps avec avidité les fluides parfumés que la jeune fille lui distilla avec générosité… Son jean rejeté lui aussi au pied du lit, il retira son caleçon pour enfiler son préservatif cependant que Yi-Ping se tournait lentement sur le côté. Elle présenta à son ami la vision affolante de ses fesses quasi parfaites que le garçon s’empressa de caresser avec des gestes enveloppants, tout en se sentant envahi par une émotion qui fit battre son coeur plus fort encore. Après un dernier baiser prolongé il l’aima longuement, avec une félicité manifeste, alors qu’elle miaulait doucement.
Lorsqu’il s’arrêta de bouger, que son corps se relâcha enfin, Yi-Ping s’allongea sur le dos, attira le jeune homme dans ses bras et tenta alors de lui faire partager ce qu’elle venait de ressentir.
– Je…Je crois, il me semble que j’ai…, murmura-t-elle dans un souffle.
– C’est super, ma petite chérie. C’est rare, ça, tu sais, pour une première fois, ma petite chinetoque adorée ! Parce que c’était bien la première fois, n’est-ce pas, je ne me trompe pas, lui demanda-t-il en la regardant avec intensité ?
– Oh oui, bien sûr que oui, tu viens de faire l’amour à une vieille pucelle, mon chéri, ça te fait quel effet ?
– Du bonheur, ça ne me fait rien que du bonheur, mon petit amour, pardon, mon graaand… amour !
La jeune fille était enfin devenue une vraie jeune femme, épanouie, libre et heureuse. Sa vie d’adulte pouvait commencer, après cette agréable initiation à ces nouveaux plaisirs de l’existence qu’elle découvrait aujourd’hui, dans l’espérance qu’ils seraient suivis de nombreux autres. La vie déroulait son tapis rouge sous ses petits pieds. Que lui réservait-elle, alors qu’elle se trouvait exilée si loin de son pays natal ?
Sur les conseils pertinents d’une de ses amies cambodgiennes de la résidence universitaire, elle alla se présenter à la maison de la Chine dans le but de proposer ses services en qualité d’accompagnatrice. Elle fut inscrite sur la petite liste sur laquelle figuraient déjà les noms de trois autres étudiants.
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Le lundi matin à 9 heures, Yi-Ping se présenta dans les locaux de 2IDS dans le but de s’attaquer à son nouveau projet, la construction du site Internet de l’entreprise de son ami.
Peu de choses avaient changé depuis le tragique décès de Brigitte3.. Le jeune Benjamin venait toujours pour entretenir la décoration florale du vaste open space et elle fut reçue par la charmante et professionnelle Fatima, qui assurait toujours avec bienveillance et efficacité le secrétariat et l’accueil.
Paul fit installer la jeune fille dans le box le plus proche de son bureau.
Il recommanda à Fatima de veiller à ce qu’elle ait accès à toutes les informations dont elle pourrait avoir besoin, documents, listings, photos.
Il n’avait pas vraiment eu l’occasion de remarquer, pendant ses vacances, tant il était attentif aux découvertes qu’il faisait, à quel point elle était jolie, lumineuse. Sa peau avait la délicate couleur du miel tandis que ses yeux, étirés en amande comme par un maître italien de l’esthétique, étaient d’un vert profond tout à fait attendrissant. Ils lui firent irrésistiblement penser à deux bonbons à la menthe ! Un minuscule grain de beauté, négligemment posé au coin de sa lèvre supérieure attirait, tel un irrésistible pôle magnétique, les regards sur sa bouche au dessin exquis.
Elle s’installa et rangea avec soin autour d’elle tout ce dont elle savait qu’elle allait avoir besoin.
– Maintenant, je vais t’expliquer comment nous allons procéder, Paul.
Nous allons, avant toute chose, commander un kit de connexion à FranceNet, c’est la fameuse société de Rafi Haladjian dont je t’ai déjà parlé l’autre jour.
Et après, Paul, nous allons travailler d’une façon tout à fait classique, en commençant par la rédaction du cahier des charges. Il va falloir que tu me dises tout ce que tu souhaites voir figurer sur ton site. Ensuite nous ferons un plan avant de commencer les travaux. Tu as déjà le logo, il me semble très bien, il est beau et il inspire confiance, parce qu’ il évoque à la perfection la sérénité et la solidité, nous pourrons donc le conserver sans problème.
Il faut que tu saches que nous pourrons même donner une adresse e mail à tous tes salariés.
– C’est une super idée il me semble. Je n’en espérais pas tant. C’est comme avec le Minitel, alors ?
-Tu sais, ce n’est pas très compliqué, Internet, ça marche un peu comme le Minitel, en effet. On peut faire tout ce que l’on veut, pourvu que l’on dispose des bons outils.
Ils passèrent la journée et celle du lendemain à travailler avec enthousiasme et détermination à la construction du site. De temps en temps, une plaisanterie de l’un ou de l’autre venait détendre l’atmosphère. Ils ne fumaient ni l’un ni l’autre, alors ils s’offraient un café ou un thé quand ils éprouvaient l’ envie, ou le besoin impérieux de faire une petite pause.
Nom de domaine, Mosaic, charte graphique, affiche, page, navigation, zoming, modem, liens hypertextes, URL, applets, archives, baud, FTP, GIF, HTML, Index, Paul se familiarisa vite avec l’hermétique langage de ce nouveau média. Il était heureux d’avoir pris cette décision. Grâce à ce projet, 2IDS allait se positionner en pionnier de cette nouvelle technologie sur la place de Paris. Ainsi il ne se satisferait pas de simplement prendre le train en marche, il serait désormais aux commandes de la motrice.
Au soir de la deuxième journée, comme ils avaient beaucoup et bien travaillé, Paul pensa qu’il serait bon d’offrir une petite récompense à la jeune fille, en plus des quelques billets qu’il lui avait promis. Elle s’était impliquée avec tellement de bonne volonté. Il emmena donc Yi-Ping dîner à la Table d’Anvers, chez les frères Conticcini, afin de la remercier pour sa précieuse collaboration, lui avait-il dit, mais c’était aussi et surtout parce qu’il avait très envie de prolonger ces deux journées passées avec elle à travailler par un agréable moment, plus ludique, de détente et de partage. Pour lui, à la différence de beaucoup trop de chefs d’entreprise, il n’y avait pas que le travail qui comptait dans la vie, et il appréciait beaucoup ces moments de convivialité, les discussions au coin du feu en hiver ou à la terrasse d’un café en été. Il prenait souvent son petit déjeuner à celle des Colonnes, le bar le plus proche de chez lui, où il aimait prendre le temps de bavarder avec ses voisins.
A la fin du repas ils continuèrent à discuter et à plaisanter tout en dégustant leur café. Paul fut troublé par un fugitif mais affectueux regard que la jeune fille lui avait adressé tout en esquissant un charmant sourire. Après avoir un peu hésité, parce qu’il savait que son compagnon l’attendait chez eux, il s’était décidé à lui proposer de venir prendre un dernier verre chez lui, afin d’achever en beauté et dans l’intimité cette sympathique soirée.
– Il ne faudra pas que je rentre trop tard, parce que Yves m’attend à la maison, fut la seule réserve qu’elle lui avait opposée.
– Je te promets de te ramener à une heure tout ce qu’il y a de plus décente, la rassura-t-il.
Paul fit ensuite monter la jeune fille dans sa voiture et la conduisit chez lui. Il faisait très beau en ce mois de mai. Ils s’installèrent sur la grande terrasse où abondaient les plantes vertes et qui surplombait la calme rue piétonne. L’air était doux et les étoiles clignotaient doucement dans le ciel sans nuages. On pouvant apercevoir, au loin, en tournant un peu la tête, la tour Eiffel qui scintillait de ses milliers de petits lumignons. Il servit à sa jeune compagne un Limoncello, un alcool pour dames qu’il avait ramené de précédentes vacances d’hiver à Naples. Tout en bavardant, il passa son bras autour des épaules de la jeune fille et il se risqua même à déposer un petit bisou amical sur sa joue, cela faisait tellement longtemps qu’il en avait envie ! Ils discutèrent ainsi longtemps, les minutes s’égrenèrent et, presque naturellement, sans qu’il se souvienne de l’enchaînement exact des faits, ils en arrivèrent à échanger un véritable baiser qui se prolongea avant de virer rapidement à l’étreinte passionnée. Paul était fou de joie de tenir dans ses bras cette grande fille au regard caressant dont il trouva la bouche si douce et particulièrement savoureuse à déguster. Ses mains commencèrent à explorer avec tact et délicatesse son gracieux corps qui, il eut le plaisir de le constater, ne lui opposa aucune résistance réelle. Il en trouva les rondeurs fort agréables à caresser, même à travers le tissu de la robe légère.
La soirée était en train de prendre une aimable tournure, qu’il n’avait à aucun moment préméditée.
La fièvre le gagnant, il ressentit une envie folle de connaître mieux les trésors qui se dissimulaient encore sous cette robe légère et n’hésita pas longtemps avant de lui prendre la main et de l’entraîner vers l’intérieur de l’appartement. Il mit de la musique, la plus douce et harmonieuse qu’il avait pu trouver sur ses étagères.
Yi-Ping le suivit sans résister, mais aussi avec un certain plaisir, lui sembla-t-il. Ses doigts fins palpitaient dans la paume de Paul. A l’entrée de la chambre elle s’arrêta pour retirer ses chaussures qu’elle lança sur la moquette de la pointe du pied, avec un geste léger et gracieux de ballerine.
Paul prit tout son temps pour la déshabiller avant de la coucher dans les draps frais avec une douceur qui s’accompagna d’ une réelle et profonde émotion.
Elle le regarda ensuite se dévêtir en lui adressant un petit sourire canaille d’encouragement.
Il s’allongea près d’elle afin de se délecter avec langueur de la douceur de sa peau parfumée et de la fraîcheur de sa bouche avant de lui retirer sa bien sage petite culotte blanche et de lui faire sans précipitation, mais avec bonheur et jubilation, l’amour.
Yi-Ping était souple comme un roseau aussi elle l’accompagna avec de gracieuses ondulations de son corps gracile dont les muscles robustes et bien dessinés roulaient sous sa peau. Elle s’abandonna sous ses caresses en émettant de discrets gémissements qui le firent fondre de bonheur.
Il s’attarda ensuite longtemps à déguster et à croquer du bout des dents les framboises parfumées qui pointaient au bout de ses petits seins, si doux mais si fermes.
Comme promis, à minuit, il descendit avec elle au garage. Il la fit monter à regrets dans sa Laguna afin de la raccompagner place Denfert-Rochereau, comme il l’avait promis.
Il l’embrassa une dernière fois avant de la laisser rejoindre son compagnon qui devait certainement l’attendre avec impatience.
– Ce garçon a une chance incroyable de vivre avec une fille pareille, avait-il pensé en la regardant, à regrets, s’éloigner de sa démarche aussi souple que tranquille.
Yi-Ping grimpa avec allégresse, bien qu’elle eut les jambes un peu molles, les escaliers jusqu’au premier étage et introduisit la clé dans la serrure.
Tout était silencieux dans la pénombre de l’appartement, chichement éclairé par la lumière verdâtre émise par l’enseigne de la pharmacie du rez de chaussée.
De toute évidence, Yves n’était pas là.
Quelques minutes plus tard elle entendit du bruit et des éclats de voix sur le palier. La clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit avec un léger couinement.
Yves entra. Il était accompagné par une très belle jeune fille, une grande rousse aux yeux mauves, sans maquillage, dont le charmant visage était encadré par de longs cheveux châtain clair légèrement bouclés.
«  Amélie va dormir ici, sur le canapé », lui annonça-t-il. « Il est tard, aussi elle ne rentrera chez elle que demain.
C’est une amie du comité écologique », expliqua-t-il à Yi-Ping. « Elle habite à Montreuil et elle a laissé passer le dernier métro. Il faut dire que la réunion s’est éternisée. On a beaucoup parlé des transports, comme prévu, mais aussi de l’impérieuse nécessité de végétaliser une surface minimale attenante à toute nouvelle construction.
– C’est surtout pour protéger la biodiversité, ajouta Amélie. De nombreuses espèces, qui avaient disparu dans les années soixante, comme le le héron, le pic-vert, l’argus bleu, ce si joli petit papillon, sont actuellement en train de réapparaître. Il faut encourager les citoyens à continuer sur cette voie et provoquer une prise de conscience en faveur de la protection de la nature et de la réduction de l’usage inconsidéré que nous faisons des produits toxiques. »
Ils installèrent la copine dans le canapé du séjour et se glissèrent dans leur lit, après que Yi-Ping eut pris la sage précaution de prendre une petite douche.
En étendant son bras, la jeune fille ne tarda pas à constater que son compagnon jouissait d’une splendide érection.
– C’est Amélie qui te fait cet effet ? plaisanta-t-elle. Remarque, je le comprendrais, parce qu’elle est vraiment chouette, cette fille ! Et ces yeux qu’elle a, c’est franchement étonnant, elle me fait penser à Elizabeth Taylor !
– Tu sais bien que je n’ai besoin de personne pour avoir envie de toi, mon amour. Tu es très belle, toi aussi, tu sais.
Il s’interrompit, avant d’ajouter :
« Et tu sentais super bon avant de filer comme une voleuse dans la douche ! Tu avais transpiré, il m’a semblé, et j’adore cette subtile odeur de petit fauve que ru dégages dans ces instants, comme lorsque nous faisons l’amour. C’est elle qui m’a excité à ce point, et du coup, j’ai très envie de toi. »
Il se pencha vers la table de nuit pour y prendre un préservatif qu’il tendit à sa compagne.
– Si tu veux bien me le mettre, poussin. Avec ta bouche, s’il te plaît, tu fais ça si bien.
– Dis moi, mon chéri, l’interpella-t-elle, tu n’en as pas marre de faire toujours l’amour avec ce machin en caoutchouc ? Mais pas ce soir, s’il te plaît, parce que je me sens un peu fatiguée.
– Tu sais bien que si j’utilise des capotes c’est parce que je n’ai pas spécialement envie que tu te retrouves enceinte, ma grande, ce n’est certainement pas par plaisir.
– J’ai bien compris, tu sais, à quel point cette idée de me faire un enfant te fait peur ! Pourtant, moi, j’aimerais bien avoir un petit bébé. Elle prit un air suppliant et lui jeta un regard poignant, désarmant.
– Mon amour, fais le moi cet enfant ! Un petit bébé beau comme toi ! Tu sais pourtant combien j’adore les enfants.
Elle finit par renoncer et, après avoir accepté le baiser qu’il voulut lui donner, plaça à contre-coeur le préservatif sur le sexe de son compagnon avant de s’étendre sur le dos. Elle n’avait pas très envie de se refuser à Yves. Il avait de toute évidence bien trop envie d’elle, ce soir. Elle venait de faire l’amour, elle était comblée et apaisée, mais pas lui, elle pensa qu’elle ne pouvait quand même pas se montrer si égoïste. Elle se laissa donc gentiment aimer. Elle aurait pourtant préféré qu’il ne la prenne pas aujourd’hui, ou qu’il attende au moins demain matin. Mais le repos du guerrier, cela n’avait de toute évidence pas été inventé pour les filles.
Rue de Paradis, la construction du site progressait jour après jour, même si les longues journées de travail se terminaient bien souvent dans le lit de Paul, au creux duquel les deux amants, satisfaits d’eux-mêmes et des efforts qu’ils avaient fournis pendant la journée, s’accordaient le temps nécessaire pour se congratuler réciproquement, dans les soupirs et les gémissements, parfois même les cris de plaisir de la jeune fille qui ne se gênait pas pour manifester à haute voix l’intensité du bien-être qu’elle ressentait.
Le jeune chef d’entreprise, quant à lui, appréciait de plus en plus ces instants délicieux volés à son challenger. Cette fille était un petit miracle qui avait été propulsé dans sa vie pour y instaurer un effet aussi plaisant que pimenté.
On dirait que je suis en train de tomber amoureux, moi! se disait-il tout en s’interrogeant. Était-ce de l’amour ou un simple désir charnel, dû à la beauté envoûtante de sa maîtresse et à cette complicité qui les rapprochait à un point inimaginable ? Quoi qu’il en soit de la réponse qui serait un jour donnée à cette légitime introspection, il savait qu’il ressentait une attirance chaque jour plus grande pour la jeune chinoise. Sa voix chantante le charmait, ses yeux de chatte le faisaient fondre quand il se perdait dans leurs profondeurs. Son corps gracile et musclé le rendait fou de désir et faisait de lui, après qu’il lui eût avec passion fait l’amour, une poupée de chiffon inerte, étendue dans un désordre lamentable, le souffle court, en travers du lit ravagé.
Un soir de septembre, alors qu’il la raccompagnait chez elle, Yi-Ping lui avait annoncé avec un petit air mystérieux.
-Nous ne pourrons pas nous voir pendant quelques jours, Paul. Il faut que j’aille à Toulouse pour y voir des amis.
Elle ne lui en dit pas plus, elle était toujours si mystérieuse, si discrète, pour ne pas dire secrète, que l’idée ne l’effleura même qu’il s’agissait peut-être là d’une stratégie élaborée de séduction ! Puis il pensa à l’atmosphère si particulière qui régnait dans son pays. Cela ne devait pas être étranger à son comportement parfois extrêmement déroutant. Il savait qu’elle avait des amis en France et ne lui posa pas plus de questions. Elle était bien libre, après tout, de voir qui elle voulait. Elle n’était pas sa femme, et encore moins sa prisonnière.
Le 11 septembre 1994, le président chinois Jiang Zemin vint en visite officielle en France. Il se rendit à Toulouse en TGV via Bordeaux. La France souhaitait en effet vendre son super-train à la Chine pour la future liaison Pékin Shanghai et l’occasion était trop belle d’en faire la promotion.
A son arrivée à Toulouse, une délégation de manifestants, de bruyants et intransigeants défenseurs des droits de l’homme, l’attendait, fermement encadrée par les forces de police dûment casquées, armées, et équipées de matériel anti-émeute.

Le soir, alors qu’il regardait tranquillement, assis devant son plateau-repas, du poulet froid, des cornichons, de la mayonnaise et une tomate coupée en petits quartiers, le journal télévisé qui relatait l’événement, Paul aperçut dans les rangs de la délégation une jeune pasionaria qui brandissait une pancarte. Il fut stupéfait de reconnaître sa Yi-Ping, qui présentait un visage plus que décidé aux forces de l’ordre alignées avec soin devant elle et ses compagnons.
Le jeune homme était trop respectueux de la liberté de pensée de chacun pour faire une quelconque remarque à son amie. Si elle était dans cette manifestation, c’est qu’elle devait avoir de sérieuses raisons pour s’y trouver. Il lui dit quand même qu’il avait eu le plaisir de la voir à la télé ce soir-là, à défaut de pouvoir la serrer dans ses bras.
– Oui, on manifestait surtout par rapport à ce qui se passe au Tibet. Je fais partie de l’association des « Étudiants pour un Tibet libre » fut la seule explication qu’elle lui donna.
– C’est une bonne chose d’être engagée comme tu l’es, c’est courageux et certainement utile, cependant je persiste à penser que ce n’est peut-être pas sans danger.
Tu prends des risques démentiels, en es-tu seulement consciente ? Le président Chinois, un des hommes les plus puissants du monde ! J’espère que tu tu te rends bien compte de ce que tu fais ?
– Oh, tu sais, lâcha-t-elle sur un ton fataliste, je pourrais aussi bien me faire écraser en traversant la rue, un de ces jours !
10
Cette remarque pourtant anodine provoqua la survenue d’un flash dans l’esprit de Paul, un éclair qui réveilla de bien cruels souvenirs, toujours douloureux, intenses, de ceux qu’il n’évoquait plus que très rarement, et toujours dans la plus stricte intimité, avec ses parents ou sa petite sœur, par exemple.
Ses pensées s’évadèrent vers celle qui avait été sa chère et tendre compagne, quelques années auparavant, avant de devenir son épouse adorée, celle dont il pensait qu’elle serait l’unique amour de sa vie, cette merveilleuse jeune femme qu’il avait follement aimée et à laquelle il avait juré de la protéger chaque jour que Dieu lui accorderait de vivre.
Par certains côtés, et cela renforçait encore son attirance pour elle, Yi-Ping lui ressemblait. Physiquement d’abord, elle était grande comme elle, et, comme elle, elle avait cette irrépressible soif de liberté et surtout elles possédaient toutes les deux la même facilité inaliénable à rire pour un petit rien et de tout, y compris d’elles.
Dix ans. Cela faisait maintenant dix ans qu’on la lui avait enlevée, irrémédiablement ravie.
Paul avait d’abord pensé à l’époque de ces tragiques événements, qu’il ne remonterait certainement jamais la pente, que cette blessure si profonde ne se refermerait jamais, que sa vie était foutue.
Une chose était certaine, il se souviendrait très longtemps de ce jour maudit où il reçut cet étrange coup de téléphone de l’hôpital.
On lui demandait de passer aux urgences toutes affaires cessantes. On ne lui avait même pas dit de quoi il s’agissait.
C’était à Rennes. Il avait connu Sylvette Flamant à l’université, en 1979. Il avait alors à peine 22 ans et était étudiant en deuxième année de géographie. Il l’avait à l’époque arrachée à son quasi fiancé Jean-Marc lors d’une soirée de Saint-Valentin qui avait été organisée par les étudiants dans une grande discothèque de la ville.
– J’ai bien envie de tenter ma chance et de draguer la petite Anne, lui avait dit un de ses amis. C’est la fête de l’amour, n’est-ce pas, aujourd’hui ? Alors autant essayer d’en profiter un max, tu ne crois pas ?
– Je suis d’accord avec toi, mais pour moi, ce sera Sylvette ou personne, s’était-il alors entendu répondre.
– Sylvette ? Mais, tu déconnes, elle va se marier avec Jean-Marc !
– Je m’en fous ! Cette fille m’a emballé, et elle me fait trop fantasmer.
Leurs relations n’avaient pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices, c’est le moins que l’on puisse dire.
Ils s’étaient sérieusement accrochés, après que Paul ait fait une réflexion douteuse, une blague potache qu’il avait amèrement regrettée par la suite, du genre, « Savez-vous pourquoi il n’y a pas de femme au paradis ? – Ben, parce qu’ alors ce serait l’enfer ! »
Mais par la suite tout était rentré dans l’ordre et ils s’entendirent même plutôt bien, l’un prenant les cours pour l’autre quand il ne pouvait pas y assister. Ils avaient fait de nombreux exposés ensemble, un sur la Garonne, un sur la batellerie, qui l’ avait amené à passer toute une journée avec elle pour aller interviewer des bateliers à bord de leurs péniches, au port fluvial. Ils avaient aussi passé de longues après-midis dans sa chambre pour rédiger les nombreux documents qu’ils devaient présenter.Savez-vous pourquoi il ‘y au dis ?
Ainsi ce soir-là il avait trouvé le courage de l’inviter à danser puis il l’avait entraînée un peu à l’écart, vers le bar, pour essayer de bavarder plus tranquillement dans un calme relatif et entamer son opération de séduction, planter avec vigueur et détermination ses longues banderilles chamarrées avant de revenir avec elle sur la piste juste au moment où on jouait « Still loving you », l’inoubliable slow de Scorpions. Un superbe titre qui fut bien évidemment propice à ses tentatives de rapprochement.
Il l’avait serrée dans ses bras, entre lesquels la jeune fille s’était facilement laissée enfermée, et après quelques timides tentatives de bisous qui avaient été fermement repoussées, il avait réussi à l’embrasser. A sa grande surprise elle avait même répondu à son baiser avec fougue, lui roulant une merveilleuse et douce pelle. Il apprendrait par la suite qu’elle n’était plus au mieux avec son fiancé depuis quelques temps.
Le soir même, il avait finalement réussi à la ramener chez lui et c’est ainsi que la mignonne et énergique Sylvette avait basculé, en cette belle, quoique un peu fraîche, soirée de fête de l’amour, sans opposer de réelle résistance, dans le creux de son lit.
Lorsqu’il l’avait déshabillée, toujours avec des gestes empreints d’une grande délicatesse, il avait eu la surprise de constater, après qu’il l’eût débarrassée de son adorable petite culotte en soie rose, que son sexe, lisse et appétissant comme un abricot, avait été rasé avec le plus grand soin.
Sans doute était-ce là une demande de son fiancé Jean-Marc, avait-il alors pensé.
Cette découverte avait soulevé chez lui une immense vague de tendresse.
Jusqu’où ces petites femmes à peine matures ne devaient-elles pas aller pour satisfaire aux fantasmes de leurs compagnons ?
Il l’aimait vraiment comme un fou, comme un dément, alors il ne la quitta plus d’une semelle ! Deux ans plus tard ils s’étaient jurés fidélité pour la vie et avaient décidé d’avoir cet enfant qui serait à jamais le témoignage vivant, fait de chair et de sang, de leur amour.
Ce jour là, Sylvette, qui en était à son sixième mois de grossesse, devait se rendre à l’hôpital pour y passer une échographie.
Paul se souvint de leur conversation de ce dernier matin.
– Je repasse te prendre cet après midi, ma chérie. Mais ne t’inquiète pas si je suis un peu à la bourre. Nous avons une grosse journée au boulot aujourd’hui.
Elle lui avait répondu :
– Mais ne t’embête donc pas avec ça. Je peux très bien y aller seule, ce n’est qu’à vingt minutes et le bus m’arrête juste devant la grille. Et surtout je te rappelle que je ne suis qu’un peu enceinte, pas malade ni handicapée !
– Non, je repasse te prendre, j’y tiens.
– Il n’en est pas question. Je sais que tu as une grosse journée aujourd’hui. L’affaire est entendue, j’y vais en bus. Va travailler tranquillement. A ce soir, mon chéri, je t’aime. Il ne pouvait pas savoir alors que serait la toute dernière fois qu’il entendrait ce mot si doux s’échapper de ses lèvres.
– Tu es sûre ?
Elle éclata d’un joli rire moqueur
– Bien entendu, allez, filez, monsieur mon insupportable mari !
Paul avait sauté dans sa voiture et pris la direction de l’hôpital, l’esprit surchargé d’interrogations morbides. C’était à peu près l’heure à laquelle Sylvette avait son rendez-vous. Cette convocation avait-elle un rapport avec elle ? Mais alors pourquoi les urgences ? Il pensa ensuite à son père. Il avait peut-être fait un malaise. Il se plaignait depuis quelques temps de son taux de cholestérol un peu trop élevé.
Il se présenta à l’accueil des urgences en tremblant de tous es membres et donna rapidement son nom à l’hôtesse.
– Je suis convoqué, avait-il dit, mais je ne sais absolument pas pourquoi.
La jeune femme sortit de derrière son comptoir et s’avança vers lui. Elle le regarda dans les yeux avant de baisser la tête, elle avait l’air gênée.
– Vous voulez bien me suivre, s’il vous plaît.
– Vous pouvez peut-être me dire ce qui se passe ?
– Venez avec moi, monsieur Desmoulins, nous allons voir le médecin, lui dit-elle d’une voix ferme, c’est lui qui vous dira tout ce qu’il y a à vous dire.
Un espoir fou l’avait alors submergé. Ils revenaient d’un long voyage en Afrique, en Tanzanie, avec Sylvette, parce qu’il avait toujours adoré cela, voyager. Peut-être allait-on simplement lui annoncer qu’ils avaient contracté là-bas une maladie tropicale !
L’assistante fit entrer Paul dans un bureau fonctionnel et sans fioritures inutiles. Ici tout était désespérément d’un blanc immaculé hygiénique et chromé. Le jeune médecin était assis derrière une petite table. Une chaise vide lui faisait face, il le regarda et lui demanda de façon un peu abrupte.
– Vous êtes monsieur Desmoulins ?
– Oui
– Asseyez-vous, je vous prie. Vous êtes bien l’époux de madame Sylvette Desmoulins ?
Le coeur de Paul bondit dans sa poitrine. C’était bien ça. Cette étrange convocation était bien en rapport avec son épouse.
– Oui.
Que savez-vous, demanda le médecin ?
Paul fut déstabilisé par cette question pour le moins incompréhensible.
– Je sais… Que mon épouse avait rendez-vous cet après midi pour passer l’échographie des six mois, c’est tout.
Le médecin afficha un air profondément ennuyé.
– C’est tout ? Personne ne vous a rien dit de plus ?
– Non.
Il pensa alors qu’une grave anomalie avait été décelée sur le fœtus.
– Monsieur Desmoulins, ce que j’ai à vous annoncer n’est pas chose aisée. Aussi, par avance, je réclame votre indulgence, lui annonça le jeune toubib. C’est que je n’ai pas vraiment l’habitude…
Paul commençait à se sentir vraiment mal à l’aise, il avait chaud et transpirait.
Il supplia
– Dites moi vite ce qui se passe, s’il vous plaît, dites-moi vite.
Le médecin le regarda droit dans les yeux et lui parla alors d’un trait, sans détours, surtout sans inutiles atermoiements. Ce qu’il avait à annoncer à cet homme était déjà assez difficile, il pensa que plus vite il s’en acquitterait, mieux cela serait, finalement, pour tout le monde…
– J’ai le regret de vous annoncer, monsieur Desmoulins, que votre épouse Sylvette est décédée. Je peux vous certifier que tout a été mis en oeuvre pour la sauver, mais c’était malheureusement bien trop tard quand elle est arrivée chez nous. Ils n’ont absolument rien pu faire dans l’ambulance.
Dire que Paul avait senti le sol vaciller sous ses pieds ne serait bien entendu qu’un doux euphémisme. Non, c’est un gouffre, un cratère qui se creusa soudain sous lui et l’entraîna avec une force inexorable vers ses profondeurs.
Son coeur s’arrêta, son cerveau se vida. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front et dans son cou. Il vacilla et se rattrapa au bureau in extremis.

Par la suite il devait apprendre que Sylvette attendait le bus le long de l’avenue quand une puissante BMW était arrivée à pleine vitesse. Elle avait fait une terrible embardée et avait percuté avec une violence inouïe l’abribus sous lequel se trouvait la jeune femme. Sa seule consolation était de savoir qu’elle n’avait certainement pas eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait ni surtout de souffrir. Le médecin lui avait certifié qu’elle était morte sur le coup.
Une infirmière emmena Paul dans la salle réservée à l’accueil des familles. Sylvette était allongée sur une civière, recouverte par un drap blanc.
– Vous pouvez l’embrasser, lui dit doucement l’infirmière.
En larmes, le cœur liquéfié, l’esprit encombré par les plus belles images de leur courte vie à deux, Paul s’approcha à pas comptés du corps mutilé de sa femme. Par bonheur, son visage n’avait pas été touché, et elle était toujours aussi belle ; elle semblait simplement endormie, comme il l’avait si souvent vue, le matin en se réveillant, sereine et bien reposée. Mais elle était morte ! toute vie avait à jamais quitté ce corps adoré. C’était bien sûr inconcevable, il ne ne put tout simplement pas le croire.
Il resta longtemps les lèvres collées à celles, étrangement froides de son épouse, elle qui l’avait toujours embrassé de façon si chaleureuse, tendre ou mutine..
Le médecin entra dans la pièce et s’approcha de lui pour dire :
«  Je vous présente mes plus sincères condoléances, monsieur Desmoulins. »
Puis il posa la main sur son épaule, comme s’il était en présence d’un vieil ami.
« Peut-être éprouverez-vous une maigre consolation en faisant en sorte que le décès de votre épouse puisse permettre à quelqu’un de vivre.
– Excusez-moi, mais je ne comprends pas.
– Madame Desmoulins était jeune et en bonne santé. Accepteriez-vous que ses organes soient prélevés en vue être greffés sur de grands malades en attente ?
Je suis désolé de vous demander ça maintenant, mais si vous êtes d’accord, vous savez que nous devrons agir vite.
– Nous en avions parlé plusieurs fois avec Sylvette. Elle aurait été d’accord, naturellement, aussi je vous dis oui, et sans la moindre hésitation. »
Il apprit plus tard que celui qui lui avait pris son épouse était un jeune homme de vingt ans qui conduisait sans permis et qu’il avait une alcoolémie supérieure à deux grammes.
Pendant longtemps Paul avait pensé qu’il ne pourrait plus jamais aimer, puis le temps, jour après jour, avait fini par faire son œuvre de fossoyeur. Il avait fini par étendre ses indispensables voiles pudiques et si réconfortants de l’oubli sur cet impensable drame de sa jeune existence.
Il apprit aussi que le coeur, les poumons et les reins de Sylvette avaient permis à trois personnes de retrouver une vie normale. Les miracles de la médecine moderne avaient cela d’ étrange et de surnaturel qu’ils avaient le pouvoir de permettre à un mort de perpétuer la vie, et même de la multiplier.
C’est alors que la voix claire de Yi-Ping l’avait arraché à ses funestes pensées.
– Rends-toi compte, mon chéri. On empêche ces pauvres gens de pratiquer leur religion en toute liberté, tout le monde a le droit d’avoir une religion, non ?
Mais le pire, c’est que tous les postes clés ainsi que les commerces les plus importants de la région sont aux mains des chinois. On étouffe ce peuple, pourtant bien pacifique. Ce n’est pas ainsi que je conçois la démocratie, moi, ni même le communisme, d’ailleurs ! Ils sont en train de dévoyer les idéaux de millions de gens ! Que vaut un système politique qui plonge ainsi les gens dans le désespoir le plus absolu ?
Paul, il faut que tu saches que les Tibétains ne réclament pas grand-chose. Ils ne demandent même pas l’indépendance, simplement une autonomie réelle. Ce qui serait quand même un minimum dans une région soi-disant autonome. Le ton de sa voix monta vers les aigus.
La Chine justifie sa présence au Tibet par deux arguments fallacieux : Selon le premier, le Tibet aurait toujours fait partie intégrante de la Chine, et selon le deuxième, le Tibet, de par sa structure politique de type féodal, avait une économie et un mode de vie qui furent qualifiés de  » sous-développés « , et il avait ainsi grandement besoin d’être  » libéré « .
Ces deux arguments sont totalement sans fondement et ne peuvent certainement pas être pris en compte pour justifier une telle invasion politique et économique, tu peux me croire !
Je vais te dire ce que je pense du premier argument ; l’analyse, un tant soit peu sérieuse, du statut du Tibet, montre qu’en fait ce pays existe en tant qu’état depuis plus de 1000 ans ! Et surtout, durant la période qui va de 1911 à 1949 le Tibet était un pays totalement indépendant.
Concernant le second argument, les Chinois, ces braves  » libérateurs  » du peuple tibétain, prétextent que le féodalisme était une entrave au progrès social. Or les Tibétains, adultes et enfants, sont actuellement contraints aux travaux les plus pénibles afin de participer à la construction de la  » Maison des trésors de l’Ouest « , c’est un nom pompeux qui fut donné au Tibet par les anciennes dynasties chinoises, qui possédaient dans ce territoire de gros intérêts, et que l’actuel gouvernement a repris. De plus, la République Populaire de Chine prétend que le Tibet était un pays  » arriéré  » et que les Tibétains avaient besoin de l’aide chinoise pour se développer ! Mais malheureusement, depuis plus de 40 ans, le niveau de vie des Tibétains n’a guère changé, tu sais, car tous les progrès matériels ne profitent en réalité qu’aux colons chinois.
Comme toujours, et tu le vois certainement très bien, la vérité est ailleurs.
En fait, il est utile de savoir, pour mieux comprendre cette situation, que le Tibet, de par sa géologie, est une des plus grandes réserves minérales d’Asie. Dans les sous-sols des hauts plateaux tibétains, on trouve en effet, et en grandes quantités, du chrome, du borax, du plomb, du zinc, du charbon, du lithium, de l’uranium, de l’argent et… de l’or ! De plus le Tibet était une région très boisée. Ces réserves n’ont jamais été exploitées car les Tibétains qui, de part leur mode de vie d’une grande simplicité, n’en ont jamais vraiment éprouvé le besoin.
L’enthousiasme de la jeune chinoise était communicatif et faisait vraiment plaisir à voir. Elle respirait la vie et l’espérance alors que les pensées de Paul s’étaient envasées dans la douleur et la mort. Il sortit peu à peu de son état de spleen pour prendre la jeune fille dans ses bras et l’embrasser tendrement. Elle était chaude et incroyablement vivante, douce et palpitante, aussi cela lui fut très agréable et réconfortant.
Le site Internet de 2IDS était maintenant terminé et donnait toute satisfaction. Certes, la connexion était parfois un peu lente à s’établir, mais pour le moment on ne pouvait pas faire mieux. Il faudrait attendre les inévitables progrès techniques qui ne manqueraient pas de se manifester sous peu. Les salariés de 2IDS prirent sans tarder une nouvelle habitude qui serait promise à un bel avenir: celle qui consistait à s’échanger quotidiennement des e-mails.
Paul proposa à son associé de faire réaliser le site de sa maison mère, le groupe Marbeuf, par Yi-Ping.
Philippe accepta avec plaisir et donna à la jeune chinoise une assistante de choix en la personne de sa nièce Daphné4, une superbe brune aux yeux bleus dont les longs cheveux noirs cascadaient avec grâce sur ses épaules.
Les deux jeunes filles s’attelèrent à ce projet avec une joie évidente associée à leur ardeur juvénile. Elles débordaient d’enthousiasme et cela ne pouvait que se percevoir.
Elles s’entendaient bien et tout en travaillant elles évoquèrent leurs vies qui prenaient tout juste leur envol. Elles parlèrent de leurs études, de leurs amours, de leurs espoirs, et bien entendu de leurs rêves.
– J’ aimerais beaucoup avoir un bébé, maintenant, enfin, assez rapidement, je veux dire, avoua un jour Yi-Ping à Daphné, j’ai quand même 24 ans, tu sais, mais Yves ne veut absolument pas en entendre parler. Il dit qu’il y a assez de malheureux comme ça sur cette Terre de misères, et que ce n’est vraiment pas la peine que nous en rajoutions par une attitude irresponsable, c’est comme ça qu’il perçoit la paternité, figure-toi, comme une forme sophistiquée d’irresponsabilité. Tu sais qu’il a une telle peur, bleue foncée, de se retrouver un jour papa, qu’il met quasiment toujours un préservatif quand nous faisons l’amour, même si moi je ne veux pas. Cela me donne la désagréable impression de n’être aimée que par un vulgaire godemichet, dit-elle en riant. Il m’arrive parfois d’oublier de prendre ma pilule et il le sait bien, c’est pour ça qu’il met des capotes, mais moi j’aime bien l’idée de rester disponible, pour le cas où un spermatozoïde un peu plus aventureux que les autres viendrait à prendre la poudre d’escampette et échapperait à sa maudite prison de caoutchouc.
– Moi aussi j’aimerais bien avoir un enfant, un jour, ajouta Daphné, mais nous en avons parlé, et nous avons pris une décision qui nous semble raisonnable, nous avons décidé d’attendre qu’ Adrien ait terminé ses études. Il est à la fac de médecine, en cardiologie, et ce sera certainement encore un peu long, mais nous sommes jeunes, on a bien le temps de voir venir.
– C’est une décision intelligente, mais moi je suis un peu plus vieille que toi.
– Tu es juste un peu moins jeune, rectifia Daphné avec un aimable sourire.
11
Ce soir là il faisait encore chaud et il pleuvait un peu quand Paul avait raccompagné sa jeune et jolie amie chez elle, ainsi qu’ il en avait pris l’habitude depuis quelques semaines maintenant que durait leur relation amoureuse.
Il l’embrassa tendrement et mit longtemps avant de se décider à abandonner la douceur de ses lèvres. Il lui souhaita de faire de beaux rêves, tout en regrettant, bien sûr, que ce soit dans les bras d’un autre que ces douces manifestations éthérées prendraient forme. Il serait tellement plus heureux si elle restait dormir avec lui, mais il avait cru percevoir que la jeune fille restait, malgré la relation forte qu’elle avait avec lui, toujours très attachée à son compagnon. C’était sans doute normal, ils avaient le même âge, et elle lui avait confié que c’était lui qui avait connu l’immense bonheur de la rendre femme. Une réelle complicité semblait ainsi devoir les rapprocher, envers et contre tout !
Avant de descendre de la voiture, la jeune fille s’était tournée vers lui et lui avait demandé, se faisant soudain mystérieuse et énigmatique.
– Est-ce que tu aurais quelque chose de prévu pour ce week-end, mon amour.
– Rien d’important, juste quelques achats à faire, pourquoi ?
– Parce que si tu es libre, je voulais te proposer une activité, enfin, quelque chose de spécial, de tout nouveau pour toi.
– Tu me connais assez maintenant pour savoir à quel point j’apprécie la nouveauté et les surprises.
– Oui, mais là, ce sera vraiment, absolument, nouveau, nouveau !
– Raconte, tu commences vraiment à m’exciter, là !
Elle posa doucement, dans un geste empreint d’une infinie tendresse, sa petite main sur sa ferme cuisse d’homme.
– Oh, mais toi, c’est que tu serais toujours excité ! Dit-elle en lui adressant un clin d’oeil et en lui donnant cette fois une tape sèche sur la cuisse.
– Il n’y a là rien de plus compréhensible, en présence d’une fille aussi craquante. Je ne suis qu’un homme normal, après tout, je ne suis pas le surhomme dont notre ami Nietzsche aurait souhaité l’avènement, et c’est ce qu’il faudrait être, à tout le moins, pour ne pas succomber à tes charmes aussi subtils que démoniaques, ma belle sorcière.
Elle rit de très bon cœur en entendant ces mots d’amour un peu décalés.
– Mais il va falloir te calmer, mon adorable bonimenteur, parce que ce que je te propose, tu vas certainement être déçu, mais c’est pas grave, ce n’est ni plus ni moins que d’assister à une cérémonie religieuse.
– Chouette, il y a trop longtemps que je ne suis pas allé à la messe, et je sens que mon âme est en grand danger. Je ne m’attendais certes pas à ça, mais tu aiguises ma curiosité tout de même. On va voir qui, le pape, Jean-Paul ? Il est à Paris, en ce moment ?
– Pas du tout, amore mio. On va voir, si tu en as envie, bien sûr, lama Kalou Rinpoché. C’est lui qui est à Paris, en ce moment, et tu ne le sais peut-être pas, mais, pour moi, il est bien plus important que le pape.
Ce moine tibétain, fils d’un lama-médecin, avait près de 90 ans et il courait toujours le monde afin de diffuser son enseignement fait de respect, d’amour, de compréhension de l’autre et de réelle compassion.
Le dimanche matin au lever du soleil, Paul attendit Yi-Ping en bas de chez elle. Il était fébrile. Passer la journée en sa compagnie était une aubaine qu’il avait saisie au vol sans y réfléchir plus que ça, mais maintenant que l’heure du rendez-vous avait sonnée, qu’il avait pris une bonne douche, s’était rasé avec le plus grand soin, il réalisait la chance qu’il avait d’être là, arrivé bon premier à cet étrange rendez-vous amoureux, pour aller voir un saint homme dans sa drôle d’église !
La jeune fille arriva bientôt, vêtue d’une charmante petite robe Isabelle en flanelle. Un ravissant sourire éclairait son visage reposé.
Paul songea qu’elle venait de passer la nuit avec son compagnon. Elle venait peut-être même de faire l’amour avec lui, le petit câlin du dimanche matin ! Un bref pincement de jalousie prit naissance dans son coeur.
– Yves ne vient pas, lui demanda-t-il en l’embrassant alors qu’elle venait de se faufiler en silence à côté de lui ?
– Non, il y a un grand prix de Formule 1 à la télé, alors il préfère regarder ça. C’est en direct, il adore.
– Tu ne m’as pas encore dit où on allait.
– Au bois de Vincennes, pas loin du château. Vas-y, roule, je t’indiquerai.
Ils arrivèrent rapidement, la circulation étant fluide à cette heure matinale, au bois de Vincennes, en bordure du lac Daumesnil, où se trouvaient deux bâtiments à l’architecture étonnante, remarquable, même. C’étaient des survivances de l’exposition coloniale de 1931. Le plus grand, celui du Cameroun, avait été transformé en pagode en 1977 et était depuis dédié à l’exercice du culte bouddhiste, particulièrement bien implanté en région parisienne.
Il y avait sur la placette un grand nombre de fidèles qui bavardaient dans un silence relatif en attendant l’heure de la cérémonie.
Ils entrèrent pour admirer l’impressionnant Bouddha, le plus grand d’Europe, haut de neuf mètres et entièrement recouvert de feuilles d’or.
Un son guttural s’échappait des grandes trompes placées de part et d’autre de l’entrée. Des moines en robe safran soufflaient en effet dedans, et ce, manifestement, de très bon coeur. La cérémonie allait bientôt débuter.
Dans la salle du culte, Yi-Ping expliqua à Paul ce qui allait se passer. Le jeune homme regarda tout autour de lui et apprécia les magnifiques couleurs des frises murales et des nombreuses colonnes en bois décorées avec magnificence. Le rouge, le jaune, le bleu et le vert alternaient dans une admirable et paisible harmonie.
– En gros, les paroles que le lama répétera plusieurs fois sont:
-Je prends refuge dans le Bouddha, Celui qui me montre la voie dans cette vie.
-Je prends refuge dans le Dharma, le chemin de la compréhension et de l’amour.
-Je prends refuge dans le Sangha, la communauté qui vit en harmonie, dans la pleine conscience.
Après… je ne peux pas tout te traduire, tu le comprends, mais sache que cela parle d’amour, d’éveil, de compassion, en bref de toutes les belles valeurs du bouddhisme. L’objectif de la cérémonie étant de nous aider à devenir à notre tour des bodhisattvas, des sortes de saints, si tu préfères.
– Ça me va, approuva Paul, même si, pour ma part, c’est tout simplement dans ton petit cœur si tendre, que je souhaiterais prendre refuge.
Yi-Ping éclata d’un irrépressible rire.
– Sois honnête, un peu, tu veux bien, mon amour, c’est mon cœur, ou mon corps, pour ne pas dire mes fesses, qui t’attire le plus chez moi ?
Paul fut perturbé par cette question, avait-il enfin trouvé la réponse qu’il cherchait au fond de lui depuis de nombreuses semaines ? Il ne put que lui répondre «  Les trois! Parce que tu oublies de mettre dans la balance tes trop adorables petits seins. »
Il lui serra tendrement, mais fermement, la main.
Le lama, un homme qui transpirait la sérénité par tous les pores de sa peau, parla, ou plutôt chanta, d’une voix grave et mélodieuse, pendant une cinquantaine de minutes. Ce fut une envoûtante litanie récitée avec une réelle force de conviction dans les vapeurs d’encens, tout en étant accompagnée par de nombreux instruments de musique, à cordes ou à vent. Des hautbois, des cymbales, des clochettes et des tambourins étaient soutenus par un cithare et une harpe qui formaient la base de l’orchestre. L’ensemble laissa à Paul une dense impression de sérénité et de profondeur.
Il n’était pas, n’avait jamais été, un esprit religieux. Il avait accepté, sans grande conviction, la religion catholique dans laquelle ses parents l’avaient élevé, mais sans qu’ils n’aient jamais faire preuve, eux non plus, d’une dévotion affirmée.
Vers l’âge de 16 ans il s’était posé de nombreuses questions métaphysiques dont il débattait longuement avec son ami Serge, le soir, dans le petit salon de la maison de son ami. Fallait-il croire en ce dieu que l’on nous avait doucettement imposé ? Il décida au final que ce serait non et il devint progressivement mais sûrement athée. S’il avait dû adopter de son plein gré une croyance, c’est sans la moindre hésitation qu’il aurait choisi le Bouddhisme. Il appréciait au plus haut point cette religion de sages dans laquelle on n’évoquait aucun dieu mais qui véhiculait de si belles valeurs humaines: La tolérance, la compassion et le respect envers tous les êtres vivant sur terre, jusqu’à la plus infime des fourmis.
Quand il rentra chez lui, en fin de matinée, il était encore sous le charme de la compagnie de sa jeune, et plus charmante que jamais, amoureuse, qu’il avait ramenée chez elle après une longue promenade dans le bois, coupée par une charmante halte sur un banc pendant laquelle il lui avait prodigué les plus fougueux des baisers.
Les paroles de la chanson de Lény Escudéro flottaient librement sous son crâne.
Une femme aux yeux verts
Est venue une nuit
Installer dans mon lit
Ses jardins d’hiver
Elle m’attendait nue…

Quelques temps plus tôt, le 10 mai précisément, la jeune femme idéaliste avait connu rien de moins que l’une des plus fortes émotions de sa jeune existence.
Ce jour-là fut celui de l’accession à la présidence de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, ce grand ami du peuple Chinois.
Son intronisation, qui fut fort émouvante, avait eu lieu à Pretoria, sous les couleurs du nouveau drapeau arc-en-ciel, en présence de représentants du monde entier, dont le vice-président américain Al Gore,  de Fidel Castro, et de plusieurs membres du gouvernement chinois.
Elle se souviendrait longtemps de l’émouvant discours qu’il avait prononcé pour cette grande occasion.
« Majestés, Altesses, invités distingués, camarades et amis,
Aujourd’hui, nous tous, par notre présence ici et par nos célébrations dans d’autres régions de notre pays et du monde, nous conférons gloire et espoir à une liberté tout juste née.
De l’expérience d’un désastre humain inouï qui a duré beaucoup trop longtemps, doit naître une société dont toute l’humanité sera fière.
Nos actions quotidiennes doivent susciter une réalité sud-africaine concrète qui renforcera la foi de l’humanité en la justice, confirmera sa confiance en la noblesse de l’âme humaine et maintiendra tous nos espoirs envers une vie glorieuse pour tous..»
12
« L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. »
La Rochefoucauld
La construction du site Internet se déroulait pour le mieux au sein des locaux bien équipés du groupe Marbeuf. Les deux jeunes filles débordaient d’enthousiasme et travaillaient avec méthode et efficacité de concert avec les équipes du service informatique, particulièrement mobilisées à l’occasion de ce projet, aussi nouveau que stratégique.
Yi-Ping se familiarisait jour après jour avec le fonctionnement d’une grande entreprise. Elle apprit ainsi à gérer les réunions interminables, à rédiger les comptes-rendus de projet, et surtout à respecter un budget. Philippe Dunoyer de Peyregand, en Grand Manitou omniprésent, se montrait sympathique avec elle, même si, fidèle à ses habitudes, l’homme ne pouvait pas s’empêcher de la draguer gentiment, mais il faut reconnaître qu’il faisait cela avec élégance. Il l’invitait souvent à déjeuner le midi à la fermette Marbeuf, lui faisait régulièrement de délicats compliments sur ses yeux et ses tenues, posait avec prévenance sa main sur son épaule, de préférence lorsque celle-ci était dénudée.
Toutefois Yi-Ping avait noté qu’ il se montrait plus familier encore avec sa séduisante nièce, avec laquelle il semblait partager une totale intimité. Ces deux-là s’entendent de toute évidence comme deux joyeux larrons en goguette, constata-t-elle avec amusement !
– Il semble que ton oncle t’aime beaucoup, dit-elle un jour à sa séduisante amie.
– Oui, c’est vrai qu’il m’aime beaucoup et je dois t’avouer que c’est réciproque, ajouta-t-elle avec un charmant sourire canaille5.
Sa journée de travail terminée, la jeune fille n’avait alors plus qu’une seule idée en tête, se hâter de sauter dans le métro afin d’ aller retrouver Paul à son appartement, avant de rentrer chez elle, où l’attendait, toujours sans se douter de rien, son compagnon officiel.
Elle vivait avec sérénité cette double vie, qui l’obligeait néanmoins à maintenir ses neurones constamment aux aguets. Elle était d’habitude d’un tempérament fidèle mais elle était aussi entière, et elle devait reconnaître que la vie lui avait joué un bien mauvais tour en faisant en sorte qu’elle aime deux hommes en même temps. Il lui avait dès lors fallu assumer cette situation inconfortable, mais ô combien excitante et qui la comblait. Elle bénéficiait de la douceur d’une relation confortable construite autour d’une grande complicité avec l’un tandis qu’elle goûtait le feu dévorant de l’amour-passion avec l’autre.
Toutefois quels efforts insensés devait fournir une femme qui sortait épuisée et en nage, toute couverte d’odeurs suspectes, de la couche de son amant, pour aller se glisser dans le lit conjugal tout en paraissant fraîche comme un nouveau-né. Que de petits mensonges il fallait savoir élaborer, quelles stratégies d’organisation devaient être mises en oeuvre afin d’éviter de blesser l’un ou l’autre, ce qu’elle tenait absolument à éviter !
Elle pensait bien qu’un jour cette situation devrait être enfin éclaircie, mais de quelle façon, elle n’en avait strictement aucune idée, et elle se montrait de toutes façons incapable de choisir entre l’un ou l’autre.
Tout allait pour le mieux, donc, jusqu’à ce jour où Daphné, dont le ton de la voix reflétait l’inquiétude qui était la sienne, avait téléphoné à Paul.
«  Est-ce que tu aurais vu Yi-Ping ces jours-ci », lui avait-elle demandé ?
– Non, et je commençais d’ailleurs à m’en inquiéter. Je n’ose pas appeler chez elle. Elle m’a demandé d’être discret, par rapport à son ami, il ne sait toujours pas que nous nous voyons régulièrement.
– Et que vous vous voyez même de très très près, d’après ce que j’ai cru comprendre, ajouta-t-elle en riant de bon coeur. Je pourrais peut-être l’appeler, moi, si tu préfères.
– C’est une bonne idée, je te donne son numéro.
– Je l’ai déjà !
Le soir même, Daphné appelait chez Yi-Ping. Ce fut bien entendu Yves qui décrocha.
Non, lui répondit-il, je ne sais pas du tout où elle peut être allée. Elle m’a dit qu’elle avait des gens à voir et qu’elle partait pour deux jours. Ça lui arrive souvent, tu sais, alors je ne m’inquiète plus. Il faut dire qu’ elle est si indépendante, cette fille, qu’elle ne me dit pas toujours dans le détail ce qu’elle fait !
– Parfois cela vaut mieux, en effet, pensa Daphné, amusée.
– Mais là, je commence vraiment à m’angoisser. Elle est partie depuis vendredi, quand même. C’est surtout qu’elle ne m’a pas donné de nouvelles, et ça, ça ne lui ressemble pas. D’habitude, quand elle part, je sais quand même à peu près où elle est.
Remarque, nous avons eu une grosse coupure de téléphone dans le quartier. Si elle a appelé pendant ce temps, elle n’aurait pas pu me joindre…
– Si elle se manifeste, demande lui de m’appeler, s’il te plaît, parce que moi aussi je commence à m’inquiéter.
Paul utilisa sa toute nouvelle ligne Internet pour se connecter au site des étudiants chinois. Il voulait voir si quelque chose était prévu qui pourrait expliquer cette mystérieuse disparition.
Il constata que rien de vraiment important n’avait été posté récemment. Aucune manifestation ou action de quelque nature que ce soit n’était prévue. Il y avait quand même un article qui évoquait la possible candidature de Pékin à l’organisation des jeux olympiques de 2008. Cet article disait en substance que la candidature du pays était combattue avec énergie par des hommes politiques et des organisations non gouvernementales du monde entier qui rappelaient les graves problèmes de respect des droits de l’Homme et de la censure en Chine. Les autorités chinoises, de leur côté, répétaient sans cesse, et avec une fermeté redoublée, que les Jeux ne devaient pas être politisés. Il ne vit là rien qui soit susceptible de le mettre rapidement sur la piste de sa jeune amie.
Paul, qui ne l’avait pas vue depuis longtemps, avait invité Daphné à déjeuner dans un petit restaurant japonais de l’avenue des Champs-Élysées.
Il faisait assez beau pour s’installer sous la terrasse couverte, alors ils choisirent une place près de la bâche en plastique transparent qui donnait sur le trottoir. Ils dégustèrent des sushis et des yakitoris, Daphné adorait ça, et ils burent une bière locale, douce et finement pétillante.
Paul trouvait ces bières asiatiques bien plus subtiles et plus rafraîchissantes que les bières européennes, souvent plus alcoolisées.
– Je me demande si elle n’a pas des problèmes avec Yves, avança la jeune fille.
– Il y a toujours des problèmes dans un couple, plus ou moins importants. Elle t’a dit quelque chose de précis à ce sujet ?
– Non, pas vraiment, mais tu sais, l’intuition féminine, ça existe, ce n’est pas une légende urbaine, je t’assure. Elle se plaint souvent que Yves serait un garçon adorable mais elle le trouve un peu immature. Il devrait trouver un véritable emploi, maintenant, mais il continue de chercher avec des œillères, et surtout, ce qui me semble pouvoir se révéler à la longue une véritable pierre d’achoppement entre eux, il ne souhaite pas avoir d’enfants, et cela la désole infiniment, parce que, elle, elle dit tout le temps qu’elle aimerait beaucoup en avoir un. Elle adore les enfants, surtout les bébés, depuis qu’elle s’est occupée seule de son petit frère lorsque sa mère a été malade.
– Oh, il me semble qu’elle est encore bien jeune pour ça, tu sais. Elle a tout le temps devant elle avant de devenir mère. Et elle ne m’a jamais parlé d’enfant, à moi, jamais !
Daphné lui jeta un regard amusé.
– Parce que toi tu es son amant, pas son légitime, et que c’est du plaisir, qu’elle attend de toi, certainement pas un bébé !
Paul se surprit à rêver
– Pourtant, si elle me le demandait, elle n’aurait pas besoin d’insister trop longtemps pour que je lui dise « Chiche ! »
-Tu le lui as dit ?
– Non, parce que je ne veux pas l’effrayer avec ce genre de considérations, et puis, comme tu le dis, il y a déjà Yves dans sa vie. C’est peut-être lui qu’elle a choisi comme géniteur potentiel, et si elle veut se faire faire un bébé par lui, elle y parviendra, j’en suis persuadé, parce qu’elle dispose de tous les arguments qu’il faut pour cela, le charme, la motivation, l’énergie.
– Géniteur, quel vilain mot, je préfère papa, et de loin.
– Tu savais que c’est un écolo pur jus, ce Yves, une sorte d’ayatollah de l’écologie ? Il parait qu’il achète tout en vrac pour économiser les emballages, il trie ses déchets comme un fou, ils ont cinq poubelles à la maison, plus que de placards, et il n’utilise bien sûr que de la lessive biodégradable, et il ne prend jamais de bain, uniquement des douches.
Paul sourit intérieurement en pensant à la douce odeur que dégageait Yi-Ping.
– Tant qu’il prend des douches, ça me va encore, lâcha-t-il en pouffant, imaginant le compagnon de son amie en véritable homme des bois, sale et hirsute comme un arbre mort. Moi, j’espère seulement qu’elle ne s’est pas fourrée dans un merdier quelconque. Parce qu’elle m’inquiète vraiment, cette fille, tu sais, avec tous ses engagements. C’est une indécrottable idéaliste, coincée entre le site des étudiants chinois et les étudiants pour un Tibet libre. Elle est complètement exaltée, investie à fond dans ses associations et les causes qu’elles défendent.
Daphné partit brusquement d’un joli rire qui fit sursauter Paul.
– Et encore, tu oublies la sauvegarde de l’environnement, et surtout, la ligue pour la protection des oiseaux !
– Qu’est-ce que c’est encore que cette nouvelle histoire ?
– La semaine dernière, elle m’a dit qu’elle avait l’intention de participer à une grande action anti-chasse en baie de Somme.
Figure-toi qu’elle milite pour qu’une loi oblige les chasseurs à utiliser des cartouches qui contiendraient des substituts de plomb.
Paul se gratta mentalement la tête.
– Des substituts ! Et dans quel but, grands dieux ?
– Pour lutter contre la pollution au plomb des sols et des nappes phréatiques, tiens, et aussi pour protéger ces pauvres oiseaux contre le saturnisme, qui les guette sournoisement, paraît-il.
Paul sourit et adopta une attitude méditative avant d’ esquisser un agréable sourire.
– C’est une super idée il me semble, comme ça ils pourront toujours se faire flinguer, mais au moins, ils connaîtront l’inestimable bonheur de pouvoir crever en bonne santé !
Je ne savais pas qu’elle s’occupait aussi des canards et des oies.
– Bouddhiste et écologiste, voilà le résultat que ça donne, mais je ne peux m’empêcher de trouver ça beau ! D’autant plus que c’est une sacrée perfectionniste, elle ne fait jamais les choses à moitié, notre amie, j’ai eu l’occasion de la voir à l’oeuvre, en travaillant avec elle sur le projet.
Paul pensa qu’il était plus qu’opportun d’utiliser à nouveau sa connexion Internet.
Après bien des tâtonnements, il parvint à se connecter au site, tout nouvellement créé, du « Journal d’Abbeville »
Il n’y trouva rien concernant une quelconque action anti chasse. Le seul événement un peu marquant, à part le suicide d’un petit commerçant ruiné après le passage de la dernière et effroyable tempête qui avait sévit dans la région, était une manifestation d’agriculteurs contre le supermarché local qui vendait beaucoup trop de légumes espagnols à leur goût.

Elle avait dit à Yves qu’elle s’absentait pour deux jours, soit, mais cela faisait maintenant une semaine qu’elle avait disparu. Ce n’était absolument pas normal. Où pouvait-elle bien être allée ?

13
« Qui maîtrise l’Internet, maîtrise le monde…»
Christophe Bonnefont
Cet épisode angoissant concernant sa première disparition n’avait à l’époque duré qu’une petite semaine. Yi-Ping était finalement rentrée chez elle après un long week-end passé à Amiens où elle avait en effet participé à un rassemblement contre la chasse à courre, mais qui s’était avéré bien plus mouvementé qu’elle ne l’avait imaginé, agrémenté d’une panne, d’une violente agression et de la terrible crise d’appendicite aiguë dont avait été victime une de ses amies. Dès son retour, elle n’avait pas manqué de faire un petit tour dans le lit de Paul avant de reprendre son poste auprès du groupe Marbeuf, afin de s’acquitter, à merveille, de sa tâche de réalisatrice.
Philippe Dunoyer de Peyregand était absolument ravi de son site qui intégrait toutes les fonctionnalités attendues et même plus, car elle avait ajouté un beau trombinoscope et un plan d’accès au schéma initial. Yi-Ping était ainsi devenue en quelques mois une véritable spécialiste de la conception et de la création de sites Internet. Elle avait encore beaucoup de choses à apprendre mais elle avait d’ores et déjà apprivoisé, et même dompté d’une façon magistrale le nouveau monde du Net : portail, hébergement, référencement, dns, backup, stats, bookmarks, directory, faq, library, faisaient désormais partie de son vocabulaire quotidien.
On commençait dès cette époque à entendre parler d’une nouvelle technologie qui semblait prometteuse : c’était la grande nouveauté du haut débit, qui, grâce à l’ADSL, pour Asymmetric Digital Subscriber Line, allait vraisemblablement régler les problèmes de lenteur d’accès au réseau, qui limitaient encore considérablement l’utilisation de l’Internet.
Philippe avait fait la publicité pour le nouveau média auprès de son entourage et avait finalement décidé un de ses vieux amis, un gros éditeur parisien, à s’équiper sans tarder. Les éditions Albin Julien deviendraient ainsi le premier client de 2IDS dans ce domaine de la communication de pointe.
Paul n’avait pas hésité longtemps, il avait rapidement proposé à Yi-Ping de lui signer un contrat de travail en qualité de web master, même s’il était conscient qu’il n’était pas forcément bon de mélanger le travail avec la vie privée, mais il considérait qu’ils étaient tous deux assez intelligents pour surmonter cette petite difficulté. La jeune fille, de son côté, voyait avec ce contrat son rêve d’étudiante se réaliser et elle avait accepté avec une joie immense cette proposition inespérée qui représentait l’aboutissement idéal de ses longues études. Ils avaient longuement bavardé tous les deux à cette occasion et ils étaient en effet tombés d’accord sur le fait qu’ils étaient assez grands, matures et responsables, pour gagner ce nouveau pari.
De plus, et c’était la cerise sur le gâteau, cela permettrait désormais à la jeune fille de voir Paul plus souvent sans nécessairement éveiller les soupçons de son compagnon.
Car le garçon, qui n’était bien entendu pas plus bête que la moyenne de ses semblables, s’était bien entendu rendu compte qu’ils se voyaient souvent en dehors des heures de travail et il était loin d’être naïf. Un jour où elle était rentrée particulièrement tard, les cheveux en désordre et les joues un peu trop roses, il l’avait regardée attentivement et lui avait demandé à brûle-pourpoint :
– Tu baises avec lui ?
– Non, avait-elle alors menti. Je travaille avec lui et je l’aime bien, nous sommes très complices et passons de longues heures à bavarder, c’est tout.
Elle le regarda avec douceur, et comme elle ne savait décidément pas mentir, elle s’accorda le bénéfice d’un demi aveu. Comprenne qui pourra, avait-elle pensé.
– Et toi, mon chéri d’amour, tu baises bien avec Amélie et je ne fais pas d’histoires pour ça, alors, même si je m’envoyais en l’air avec lui de temps en temps, tu peux me dire où serait le problème ?
– Mais ce n’est absolument pas, pas du tout, la même chose, chérie, rétorqua-t-il. Amélie, c’est une super bonne copine, et de plus ce n’est pas ma patronne !
Cette réponse arracha à la jeune femme un inextinguible et joyeux fou rire.
– C’est hyper sympa ça, d’avoir une super copine qui a une si belle gueule, et surtout, surtout, un cul à se damner ! Même moi, j’en suis jalouse, et je suis tombée sous le charme d’un popotin pareil ! C’est franchement la Vénus callipyge, ta bonne copine, tu as vraiment bon goût, mon amour, et en plus, tu dois te prendre un super pied quand tu la sautes !
– Oh écoute, ne m’embête pas avec ça, s’il te plaît. Je t’ai proposé plusieurs fois de t’épouser et tu n’as pas voulu.
Si on était mariés, tu sais bien que je n’irais pas baiser ailleurs, même pas avec Amélie, ou alors, je le ferais avec toi, bien sûr.
– C’est gentil, mais je ne suis pas lesbienne, tu devrais le savoir, depuis le temps…
– C’est dommage, car elle, elle l’est.
– Elle est bi, alors.
– Oui, mais elle est surtout lesbienne, je suis un des rares mecs avec qui elle couche. Et ce n’est pas tous les jours, comme tu auras pu le constater.
– Tu m’aimes ?
– Tu sais bien que je t’aime comme un malade, comme le roi des fous, mon petit coquelicot, c’est uniquement pour cette raison que ça m’embêterait de savoir que tu couches avec un autre, ce n’est pas par vulgaire jalousie.
– Oui, je le sais, mais c’est dommage que tu ne m’aimes pas assez pour me faire un bébé.
Fais gaffe, à la longue, je vais peut-être avoir envie de m’en faire faire un ailleurs.
– C’est pas vrai, on dirait que c’est en train de virer à l’ obsession, cette histoire de môme !
En tous cas, si tu te fais engrosser par ce Paul, ce n’est pas grave, bien sûr, tu peux bien faire ce que tu veux de ton corps, mais dis lui bien que je n’élèverai pas son moutard. S’il t’en fait un, OK c’est son droit, mais il n’aura qu’à se démerder avec, il n’est certainement pas question que tu me le ramènes à la maison.
– Rassure-toi, ce n’est pas au programme, et je ne pense pas qu’il ait envie d’avoir un enfant, lui non plus. C’est un vieux célibataire qui doit trop aimer sa petite vie bien tranquille, sortir avec ses copains, ses copines, partir le plus souvent possible pour des grandes vacances au bout du monde.
– Quel âge a-t-il, au fait, ce vénérable ancêtre ?
– 38 ans.
– Ce n’est quand même pas si vieux !
Tout naturellement, Paul confia à Yi-Ping, son nouveau web master, la direction du gros projet Internet chez l’éditeur Albin Julien. On lui fit visiter les locaux, qui se déployaient sur trois étages d’un bel immeuble situé au coeur du dix-huitième arrondissement qu’il fallait arpenter toute la journée en empruntant le grand escalier métallique en spirale afin d’interroger les différentes personnes concernées. Mais on lui avait aussi attribué un beau bureau, plutôt bien équipé, au rez de chaussée, au coeur du saint des saints, l’incontournable Service Communication, un espace peuplé de magnifiques créatures féminines aussi intelligentes et fines que survoltées.
Pour ce nouveau projet, elle avait conseillé à Albin Julien de prendre un abonnement auprès du tout nouveau fournisseur d’accès WorldNet.
Cet opérateur connaissait déjà un franc succès, si bien qu’il allait rapidement devoir faire face à des milliers de nouveaux abonnés, après quelques mois d’existence seulement. Il faut dire que la jeune société de Sébastien Socchard, un spécialiste de la sécurité informatique qu’elle venait de rencontrer, proposait aux particuliers un forfait illimité très avantageux pour la modique somme de 99 francs par mois, mais surtout il certifiait que son réseau, qui ne disposait à ce jour que d’un seul point d’accès à Paris, serait au plus tôt étendu à 10 points d’accès sur l’ensemble du territoire français, et de plus il prévoyait à terme la mise en place d’un numéro d’accès national, pour des débits allant de 14.400 bps à 28.800 bps.
Yi-Ping s’entendait bien avec la responsable de la communication Joëlle Beittoun, une grande femme brune très élégante, et elle prit un immense plaisir à réaliser ce travail, qui l’amena aussi à superviser les séances photos en vue de procéder à la fabrication du trombinoscope, les interviews des collaborateurs et des écrivains maison. Elle fut ainsi amenée à rencontrer le célèbre auteur de best-sellers Guillaume Meynard et la très fantasque Stéphanie Nauthomb.
Elle travailla une bonne partie de l’automne sur ce projet ambitieux.
14
L’ambiance à la maison du Tibet était nettement moins paisible que celle, plutôt bon enfant, qui régnait à la librairie le Phoenix.
Paul constata qu’il s’y déployait une intense activité. Beaucoup de monde, arborant des mines tantôt affligées, tantôt vives et joyeuses, déambulait dans les différentes salles de cette hyperactive petite maison. Quelques personnes, assises autour de tables rondes en rotin, dégustaient une tasse de bon thé de Chine, vert ou noir, tout en bavardant avec animation.
Un grand panneau était consacré aux dernières informations relatives aux auto-immolations. On pouvait y lire ceci :
« À la suite de tensions dans la région de Ngaba, un moine Tibétain s’est immolé par le feu en février 1989. Quelque deux ans plus tard, le 18 mars 1991 Rigzen Phuntshog, un autre moine Tibétain, s’est immolé par le feu à Ngaba dans la province du Sichuan. On connaît en tout 138 moines, nonnes et laïcs tibétains qui se sont immolés pour demander, selon l’administration centrale des Tibétains en exil, et des associations liées aux Tibétains, la liberté au Tibet et le retour du Dalaï-Lama dans son pays. Au moins 107 d’entre eux sont décédés. La plupart de ces immolations se sont produites dans la province du Sichuan qui compte dans sa population environ 1,5 millions de Tibétains.
Une grande marche de solidarité avec les victimes était annoncée pour ce mois de novembre.
Paul resta sans voix devant cette accablante preuve du désespoir ressenti par tout un peuple, c’était un drame effroyable dont lui avait souvent et longuement parlé son amie.
Un autre panneau faisait état des nombreux appels aux actions en faveur des prisonniers politiques qui étaient, semblait-il, honteusement maltraités dans les geôles de Pékin.
Sur un tableau noir étaient aussi notées à la craie les dernières expulsions de moines de leurs monastères. Toutes ces listes dégageaient une macabre impression de malaise, de déjà vu, hélas ! Paul ne put s’empêcher de faire le rapprochement avec le comportement des nazis à l’égard des juifs. Ici aussi on visait une religion, et on cherchait avant tout à spolier de braves gens, des innocents beaucoup trop démunis, isolés et faibles pour se défendre avec efficacité. Il comprenait mieux, vu d’ici, l’acharnement mis par Yi-Ping pour tenter à tout prix de les secourir !
Malgré tout, différentes affichettes relayaient inlassablement les discours de paix, d’amour et d’espoir de Tenzin Gyatso, le 14ème Dalaï-Lama, prononcés depuis Dharamsala, cette petite ville de l’ ‘État de l’Himachal Pradesh, en Inde, où il vit son interminable exil, entouré d’une petite et très active communauté de fidèles.
Une grande boite aux lettres en bois peinte en rouge lui était même personnellement dédiée.
Rien de ce qu’il vit n’était cependant susceptible le mettre sur les traces de la jeune femme.
Avant de ressortir, ému et confusément démoralisé, Paul franchit le long rideau de perles afin de faire un petit détour par la boutique. Beaucoup d’objets d’artisanat y étaient présentés, rangés avec soin autour du beau drapeau national rouge, jaune et bleu. Des statuettes, des tapis en laine, des tentures, voisinaient avec des produits d’aromathérapie, de l’encens, des céramiques colorées, des cristaux, des lampes à beurre et beaucoup, beaucoup, de livres. On y trouvait aussi des tee-shirts «Tibet Libre». Paul s’arrêta devant un objet curieusement étiqueté « Bol chantant ».
Sa curiosité fut piquée et il ne put s’empêcher de demander à la vendeuse comment il fallait s’y prendre pour faire chanter ces fameux bols.
La jeune femme lui expliqua que l’utilisation d’un bol pouvait se faire de plusieurs manières.
Soit en le frappant à l’aide d’un maillet de feutre, de bois ou d’autres matières, à la manière d’un gong, en fait, soit en tournant lentement une mailloche, qui est un bâton en bois parfois recouvert de cuir ou de caoutchouc, sur le bord extérieur ou intérieur du bol.
– Ce mouvement crée une onde qui fait vibrer le récipient, qui émet ainsi des sons doux et harmonieux, lui précisa la jeune vendeuse.
Il vit aussi une belle statue de Tara, vert-émeraude, comme il se devait.
– Cette importante déesse représente la compassion, lui précisa la vendeuse.
Tara est en fait l’une des divinités les plus populaires du Bouddhisme Tibétain. Son nom signifie à la fois « Celle qui délivre » et « étoile ». Elle est considérée comme une émanation du Bodhisattva Avalokitésvara, Elle serait née d’un beau lotus qui flottait dans l’une de ses larmes afin de lui apporter son aide.
Paul en profita pour engager la conversation.
– J’ai une amie bouddhiste, lui dit-il. Elle fait partie de l’association des étudiants pour un Tibet libre. Yi-Ping Liang, vous la connaissez peut-être.
– Oh, vous savez, les adhérents sont très nombreux, je ne les connais pas tous.
– Vous savez peut-être qui est leur président.
– Oui, c’est Nicolas Ferrand, un étudiant en informatique.
– Savez-vous comment je pourrais le joindre ?
– Il sera là le 15 Novembre, pour notre journée portes ouvertes. Il a réservé une table pour présenter des livres sur des méthodes de méditation élaborées en vue d’apaiser notre mental et nos émotions.
Je ferais bien de m’y mettre, pensa Paul. Il pratiquait le yoga depuis l’adolescence mais se limitait aux postures, les fameuses asanas, dans lesquelles il fallait se tenir longtemps tout en restant confortable, et au yoga du souffle, le très efficace pranayama.
Soucieux d’apporter sa contribution, même modeste, à à la lutte du peuple tibétain pour sa liberté, il fit l’acquisition d’une belle statue de Tara et d’un bol; Il pensa que Yi-Ping serait certainement heureuse de trouver ces objets chez lui, la prochaine fois qu’elle viendrait, une fois qu’ il l’aurait retrouvée, bien sûr, si toutefois il la retrouvait jamais, ce dont il commençait à douter !

Le 15 Novembre à 11 heures, Paul était de retour à la maison du Tibet.
Il y avait encore plus de monde que la dernière fois qu’il était venu. Il trouva sans difficulté le stand des étudiants autour duquel quelques jeunes gens se pressaient.
On lui indiqua qui était Nicolas Ferrand. C’était un beau garçon brun aux cheveux courts à l’allure dynamique, vêtu d’une chemise blanche et d’un pull bariolé manifestement tricoté à la main. Il se tenait à la disposition des visiteurs derrière trois tables disposées en U. Il était accompagné par une jeune fille qui devait, sans l’ombre d’un doute, être Tibétaine. Elle était très brune, avait des pommettes saillantes et les cheveux d’un beau noir corbeau, un noir aux délicates nuances bleutées.
Paul se présenta et lui expliqua le but de sa visite.
– Oui, bien sûr que je connais Yi-Ping, lui dit le jeune homme, c’est un de nos membres les plus actifs, vous le savez certainement, mais cela fait un certain temps que je ne l’ai pas vue, malheureusement. Vous êtes en train de me dire qu’ elle aurait disparue, et naturellement vous soupçonnez l’ambassade… Certes, on peut s’attendre à tout avec les autorités chinoises, et pas forcément au meilleur, je vous le concède bien volontiers, mais je vais vous donner un avis très personnel. En Chine, d’accord, ils font ce qu’ils veulent, puisqu’ils sont chez eux ! Mais en France ce n’est pas, mais alors plus du tout, la même histoire. Le business, monsieur Desmoulins, pour eux aussi c’est important, vous savez ? Et ils tiennent par-dessus tout à protéger leur image de marque, surtout depuis quelques années, depuis qu’il y a eu ces épouvantables violences à Pékin, ils cherchent à tout prix à se racheter un semblant d’honorabilité.
Dans ce contexte, un nouveau scandale serait alors vécu comme une catastrophe nationale, et cela remonterait très vite jusqu’à la présidence. Et dans ce cas, je ne donnerais pas cher de la tête de notre ami l’ambassadeur. Yi-Ping est jeune, jolie et aventureuse, de plus. Avez-vous pensé à une possible escapade amoureuse ?
C’est une fille entière, fidèle à ses engagements et à ses amis, et elle a un copain, quasiment un fiancé, un français.
– Oui, Yves, je le connais.
Alors si elle était partie avec un autre garçon, ou même avec une fille, allez, de nos jours, sait-on jamais, je l’ai vue quelques fois avec une magnifique rousse aux yeux mauves, et elles avaient l’air d’être assez, comment dire, intimes, elle n’en serait pas très fière et n’irait certainement pas le chanter à tue-tête sur tous les toits de Paris. Elle l’aurait suivi, lui ou elle, en province, ou à l’étranger, et un jour ou l’autre, elle réapparaîtrait, peut-être même avec un joli petit ventre rond, qui sait ? On tombe très facilement amoureux à vingt ans, c’est la principale maladie de la jeunesse, même si ce n’est pas toujours la plus grave, vous le savez bien.
15
Il ne pouvait certainement pas faire l’impasse sur cette nouvelle démarche, parce qu’il lui revenait d’explorer toutes les pistes, même, et surtout, les plus improbables, aussi appela-t-il le siège d’Arabobank à Doha et il demanda à parler à un certain Anis, qui serait le chef de projet informatique avec qui son amie avait travaillé.
Celui-ci fut dans un premier temps étonné, puis follement rempli d’espoir, quand on lui dit que quelqu’un de Paris souhaitait lui parler.
Il attendit avec fébrilité qu’on le mit en relation avec son interlocuteur et fut grandement soulagé quand il put enfin s’exprimer.
– Anis El Dibrani, c’est toi, ma douce ?
Mais il fut vite refroidi en entendant une voix masculine.
Le cœur de Paul venait de faire un grand bond dans sa poitrine, « on ne dit pas, ma douce,  à n’importe qui, et encore moins lorsque l’on est musulman », avait-il alors pensé. Il se lança néanmoins sans plus hésiter, parce qu’il lui fallait à tout prix savoir de quoi il retournait exactement.
«  Bonjour monsieur El Dibrani, je suis Paul Desmoulins, l’employeur de Yi-Ping Liang.
– Ah bonjour monsieur Desmoulins, que me vaut le plaisir…
– Monsieur El Dibrani, je me permets de vous déranger parce que vous avez travaillé avec Yi-Ping ces derniers temps. »
Il lui exposa la situation.
«  Je voulais simplement être certain qu’elle n’était pas toujours chez vous.
– Croyez bien que j’en suis désolé autant que vous, monsieur Desmoulins, si ce n’est plus. Yi-Ping est une fille adorable, si passionnée et passionnante, que je ne vous cacherai pas que je me suis profondément attaché à elle, et que j’ai même ressenti des sentiments très forts envers elle. Ce n’est pas un secret, je les lui ai d’ailleurs exprimés en des termes on ne peut plus clairs, mais je suis désolé de devoir vous assurer qu’elle n’est plus ici, Monsieur Desmoulins. Elle est bien partie le 3 Novembre, je peux vous le certifier parce que je l’ai moi-même accompagnée à l’aéroport.
– En fait ce que je voulais savoir, c’est si elle n’était pas retournée chez vous, au Qatar ? »
Il hésita un moment puis se lança.
«  Retournée pour y retrouver quelqu’un, un amoureux, par exemple, quelqu’un qui l’aurait demandée en mariage… »
Anis sembla surpris, déstabilisé, même, par cette question.
«  Hélas, non. Mais je ne pense pas qu’elle ait eu un soupirant ici. » Il émit un petit rire gêné, « à part moi, bien entendu, mais je ne l’ai pas demandée en mariage ! Vous me dites que vous avez téléphoné à son père, mais savez-vous qu’il y a quelqu’un, en Chine, qu’elle aime au moins autant que ses parents, qu’elle vénère, même ? Elle m’en a si souvent parlé ! C’est maître Hoang Nam, son professeur de kendo. »
Paul ne disposait d’aucune information sur cet homme, à part son nom. Il allait être très difficile, voire impossible, de le retrouver.
Il réfléchit et se souvint qu’il connaissait pourtant le bon moyen. Il se rendit sans plus attendre au consulat de Chine pour demander à consulter l’annuaire une nouvelle fois. C’était de toute évidence la meilleure des choses à faire, la plus simple.
Le même petit monsieur le reçut, avec un franc sourire, après qu’il l’eut reconnu, et qui le laissa entre les mains de la même jeune fille qui se montra encore une fois particulièrement aimable.
Celle-ci lui copia un numéro sur un post it.
– Je crois que vous connaître indicatif, maintenant, mister Desmoulins ?
– Oui, c’est le 86.
Il remercia chaleureusement la jeune femme et s’en retourna à son bureau.
Le lendemain, il calcula qu’il devait être approximativement 18 heures à Canton lorsqu’il saisit son téléphone.
La communication avec le continent asiatique était toujours d’une surprenante qualité. Aucun grésillement intempestif ne se fit entendre, le son était puissant et clair.
Lorsqu’il perçut une voix masculine au bout du fil, il s’exprima en anglais.
– Yi-Ping Liang ! s’exclama son interlocuteur avec enthousiasme. Il portait encore son encombrante tenue d’entraînement, mais il s’était installé dans le petit bureau attenant au dojo, sur le plancher duquel les participants au keiko du jour avaient fini de s’affronter, maniant à deux mains leurs sabres en bambou pour lancer des attaques fulgurantes tout en poussant leur célèbre cri, le kiai.
«  Yi-Ping, Oh, quelle merveille, cette jeune fille ! C’est grand dommage, savez-vous, qu’elle ait quitté le pays. Elle aurait pu devenir un maître de tout premier plan, une enseignante, ou au moins une championne. Cette fille possède un don singulier pour le maniement du sabre. Il semblerait que, telle votre Athéna Grecque, elle soit née avec cette arme entre les mains.
– L’avez-vous vue ces derniers temps, monsieur Nam ?
– Hélas non. Mais je ne pense pas qu’elle ait l’intention de revenir en Chine, je n’ai malheureusement aucun espoir de la revoir un jour. Mais je pense à une chose, c’est le mois prochain qu’auront lieu les championnats du monde, à Paris, au dojo du stade Pierre de Coubertin. Si elle est à Paris, elle ne manquera certainement pas d’y aller.
L’atmosphère est pesante ici, vous savez, et Yi-Ping est une fille si indépendante, et surtout si entière. Elle pensait qu’elle s’épanouirait mieux en France, et je n’étais pas loin de le penser aussi, même si c’est toujours un cruel arrachement que de devoir ainsi s’ expatrier pour vivre mieux. »
Elle n’était pas en chine. C’était maintenant une certitude absolue.
Il était donc plus que probable qu’elle soit toujours en France. La vie n’était quand même pas si compliquée ! Elle n’était certainement pas en Russie, ni au Kénya, ni dans une île montagneuse des Caraïbes.
Retenue, ou alors cachée ! Une disparition volontaire, et pourquoi pas, elle ne serait certainement pas la première à avoir choisi cette option extrême en vue de se tirer d’un mauvais pas, mais alors dans quel but, et pour échapper à quelle grave et insidieuse menace ?
16
«L’histoire du commerce est celle de la communication des peuples.»
Montesquieu

Yi-Ping avait fêté le passage à l’année 1995 dans la bonne humeur, avec son compagnon, Amélie, et une insouciante bande d’amis étudiants. Au menu il y eut des fines de claires de Marennes Oléron, du saumon d’élevage, un petit plateau de fromages et une bûche au chocolat. Yves était comme sa mère, un authentique gourmand qui adorait le chocolat. Yi-Ping aurait aussi eu envie de goûter à ce fameux foie gras dont elle avait si souvent entendu parler, mais ce mets raffiné était décidément beaucoup trop cher pour leur modeste bourse.
Ils n’avaient qu’un salaire pour vivre à deux, même si Yves donnait de temps en temps quelques leçons particulières de français et occupait quelques emplois précaires pour une agence d’intérim, comme magasinier ou chauffeur-livreur. Néanmoins, elle était pleine d’espérance pour les années qui s’annonçaient. Son avenir professionnel lui apparaissait maintenant sous un jour radieux. Pour l’instant elle avait atteint l’essentiel de ses objectifs. Elle n’était plus, et depuis longtemps, à la charge de ses parents, et c’était déjà une victoire majeure, un très grand soulagement pour elle.
Jacques Chirac fut enfin, grâce à sa persévérance et sa pugnacité, élu président de la République, après plusieurs tentatives avortées. Elle appréciait cet homme qui avait une forte culture asiatique même si elle n’aurait pas voté pour lui. La conception communiste du monde était bien trop solidement ancrée en elle, et ce de façon atavique.
A la même époque, la BNC annonçait, à l’issue d’une bataille boursière mémorable, qu’elle avait pris le contrôle de la banque d’affaires Arabobank, et que les deux établissements allaient fusionner.
La jeune pionnière était entre temps devenue une experte Internet recherchée, interviewée par plusieurs magazines spécialisés qui vantaient les qualités du site de l’éditeur Albin Julien. Graphisme impeccable, nombreuses innovations techniques, facilité de navigation. Temps de réponses rapides, hotline performante, simplicité de la maintenance.
Aussi, c’est presque naturellement qu’à l’issue de l’appel d’offres et du dépouillement des nombreuses réponses qu’elle avait reçues, que le choix de la BNC s’était porté sur 2IDS et son chef de projet Yi-Ping Liang pour développer son nouveau site Internet.
Paul avait accompagné sa protégée au siège de l’établissement, boulevard des Italiens, où ils avaient rencontré le directeur de la communication, Alexandre Germi.
Celui-ci les avait reçus dans un vaste bureau agréablement meublé de mobilier ancien et décoré de nombreux et magnifiques posters animaliers. Des cerfs, des aigles, des chamois, des vautours et d’impressionnants gypaètes barbus en vol s’étalaient sur les murs en une fantastique et colorée symphonie champêtre.
«  Ces photos sont remarquables, le complimenta Yi-Ping. C’est peut-être vous qui les avez prises ?
– Oui, c’est mon hobby, lui répondit Alexandre Germi, flatté. Je suis photographe animalier, amateur bien sûr, même si cela ne convient pas toujours à ma chère et tendre épouse de devoir se lever avant l’aube pour m’accompagner dans les forêts, été comme hiver, car, voyez-vous, l’hiver est une saison formidable pour pratiquer la photographie animalière, les couleurs sont plus douces, les animaux sont au repos, et surtout, il n’y a pas un humain dans les bois !
Votre CV est éloquent, mademoiselle, et je suis de plus allé faire un tour sur le site d’Albin Julien. C’est à mon tour de vous féliciter, vous avez fait un travail remarquable, c’est une véritable œuvre d’art ! Il me manque toutefois une information essentielle dans le cadre de notre projet, aimez-vous voyager?
– Oh oui, s’enthousiasma Yi-Ping, où devrais-je aller ?
– Oh, pas très loin, au Qatar ! »
Paul intervint alors
– C’est une jeune femme très aventureuse, vous savez, et je crois bien que rien n’est susceptible de l’effrayer vraiment !
– Je crois en effet percevoir quelque chose comme cela chez votre collaboratrice, monsieur Desmoulins, mais rassurez-vous, mademoiselle ne courra aucun danger. Nous lui fournirons une voiture avec chauffeur dès son arrivée sur place et elle sera logée dans l’un des meilleurs hôtels de Doha, situé si près du siège d’Arabobank qu’elle pourra s’y rendre à pied en quelques minutes seulement.
La seule contrainte, mais qui n’a rien d’épouvantable, je pense que vous en conviendrez volontiers avec moi, mais que nous vous demanderons de respecter à la lettre, sera de vous couvrir les cheveux quand vous sortirez, et surtout de vous vêtir décemment, en respectant ce que ces gens considèrent comme la décence, et qui diffère quelque peu de la conception allégée que nous en avons sous nos latitudes, mais cela va de soi, n’est-ce pas ?
– Tout à fait, acquiesça Yi-Ping.
– Alors nous sommes d’accord ? Mademoiselle Liang, vous acceptez cette mission ?
– Avec le plus grand plaisir, monsieur Germi, confirma la jeune femme.
La BNC deviendra ainsi un des premiers clients du tout nouveau fournisseur d’accès Wanadoo, que Yi-Ping avait préconisé pour cet important contrat.
Car en cette année 1995, entre Paris et Malakoff, une équipe d’une dizaine de personnes de France-Télécom avait oeuvré au montage d’un ISP 100% Français, sous la direction d’Yves Parfait.
Au vu de l’importance stratégique du projet, la jeune experte fut amenée à rencontrer les principaux responsables de France Télécom, Yves Parfait et Roger Courtois, qui l’inviteront même à déjeuner au restaurant du Royal Monceau.
Elle fut impressionnée par l’immense verrière baignée de lumière ainsi que par les nombreuses plantes vertes parfaitement entretenues, propres et bien taillées, qui parsemaient la vaste salle. Le service s’avéra être discret et efficace, sans excès de maniérisme, et la nourriture vraiment succulente. Elle ne sut pas dire à Yves, le soir, assise à la petite table de leur modeste cuisine, ce qu’elle avait préféré, entre les oeufs de caille mollets au yuzu, le pain pita au homard et le dessert chocolaté au safran. Tout était si délicieux et nouveau pour elle, qu’elle avait dégusté et avalé le tout sans se poser de questions inutiles.
Travailler à la BNC allait grandement bouleverser ses jeunes habitudes professionnelles, et enrichir considérablement son expérience, car ici, les contraintes seraient bien plus nombreuses, plus drastiques aussi, que dans les autres entreprises, de taille bien plus modeste, pour lesquelles elle avait travaillé jusqu’à présent. Les réunions de projet, à la fois plus fréquentes et plus pointilleuses, allaient parfois s’éterniser et elle ne sortirait alors qu’à la nuit tombée des grandes salles de réunion, les anciennes salles des coffres tapissées de brique rouge situées au deuxième sous-sol de la banque, dans lesquelles l’air autant que la lumière ne parvenaient que de façon artificielle, c’était encore heureux qu’elle ne soit pas claustrophobe !
Alors elle ne rentrerait chez elle, épuisée, que pour sombrer dans un sommeil agité peuplé de rêves et parfois de cauchemars. Une nuit, elle se réveilla en sueur pour s’agripper au bras de Yves, qui fut réveillé en sursaut pour l’entendre geindre. En fait, elle se trouvait au cœur d’une savane tropicale parsemée de maigres arbustes et de rares touffes d’herbe sèche et jaunâtre, poursuivie par une espèce de Wanadoo géant qui avait la tête de monsieur Germi et de grosses pattes velues de kangourou. Il lui courait après en faisant des bonds spectaculaires et lui répétait sans cesse d’une voix de stentor :
– Le budget, mademoiselle, c’est très important, veillez surtout à ne pas dépasser votre budget !
Fidèle à sa méthode, elle avait commencé son travail en prenant de nombreux rendez-vous avec tous les services concernés.
Elle leur avait demandé quels étaient selon eux les points importants, ainsi que les données qu’ils voulaient voir figurer sur le site et où devaient-elles pouvoir être trouvées ?
Cela s’avéra être un travail infiniment plus complexe que celui qu’elle avait mené à bien chez Albin Julien, surtout qu’il allait y avoir deux établissements concernés, dont l’un était une énorme machine aux inhumaines dimensions internationales.
Elle se rendit alors sans plus attendre au siège d’Arabobank, situé dans un sympathique petit immeuble du XVIIIème siècle, au 36 de la rue de Richelieu.
Là, on la tranquillisa en lui précisant qu’ils n’interviendraient pas sur les choix concernant le site français et qu’elle devrait suivre les instructions qui lui seraient données à Doha pour la construction du site qatari.
Rassurée, elle se jeta à corps perdu dans la bataille, enchaînant les réunions, choisissant le matériel et les logiciels, organisant ses équipes et tapant avec ardeur ses rapports en dix-huit exemplaires. Il n’y avait plus une seule ligne de libre dans son gros agenda.
17
C’était un chantier conséquent, considérable, même, mais, dans l’ensemble, le projet BNC progressa de façon plutôt satisfaisante. Les collaborateurs mis à sa disposition s’étaient montrés motivés, compétents, et au final ils se révélèrent d’une étonnante efficacité, de telle sorte que les sacro-saints délais furent scrupuleusement respectés. Il faudrait même bientôt envisager de le mettre en service et de démarrer la délicate construction de son alter ego qatari.
Yi-Ping ne pouvait pas se rendre tous les soirs chez son amant, cependant elle s’accordait le plaisir d’y aller assez régulièrement, au moins une fois par semaine.
Ils commençaient toujours, lors de ces rendez-vous sentimentalo-professionnels, par faire un point précis sur l’avancement du projet avant de se consacrer à des débats beaucoup plus intimistes et agréables.
Ce soir là, il était près de minuit et ils venaient de faire l’amour, avec tendresse, joie et passion, comme d’habitude !
La tête de Paul reposait, indolente, sur la poitrine de la jeune femme.
Il avait enveloppé son sein de sa main tandis que de la pointe de sa langue il jouait à agacer le mamelon dont la tension venait tout juste de se se relâcher sous l’effet du plaisir enfin obtenu à l’issue d’une longue cavalcade savamment rythmée.
Yi-Ping gémissait doucement, aux prises avec les douces séquelles de cet aimable divertissement.
Paul, quant à lui, se disait que la jeune fille sentait extraordinairement bon. Il émanait d’elle une odeur envoûtante, faite d’un mélange subtil de sueur associée à son parfum, dont la fragrance fleurie était délicatement épicée.
Il approcha sa bouche de l’oreille de sa jeune maîtresse pour murmurer :
«  Je vais te dire une chose qui est difficile à dire et peut-être bien, aussi, étrange à entendre. Je t’aime.
Du plus profond de mon coeur, de tout mon être, je suis amoureux de toi. I’m falling in love with you !
Yi-Ping fut traversée par un délicieux frisson qui remonta le long de sa colonne vertébrale pour venir exploser en une mini décharge électrique à la base de sa nuque.
– Ce n’est pas si étrange à entendre, ce serait même plutôt agréable, mon amour, mais où donc as-tu appris a parler de la sorte aux jeunes femmes qui ont eu le bonheur de s’éprendre de toi ? »
Elle se redressa pour le regarder avec un air qu’elle voulut rendre profondément malheureux.
– Cependant je suis désolée de devoir te devoir faire redescendre, mon pauvre chéri. C’est peut-être un peu brutal, mais je voulais simplement te dire que tu es le deuxième homme à me faire cette douce déclaration, ces derniers temps. Et il se trouve que j’ai déjà accordé mon coeur au premier, il y a quelques années, et tu le sais, parce que je ne m’en suis jamais cachée. Bien sûr, je suis bien avec toi, très bien même, et tu ne peux plus l’ignorer, maintenant. Tu es bien entendu mon amour, mon amant de coeur, mais tu es le numéro deux, malheureusement pour toi, ou pour nous !
J ‘aurais dû te rencontrer plus tôt mais le destin et les Bouddhas n’en ont pas décidé ainsi. Il se trouve que j’ai déjà présenté Yves à mes parents, mon amour, et que depuis ce jour ils considèrent que nous sommes fiancés, et ils attendent notre mariage et nos bébés avec impatience.
Je pourrais avouer notre liaison à Yves que cela ne changerait rien, il est bien trop épris de moi et je pense qu’il accepterait cette situation, bien sûr. Et il n’a pas suffisamment démérité pour que je décide froidement de lui faire du mal. Nous allons certainement nous marier un jour prochain, tu sais, surtout s’il accepte de me faire ce bébé que je lui réclame depuis si longtemps. Pour l’instant, quand nous faisons l’amour sans capote il arrive à se retirer à temps, mais je te jure qu’un jour je ne lui en laisserai pas la possibilité.
-Tu ne prends donc pas la pilule ?
– Si, mais il m’arrive parfois de l’oublier, comme cela arrive à toutes les femmes qui sont comme moi, un peu rêveuses, et aussi un peu têtes en l’air ! Elle éclata de rire.
Ils s’étaient péniblement extirpés du lit après s’être longuement embrassés une toute dernière fois et Paul avait à regrets ramené, un soir de plus, hélas, avait-il alors pensé, la trop charmante Yi-Ping chez elle. Ainsi elle lui signifiait qu’elle ne serait jamais à lui, avec beaucoup de diplomatie, certes, mais avec tant de ferme conviction qu’il en fut secoué jusqu’au plus profond de ses tripes, encore trop animales pour admettre cette évidence bien trop flagrante ! Ainsi il n’en serait, et ce de façon tristement définitive, que le locataire précaire, sans droits ni bail, une sorte de squatter ! Il fallait bien accepter cette situation et continuer à l’aimer de cette façon, même si elle était un peu frustrante. Absolument rien ne pourrait néanmoins l’empêcher de l’aimer très fort et cela serait peut-être suffisant pour remplir sa vie et lui donner envie de se lever le matin, comblé à l’idée qu’il allait simplement la voir dans la journée.
La direction de la BNC surveillait de très près ce projet hautement stratégique, qui ne serait pas une simple vitrine sans réels enjeux, mais bien l’ébauche d’une véritable banque en ligne, la toute

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