Yi-Ping. Mon deuxième roman. version intégrale 10/04/2018

couv Yi-Ping

Jean-Paul Dominici 

Yi-Ping 

éditions Les trois clefs

Couverture :  Fotos 593 / fotolia.com

L’amour n’est certainement pas un sentiment étale, il peut subir bien des variations.

Tonie Marshall, réalisatrice .

 

Chapitre 1.

Paris, rue de Paradis, le 12 Novembre 1995

Paul De Kerjean vient de présider une importante réunion de projet chez un client stratégique. Il retourne rapidement à son bureau, épuisé après avoir débattu et argumenté de longues heures avec l’équipe de son client afin de résoudre une multitude de petits et de gros problèmes, ceux qui étaient prévisibles, bien sûr, ainsi que les plus inattendus, et aussi les plus insolites, comme d’habitude, car ainsi va la vie pour un chef d’entreprise ! Il a, pour l’heure, l’intention d’examiner les CV des candidats qui lui sont parvenus suite aux dernières annonces qu’il a fait paraitre dans la presse spécialisée. Car recruter de bons ingénieurs, ainsi que des techniciens motivés, qui bénéficient de surcroît de bonnes qualités relationnelles et d’une excellente présentation est toujours le nerf de la guerre, dans les sociétés de services informatiques ! La moisson s’avère plutôt satisfaisante, au final ! Tous les profils sont représentés : des techniciens, des ingénieurs, des chefs de projet, quelques spécialistes des nouvelles technologies, de l’Internet, et de la monétique. Il est en train de les étudier avec attention quand il reçoit cet appel téléphonique qui a pour effet immédiat de le détourner de cette occupation, et surtout de l’inquiéter au plus haut point ! C’est un homme, jeune, qui se présente de cette façon : «Monsieur De Kerjean ? » « Oui, c’est moi-même ! »

«  Bonjour, je suis Yves Caro, l’ami de Yi-Ping, son compagnon. »

S’il sursauta, c’est parce qu’elle lui avait souvent, un peu trop, peut-être, parlé de lui !

—  Bonjour Yves, comment allez-vous ?

— Bien, merci. Je voulais juste savoir si vous aviez de ses nouvelles. »

Paul manifeste aussitôt son incapacité à lui donner satisfaction en lui répondant : «  Pas de récentes, non, mais vous savez qu’elle est toujours à Doha, n’est-ce pas ? »

— Je ne pense pas qu’elle y soit toujours, non, et c’est pour cette raison que je vous appelle !

— Expliquez- moi quel est le problème, voulez-vous.

— Eh bien voilà, cela fait quelques jours qu’elle ne m’a pas appelé, alors j’ai essayé de la joindre à son hôtel.

— Oui, et …?

— Eh bien, à ma grande surprise, on m’a dit qu’elle avait réglé sa note et qu’elle était partie !

Paul enregistre l’information et lui fait aussitôt part de sa stupéfaction ! «  Partie, comment ça, partie ? Je savais que le projet arrivait à son terme et qu’elle n’allait certainement pas tarder à revenir, mais rien de plus ! Je la croyais toujours là-bas. Elle ne m’a pas informé de son intention de rentrer ces jours-ci.

— Moi non plus, et c’est bien cela qui m’inquiète, voyez-vous ! D’autant plus que la dernière fois qu’elle m’a appelé elle m’a tenu des propos, disons, un peu bizarres, du genre de ceux que je n’hésiterais pas à qualifier d’abracadabrantesques, si toutefois j’osais m’exprimer de la sorte, à la façon d’Arthur Rimbaud !

— Que vous a-t-elle donc dit de si surprenant, Yves ?

— Eh bien, elle m’a dit…je ne sais pas si elle plaisantait, remarquez, parce que c’est une fille qui adore plaisanter, vous devez certainement le savoir, depuis le temps qu’elle travaille chez vous ! Elle m’a dit comme ça, et elle me l’a dit le plus naturellement du monde, qu’elle avait peut-être trouvé son bonheur là-bas, que le neveu de l’émir l’avait quasiment demandée en mariage !

Paul sentit une traînée de sueur glacée lui dégringoler le long du cou en entendant ces propos pour le moins iconoclastes !

— Qu’est-ce que c’est encore que cette mauvaise fable ? Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où elle pourrait se trouver. Peut-être chez des parents, ou chez des amis ?

— Elle n’a pas de parents en France. Je sais qu’elle a des amis, mais je ne les connais pas très bien. Je me souviens qu’elle est allée une fois, avec une copine qui s’appelle Chan, il me semble, dans un monastère bouddhiste, du côté de Lisieux, pour une cérémonie. C’est sa religion, vous savez, ça, le bouddhisme ! Mais je ne connais pas le nom de cette personne, et j’ignore encore plus où elle habite exactement. Quelque part en Bretagne, si je me souviens bien !

— Vous êtes en train de me dire, si toutefois je vous suis bien, qu’elle aurait disparu, Yves, c’est bien ça, qu’elle se serait envolée, volatilisée, comme ça, pfuiiit !

— On pourrait dire cela, en effet, oui !

Incrédule, Paul salua le garçon et appela à son tour l’hôtel Marriott, à Doha. Ce ne fut que pour s’entendre confirmer les propos du jeune Yves Caro. Son amie et collaboratrice avait bien quitté l’établissement, en emportant toutes ses affaires, et ce depuis quelques jours, déjà !

Le jeune chef d’entreprise se mit sur le champ en ordre de bataille. Car pour lui il n’était tout simplement pas question de perdre du temps en vaines cogitations !

Cette jeune femme qu’il appréciait tant, celle qu’il avait appris à aimer jour après jour, celle qui était devenue sa tendre complice, sa maîtresse adorée, son amoureuse, le soleil de ses nuits, depuis maintenant quelques mois, venait de disparaître d’une façon pour le moins inexplicable ! Il allait se lancer dans l’heure à sa recherche et il allait rapidement la retrouver, il en était intimement persuadé ! Son instinct affûté d’homme amoureux allait le guider vers elle d’une façon infaillible. Il la connaissait bien, il croyait tout savoir de ses qualités et de ses défauts, de ses motivations comme de ses aspirations !

Elle ne s’était toujours pas décidée à accepter de s’équiper de l’un de ces tout nouveaux téléphones portables qui venaient d’apparaître sur le marché, grâce aux opérateurs Itinéris et SFR, dont il lui avait pourtant proposé de faire prendre en charge les coûts, il est vrai prohibitifs, par la société.

Peut-être craignait-elle que ce nouveau miracle de la technologie n’entame quelque peu son sacro-saint espace de liberté. Car cette fille semblait aimer ça par-dessus tout le reste, la liberté !

Il dit à Fatima, son assistante, qu’il avait une course urgente à faire et il fonça chez son client, celui pour lequel Yi-Ping réalisait cette importante mission, soit la Banque Nationale du Commerce.

Alexandre Germi le reçut avec courtoisie dans son fantasque bureau au surprenant décor animalier. Depuis la dernière fois qu’il y était entré, le directeur de la communication avait ajouté un superbe ours blanc, errant avec nonchalance sur sa banquise, à son impressionnante collection de posters. Avait-il pris cette photo lui-même, comme c’était le cas pour les autres? Le banquier avait d’abord adopté en l’écoutant un air méditatif, empreint de perplexité, qui devint vite franchement soucieux.

— Je ne comprends vraiment pas, lui dit-il ! Il lui parut être particulièrement embarrassé ! « Elle devrait être arrivée depuis longtemps. Elle est partie de Doha le 3 Novembre, à 10 heures. C’est une chose dont je suis certain, parce que c’est ma secrétaire qui a réservé son billet. Le projet était terminé, elle nous a d’ailleurs envoyé tous les documents de bonne réception, très bien rédigés, et signés de la main même de l’émir ! »

L’agence de Qatar Airways était installée sur les Champs-Élysées, au rez de chaussée d’un bel immeuble haussmannien en pierre de taille. Paul, fébrile, s’y rendit dans les minutes qui suivirent.

Il y avait beaucoup de monde dans ces locaux agréablement meublés et décorés, mais devant son insistance et la profonde inquiétude qu’il manifesta, il ne cessait en effet d’arpenter le vaste hall vitré de long en large, comme un jaguar en cage, on finit par le recevoir.

Une belle jeune femme brune portant l’élégant uniforme couleur aubergine de la compagnie le fit asseoir dans son bureau.

«  Voyons ça de plus près, le 3 Novembre, vous dites ». Elle plongea son visage dans ses listings, puis elle releva sa jolie tête aux cheveux bouclés pour lui sourire et le regarder au fond des yeux. « Oui, je vous confirme que mademoiselle Liang était bien à bord de cet appareil. Elle est donc arrivée normalement à Roissy, à 18h15. Il n’y a pas eu de problèmes de ce côté là. Je vais néanmoins me renseigner, voir qui était la chef de cabine de ce vol et je lui demanderai si elle a remarqué quelque chose d’anormal. Je vous rappelle sitôt que j’aurai des informations. » Paul lui tendit sa carte et la remercia.

Il rentra à son bureau où l’attendaient les affaires quotidiennes de son entreprise, qu’il ne pouvait pas se permettre de négliger, car trop de monde dépendait de ce business pour vivre, et il entreprit de se plonger dans une profonde réflexion, plutôt dans une profonde méditation, dirais-je !

Où pouvait-elle être, et surtout pour quelle raison ne donnait-elle pas de ses nouvelles ? A cette troublante question il ne vit, après l’avoir tournée et retournée dans tous les sens sous son crâne, qu’une seule explication plausible : Si elle ne se manifestait pas, ni auprès de lui, ni de Yves, c’est qu’elle n’était pas en mesure de le faire, tout simplement ! Quelque chose, ou quelqu’un, l’en empêchait ! Une sourde inquiétude commença à le gagner. Des sordides images d’enlèvement, de brutale agression sexuelle, affluèrent et parasitèrent bientôt son esprit fragile d’homme amoureux.

Paul se dit toutefois qu’il ne fallait en aucun cas se laisser aller et céder à un affolement irrationnel, parce que le pire n’est jamais certain, et que la panique est toujours mauvaise conseillère. En toutes choses il souhaitait garder la tête froide, et procéder avec ordre et méthode. C’était sa façon de travailler depuis toujours et il allait traiter ce nouveau problème, aussi grave qu’imprévu, comme s’il s’agissait d’un nouvel avatar, d’une difficulté survenue de façon inattendue au cours d’un projet. Il allait commencer par réunir toutes les informations disponibles, prendre des notes, les ordonner et réfléchir longuement, avant d’engager les actions qui lui sembleraient les plus pertinentes et les plus radicales !

Le lendemain matin, après une mauvaise nuit, pendant laquelle il souffrit d’un déplaisant sommeil, qui fut agité et peuplé de cauchemars, il décida de se rendre au commissariat de la rue Louis Blanc, parce qu’il avait jugé qu’il était préférable de commencer par le commencement, qui consistait à prévenir les autorités compétentes ! Il ne devait certainement pas, dans un cas comme celui-ci, rester seul dans son coin, car il n’arriverait à rien de bon de cette façon. Et surtout il lui fallait faire vite, parce qu’elle se trouvait peut-être en danger ! Ainsi, plus ils seraient nombreux à la chercher, plus vite ils seraient sur une piste, cela lui sembla être une certitude absolue !

Il se rendit donc dans ce commissariat du quartier, situé dans un local peu reluisant, pour ne pas dire miteux, un peu comme s’il venait de surgir d’un autre siècle, qui sentait le renfermé, et duquel émanait une curieuse odeur faite d’un mélange de produits d’entretien et de tabac. Il y fut reçu par un jeune inspecteur qui ne lui accorda qu’une attention toute relative, polie, courtoise, certes, mais sans plus.

«  C’est une de vos employées, vous me dites », prononça-t-il sur un ton las. Il semblait lui aussi avoir passé une mauvaise nuit. Puis il parut soudain sortir de sa léthargie pour ajouter, inexplicablement réveillé et semblant comme illuminé, et même porté par une joie malsaine. Il sembla en fait être étrangement soulagé.

«  Vous n’êtes pas de sa famille, alors, si je comprends bien », jeta-t-il négligemment au visage de Paul.

— Vous comprenez très bien, mais excusez moi, je ne vois vraiment pas où est le problème !

— Ah, parce que c »est embêtant, dans ce cas, vous n’ignorez pas pour faire une RIF, il faut obligatoirement avoir un lien de parenté avec la personne recherchée !

Paul eut le plus grand mal à en croire ses oreilles, alors il se dressa, comme un coq qui serait monté sur ses ergots pour remettre de l’ordre dans sa basse-cour en folie. Cette réponse des plus incongrues eut le don de l’énerver au plus haut point. Alors il haussa délibérément le ton !

— RIF ou pas RIF, ce que je veux, c’est la retrouver, et vite, sa vie est peut-être en jeu, et je n’ai pas de temps à perdre avec vos incompréhensives salades, monsieur ! parce que cette jeune femme n’est pas seulement une employée, c’est aussi une amie, et même une amie très proche, ajouta-t-il avec fermeté, ne laissant ainsi subsister aucune ambiguïté sur la nature réelle de leur relation !

Un homme au costume impeccable et à la moustache soignée, qui détonnait un peu au cœur ce décor misérabiliste s’approcha d’eux d’un pas décidé, sans doute avait-il été attiré par le ton qui montait entre les deux hommes. Il se pencha vers son collègue.

— Que se passe-t-il, Norbert, demanda-t-il ?

— Voilà, monsieur le commissaire, monsieur De Kerjean vient nous signaler… Il lui expliqua toute l’affaire.

Le commissaire eut assurément à cœur de se montrer plus impliqué que son subordonné.

— Nous ne pouvons pas lancer une recherche dans l’intérêt des familles, je suis d’accord avec vous, Norbert. Mais par contre, d’après ce que nous dit monsieur, on se rapprocherait beaucoup, dans ce cas, d’une disparition inquiétante ; et là, je vous rappelle qu’il existe une procédure, toute nouvelle, je vous l’accorde, puisqu’ elle n’a été mise en place que cette année ! Mais elle existe bel et bien, et nous allons immédiatement la mettre en œuvre !

Il se tourna vers Paul. Ses yeux gris exprimaient la compréhension et la commisération.

— Suivez-moi, monsieur de Kerjean, vous allez vous installer au premier étage, dans le bureau de l’inspecteur Lebret ! Je vais le prévenir, et vous lui donnerez toutes les informations dont vous disposez sur cette personne. Son domicile d’abord, puis son métier, son histoire personnelle, les gens qu’elle a l’habitude de fréquenter, ses collègues de travail, ses amis, ses loisirs. Ah oui, si vous aviez une photo, aussi, ce serait parfait ! A partir de là, je vous certifie que nous ferons toutes les vérifications qui s’imposent, et qui sont de notre ressort.

Je sais qu’on a trop tendance à penser que la police se tourne les pouces, monsieur de Kerjean. Mais je vous assure que ce n’est vraiment pas le cas ! La preuve en est que chaque année, 90% des personnes disparues sont retrouvées. Et même retrouvées vivantes !

Nous allons donc faire notre travail, celui pour lequel on nous paie ! Nous allons commencer par les vérifications de routine auprès des hôpitaux, des pompiers…mais que cela ne vous empêche pas de faire vos propres recherches, de votre côté ! Puiqu’elle est Chinoise, est-ce qu’elle ne serait pas retournée dans son pays ? Vous avez vérifié ?

— Non, pas encore !

Sous le regard accusateur de son interlocuteur, Paul se sentit blâmable, coupable de quelque impardonnable négligence !

Le commissaire remarqua son trouble et il lui parla dès lors sur un ton plus sec.

— Eh bien, faites-le donc, mais qu’attendez-vous ?

Puis il sembla s’abîmer dans une profonde réflexion, il baissa la tête et la releva à plusieurs reprises, le visage soudain éclairé comme s’il venait de recevoir une révélation d’ordre divin !

— Dites-moi, monsieur De Kerjean, savez-vous avec exactitude dans quelles conditions cette jeune femme est entrée sur notre territoire ?

— Oui, répondit Paul, comme étudiante, boursière du gouvernement français.

— Êtes-vous certain de cela ?

— Quasiment, oui.

Le commissaire afficha de nouveau un air exaspéré pour lui rétorquer avec un imperceptible mouvement de colère.

— Quasiment, ce n’est pas ce que j’appelle une certitude, monsieur De Kerjean, vous en conviendrez, je pense !

— Je comprends, mais je n’ai pas vérifié l’exactitude de ses dires, je n’avais d’ailleurs aucune raison de le faire. Je lui ai fait confiance, c’est une amie, je vous dis ! Mais pourquoi me posez-vous cette question ?

— Confiance, confiance ! Savez-vous où cela mène, monsieur De Kerjean, de faire aveuglément confiance ? Je vous pose cette question, parce que… Il y a eu de très nombreux problèmes, ces derniers temps, avec des jeunes femmes Chinoises qui sont arrivées clandestinement sur notre sol ! Et qui avaient ensuite été retenues de force, séquestrées, dans des établissements, disons, des salons de massages un peu spéciaux, des bordels, en fait, le temps de gagner l’argent nécessaire au remboursement de leur énorme dette envers leur passeur !

— Non, je ne pense pas que ce soit judicieux d’explorer cette piste. En fait je ne suis sûr que d’une chose, c’est qu’elle est bien arrivée à Roissy, le 3 Novembre en fin d’après-midi.

Qu’a-t-elle fait ensuite ? C’est la seule question que je me pose.

Soit elle a pris le RER pour rentrer chez elle, soit elle a pris un taxi, il n’y a quand même pas trente-six possibilités !

— Un taxi ? ! Paul paru songeur, préoccupé, tout à coup.

– Il y a déjà eu des problèmes sérieux avec des chauffeurs de taxi, n’est-ce pas, interpella-t-il le commissaire ?

— Oui, bien sûr, mais ils ne sont pas aussi fréquents que ce que nous pourrions le craindre de prime abord !.

La seule histoire significative qui me revienne à l’esprit est assez récente. Il tira son visiteur par le bras pour l’entraîner un peu à l’écart, vers un angle de la pièce, afin de lui raconter une histoire édifiante.

Nous avons eu le cas d’une jeune femme de 24 ans, célibataire sans enfant, qui a déposé une plainte il y a quelques mois pour agression sexuelle contre l’homme qui la ramenait, un soir de plein hiver, de Roissy à son domicile. Celui-ci a commencé à lui tenir des propos obscènes, se répandant sur sa vie sentimentale, qu’il lui présenta comme étant  » libérée « , allant même jusqu’à détailler les rapports sexuels qu’il avait eu avec plusieurs clientes, dont les photos érotiques qu’il en avait prises seraient stockées chez lui. La cliente, choquée par l’audace débridée du chauffeur, qui bénéficiait d’un physique imposant, c’était un homme particulièrement costaud, au crâne rasé, porteur d’une boucle d’oreille et de nombreux tatouages qui le faisaient ressembler à un guerrier Maori, vêtu d’un simple sweat-shirt de supporteur de football, a d’abord joué l’indifférence et la politesse.

Cependant la peur a commencé à s’emparer d’elle au moment où elle a souhaité s’arrêter devant un distributeur de billets, non loin de chez elle, et que le chauffeur a refusé d’obtempérer, souhaitant même la conduire plus loin, à un autre distributeur. Après lui avoir finalement remis l’argent de la course, la cliente lui a demandé de la déposer à l’angle de sa rue, sans préciser d’adresse, de crainte qu’il ne repère le lieu.

Au dernier feu rouge avant l’arrivée, l’homme s’est retourné, a posé avec insistance sa main sur sa cuisse et s’est approché d’elle avec l’intention manifeste de l’embrasser. Là, il nous faut reconnaître que, par bonheur, elle a eu un réflexe salutaire, car au moment où le chauffeur lui a demandé son numéro de téléphone, elle lui a fait croire qu’elle vivait avec un petit ami et qu’il n’était pas prudent de le lui donner tout de suite, mais elle lui a assuré qu’elle l’appellerait s’il lui donnait le sien, ce qu’il a fait, ce ballot, croyant flairer la bonne affaire… Mes collègues ont ainsi pu l’identifier, l’interpeller et découvrir, en fouillant chez lui, 700 clichés, soigneusement archivés et cachés, dont certains montraient effectivement des femmes en sous-vêtements, allongées, dans des positions suggestives, sur la banquette arrière d’une voiture.

— Il serait peut-être bon d’interroger cet olibrius, suggéra Paul. Il aurait pu recommencer !

— C’est inutile, monsieur De Kerjean. Non seulement il a écopé de deux ans de prison avec sursis, mais surtout d’une interdiction définitive d’exercer sa profession.

Dès le lendemain, Paul, de plus en plus soucieux, miné, rongé par l’anxiété, se rendit au consulat de Chine, rue de Washington.

Il y avait beaucoup de monde dans le hall très animé de cette importante institution chinoise, qui était chargée de délivrer les précieux visas. On pouvait y croiser, dans une joyeuse cohue, des asiatiques, bien sûr, mais aussi des Européens, des adultes, des enfants, des personnes âgées affublées de bien étonnants costumes et même un homme en fauteuil roulant. Le jeune chef d’entreprise dut attendre plusieurs heures avant d’être enfin reçu, non pas dans un bureau comme il l’avait espéré, mais dans une minuscule guérite vitrée posée comme un champignon au beau milieu d’une vaste salle dont les nombreuses boiseries sentaient l’encaustique, et le parquet, la vieille poussière. Il expliqua l’objet de sa visite à un homme très mince au débit saccadé qui ne sembla pas très bien comprendre ce qu’il voulait.

— Vous…. vouloir…. savoir quoi…concernant…cette personne ?

— Si elle est en France, ou en Chine. Il me semble que je m’exprime clairement, dit-il en regrettant amèrement de constater qu’il était sur le point de s’énerver.

— Et…vous, vous êtes…qui…par rapport à elle ?

« Toujours ces interrogatoires, cette amère suspicion ! », pensa-t-il.

— Son employeur, et aussi son ami.

Le visage de l’homme s’éclaira soudain et il lui adressa un généreux sourire de connivence.

— Ah, Petit ami ! Et elle partie ?

— Non, ami, et patron.

— Comment… vous, vous voulez …que… wooo… savoir ?

Paul, désespéré par une aussi crasse incompréhension, pensa qu’il serait peut-être préférable de s’y prendre autrement !

— A part Air France, savez-vous quelle compagnie aérienne dessert la Chine ?

— Oh! Ça, y en avoir beaucoup ! L’homme, soudain devenu étrangement prolixe, se lança dans une longue énumération : Air China, China Southern, China Eastern, Cathay Pacific, Lufthansa, Emirates, British Airways, Thaï Airways, Singapore Airlines…

Il sera très difficile, voire impossible, de vérifier auprès de toutes ces compagnies, se dit Paul, profondément désolé, qui ne savait vraiment plus quoi faire, quand soudain une idée fulgurante, qui était survenue comme un éclair qui claquerait soudain dans un ciel sans nuages, avait traversé l’esprit tourmenté et aux aguets de l’amoureux désespéré qu’il était.

Il se souvint d’une information qu’elle lui avait donnée un soir, alors qu’ils bavardaient au creux du lit défait, et qu’il pensait avoir oubliée. Yi-Ping ne lui avait-elle pas dit que son père travaillait chez Tockheim, une entreprise Française installée à Canton. Il pensa que si c’était bien le cas il devrait être assez facile de trouver leur numéro de téléphone.


 

2 STOP

Le père de Yi-Ping était un homme fluet, osseux, à l’abord franc et sympathique, au regard vif et animé. C’était un homme courageux et un solide travailleur, dont le visage émacié était éclairé par un perpétuel sourire. C’était un technicien supérieur qui avait vu sa situation professionnelle, ainsi que ses revenus, bien qu’ils demeurent toujours modestes, s’améliorer d’une manière considérable ces dernières années, depuis qu’il avait été nommé contremaître chez Tockheim. Le fabricant français de pompes à essence, qui avait été une des premières entreprises occidentales à profiter de la récente ouverture de la ville aux investissements étrangers, s’était en effet installé depuis peu à Canton. Les Français avaient racheté l’important atelier de mécanique dans lequel travaillait monsieur Liang depuis plusieurs années et l’avaient transformé pour en faire une unité de production ultra moderne.

Cet homme simple vivait depuis ce jour dans son paisible univers peuplé de soldats immobiles et multicolores dotés de longs bras souples et, comme tous les bons citoyens de son grand pays respectueux de l’autorité, craignant surtout les inévitables représailles en cas de faux pas, il s’était tenu avec soin à l’écart des manifestations de 1989. Il s’était néanmoins inquiété de voir sa fille y participer avec autant d’ardeur, d’engagement et de détermination, portée par la fougue inapaisable de sa jeunesse. Il savait, par expérience, que les dirigeants de son pays n’étaient pas des plus tendres envers ceux qui osaient les affronter, aussi, il ne manquait jamais de partager son inquiétude avec son épouse. Il fut obligé de reconnaître que le comportement combatif, voire téméraire, de son aînée, qui aurait pu passer pour une précieuse qualité, une formidable configuration mentale, lui faisait parfois un peu peur.

« Tu ne sais pas de quoi ils sont capables, ma petite fille », lui avait-il un jour lancé. « Moi, je ne le sais que trop bien, hélas ! Souviens-toi, quand Mao a clamé, en 1957: «Que cent fleurs s’épanouissent ! », n’était-ce pas pour mieux les repérer et les arracher, ces jolies fleurs de la liberté qui l’effrayaient tant. Des doubles discours, encore et toujours ! Voilà ce que j’ai entendu toute ma chienne de vie !

— Mais, papa, que veux-tu qu’ils me fassent ? Le monde entier est derrière nous et soutient notre mouvement. Nous sommes compris et appuyés par la presse internationale. On a quand même droit nous aussi à un petit espace de liberté , avait naïvement répondu la jeune fille, du haut de la fraîcheur insolente de ses dix neuf ans.

— Vous, les jeunes, vous n’êtes pas comme nous, oh cela je le vois bien ! Moi, il faut admettre que je courbe l’échine depuis si longtemps que je me sentirais mal à l’aise si je décidais tout d’un coup de marcher avec le dos parfaitement droit. J’ai été élevé comme ça, et à force de plier, j’ai perdu l’habitude de me révolter. Alors, je vais continuer comme je l’ai fait jusqu’à présent. Mais si toi et tes amis pouvez faire quelque chose pour changer ce foutu pays, qui commence vraiment à marcher sur la tête, allez y, mais surtout, je vous en supplie, soyez d’une extrême prudence. Tu sais combien je t’aime, ma fille, et je ne voudrais surtout pas te perdre. Ce n’est que de la politique, après tout ! Et rien ne justifie que l’on se fasse tuer pour ça.

Il enfouit son visage dans ses mains pour essayer de cacher ses larmes avant de hoqueter : «  Mon dieu, quand je pense à ces pauvres étudiants, là-bas à Pékin, à tous ces pauvres jeunes, qui sont morts pour la liberté, pour Notre liberté ! »

Tian’anmen, en mai et juin 1989, fut le seul moment, dans l’histoire du dernier demi-siècle, où le peuple Chinois avait pu exprimer, avec courage et détermination, sa propre opinion. Tout le monde, en Chine, parlait alors de l’avenir radieux du pays, qui s’éveillait enfin après une trop longue période d’hypersomnie. Chacun fit part de ses aspirations individuelles, et se passionna pour le mouvement initié par les étudiants, qui symbolisaient l’avenir de la nation.

— Ne t’inquiète donc pas pour si peu, papa, tu dois savoir que je ne fais quand même pas n’importe quoi, tenta de le rassurer sa fille. Et en parlant de « faire quelque chose », je voulais te parler depuis longtemps d’une idée que j’ai eue, une idée qui me tient particulièrement à cœur, papa.

Son père était plus petit qu’elle. Elle dut donc se pencher vers lui pour lui dire d’une voix douce, mais néanmoins ferme :

« Voilà. Nous avons un projet dont nous parlons souvent, avec mon amie Chan, on aimerait beaucoup aller faire nos études en France. Nous pensons que nous trouverons plus facilement du travail comme ça, en nous ouvrant au monde, plutôt qu’en restant enfermées dans nos frontières, pour quoi, au fait, au mieux pour devenir des petites secrétaires. »

Le frêle monsieur Liang laissa éclater son enthousiasme.

— La France, ma fille, c’est le plus beau pays du monde, et tu le sais bien, c’est le pays de la liberté, le pays des droits de l’homme, Fa Guo ! Et tu sais bien aussi que je ne peux qu’approuver ce projet. Tu serais heureuse là-bas, j’en suis intimement persuadé. Tu ferais de bonnes études, puisque tu es douée, tu te marierais, et tu nous donnerais de beaux petits-enfants, qui seraient libres comme l’air, eux. Des petits-enfants qui seraient Français, oh quelle merveille !

L’homme adopta un air profondément rêveur avant d’ajouter avec douceur :«  Je ne te demanderai qu’une seule chose, ma chérie, mais c’est une chose à laquelle je tiens énormément, tu sais. »

— Oui, papa, dis moi.

— Si tu arrives à partir, parce que cela n’est pas encore fait, et tu ne le sais que trop bien, ça aussi, reviens nous voir régulièrement, avec ton mari et ta famille, au moins une fois par an, que l’on puisse voir grandir nos petits-enfants. Parce que tu vas trop nous manquer, à ta mère, à Xu, et à ton vieux père, bien sûr.

— C’est promis, juré, papa. »

Feng Liang était né en 1943, pendant la guerre sino-japonaise, à Humen, une petite ville du delta de la rivière des perles, située à 80 kilomètres de Canton. Sa famille et celle de Hua, sa future épouse, une belle jeune fille fort convoitée, élevaient des porcs. Ils produisaient aussi des pommes de terre, qui servaient pour l’essentiel à engraisser leurs troupeaux, et aussi quelques légumes qui étaient vendus sur le marché.

Les deux familles se retrouveront réunies au sein d’une coopérative agricole de production, dans les années 50, lors du fameux « Grand Bond en Avant » initié par Mao Zedong.

Ils s’étaient mariés en 1968, obéissant aux diverses incitations en vigueur à l’époque qui préconisaient que les mariages soient plus tardifs que pour les générations précédentes, ceci dans le but avoué de réduire la natalité. Sa mère avait 23 ans le jour de ses épousailles et son père 25 bien sonnés.

Il y avait toujours à la maison une belle photo des jeunes mariés ensevelis sous des monceaux de fleurs, soigneusement encadrée, accrochée en bonne place sur un mur du salon et sa réplique plus petite, qui trônait sur la table de nuit, dans la chambre parentale, afin de leur rappeler tous les jours, à l’heure de se mettre au lit, alors qu’ils étaient épuisés par leur longue journée de travail, comme ils avaient été jeunes et beaux, et comme ils s’étaient profondément aimés.

Yi-Ping était frappée de sa ressemblance avec sa mère, qu’elle trouvait cependant encore plus jolie qu’elle, avec sa merveilleuse peau et ses grands yeux de poupée de porcelaine.

Elle avait toujours pensé qu’elle aurait pu se présenter à un concours de beauté, si cela avait existé à son époque.

Car au moment de leur mariage, la Chine se trouvait plongée dans les vicissitudes de la révolution culturelle, et l’ambiance n’était pas à l’amusement.

En 1966, Mao Zedong avait en effet décidé de lancer sa révolution culturelle afin de consolider son pouvoir en s’appuyant sur la jeunesse du pays.

Le dirigeant souhaitait alors purger le Parti Communiste Chinois de ses éléments révisionnistes et limiter les pouvoirs jusque là exorbitants de la bureaucratie.

Les « gardes rouges », ces jeunes Chinois fanatisés inspirés par les grands principes énoncés dans le Petit Livre rouge, devinrent le bras actif de cette nouvelle révolution. Ils remirent en cause toutes les hiérarchies, notamment la hiérarchie du PCC alors en poste.

Comme les musulmans religieux, qui connaissent plus ou moins par cœur les incontournables sourates salvatrices du Coran, ils connaissaient par cœur les principales citations de leur leader telles que « Il faut avoir confiance dans les masses; il faut avoir confiance dans le Parti : ce sont là deux principes fondamentaux. Si nous avons le moindre doute à cet égard, nous serons incapables d’accomplir quoi que ce soit. »

Ou encore :

« La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre ».

Les intellectuels, de même que les cadres du Parti, furent publiquement humiliés, les mandarins et les élites bafouées, les valeurs culturelles chinoises traditionnelles, ainsi que certaines valeurs occidentales furent dénoncées au nom de la lutte contre les «quatre vieilleries ». Tout ce qui a existé avant 1949 était assujetti à la destruction, y compris des arts traditionnels plus que centenaires. Toute personne prise en possession de « vieux articles » devait subir des conséquences terribles de la part des gardes rouges.

Le « volet « culturel » de cette révolution consistait en particulier à éradiquer les valeurs traditionnelles, ancestrales. C’est ainsi que des milliers de sculptures et de temples furent impitoyablement détruits. L’expression politique s’est libérée par le canal des « dazibao », ces petites affiches placardées dans les rues par lesquelles s’exprimaient les jeunes révoltés. On en vint même, au sein des familles, à pulvériser la belle vaisselle de porcelaine, qui avait jusque là étée précieusement transmise de génération en génération. La période de chaos qui s’ensuivit mena la Chine au bord de la guerre civile, avant que la situation soit peu à peu reprise en main par Zhou Enlai.

Cette agitation permit néanmoins à Mao de reprendre le contrôle de l’État et du Parti Communiste.

« Barrer à la jeunesse chinoise la voie qui pourrait la ramener vers le capitalisme », tel fut le but fondamental, sembla-t-il, de la Révolution Culturelle, qui fut responsable de la mort de centaines de milliers de personnes.

Il y avait deux mariages ce jour là au sein de la petite coopérative de production.

Feng et sa future épouse avaient bien sûr été élevés en bons communistes. Ils se montraient respectueux des autorités et suivaient scrupuleusement les consignes qui leur étaient données par les cadres du parti.

Un groupe de jeunes gardes rouges, courtois mais surexcités, en avait donc profité pour s’inviter à la cérémonie, vêtus de leurs uniformes kakis, porteurs du brassard rouge, de leurs casquettes, de leurs armes, et bien entendu du Petit Livre rouge, dans le but affiché de s’assurer qu’aucune cérémonie religieuse ne serait célébrée à cette occasion, et ils en avaient bien sûr profité pour s’installer bruyamment à la grande table et faire ripaille sans se gêner le moins du monde.

Les deux familles avaient tenu à faire honneur à leur communauté en cette occasion, aussi elles avaient préparé un énorme plat de riz cantonnais qu’elles avaient fait cuire dans une grande bassine, une sorte de lessiveuse, et mis à sauter dans d’immenses poêles, au fur et à mesure qu’il était servi, mélangé à des œufs brouillés, des crevettes, du jambon, des petits pois et des oignons.

Ils avaient aussi, bien entendu, préparé différents plats de porc. Des raviolis cuits à la vapeur, de succulents travers grillés, et même un délicieux plat de porc mariné au gingembre.

Ce fut une belle cérémonie, même si Feng, qui avait l’estomac un peu lourd après ces plantureuses agapes, ressentit une petite défaillance, quand vint enfin le moment de se mettre au lit avec sa jeune et désirable épouse, avant de retrouver toute sa fougue et finalement, après avoir longuement contemplé et caressé ses admirables seins en forme de pomme et ses adorables petites fesses, qui étaient si lisses, et si blanches, emporter sa virginité, ce précieux trésor qu’elle avait jalousement conservé en prévision de ce grand jour.

Leur premier enfant, la jolie petite Yi-Ping, naîtra le 8 août 1970, sous le double signe du bonheur représenté par le chiffre 8, et sous le signe astrologique du chien de métal, à l’instar d’Ava Gardner, Brigitte Bardot et Bill Clinton. Au sein d’un groupe qui connaîtrait des destinées plutôt heureuses, donc.

Les caractéristiques accordées à ce signe par les astrologues étaient l’honnêteté, la fiabilité, la diligence, la perspicacité, un caractère désintéressé, dévoué, lunatique, joueur et aventureux, et surtout, et ils insistèrent sur cet aspect majeur du caractère de la petite fille, la plus intangible fidélité.

Le bébé avait par bonheur pu bénéficier des immenses progrès médicaux qui avaient fortement fait reculer la mortalité infantile, qui était encore élevée dans le pays, jusque dans les années 1970, et il s’était par conséquent développé dans les meilleures conditions.

*****

Yi-Ping et son amie Chan faisaient ce projet de départ vers l’Europe depuis longtemps, mais sans trop oser croire à la possibilité de le voir se concrétiser un jour. Cette idée leur paraissait être une telle folie, dans ce pays si peu enclin à voir partir ses cerveaux, qu’elles hésitaient parfois à l’évoquer, même lorsqu’elles bavardaient entre elles ou avec leurs amies.

J’aimerais tant faire des études de commerce, rêvait tout haut Chan. Dans quelques années, les échanges internationaux vont sans aucun doute se développer, notre pays va se moderniser, l’économie va se mondialiser, les échanges vont s’accroître de façon considérable. Il y aura alors de nombreuses opportunités pour nous, des milliers de nouveaux emplois vont être créés, et comme je suis persuadée que les Français aiment bien les Chinois, surtout depuis que leur président, le général De Gaulle, a été le premier à reconnaître notre grande République Populaire. De nouvelles perspectives s’ouvriront à nous dans le cadre de ces échanges, c’est une chose absolument certaine.

Le 27 janvier 1964, un bref communiqué était en effet publié simultanément à Paris et à Pékin. Il disait ceci : «  Le gouvernement de la République Française et le gouvernement de la République Populaire de Chine ont décidé, d’un commun accord, d’établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois ».

— Moi, j’aimerais tellement approfondir ma connaissance des grands auteurs Français ; Voltaire, Rousseau, Victor Hugo, Flaubert, Balzac, Jules Vernes, Camus, Sartre, Boris Vian…

— C’est vrai que tu es plus littéraire que moi, soupira Chan en adressant un mignon sourire de connivence à son amie, mais pour ma part je me sentirais bien plus à l’aise dans le commerce, et tu le sais bien. J’ai besoin que les choses bougent autour de moi, et les chinois sont depuis toujours un peuple de commerçants. Je ne me verrais pas passer mon temps à tourner en rond dans une bibliothèque pour chercher je ne sais quel ouvrage.

— Tu sais, il y a aussi de nombreux débouchés aux études littéraires. L’enseignement, la recherche, bien sûr, mais aussi le journalisme. Et ça c’est bien une profession moderne, c’est un métier qui bouge, et comment !

— Tu as raison, mais pour l’instant, ajouta Chan avec une pointe de résignation dans la voix, je constate que nous sommes toujours là, clouées au sol, comme les deux rêveuses impénitentes que nous sommes.

— Je vais en parler avec mon père, tu sais qu’il travaille dans une entreprise française. Il voit notre projet d’un bon œil, il pourra peut-être nous aider, lui !

Monsieur Liang, qui aimait en effet beaucoup la France, exposa sans tarder le projet de sa fille à ses supérieurs.

Le directeur de l’usine, un français, l’avait écouté avec attention et lui avait dit que si elle avait de bons résultats scolaires, Yi-Ping pourrait certainement obtenir une bourse du gouvernement français et un visa, voire un logement pour étudiants une fois sur place. Mais pour cela il fallait qu’elle se rende au consulat de France, qui était situé dans une suite du Guangdong International Hôtel. Son patron, qui appréciait ce travailleur consciencieux et dynamique, et connaissait bien la jeune fille, ajouta qu’il appuierait volontiers la demande de Yi-Ping par une chaleureuse lettre de recommandations.

Yi-Ping et Chan, qui étaient déjà mignonnes par nature, se firent encore plus belles pour aller rencontrer le conseiller aux affaires culturelles du consulat de France. Elles réussirent même, en mettant leurs économies en commun, à acheter un petit flacon d’authentique parfum français. C’était pour elles un rendez-vous d’une importance capitale et elles souhaitaient mettre toutes les chances de leur côté pour réussir dans leur ambitieuse entreprise.

Aussi, c’est vêtues de ravissantes petites robes à fleurs, fraîches, sages et colorées qu’elles se présentèrent au consulat. Elles furent très bien reçues par un homme charmant, obligeant et élégant, qui les accueillit dans un petit salon et demanda à ce qu’on leur serve un thé avant de les écouter avec la plus grande attention. Elles firent état de leurs sérieuses motivations, présentèrent leurs dossiers scolaires, qui étaient par bonheur tous deux excellents, ainsi que la lettre de recommandation du directeur de l’usine Tockheim, qui fit forte impression sur le conseiller.

— Ainsi votre père travaille dans une entreprise française, c’est bon, très bon, ça, pour votre dossier, mademoiselle.

Lorsqu’ elles repartirent, leur interlocuteur les salua aimablement en leur disant :

— Mesdemoiselles, je suis persuadé que la France sera heureuse d’accueillir des jeunes filles aussi sérieuses, motivées et méritantes que vous. Nous souhaitons, vous ne l’ignorez point, développer autant que faire se peut la coopération entre nos deux pays. Je transmets vos dossiers à monsieur l’ambassadeur dès aujourd’hui. Je vous tiens au courant, sitôt que j’ai sa réponse. Mais soyez confiantes, parce que moi, voyez-vous, j’aurais plutôt tendance à l’être.

L’été passa que Yi-Ping, gonflée d’espoir, mit à profit pour perfectionner avec fébrilité son français, achetant des journaux comme le Monde et lisant quelques romans qu’elle parvint à se procurer à la bibliothèque de l’alliance française. Elle effectua même un remplacement de deux semaines d’une hôtesse d’accueil à l’usine de son père, tandis que Chan, de son côté, avec la même préoccupation, replongeait dans ses manuels d’Anglais, qui était la langue des affaires, même en France.

A la fin du mois de septembre, le jeune facteur du quartier, vêtu de son bel uniforme bleu impeccablement repassé, descendit de son vélo pour déposer la réponse du consulat dans la boite aux lettres de la famille Liang. Yi-Ping, fébrile, ouvrit la boite métallique verte, et elle en a extrait en tremblotant la courte lettre. Elle s’installa dans sa chambre, entourée de ses peluches, pour la lire. Oh Joie, Oh incommensurable bonheur ! La réponse, rédigée sur un élégant papier à en-tête qui émanait de l’ambassade de France, était positive ! De prime abord la jeune fille ne put en croire ses yeux, elle relut ainsi la lettre deux fois, puis quand elle eut enfin assimilé son contenu, réalisé et mesuré les conséquences qui allaient en découler, elle sauta de bonheur comme une sauterelle, comme un cabri, puis elle courut comme une folle pour embrasser son père, sa mère, elle prit son petit frère Xu sous les aisselles et elle le souleva à bout de bras vers le plafond en riant et en chantant ! Elle embrassa aussi ses voisins, ses amies, qui la virent avec étonnement débouler avec les larmes aux yeux, et même les nombreux commerçants du quartier qui la virent, eux, arriver en courant, le visage épanoui et enfiévré. On accordait à l’étudiante une petite bourse et un visa. Le cerveau en ébullition, elle se précipita chez Chan. Le cœur battant, elle gravit les escaliers quatre à quatre et elle sonna chez son amie.

Dès que la porte s’ouvrit, elle brandit l’enveloppe, avant même d’embrasser la jeune fille.

— C’est trop génial, c’est bon, regarde, mon amour, c’est OK pour moi, mais regarde !

Chan tomba dans ses bras et elle l’embrassa avec chaleur, tendresse, et exaltation, avant de lui dire :

— Pour moi aussi, pour moi aussi c’est bon ! J’ai aussi reçu le courrier ce matin.

Les jeunes filles restèrent longtemps à s’embrasser, fiévreusement enlacées, à se couvrir mutuellement de milliers d’affectueux baisers.

Leurs parents acceptèrent de faire ce qui fut pour eux un très gros sacrifice, qu’ils considérèrent en même temps être un investissement pour l’avenir, en leur achetant leurs billets d’avion.

Au début du mois d’Octobre, les deux amies tirèrent leurs lourdes valises jusqu’à la gare, où elles prirent le train régional afin de rejoindre Hong-Kong et son immense aéroport international. Elles furent fortement impressionnées en découvrant ces centaines de buildings tous plus hauts les uns que les autres et le vaste aéroport, qui était curieusement situé en plein centre de la ville. Là, elles embarquèrent à bord d’un Boeing d’Air China pour la plus grande aventure de leurs jeunes existences. Direction l’inconnu, le mirage entrevu quelques années auparavant. Première escale prévue pour entamer leur nouvelle vie : l’aéroport Roissy Charles de Gaulle.

Elles découvrirent Paris et ses merveilles avec un bonheur, une joie, et un enthousiasme délirant, qui fut soutenu par une immense émotion, même si elles se sentirent parfois un peu perdues dans la grande et trépidante capitale Européenne. Elles éprouvèrent cependant une immense et légitime fierté de s’en sortir si aisément. Contre toute attente, mais grâce quand même à leurs efforts et à leur persévérance, leur vieux rêve, qui leur avait si longtemps semblé si fou, s’était finalement concrétisé. Et elles foulaient enfin le sol Français ! Yi-Ping éprouvait un si grand bonheur de pouvoir poser ses pas dans ceux de Voltaire et Hugo. Elles avaient maintenant tant de choses nouvelles à découvrir et à apprendre. Elles savaient lire et parler le Français, ce qui était déjà un atout considérable. Elles purent ainsi se familiariser rapidement avec le métro, lire les cartes des modestes restaurants dans lesquels elles se réfugièrent les premiers jours et commander un jus de fruits ou un café dans les bars. Leur toute première visite fut naturellement pour le monument le plus célèbre, le seul qui soit universellement connu en Chine, la majestueuse et incontournable Tour Eiffel, puis elles poussèrent jusqu’à l’opéra, découvrirent le Sacré-Cœur et Montmartre, se perdirent dans les ruelles de la butte, tombèrent en arrêt devant les vignes et battirent enfin le pavé du Louvre, afin d’admirer paisiblement, sans se presser, la Joconde, la Victoire de Samothrace, la Vénus de Milo et les incomparables joyaux de la couronne de France.

Yi-Ping s’inscrivit aussitôt en Lettres Modernes à la Sorbonne, dont elle découvrit la sereine façade, celle de la chapelle Sainte-Ursule, avec une immense émotion, qui fut mêlée d’une insoupçonnable fierté de pouvoir se trouver là, juste en face d’elle !

Chan fut fidèle elle aussi à son grand projet, et elle réussit, après maintes péripéties, sautant avec légèreté de métro en train, de train en bus, de bus en taxi, à obtenir son inscription à l’ESC de Rennes. Cette grande école était mondialement réputée pour accueillir de nombreux étudiants étrangers, elle ne serait donc pas vraiment un cas isolé, et surtout, elle était réputée pour son enseignement de grande qualité dont l’objectif était de former des managers internationaux compétents et efficaces. Ainsi qu’elle l’avait anticipé, les cours seraient pour l’essentiel dispensés en anglais.

3

Yi-Ping et Chan ont grandi dans les petites maisons du centre de Canton, pas dans la misère, mais pas dans l’opulence non plus. C’étaient de modestes constructions économiques constituées de quelques pièces uniformément enduites d’un mortier gris tristounet, organisées autour d’une petite cour, dans un angle de laquelle se trouvaient des toilettes rudimentaires, faites d’un trou dans le ciment, d’un robinet et d’un bout de tuyau en plastique jaune. Elles étaient alors inséparables. Petites filles du delta de la rivière des perles, elles vivaient dans ces vieilles maisons populaires alignées sans fantaisie mais qui se trouvaient être, par bonheur, proches du grand parc Yuexiu où, les jours de forte chaleur, elles aimaient aller gambader et jouer les naïades, joyeuses et un tantinet écervelées en agitant leurs petits petons dans l’eau fraîche et claire de la fontaine des chèvres. Le parc aux vertes collines, où le tout Canton venait se promener et se délasser pendant les jours fériés abritait aussi, outre la célèbre tour Zhenhai, une élégante pagode de cinq étages en bois rouge, un minuscule zoo.

La petite fille qu’elle était alors était toujours impressionnée par les énormes éléphants et par l’immense cou des girafes. Elle s’amusait aussi beaucoup à observer les jeux amusants des facétieux petits singes gris. Non loin de chez elle se trouvait aussi le marché King Ping, le grand marché du centre, un lieu où l’on pouvait facilement se perdre en arpentant ses nombreuses ruelles qui sinuaient entre les différents bâtiments dans lesquels se lovaient les étals les plus variés.

« Tout ce qui a quatre pattes et n’est pas une chaise, deux ailes mais n’est pas un avion, ou, qui nage et n’est pas un sous-marin, les Cantonais le mangent ! »

Ce vieux dicton né à une époque de grande disette trouvait une magnifique illustration dans les allées noires de monde du marché.

Yi-Ping y accompagnait souvent sa mère qui allait y acheter des fruits et des légumes frais, mais aussi des épices pour parfumer la délicieuse cuisine cantonaise, ainsi que les scorpions pour soigner l’arthrite de son père. Les petites bêtes se débattaient dans de grandes bassines en plastique orange dans lesquelles les ménagères venaient les cueillir du bout de leurs baguettes. Elles leur examinaient avec le plus grand soin le ventre afin de s’assurer qu’ils correspondaient bien à la prescription du médecin car, mâle ou femelle, cela avait son importance. Elle se souvenait aussi des bottes de mille-pattes géants séchés, des blattes tout aussi gigantesques, du boucher au visage rougeaud et souriant qui vendait de la viande de chien et de chat, et surtout des adorables tortues d’eau qui nageaient en agitant avec impétuosité leurs petites pattes. Elle aurait bien aimé en ramener une à la maison, mais «On ne joue pas avec la nourriture, ma chérie, je te l’ai déjà dit mille fois ! », lui avait asséné sa mère avec fermeté, tout en lui faisant les gros yeux.

Elle aimait beaucoup moins les latrines, qui étaient abominablement sales et malodorantes. Cette acceptation tacite des toilettes puantes était une des pires calamités sociales du pays. Une étrange aberration au sein de cette nation pourtant si raffinée par ailleurs.

L’année de ses douze ans, elle avait pris dix bons centimètres et son visage poupin, mangé par les grands yeux verts qu’elle avait hérités de sa mère, s’était considérablement affiné.

Ses petits copains, avec qui elle aimait tant jouer dans les ruelles du quartier, au ballon, aux billes ou aux osselets, aux gardes rouges et aux voleurs, la regardaient depuis quelques temps d’une façon étrange. C’était un peu comme si elle n’était plus vraiment elle-même, mais une autre fille qu’ils découvraient seulement maintenant. Elle ne se voyait pas changer aux yeux de ses copains, mais il est vrai qu’elle passait progressivement du statut de fillette à celui de jeune fille, et cette grande métamorphose était pour le moins troublante à leurs yeux. Ils s’asseyaient à côté d’elle sur les bancs du square et leurs mains se baladaient partout pour explorer son corps toujours frêle, au point que son père l’avait surnommée « la crevette », et s’attardaient en particulier sur ses mignons petits seins, qui commençaient à peine à bourgeonner. Ce curieux phénomène était un perpétuel sujet d’étonnement pour les petits garçons.

Puis un jour elle eut ses règles. Elle prenait tranquillement sa douche quand un mince filet de sang avait coulé à l’intérieur de sa cuisse.

Elle n’avait pas eu vraiment peur, pressentant que c’était un phénomène explicable, mais elle était quand même allée trouver sa mère en pleurant afin de lui manifester son inquiétude. Celle-ci l’avait prise tendrement dans ses bras et aussitôt rassurée en lui disant, avec la plus grande simplicité, une attitude qui est si bien ancrée dans le cœur des Chinois :

«  Ce n’est rien, ma pauvre enfant, ce n’est vraiment rien du tout, je t’assure, calme-toi : en fait, c’est tout à fait normal ! C’est tout simplement parce que tu es en train de devenir une femme. Car bientôt tu ne seras plus une petite fille, ma belle chérie! » Tout s’éclaira alors pour elle. Ce jour-là fut un véritable bouleversement dans sa vie. Elle comprenait enfin les raisons du changement d’attitude des garçons envers elle. Femme ! Qu’est-ce que cette annonce étonnante pouvait bien signifier ? Est-ce qu’elle allait avoir bientôt un bébé ?

Elle aimait beaucoup les bébés et en avoir un ne l’aurait bien sûr pas dérangée. Elle avait aimé s’occuper de Xu, son adorable petit frère, pour qui elle avait été une sorte de seconde maman, attentive et aimante, douce et sévère à la fois. Elle adorait surtout le faire manger et jouer avec lui . C’est aussi elle qui avait pris le temps de guider ses premiers pas dans le difficile apprentissage de la lecture des idéogrammes.

Elle parla de son questionnement à ses copines plus âgées, qui étaient sa seule source d’information dans cette Chine pudibonde où l’on n’avait pas encore inventé les cours d’éducation sexuelle.

Sa cousine, qui venait d’avoir ses seize ans, lui dit de ne surtout pas s’inquiéter, parce que pour avoir un bébé, il fallait d’abord faire l’amour, au moins une fois !

Quelle drôle d’expression, avait-elle pensé. L’amour n’est-il pas un sentiment ?

Elle aimait ses parents, elle aimait son petit frère Xu, elle aimait l’école.

Alors, comment diable cela pouvait-il se faire ?

Là encore ce fut son inséparable amie Chan qui vint à son secours, par une chaude après-midi d’été pendant laquelle elles bavardaient paisiblement dans sa chambre, refaisant inlassablement le monde, comme tous les adolescents de la planète. La grand-mère de son amie s’était montrée bavarde quand elle lui avait posé cette délicate question et sa mère avait finalement consenti, après mille atermoiements, à confirmer ses dires.

Elle avait désigné de sa main le bas du ventre de sa copine.

«  C’est par ici que ça va se passer, ma chérie, ici, dans ta foufoune ! Ton mari mettra son zizi là-dedans, et une petite graine en sortira et, et…la petite graine grandira, et elle grandira jusqu’à ce qu’elle devienne un bébé.

— Ce serait un peu comme quand on plante un haricot, alors?

— C’est exactement ça. Et au bout de neuf mois, le bébé sortira, et il sortira par là aussi, figure-toi, il ne sortira pas d’un chou et encore moins d’une rose, comme on te l’a certainement raconté, mais bien de ta petite rose à toi, de ta chattounette !

— Ah ! Et tu es sûre de ça ?

— Tout à fait sûre.

— Parce que j’ai vu le zizi de Xu. Il est tout petit et tout mou. Je ne vois vraiment pas comment il pourrait rentrer là dedans.

— Ah Ah Ah ! C’est parce que c’est encore un bébé, ton frère. Quand tu as eu tes règles, ta mère t’a bien dit que tu étais devenue une femme, ce jour-là ?

— Oui, mais une petite, quand même.

— Pour les garçons, tu vois, c’est pareil. Eux ils ont la puberté, et c’est là qu’ils deviennent des hommes. Les poils leur poussent de partout, leur voix devient plus grave, et dans le même temps leur zizi grossit et devient dur, dur comme un gros bâton, m’a dit nainai1.

— Comme celui des chiens qui se courent après dans la rue, alors ?

— Exactement comme ça, tu as tout compris ! »

Yi-Ping n’était pas pressée qu’on lui mette un zizi dans le ventre, aussi à partir de ce jour elle essaya de fuir la compagnie des garçons. Ce qui, d’une façon tout à fait paradoxale, sembla les attirer plus que jamais.

Comme ils ne partaient jamais en week-end, et encore moins en vacances, elle avait énormément de temps libre.

Son caractère volontaire et combatif l’avait tout naturellement orientée vers la pratique des arts martiaux, afin de s’occuper le plus intelligemment possible, en plus de la lecture, sa fidèle et généreuse compagne, son infatigable pourvoyeuse de rêves des longues soirées solitaires passées dans son petit lit, dans sa minuscule chambrette un peu humide.

Elle avait essayé plusieurs disciplines, du judo à l’aïkido, en passant par le karaté, avant de se fixer sur le merveilleux et spectaculaire art du sabre, le kendo.

Elle était ainsi devenue assidue aux cours dispensés par maître Hoang Nam, en son petit dojo du centre ville, situé au fin fond dune étroite impasse que le soleil avait bien du mal à baigner de ses rayons, qui se faisaient en ce modeste lieu moins généreux que sur la vaste place du marché, de sorte que les vieilles dames, assises sur leurs chaises en paille ou en plastique sur le pas de leur pour bavarder et tricoter, éprouvaient bien des difficultés à y réchauffer leurs os de vénérables ancêtres.

Autour des deux adolescentes, la grande ville, qui était peuplée à cette époque de seulement huit millions d’habitants, étendait ses tentacules à partir des artères qui naissaient au centre de l’agglomération afin de s’en aller desservir les nombreuses petites villes de ce delta très peuplé. C’étaient des routes défoncées par les innombrables et profonds nids de poules, empruntées par de rares voitures et surtout par des milliers de vélos. Son père, comme tous les ouvriers, utilisait ce moyen de locomotion pour se rendre chaque jour à son travail.

Il avait fabriqué une petite remorque bâchée dans laquelle il installait sa fille pour aller faire les courses dans les magasins du quartier. Il n’y avait pas encore de supermarché dans le pays et tous les achats se faisaient dans un périmètre de deux kilomètres autour de la maison.

Depuis qu’elles étaient en France, Yi-Ping et Chan ne se voyaient pas beaucoup, tellement elles étaient accaparées par leurs études, mais elles se téléphonaient souvent, pour se tenir informées de l’évolution de leurs parcours universitaires et parler longuement de leurs vies sentimentales, un sujet qui était toujours passionnant et riche de rebondissements pour ces jeunes filles dynamiques, enthousiastes et heureuses de vivre.

Yi-Ping s’avéra être une étudiante motivée, sérieuse, et par conséquent brillante, tandis que Chan ne se débrouillait pas trop mal, elle non plus. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le commerce international et se voyait déjà parcourir le monde pour présenter les produits qu’on lui donnerait l’occasion de vendre. Des voitures, des avions, des bateaux, du cacao, du thé ou du riz, elle n’avait pas de préférence.

Dans le courant de l’été 1993, les deux amies décidèrent de se retrouver au monastère tibétain situé près de Lisieux, pour une escapade de trois jours qui serait l’occasion de se voir et de se raconter leurs vies dans les moindres détails.

Yi-Ping prit un train jusqu’à Lisieux puis un bus qui la déposa devant le Vajradhara-Ling.

Le centre, lui avait dit Chan, faisait partie de l’école kagyupa du bouddhisme tibétain. Ce nom pouvait se traduire par « transmission orale »

De nombreux grands maîtres y étaient régulièrement conviés pour y faire des causeries, y donner des conférences ou tout simplement participer à des cérémonies.

Elles arrivèrent le vendredi soir et elles s’installèrent à la petite hôtellerie, dans une chambre à deux lits.

En soirée, un repas végétarien, parfumé et soigné, fut servi, dans la bonne humeur générale, aux participants. Une délicieuse salade de carottes à la marocaine en entrée et de moelleuses bouchées courgette-féta pour le plat principal firent le bonheur de leurs papilles, tandis que le délicieux crumble aux pommes qui fut servi pour le dessert emporta définitivement leur adhésion, en leur rappelant que l’on pouvait bien manger, tout en mangeant végétarien.

Le centre était situé dans une vaste demeure du 19ème siècle, don d’un adepte entrepreneur. Il était entouré d’un magnifique parc dédié au Bouddha.

Des moines vêtus de leurs robes rouges y déambulaient tout en devisant. Ils étaient accompagnés par des étudiants vêtus quant à eux de leur robe jaune safran.

Elles firent une longue halte afin d’admirer le majestueux stupa coloré et elles en firent plusieurs fois le tour, en marchant dans le sens des aiguilles d’une montre, comme il se devait. Elles firent tourner le grand moulin à prières qui contenait cent mille feuillets imprimés de mantras consacrés à Dorjé Sempa, le Bouddha de la purification. « De la main droite, avait conseillé Chan, et dans le sens des aiguilles d’une montre, s’il te plaît, afin que les mantras soient lus dans le bon sens, c’est à dire celui dans lequel ils ont été rédigés par le moine. »

Le week-end était consacré à un Nyoung-Né.

Yi-Ping n’avait jamais entendu parler de cette cérémonie, mais Chan, très pratiquante, tenait absolument à y participer, alors elles s’étaient inscrites toutes les deux.

Le Nyoung-Né, lui expliqua Chan, est une pratique de contemplation et de jeûne qui intègre tous les enseignements du Bouddha, de l’observance des vœux de conduite éthique jusqu’à l’entraînement à l’amour et à la compassion.
La première journée fut consacrée à de classiques exercices de yoga, de concentration et de méditation. Elles enchaînèrent plusieurs postures qu’elles durent tenir le plus longtemps possible, pratiquèrent la concentration avec support ainsi que l’exercice préféré de Yi-Ping, la respiration alternée, à travers la merveilleuse et efficace pratique du pranayama, qui consistait à réaliser le contrôle du souffle, dans le but d’atteindre des états modifiés de conscience, c’était une drogue très douce donc, mais qui était sans le moindre danger. Elles assistèrent aussi à plusieurs conférences, qui furent données par des grands maîtres qui avaient fait le déplacement à cette occasion. Le lendemain était consacré à un jeûne complet, y compris de boissons. Il était dit que cette pratique était un moyen de purification extrêmement puissant, et qu’en l’accomplissant correctement, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, on était assuré de ne pas avoir à renaître dans les états d’existences inférieurs et de progresser rapidement sur le chemin de l’Éveil.

Et, pour couronner le tout, c’était jour de pleine lune !

Comme chaque année, la congrégation de Vajradhara-Ling organisait à cette occasion la cérémonie des lampes, qui étaient allumées avec des souhaits particuliers.

Cette année, le Nyoung-Né et la cérémonie des lampes avaient donc été couplés.

Les participants avaient la possibilité de souscrire une ou plusieurs lampes pour le bienfait d’êtres chers confrontés à des souffrances, ou pour des causes importantes.

— Je vais en allumer une pour demander l’instauration d’une véritable démocratie dans notre pays, dit Yi-Ping.

— C’est une cause honorable, ma chérie, mais moi je crois que je vais me montrer un peu plus égoïste.

Yi-Ping la regarda avec un intérêt renouvelé.

— Cela m’étonne beaucoup, ça, venant de toi.

— Oui, parce que je ne t’en ai jamais parlé, Yi-Ping, mais j’ai un vrai problème, figure-toi, un problème sérieux même, depuis quelques temps.

La jeune fille, intriguée, se montra plus attentive encore aux propos de son amie.

— Quel genre de problème ?

— Je t’ai dit que depuis deux ans, je vis avec un garçon, Jean-Pierre.

— Oui, bien sûr, tu m’as suffisamment parlé de lui, un garçon charmant, d’après ce que tu m’en as dit.

— Oui, il est adorable, et surtout très amoureux de moi. Je l’adore et il me le rend bien. De plus, j’apprécie beaucoup ses parents, et je pense qu’eux aussi ils m’aiment bien.

Yi-Ping soupira

— Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, alors, si je comprends bien !

— Oui, on peut dire ça, sauf que depuis deux ans, comme je me sens vraiment bien avec lui, et que je pense que nous deux c’est pour la vie, je ne crains pas d’être enceinte, et bien sûr je ne prends plus la pilule.

L’attention de Yi-Ping redoubla. Et elle suspendit aussitôt sa respiration.

— Et tu es enceinte, c’est ça ?

— Et, rien, tu parles ! Pas le moindre début de grossesse.

— Vous faites l’amour souvent ?

— Quasiment tous les jours. Je t’ai dit qu’il est très amoureux, et comme je le suis aussi, alors, on baise comme des bêtes, forcément, tu le comprends bien, n’est-ce pas ?

— Il faudrait que Jean-Pierre fasse un spermogramme, à mon avis.

— Il en a fait un. Il est magnifique ! Il pourrait engrosser la terre entière, s’il le voulait.

— Alors ?

— Alors, je me suis décidée à consulter un gynéco, naturellement.

— Tu as rudement bien fait, mon amour, du moins si vous souhaitez avoir un bébé.

— Nous le souhaitons, bien sûr, alors figure-toi que le problème vient de moi.

— Pas possible ! Mais ça doit se soigner. Il y a des traitements, de nos jours, pour les problèmes ovariens.

– C’est là que réside toute la difficulté, parce que ce n’est pas un problème ovarien. J’ai ainsi appris que je souffre d’une endométriose, tu te rends compte ?

Le visage de Yi-Ping se teinta d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à dissimuler.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une saloperie !

— Merde. Et, c’est grave ?

— Non. Je n’en mourrai pas, rassure-toi.

— Explique-moi, veux-tu ?

— C’est un état dans lequel du tissu utérin se développe en dehors de l’utérus. Les lésions peuvent bloquer les trompes de Fallope, ou gêner l’ovulation. C’est ça, mon problème, car 70% des femmes qui souffrent d’endométriose sont infertiles !

— Et je suppose que c’est irréversible ?

— D’après les spécialistes, peut-être bien que oui, et peut-être bien que non. Ils ne savent pas trop, en fait.

— Si tu ne peux pas avoir d’enfants, tu pourrais peut-être en adopter un, tu penses que Jean-Pierre serait d’accord ?

— Je le pense, oui.

Après avoir longtemps bavardé dans la fraîcheur de la nuit qui descendait, elles allumèrent leurs lampes. .
C’étaient des lampes à beurre traditionnelles qui avaient été préparées par Lama Gyourmé et Lama Péma.
Elles réglèrent le prix demandé. Les fonds ainsi récoltés permettraient de financer les travaux de construction du futur temple pour la Paix, un monument dont la terre semblait avoir réellement besoin. Rien que ce qui était en train de se passer au Rwanda justifiait déjà son élévation.

Yi-Ping rentra chez elle satisfaite de son week-end tout en pensant, avec une pointe d’amertume dans le cœur, qu’elles ne seraient certainement pas responsables de la surpopulation de la planète.

Car, entre les problèmes de Chan et le refus insistant d’Yves de mettre au monde un enfant, il n’y avait aucun risque !

*****

Bien sûr ! C’est le plus simple, le plus évident, le plus rapide, et de loin ! Paul fit un bond et il s’adressa d’un air décidé, d’une voix qu’il voulut la plus claire et concise possible, à son interlocuteur, qui s’apprêtait déjà à s’occuper de quelqu’un d’autre, tellement les gens qui attendaient leur tour étaient nombreux à se bousculer :

— Monsieur, s’il vous plaît. Est-ce que vous pourriez me trouver un numéro de téléphone, à Canton ?

Sa question, simple et claire, fit mouche immédiatement.

— Oh oui, bien sûr, ça c’est très facile. Nous avoir ici tous les annuaires du pays. Vous… lire chinois ?

— Hélas non.

L’homme se montra aimable et même un peu plus, car il devint franchement coopératif.

— Pas être grave, alors nous allons chercher…pour vous.

— Tockheim. C’est une entreprise française, à Canton. Il écrivit le nom sur un morceau de papier qu’il tendit à son interlocuteur.

Le petit homme s’en saisit et disparut d’un pas rapide au bout d’un long couloir.

Un quart d’heure plus tard il réapparaissait avec un gros annuaire sous le bras.

Il s’assit, appela une de ses jeunes collègues et parlementa un petit moment avec elle. Toujours en Chinois.

La jeune fille fit signe à Paul de la suivre avec un charmant sourire. Dieu, comme ces Chinoises pouvaient être gracieuses !

Il pensa qu’il avait dû s’adresser à un personnage d’un rang trop important pour exécuter ce genre de travail, et qu’il l’avait délégué à ce qui lui sembla être une stagiaire.

Elle le planta devant un comptoir en bois vernis et elle passa derrière à petits pas rapides.

Paul sourit intérieurement. C’était chaque chose à sa place et chacun à la sienne, dans ce pays ! La discipline, cette haute valeur nationale, y avait été élevée au rang prestigieux d’une philosophie, elle était devenue une sorte de Confucianisme moderne.

La jeune fille revint se placer en face de lui et elle feuilleta d’une façon méticuleuse le gros annuaire.

Au bout d’un bref instant, elle fixa son regard sur une page et elle posa son doigt sur une ligne. Elle attrapa un post-it et sortit un crayon bien taillé d’un pot.

Elle griffonna une série de dix chiffres et elle tendit le petit carré de papier jaune à Paul.

— Voilà, monsieur. N’oubliez pas de faire le 86, c’est l’indicatif, lui précisa-t-elle, et ensuite vous composerez ce numéro.

Paul lui sourit et la remercia avec chaleur.

Le lendemain en fin de matinée il s’enferma dans son bureau afin d’être tranquille et s’empara de son téléphone. Il devait être entre 17 et 18 heures à Canton, là-bas, à l’autre bout du monde.

Il composa le numéro et obtint rapidement la communication, qui s’avérera être d’une qualité surprenante.

Naturellement, comme il fallait s’y attendre, son interlocuteur s’exprima en Chinois.

— Bonjour monsieur. Français, je suis français. I am french, insista-t-il.

— Bonjour, monsieur. Je.attendez, je, passer vous quelqu’un, je, pas parler bien Français…

On lui passa une musique d’attente qui lui rappela un peu la musique d’ambiance sirupeuse des restaurants chinois.

Enfin une voix féminine, claire et chaleureuse, se fit entendre : « Tockheim Guangdong, Meï-Li à votre service, que puis-je faire pour vous, monsieur ?

— Je m’appelle Paul De Kerjean et je vous appelle de Paris. Je souhaiterais parler à monsieur Liang.

— Monsieur Liang, très bien, oui, mais lequel, Dong Liang ou Feng Liang ?

— Le père de Yi-Ping.

— Pourriez-vous me préciser qui est Yi-Ping, monsieur De Kerjean ?

— C’est mon employée. Son père est contremaître chez vous, il me semble.

— Ah ! C’est Feng Liang, alors, parce que monsieur Dong Liang est notre comptable.

— Ah non alors. C’est bien à Feng que je souhaiterais parler.

— Ne quittez pas, monsieur, je l’appelle tout de suite. »

La voix de son interlocutrice, amplifiée, retentit alors dans un haut parleur. Il entendit une phrase prononcée en Chinois dans laquelle il distingua nettement le nom de Feng Liang.

Il n’avait plus qu’à attendre. On lui passa une autre petite musique d’attente.

Feng Liang était dans le fond de son atelier. Revêtu d’une longue blouse grise, ses petites lunettes rondes posées en équilibre sur le bout de son nez, il mettait la dernière main aux délicats réglages d’une pompe à essence destinée à une station autoroutière du Brésil, qu’ils s’apprêtaient à expédier. En entendant son nom, il tendit l’oreille, regarda la pendule murale, posa ses outils, ses appareils de mesures et se dirigea d’un pas tranquille vers le bureau.

Vingt minutes s’écoulèrent. Paul, de plus en plus nerveux, mâchonnait avec impatience l’extrémité de son stylo, qui enregistrait de façon mécanique les empreintes de toutes ses dents.

Enfin, il entendit une voix d’homme, qui lui dit : «  Wo she Feng Liang. Ni hâo.

— Bonjour monsieur Liang. Je suis Paul De Kerjean. L’employeur de votre fille, Yi-Ping. Parlez-vous français ?

— Oooh, oui, et non, juste un petit peu. Ni She…..pardon, vous être patron Yi-Ping ? À Paris, c’est ça ? »

L’homme sembla être plutôt surpris.

— Oui, monsieur Liang. Je voulais simplement savoir si votre fille est chez vous en ce moment.

— Oh non. Elle être à Doha, au Qatar. Elle a téléphoné il y a quelques jours, de là-bas.

— Elle n’est plus au Qatar, monsieur Liang, et le problème c’est que je ne sais pas où elle est, en fait je la cherche, et c’est pour ça que je vous appelle.

— Vous appeler Yves, être fiancé Yi-Ping.

— Yves ne sait pas où elle est, lui non plus. En fait je voulais m’assurer qu’elle n’était pas chez vous, en Chine.

— Non, elle pas être ici, non ! Elle venue avec Yves, une fois seulement, depuis qu’elle partie en France.

— Quand ?

— Ça faire un an. Vous pas savoir où elle être ?

— Non.

— Oh ça pas être possible ! »

La voix de l’homme s’étrangla, elle se fit même chevrotante pour dire : «  Oh elle partie, disparue, alors…. »

Feng Liang laissa s’exprimer sa profonde angoisse.

– Ooooh, ça être vraiment inquiétant, depuis quand ma fille disparue ?

— Depuis trois jours, ou peut-être quatre.

— Malheur sûrement arrivé à ma fille, vous pensez pas, sinon elle pas partir comme ça, surtout sans prévenir, pas elle, ça. Beaucoup attentats à Paris, en ce moment, elle peut-être prise dedans, vous être renseigné ?

— Non, rassurez-vous, elle était toujours à Doha quand il y a eu cet attentat dans le RER.

— Vous avoir avertir police ?

— Oui, monsieur Liang. Mais ne vous inquiétez pas, je suis persuadé que nous allons la retrouver très vite. Je m’en charge personnellement, et soyez certain je fais tout ce qu’il faut pour ça, c’est ma principale préoccupation, en ce moment. »

Il n’avait certes pas beaucoup progressé, mais au moins il était sûr d’une chose, elle n’était pas en Chine. C’est à l’occasion d’un beau voyage dans ce pays qu’il l’avait connue, l’année précédente. Toutes sortes de souvenirs heureux vinrent aussitôt l’assaillir.


 

4

La première image qui lui vint à l’esprit fut celle de l’étonnement qu’il avait ressenti lorsqu’il les avait aperçus, alors qu’ils s’agitaient avec frénésie dans leurs cages. Elles étaient suspendues à l’épais pilier de bois, qui était peint de rouge et de jaune, qui était situé juste à gauche de la porte d’entrée de l’établissement. Les deux putois s’y démenaient avec une folle impétuosité. Se sentant pris au piège, ils devaient manifester de quelconques revendications territoriales, car ils émettaient des sifflements aigus qui agaçaient les tympans les plus sensibles. Ce que semblaient toutefois ignorer ces animaux, c’est que leur agitation était vaine, car leur avenir était de bien courte durée. Il se résumait à finir, après avoir été longuement mastiqués, dans le courant de la soirée, dans l’estomac de l’un ou l’autre de ces gastronomes Chinois qui appréciaient au plus haut point leur chair à la saveur incomparable et au fumet si agréablement relevé. D’autres animaux vivants, qui attendaient eux aussi leur heure, étaient proposés à la clientèle de ce grand restaurant de Shanghai. Il y avait là des gros serpents, d’un beau noir luisant, qui se prélassaient avec indolence dans leur vivarium, des bêtes dont le prix aux cent grammes était affiché à 200 yuans, tandis que d’’autres, verts ou jaunes, plus petits, étaient aussi moins chers. On y rencontrait également des tortues, plus ou moins grosses, de terre et d’eau, ainsi, bien entendu, que les inévitables chiens jaunes, qui étaient bien gras, de même que les adorables petits chats, qui faisaient saliver les habitués.

Il se souvint que Yi-Ping leur avait expliqué que, en Chine, la viande du chien était réputée pour avoir des propriétés énergisantes. C’était du feu dont se nourrissaient ceux qui avaient l’impression de ressentir quelques faiblesses, durables et inexplicables, au travail ou encore au lit, quand venait l’heure d’honorer leurs épouses. La viande du chat, au contraire, était recommandée par la médecine traditionnelle, aux dames qui se sentaient exagérément nerveuses à certaines périodes de l’année, pour ses vertus émollientes.

Yi-Ping s’était approchée de son petit groupe et avait lancé, tout en leur jetant un regard qui se voulait apaisant.

— Ne vous inquiétez pas pour savoir ce que vous allez manger, les garçons, parce que j’ai eu pitié de vous, et je me suis occupée de tout. Je suis allée au plus simple, et j’ai commandé des pâtes aux fruits de mer pour tout le monde.

Paul l’avait alors regardée avec un petit sourire narquois.

— Ils sont vivants, les fruits de mer ? Avait-il demandé, se faisant taquin.

— Pour l’instant, oui, ils sont vivants, mais ne vous inquiétez pas, ils seront cuits et bien cuits quand vous les mangerez.

Dans un angle de la grande salle, un imposant cuisinier en bras de chemise s’affairait en effet à confectionner, avec des gestes précis et professionnels, les pâtes fraîches, qu’il étirait avec soin entre ses doigts écartés, avant de les plonger dans une grande marmite d’eau bouillante salée dans laquelle flottaient des herbes parfumées ainsi que d’odorantes épices.

— Vous mangerez mieux demain soir à Pékin, leur dit-elle en esquissant le charmant sourire dont elle était coutumière, puisque j’aurai le plaisir de vous emmener dans le plus célèbre restaurant de canard laqué de la ville.

Paul De Kerjean et ses amis n’étaient pas mécontents d’avoir choisi la Chine pour ces vacances du printemps 1994. Cette destination était certes moins ludique que leurs traditionnelles escapades en Thaïlande, mais se révéla bien plus enrichissante. Ils étaient arrivés à Pékin la veille et ils avaient déjà visité la cité interdite, dont la construction avait été ordonnée au quinzième siècle par Yongle, le troisième empereur de la dynastie Ming.

Les majestueux bâtiments de cette cité, dont l’accès avait longtemps été interdit au commun des mortels, qui comptent 8704 pièces, et elles abritent aujourd’hui un très riche musée. Elles couvrent un quadrilatère de 72 hectares, dont 50 sont consacrés à de délicats jardins, qui sont entretenus avec amour et professionnalisme.

Ils s’étaient surtout attardés dans la cour intérieure, celle qui formait la partie privée, et qui servait aussi bien de cabinet de travail à l’Empereur que d’appartements à la famille impériale et aux concubines. Elle comprenait, pour l’essentiel, le pavillon de la Pureté Céleste, le pavillon de l’Union et le pavillon de la Tranquillité Terrestre. Ils étaient entourés par les  six pavillons de l’Est et les six pavillons de l’Ouest.

Un minibus les avait ensuite conduits au Temple du ciel.

A leur grande surprise, alors qu’ils s’attendaient à voir un beau bâtiment, le Temple du ciel s’avéra être en réalité ‘un important complexe architectural, qui était situé au cœur de la ville. Ils remontèrent les 1700 mètres de l’allée centrale, le long de laquelle s’égrenaient les temples, devant lesquels ils s’étaient arrêtés quelques instants afin de les détailler tout en écoutant les explications du guide. Ils n’étaient pas livrés à eux-mêmes, car dans chaque lieu qu’ils visitaient un guide était là pour leur fournir toutes les explications utiles, tandis qu’un jeune cameraman filmait à la fois les lieux et le groupe, certainement dans l’optique de leur vendre la cassette souvenir de leur séjour au moment de leur départ.

Ils purent ainsi admirer la Salle des prières pour la récolte, un pavillon en forme de rotonde, et la Demeure du seigneur du Ciel, un autre pavillon en forme de rotonde, mais construit sur un tertre de marbre.

Ils marquèrent enfin un arrêt devant L’Autel du Ciel, qui ressemblait à la terrasse de la Salle des prières pour la récolte, mais sans le bâtiment en rotonde.

L’architecture des différents bâtiments orientés Nord/Sud reprenait la thématique du ciel et de la terre.

Les enceintes carrées avec des tuiles de couleur verte symbolisaient la terre, tandis que les bâtiments ronds, avec leurs tuiles de couleur bleue, symbolisaient le ciel.

Aujourd’hui, le programme prévoyait une excursion à Shanghai, la capitale économique du pays. Ils avaient commencé par parcourir le romantique Bund, où ils avaient pu déguster, à midi, d’appétissants oiseaux grillés au barbecue. Il s’agissait sans doute de cailles, mais on ne pouvait pas en être tout à fait sûrs, dans ce pays où tout ce qui courait, nageait ou volait était susceptible de finir à la casserole.

Le Bund était aussi nommé la berge des étrangers. C’était un des plus grands boulevards de la ville. Il était jalonné de somptueux édifices de style européen, vestiges de l’époque coloniale, de banques ou de compagnies de commerce des années trente. Il se trouvait sur la rive ouest de la rivière Suzhou, face au nouveau et spectaculaire quartier financier de Lujiazui, dont les gratte-ciels s’érigeaient en impassibles témoins de la toute nouvelle et arrogante prospérité chinoise.

Dans le courant de l’après midi ils étaient allés admirer la grande pagode. C’était un lieu hautement symbolique de la ville. D’une hauteur de quarante mètres, elle avait été construite en briques, avec des escaliers en bois. De couleur rouge, elle disposait de sept étages, et elle ressemblait à une de ces délicates pagodes de l’ère des Song. La cage tubulaire en briques aurait été construite, d’après ce que leur dit le guide, en 977.

Ils étaient ensuite allés se perdre dans le labyrinthe des mystérieux jardins du Mandarin Yu, qui était le plus beau jardin chinois traditionnel de la ville, et dont la vocation était de représenter le monde en miniature, avec ses rivières, ses montagnes et ses villages. Ils n’y rencontrèrent jamais de formes géométriques. Ici tout était rond et symbolisait le ciel. Les sentiers formaient un labyrinthe, les portes étaient circulaires. Les monticules de terre engazonnée représentaient des collines, les petits ruisseaux étaient des rivières, et il y avait même un étang qui représentait la mer, dans lequel se prélassaient de magnifiques carpes koï rouges jaunes et noires, qui étaient autant d’indolents symboles d’amour, mais aussi de virilité.

Le lendemain ils devaient faire une excursion très attendue à la Grande Muraille, le monument le plus célèbre du pays, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il s’agit en fait, leur expliqua Yi-Ping, d’un vaste ensemble de fortifications militaires, qui furent construites, détruites et reconstruites en plusieurs fois et en plusieurs endroits entre le troisième siècle avant J-C. et le dix-huitième siècle, dans le but de marquer et défendre la frontière Nord de la Chine. C’est la structure architecturale la plus importante jamais construite par l’Homme, à la fois en longueur, en surface et en masse. La seule qui soit visible depuis la lune.

Se déplaçant en avion, ils s’enfonceraient ensuite plus avant dans le pays. Ce furent de bien belles vacances en vérité, aussi agréables et enrichissantes que dépaysantes, et ils se félicitèrent tous les jours d’avoir opté pour ce choix judicieux.

Depuis 1991, l’année du décès tragique de son associée Brigitte Beghim2, Paul De Kerjean était le président de la SAS 2IDS. C’était une société de services informatiques parisienne qui offrait des prestations dans les environnements techniques des systèmes Client-serveur et du Minitel.

Avec son petit groupe d’amis d’Issy les Moulineaux, ils pensaient avoir épuisé les charmes de la Thaïlande pour leurs vacances. Les montagnes de Chiang Maï, les salons de massage et leurs belles hôtesses si peu farouches ne les faisaient plus rêver, non plus que la délicieuse île de Koh Sak, dont ils avaient pourtant su apprécier l’incroyable tranquillité, le soir, à la nuit tombée, alors qu’ils étaient les seuls occupants des lieux et qu’ils dégustaient des gambas grillées et des crabes sur la terrasse en bois de leur petit hôtel en compagnie de leurs charmantes amies Thaïes, qui se faisaient un plaisir, tout en papotant et en les taquinant, de décortiquer pour eux les crustacés, pour ensuite leur faire sucer, avec d’évidentes arrière- pensées érotiques, leurs doigts ainsi parfumés.

Lorsqu’ il avait été question de changer de lieu de villégiature, Ben, le patron de l’auto-école locale, avait évoqué Singapour, qui représentait pour lui un must incontournable, mais, depuis longtemps, Paul, qui avait fait des études de géographie, et qui pratiquait avec assiduité le yoga depuis des années, rêvait de découvrir la Chine, dont il appréciait la culture millénaire et la civilisation raffinée. Il proposa cette destination à ses amis, qui se rangèrent assez rapidement derrière son avis. Ils étaient d’accord avec lui et ils pensèrent qu’un voyage un peu plus culturel ne pourrait pour une fois ne leur faire aucun mal ! On ne pouvait quand même pas passer toutes ses vacances à se vautrer sous les corps nus, même s’ils étaient aussi charmants que follement émoustillants, des mignonnes petites masseuses Thaïes.

Ils n’avaient aucun contact sur place, contrairement à la Thaïlande, où ils avaient des amis, propriétaires d’une petite agence de voyages réceptive, qu’ils avaient rencontrés à Paris alors qu’ils s’y trouvaient eux-mêmes en vacances. Ils décidèrent donc de s’adresser à la Maison de la Chine pour l‘organisation de leur séjour. Ils demandèrent qu’un accompagnateur bilingue soit compris dans la prestation.

Ils furent rapidement conviés à une réunion d’information qui se tint au 6 de la rue Bonaparte, dans le 6ème arrondissement.

Là, un conseiller les reçut autour d’une tasse de thé et il leur proposa un programme pour un voyage de deux semaines qui les mènerait de Pékin à Hong Kong, en passant par Xian et Shanghai. Ils ne verraient pas tout mais ils verraient l’essentiel, et surtout ils bénéficieraient d’une prestation personnalisée.

Ce fut à cette occasion qu’on leur présenta celle qui serait leur accompagnatrice, la charmante Yi-Ping Liang. Elle les salua avec un ravissant sourire. C’était une belle jeune fille, qui était exceptionnellement grande pour une Chinoise. Ses longs cheveux châtain foncé encadraient un visage délicat dans lequel brillaient deux étonnants yeux d’émeraude. Ils furent rassurés de constater qu’elle s’exprimait dans un Français parfait.

De retour de la Grande Muraille, leur jeune accompagnatrice avait emmené sa petite troupe dîner, comme promis, au Quanjude Roast Duck, le célèbre restaurant spécialiste du canard laqué, qui était une véritable institution de réputation internationale à Pékin.

Après avoir admiré la magnifique façade colorée de l’établissement, ils pénétrèrent dans une vaste salle, où on les installa autour d’une table ronde équipée en son centre d’un plateau tournant. Là, ils eurent droit à une magistrale démonstration de découpe du canard.
Yi-Ping leur expliqua que le canard était engraissé au grain et à la pâte de soja, et qu’une fois tué, on lui envoyait de l’air sous la peau, puis on le remplissait d’eau bouillante. Ensuite on l’enrobait d’un liquide à base de miel, puis on le suspendait par un crochet pour le laisser sécher, et une nouvelle fois on l’enrobait de mélasse, et c’est alors seulement qu’on le faisait rôtir.
Un certificat portant le numéro du canard que vous avez mangé vous sera même remis en partant, afin que vous ne l’oubliiez jamais, avait-elle ajouté en riant.
Le cuisinier saisit avec cérémonie la bête cuite par les deux ailes jointes ensemble, puis il s’empara d’un énorme couteau dont la lame rectangulaire était particulièrement tranchante. Alors, avec une agilité étonnante, des gestes précis et harmonieux, rapides et virevoltants, il découpa la volaille en tout petits quartiers.

— On se croirait à l’opéra, dit Paul à voix basse, tant il fut impressionné par la maestria dont fit preuve le serveur.

— Oui, ce sont de véritables artistes, lui confirma Yi-Ping.

La peau, très grasse, fut découpée en premier en petits morceaux
Les filets de viande furent ensuite découpés à leur tour, accompagnés de petites crêpes ultra fines qui furent servies dans un panier vapeur en bambou.
Il leur fallut alors tremper une tranche de peau grillée, ainsi qu’un petit morceau de viande, dans une sauce au soja et à la prune, qu’ils durent déposer ensuite sur la crêpe. Ils y ajoutèrent du poireau très finement coupé et un ou deux bâtonnets de concombre, avant de rouler la crêpe, à la suite de quoi on leur amena le reste de la volaille, qui avait été mélangé à des nouilles de riz croquantes aux senteurs appétissantes.
Quelques jours plus tard, ils s’étaient rendus à Xian, l’ancienne capitale du pays. Là, ils visitèrent l’extraordinaire site du mausolée de l’empereur Qin, célèbre pour son armée enterrée, composée de six mille guerriers en terre cuite de grandeur nature. Vieille de deux mille ans, elle n’avait été découverte qu’en 1974 par des paysans, alors qu’ils construisaient un puits.

L’impressionnante troupe de combattants aux mines farouches, surgie du fond des âges, leur fit face, avec ses chevaux, ses chars et même ses armes. A tout moment, les visiteurs pouvaient s’attendre à la voir bondir hors de sa fosse, et s’avancer vers eux d’un pas martial, sous le roulement caverneux des tambours.

Après avoir visité Canton, la capitale du delta de la rivière des perles,- «  c’est la ville où je suis née »,- leur précisa Yi-Ping, ils se rendirent à Guilin, l’ancienne capitale du Guangxi, pour embarquer sur un bateau à fond plat en vue d’effectuer la pittoresque descente de la rivière Li. Celle-ci traversait de majestueux paysages karstiques, dont la beauté leur sembla surnaturelle. « Ce sont ceux-là même que l’on voit sur les billets de 20 yuans,», remarqua pertinemment Paul.

Assis à l’arrière du bateau avec Yi-Ping, ils bavardèrent tout en admirant le somptueux paysage, qui étaient faits de petites collines arrondies parsemées d’osmanthus, qui étaient comme autant de chevelures vaporeuses, que l’on aurait arrachées à d’invisibles poupées. Tout en bavardant, Paul sortit négligemment de son portefeuille une carte de visite, qu’il tendit en souriant à la jeune fille, tout en plongeant ses yeux dans les siens.

— J’aurai un immense plaisir à te revoir, quand nous serons de retour à Paris, tu sais, pour te faire découvrir à mon tour les merveilles de notre capitale, que tu ne connais peut-être pas encore, notamment quelques restaurants gastronomiques, dont je suis assez friand, je dois le confesser.

— Oh toi, tu peux te permettre d’être gourmand, le railla gentiment la jeune fille, tu es aussi mince qu’ un passe-lacets.

Paul appréciait au plus haut point la présence efficace, rassurante et vivifiante, de leur charmante accompagnatrice.

S’il n’était pas à proprement parler un homme à femmes, il était tout de même un homme qui aimait les femmes.

Il savait mieux que quiconque apprécier leur charme naturel, leur douceur, leur légèreté aussi parfois, surtout quand celle-ci n’était pas synonyme de superficialité, leur parfum, qu’il soit subtil ou capiteux, ainsi que le soin attentionné qu’elles prenaient d’elles. Mais il ne les appréciait vraiment pas lorsqu’elles jouaient les  camionneurs, comme certaines lesbiennes, jurant, insultant, voire crachant sans vergogne. Non. La femme idéale, pour lui, était avant tout féminine jusqu’au bout des ongles. Elle était douce, elle sentait bon, elle faisait preuve de curiosité, et surtout, elle avait de la conversation !

Il les aimait depuis qu’à l’âge de seize ans il avait pris l’habitude de délaisser ses copains pour aller, dès les premiers beaux jours, passer ses après-midi au parc du Thabor, à Rennes, afin de les voir déambuler, telles des orchidées de chair tenant parfois leurs enfants par la main, parmi les imposants massifs de fleurs multicolores. Il aimait regarder voleter leurs robes légères, comme ça, pour le simple plaisir des yeux, et il se laissait aller à imaginer, là-haut, au sommet de leurs cuisses, dont la peau était sans aucun doute très douce, le voile pudique, gardien des trésors auxquels il n’avait malheureusement pas encore accès, mais que son imagination savait déjà entrevoir.

Pendant la trop brève période durant laquelle il avait été marié, il avait préféré la compagnie des amies de sa femme à celle de ses anciens camarades du lycée ou de l’université. Il appréciait par dessus tout leur conversation, qui était souvent plus charmante et intéressante que celle des hommes, qui était trop orientée à son goût vers le sport et la compétition. Ainsi, ce qui lui plaisait chez Yi-Ping, outre ses incomparables yeux verts, c’était sa fraîcheur, sa vivacité, son parfum fleuri, et bien entendu sa propension naturelle à rire, à rire d’un rien, et de tout !

La jeune Chinoise leur avait raconté qu’elle étudiait depuis quelques années le Français à la Sorbonne. Elle gagnait un peu d’argent en réalisant des missions d’accompagnatrice pour la Maison de la Chine, cette agence de voyages spécialisée qui organisait des circuits privés à la demande sur tout le continent asiatique.

Elle habitait près de la place Denfert-Rochereau avec Yves, son compagnon, un étudiant lui aussi, dont elle avait fait la connaissance sur les bancs de la fac.

Elle l’avait emmené une fois à Canton, afin de le présenter à ses parents. Ils en avaient aussitôt conclu que les jeunes gens étaient fiancés et qu’ils ne manqueraient pas de leur annoncer sans tarder leur prochain mariage.

— On va avoir des petits enfants Français, tu te rends compte, avait dit son père à sa mère en manifestant un réel enthousiasme.

Yves était un gentil garçon, tendre et rêveur, poète aussi, à ses heures. Il manifestait cependant peu de goût pour la vie pratique et l’idée même de la paternité semblait grandement l’effrayer. Un soir où il aurait tant aimé que les muses soient réellement au rendez-vous, il avait rédigé cet acrostiche maladroit, et il l’avait fièrement déclamé en l’honneur de sa petite amie.

Y aurait-il en ce monde fille plus jolie qu’elle

Il n’en resterait pas moins que cette hirondelle

Pour moi ferait encore et toujours le printemps

Il n’est rien qui pourrait, même pour un temps

Ne serait-ce qu’une seconde, que je saurai nier,

Générer en moi le désir de la quitter.

— Ce n’est certes pas encore du Rimbaud, avait soupiré la jeune fille avec complaisance, mais tu es super mignon, mon chéri, tout de même, merci.

Et elle se pendit à son cou pour l’embrasser chaleureusement.

5

Alors qu’il se trouvait profondément immergé dans ces agréables souvenirs, et assailli de nombreuses, plaisantes et puissantes images, l’association des étudiants Chinois, dont lui avait si souvent parlé la jeune fille, lui revint très rapidement à l’esprit. Par chance, l’adresse de leur siège figurait sur leur site Internet.

Il s’agissait de la librairie Le Phoenix, située 178 Boulevard de Sébastopol, en plein cœur du troisième arrondissement.

Ce midi, il alla rapidement déjeuner, sur le pouce, Chez Gina, la pizzeria du bout de la rue où il avait ses habitudes, après avoir prévenu Fatima qu’il serait certainement absent toute l’après-midi. Il lui dit qu’il repasserait seulement en fin de journée afin de prendre connaissance des derniers événements et que, en cas d’urgence, elle pourrait toujours l’appeler sur son nouveau joujou, son téléphone portable, qu’il prit soin de recharger, ces minuscules batteries manquant quelque peu d’autonomie.

Il gagna la station de métro et prit la direction du boulevard Sébastopol.

En arrivant devant la façade colorée de l’établissement, peinte de rouge, de jaune, de bleu, et soulignée çà et là de filets dorés, Paul comprit dans l’instant pourquoi les étudiants chinois avaient leur siège ici. En effet, la librairie était spécialisée dans les ouvrages sur l’Asie du Sud-est et la Chine.

En vitrine on pouvait voir de nombreux recueils de poésie chinoise, des best-sellers des grands écrivains nationaux tels que Bajin, Zhang Jie, Gao Xingjian, des livres pour enfants, bilingues chinois français, coréen-français, et même un « découvrir l’humour chinois en langue originale », il y avait aussi des mangas, bien sûr, des dictionnaires, et une grande quantité de romans plus ou moins récents ainsi que des BD en Chinois et en Coréen, de même que des disques et des cassettes de musiques chinoises, aussi bien traditionnelles que contemporaines. Des affichettes annonçaient les prochaines séances de dédicace.

Paul poussa la porte vitrée et entra, provoquant le clair tintement d’une clochette de cuivre. Derrière un long comptoir qui lui faisait face se tenait un homme à la moustache et aux cheveux blancs, appuyé avec nonchalance sur le large plateau de bois. Il portait des petites lunettes rondes qui accentuaient encore son allure d’intellectuel. Il était brun et son visage buriné de grand baroudeur était barré de profonds sillons. Ses yeux bleus, extraordinairement vifs et mobiles, se posèrent sur le visiteur.

Autour de lui, des étagères en bois massif s’élevaient jusqu’au plafond, garnies d’ouvrages aux tranches multicolores. Dans des bacs posés le long du mur, des BD bien alignées attendaient leurs lecteurs.

Paul s’approcha de l’homme.

— Bonjour monsieur, je m’appelle Paul De Kerjean, et je cherche Yi-Ping Liang, pourriez-vous m’aider à la retrouver, s’il vous plaît ?

— Félix Percheron, se présenta à son tour l’homme en lui rendant son sourire. Je suis le gérant de cette vieille maison. Il y a longtemps que je n’ai pas vu Yi-Ping, vous savez. La dernière fois qu’elle est passée elle était follement excitée, il faut dire qu’elle partait pour Doha !

— Je sais, car voyez-vous je suis son employeur. Mais le problème, c’est qu’elle est revenue du Qatar il y a maintenant quelques jours, et que depuis, elle a disparu, elle s’est évaporée, comme ça, sans laisser la moindre trace.

Félix le regarda intensément et son front se plissa encore plus. Il lâcha alors d’une voix ferme mais néanmoins nuancée par ce qui semblait être une profonde tristesse ou un grand désarroi.

— Oh mon Dieu, mais ça nous en fait une de plus, alors !

— Je vous demande pardon.

— Je disais, ça en fait une de plus. Vous savez, j’en ai vu disparaître, des gens, en Chine, beaucoup, beaucoup trop, même. J’étais à Pékin, en 1989. Envoyé spécial pour « L’humanité ». Quand nous avons commencé à parler des disparus, nous avons été expulsés sans ménagements, nous tous, les journalistes étrangers.

— Je sais bien, mais là nous sommes en France, et en 1995.

— Parce que vous croyez que c’est ça qui va les arrêter! rétorqua-t-il en tremblant légèrement, et ce sur un ton particulièrement sec.

Le gouvernement chinois se méfie énormément des étudiants, depuis 1989, vous savez. Il les traque, les épie, chez eux, bien sûr, mais aussi partout dans le monde. Il les surveille comme la bonne ménagère surveille son lait quand il est sur le feu, discrètement, naturellement, mais avec une effroyable efficacité tout de même, par le biais de ses ambassades et de leurs services spéciaux, plus ou moins secrets, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Yi-Ping ne passe pas inaperçue, de loin s’en faut, même. Cette fille est tellement honnête et entière qu’elle pense que tout le monde est comme elle, à tort bien sûr, que personne ne fait de coups bas, de manœuvres tordues, alors elle ne se méfie pas assez, c’est certain. Je l’ai déjà mise en garde à maintes reprises, parce que j’ai toujours plus ou moins craint qu’un jour il lui arrive quelque chose, et voilà, cela a bien entendu fini par arriver !

Une jeune femme blonde aux cheveux courts et aux grands yeux bleus passa la tête par le rideau qui séparait la librairie de l’arrière-boutique.

— Claire, l’interpella Félix, monsieur cherche Yi-Ping, tu ne saurais pas où elle est, par hasard ?

— Non, pourquoi ?

— Parce qu’elle a disparu et que je la cherche, lui répondit Paul.

— Disparue, oh, merde alors ! Est-ce que vous avez demandé à Zhou ? Il la connaît bien, il est très proche d’elle, vous savez, parce qu’ ils travaillent souvent ensemble.

— C’est que… je ne sais absolument pas qui est Zhou.

— Zhou Tang, c’est le président de l’association, du moins il l’est pour quelques temps encore, jusqu’à l’élection de son successeur, parce que, voyez-vous, c’est une structure très démocratique, cette belle association, c’est un modèle, dans son genre !

Paul se montra bien sûr intéressé.

— Savez-vous où je pourrais le trouver ?

— Bien sûr, il est professeur d’acupuncture depuis maintenant quelques mois, il exerce à l’école Ling, au 21 du boulevard Richard Lenoir, c’est dans le onzième, tout près de la Bastille.

Paul remercia, les salua tous deux et retourna à son bureau. Il fallait qu’il s’occupe aussi de son entreprise. Un millier d’employés, c’était comme une famille nombreuse qui comptait sur les parents pour vivre, et cela réclamait énormément de temps, d’investissement et d’énergie. Il devait encore préparer la réunion commerciale de mardi matin. C’était un événement important dans la vie de l’entreprise car tous les projets en gestation, ainsi bien entendu que les nombreux problèmes étaient débattus ce jour-là. Il allait demander à Fatima de s’en occuper et de collecter tous les documents nécessaires, de recueillir les prévisions des commerciaux, de sortir les CV des collaborateurs sans mission, les trop fameux, et aussi trop coûteux, « Inaffs », qui représentaient toujours un gros poids pour l’entreprise, et de faire aussi toutes les photocopies.

Il venait à peine de s’installer dans son bureau quand le téléphone avait sonné.

C’était la responsable de l’agence Qatar Airways qui le rappelait.

— Monsieur De Kerjean. Avez-vous des nouvelles de mademoiselle Liang ?

— Non, hélas, toujours pas la moindre.

— C’est très étonnant, et surtout si préoccupant ! Je voulais vous dire que j’ai enfin pu interroger la chef de cabine du vol du 3 Novembre. Eh bien, nous avons de la chance, car elle se souvient très bien de cette jeune personne.

Elle m’a dit qu’elle avait remarqué qu’elle semblait préoccupée, voire, très lasse, fatiguée. Enfin, elle n’avait pas l’air au mieux de sa forme, c’est certain. Elle a fait plusieurs fois le tour de l’avion et semblait réfléchir intensément. Une chose surtout a retenu son attention.

Le cœur de Paul sursauta dans sa poitrine devenue soudain trop étroite pour abriter cet organe vital, mais qui était soumis pour l’heure à rude épreuve.

— Laquelle ?

— Elle a dit qu’elle n’avait pas faim et a carrément refusé le plateau-repas, elle n’a pris qu’un café avec un chocolat. C’est très inhabituel, voyez-vous, parce que nos plateau-repas sont d’excellente tenue, et en général ils sont très appréciés de notre clientèle.

Paul la remercia et retourna à ses affaires, il était plus que jamais abîmé dans ses pensées.

Elle n’avait pas faim, soit ! Ce seul élément ne l’avançait pas vraiment, il n’apportait aucun éclairage nouveau sur les raisons de sa disparition. Elle semblait préoccupée, mais par quoi ? Certainement pas par le projet, qui semblait s’être terminé au mieux. Peut-être par un problème personnel, mais lequel ? !

Le lendemain il décida d’aller rendre visite à ce fameux Zhou Tang.

La grande grève contre le plan Juppé, qui sévissait depuis plusieurs jours, était arrivée à son paroxysme, c’était incroyable, épouvantable, car la ville était non seulement paralysée, mais elle était même entièrement bloquée ! Tous ses boyaux bouchés, elle faisait penser à un homme victime de constipation chronique, et à travers lequel plus rien ne s’écoulerait, à part l’eau tranquille de la Seine. Cependant, en faisant preuve de beaucoup de patience et de persévérance, il réussit à se glisser dans une rame de métro et à se planter, raide comme une asperge qui éprouverait des difficultés à sortir de terre dans un wagon plus que bondé. Il n’était pas question de prendre un taxi, car la circulation automobile était tout simplement impossible.

Le 21 du boulevard Richard Lenoir était un immeuble récent recouvert d’un bel enduit synthétique, une sorte de résine, qui jouxtait un petit square, un bien modeste îlot de verdure, mais fort bienvenu dans cet univers excessivement minéral, un de ces petits jardins qui fleuraient bon le métropolitain…

Il entra et se présenta à l’accueil, un petit bureau vitré situé sur sa droite, au rez de chaussée, à l’intérieur duquel se tenait une dame blonde et boulotte à l’air fatigué, mais qui se montra aimable.

— Je voudrais parler à monsieur Zhou Tang, s’il vous plaît.

— Il n’y a pas de problème monsieur, il est dans sa salle, au deuxième. Vous pouvez y aller, le cours vient justement de se terminer.

En effet, un groupe de jeunes gens descendait bruyamment l’escalier en chahutant.

Il monta l’escalier quatre à quatre.

Il n’y avait que des toilettes, à l’intérieur desquelles quelqu’un venait d’actionner la chasse et desquelles sortit une jeune fille étrangement échevelée qui se dirigea à petits pas rapides vers l’escalier, et une autre porte, au deuxième étage. Il y frappa sans hésiter.

«  Entrez », lui répondit une voix grave qui provenait de l’intérieur.

Il poussa la porte et s’arrêta net, assommé comme s’il venait de recevoir un coup de poing au visage, les yeux grands écarquillés.

La première chose qu’il vit lui laissa penser qu’il venait de pénétrer dans l’antre secret d’un sorcier Vaudou.

Un mannequin d’environ 140 de centimètres de hauteur était posé sur un socle, une sorte de mini estrade en bois, au beau milieu de la grande pièce. Il était lardé de nombreuses aiguilles tout comme l’aurait été une poupée destinée à un sacrifice rituel.

Il tourna la tête et aperçut un homme jeune, porteur d’une barbe discrète, qui se tenait assis derrière un modeste bureau. Il s’agissait sans l’ombre d’un doute de Zhou Tang, le professeur.

Celui ci accueillit son visiteur de manière affable.

Paul se présenta et lui expliqua sans tergiverser le motif de sa visite.

.Zhou Tang était un garçon brun et mince qui devait avoir une petite trentaine d’années. Il portait une blouse blanche et des lunettes rondes. Il tendit la main à son visiteur et lui dit :

«  Félix n’a bien sûr pas manqué de m’appeler, hier soir, après votre visite. Vous l’avez manifestement inquiété, et même sérieusement secoué.

C’est un homme qui en a beaucoup trop vu dans sa vie pour être vraiment serein, aujourd’hui, vous savez ; aussi, il aurait une forte tendance à devenir un peu paranoïaque. »

Paul examina la salle dans laquelle il se trouvait. C’était la première fois qu’il pénétrait dans un cabinet d’acupuncture, et rien de ce qu’il vit ne lui était familier.

Sur les murs, des planches anatomiques représentaient toutes les parties du corps humain parcourues par les fameux méridiens qui étaient matérialisés par des lignes rouges et sinueuses.

Sur une étagère, il vit une tête, comme tranchée à un malheureux supplicié.

Au bout de la pièce se trouvaient deux mannequins, un petit chien et un petit cheval.

«  De plus en plus de vétérinaires se mettent à l’acupuncture », lui expliqua Zhou, qui avait remarqué son étonnement, « surtout pour les chevaux de course, c’est à cause de la surveillance anti-dopage. C’est la plaie du sport moderne, ça, le dopage, et cela concerne aussi les chevaux. Alors avec l’acupuncture ils sont tranquilles. Aucun soupçon de tricherie ne peut prendre forme quant aux traitements qu’ils administrent à leurs patients. »

Sur une autre étagère, un pied et une main étaient posés à côté d’une énorme oreille.

— Je vous disais que Félix a tendance à devenir un peu paranoïaque, ajouta-t-il. D’après ce que vous lui avez dit, il pense que Yi-Ping aurait très bien pu être enlevée par les services secrets Chinois. Le Guoanbu, qui a tissé sa toile d’araignée, tant sur le territoire national qu’à l’extérieur, aurait en effet pu disposer des moyens nécessaires pour réussir ce genre d’opération. Ils ont une unité spécialisée dans la guerre électronique et pourraient surveiller les agissements de notre Yi-Ping, et même s’en inquiéter !

Ils sont déjà, depuis l’ère de Yang Zemin, très actifs dans l’espionnage industriel. Je pense d’ailleurs que nos constructeurs automobiles et avionneurs nationaux font preuve de beaucoup trop de légèreté face à cette menace. Parce que c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, voyez-vous, et ce sont des millions d’emplois qui sont en jeu.

— Alors, qu’en pensez-vous, à titre personnel ?

— Il se trouve que je connais très bien le conseiller culturel, Ziang Pu. Nous nous rencontrons souvent, voyez-vous, pour l’organisation de certaines manifestations, comme le nouvel an ou le festival du cinéma Chinois. Ainsi que vous devez le savoir, dans les ambassades, les conseillers culturels sont au courant de tout. Ce sont tous plus ou moins des espions, les yeux et les oreilles attentifs de Pékin. Ils sont aimables, certes, softs et fort civils, parce que ce ne sont pas des émules de James Bond, ni de dangereux espions prêts à tout et armés jusqu’aux dents, mais tout de même… Il connaît parfaitement Yi-Ping lui aussi. Il sait bien sûr qu’elle n’est pas toujours tendre avec les autorités, mais il sait aussi que c’est une bonne Chinoise, une personne vraiment digne de confiance. Elle se montre critique, sans aucun doute, mais toujours dans le bon sens du terme, et c’est bien de son âge, au bout du compte ! Cette fille est une véritable patriote, voyez-vous, une pasionaria qui n’hésiterait certainement pas à mourir pour son pays, si cela s’avérait un jour nécessaire. S’ils avaient vu la nécessité de l’enlever, je suis d’accord avec lui qu’il y a bien longtemps qu’ils l’auraient fait, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le cas. Selon moi, ils n’auraient eu aucune raison de le faire, à moins que…

La phrase resta en suspens, flottant dans l’air de façon inquiétante.

— Vous pensez à quelque chose en particulier ?

— Oui, à cette histoire de site Internet qu’elle développe en ce moment, cela pourrait être perçu comme une menace potentielle, en effet, surtout depuis que j’ai appris qu’elle a l’intention de se friter avec le président. Mais encore une fois, même si c’était le cas, et j’y ai bien réfléchi depuis hier, alors je pense qu’ils se satisferaient de recourir à leur arme favorite, celle de la censure, parce qu’ils sont très forts dans ce domaine, vous savez, mais certainement pas à un enlèvement, surtout en plein Paris, de plus, car rien ne serait moins discret, ni moins répréhensible !

— J’ai appris que votre pays est candidat à l’organisation des Jeux Olympiques.

— Oh oui, mais en 2008 seulement, oui, dans 13 ans ! D’ici là, Yi-Ping sera certainement mariée et aura des enfants, et nos amis auront à coup sûr d’autres chats, bien plus méchants et griffus, je le crains, à fouetter.

— Il y a encore plus grave, à mon avis, insista Paul. Elle milite aussi, et de façon énergique, cette fois, avec les étudiants pour un Tibet libre.

— Monsieur De Kerjean, là je suis obligé de vous arrêter. Car s’il fallait enlever tous les gens qui militent pour un Tibet libre, c’est des millions de personnes à travers le monde qu’il faudrait enlever, des militants de base, mais aussi des ministres, et aussi des présidents, voire des princes, des princesses, et même des rois ! Le Tibet est sans aucun doute un foyer d’infection pour notre gouvernement, mais notre amie n’est pas la plus virulente sur ce dossier, loin de là, même !

— Vous savez où se trouve le siège de leur association ?

— Bien sûr, c’est dans le quatorzième, à la maison du Tibet. J’en étais moi-même adhérent lorsque j’étais encore étudiant. C’est une association très dynamique, ses membres, des Tibétains comme des français, sont très impliqués pour leur cause, le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’ils ont vraiment le feu sacré, tous !

C’est au 84 du boulevard Adolphe Pinard.

Avec cette grève, ce serait une folie de tenter d’y aller aujourd’hui, se dit Paul avec consternation. Ce sera déjà bien beau si je parviens à rentrer chez moi.

La mort dans l’âme, de plus en plus rongé par l’angoisse et les questionnements, il se résolut à prendre la direction d’Issy-les-Moulineaux. Une bonne nuit de sommeil ne pourrait lui nuire en aucune manière. Même si pendant ce temps l’impitoyable compteur des heures tournait d’une façon tragique.


 

6

Ces vacances au sein de l’Empire du Milieu furent bien sympathiques, instructives et divertissantes, agrémentées de mille découvertes esthétiques et culturelles, riches de rencontres étonnantes et d’agréables moments de franche convivialité, mais les meilleures choses devant toujours avoir une fin, elles s’étaient achevées. C’est avec un brin de nostalgie que Paul monta dans l’avion du retour. Il rentra à Paris avec quelques souvenirs dans ses valises, dont une encombrante reproduction en modèle réduit d’un combattant en terre cuite de Xian, la fameuse cassette qui avait été enregistrée durant leur séjour, que l’on n’avait pas hésité à leur vendre 100 yuans, soit l’équivalent de 100 francs, ainsi que de très nombreuses photos, sur lesquelles on apercevait souvent le délicieux sourire de sa jeune accompagnatrice, qu’il regardait maintenant avec une émotion mâtinée de mélancolie. Il retrouva néanmoins avec plaisir son bureau de la rue de Paradis et son sympathique appartement d’Issy-les-Moulineaux.

Son nouvel associé, le courtois et discret Philippe Dunoyer de Peyregand, l’avait invité à déjeuner dans le lieu dont il était tombé amoureux et qui était désormais devenu « sa cantine », soit chez Maxim’s, le célèbre restaurant au décor Art Nouveau de la rue Royale. Il avait l’intention d’évoquer avec lui ses nombreux projets de développement auxquels il pensait pour leur entreprise.

— Mon cher Paul, je pense qu’il serait grand temps, maintenant, de créer le site Internet de 2IDS. C’est fou, vois-tu, comme cette nouvelle technologie, dont nous ignorions presque tout il y a encore peu, prend chaque jour plus d’importance. Elle s’est élancée tel un cheval piqué par un taon, au grand galop, et rien ne semble pouvoir l’arrêter !

J’en ferai de même par la suite pour le groupe Marbeuf, mais je pense que tu es bien plus avancé que moi dans ce domaine. Tu travailles déjà avec succès sur les applications Minitel, tu as créé de nombreux sites marchands et tu commences à avoir une bonne culture de ce genre de produit. Pour ce qui me concerne, je suis plongé, pour ne pas dire noyé, dans les grands et les moyens systèmes jusqu’au cou, et pour encore très longtemps, j’en ai bien peur.

Il parodia une célèbre chanson humoristique:

«  IBM, BULL, VaaAX, tel est notre ghettooo !

Est-ce que tu verrais quelqu’un qui pourrait prendre ce projet en mains ?

— Je ne vois pas vraiment, non. Les vrais spécialistes sont encore rares en ce domaine, tu sais, et j’éprouve de réelles difficultés à en recruter. Mais tu as raison, c’est maintenant qu’il faut prendre le virage Internet, et sur les chapeaux de roues, même, si nous ne voulons pas nous contenter de regarder passer le train. Surtout que celui-là, dont j’ai bien l’impression que c’est un TGV, en effet. »

Paul avait repris ses activités professionnelles et il partageait son temps entre la gestion des missions en régie et les forfaits, qui étaient la rengaine quotidienne des sociétés de services informatiques.

Les régies consistaient à louer à la journée, dans le but de réaliser une mission bien précise, les services d’un ingénieur, tandis qu’un forfait consistait en la réalisation complète, clés en main, d’un projet par une équipe plus ou moins importante pour un prix et dans un délai convenus d’avance. La seule inconnue résidait en ce qu’il allait coûter à l’entreprise qui le réalisait. Il fallait donc veiller à réduire les coûts au strict nécessaire si on voulait faire un bénéfice.

Dans le courant du mois de mai, il avait présidé la réunion commerciale et écouté la longue litanie des affaires en cours, les fameux « Bids in progress ». Il s’apprêtait à aller déjeuner quand son téléphone sonna. C’était un appel qu’il espérait recevoir depuis quelques jours mais qu’il n’osait plus vraiment attendre.

Il reconnut de suite, sans hésiter une seconde, la voix de son interlocutrice, quand elle lui annonça sur un ton enjoué.

«  Salut, Paul, c’est moi.

-Yi-Ping ! »

Son visage s’était immédiatement illuminé.

«  Oh, bonjour ma grande, ça me fait vraiment plaisir de t’entendre, tu sais, je commençais à désespérer de te revoir un jour, comment vas-tu, depuis le temps…?

— Très bien, merci. En fait je t’appelle parce que, par une sorte de petit miracle, je n’ai pas de groupe prévu dans les semaines qui viennent, et c’est un phénomène assez rare, tu sais. Il semblerait que tous les Français soient désireux de découvrir mon pays, en ce moment, et c’est tant mieux ! Alors, je me disais comme ça que si ta sympathique proposition tenait toujours, j’en profiterais volontiers pour varier mes menus et manger autre chose que des pâtes aux fruits de mer et ce sempiternel canard laqué, qui commence à me sortir par les trous de nez ! »

Elle avait éclaté d’un agréable rire cristallin et Paul sourit à l’évocation de tous ces bons moments qu’ils avaient partagés quelques mois auparavant.

— Mais bien entendu, ma proposition tient toujours, et je vais organiser ça avec le plus grand plaisir. Ne bouge surtout pas. »

Il feuilleta fébrilement son gros agenda, puis il réfléchit un instant avant de lui dire :

— Je vais te proposer de commencer ta rééducation tout en douceur. J’ai bien envie de t’emmener samedi à midi aux Deux canards, lui dit-il avec une petite pointe de malice dans la voix. Tu verras, c’est un resto tout ce qu’il y a de sympathique, et vraiment pas guindé. Je te rassure, tu t’y sentiras parfaitement à l’aise.

Quelques jours plus tard, les deux amis étaient attablés à une table de l’aimable restaurant de la rue du Faubourg Poissonnière, qui était joliment décoré par des centaines de bocaux colorés qui surchargeaient quelque peu les étagères.

Paul, en habitué des lieux, avait passé la commande pour eux deux.

Une belle tranche de foie gras poêlé aux myrtilles pour commencer.

Il s’offrit un grand plaisir en badant la jolie langue violette que Yi-Ping présentait tout en la savourant avec appétit.

Pour suivre, ils dégustèrent la spécialité de la maison, encore du canard, mais ce fut cette fois leur fameux canard à l’orange, préparé avec amour depuis des décennies par le volubile patron qui, pour une fois, ne se montra pas trop envahissant, et les laissa déjeuner gentiment en paix, en tête à tête.

Paul avait choisi pour accompagner ce bon repas un de ses vins préférés, un Saint-Nicolas de Bourgueil, un excellent vin rouge léger, qui leur fut servi comme il se devait, juste sorti de la cave, soit un peu frais.

Ils prirent le temps de bavarder. Ils étaient parfaitement détendus et heureux de se retrouver. Yi-Ping n’avait aucun rôle de guide à assumer alors ils en profitèrent pour évoquer avec plaisir les meilleurs moments des vacances passées.

— Au fait, tu ne m’as pas encore dit où tu en étais de tes études, Yi-Ping, fit remarquer Paul à la jeune fille en lui jetant un regard à la fois amical et interrogateur.

— Eh bien, à vrai dire, jusqu’à présent, cela a été un peu compliqué. Mes parents ne sont pas des gens fortunés, Paul, mon père n’est qu’un ouvrier, et même s’il a pris du galon depuis qu’il travaille chez Tockheim, il ne perçoit qu’un salaire de Chinois, c’est-à dire que cela reste modeste.

C’est pour cette raison que je suis obligée de travailler. Avec son revenu, mon père doit déjà assumer son loyer, ma mère, Xu, mon adorable petit frère, et ses parents, qui sont âgés maintenant. C’étaient des agriculteurs, et bien entendu ils n’ont droit à aucune retraite ! La génération de mon père est la toute première qui pourra prétendre au versement d’une petite pension.

Elle eut un élégant petit rire avant d’ajouter : « Et encore je ne parle pas des parents de ma mère, car il faut parfois les aider, eux aussi.

Je perçois une petite bourse, cela m’aide bien, mais c’est loin d’être suffisant, tu sais, la vie à Paris est si chère !

Heureusement que j’ai trouvé ce travail, ces vacations que je fais pour la Maison de la Chine, c’est un job sympa et cela me permet de me faire un peu de fric sans trop me fatiguer, parce que j’ai des copines, à la fac, qui, elles, sont serveuses, et là, c’est vraiment la grosse galère, pour elles ! En fait j’ai beaucoup de chance, et j’en suis bien consciente.

Alors j’ai dû demander un aménagement de mes études. J’en ai le droit en qualité d’étudiant salarié.

C’est ainsi que j’ai pu passer ma licence de Lettres Modernes en deux ans, et j’ai fait la même chose pour ma maîtrise de Littérature Comparée. »

— Je ne connais pas très bien cette discipline, peux-tu m’expliquer en quoi cela consiste.

— Bien sûr, je vais essayer de faire simple.

La littérature comparée est en fait une approche multidisciplinaire, qui consiste en l’étude, conjointe ou contrastive, des littératures de différentes aires linguistiques, mais aussi bien sûr de différents médias et types d’arts. Le comparatiste peut s’intéresser aux littératures nationales, vois-tu, tout comme à la musique, à la peinture et au cinéma. La pratique de cette discipline exige la maîtrise de plusieurs langues, ce qui est mon cas, bien sûr, et aussi des connaissances solides dans plus d’un domaine de recherche. Par sa nature pluraliste, tu vois, la littérature comparée encourage les échanges entre les disciplines et les lieux de recherche.

En bref, ajouta-t-elle en riant, pour faire preuve de modestie, c’est une discipline qui exige de posséder une culture très vaste !

— Cela m’a en effet l’air d’une matière tout à fait sympathique et passionnante, et par la suite, que comptes-tu faire, sur quel métier tout cela débouche-t-il ?

— Après… Après, c’est une toute autre histoire, parce que je ne suis pas encore vraiment fixée, mais à priori j’aimerais beaucoup suivre une formation de Web Master, ça, ce serait vraiment dans la droite ligne de mes études.

La réaction de Paul fut immédiate et aussi des plus enthousiastes.

— Mais tu sais que c’est une super idée ! Cela fait partie des professions qui seront parmi les plus recherchées, dans les années à venir.

— Oui, surtout j’ai déjà une petite d’expérience en ce domaine, alors j’aimerais vraiment me perfectionner, et obtenir un diplôme, pour en faire un véritable métier.

D’autant plus, et ça c’est vraiment génial, que nous pouvons suivre des cours d’informatique à la Sorbonne. Nous avons des salles bien équipées, avec des Commodores, et même de bonnes imprimantes à aiguilles.

Paul lui fit part de son grand étonnement.

— Tu as de l’expérience sur Internet, alors que tu n’es pas informaticienne et que cette technologie vient tout juste de voir le jour en France !

— Oui. Tu sais, web Master, c’est aussi une profession ouverte aux littéraires, faut pas croire, mais il faut que je t’explique toute l’histoire, sinon, tu ne comprendras pas. Depuis quelques mois, en fait, je m’occupe du site des étudiants Chinois de Paris. Je le gère tout simplement à partir du Minitel, sur le 3616 Altern. Nous avons une connexion, à La Sorbonne. Cela nous permet d’offrir un service de courrier électronique, des news, par le biais du réseau de forums Usenet, l’accès à de nombreuses archives de logiciels et de documentation, ainsi qu’aux machines du réseau Internet.

— Mais, c’est absolument génial, ça ! Et que racontes-tu sur ce site ?

— Nous y parlons d’un peu de tout. Il y a des rubriques pratiques bien sûr, des adresses de restos, de librairies, d’acupuncteurs et d’ostéopathes, mais surtout nous postons des articles de fond, qui sont plus culturels ou franchement politiques, qui concernent tout ce qui ne va pas bien dans notre pays, et que l’on voudrait voir changer, et là Dieu sait si les sujets ne manquent pas. Entre les atteintes aux libertés, la censure, la corruption des dirigeants, les passe-droits extravagants qui sont accordés à leurs enfants, on a vraiment de quoi faire.

— C’est quasiment un site dissident, si je comprends bien ?

— Dissident ? Non, pas dissident, on ne peut vraiment pas dire ça, non. En fait, je dirais que c’est un Site de patriotes vigilants !

Elle lui adressa un aimable sourire pour lui dire : « – Nous ne sommes pas si agressifs que ça dans nos propos, et nous ne sommes pas vindicatifs pour deux sous. Ce serait plutôt un site qui aurait pour vocation de faire bouger les choses, de réveiller les consciences. Tu as pu constater par toi-même à quel point les Chinois sont des gens gentils. Trop gentils, en fait, un peu coliones, je ne peux m’empêcher de penser. Ils avalent facilement des couleuvres qui sont longues comme le bras et n’éprouvent pas la moindre difficulté pour les digérer. Alors, avec mes amis, nous essayons de faire en sorte que les jeunes, au moins eux, ouvrent les yeux et prennent sérieusement leur avenir en mains, parce que c’est eux, la Chine de demain, ce grand pays moderne à l’économie florissante, ce pays dont les arts si sophistiqués vont se déverser sur le monde comme de la sauce tomate au basilic sur des spaghettis à l’italienne.

Le visage de Paul se voila d’un masque d’inquiétude, qu’il ne chercha pas vraiment à dissimuler.

— Je comprends, mais n’est-ce pas quand même un peu dangereux ? Il me semble que les autorités chinoises ne sont pas des plus conciliantes envers les contestataires, même s’ils restent pacifistes, on a vu ce que cela a donné dans un passé qui n’est quand même pas si lointain.

Il se remémora mentalement ce dont il se souvenait des événements de 1989, tout au moins de ce qu’il en avait vu à la télé et lu dans les journaux, dont il était un grand consommateur.


 

7

« Si la Chine ouvre ses portes, des mouches entreront forcément »

Deng Xiaoping

 

Depuis 1975, soit peu avant la mort de Mao Zedong, qui survint le 9 septembre 1976, l’Empire du Milieu était secoué de façon épisodique par de violentes convulsions sociales.

Le décès du Grand Timonier allait entraîner d’emblée une lutte intestine à la direction du Parti, et c’est ainsi que Deng Xiaoping succéda à Mao.

Il se posa alors en homme d’une démaoïsation prudente. Il déclara vouloir prendre ses distances avec le maoïsme, mais il ne put cependant pas s’empêcher de reprendre les procédés douteux de son prédécesseur.

Il fit ainsi alterner de brèves périodes de dégels avec de longues périodes de répression et de durcissements politiques.

Puis vint, en 1978, la période que l’on appellera « Le printemps de Pékin » Les Chinois furent encouragés à s’enrichir et la presse connut une période de relative liberté. En parallèle, la censure s’était adoucie de façon spectaculaire, à un point tel que la presse put s’exprimer presque librement.

Cela dura quelques années mais, fin 1986, il y eut de nouvelles manifestations étudiantes à Shanghai. Et cette fois ce furent des dizaines de milliers de jeunes ouvriers qui rejoignirent les rangs des étudiants. Les manifestations furent interdites en janvier 1987 et dès lors la censure reprit ses droits.

Cependant, Le régime commença à être sérieusement discrédité. Au sommet, l’appareil dirigeant était en effet divisé dans une âpre lutte pour la succession de Deng, qui commençait à se faire trop vieux pour diriger efficacement ce grand et turbulent pays.

On distingua aisément, parmi l’élite dirigeante, la faction dite « des réformateurs », qui s’étaient rassemblés autour de Zhao Ziyang, le secrétaire général du Parti, et, en face, celle « des durs », avec le premier ministre Li Peng à sa tête. Le patriarche Deng se posa alors comme étant l’arbitre suprême, en chef qui se voulut incontournable.

Les choses se calmèrent pendant un petit moment mais, en avril 1989, la contestation repartit, et cette fois, c’est l’université de Beida qui fut au centre de l’agitation. Cette fois c’était sérieux, car Beida se trouvait être l’université la plus élitiste de Chine. Car c’était entre ses murs qu’étudiaient les enfants des cadres du parti. Mais eux aussi, comme tous les jeunes du pays, avaient une soif inextinguible de réformes et de liberté, si bien qu’ils n’hésitèrent pas à s’opposer à des parents dont ils jugeaient qu’ils étaient trop conservateurs.

En avril et en mai 1989, le peuple Chinois, qui avait été jusque là étouffé, ressuscita, et cela fut un grand moment de joie collective, qui fut célébré comme il se devait, avec un large enthousiasme, par les masses estudiantines et laborieuses.
La Chine vécu alors une petite révolution, son Lai 68 à elle, surtout lorsque les étudiants Chinois réinventèrent l’insolence de leurs prédécesseurs Français de 1968, et que, à l’instar de leur modèle, ils se mirent à scander, joyeux et hilares : «Nous sommes tous une poignée d’agitateurs! »

Plus de quinze cents étudiants, auxquels se joignirent des centaines de curieux, assiégèrent l’immeuble du Parti pour demander des comptes au Premier ministre Li Peng.

Le 1er mai, près de quatre cents journalistes, appartenant aux publications officielles et à la radio nationale, envoyèrent même de surprenants messages de soutien aux étudiants.

C’est alors que naquit le syndicat indépendant des étudiants de Pékin. Et il décréta rapidement la grève générale dans toutes les universités.

Cette contestation des étudiants ne fit cependant que refléter l’impopularité et le discrédit qui s’abattaient sur l’ensemble du régime, toutes tendances confondues, sur celle des durs comme sur celle des réformateurs.

Les contestataires espéraient-ils sincèrement, en ces temps troublés, que la venue prochaine du leader réformateur soviétique Michaël Gorbatchev, qui était prévue pour le mois de mai, allait peser dans le sens qu’ils souhaitaient, c’est à dire accélérer le départ du vieux Deng ?

Mais en réalité absolument rien n’allait se calmer. Bien au contraire, tout allait brûler et s’enflammer de plus belle !

Avec l’occupation de la place Tian’anmen, où devaient se dérouler les cérémonies officielles en présence des télévisions du monde entier, les étudiants purent se saisir d’une tribune mondiale, telle que jamais ils n’auraient osé en rêver, et faire ainsi connaître au monde leurs aspirations et leurs revendications.

Le 14 mai, deux mille grévistes de la faim et leurs sympathisants s’installèrent au centre de la place, dans une atmosphère guillerette et bon enfant de kermesse.

Puisque les temps étaient à la fête, des petits groupes s’assirent par terre, ou s’installèrent sous des tentes artisanales, dans une joyeuse ambiance de festival rock. Danses et chants se succédèrent et se mêlèrent aux discussions politiques les plus enflammées.

« Depuis que le Parti communiste contrôle la Chine, le peuple a cessé d’exister; le « peuple », ce n’est plus qu’un mot utilisé par le pouvoir », put-on entendre.
Certains déployèrent des banderoles, tandis que d’autres firent le plus de bruit possible. Des petits groupes de jeunes gens assis soufflaient dans des sifflets, d’autres dans des trompettes, tandis que d’autres grattaient sur leurs guitares ou frappaient avec ardeur sur des tambourins, déployant une juvénile et contagieuse énergie. Le but était d’attirer l’attention des journalistes étrangers. Des volontaires circulaient parmi les manifestants pour les approvisionner en eau et en nourriture.

Les manifestants et les curieux ne cessèrent d’affluer durant toute la journée, si bien qu’à minuit, ils étaient plus de cent mille à occuper l’immense place.

Ils étaient venus souhaiter la bienvenue à Gorbatchev, cet homme qu’ils admiraient et qualifiaient avec enthousiasme de Véritable réformateur, par opposition à leurs réformateurs nationaux, qu’ils jugeaient beaucoup trop timorés.

Le lendemain, cent cinquante mille manifestants, toujours aussi bruyants et joyeux, occupaient encore la place.
Si bien que le gouvernement Chinois en fut finalement réduit à accueillir le dirigeant soviétique à l’aéroport, par une minuscule et déshonorante cérémonie qui se déroula dans un coin de hall, un peu à la sauvette !

Cinq cent mille personnes, un million, on ne savait plus trop les compter, désormais, convergèrent alors en différents cortèges de tous les coins de Pékin pour se rendre sur la place Tian’anmen, sur laquelle veillait, imposante autant qu’imperturbable, la vieille cité interdite, mais aussi et surtout, des milliers de policiers avec casques et boucliers, et qui étaient surtout armés jusqu’aux dents.

Mais cette fois, les ouvriers étaient là. Ils étaient accourus, eux aussi, et en grand nombre, pour participer à ce mouvement inédit !

Ce fut ce jour là que l’on assista à l’inimaginable, et même à l’insensé!

Une délégation de cadres du Parti Communiste déboucha à grand bruit sur la place sous des banderoles qui réclamaient des réformes. Mais on vit encore plus surprenant.

Un millier de militaires en uniforme participèrent à la manifestation derrière leur colonel, tout en marchant au pas cadencé. Leurs banderoles, aussi incroyable que cela puisse paraître, réclamaient elles aussi des réformes.

Tout semblait alors gagné, ou presque, avant que quoi que ce soit n’eût vraiment commencé. Les événements eux mêmes, précipités par le ralliement d’une partie de l’appareil d’État, semblaient avoir devancé les plans déjà follement ambitieux des étudiants.

La mobilisation populaire fut telle, en ces journées-là, que la panique et la détermination de sévir finirent par s’emparer de la faction la plus dure du Parti.

Les politiques se réunirent, et ils consultèrent leurs conseillers, puis ils parlementèrent des nuits entières, afin de décider quelle réponse il était adéquat d’apporter à ce vent de folie, à cette tempête !

C’est le 18 mai, peu après minuit, que tout bascula. L’armée Chinoise, qui se montrait incapable de reprendre le contrôle de la place Tian’ Anmen, avait finalement reçu l’ordre de nettoyer, à n’importe quel prix, cet endroit stratégique, qui était investi depuis trop longtemps par les manifestants.
Le Premier Ministre Li Peng venait en effet de décréter la loi martiale.
Le lendemain, on vit Zhao Ziyang rendre visite aux grévistes de la faim, qui étaient toujours calmes et répartis en petits groupes sur la place. On put le voir les supplier, en larmes, d’arrêter le mouvement. Il avait certainement compris que cette outrance ne pourrait se terminer que dans un impitoyable bain de sang.

Et en effet, au soir du 19 mai, Li Peng annonça l’intervention de l’armée pour, avait-il proclamé, protéger les bâtiments officiels. Mais en réalité, c’est une guerre sans merci qui fut déclarée aux étudiants et aux autres contestataires.

Le Parti, l’administration, la presse et les médias furent repris en main d’une poigne énergique. Dans les universités, des listes noires furent dressées. Elles concernaient aussi bien des enseignants que des étudiants.

La presse, la radio et la télé, plus que jamais aux ordres, commencèrent dès lors à fustiger “ une poignée de malfaiteurs et de criminels, des casseurs, qui auraient noyauté et dévoyé le mouvement étudiant initialement pacifiste. On fit comprendre aux ouvriers qui avaient rejoint leurs rangs que c’est eux qui allaient faire les frais de l’intervention militaire.

Toutes ces manœuvres produisirent les effets escomptés, et dans le courant de la semaine suivante, le mouvement étudiant commença à perdre de son ampleur.

Le temps était venu pour le pouvoir d’éprouver la détermination des contestataires.

Mais à sa grande surprise, le gouvernement dut faire face à la radicalisation d’une petite minorité d’ouvriers, surtout des plus jeunes.

Ils continuèrent à manifester avec les étudiants, alors même qu’ils n’avaient plus accès à leurs propres usines et ateliers. La soif de cette liberté, nouvelle pour eux, qu’ils commençaient à peine à entrevoir, était la plus forte.

À partir du vendredi 26 mai, cependant, les manifestations commencèrent à s’essouffler et on assista à un reflux franc et massif. Beaucoup d’étudiants quittèrent la place Tian’anmen.

Les parents exhortèrent leurs enfants à rentrer à la maison. Il va finir par arriver un malheur, prophétisaient du fond de leurs cuisines les mères inquiètes.

Un professeur d’Anglais de l’université de Beida déclara même : « Ils attendent que ce vent de folie s’essouffle vraiment, puis la terreur viendra, je crains que cela ne soit inéluctable! ».

Et la terreur vint, en effet. Elle prit la forme de la répression militaire, qui suivra, les 2 et 3 juin, et qui provoquera un grand nombre de victimes civiles. Des centaines d’étudiants, de chômeurs et d’ouvriers furent écrasés par les chars ou tombèrent sous les rafales des armes automatiques de l’armée. Les nombreux journalistes occidentaux présents sur place purent témoigner de scènes terribles et singulièrement sanglantes.

Près des immeubles de Muxidi, qui abritaient les hauts fonctionnaires du Parti et leurs familles, les manifestants hurlèrent à l’encontre des soldats et certains leur jetèrent des pierres. Puis les militaires commencèrent à tirer à balles réelles sur les manifestants. Les combats se poursuivirent dans les rues qui entourent la place, les manifestants avancèrent à plusieurs reprises vers l’Armée Populaire de Libération et ils construisirent des barricades.

C’est le 5 juin, au deuxième jour des violentes répressions entreprises par le gouvernement Chinois à l’encontre des manifestations, qu’un homme accéda à la notoriété internationale.

Il se tenait seul, quasiment immobile, à 800 mètres à l’est de la porte Tian’anmen quand une colonne de 17 chars arriva dans un grondement d’apocalypse.

L’homme, vêtu d’une chemise blanche, portait un sac de supermarché dans chaque main, il se tenait debout au milieu de la route, quand les chars s’approchèrent lentement et pesamment de lui.

Les blindés s’arrêtèrent et il sembla alors leur faire signe de repartir. En réponse, le char de tête essaya à plusieurs reprises de le contourner, mais l’homme se plaça à nouveau sur sa trajectoire, générant ainsi un étrange et envoûtant ballet. Puis l’individu grimpa sur le dessus du char de tête, et il eut une brève conversation avec un membre de l’équipage. L’homme fut ensuite entraîné dans la foule et on ne sut jamais ce qu’il était devenu. Les chars poursuivirent ensuite leur mortelle progression.

Yi-Ping suivit ces événements à la télévision et dans les journaux.

Elle était effarée, et elle était aussi très en colère. Des hommes de son pays, des Chinois, massacraient froidement d’autres Chinois ! On n’avait même plus besoin d’ennemi pour être tué, dans son pays, il suffisait juste d’être en colère, et de le faire savoir !

Dans les mois qui suivirent, de nombreuses arrestations eurent lieu, puis le calme, qui avait pendant si longtemps espéré par les autorités essoufflées, finit par revenir !

Par la suite, un coup d’arrêt durable sera porté aux espoirs de réformes politiques en République Populaire de Chine.

Le gouvernement expulsera alors sans la moindre retenue les journalistes étrangers et déclenchera une vaste traque à travers tout le pays pour identifier, retrouver, arrêter et juger sans pitié les participants les plus actifs au mouvement.
Cette violente répression provoquera aussitôt une condamnation unanime du gouvernement Chinois dans le monde, à tel point que les livraisons d’armes à ce pays furent gelées par tous les pays producteurs.

A Canton, cette grande ville du Sud qui était de tous temps restée très indépendante, on était depuis toujours bien loin des préoccupations de la capitale. Néanmoins les étudiants ne restèrent pas inactifs pendant cette période d’agitation, et de loin s’en faut.

Le 18 mai, plus de quatre mille d’entre eux se réunirent aux abords de l’édifice abritant l’administration provinciale pour scander des slogans en faveur de la démocratie et des réformes.

Les cinq ponts de la ville furent pris d’assaut par des centaines de protestataires. Les travailleurs et les étudiants refusèrent avec obstination de se présenter au travail ou à leurs cours.

Paul ne pouvait pas le savoir, mais c’est à cette époque que l’on vit la jeune Yi-Ping coller sur les murs de la ville un dazibao sur lequel on pouvait lire cette affirmation provocatrice : « Deng Xiaoping, il faut partir maintenant, parce que c’est fini, ton heure a sonné !».

Le six juin, la jeune fille prit la parole dans un amphi devant une centaine d’étudiants de l’université Ji Nan, où elle étudiait le Français et l’Anglais. Elle réussit, par une virulente harangue, à les décider à la suivre et ils n’hésitèrent pas, dès lors, à former un  » sit-in  » à l’entrée du quartier général militaire.

Tout sourire, la jeune étudiante était assise devant les grilles avec Chan, son amie d’enfance. Elle brandissait avec courage et fierté une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « No Military presence in Canton ». Elle fut même filmée par la télévision d’état et on la vit, le soir, sur tous les écrans du pays, dans toutes les familles. Elle fut présentée comme une quasi criminelle.

Cependant tous les conflits, toutes les révolutions, sont par nature faits pour connaître une fin, heureuse ou tragique, et c’est ainsi qu’au bout de quelques jours tout rentra finalement dans l’ordre. La Chine avait retrouvé son ancestrale autant que proverbiale sagesse.

 » Ne crains pas d’avancer lentement, crains seulement de t’arrêter. » martelèrent inlassablement les vieux philosophes du pays.

Ils allaient effectivement continuer à avancer, mais en déployant d’autres moyens, en se lançant à corps perdu dans les batailles du commerce, de l’industrie et des finances. Ils étaient si nombreux, et surtout si valeureux et volontaires, qu’ils finiraient bien par arriver à reconstruire ce foutu pays qu’ils aimaient tant, à connaître la prospérité dans une relative liberté, même s’il n’était plus question d’espérer l’avènement rapide d’une véritable et lumineuse démocratie !

« Tu es certainement dans le vrai », lui dit Yi-Ping, le tirant brutalement de sa rêverie, « mais ce n’est certainement pas une raison suffisante pour ne pas se bouger le cul. Tu as dû t’apercevoir que ces dernières années les choses se sont finalement bien améliorées, petit à petit, certes, mais sûrement, dans mon pays. C’est parce qu’il y a eu des gens assez intègres et courageux, des artistes, des intellectuels, qui se sont battus avec l’énergie du désespoir pour ça ! »

Elle rit de bon cœur avant d’ajouter : «  Mais dis moi, vous n’avez pas un jour coupé la tête à votre bon roi Louis XVI, vous ? »

Elle prit tout son temps pour déguster son dessert, un excellent Paris-Brest fait maison, et pour siroter ensuite, tout aussi paisiblement, son odorant et gouteux Arabica de Colombie avant d’ajouter :. « Pour l’instant nous n’avons pas eu de vrais problèmes, mais je suis bien consciente que cela ne va peut-être pas durer, surtout avec les ambitieux projets que nous avons élaborés. Cependant je suis assez confiante, je suis bien à Paris, non ? Et la France, n’est-ce pas le pays protecteur des droits de l’Homme, du moins si j’en crois ce que l’on m’a toujours dit !

– C’est tout à fait juste, mais reste prudente quand même, parce que je n’aimerais vraiment pas te savoir entre les griffes de leurs fameux services secrets, qui sont particulièrement efficaces et dangereux, d’après ce que j’en sais. »
Paul appela le serveur, qui était une ambivalence vivante, car c’était un jeune homme efféminé porteur d’une élégante moustache blonde, afin de demander l’addition.
Il était heureux, car il venait de passer un moment en tous points agréable, et en charmante compagnie.

Au moment de quitter l’établissement il retint son invitée par le bras pour lui dire : «  Mais dis-moi, ma grande, je pense à quelque chose. Puisque tu travailles sur Internet, est-ce que tu ne te sentirais pas capable de créer le site de ma société ?

— Oh, bien sûr que oui. Surtout que les choses évoluent vite, en ce moment, tu sais. Depuis quelques semaines, il y a un fournisseur d’accès qui permet de s’affranchir du Minitel, c’est FranceNet. Grâce à lui, on peut désormais accéder à Internet directement à partir d’un ordinateur et d’une prise de téléphone.

— C’est génial, ça va être une vraie révolution !

— Tu as raison de dire ça. Imagine que les gens vont pouvoir communiquer, partout, avec tout le monde, et pour pas cher, en plus !

Elle lui fit une grosse bise amicale et franche sur la joue.

— Je te remercie pour cet excellent repas, Paul, c’était super sympa.

Il était vraiment délicieux, ce canard à l’orange, et le vin aussi. C’est la première fois que je bois du vin rouge frais. Mais Dieu que c’est bon , vive la France !

Yi-Ping lui offrit un délicieux sourire.

— J’en découvre, des choses, avec toi !

— De la même façon j’en ai découvertes de merveilleuses avec toi, ce n’est qu’un prêté pour un rendu.

— Alors, c’est bien vrai, ce que m’as dit tout à l’heure ? Tu ne me fais pas marcher, tu voudrais vraiment que je m’occupe de ton site ?

— Non seulement c’est vrai, mais j’y tiens absolument, ma chérie. Tu peux t’y atteler dès que tu te sentiras prête.

— Mais, je le suis, prête, Paul ! Je peux venir dès lundi, si tu veux.

— Dans ce cas, c’est d’accord pour lundi.

Ils se séparèrent sur une grosse bise, chacun se retournant pour regarder l’autre s’éloigner. Paul ressentit à ce moment une grosse pointe de tristesse perler dans son œil.


 

8

Les services de l’ambassade de France s’étaient montrés des plus efficaces et diligents, et elle put s’en rendre compte lorsqu’elle débarqua sur le sol Français comme jeune étudiante étrangère boursière du gouvernement Français. Ils avaient vraiment bien fait les choses, ils étaient allés au bout de leur mission, et même au-delà, lui avait-il semblé.

Sitôt inscrite à La Sorbonne, Yi-Ping n’eut qu’à se rendre à la Cité Internationale Universitaire, dans le 14ème arrondissement, où un logement lui avait été attribué.

Elle fut favorablement impressionnée en découvrant les lieux. C’était un endroit magnifique et chaleureux qu’elle trouva immédiatement sympathique.

Disséminés au cœur d’un immense parc, les beaux bâtiments des « Maisons » lui étaient immédiatement apparus comme de autant de structures aimables et accueillantes. Ici rien n’était concentrationnaire, bien au contraire, le site se révéla incroyablement esthétique, tandis qu’ il respirait l’harmonie, tant cette réalisation architecturale des années vingt, qui avait été élevée dans le but de promouvoir la paix dans le monde, après les ravages à jamais irréparables qui furent causés par la Grande Guerre, devait permettre à des étudiants d’origines différentes de se rencontrer, et d’apprendre ainsi à bien vivre ensemble.

Elle fut logée dans un agréable petit studio, d’où elle avait une vue splendide sur l’immense parc, de la grande Maison des Pays d’Asie du Sud-est.
L’ accueil qu’elle y avait reçu avait été attentionné et particulièrement efficace. Une conseillère s’était chargée de lui expliquer dans les moindres détails le fonctionnement de l’établissement, du restaurant universitaire à la piscine, en passant par les bibliothèques et l’infirmerie. On lui expliqua aussi comment se déplacer efficacement dans Paris, et pour le moins cher possible. Elle fit le nécessaire en vue d’obtenir la mutuelle étudiante. Elle allait enfin pouvoir faire soigner ses dents, qui avaient quelque peu souffert de la grande précarité du système de soins en Chine. Trouver un médecin traditionnel ou un acupuncteur était certes une chose aisée dans son pays, mais un dentiste ou un ophtalmologiste compétent, et surtout dont les tarifs soient raisonnables, cela relevait de la course d’obstacles.

Ses nouveaux et jeunes voisins étaient en majorité des Vietnamiens et des Cambodgiens, originaires de l’ancienne Indochine française. Elle était ainsi la seule Chinoise.

C’est là qu’elle rencontrera pour la première fois l’association des étudiants Chinois de Paris et celle des étudiants pour un Tibet libre.

Elle avait alors dix-neuf ans et l’avenir, dans lequel elle plaçait désormais une confiance sans limites, semblait bien décidé à lui sourire de toutes ses dents.

Séparée de Chan qui, elle, était partie pour Rennes sans tarder, elle fit de nombreuses rencontres et connut beaucoup d’étudiants qui devinrent ses amis. Elle découvrit les cinémas d’art et d’essai si populaires du quartier latin, et les discothèques, avec joie et émerveillement. Ce type d’établissement, inconnu à Canton, fut pour elle une grande et réjouissante nouveauté.

Elle avait été, par la force des choses, très sage jusqu’à ce jour. Aucune main de garçon ne s’était jamais aventurée sous sa jupe. C’était tout juste si quelques-unes avaient effleuré sa menue mais bien jolie poitrine.

Le premier gynécologue qu’elle avait rencontré, qui était une jeune femme, ne se berçait pas d’illusions sur l’attitude des étudiants français face à une ravissante petite Asiatique, aussi elle lui avait fermement conseillé de prendre la pilule, mais sûr elle n’en fit rien. Parce qu’elle n’avait pas envie d’avaler un médicament tous les soirs alors qu’elle n’était pas le moins du monde malade. De toute façon elle ne risquait rien, parce qu’elle était toujours vierge, et qu’elle n’était pas du tout décidée à se faire sauter, et par qui ?

Elle découvrit petit à petit les menus plaisirs du flirt lors de ses premières soirées étudiantes en discothèque, dans le bruit, la fumée, et ses premières vapeurs d’alcool.

La première fois qu’un garçon, après s’être subrepticement emparé de ses lèvres, introduisit sa langue dans sa bouche, cette pratique lui fit une drôle de sensation, mais elle ressentit ce jour-là ses premiers véritables émois sexuels. Cela lui fit, – comment dire ? Des zigouigouis dans le ventre et dans le bas du dos, qui éveillèrent sa sensualité latente mais qui était néanmoins prête à bondir dès que la première occasion irrésistible se présenterait.

Elle eut aussi à faire face à un problème bien plus ardu, et ce fut celui de ses premières mains baladeuses. Celles qui s’égaraient à masser ses petites fesses alors qu’elle dansait un slow, ou celles qui pétrissaient, ou caressaient plus délicatement, son affriolante petite poitrine, alors qu’assise sur une banquette dans une boite enfumée elle se laissait aller à embrasser, avec fougue ou avec langueur, par un joli garçon. Mais elle veillait toutefois à chasser systématiquement d’une claque sèche sur les doigts celles qui s’approchaient d’un peu trop près de sa petite culotte. Car elle ne se sentait pas encore vraiment prête pour ces jeux-là. Il lui manquait certains codes, parce qu’elle n’avait reçu absolument aucune éducation sexuelle dans son pays, qui s’était révélé être une nation franchement des plus rétrogrades sur ce point crucial.

Toutes ces manœuvres d’approche commencèrent cependant à lui fouetter les sangs, et le désir commençait à se frayer un petit chemin de sa tête au bas de son ventre.

Un soir, dans son petit lit d’étudiante, alors qu’elle avait l’esprit un peu échauffé après avoir vu une vraie scène érotique au cinéma, elle commença tranquillement à se caresser. Ses mains parcoururent son corps, et de fil en aiguille elle en vint à se livrer à sa première véritable masturbation. Elle se caressa jusqu’à ce qu’une chaleur inattendue l’envahisse et qu’elle se sente soudain emportée par une sensation toute nouvelle, une saisissante vague de plaisir totalement inconnue d’elle jusqu’à présent. Ce doit être cela que l’on appelle l’orgasme, pensa-t-elle en toute simplicité. Si c’est vraiment ça, c’est bien plaisant, en effet, et je suis vraiment heureuse de faire cette nouvelle découverte.

A la Sorbonne, dont elle suivait les cours avec assiduité et passion, elle réunit autour d’elle beaucoup de nouveaux amis, des garçons comme des filles.

Ses yeux verts aux profondeurs infinies faisaient fondre tous ses copains, et aussi quelques copines qui n’étaient pas encore très fixées sur leur orientation sexuelle, et en particulier le jeune Yves Caro avec qui elle se lia d’une véritable amitié. On voyait souvent ces deux-là ensemble, arpentant main dans la main les allées du jardin du Luxembourg, dans les rues encombrées du quartier latin, ainsi qu’au petit cinéma des Arts à Saint-Germain.

Un soir ils avaient eu envie de changer un peu d’air et ils étaient allés se perdre, toujours main dans la main, parmi les nombreux touristes qui piétinaient dans la rue de la Huchette. Ils s’offrirent un petit repas convenable, à la table éclairée par une seule bougie d’un restaurant grec, bon marché mais sympathique. Ce petit repas pris dans l’intimité les changea du sempiternel et bruyant resto U. Yves était très désireux de découvrir cette fameuse Cité Universitaire dont il avait si souvent entendu parler. Ce jeune étudiant originaire de Manosque était un joli garçon aux cheveux longs, le fils unique et aimé d’un vétérinaire Breton qui s’était exilé dans le sud. C’était un grand amateur des œuvres d’Albert Camus et il aimait beaucoup tout ce qui était étranger, pourvu que cela n’apporte pas la peste, comme ce fut malheureusement le cas en 40. Il avait lu presque toute l’abondante production littéraire de sa chère idole. La peste et l’Étranger bien sûr, mais aussi Caligula et le Mythe de Sisyphe, La chute, ainsi que des ouvrages moins connus comme Le malentendu, L’homme révolté, Les justes, mais aussi de nombreux essais et nouvelles. Il partageait avec trois amis, des étudiants comme lui esthètes et amoureux des Beaux Arts, mais qui étaient surtout une joyeuse bande d’épicuriens, aussi redoutables qu’insatiables dans leur méticuleuse quête des petits plaisirs de la vie, un petit appartement bon marché qui était situé au rez de chaussée d’un immeuble bourgeois du quartier Saint-Germain, au 2 de la rue Des Trois tétons, près de la petite place des Corps Saints, qu’ils avaient baptisé « La Tuche ». Ils l’avaient agrandi en construisant dans le séjour une solide mezzanine en bois massif, sous laquelle ils avaient aménagé un sympathique bar, petit, mais toujours bien garni. N’ayant pas de voisins immédiats, ils y recevaient leurs amis pour des fêtes qui étaient parfois plus que copieusement arrosées, et au cours desquelles on dansait jusqu’à une ou deux heures du matin. C’est lors de l’une de ces joyeuses soirées, au cours de laquelle étaient présents Florence, Quetza, le grand Gurup, les sœurs Cabrol, les sœurs Ariento-Velles et Manu, et après avoir imprudemment descendu quelques Marie Brizzard on the rocks de trop, que naquit sa liaison avec Yi-Ping, qui faisait partie des invités du jour. Il l’avait étroitement enlacée et goulûment embrassée en dansant sur l’air préféré de son copain Gégé, Lucy in the Sky with diamonds, la merveilleuse chanson des Beatles.

Picture yourself in a boat on a river
With tangerine trees and marmalade skies
Somebody calls you, you answer quite slowly
A girl with kaleidoscope eyes

C’est sur ces mots, et alors que le garçon plongeait ses yeux dans les insondables mirettes de sa cavalière, que leurs langues s’étaient rencontrées pour la toute première fois.

En sortant du restaurant la jeune fille le prit par la main et l’entraîna avec vigueur vers la bouche de métro la plus proche.

— Viens, lui dit-elle, je vais te faire visiter mon domaine, puisque tu en meurs à ce point d’envie.

Ils descendirent Porte d’Orléans et Yi-Ping se dirigea avec son ami vers la vaste résidence des étudiants du monde.

Elle le fit monter jusqu’à son studio.

— Monte, je t’offre une tisane. Une verveine-menthe, tu aimes ?

— Oui, bien sûr.

Ils s’assirent sur le dessus de lit bleu majorelle et bavardèrent longtemps avec animation, de Sartre, de Camus, d’autres auteurs, et de la Chine, aussi.

A minuit passé, la jeune fille, qui se sentait gagnée par le sommeil, raccompagna son ami jusqu’au portail.

« Il ne faudrait pas que tu rates le dernier métro », lui dit-elle.

L’air était doux et les grillons stridulaient dans les massifs. Elle avait pris goût aux baisers Français, aussi elle eut envie qu’il lui en donne un, là, maintenant ! Elle le regarda tendrement, puis elle lui prit la main et lui offrit avec générosité ses lèvres fraîches et pulpeuses.

Yves, le garçon timide, n’hésita pas longtemps devant cette offrande inespérée, alors il s’empara de la bouche de son amie, qu’il embrassa longuement, et avec gourmandise, et c’est ainsi que les zigouigouis reprirent possession du corps de la jeune fille.

Quelques jours plus tard ils sortirent pour aller au cinéma. Ils allèrent voir quatre mariages et un enterrement, le film de Mike Newell dans lequel Charles, interprété par Hugh Grant, est obnubilé par Carrie, jouée par Andie MacDowell, une Américaine très attirante qu’il rencontre régulièrement lors de quatre mariages et d’un enterrement.

Ils allèrent ensuite dîner dans une pizzeria réputée de la rue Saint-Michel.
C’était une authentique pizzeria italienne où les pizzas étaient cuites dans un véritable four à bois en briques rouges qui occupait tout le fond de la salle.

Ils prirent un simple sorbet pour dessert, parce qu’ils n’étaient pas assez riches pour se permettre de faire de véritables folies gastronomiques.

Yi-Ping ressentit une profonde envie de prolonger ce délicieux moment d’intimité avec celui qu’elle n’hésitait plus désormais à considérer comme son véritable premier amoureux. Il était gentil et respectueux avec elle, et de même qu’il se souciait tout le temps de son bien -être, il lui laissait toujours la meilleure place, au cinéma ou au restaurant, veillant à ce qu’elle n’ait ni trop chaud ni trop froid.

— Tu veux bien venir prendre une tisane chez moi pour finir la soirée, Yves, lui demanda-t-elle ? Il est encore tôt et je n’ai vraiment pas envie de me coucher tout de suite.

— Oui, oui, bien sûr, ma chérie, et avec grand plaisir, même !

Ils se connaissaient beaucoup mieux maintenant. Ils s’étaient déjà embrassés à plusieurs reprises, et même parfois longuement et avec chaleur, accompagnant toujours leurs baisers enflammés de papouilles et de caresses plus ou moins osées.

A chaque fois elle avait beaucoup aimé lorsqu’il avait tourné avec impudeur sa langue autour de la sienne, tout en la serrant tendrement contre lui, aussi, lorsqu’ils furent assis sur le bord du lit, Yves n’avait pas hésité à entourer la jeune fille de ses bras et il lui avait donné un long baiser, qui fut particulièrement langoureux.

Yi-Ping, pendant ce temps, commençait à avoir des idées folles, qui étaient parties de son ventre surexcité, et qui lui montaient maintenant à la tête. Elle avait alors pensé : Il serait peut-être temps que je me débarrasse de ce fardeau qui commence vraiment à me peser. Puis, peu après. Et si je la perdais, ce soir. 19 ans, il me semble que c’est le bon âge pour ça, non, et dans ce pays où la liberté est si grande, et je pressens que c’est peut-être même déjà un peu tardif.»

Elle glissa sa main sous la chemise du garçon et caressa avec tendresse sa plaisante poitrine, qui n’était que légèrement velue.

— C’est tout doux, soupira-t-elle en se lovant contre lui, se faisant du même coup chatte en chaleurs.

Yves, de son côté, avait tranquillement entrepris de promener sa main le long de ses longues cuisses au velouté si agréable à caresser et il sentit une très agréable excitation le gagner.

— Toi aussi tu es toute douce, murmura-t-il.

Yi-Ping avait lentement, en prenant tout son temps, déboutonné la chemise du garçon.

La folie commença vraiment à la gagner, à s’emparer d’elle, à en prendre pleine et entière possession. Alors elle cessa d’hésiter, elle saisit les bords de son polo et le retira d’un geste énergique pour apparaître en juvénile soutien-gorge à petites fleurs bleues aux yeux admiratifs de son jeune compagnon.

Celui-ci commençait aussi à s’affoler et sa main, qu’il ne contrôlait désormais plus, était lentement remontée le long des cuisses de la jeune fille, jusqu’à atteindre enfin la fine culotte de coton qu’il caressa du bout des doigts. Il se jeta amoureusement sur la jeune fille afin de s’emparer de ses adorables petits seins, qu’il dégagea de leur fragile enveloppe de dentelle avant de les suçoter avec délectation et avec une réelle gourmandise.

La main de Yi-Ping avait, semblait-il, elle aussi gagné la plus totale des indépendances, puisqu’elle était allée se poser, le plus naturellement du monde, sur le renflement qui était apparu sous le tissu du pantalon du garçon, juste au niveau de sa braguette.

Elle avait beaucoup lu, et elle avait aussi vu de nombreux films. Elle avait donc une idée plus que précise de ce qui allait se passer maintenant, et qu’elle n’hésita plus à appeler avec ardeur de ses vœux.

Comprenant ses intentions, Yves balbutia : «  Je suis désolé, ma chérie, mais je n’ai pas de préservatifs » en la regardant avec un amène petit air piteux. Désolé, vraiment. »

Yi-Ping lui sourit en le regardant à son tour, mais elle avait des yeux inondés de tendresse. Elle se dégagea de son étreinte et tendit le bras vers sa table de nuit. Elle ouvrit le tiroir pour en extraire un petit étui cartonné qu’elle lui tendit avec un immense sourire.

— Heureusement que j’en ai, moi, gros ballot, ne pas emporter de capotes quand t’as rendez-vous avec une p’tite nana qui t’aime trop et qui a très envie d’un gros câlin ! C’est mon gynéco qui m’a dit qu’il fallait toujours en avoir une boite chez soi, au cas où…et je crois bien que le « kazou », cette fois, il est là et bien là, fit-elle en riant.

Elle embrassa le garçon, puis elle défit sans hésiter sa jupe légère et elle fit glisser lentement le long de ses jambes sa petite culotte, qu’elle balança au bout du lit d’un geste vif de la pointe du pied. Elle avait agi ainsi parce qu’elle souhaitait bien évidemment rester maîtresse du jeu. C’était elle qui s’offrait, et non son homme qui la prendrait. La nuance était de taille pour la pratiquante des arts martiaux qu’elle était.

Yves fut parfait ce soir-là. Il abandonna ses lèvres pour parcourir de sa bouche le corps de sa partenaire afin de le déguster longuement, prenant le temps de promener sa langue dans tous ses moindres replis afin de bien l’inciter à aller plus loin. Il lapa en même temps avec avidité les fluides parfumés que la jeune fille lui distilla avec générosité… Son jean rejeté lui aussi au pied du lit, il retira son caleçon pour enfiler son préservatif, cependant que Yi-Ping se tournait lentement sur le côté. Elle présenta à son ami la vision affolante de ses fesses quasi parfaites, que le garçon s’empressa de caresser avec des gestes enveloppants, tout en se sentant envahi par une intense émotion qui fit battre son cœur plus fort encore. Après un dernier baiser prolongé il l’aima longuement, avec un enthousiasme et une félicité manifeste, alors qu’elle miaulait doucement.

Lorsqu’il s’arrêta de bouger, et que son corps se relâcha enfin, Yi-Ping s’allongea sur le dos, puis elle attira le jeune homme dans ses bras, et tenta alors de lui faire partager ce qu’elle venait de ressentir : «  Je…Je crois, il me semble que j’ai…, murmura-t-elle dans un souffle.

— C’est super, ma petite chérie. C’est rare, ça, tu sais, pour une première fois, ma petite Chinetoque adorée ! Parce que c’était bien la première fois, n’est-ce pas, je ne me trompe pas, lui demanda-t-il en la regardant avec intensité et amour ?

— Oh oui, bien sûr que oui, tu viens de faire l’amour à une vieille pucelle, mon chéri, et ça te fait quel effet, ça ?

— Du bonheur, ça ne me fait rien que du bonheur, mon petit amour, oh pardon, mon graaand… amour !

La jeune fille était enfin devenue une jeune femme, et elle se sentit épanouie, libre et heureuse. Sa vie d’adulte pouvait commencer, après cette agréable initiation à ces nouveaux plaisirs de l’existence qu’elle découvrait aujourd’hui, dans l’espérance qu’ils seraient suivis de nombreux autres, et peut-être par de plus intenses encore ! La vie déroulait son tapis rouge sous ses petits pieds. Que lui réservait-elle, alors qu’elle se trouvait exilée si loin de son pays natal ?

Sur les conseils pertinents d’une de ses amies Cambodgiennes de la résidence universitaire, elle alla se présenter à la Maison de la Chine dans le but de proposer ses services en qualité d’accompagnatrice. Elle fut inscrite sur la petite liste sur laquelle figuraient déjà les noms de trois autres étudiants.

9

Le lundi matin à neuf heures, Yi-Ping se présenta dans les locaux de 2IDS dans le but de s’attaquer à son nouveau projet, la construction du site Internet de l’entreprise de son ami.

Peu de choses avaient changé depuis le tragique décès de Brigitte3.. Le jeune Benjamin venait toujours pour entretenir la décoration florale du vaste open space, et elle fut reçue par la charmante et professionnelle Fatima, qui assurait toujours avec bienveillance et efficacité le secrétariat et l’accueil.

Paul fit installer la jeune fille dans le box le plus proche de son bureau.

Il recommanda à Fatima de veiller à ce qu’elle ait accès à toutes les informations dont elle pourrait avoir besoin, documents, listings, photos.

Il n’avait pas vraiment eu l’occasion de remarquer, pendant ses vacances, tant il était attentif aux découvertes qu’il faisait, à quel point elle était jolie, lumineuse. Sa peau avait la délicate couleur du miel tandis que ses yeux, étirés en amande comme par un maître italien de l’esthétique, étaient d’un vert profond tout à fait attendrissant. Ils lui firent irrésistiblement penser à deux bonbons à la menthe ! Un minuscule grain de beauté, négligemment posé au coin de sa lèvre supérieure attirait, tel un irrésistible pôle magnétique, les regards sur sa bouche au dessin exquis.

Elle s’installa et rangea avec soin autour d’elle tout ce dont elle savait qu’elle allait avoir besoin.

— Maintenant, je vais t’expliquer comment nous allons procéder, Paul.

Nous allons, avant toute chose, commander un kit de connexion à FranceNet, c’est la fameuse société de Rafi Haladjian dont je t’ai déjà parlé l’autre jour.

Et après, Paul, nous allons travailler d’une façon tout à fait classique, en commençant par la rédaction du cahier des charges. Il va falloir que tu me dises tout ce que tu souhaites voir figurer sur ton site. Ensuite nous ferons un plan avant de commencer les travaux. Tu as déjà le logo, il me semble très bien, il est beau et il inspire confiance, parce qu’ il évoque à la perfection la sérénité et la solidité, nous pourrons donc le conserver sans problème.

Il faut que tu saches que nous pourrons même donner une adresse email à tous tes salariés.

— Ca il me semble que c’est une super idée. Je n’en espérais pas tant. C’est comme avec le Minitel, alors ?

—Tu sais, ce n’est pas très compliqué, Internet, ça marche un peu comme le Minitel, en effet. On peut faire tout ce que l’on veut, pourvu que l’on dispose des bons outils.

Ils passèrent la journée et celle du lendemain à travailler avec enthousiasme et détermination à la construction du site. De temps en temps, une plaisanterie de l’un ou de l’autre venait détendre l’atmosphère. Ils ne fumaient ni l’un ni l’autre, alors ils s’offraient un café ou un thé quand ils éprouvaient l’envie, ou le besoin impérieux de faire une petite pause.

Nom de domaine, Mosaic, charte graphique, affiche, page, navigation, zoming, modem, liens hypertextes, URL, applets, archives, baud, FTP, GIF, HTML, Index, Paul se familiarisa vite avec l’hermétique langage de ce nouveau média. Il était heureux d’avoir pris cette décision. Grâce à ce projet, 2IDS allait se positionner en pionnier de cette nouvelle technologie sur la place de Paris. Ainsi il ne se satisferait pas de simplement prendre le train en marche, il serait désormais aux commandes de la motrice.

Au soir de la deuxième journée, comme ils avaient beaucoup et bien travaillé, Paul pensa qu’il serait bon d’offrir une petite récompense à la jeune fille, en plus des quelques billets qu’il lui avait promis. Elle s’était impliquée avec tellement de bonne volonté. Il emmena donc Yi-Ping dîner à la Table d’Anvers, chez les frères Conticcini, afin de la remercier pour sa précieuse collaboration, lui avait-il dit, mais c’était aussi et surtout parce qu’il avait très envie de prolonger ces deux journées qu’il avait passées avec elle à travailler par un agréable moment, plus ludique, de détente et de partage. Pour lui, à la différence de beaucoup trop de chefs d’entreprise, il n’y avait pas que le travail et l’argent, qui comptaient dans la vie, et il appréciait beaucoup ces moments de convivialité, les longues discussions au coin du feu en hiver, ou à la terrasse d’un café en été. Il prenait souvent son petit déjeuner à celle des Colonnes, le bar qui était le plus proche de chez lui, où il aimait prendre le temps de bavarder avec ses voisins.

A la fin du repas ils continuèrent à discuter et à plaisanter tout en dégustant leur café. Paul fut troublé par un fugitif mais affectueux regard que la jeune fille lui avait adressé tout en esquissant un charmant sourire. Après avoir un peu hésité, parce qu’il savait que son compagnon l’attendait chez eux, il s’était décidé à lui proposer de venir prendre un dernier verre chez lui, afin d’achever en beauté et dans l’intimité cette sympathique soirée.

— Il ne faudra pas que je rentre trop tard, parce que Yves m’attend à la maison, fut la seule réserve qu’elle lui avait opposée.

— Je te promets de te ramener à une heure tout ce qu’il y a de plus décente, la rassura-t-il.

Paul fit ensuite monter la jeune fille dans sa voiture et il la conduisit chez lui. Il faisait très beau en ce mois de mai. Ils s’installèrent sur la grande terrasse où abondaient les plantes vertes et qui surplombait la calme rue piétonne. L’air était doux et les étoiles clignotaient doucement dans le ciel sans nuages. On pouvant apercevoir, au loin, en tournant un peu la tête, la Tour Eiffel qui scintillait de ses milliers de petits lumignons. Il servit à sa jeune compagne un Limoncello, un alcool pour dames qu’il avait ramené de précédentes vacances d’hiver à Naples. Tout en bavardant, il passa son bras autour des épaules de la jeune fille, et il se risqua même à déposer un petit bisou amical sur sa joue, parce que cela faisait tellement longtemps qu’il en avait envie ! Ils discutèrent ainsi longtemps, les minutes s’égrenèrent et, presque naturellement, sans qu’il se souvienne de l’enchaînement exact des faits, ils en arrivèrent à échanger un véritable baiser qui se prolongea avant de virer rapidement à l’étreinte passionnée. Paul était fou de joie de tenir dans ses bras cette grande fille au regard caressant dont il trouva la bouche si douce et particulièrement savoureuse à déguster. Ses mains commencèrent à explorer avec tact et délicatesse son gracieux corps qui, il eut le plaisir de le constater, ne lui opposa aucune résistance réelle. Il en trouva les rondeurs très agréables à caresser, même à travers le tissu de sa robe légère.

La soirée était en train de prendre une aimable tournure, qu’il n’avait à aucun moment préméditée.

La fièvre le gagnant, il ressentit une envie folle de connaître mieux les trésors qui se dissimulaient encore sous cette robe vaporeuse et il n’hésita pas longtemps avant de lui prendre la main afin de l’entraîner vers l’intérieur de l’appartement. Il mit de la musique, la plus douce et harmonieuse qu’il avait pu trouver sur ses étagères.

Yi-Ping le suivit sans résister, mais aussi avec un certain plaisir, lui sembla-t-il. Ses doigts, longs et fins, palpitèrent dans la paume de Paul. A l’entrée de la chambre elle s’arrêta pour retirer ses chaussures, qu’elle lança sur la moquette de la pointe du pied, avec un geste léger et gracieux de ballerine.

Paul prit tout son temps pour la déshabiller, avant de la coucher dans les draps frais avec une douceur qui s’accompagna d’une réelle et profonde émotion.

Elle le regarda ensuite se dévêtir en lui adressant un petit sourire canaille d’encouragement.

Il s’allongea près d’elle afin de se délecter avec langueur de la douceur de sa peau parfumée, ainsi que de la fraîcheur de sa bouche, avant de lui retirer sa bien sage petite culotte blanche et de lui faire sans précipitation, mais avec bonheur et jubilation, l’amour.

Yi-Ping était souple comme un roseau, aussi elle l’accompagna avec de gracieuses ondulations de son corps gracile dont les muscles robustes et bien dessinés roulaient sous sa peau. Elle s’abandonna sous ses caresses en émettant de discrets gémissements qui le firent fondre de bonheur.

Il s’attarda ensuite longtemps à déguster et à croquer du bout des dents les framboises parfumées qui pointaient au bout de ses petits seins, qui étaient si doux, mais si fermes !

Comme promis, à minuit, il descendit avec elle au garage. Il la fit monter à regrets dans sa Laguna afin de la raccompagner place Denfert-Rochereau, comme il l’avait promis.

Il l’embrassa une dernière fois avant de la laisser rejoindre son compagnon, qui devait certainement l’attendre avec impatience.

– Ce garçon a une chance incroyable de vivre avec une fille pareille, avait-il pensé en la regardant, à regret, s’éloigner de sa démarche aussi souple que tranquille.

Yi-Ping grimpa avec allégresse, bien qu’elle eut les jambes un peu molles, les escaliers jusqu’au premier étage, et elle introduisit la clé dans la serrure.

Tout était silencieux dans la pénombre de l’appartement, qui n’était que chichement éclairé par la lumière verdâtre émise par l’enseigne de la pharmacie du rez de chaussée.

De toute évidence, Yves n’était pas là.

Quelques minutes plus tard elle entendit du bruit et des éclats de voix sur le palier. La clé tourna alors dans la serrure et la porte s’ouvrit avec un léger couinement.

Yves entra. Il était accompagné par une très belle jeune fille, une grande rousse aux yeux mauves, qui n’avait aucun maquillage, et dont le charmant visage était encadré par de longs cheveux châtain clair légèrement bouclés.

«  Amélie va dormir ici, sur le canapé », lui annonça-t-il. « Il est tard, aussi elle ne rentrera chez elle que demain.

C’est une amie du comité écologique », expliqua-t-il à Yi-Ping. « Elle habite à Montreuil, et elle a laissé passer le dernier métro. Il faut dire que la réunion s’est éternisée. On a beaucoup parlé des transports, comme prévu, mais aussi de l’impérieuse nécessité de végétaliser une surface minimale attenante à toute nouvelle construction.

– C’est surtout pour protéger la biodiversité, ajouta Amélie. De nombreuses espèces, qui avaient disparu dans les années soixante, comme le héron, le pic-vert, l’argus bleu, ce si joli petit papillon, sont actuellement en train de réapparaître. Il faut encourager les citoyens à continuer sur cette voie et provoquer une prise de conscience en faveur de la protection de la nature, et aussi de la réduction de l’usage inconsidéré que nous faisons des produits toxiques. »

Ils installèrent la copine dans le canapé du séjour et ils se glissèrent dans leur lit, après que Yi-Ping eut pris la sage précaution de prendre une petite douche.

En étendant son bras, la jeune fille ne tarda pas à constater que son compagnon jouissait d’une splendide érection.

— C’est ta copine Amélie, qui te fait cet effet, plaisanta-t-elle ? Remarque, je le comprendrais, parce qu’elle est vraiment chouette, cette fille ! Et ces yeux qu’elle a, c’est franchement étonnant, elle me fait penser à Elizabeth Taylor !

— Tu sais bien que je n’ai besoin de personne pour avoir envie de toi, mon amour. Parce que tu es particulièrement belle, toi aussi, tu sais.

Il s’interrompit, avant d’ajouter :

« Et tu sentais super bon avant de filer comme une voleuse sous la douche ! Tu avais transpiré, il m’a semblé, et j’adore cette subtile odeur de petit fauve que tu dégages dans ces instants, parce que c’est comme lorsque nous faisons l’amour ! C’est elle qui m’a excité à ce point, et du coup, j’ai très envie de toi, maintenant. »

Il se pencha vers la table de nuit pour y prendre un préservatif, qu’il tendit à sa compagne.

— Si tu veux bien me le mettre, poussin. Avec ta bouche, s’il te plaît, tu fais ça si bien.

— Dis moi, mon chéri, l’interpella-t-elle, tu ne commences pas à en avoir marre, de me faire toujours l’amour avec ce machin en caoutchouc posé sur ta bite ? Mais pas ce soir, s’il te plaît, parce que je me sens un peu trop fatiguée pour baiser, aujourd’hui.

— Tu sais bien que si j’utilise des capotes, c’est parce que je n’ai pas spécialement envie que tu te retrouves enceinte, ma grande, ce n’est certainement pas par plaisir.

— J’ai bien compris, tu sais, à quel point cette idée de me faire un enfant te fait peur ! Pourtant, moi, j’aimerais bien avoir un, de petit bébé. Elle prit un air suppliant et elle lui jeta un regard poignant, désarmant.

— Mon amour, fais le moi vite, cet enfant ! Un petit bébé qui sera tout beau, comme toi ! Tu sais pourtant combien j’adore les enfants.

Elle finit par renoncer et, après avoir accepté le baiser qu’il voulut lui donner, elle plaça à contrecœur le préservatif sur le sexe de son compagnon, avant de s’étendre sur le dos et d’écarter un peu les jambes. Elle n’avait pas très envie de se refuser à Yves. Parce qu’il avait de toute évidence bien trop envie d’elle, ce soir. Elle venait de faire l’amour, elle était comblée et apaisée, mais pas lui, aussi elle pensa qu’elle ne pouvait quand même pas se montrer si égoïste. Elle se laissa donc gentiment aimer. Elle aurait pourtant préféré qu’il ne la prenne pas aujourd’hui, ou qu’il attende au moins demain matin. Mais le repos du guerrier, cela n’avait de toute évidence pas été inventé pour les filles !

Rue de Paradis, la construction du site progressait jour après jour, même si les longues journées de travail se terminaient bien souvent dans le lit de Paul, au creux duquel les deux amants, satisfaits d’eux-mêmes et des efforts qu’ils avaient fournis pendant la journée, s’accordaient le temps nécessaire pour se congratuler réciproquement, dans les soupirs et les gémissements, et parfois même les cris de plaisir de la jeune fille, qui ne se gênait jamais pour manifester à haute voix l’intensité du bien-être qu’elle ressentait.

Le jeune chef d’entreprise, quant à lui, appréciait de plus en plus ces instants délicieux volés à son challenger. Cette fille était un petit miracle qui avait été propulsé dans sa vie pour y instaurer un effet aussi plaisant que pimenté.

On dirait bien que je suis en train de tomber amoureux, moi! se disait-il tout en s’interrogeant. Était-ce de l’amour véritable, ou un simple désir charnel, qui n’était dû qu’à l’envoûtante beauté de sa jeune maîtresse, et à cette complicité qui les rapprochait à un point inimaginable ? Quoi qu’il en soit de la réponse qui serait un jour donnée à cette légitime introspection, il était certain qu’il ressentait une attirance chaque jour plus grande pour la jeune Chinoise. Sa voix chantante le charmait, ses yeux de chatte le faisaient fondre quand il se perdait dans leurs profondeurs. Son corps gracile et musclé le rendait fou de désir et faisait de lui, après qu’il lui eût avec passion fait l’amour, une poupée de chiffon inerte, étendue dans un désordre lamentable, le souffle court, en travers du lit ravagé.

Un soir de septembre, alors qu’il la raccompagnait chez elle, Yi-Ping lui avait annoncé avec un petit air mystérieux.

—Nous ne pourrons pas nous voir pendant quelques jours, Paul. Il faut que j’aille à Toulouse pour y voir des amis.

Elle ne lui en dit pas plus, elle était toujours si mystérieuse, et si discrète, pour ne pas dire secrète, que l’idée ne l’effleura même qu’il s’agissait peut-être là d’une stratégie élaborée de séduction ! Puis il pensa à l’atmosphère si particulière qui régnait dans son pays. Cela ne devait pas être étranger à son comportement, qui était parfois extrêmement déroutant. Il savait qu’elle avait des amis en France, aussi il ne lui posa pas plus de questions. Elle était bien libre, après tout, de voir qui elle voulait. Elle n’était pas sa femme, et encore moins sa prisonnière !

Le 11 septembre 1994, le président Chinois Jiang Zemin vint en visite officielle en France. Et il se rendit à Toulouse en TGV, via Bordeaux. La France souhaitait en effet vendre son super-train à la Chine pour établir la future liaison Pékin-Shanghai, et l’occasion était trop belle d’en faire la promotion.

A son arrivée à Toulouse, une délégation de manifestants, de bruyants et intransigeants défenseurs des droits de l’homme, l’attendait, fermement encadrée par les forces de police dûment casquées, armées, et équipées de matériel anti-émeute.

Le soir, alors qu’il regardait tranquillement, assis devant son plateau-repas, du poulet froid, des cornichons, de la mayonnaise et une tomate coupée en petits quartiers, le journal télévisé qui relatait l’événement, Paul aperçut dans les rangs de la délégation une jeune pasionaria qui brandissait une pancarte. Il fut stupéfait de reconnaître sa Yi-Ping, qui présentait un visage plus que décidé aux forces de l’ordre qui avaient été alignées avec soin devant elle et ses compagnons.

Le jeune homme était trop respectueux de la liberté de pensée de chacun pour faire une quelconque remarque à son amie. Si elle était dans cette manifestation, c’est qu’elle devait avoir de sérieuses raisons pour s’y trouver. Il lui dit quand même qu’il avait eu le plaisir de la voir à la télé ce soir-là, à défaut de pouvoir la serrer dans ses bras.

— Oui, on manifestait surtout par rapport à ce qui se passe au Tibet. Je fais partie de l’association des « Étudiants pour un Tibet libre » fut la seule explication qu’elle lui donna.

— C’est une bonne chose, d’être engagée comme tu l’es, c’est courageux et certainement utile, cependant je persiste à penser que ce n’est peut-être pas sans danger, et je persiste à penser qu’un jour tu t’attireras peut-être de sérieux ennuis.

Tu prends des risques démentiels, en es-tu seulement consciente ? Le président Chinois, un des hommes les plus puissants du monde ! J’espère que tu te rends bien compte de ce que tu fais, mon amour ?

— Oh, tu sais, lâcha-t-elle sur un ton fataliste, je pourrais aussi bien me faire écraser en traversant la rue, un de ces jours !


 

10

Cette remarque pourtant anodine provoqua la survenue d’un flash dans l’esprit de Paul, un éclair qui réveilla de bien cruels souvenirs, qui étaient toujours douloureux, et particulièrement intenses, de ceux qu’il n’évoquait plus que très rarement, et toujours dans la plus stricte intimité, avec ses parents ou sa petite sœur, par exemple.

Ses pensées s’évadèrent vers celle qui avait été sa chère et tendre compagne, quelques années auparavant, avant de devenir son épouse adorée, celle dont il pensait qu’elle serait l’unique amour de sa vie, cette merveilleuse jeune femme qu’il avait follement aimée, et à laquelle il avait juré de la protéger chaque jour que Dieu lui accorderait de vivre.

Par certains côtés, et cela renforçait encore son attirance pour elle, car, par certains côtés, Yi-Ping lui ressemblait. Physiquement ; d’abord, parce qu’elle était grande, tout comme elle, et, comme elle, elle avait cette irrépressible soif de liberté, et surtout, elles possédaient toutes les deux la même facilité inaliénable à rire pour un petit rien et de tout, y compris d’elles !

Dix ans. Cela faisait maintenant dix ans qu’on la lui avait enlevée, irrémédiablement ravie.

Paul avait pensé, à l’époque de ces tragiques événements, qu’il ne remonterait certainement jamais la pente, que cette blessure si profonde ne se refermerait jamais, et que sa vie était foutue.

Une chose était certaine, il se souviendrait très longtemps de ce jour maudit où il reçut cet étrange coup de téléphone de l’hôpital.

On lui demandait de passer aux urgences toutes affaires cessantes. On ne lui avait même pas dit de quoi il s’agissait.

C’était à Rennes. Il avait connu Sylvette Flamant à l’université, en 1979. Il avait alors à peine 22 ans, et il était étudiant en deuxième année de géographie. Il l’avait à l’époque arrachée à son quasi fiancé Jean-Marc lors d’une mémorable soirée de Saint-Valentin qui avait été organisée par les étudiants dans une grande discothèque de la ville.

— J’ai bien envie de tenter ma chance, et de draguer la petite Anne, lui avait dit un de ses amis. C’est la fête de l’amour, n’est-ce pas, aujourd’hui ? Alors autant essayer d’en profiter un max, tu ne crois pas ?

— Je suis d’accord avec toi, mais pour moi, ce sera Sylvette ou personne, s’était-il alors entendu répondre.

— Sylvette ? Mais, tu déconnes, mec, elle va bientôt se marier avec Jean-Marc, et ils sont même officiellement fiancés !

— Je m’en fous, tu ne peux certainement pas savoir come je m’en tape, mon vieux ! Cette fille m’a emballé, et elle me fait trop fantasmer.

Leurs relations n’avaient pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices, c’est le moins que l’on puisse dire.

Ils s’étaient sérieusement accrochés, après que Paul ait fait une réflexion douteuse, une blague potache qu’il avait amèrement regrettée par la suite, du genre, « Savez-vous pourquoi il n’y a pas de femme au paradis ? – Ben, parce qu’alors ce serait l’enfer ! »

Mais par la suite tout était rentré dans l’ordre et ils s’entendirent même plutôt bien, l’un prenant les cours pour l’autre quand il ne pouvait pas y assister. Ils avaient fait de nombreux exposés ensemble, un sur la Garonne, et un sur la batellerie, qui l’ avait amené à passer toute une journée avec elle pour aller interviewer des bateliers à bord de leurs péniches, au port fluvial. Ils avaient aussi passé de longues après-midis dans sa chambre pour rédiger les nombreux documents qu’ils devaient présenter.vez-vous pourquoi il ‘y au dis ?
Ainsi ce soir-là il avait trouvé le courage de l’inviter à danser, puis il l’avait entraînée un peu à l’écart, vers le bar, pour essayer de bavarder plus tranquillement avec elle dans un calme relatif et entamer son opération de séduction, planter avec vigueur et détermination ses longues banderilles chamarrées, avant de revenir avec elle sur la piste juste au moment où on jouait « Still loving you », l’inoubliable slow de Scorpions. Un superbe titre qui fut bien évidemment propice à ses tentatives désespérées de rapprochement.

Il l’avait serrée dans ses bras, entre lesquels la jeune fille s’était relativement facilement laissée enfermer, et après quelques timides tentatives de bisous qui avaient été fermement repoussées, il avait réussi à l’embrasser. A sa grande surprise elle avait même répondu à son baiser avec fougue, lui roulant une merveilleuse et douce pelle. Il apprendrait par la suite qu’elle n’était plus au mieux avec son fiancé depuis quelques temps.

Le soir même, il avait finalement réussi à la ramener chez lui et c’est ainsi que la mignonne et énergique Sylvette avait basculé, en cette belle, quoique un peu fraîche, soirée de fête de l’amour, sans opposer de réelle résistance, dans le creux de son lit.

Lorsqu’il l’avait déshabillée, toujours avec des gestes empreints d’une grande délicatesse, il avait eu la surprise de constater, après qu’il l’eût débarrassée de son adorable petite culotte en satin rose, que son sexe, lisse et appétissant comme un abricot, avait été rasé avec le plus grand soin.

Sans doute était-ce là une demande de son fiancé Jean-Marc, avait-il alors pensé.

Cette découverte avait soulevé chez lui une immense vague de tendresse.

Jusqu’où ces petites femmes à peine matures ne devaient-elles pas aller pour satisfaire aux fantasmes de leurs compagnons ?

Il l’aimait vraiment comme un fou, comme un dément, alors il ne la quitta plus d’une semelle ! Deux ans plus tard ils s’étaient jurés fidélité pour la vie et ils avaient décidé d’avoir cet enfant qui serait à jamais le témoignage vivant, fait de chair et de sang, de leur éternel amour.

Ce jour là, Sylvette, qui en était à son sixième mois de grossesse, devait se rendre à l’hôpital pour y passer une échographie.

Paul se souvint de leur conversation de ce dernier matin.

— Je repasse te prendre cet après midi, ma chérie. Mais ne t’inquiète pas si je suis un peu à la bourre. Nous avons une grosse journée au boulot aujourd’hui.

Elle lui avait alors répondu : « mais ne t’embête donc pas avec ça. Je peux très bien y aller seule, ce n’est qu’à vingt minutes, et le bus m’arrête juste devant la grille de l’hôpital. Et surtout je te rappelle que je ne suis qu’un peu enceinte, pas malade, ni handicapée !

— Non, je repasse te prendre, j’y tiens.

— Il n’en est pas question. Je sais que tu as une grosse journée aujourd’hui. L’affaire est entendue, j’y vais en bus. Va travailler tranquillement. A ce soir, mon chéri, je t’aime ! Il ne pouvait pas savoir alors que serait la toute dernière fois qu’il entendrait ce mot si doux s’échapper de ses lèvres.

— Tu es sûre ?

Elle éclata d’un joli rire moqueur

— Bien entendu, je suis sûre, allez, filez, monsieur mon insupportable mari !

Paul avait sauté dans sa voiture et pris la direction de l’hôpital, l’esprit surchargé d’interrogations morbides. C’était à peu près l’heure à laquelle Sylvette avait son rendez-vous. Cette convocation avait-elle un rapport avec elle ? Mais alors pourquoi les urgences ? Il pensa ensuite à son père. Il avait peut-être fait un malaise. Il se plaignait depuis quelques temps de son taux de cholestérol, qui un peu trop élevé.

Il se présenta à l’accueil des urgences en tremblant de tous es membres et il donna rapidement son nom à l’hôtesse.

— Je suis convoqué, mais je ne sais pas pour quelle raison, lui avait-il dit, je ne sais absolument pas pourquoi.

La jeune femme sortit de derrière son comptoir et s’avança vers lui. Elle le regarda dans les yeux avant de baisser la tête. Elle avait l’air gênée.

— Vous voulez bien me suivre, s’il vous plaît.

— Vous pouvez peut-être me dire ce qui se passe ?

— Venez avec moi, monsieur De Kerjean, nous allons voir le médecin, lui dit-elle d’une voix ferme, c’est lui qui vous dira tout ce qu’il y a à vous dire.

Un espoir fou l’avait alors submergé. Ils revenaient d’un long voyage en Afrique, en Tanzanie, avec Sylvette, parce qu’il avait toujours adoré cela, voyager. Peut-être allait-on simplement lui annoncer qu’ils avaient contracté là-bas une quelconque maladie tropicale !

L’assistante fit entrer Paul dans un bureau fonctionnel et sans fioritures inutiles. Ici tout était désespérément d’un blanc immaculé, hygiénique et chromé. Le jeune médecin était assis derrière une petite table. Une chaise vide lui faisait face, il le regarda et lui demanda de façon un peu abrupte : «  Vous êtes monsieur De Kerjean ?

— Oui

— Asseyez-vous, je vous prie. Vous êtes bien l’époux de madame Sylvette De Kerjean ?

Le cœur de Paul bondit dans sa poitrine. C’était bien ça. Cette étrange convocation était bien en rapport avec son épouse.

— Oui.

— Que savez-vous, lui demanda le médecin ? »

Paul fut déstabilisé par cette question pour le moins incompréhensible.

— Je sais… Que mon épouse avait rendez-vous cet après midi pour passer l’échographie des six mois, c’est tout.

Le médecin afficha un air profondément ennuyé.

— C’est tout ? Personne ne vous a rien dit de plus ?

— Non.

Il pensa alors qu’une grave anomalie avait été décelée sur le fœtus.

— Monsieur De Kerjean, ce que j’ai à vous annoncer n’est pas chose aisée. Aussi, par avance, je réclame votre indulgence, lui annonça le jeune toubib. C’est que je n’ai pas vraiment l’habitude…

Paul commençait à se sentir vraiment mal à l’aise, il avait chaud et il transpirait abondamment.

Il supplia : «  Dites-moi vite ce qui se passe, s’il vous plaît, dites-moi vite.

Le médecin le regarda droit dans les yeux et il lui parla alors d’un trait, sans détours, et surtout sans inutiles atermoiements. Ce qu’il avait à annoncer à cet homme était déjà assez difficile, aussi il pensa que plus vite il s’en acquitterait, mieux cela serait, finalement, pour tout le monde…

– J’ai le regret de vous annoncer, monsieur De Kerjean, que votre épouse Sylvette est décédée. Je peux vous certifier que tout a été mis en œuvre pour la sauver, mais c’était malheureusement bien trop tard quand elle est arrivée chez nous. Ils n’ont absolument rien pu faire dans l’ambulance.

Dire que Paul avait senti le sol vaciller sous ses pieds ne serait bien entendu qu’un doux euphémisme. Non, c’est un gouffre, un cratère, qui se creusa soudain sous lui et qui l’entraîna avec une force inexorable vers ses profondeurs.

Son cœur s’arrêta, tandis que son cerveau se vidait. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front et dans son cou. Il vacilla et se rattrapa au bureau in extremis.

Par la suite il devait apprendre que Sylvette attendait le bus le long de l’avenue quand une puissante BMW était arrivée à pleine vitesse. Elle avait fait une terrible embardée et avait percuté avec une violence inouïe l’abribus sous lequel se trouvait la jeune femme. Sa seule consolation était de savoir qu’elle n’avait certainement pas eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait, ni surtout de souffrir. Le médecin lui avait certifié qu’elle était morte sur le coup.

Une infirmière emmena Paul dans la salle réservée à l’accueil des familles. Sylvette était allongée sur une civière, recouverte par un drap blanc.

— Vous pouvez l’embrasser, lui dit doucement l’infirmière.

En larmes, le cœur liquéfié, l’esprit encombré par les plus belles images de leur courte vie à deux, Paul s’approcha à pas comptés du corps mutilé de sa femme. Par bonheur, son visage n’avait pas été touché, et elle était toujours aussi belle , en fait, elle semblait simplement s’être endormie, comme il l’avait si souvent vue, le matin en se réveillant, sereine et bien reposée. Mais elle était morte ! Toute vie avait à jamais quitté ce corps adoré. C’était bien sûr inconcevable, et il ne put tout simplement pas le croire.

Il resta longtemps les lèvres collées à celles, étrangement froides de son épouse, elle qui l’avait toujours embrassé de façon si chaleureuse, si tendre, ou mutine..

Le médecin entra dans la pièce et il s’approcha de lui pour dire :

«  Je vous présente mes plus sincères condoléances, monsieur De Kerjean. »

Puis il posa la main sur son épaule, comme s’il était en présence d’un vieil ami.

« Peut-être éprouverez-vous une maigre consolation en faisant en sorte que le décès de votre épouse puisse permettre à quelqu’un de vivre.

— Excusez-moi, mais je ne comprends pas.

— Madame De Kerjean était jeune et en bonne santé. Accepteriez-vous que ses organes soient prélevés en vue être greffés sur de grands malades en attente ?

Je suis désolé de vous demander ça maintenant, mais si vous êtes d’accord, vous savez que nous devrons agir vite.

— Nous en avions parlé plusieurs fois avec Sylvette. Elle aurait été d’accord, naturellement, aussi je vous dis oui, bien sûr, et sans la moindre hésitation, même. »

Il apprit plus tard que celui qui lui avait pris son épouse était un jeune homme de vingt ans qui conduisait sans permis, et qu’il avait une alcoolémie supérieure à deux grammes.

Pendant longtemps Paul avait pensé qu’il ne pourrait plus jamais aimer, puis le temps, jour après jour, avait fini par faire son œuvre de fossoyeur. Il avait fini par étendre ses indispensables voiles pudiques, et si réconfortants, de l’oubli, sur cet impensable drame de sa jeune existence.

Il apprit aussi que le cœur, les poumons et les reins de Sylvette avaient permis à trois personnes de retrouver une vie normale. Les miracles de la médecine moderne avaient cela d’étrange et de surnaturel qu’ils avaient le pouvoir de permettre à un mort de perpétuer la vie, et même de la multiplier.

C’est alors que la voix claire de Yi-Ping l’avait arraché à ses funestes pensées.

— Rends-toi compte, mon chéri. On empêche ces pauvres gens de pratiquer leur religion en toute liberté, tout le monde a le droit d’avoir une religion, non ?

Mais le pire, c’est que tous les postes clés ainsi que les commerces les plus importants de la région sont aux mains des chinois. On étouffe ce peuple, pourtant bien pacifique. Ce n’est pas ainsi que je conçois la démocratie, moi, ni même le communisme, d’ailleurs ! Ils sont en train de dévoyer les idéaux de millions de gens ! Que vaut un système politique qui plonge ainsi les gens dans le désespoir le plus absolu ?

Paul, il faut que tu saches que les Tibétains ne réclament pas grand-chose. Ils ne demandent même pas l’indépendance, simplement une autonomie réelle. Ce qui serait quand même un minimum dans une région soi-disant autonome. Le ton de sa voix monta vers les aigus.

La Chine justifie sa présence au Tibet par deux arguments fallacieux : Selon le premier, le Tibet aurait toujours fait partie intégrante de la Chine, et selon le deuxième, le Tibet, de par sa structure politique de type féodal, avait une économie et un mode de vie qui furent qualifiés de  » sous-développés « , et il avait ainsi grandement besoin d’être «  libéré » « .
Ces deux arguments sont totalement sans fondement et ne peuvent certainement pas être pris en compte pour justifier une telle invasion politique et économique, tu peux me croire !

Je vais te dire ce que je pense du premier argument ; l’analyse, un tant soit peu sérieuse, du statut du Tibet, montre qu’en fait ce pays existe en tant qu’état depuis plus de mille ans ! Et surtout, durant la période qui va de 1911 à 1949, le Tibet était un pays totalement indépendant.

Concernant le second argument, les Chinois, ces braves  » libérateurs  » du peuple Tibétain, prétextent que le féodalisme était une entrave au progrès social. Or les Tibétains, adultes et enfants, sont actuellement contraints aux travaux les plus pénibles, afin de participer à la construction de la  » Maison des trésors de l’Ouest « , c’est un nom pompeux qui fut donné au Tibet par les anciennes dynasties chinoises, qui possédaient dans ce territoire de gros intérêts, et que l’actuel gouvernement a repris. De plus, la République Populaire de Chine prétend que le Tibet était un pays  » arriéré  » et que les Tibétains avaient besoin de l’aide chinoise pour se développer ! Mais malheureusement, depuis plus de quarante ans, le niveau de vie des Tibétains n’a guère changé, tu sais, car tous les progrès matériels ne profitent en réalité qu’aux colons Chinois.

Comme toujours, et tu le vois certainement très bien, la vérité est ailleurs.

En fait, il est utile de savoir, pour mieux comprendre cette situation, que le Tibet, de par sa géologie, est une des plus grandes réserves minérales d’Asie. Dans les sous-sols des hauts plateaux tibétains, on trouve en effet, et en grandes quantités, du chrome, du borax, du plomb, du zinc, du charbon, du lithium, de l’uranium, de l’argent et… de l’or ! De plus le Tibet était une région très boisée. Ces réserves n’ont jamais été exploitées, car les Tibétains, de part leur mode de vie d’une grande simplicité, n’en ont jamais vraiment éprouvé le besoin.

L’enthousiasme de la jeune Chinoise était communicatif et faisait vraiment plaisir à voir. Elle respirait la vie et l’espérance, alors que les pensées de Paul s’étaient envasées dans la douleur et la mort. Il sortit peu à peu de son état de spleen pour prendre la jeune fille dans ses bras et l’embrasser tendrement. Elle était chaude et incroyablement vivante, douce et palpitante, aussi cela lui fut très agréable et infiniment réconfortant.

Le site Internet de 2IDS était maintenant terminé, et il donnait toute satisfaction. Certes, la connexion était parfois un peu lente à s’établir, mais pour le moment on ne pouvait pas faire mieux. Il faudrait attendre les inévitables progrès techniques à venir, qui ne manqueraient certainement pas de se manifester sous peu. Les salariés de 2IDS prirent sans tarder une nouvelle habitude qui serait promise à un bel avenir: celle qui consistait à s’échanger quotidiennement des courriels.

Paul proposa à son associé de faire réaliser le site de sa maison mère, le groupe Marbeuf, par Yi-Ping.

Philippe accepta avec plaisir, et il donna à la jeune Chinoise une assistante de choix en la personne de sa nièce Daphné4, qui était une superbe brune aux yeux bleus dont les longs cheveux noirs cascadaient avec grâce sur ses épaules.

Les deux jeunes filles s’attelèrent à ce projet avec une joie évidente, qui s’associa à leur ardeur juvénile. Elles débordaient d’enthousiasme et cela ne pouvait que se percevoir dans leur travail.

Elles s’entendaient bien et tout en travaillant elles évoquèrent leurs vies qui prenaient tout juste de prendre leur envol. Elles parlèrent de leurs études, de leurs amours, de leurs espoirs, et bien entendu de leurs rêves.

– J’aimerais beaucoup avoir un bébé, maintenant, enfin, assez rapidement, je veux dire, avoua un jour Yi-Ping à Daphné, j’ai quand même 24 ans, tu sais, mais Yves ne veut absolument pas en entendre parler. Il dit qu’il y a assez de malheureux comme ça sur cette Terre de misères, et que ce n’est vraiment pas la peine que nous en rajoutions par une attitude irresponsable, car c’est comme ça qu’il perçoit la paternité, figure-toi, comme une forme sophistiquée d’irresponsabilité ! Tu sais qu’il a une telle peur, une peur bleue foncée, de se retrouver un jour papa, qu’il met quasiment toujours un préservatif quand nous faisons l’amour, même si moi je n’en veux pas, bien sûr, de son imperméable en caoutchouc. Cela me donne en effet la désagréable impression de n’être aimée que par un vulgaire godemichet, ajouta-t-elle en riant. Il m’arrive parfois d’oublier de prendre ma pilule, et il le sait bien, c’est pour ça qu’il met des capotes, mais moi j’aime bien l’idée de rester disponible, pour le cas où un spermatozoïde un peu plus aventureux que les autres viendrait à prendre la poudre d’escampette, et échapperait à sa maudite prison de caoutchouc.

— Moi aussi j’aimerais bien avoir un enfant, un jour, ajouta Daphné, mais nous en avons parlé, et nous avons pris une décision qui nous semble raisonnable, nous avons décidé d’attendre qu’Adrien ait terminé ses études. Il est à la fac de médecine, en cardiologie, et ce sera certainement encore un peu long, mais nous sommes jeunes, et on a bien le temps de voir venir, non ?

— C’est une décision qui me semble intelligente, en effet, mais le problème, c’est que moi, je suis un peu plus vieille que toi.

— Disons que tu es juste un peu moins jeune, rectifia Daphné avec un aimable sourire.

11

Ce soir là il faisait encore chaud et il pleuvait un peu quand Paul avait raccompagné sa jeune et jolie amie chez elle, ainsi qu’il en avait pris l’habitude depuis quelques semaines maintenant que durait leur relation amoureuse.

Il l’embrassa tendrement et il mit longtemps avant de se décider à abandonner la douceur ouatée de ses lèvres. Il lui souhaita de faire de beaux rêves, tout en regrettant, bien sûr, que ce soit dans les bras d’un autre que ces douces manifestations éthérées prendraient forme. Il serait tellement plus heureux si elle restait dormir avec lui, mais il avait cru percevoir que la jeune fille restait, malgré la relation forte qu’elle avait avec lui, toujours très attachée à son compagnon. C’était sans doute normal, car ils avaient le même âge, et elle lui avait confié que c’était lui qui avait connu l’immense bonheur de la rendre femme. Une réelle complicité semblait ainsi devoir les rapprocher, envers et contre tout !

Avant de descendre de la voiture, la jeune fille s’était tournée vers lui et lui avait demandé, se faisant soudain mystérieuse et énigmatique.

— Est-ce que tu aurais quelque chose de prévu pour ce week-end, mon amour.

— Rien d’important, j’ai juste quelques achats à faire, pourquoi ?

— Parce que si tu es libre, je voulais te proposer une activité, enfin, quelque chose de spécial, de tout nouveau pour toi.

— Tu me connais assez maintenant pour savoir à quel point j’apprécie la nouveauté et les surprises.

— Oui, mais là, ce sera quelque chose de vraiment, absolument, résolument, nouveau pour toi !

— Raconte, parce que tu sais que tu commences vraiment à m’exciter, là !

Elle posa doucement, dans un geste empreint d’une infinie tendresse, sa petite main sur sa ferme cuisse d’homme.

— Oh, mais toi, c’est que tu serais toujours excité ! Dit-elle en lui adressant un clin d’œil et en lui donnant cette fois une tape sèche sur la cuisse.

— Il n’y a là rien de plus compréhensible, en présence d’une fille aussi craquante que toi. Je ne suis qu’un homme normal, après tout, je ne suis pas le surhomme dont notre ami Nietzsche aurait souhaité l’avènement, et c’est ce qu’il faudrait être, à tout le moins, pour ne pas succomber à tes charmes aussi subtils que démoniaques, ma ravissante sorcière.

Elle rit de très bon cœur en entendant ces mots d’amour un peu décalés.

— Mais il va falloir te calmer, mon adorable bonimenteur, parce que ce que je te propose, oh tu vas certainement être déçu, mais c’est pas grave, ce n’est ni plus ni moins que d’assister à une cérémonie religieuse !

— Chouette, il y a trop longtemps que je ne suis pas allé à la messe, et je sens que mon âme est en grand danger. Je ne m’attendais certes pas à ça, mon amour des îles, mais tu aiguises ma curiosité tout de même. On va voir qui, le pape, Jean-Paul ? Il serait à Paris, en ce moment ?

— Non, tu n’y est pas du tout, amore mio. On va voir, si tu en as envie, bien sûr, lama Kalou Rinpoché. C’est lui qui est à Paris, en ce moment, et tu ne le sais peut-être pas, mais, pour moi, il est bien plus important que le pape.

Ce moine tibétain, fils d’un lama-médecin, avait près de 90 ans à l’époque, et il courait toujours le monde afin de diffuser son enseignement fait de respect, d’amour, de compréhension de l’autre et de réelle compassion.

Le dimanche matin au lever du soleil, Paul attendit Yi-Ping en bas de chez elle. Il était fébrile. Passer la journée en sa compagnie était une aubaine qu’il avait saisie au vol sans y réfléchir plus que ça, mais maintenant que l’heure du rendez-vous avait sonnée, qu’il avait pris une bonne douche, s’était rasé avec le plus grand soin, il réalisait la chance qu’il avait d’être là, arrivé bon premier à cet étrange rendez-vous amoureux, dont le but était d’aller voir un saint homme dans sa drôle d’église !

La jeune fille arriva bientôt, vêtue d’une charmante petite robe Isabelle en flanelle. Un ravissant sourire éclairait son visage reposé.

Paul songea qu’elle venait de passer la nuit avec son compagnon. Elle venait peut-être même de faire l’amour avec lui, qui sait, parce que le petit câlin du dimanche matin était une routine bien ancrée chez certains couples ! Un bref pincement de jalousie prit naissance dans son pauvre cœur torturé.

— Yves ne vient pas, lui demanda-t-il en l’embrassant alors qu’elle venait de se faufiler en silence à côté de lui ?

— Non, il y a un grand prix de Formule 1 à la télé, alors il préfère regarder ça. C’est en direct, et il adore ça !

— Tu ne m’as pas encore dit où on allait.

— Au bois de Vincennes, pas loin du château. Vas-y, roule, je t’indiquerai.

Ils arrivèrent rapidement, la circulation étant fluide à cette heure matinale, au bois de Vincennes, en bordure du lac Daumesnil, où se trouvaient deux bâtiments à l’architecture étonnante, remarquable, même. C’étaient des survivances de l’exposition coloniale de 1931. Le plus grand, celui du Cameroun, avait été transformé en pagode en 1977 et il était depuis dédié à l’exercice du culte Bouddhiste, qui est particulièrement bien implanté en région parisienne.

Il y avait sur la placette un grand nombre de fidèles qui bavardaient dans un silence relatif en attendant l’heure de la cérémonie.

Ils entrèrent pour admirer l’impressionnant Bouddha, le plus grand d’Europe, haut de neuf mètres et entièrement recouvert de feuilles d’or.

Un son guttural s’échappait des grandes trompes placées de part et d’autre de l’entrée. Des moines en robe safran soufflaient en effet dedans, et ce, manifestement, de très bon cœur. La cérémonie allait bientôt débuter.

Dans la salle du culte, Yi-Ping expliqua à Paul ce qui allait se passer. Le jeune homme regarda tout autour de lui et il apprécia les magnifiques couleurs des frises murales, ainsi que des nombreuses colonnes en bois, qui avaient été décorées avec magnificence. Le rouge, le jaune, le bleu et le vert alternaient dans une admirable et paisible harmonie.

— En gros, les paroles que le lama répétera plusieurs fois sont:

- Je prends refuge dans le Bouddha, Celui qui me montre la voie dans cette vie.

- Je prends refuge dans le Dharma, le chemin de la compréhension et de l’amour.

- Je prends refuge dans le Sangha, la communauté qui vit en harmonie, dans la pleine conscience.

Après… je ne peux pas tout te traduire, tu le comprends, mais sache que cela parle d’amour, d’éveil, de compassion, en bref de toutes les belles valeurs du Bouddhisme. L’objectif de la cérémonie étant de nous aider à devenir à notre tour des Bodhisattvas, des sortes de saints, si tu préfères.

— Ça me va, approuva Paul, même si, pour ma part, c’est tout simplement dans ton petit cœur si tendre, que je souhaiterais prendre refuge.

Yi-Ping éclata d’un irrépressible rire.

– Sois un peu honnête, mon amour, c’est mon cœur, ou mon corps, pour ne pas dire mes fesses, qui t’attire le plus chez moi ?

Paul fut perturbé par cette question, avait-il enfin trouvé la réponse qu’il cherchait au fond de lui depuis de nombreuses semaines ? Il ne put que lui répondre «  Les trois! Parce que tu oublies de mettre dans la balance tes trop adorables petits seins. »

Il lui serra tendrement, mais fermement, la main.

Le lama, qui était un homme qui transpirait la sérénité par tous les pores de sa peau, parla, ou plutôt chanta, d’une voix grave et mélodieuse, pendant une cinquantaine de minutes. Ce fut une envoûtante litanie, qui fut récitée avec une réelle force de conviction dans les vapeurs d’encens, tout en étant accompagnée par de nombreux instruments de musique, à cordes ou à vent. Des hautbois, des cymbales, des clochettes et des tambourins étaient soutenus par un cithare et une harpe qui formaient la base de l’orchestre. L’ensemble laissa à Paul une dense impression de sérénité et de profondeur.

Il n’était pas, il n’avait jamais été, un esprit religieux. Il avait accepté, sans grande conviction, la religion catholique dans laquelle ses parents l’avaient élevé, mais sans qu’ils n’aient jamais faire preuve, eux non plus, d’une dévotion affirmée.

Vers l’âge de 16 ans il s’était posé de nombreuses questions métaphysiques, dont il débattait longuement avec son ami Serge, le soir, dans le petit salon de la maison de son ami. Fallait-il croire en ce dieu que l’on nous avait doucettement imposé ? Il décida au final que ce serait non et il devint progressivement, mais sûrement, athée. S’il avait dû adopter de son plein gré une croyance, c’est sans la moindre hésitation qu’il aurait choisi le Bouddhisme. Il appréciait au plus haut point cette religion de sages dans laquelle on n’évoquait aucun dieu mais qui véhiculait de si belles valeurs humaines: La tolérance, la compassion et le respect envers tous les êtres vivant sur terre, jusqu’à la plus infime des fourmis.

Quand il rentra chez lui, en fin de matinée, il était encore sous le charme de la compagnie de sa jeune, et plus charmante que jamais, amoureuse, qu’il avait ramenée chez elle après une longue promenade dans le bois, qui fut coupée par une charmante halte sur un banc pendant laquelle il lui avait prodigué les plus fougueux des baisers.

Les paroles de la chanson de Lény Escudéro flottèrent ainsi librement sous son crâne.

Une femme aux yeux verts
Est venue une nuit
Installer dans mon lit
Ses jardins d’hiver
Elle m’attendait nue…

Quelques temps plus tôt, le 10 mai précisément, la jeune femme idéaliste n’avait connu rien de moins que l’une des plus fortes émotions de sa jeune existence.

Ce jour-là fut celui de l’accession à la présidence de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, ce grand ami du peuple Chinois.

Son intronisation, qui fut fort émouvante, avait eu lieu à Pretoria, sous les couleurs du nouveau drapeau arc-en-ciel, en présence de représentants du monde entier, dont le vice-président américain Al Gore,  de Fidel Castro, et de plusieurs membres du gouvernement chinois.

Elle se souviendrait longtemps de l’émouvant discours qu’il avait prononcé pour cette grande occasion.

« Majestés, Altesses, invités distingués, camarades et amis,

Aujourd’hui, nous tous, par notre présence ici et par nos célébrations dans d’autres régions de notre pays et du monde, nous conférons gloire et espoir à une liberté tout juste née.

De l’expérience d’un désastre humain inouï qui a duré beaucoup trop longtemps, doit naître une société dont toute l’humanité sera fière.

Nos actions quotidiennes doivent susciter une réalité Sud-africaine concrète qui renforcera la foi de l’humanité en la justice, confirmera sa confiance en la noblesse de l’âme humaine et maintiendra tous nos espoirs envers une vie glorieuse pour tous..»


 

12

« L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. »
La Rochefoucauld

La construction du site Internet se déroulait pour le mieux au sein des locaux bien équipés du groupe Marbeuf. Les deux jeunes filles débordaient d’enthousiasme et travaillaient avec méthode et efficacité, de concert avec les équipes du service informatique, qui s’étaient particulièrement mobilisées à l’occasion de ce projet, qui était aussi nouveau que stratégique.

Yi-Ping se familiarisait jour après jour avec le fonctionnement d’une grande entreprise. Elle apprit ainsi à gérer les réunions interminables, à rédiger les comptes-rendus de projet, et surtout à respecter un budget. Philippe Dunoyer de Peyregand, en Grand Manitou omniprésent, se montra sympathique avec elle, même si, fidèle à ses habitudes, l’homme ne put pas s’empêcher de la draguer gentiment, mais il faut reconnaître qu’il fit cela avec classe et élégance. Il l’invita quelques fois à déjeuner le midi à la fermette Marbeuf, il lui fit régulièrement de délicats compliments sur ses yeux et sur ses tenues, il posa avec prévenance sa main sur son épaule, de préférence lorsque celle-ci était dénudée, et il l’emmena même un soir boire un cocktail au bar du Georges V.

Toutefois Yi-Ping avait noté qu’il se montrait plus familier encore avec sa séduisante nièce, avec laquelle il semblait partager une totale intimité. Ces deux-là s’entendent de toute évidence comme deux joyeux larrons en goguette, constata-t-elle avec amusement !

— Il semble que ton oncle t’aime beaucoup, dit-elle un jour à sa séduisante amie.

— Oui, c’est vrai qu’il m’aime beaucoup, et je dois t’avouer que c’est réciproque, ajouta-t-elle avec un charmant sourire canaille5.

Sa journée de travail terminée, la jeune fille n’avait alors plus qu’une seule idée en tête, se hâter de sauter dans le métro afin d’aller retrouver Paul à son appartement, avant de rentrer chez elle, où l’attendait, toujours sans se douter de rien, son compagnon, qui était aussi officiel que tendrement amoureux d’elle !

Elle vivait avec sérénité cette double vie, qui l’obligeait néanmoins à maintenir ses neurones constamment aux aguets. Elle était d’habitude d’un tempérament fidèle mais elle était aussi entière, et elle devait reconnaître que la vie lui avait joué un bien mauvais tour en faisant en sorte qu’elle aime deux hommes en même temps ! Il lui avait dès lors fallu assumer cette situation inconfortable, mais ô combien excitante, et qui la comblait sur tous les plans. Elle bénéficiait de la douceur d’une relation confortable construite autour d’une grande complicité avec l’un tandis qu’elle goûtait le feu dévorant de l’amour-passion avec l’autre.

Toutefois quels efforts insensés devait fournir une femme qui sortait épuisée et en nage, toute couverte d’odeurs suspectes, de la couche de son amant, pour aller se glisser dans le lit conjugal tout en paraissant fraîche comme un nouveau-né. Que de petits mensonges il fallait savoir élaborer, quelles stratégies d’organisation devaient être constamment mises en œuvre afin d’éviter de blesser l’un ou l’autre, ce qu’elle tenait absolument à éviter !

Elle pensait bien qu’un jour cette situation devrait être enfin éclaircie, mais de quelle façon, elle n’en avait strictement aucune idée, et elle se montrait de toutes façons incapable de choisir entre l’un ou l’autre.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce jour où Daphné, dont le ton de la voix reflétait l’inquiétude qui était la sienne, avait téléphoné à Paul pour lui demander : «  Est-ce que tu aurais vu Yi-Ping, ces jours-ci ? »

— Non, et je commençais d’ailleurs à m’en inquiéter. Je n’ose pas appeler chez elle. Elle m’a demandé d’être discret, par rapport à son ami, parce qu’il ne sait toujours pas que nous nous voyons régulièrement.

— Et que vous vous voyez même de très très près, d’après ce que j’ai cru comprendre, ajouta-t-elle en riant de bon cœur. Je pourrais peut-être l’appeler, moi, si tu préfères.

— C’est une bonne idée, je te donne son numéro.

— Je l’ai déjà !

Le soir même, Daphné appelait chez Yi-Ping. Ce fut bien entendu Yves qui décrocha :

— Non, lui répondit-il, je ne sais pas du tout où elle peut être allée. Elle m’a dit qu’elle avait des gens à voir et qu’elle partait pour deux jours. Ça lui arrive souvent, tu sais, alors je ne m’inquiète plus. Il faut dire qu’elle est si indépendante, cette fille, qu’elle ne me dit pas toujours dans le détail ce qu’elle a l’intention de faire !

—- Parfois, cela me semble mieux valoir, en effet, pensa Daphné, amusée.

— Mais là, je commence vraiment à m’angoisser. Elle est partie depuis vendredi, quand même. C’est surtout qu’elle ne m’a pas donné de nouvelles, et ça, ça ne lui ressemble pas. D’habitude, quand elle part, je sais quand même à peu près où elle est.

Remarque, nous avons eu une grosse coupure de téléphone dans le quartier. Si elle a appelé pendant ce temps, elle n’aurait certainement pas pu me joindre…

— Si elle se manifeste, demande lui de m’appeler, s’il te plaît, parce que moi aussi je commence à m’inquiéter.

Paul utilisa sa toute nouvelle ligne Internet pour se connecter au site des étudiants chinois. Il voulait voir si quelque chose était prévu qui pourrait expliquer cette mystérieuse disparition.

Il constata que rien de vraiment important n’avait été posté récemment. Aucune manifestation ou action de quelque nature que ce soit n’était prévue. Il y avait quand même un article qui évoquait la possible candidature de Pékin à l’organisation des Jeux Olympiques de 2008. Cet article disait en substance que la candidature du pays était combattue avec énergie par des hommes politiques et des organisations non gouvernementales du monde entier, qui rappelaient les graves problèmes de respect des droits de l’Homme et de la censure que la Chine connaissait. Les autorités chinoises, de leur côté, répétaient sans cesse, et avec une fermeté redoublée, que les Jeux ne devaient pas être politisés. Il ne vit là rien qui soit susceptible de le mettre rapidement sur la piste de sa jeune amie.

Paul, qui ne l’avait pas vue depuis longtemps, invita donc Daphné à déjeuner dans un petit restaurant japonais de l’avenue des Champs-Élysées.

Il faisait assez beau pour s’installer sous la terrasse couverte, alors ils choisirent une place près de la bâche en plastique transparent qui donnait sur le trottoir. Ils y dégustèrent tranquillement leurs sushis et leurs yakitoris, Daphné adorait ça, et ils burent une bière locale, qui était douce et finement pétillante.

Paul trouvait ces bières asiatiques bien plus subtiles et rafraîchissantes que les bières européennes, qui étaient souvent plus alcoolisées.

— Je me demande si elle n’a pas des problèmes avec Yves, avança la jeune fille.

— Il y a toujours des problèmes dans un couple, plus ou moins importants, tu sais. Pourquoi, elle t’a dit quelque chose de précis à ce sujet ?

— Non, pas vraiment, mais tu sais, l’intuition féminine, ça existe, ce n’est pas une légende urbaine, je t’assure. Elle se plaint souvent qu’Yves serait un garçon adorable mais elle le trouve un peu immature. Il devrait trouver un véritable emploi, maintenant, mais il continue à chercher avec des œillères, et surtout, et c’est là ce qui me semble pouvoir se révéler à la longue une véritable pierre d’achoppement entre eux, il ne souhaite pas avoir d’enfants, et cela la désole infiniment, parce que, elle, elle dit tout le temps qu’elle aimerait beaucoup en avoir un. Elle adore les enfants, surtout les bébés, depuis qu’elle s’est occupée seule de son petit frère lorsque sa mère a été malade.

— Oh, il me semble qu’elle est encore bien jeune pour ça, tu sais. Elle a tout le temps devant elle avant de devenir mère. Et elle ne m’a jamais parlé d’enfant, à moi, jamais !

Daphné lui jeta un regard amusé pour lui dire : « C’est peut-être parce que toi tu es son amant, pas son légitime, et que c’est du plaisir, qu’elle attend de toi, et certainement pas un bébé !

Paul se surprit à rêver

— Pourtant, si elle me le demandait, elle n’aurait pas besoin d’insister trop longtemps pour que je lui dise « Chiche ! »

—Tu le lui as dit, ça ?

— Non, parce que je ne veux pas l’effrayer avec ce genre de considérations, et puis, comme tu le dis, il y a déjà Yves dans sa vie. C’est peut-être lui qu’elle a choisi comme géniteur potentiel, et si elle veut se faire faire un bébé par lui, elle y parviendra, j’en suis persuadé, parce qu’elle dispose de tous les arguments qu’il faut pour cela, le charme, la motivation, et surtout, l’énergie.

— Géniteur, quel vilain mot, moi, je lui préfère celui de papa, et de loin.

— Tu savais que c’est un écolo pur jus, ce Yves, une sorte d’ayatollah de l’écologie ? Il parait qu’il achète tout en vrac pour économiser les emballages, et qu’il trie ses déchets comme un fou, ils ont cinq poubelles à la maison, figure-toi, plus que de placards, et il n’utilise bien sûr que de la lessive biodégradable, et il ne prend jamais de bain, uniquement des douches. »

Paul sourit intérieurement en pensant à la douce odeur que dégage Yi-Ping.

— Tant qu’il prend des douches, ça me va encore, lâcha-t-il en pouffant, imaginant le compagnon de son amie en véritable homme des bois, sale et hirsute comme un arbre mort. Moi, j’espère seulement qu’elle ne s’est pas fourrée dans un merdier quelconque. Parce qu’elle m’inquiète vraiment, cette fille, tu sais, avec ses engagements, qui sont tous plus délirants les uns que les autres. C’est une indécrottable idéaliste, coincée entre le site des étudiants chinois et les étudiants pour un Tibet libre. Elle est complètement exaltée, elle est investie à fond dans ses associations et les causes qu’elles défendent.

Daphné partit brusquement d’un joli rire qui fit sursauter Paul.

— Et encore, tu oublies la sauvegarde de l’environnement, et surtout, la ligue pour la protection des oiseaux !

— Qu’est-ce que c’est encore que cette nouvelle histoire ?

— La semaine dernière, elle m’a dit qu’elle avait l’intention de participer à une grande action anti-chasse en baie de Somme.

Figure-toi qu’elle milite pour qu’une loi oblige les chasseurs à utiliser des cartouches qui contiendraient des substituts de plomb.

Paul se gratta mentalement la tête.

— Des substituts ! Et dans quel but, grands dieux ?

— Pour lutter contre la pollution au plomb des sols et des nappes phréatiques, tiens, et aussi pour protéger ces pauvres oiseaux contre le saturnisme, qui les guette sournoisement, paraît-il.

Paul sourit et adopta une attitude méditative avant d’esquisser un altruiste sourire.

— C’est une super idée il me semble, comme ça ils pourront toujours se faire flinguer, mais au moins, ils connaîtront l’inestimable bonheur de crever en bonne santé !

Je ne savais pas qu’elle s’occupait aussi des canards et des oies.

— Bouddhiste et écologiste, voilà le résultat que ça donne, mais je ne peux m’empêcher de trouver ça beau ! D’autant plus que c’est une sacrée perfectionniste, elle ne fait jamais les choses à moitié, notre amie, j’ai eu l’occasion de la voir à l’œuvre, en travaillant avec elle sur le projet.

Paul pensa qu’il était plus qu’opportun d’utiliser à nouveau sa connexion Internet.

Après bien des tâtonnements, il parvint à se connecter au site, qui avait été tout nouvellement créé, du «Journal d’Abbeville»

Il n’y trouva rien concernant une quelconque action anti-chasse. Le seul événement un peu marquant, à part le suicide d’un petit commerçant ruiné après le passage de la dernière et effroyable tempête qui avait sévit dans la région, était une manifestation d’agriculteurs contre le supermarché local, qui vendait beaucoup trop de légumes espagnols à leur goût.

Elle avait dit à Yves qu’elle s’absentait pour deux jours, soit, mais cela faisait maintenant une semaine qu’elle avait disparue. Ce n’était absolument pas normal. Où pouvait-elle bien être allée traîner ses baskets ?


 

13

« Qui maîtrise l’Internet, maîtrise le monde…»

Christophe Bonnefont

Cet épisode angoissant concernant sa disparition n’avait à l’époque duré qu’une petite semaine. Yi-Ping était finalement rentrée chez elle après un long week-end, qu’elle avait passé à Amiens, où elle avait en effet effectivement participé à un rassemblement contre la chasse à courre, mais qui s’était avéré bien plus mouvementé qu’elle ne l’avait imaginé, agrémenté d’une panne, d’une violente agression et de la terrible crise d’appendicite aiguë dont avait été victime une de ses amies. Dès son retour, elle n’avait pas manqué de faire un petit tour dans le lit de Paul, avant de reprendre son poste auprès de son amie du groupe Marbeuf, afin de s’acquitter, à merveille, de sa tâche de réalisatrice.

Philippe Dunoyer de Peyregand était absolument ravi de son site, qui intégrait toutes les fonctionnalités attendues et même plus, car elle avait ajouté un beau trombinoscope, ainsi qu’un plan d’accès, au schéma initial. Yi-Ping était ainsi devenue en quelques mois une véritable spécialiste de la conception et de la création de sites Internet. Elle avait encore beaucoup de choses à apprendre, bien entendu, mais elle avait d’ores et déjà apprivoisé, et même dompté d’une façon magistrale le nouveau monde du Net : portail, hébergement, référencement, DNS, backup, stats, bookmarks, directory, FAQ, library, faisaient désormais partie de son vocabulaire quotidien.

On commençait dès cette époque à entendre parler d’une nouvelle technologie qui semblait prometteuse : c’était la grande nouveauté du haut débit, qui, grâce à l’ADSL, pour Asymmetric Digital Subscriber Line,           allait vraisemblablement régler les problèmes de lenteur d’accès au réseau, qui limitaient encore considérablement l’utilisation de l’Internet.

Philippe avait fait la publicité pour le nouveau média auprès de son entourage et il avait finalement décidé un de ses vieux amis, un gros éditeur parisien, à s’équiper sans tarder. Les éditions Albin Julien deviendraient ainsi le premier client de la société 2IDS dans ce domaine de la communication de pointe.

Paul n’avait pas hésité longtemps, et il avait rapidement proposé à Yi-Ping de lui signer un contrat de travail en qualité de Web master, même s’il était conscient qu’il n’était pas forcément bon de mélanger le travail avec la vie privée, mais il considérait qu’ils étaient tous les deux assez intelligents pour surmonter cette petite difficulté. La jeune fille, de son côté, vit, avec ce contrat, son rêve d’étudiante se réaliser et elle accepta avec une joie immense cette proposition inespérée qui représentait l’aboutissement idéal de ses longues études. Ils avaient longuement bavardé tous les deux à cette occasion et ils étaient en effet tombés d’accord sur le fait qu’ils étaient assez grands, matures et responsables, pour gagner ce nouveau pari.

De plus, et c’était la cerise sur le gâteau, cela permettrait désormais à la jeune fille de voir Paul plus souvent, sans nécessairement éveiller les soupçons de son compagnon.

Car le garçon, qui n’était pas plus bête que la moyenne de ses semblables, s’était bien entendu rendu compte qu’ils se voyaient souvent en dehors des heures de travail, et il était loin d’être naïf. Un jour où elle était rentrée particulièrement tard, les cheveux en désordre et les joues un peu trop roses, il l’avait regardée attentivement et il lui avait demandé à brûle-pourpoint :

— Dis-moi, est-ce que tu baises avec lui, mon amour ?

— Bien sûr que non, avait-elle alors menti avec un bel aplomb ! Je travaille avec lui et je l’aime bien, nous sommes très complices, alors nous passons de longues heures à bavarder, et c’est tout.

Elle le regarda avec douceur, et comme elle ne savait décidément pas mentir, et elle s’accorda le bénéfice d’un demi aveu. Comprenne qui pourra, avait-elle pensé.

— Et toi, mon chéri d’amour, tu baises bien avec Amélie, et je ne fais pas d’histoires pour ça, alors, même si je m’envoyais en l’air avec lui de temps en temps, tu peux me dire où serait le problème ?

— Mais ce n’est absolument pas, mais alors pas du tout, la même chose, chérie, rétorqua-t-il. Amélie, c’est une super bonne copine, et de plus, ce n’est pas ma patronne !

Cette réponse arracha à la jeune femme un inextinguible et joyeux fou rire.

— C’est sympa ça, d’avoir une super copine qui a une si belle gueule, et surtout, qui a aussi un cul à se damner ! Même moi, j’en suis jalouse, et je suis tombée sous le charme de son popotin! Parce que c’est franchement la Vénus Callipyge, ta bonne copine, alors je suis obligée de reconnaître que tu as vraiment bon goût, mon amour, et en plus, tu dois te prendre un super panard, quand tu la sautes !

— Oh écoute, ne m’embête pas avec ça, s’il te plaît. Je t’ai proposé plusieurs fois de t’épouser, et tu n’as pas voulu !

Si on était mariés, tu sais bien que je n’irais pas baiser ailleurs, même pas avec Amélie, ou alors, je le ferais avec toi, bien sûr, en famille !

— C’est gentil, mais je ne suis pas lesbienne, tu devrais le savoir, depuis le temps…

— C’est très dommage, parce qu’elle, elle l’est !

— Elle est bi, alors.

— Oui, mais elle est surtout lesbienne, et je suis un des rares mecs avec qui elle couche. Et ce n’est pas tous les jours, en plus, comme tu auras pu aisément le constater.

— Tu m’aimes ?

— Tu sais bien que je t’aime comme un malade, comme le roi des fous, mon petit coquelicot, et c’est uniquement pour cette raison que ça m’embêterait de savoir que tu couches avec un autre, ce n’est pas par vulgaire jalousie, tu vois.

— Oui, je le sais, mais c’est dommage que tu ne m’aimes pas assez pour me faire un bébé !

Fais gaffe, parce que, à la longue, je vais peut-être avoir envie de m’en faire faire un ailleurs.

— C’est pas vrai, on dirait que c’est en train de virer à l’obsession, cette histoire de môme !

En tous cas, si tu te fais engrosser par ce Paul, ce ne sera pas grave, bien sûr, parce que tu peux bien faire ce que tu veux de ton corps, mais dis lui bien que je n’élèverai pas son moutard. S’il t’en fait un, OK c’est son droit, mais il n’aura qu’à se démerder avec, et il ne sera certainement pas question que tu me le ramènes à la maison.

— Rassure-toi, ce n’est pas au programme, et je ne pense pas qu’il ait envie d’avoir un enfant, lui non plus. C’est un vieux célibataire, tu sais, qui doit trop aimer sa petite vie tranquille, sortir avec ses copains, ses copines, et partir le plus souvent possible pour des grandes vacances au bout du monde.

— Quel âge a-t-il, au fait, ce vénérable ancêtre ?

— 38 ans.

— Ce n’est quand même pas si vieux !

Tout naturellement, Paul confia à Yi-Ping, son nouveau Web master, la direction du gros projet Internet chez l’éditeur Albin Julien. On lui fit visiter les locaux, qui se déployaient sur trois étages d’un bel immeuble, qui était situé au cœur du dix-huitième arrondissement, qu’il fallait arpenter toute la journée en empruntant le grand escalier métallique en spirale afin d’interroger les différentes personnes concernées. Mais on lui avait aussi attribué un beau bureau, qui était plutôt bien équipé, au rez de chaussée, soit au cœur du saint des saints, à savoir de l’incontournable Service Communication, un espace peuplé de magnifiques créatures féminines, qui étaient aussi intelligentes et fines que survoltées.

Pour ce nouveau projet, elle avait conseillé à Albin Julien de prendre un abonnement auprès du tout nouveau fournisseur d’accès WorldNet.

Cet opérateur connaissait déjà un franc succès, si bien qu’il allait rapidement devoir faire face à des milliers de nouveaux abonnés, après quelques mois d’existence seulement. Il faut dire que la jeune société de Sébastien Socchard, un spécialiste de la sécurité informatique qu’elle venait de rencontrer, proposait aux particuliers un forfait illimité très avantageux, pour la modique somme de 99 francs par mois, mais surtout il certifiait que son réseau, qui ne disposait à ce jour que d’un seul point d’accès à Paris, serait au plus tôt étendu à dix points d’accès sur l’ensemble du territoire français, et de plus il prévoyait à terme la mise en place d’un numéro d’accès national, pour des débits allant de 14.400 bps à 28.800 bps.

Yi-Ping s’entendait bien avec la responsable de la communication Joëlle Beittoun, une grande femme brune très élégante, et elle prit un immense plaisir à réaliser ce travail, qui l’amena aussi à superviser les séances photos en vue de procéder à la fabrication du trombinoscope, ainsi que les interviews des collaborateurs et des écrivains maison. Elle fut ainsi amenée à rencontrer le célèbre auteur de best-sellers Guillaume Meynard et la fantasque Stéphanie Nauthomb.

Ainsi, elle travailla une bonne partie de l’automne sur ce projet ambitieux.

14

L’ambiance à la maison du Tibet était nettement moins paisible que celle, plutôt bon enfant, qui régnait à la librairie le Phoenix.

Paul constata qu’il s’y déployait une intense activité. Il y avait en effet beaucoup de monde, les gens, arborant des mines tantôt affligées, tantôt vives et joyeuses, déambulaient dans les différentes salles de cette hyperactive petite maison. Quelques personnes, assises autour de tables rondes en rotin, dégustaient une tasse de thé de Chine, vert ou noir, tout en bavardant avec animation.

Un grand panneau était consacré aux dernières informations relatives aux auto-immolations. On pouvait y lire ceci :

« À la suite de tensions dans la région de Ngaba, un moine Tibétain s’est immolé par le feu en février 1989. Quelque deux ans plus tard, le 18 mars 1991 Rigzen Phuntshog, un autre moine Tibétain, s’est immolé par le feu à Ngaba, dans la province du Sichuan. On connaît en tout 138 moines, nonnes et laïcs tibétains qui se sont immolés pour demander, selon l’administration centrale des Tibétains en exil, et des associations liées aux Tibétains, la liberté au Tibet et le retour du Dalaï-Lama dans son pays. Au moins 107 d’entre eux sont décédés. La plupart de ces immolations se sont produites dans la province du Sichuan, qui compte dans sa population environ 1,5 million de Tibétains.

Une grande marche de solidarité avec les victimes était même annoncée pour ce mois de novembre.

Paul resta sans voix devant cette accablante preuve du désespoir qui était ressenti par tout un peuple ; c’était un drame effroyable dont lui avait souvent et longuement parlé son amie.

Un autre panneau faisait état des nombreux appels aux actions en faveur des prisonniers politiques qui étaient, semblait-il, honteusement maltraités dans les geôles de Pékin.

Sur un tableau noir étaient aussi notées à la craie les dernières expulsions de moines de leurs monastères. Toutes ces listes dégageaient une macabre impression de malaise, de déjà vu, hélas ! Paul ne put s’empêcher de faire le rapprochement avec le comportement des nazis à l’égard des juifs. Ici aussi on visait une religion, et on cherchait avant tout à spolier de braves gens, des innocents qui étaient beaucoup trop démunis, isolés et faibles pour se défendre avec efficacité contre leur oppresseur. Il comprenait mieux, vu d’ici, l’acharnement mis par Yi-Ping pour tenter à tout prix de les secourir !

Malgré tout, différentes affichettes relayaient inlassablement les discours de paix, d’amour et d’espoir de Tenzin Gyatso, le 14ème Dalaï-Lama, qui avaient été prononcés depuis Dharamsala, cette petite ville de l’ ‘État de l’Himachal Pradesh, en Inde, où il vit son interminable exil, entouré d’une petite et très active communauté de fidèles.

Une grande boite aux lettres en bois peinte en rouge lui était même personnellement dédiée.

Rien de ce qu’il vit n’était cependant susceptible le mettre sur les traces de la jeune femme.

Avant de ressortir, ému et confusément démoralisé, Paul franchit le long rideau de perles afin de faire un petit détour par la boutique. Beaucoup d’objets d’artisanat y étaient présentés, rangés avec soin autour du drapeau national rouge, jaune et bleu. Des statuettes, des tapis en laine, des tentures, voisinaient avec des produits d’aromathérapie, de l’encens, des céramiques colorées, des cristaux, des lampes à beurre et beaucoup, beaucoup, de livres. On y trouvait aussi des tee-shirts «Tibet Libre». Paul s’arrêta devant un objet curieusement étiqueté « Bol chantant ».

Sa curiosité fut piquée et il ne put s’empêcher de demander à la vendeuse comment il fallait s’y prendre pour faire chanter ces fameux bols.

La jeune femme lui expliqua que l’utilisation d’un bol pouvait se faire de plusieurs manières.

Soit en le frappant à l’aide d’un maillet de feutre, de bois ou d’autres matières, à la manière d’un gong, en fait, soit en tournant lentement une mailloche, qui est un bâton en bois parfois recouvert de cuir ou de caoutchouc, sur le bord extérieur ou intérieur du bol.

— Ce mouvement crée une onde qui fait vibrer le récipient, qui émet ainsi des sons doux et harmonieux, lui précisa la jeune vendeuse.

Il vit aussi une belle statue de Tara, verte-émeraude, comme il se devait.

— Cette importante déesse représente la compassion, lui précisa la vendeuse.

Tara est en fait l’une des divinités les plus populaires du Bouddhisme Tibétain. Son nom signifie à la fois « Celle qui délivre » et « étoile ». Elle est considérée comme une émanation du Bodhisattva Avalokitésvara, Elle serait née d’un beau lotus qui flottait dans l’une de ses larmes afin de lui apporter son aide.

Paul en profita pour engager la conversation.

— J’ai une amie bouddhiste, lui dit-il. Elle fait partie de l’association des étudiants pour un Tibet libre. Yi-Ping Liang, vous la connaissez peut-être.

— Oh, vous savez, les adhérents sont très nombreux, et je ne les connais pas tous, hélas !

— Vous savez peut-être qui est leur président.

— Oui, c’est Nicolas Ferrand, un étudiant en informatique.

— Savez-vous comment je pourrais le joindre ?

— Il sera là le 15 Novembre, pour notre journée portes ouvertes. Il a réservé une table pour présenter des livres sur des méthodes de méditation élaborées en vue d’apaiser notre mental et de contrôler nos émotions.

Je ferais bien de m’y mettre, pensa Paul. Il pratiquait le yoga depuis l’adolescence, mais il se limitait aux postures, les fameux asanas, dans lesquelles il fallait se tenir longtemps tout en restant confortable, et au yoga du souffle, le célèbre et très efficace Pranayama.

Soucieux d’apporter sa contribution, même modeste, à la lutte du peuple tibétain pour sa liberté, il fit l’acquisition d’une belle statue de Tara et d’un bol chantant. Il pensa que Yi-Ping serait certainement heureuse de trouver ces objets chez lui, la prochaine fois qu’elle viendrait, une fois qu’il l’aurait retrouvée, bien sûr, si toutefois il la retrouvait jamais, ce dont il commençait à douter !

Le 15 Novembre à 11 heures, Paul était de retour à la maison du Tibet.

Il y avait encore plus de monde que la dernière fois qu’il était venu. Il trouva sans difficulté le stand des étudiants autour duquel quelques jeunes gens se pressaient.

On lui indiqua qui était Nicolas Ferrand. C’était un beau garçon brun aux cheveux courts à l’allure dynamique, vêtu d’une chemise blanche et d’un pull bariolé manifestement tricoté à la main. Il se tenait à la disposition des visiteurs derrière trois tables disposées en U. Il était accompagné par une jeune fille qui devait, sans l’ombre d’un doute, être Tibétaine. Elle était très brune, avait des pommettes saillantes et les cheveux d’un beau noir corbeau, un noir aux délicates nuances bleutées.

Paul se présenta et lui expliqua le but de sa visite.

— Oui, bien sûr que je connais Yi-Ping, lui dit le jeune homme, c’est un de nos membres les plus actifs, vous le savez certainement, mais cela fait un certain temps que je ne l’ai pas vue, malheureusement. Vous êtes en train de me dire qu’elle aurait disparue, et naturellement vous soupçonnez l’ambassade… Certes, on peut s’attendre à tout avec les autorités chinoises, et pas forcément au meilleur, je vous le concède bien volontiers, mais je vais vous donner un avis très personnel. En Chine, d’accord, ils font ce qu’ils veulent, puisqu’ils sont chez eux ! Mais en France ce n’est pas, mais alors plus du tout, la même histoire. Le business, monsieur De Kerjean, pour eux aussi c’est important, vous savez ? Et ils tiennent par-dessus tout à protéger leur image de marque, surtout depuis quelques années, depuis qu’il y a eu ces épouvantables violences à Pékin, ils cherchent à tout prix à se racheter un semblant d’honorabilité.

Dans ce contexte, un nouveau scandale serait alors vécu comme une catastrophe nationale, et cela remonterait très vite jusqu’à la présidence. Et dans ce cas, je ne donnerais pas cher de la tête de notre ami l’ambassadeur. Yi-Ping est jeune, jolie et aventureuse, de plus. Avez-vous pensé à une possible escapade amoureuse ?

C’est une fille entière, fidèle à ses engagements et à ses amis, et elle a un copain, quasiment un fiancé, un français.

— Oui, c’est Yves, et je le connais.

Alors si elle était partie avec un autre garçon, ou même avec une fille, allez, de nos jours, sait-on jamais, je l’ai vue quelques fois avec une magnifique rousse aux yeux mauves, et elles avaient l’air d’être assez, comment dire, intimes, elle n’en serait pas très fière et n’irait certainement pas le chanter à tue-tête sur tous les toits de Paris. Elle l’aurait suivi, lui ou elle, en province, ou à l’étranger, et un jour ou l’autre, elle réapparaîtrait, peut-être même avec un joli petit ventre rond, qui sait ? On tombe très facilement amoureux à vingt ans, c’est la principale maladie de la jeunesse, même si ce n’est pas toujours la plus grave, vous le savez bien.


 

15

Il ne pouvait certainement pas faire l’impasse sur cette nouvelle démarche, parce qu’il lui revenait d’explorer toutes les pistes, même, et surtout, les plus improbables, aussi appela-t-il le siège d’Arabobank à Doha et il demanda à parler à un certain Anis, qui serait le chef de projet informatique avec qui son amie avait travaillé.

Celui-ci fut dans un premier temps étonné, puis follement rempli d’espoir, quand on lui dit que quelqu’un de Paris souhaitait lui parler.

Il attendit avec fébrilité qu’on le mit en relation avec son interlocuteur et fut grandement soulagé quand il put enfin s’exprimer.

— Anis El Dibrani, c’est toi, ma douce ?

Mais il fut vite refroidi en entendant une voix masculine.

Le cœur de Paul venait de faire un grand bond dans sa poitrine, « on ne dit pas, ma douce,  à n’importe qui, et encore moins lorsque l’on est musulman », avait-il alors pensé. Il se lança néanmoins sans plus hésiter, parce qu’il lui fallait à tout prix savoir de quoi il retournait exactement.

«  Bonjour monsieur El Dibrani, je suis Paul De Kerjean, l’employeur de Yi-Ping Liang.

– Ah bonjour monsieur De Kerjean, que me vaut le plaisir…

– Monsieur El Dibrani, je me permets de vous déranger parce que vous avez travaillé avec Yi-Ping ces derniers temps. »

Il lui exposa la situation.

«  Je voulais simplement être certain qu’elle n’était pas toujours chez vous.

— Croyez bien que j’en suis désolé autant que vous, monsieur De Kerjean, si ce n’est plus. Yi-Ping est une fille adorable, si passionnée et passionnante, que je ne vous cacherai pas que je me suis profondément attaché à elle, et que j’ai même ressenti des sentiments très forts envers elle. Ce n’est pas un secret, je les lui ai d’ailleurs exprimés en des termes on ne peut plus clairs, mais je suis désolé de devoir vous assurer qu’elle n’est plus ici, Monsieur De Kerjean. Elle est bien partie le trois Novembre, et si je peux vous le certifier, c’est parce que je l’ai moi-même accompagnée à l’aéroport.

— En fait ce que je voulais vérifier, c’est si elle n’était pas retournée chez vous, au Qatar ? »

Il hésita un moment puis il se lança : «  Retournée pour y retrouver quelqu’un, un amoureux, par exemple, quelqu’un qui l’aurait demandée en mariage… »

Anis sembla surpris, déstabilisé, même, par cette question.

«  Hélas, non. Mais je ne pense pas qu’elle ait eu un soupirant ici. » Il émit un petit rire gêné, « à part moi, bien entendu, mais je ne l’ai pas demandée en mariage ! Vous me dites que vous avez téléphoné à son père, mais savez-vous qu’il y a quelqu’un, en Chine, qu’elle aime au moins autant que ses parents, qu’elle vénère, même ? Elle m’en a si souvent parlé ! C’est maître Hoang Nam, son professeur de kendo. »

Paul ne disposait d’aucune information sur cet homme, à part son nom. Ainsi il allait lui être très difficile, voire impossible, de le retrouver.

Il réfléchit et se souvint qu’il connaissait pourtant le bon moyen. Il se rendit sans plus attendre au consulat de Chine pour demander à consulter l’annuaire une nouvelle fois. C’était de toute évidence la meilleure des choses à faire, et la plus simple, assurément !

Le même petit monsieur le reçut, avec un franc sourire, après qu’il l’eut reconnu, et qui le laissa entre les mains de la même jeune fille, qui se montra encore une fois particulièrement aimable.

Celle-ci lui copia un numéro sur un post-it.

— Je crois que vous connaître indicatif, maintenant, mister De Kerjean ?

— Oui, en effet, c’est le 86.

Il remercia chaleureusement la jeune femme et s’en retourna à son bureau.

Le lendemain, il calcula qu’il devait être approximativement 18 heures à Canton lorsqu’il saisit son téléphone.

La communication avec le continent asiatique était toujours d’une surprenante qualité. Aucun grésillement intempestif ne se fit entendre, le son était puissant et clair.

Lorsqu’il perçut une voix masculine au bout du fil, il s’exprima en anglais.

— Yi-Ping Liang ! s’exclama son interlocuteur avec enthousiasme. Il portait encore son encombrante tenue d’entraînement, mais il s’était installé dans le petit bureau attenant au dojo, sur le plancher duquel les participants au keiko du jour avaient fini de s’affronter, maniant à deux mains leurs sabres en bambou pour lancer des attaques fulgurantes tout en poussant leur célèbre cri, le kiai.

«  Yi-Ping, Oh, quelle merveille, cette jeune fille ! C’est grand dommage, savez-vous, qu’elle ait quitté le pays. Elle aurait pu devenir un maître de tout premier plan, une enseignante, ou au moins une championne. Cette fille possède un don singulier pour le maniement du sabre. Il semblerait que, telle votre Athéna Grecque, elle soit née avec cette arme entre les mains.

— L’avez-vous vue ces derniers temps, monsieur Nam ?

— Hélas non. Mais je ne pense pas qu’elle ait l’intention de revenir en Chine, je n’ai malheureusement aucun espoir de la revoir un jour. Mais je pense à une chose, c’est le mois prochain qu’auront lieu les championnats du monde, à Paris, au dojo du stade Pierre de Coubertin. Si elle est à Paris, elle ne manquera certainement pas d’y aller.

L’atmosphère est pesante ici, vous savez, et Yi-Ping est une fille si indépendante, et surtout si entière. Elle pensait qu’elle s’épanouirait mieux en France, et je n’étais pas loin de le penser aussi, même si c’est toujours un cruel arrachement que de devoir ainsi s’expatrier pour vivre mieux. »

Elle n’était pas en Chine. C’était maintenant une certitude absolue.

Il était donc plus que probable qu’elle soit toujours en France. La vie n’était quand même pas si compliquée ! Elle n’était certainement pas en Russie, ni au Kenya, ni dans une île montagneuse des Caraïbes.

Retenue, ou alors cachée ! Une disparition volontaire, et pourquoi pas, elle ne serait certainement pas la première à avoir choisi cette option extrême en vue de se tirer d’un mauvais pas, mais alors dans quel but aurait-elle fait cela, et pour échapper à quelle grave et insidieuse menace ?


 

16

«L’histoire du commerce est celle de la communication des peuples.»

Montesquieu

 

Yi-Ping avait fêté le passage à l’année 1995 dans la bonne humeur, avec son compagnon, Amélie, et une insouciante bande d’amis étudiants. Au menu il y eut des fines de claires de Marennes Oléron, du saumon d’élevage, un petit plateau de fromages et une bûche au chocolat. Yves était comme sa mère, un authentique gourmand qui adorait le chocolat. Yi-Ping aurait aussi eu envie de goûter à ce fameux foie gras dont elle avait si souvent entendu parler, mais ce mets raffiné était décidément beaucoup trop cher pour leur modeste bourse.

Ils n’avaient qu’un salaire pour vivre à deux, même si Yves donnait de temps en temps quelques leçons particulières de Français et qu’il occupait quelques emplois précaires pour une agence d’intérim, comme magasinier ou chauffeur-livreur. Néanmoins, elle était pleine d’espérance pour les années qui s’annonçaient. Son avenir professionnel lui apparaissait maintenant sous un jour radieux. Pour l’instant elle avait atteint l’essentiel de ses objectifs. Elle n’était plus, et depuis longtemps, à la charge de ses parents, et c’était déjà une victoire majeure, un très grand soulagement pour elle.

Jacques Chirac fut enfin, grâce à sa persévérance et sa pugnacité, élu président de la République, après plusieurs tentatives avortées. Elle appréciait cet homme qui avait une forte culture asiatique, même si elle n’aurait pas voté pour lui. La conception communiste du monde était bien trop solidement ancrée en elle, et ce de façon atavique.

A la même époque, la BNC annonçait, à l’issue d’une bataille boursière mémorable, qu’elle avait pris le contrôle de la banque d’affaires Arabobank, et que les deux établissements allaient fusionner.

La jeune pionnière était entre temps devenue une experte Internet recherchée, et elle fut même interviewée par plusieurs magazines spécialisés qui vantèrent les qualités du site de l’éditeur Albin Julien. Graphisme impeccable, nombreuses innovations techniques, facilité de navigation. Temps de réponses rapides, hotline performante, et une grande simplicité de la maintenance.

Aussi, c’est presque naturellement qu’à l’issue de l’appel d’offres et du dépouillement des nombreuses réponses qu’elle avait reçues, que le choix de la BNC s’était porté sur 2IDS et son chef de projet Yi-Ping Liang pour développer son nouveau site Internet.

Paul avait accompagné sa protégée au siège de l’établissement, boulevard des Italiens, où ils avaient rencontré le directeur de la communication, Alexandre Germi.

Celui-ci les avait reçus dans un vaste bureau agréablement meublé de mobilier ancien et décoré de nombreux et magnifiques posters animaliers. Des cerfs, des aigles, des chamois, des vautours et d’impressionnants gypaètes barbus en vol s’étalaient sur les murs en une fantastique et colorée symphonie bucolique.

«  Ces photos sont remarquables, le complimenta Yi-Ping. C’est peut-être vous qui les avez prises ?

— Oui, c’est mon hobby, lui répondit Alexandre Germi, flatté. Je suis photographe animalier, amateur bien sûr, même si cela ne convient pas toujours à ma chère et tendre épouse de devoir se lever avant l’aube pour m’accompagner dans les forêts, été comme hiver, car, voyez-vous, l’hiver est une saison formidable pour pratiquer la photographie animalière, les couleurs sont plus douces, les animaux sont au repos, et surtout, il n’y a pas un humain dans les bois !

Votre CV est éloquent, mademoiselle, et je suis de plus allé faire un tour sur le site d’Albin Julien. C’est à mon tour de vous féliciter, vous avez fait un travail remarquable, c’est une véritable œuvre d’art ! Il me manque toutefois une information essentielle dans le cadre de notre projet, aimez-vous voyager?

— Oh oui, s’enthousiasma Yi-Ping, où devrais-je aller ?

— Oh, pas très loin, au Qatar ! »

Paul intervint alors pour dire : « – C’est une jeune femme très aventureuse, vous savez, et je crois bien que rien n’est susceptible de l’effrayer vraiment !

– Je crois en effet percevoir quelque chose comme cela chez votre collaboratrice, monsieur De Kerjean, mais rassurez-vous, mademoiselle ne courra aucun danger. Nous lui fournirons une voiture avec chauffeur dès son arrivée sur place, et elle sera logée dans l’un des meilleurs hôtels de Doha, qui est situé si près du siège d’Arabobank qu’elle pourra s’y rendre à pied en quelques minutes seulement.

La seule contrainte, mais qui n’a rien d’épouvantable, je pense que vous en conviendrez volontiers avec moi, mais que nous vous demanderons de respecter à la lettre, sera de vous couvrir les cheveux quand vous sortirez, et surtout de vous vêtir décemment, en respectant ce que ces gens considèrent comme la décence, et qui diffère quelque peu de la conception allégée que nous en avons sous nos latitudes, mais cela va de soi, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, acquiesça Yi-Ping.

— Alors nous sommes d’accord ? Mademoiselle Liang, vous acceptez cette mission ?

— Avec le plus grand plaisir, monsieur Germi, confirma la jeune femme ».

La BNC deviendra ainsi un des premiers clients du tout nouveau fournisseur d’accès Wanadoo, que Yi-Ping avait préconisé pour cet important contrat.

Car en cette année 1995, entre Paris et Malakoff, une équipe d’une dizaine de personnes de France-Télécom avait œuvré au montage d’un ISP 100% Français, sous la direction d’Yves Parfait.

Au vu de l’importance stratégique du projet, la jeune experte fut amenée à rencontrer les principaux responsables de France Télécom, Yves Parfait et Roger Courtois, qui l’inviteront même à déjeuner au restaurant du Royal Monceau.

Elle fut impressionnée par l’immense verrière baignée de lumière ainsi que par les nombreuses plantes vertes parfaitement entretenues, propres et bien taillées, qui parsemaient la vaste salle. Le service s’avéra être discret et efficace, sans excès de maniérisme, et la nourriture vraiment succulente. Elle ne sut pas dire à Yves, le soir, assise à la petite table de leur modeste cuisine, ce qu’elle avait préféré, entre les œufs de caille mollets au yuzu, le pain pita au homard et le dessert chocolaté au safran. Tout était si délicieux et nouveau pour elle, qu’elle avait dégusté et avalé le tout sans se poser de questions inutiles.

Travailler à la BNC allait grandement bouleverser ses jeunes habitudes professionnelles, et enrichir considérablement son expérience, car ici, les contraintes seraient bien plus nombreuses, plus drastiques aussi, que dans les autres entreprises, de taille bien plus modeste, pour lesquelles elle avait travaillé jusqu’à présent. Les réunions de projet, à la fois plus fréquentes et plus pointilleuses, allaient parfois s’éterniser et elle ne sortirait alors qu’à la nuit tombée des grandes salles de réunion, qui étaient les anciennes salles des coffres, tapissées de brique rouge, qui étaient situées au deuxième sous-sol de la banque, et dans lesquelles l’air, autant que la lumière, ne parvenaient que de façon artificielle. Ainsi, ce fut une bonne chose qu’elle ne soit pas claustrophobe !

Alors elle ne rentrerait chez elle, épuisée, que pour sombrer dans un sommeil agité, peuplé de rêves, et parfois de cauchemars. Une nuit, elle se réveilla en sueur pour s’agripper au bras d’Yves, qui fut réveillé en sursaut pour l’entendre geindre. En fait, elle se trouvait au cœur d’une savane tropicale parsemée de maigres arbustes et de rares touffes d’herbe sèche et jaunâtre, et elle était poursuivie par un Wanadoo géant, qui était une sorte de Marsupilami qui avait la tête de monsieur Germi et les grosses pattes velues d’un kangourou ! Il lui courait après en faisant des bonds spectaculaires et lui répétait sans cesse d’une voix de stentor : «  Le budget, mademoiselle, c’est très important, veillez surtout à ne pas dépasser votre budget !

Fidèle à sa méthode, elle avait commencé son travail en prenant de nombreux rendez-vous avec tous les services concernés.

Elle leur avait demandé quels étaient selon eux les points importants, ainsi que les données qu’ils voulaient voir figurer sur le site, et où devaient-elles pouvoir être trouvées ?

Cela s’avéra être un travail infiniment plus complexe que celui qu’elle avait mené à bien chez Albin Julien, surtout qu’il allait y avoir deux établissements concernés, dont l’un était une énorme machine aux inhumaines dimensions internationales.

Elle se rendit alors sans plus attendre au siège d’Arabobank, qui était situé dans un sympathique petit immeuble du XVIIIème siècle, au 36 de la rue de Richelieu.

Là, on la tranquillisa en lui précisant qu’ils n’interviendraient pas sur les choix concernant le site Français et qu’elle devrait suivre les instructions qui lui seraient données à Doha pour la construction du site Qatari.

Rassurée, elle se jeta à corps perdu dans la bataille, enchaînant les réunions, choisissant le matériel et les logiciels, organisant ses équipes et tapant avec ardeur ses rapports en dix-huit exemplaires. Il n’y avait plus une seule ligne de libre dans son gros agenda.

17

Ce fut un chantier conséquent, considérable, même, mais, dans l’ensemble, le projet BNC progressa de façon plutôt satisfaisante. Les collaborateurs mis à sa disposition s’étaient montrés motivés, compétents, et au final ils se révélèrent d’une étonnante efficacité, de telle sorte que les sacro-saints délais furent scrupuleusement respectés. Il faudrait même bientôt envisager de le mettre en service et de démarrer la délicate construction de son alter ego qatari.

Yi-Ping ne pouvait pas se rendre tous les soirs chez son amant, cependant elle s’accordait le plaisir d’y aller assez régulièrement, au moins une fois par semaine.

Ils commençaient toujours, lors de ces rendez-vous sentimentalo-professionnels, par faire un point précis sur l’avancement du projet avant de se consacrer à des débats beaucoup plus intimistes et agréables.

Ce soir là, il était près de minuit, et ils venaient de faire l’amour, avec tendresse, joie et passion, comme d’habitude !

La tête de Paul reposait, indolente, sur la sympathique poitrine de la jeune femme.

Il avait enveloppé son sein de sa main droite, tandis que de la pointe de sa langue il jouait à agacer le mamelon dont la tension venait tout juste de se relâcher, sous l’effet du plaisir que la jeune femme avait enfin obtenu, à l’issue d’une longue cavalcade qui fut savamment et harmonieusement rythmée.

Yi-Ping gémissait doucement, tant elle était aux prises avec les exquises séquelles de ce plaisant délassement.

Paul, quant à lui, se disait que la jeune fille sentait extraordinairement bon. Il émanait d’elle une odeur envoûtante, faite d’un mélange subtil de sueur associée à son parfum, dont la fragrance fleurie était délicatement épicée.

Il approcha sa bouche de l’oreille de sa jeune maîtresse pour murmurer : «  Je vais te dire une chose qui est difficile à dire, mon amour et qui est peut-être bien, aussi, étrange à entendre. Je t’aime !

Du plus profond de mon cœur, de tout mon être, je suis amoureux de toi. I’m falling in love with you ! »

Yi-Ping fut traversée par un délicieux frisson, qui remonta comme une fusée le long de sa colonne vertébrale pour venir exploser en une mini décharge électrique à la base de sa nuque.

— Ce n’est pas si étrange à entendre, ce serait même plutôt agréable, mon amour, mais où donc as-tu appris a parler de la sorte aux jeunes femmes qui ont eu le bonheur de s’éprendre de toi ? »

Elle se redressa pour le regarder avec un air qu’elle voulut rendre profondément malheureux.

— Cependant je suis désolée de devoir te devoir faire redescendre, mon pauvre chéri. C’est peut-être un peu brutal, je sais, mais je voulais simplement te dire que tu es le deuxième homme à me faire cette douce déclaration, ces derniers temps. Et il se trouve que j’ai déjà accordé mon cœur, et tout ce qui va avec, au premier, il y a quelques années, et tu le sais, parce que je ne m’en suis jamais cachée. Bien sûr, je suis bien avec toi, très bien même, et tu ne peux plus l’ignorer, maintenant. Tu es bien entendu mon amour, mon amant de cœur, mais tu es le numéro deux, malheureusement pour toi, ou pour nous !

J’aurais dû te rencontrer plus tôt, mais le destin et les Bouddhas n’en ont pas décidé ainsi. Il se trouve que j’ai déjà présenté Yves à mes parents, mon amour, et que depuis ce jour ils considèrent que nous sommes fiancés, et ils attendent notre mariage, et nos bébés, avec la plus grande impatience.

Je pourrais bien sûr avouer notre liaison à Yves, que cela ne changerait rien, parce qu’il est bien trop épris de moi, et je pense qu’il accepterait cette situation, bien sûr. Et il n’a pas suffisamment démérité pour que je décide froidement de lui faire du mal. Nous allons certainement nous marier un jour prochain, tu sais, surtout s’il accepte de me faire ce bébé que je lui réclame depuis si longtemps. Pour l’instant, quand nous faisons l’amour sans capote il arrive à se retirer à temps, mais je te jure qu’un jour je ne lui en laisserai pas la possibilité.

—Tu ne prends donc pas la pilule ?

— Si, mais il m’arrive parfois de l’oublier, comme cela arrive à toutes les femmes qui sont comme moi, un peu rêveuses, et aussi un peu têtes en l’air ! Et elle éclata de rire.

Ils s’étaient péniblement extirpés du lit après s’être longuement embrassés une toute dernière fois et Paul avait à regrets ramené, un soir de plus, hélas, avait-il alors pensé, la trop charmante Yi-Ping chez elle. Ainsi elle lui signifiait qu’elle ne serait jamais à lui, avec beaucoup de diplomatie, certes, mais avec tant de ferme conviction qu’il en fut secoué jusqu’au plus profond de ses tripes, qui étaient encore trop animales pour admettre cette évidence bien trop flagrante ! Ainsi il n’en serait, et ce de façon tristement définitive, que le locataire précaire, sans droits ni bail, une sorte de squatter ! Il fallait bien accepter cette situation et continuer à l’aimer de cette façon, même si elle était un peu frustrante. Absolument rien ne pourrait néanmoins l’empêcher de l’aimer très très fort, et cela serait peut-être suffisant pour remplir sa vie et lui donner envie de se lever le matin, tant il serait comblé à l’idée qu’il allait simplement la voir dans la journée.

La direction de la BNC surveillait de très près ce projet hautement stratégique, qui ne serait pas une simple vitrine sans réels enjeux, mais bien l’ébauche d’une véritable banque en ligne, la toute première qui serait créée en France. On avait adjoint à Yi-Ping une jeune femme solide, une belle enfant surdiplômée, qui serait son interprète et sa traductrice lorsqu’elle partirait pour Doha.

La langue officielle du Qatar était bien entendu l’Arabe. L’Anglais y était cependant parlé couramment. Les documents officiels étaient déjà de façon courante presque tous rédigés en Arabe et en Anglais. Le site Internet de la nouvelle entité BNC-Arabobank devrait donc l’être aussi. Cet état de faits compliqua bien un peu l’affaire, mais la jeune femme qu’on lui avait adjointe était une vraie littéraire, une spécialiste de la localisation, alors, elle ne devrait pas rencontrer de grandes difficultés pour réaliser ce difficile exercice, qui se situait à mi chemin entre la traduction et la diplomatie. Car non seulement la ravissante Djamila traduirait les textes de Yi-Ping, mais de plus elle les adapterait à l’esprit et aux mœurs du pays, choisissant avec soin ses mots, ses exemples et ses illustrations.

Au début du mois d’août, Paul s’était levé tôt, car il avait tenu à déposer lui-même la jeune femme à Roissy où elle devait embarquer sur un vol de Qatar Airways. Yi-Ping était accompagnée de son assistante et interprète, la jeune Djamila.

Les deux collègues s’étaient habillées légèrement pour le voyage, en n’oubliant pas, cependant, de glisser dans leurs bagages à main des foulards et des étoles pour se couvrir les cheveux et les épaules en arrivant. Dans l’avion, elles bavardèrent longuement, avec autant de passion que d’animation.

C’était pour la jeune Chinoise le début d’une nouvelle et extraordinaire aventure, qui devrait sans aucun doute lui réserver bien des surprises. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’elles soient bonnes et inoubliables.

— Parle-moi un peu de ton pays, veux-tu, puisqu’on a le temps, maintenant, demanda Yi-Ping à sa jeune amie, je dois reconnaître que je n’en connais pas grand chose, pour te dire la vérité.

— Tout d’abord, commença Djamila, il est bon que tu saches déjà l’essentiel. Depuis quelques mois maintenant, mon pays est dirigé par l’émir Hamad bin Khalifa Al Thani. Il a pris les commandes du pays en renversant son père, en douceur, je te rassure, alors que celui-ci se trouvait en paisiblement vacances en Suisse, et il a aussitôt engagé de nombreuses réformes en vue de le moderniser notre nation, qu’il trouvait trop profondément engoncée dans un traditionalisme devenu désuet.

Il te faudra être vigilante, parce que c’est l’émir qui sera ton client. C’est lui le principal actionnaire d’Arabobank, et par conséquent il en est le premier décisionnaire.

Au Qatar, vois-tu, la famille souveraine Al Thani continue à détenir seule le pouvoir depuis la déclaration d’indépendance de 1971. Il n’y a pas de partis politiques, donc pas d’opposition, mais, et là c’est une authentique curiosité, absolument personne ne semble s’en plaindre !

Il faut dire que l’Emir, qui est le chef de notre État, gère le Qatar en bon père de famille. Il veille réellement, et ce de façon extrêmement attentive, aux intérêts de tous et de chacun, de telle sorte qu’absolument personne ne puisse se sentir frustré.

Il faut aussi savoir que les lois du Qatar sont basées sur les anciennes coutumes locales, elles mêmes étant solidement enracinées dans l’héritage conservateur Wahhabite.

«  Cela signifie-t-il qu’ils pratiquent encore la polygamie », s’inquiéta Yi-Ping ?

Djamila rit de bon cœur.

«  Oh, oui, bien sûr que oui. On pourrait même dire que c’est un sport national, chez nous ! Si on te demande en mariage, là-bas, ma grande, surtout renseigne-toi pour savoir combien le monsieur a déjà d’épouses. Il n’a le droit d’en avoir que quatre! »

Yi-Ping lui fit part de son étonnement

«  Quatre ! Il me semble que cela fait déjà beaucoup, quand même ! »

Cela semblait l’amuser énormément.

— Et comment est-ce qu’ils arrivent à supporter ça, ces pauvres hommes, quatre bonnes femmes à la maison, qui caquettent, se disputent, et se mêlent inlassablement de tout ?

— C’est une bonne question, oui, surtout quand on sait qu’ils ont l’obligation de les traiter toutes de façon équitable. C’est pour cette raison que ce sont surtout les hommes riches qui sont polygames, beaucoup plus rarement des ouvriers, des employés, ou même des paysans, à moins qu’ils ne soient particulièrement fortunés, comme le sont quand même quelques-uns parmi eux.

— Es-tu toi-même originaire de Doha, Djami ?

— Non, je suis née à Ar-rayyan, c’est la deuxième ville du pays, avec une population de 200000 habitants ; elle est située au nord de Doha, en bord de mer. Mon père y est commerçant. Il tient une boutique moderne d’électroménager et de grosse quincaillerie. Il a dû faire de gros sacrifices, tu sais, pour que je puisse poursuivre mes études. C’est lui qui m’a donné le goût de la France. Il a étudié le Français à l’école Bonaparte, à Doha, dont il est originaire. J’y suis moi-même inscrite depuis 1970. C’est un lycée, maintenant, et c’est là que j’ai passé mon bac. Dès l’indépendance, en 1971, Doha a noué des liens étroits avec Paris sur les plans culturels, et militaires…Tu ne le sais peut être pas, mais nous faisons maintenant partie de la communauté Francophone.

Il faut aussi savoir que le Qatar investit beaucoup en France. Surtout dans les grands groupes comme SGE, La Générale des eaux et Lagardère. …mais aussi, bien sûr, dans l’hôtellerie de luxe et les vignobles.

– Pour finir je te dirai que l’émir peut être amené à prendre des décisions de justice, mais il ne peut en aucun cas violer la charia et, en pratique, il doit prendre en compte les opinions des notables et de l’autorité religieuse.

Je ne t’ai pas encore dit que le Qatar tire pour l’essentiel ses revenus de l’exportation du gaz naturel, et, dans de moindres proportions, de celle du bon vieux pétrole.

Enfin, bonne nouvelle et pas la moindre, il y fait beau toute l’année. Tu vas pouvoir te faire dorer tout à loisir et prendre de superbes couleurs. N’oublie jamais, quand tu sortiras, de t’enduire de crème solaire, sinon tu le regretterais bien sûr amèrement.


 

18

Après un vol agréable et sans histoires qui dura huit heures, qu’elles passèrent à écouter les moteurs ronronner et à regarder le film, car la chef de cabine avait décidé de leur projeter le succès du moment, « Une journée en enfer ». A New York, un magasin est soufflé par l’explosion d’une bombe, l’attentat est revendiqué par un inconnu qui se fait appeler Simon. Celui-ci exige que le lieutenant John Mclane, joué par Bruce Willis, se livre à un périlleux « Jacques a dit » à travers toute la ville, à défaut de quoi d’autres bombes exploseront. Mais John McClane ne tardera pas à découvrir qu’il est en fait le jouet d’une vaste machination. Le Boeing 747 se posa finalement en douceur sur le tarmac du petit aéroport international de Doha.

Le personnel avait été charmant et attentionné, et le plateau repas fut plus qu’honorable. De plus, et c’était loin d’être négligeable, l’avion était à l’heure !

Ainsi que cela avait été convenu, leur chauffeur les attendait dans le hall des arrivées. Il tenait une ardoise sur laquelle il avait tracé avec soin, d’une écriture fluide et élégante, les noms de Yi-Ping et de sa collègue.

Les jeunes femmes apprécièrent l’impeccable propreté qui régnait en ces lieux où tout reluisait comme dans une boutique de luxe, le sol de marbre, les rampes, comme les miroirs des cabines téléphoniques, avant de monter dans la Mercedes rutilante afin de se laisser paisiblement transporter jusqu’à leur hôtel dans la fraîcheur plus qu’appréciable du véhicule climatisé, car il faisait déjà très chaud à l’extérieur.

Elles découvrirent avec jubilation le luxe insolent du Doha Marriott hôtel. C’était un hôtel d’affaires 5 étoiles qui donnait sur le golfe Persique, idéalement situé à proximité de l’aéroport et des impressionnants buildings du quartier des affaires, où se trouvait le siège d’Arabobank.

Ses employeurs avaient organisé son installation pour le mieux. Ils lui avaient réservé une jolie suite au dixième étage. Elle bénéficiait ainsi d’une vue splendide sur la mer et la corniche. C’était un véritable appartement, meublé avec goût, composé d’un vaste salon, d’une chambre, d’une kitchenette et d’une ravissante salle de bains. La première chose qu’elle fit fut de tester le confortable lit king size avant de se préparer un petit café avec la machine installée dans sa chambre.

Elle avait à sa disposition un spa, avec, comme il se devait dans ce pays, un espace réservé aux hommes, et un aux femmes, avec des salles de soins, un sauna, un jacuzzi et même un bain turc. Elle avait aussi accès à une belle piscine extérieure, qui était entourée de charmants petits palmiers qui s’épanouissaient dans de grands pots en grès. Mais ce qu’elle apprécia le plus, ce fut la petite plage privée.

Peu après son arrivée elle s’était rendue au bord de la mer, tôt le matin. Là, elle avait assisté au spectacle féerique d’un groupe de dauphins qui bondissaient hors de l’eau en lançant de brefs éclairs argentés dans la douce lumière du soleil levant.

Elle avait le choix entre cinq restaurants. Comme elle souhaitait varier au maximum les plaisirs, comme la bonne boulimique de la vie qu’elle était, elle les essaya tous au moins une fois au cours de son long séjour. L’hôtel proposait un Tex mex à la somptueuse décoration de style far-west, un restaurant asiatique, un autre qui servait des spécialités locales, et un steak-house qui proposait de délicieuses pièces de bœuf d’Argentine et même, chose surprenante, un restaurant méditerranéen, où elle dégusta pour la première fois la délicieuse et étonnante glace à la lavande. Elle ne serait pas obligée de sortir de l’hôtel pour dîner, mais elle avait la ferme intention de partir à la découverte de la ville et de ses environs. Puisqu’on lui offrait un séjour de rêve dans un pays sur lequel planait l’ombre de Shéhérazade, autant qu’elle en profite au maximum, se dit-elle, alors qu’elle se trouvait en proie à une intense jubilation !

19

Elle se posa, elle réfléchit longuement et elle ne se précipita en rien, parce qu’elle souhaita agir en pleine conscience, et non faire appel à des automatismes. En fait, ce qu’elle désirait             avant tout, c’était de faire de ce projet une œuvre d’art. Avant de se lancer à corps perdu dans la réalisation du site, elle convoqua donc, sur les conseils avisés de Paul, une réunion de cadrage. Tous les responsables du service informatique s’étaient déplacés, de même que les principaux chefs des entités financières.

Les secrétaires passaient de l’un à l’autre pour proposer du café, du thé, et d’extraordinaires petits gâteaux, parmi lesquels se trouvaient de superbes cupcakes , sur le dessus desquels une crème aux nuances de couleur bleue tournait en spirale et servait de support à deux petites étoiles et à un croissant de lune. En guise de planètes, l’espace bleu avait été parsemé de petites perles de sucre. C’était fabuleusement beau, et en plus cela se mangeait, et c’était farouchement délicieux !

Ils évoquèrent les contours du projet avec les principaux managers de la banque, ils refirent le « tour du propriétaire », puis ils relurent avec soin la proposition commerciale, et ils tracèrent les détails de la future réalisation, ainsi que les procédures de validation des différentes étapes.

A sa grande surprise, elle découvrit lors de cette réunion que le jour de repos hebdomadaire était le vendredi.

Elle mit à profit ces journées où la banque était fermée pour explorer avec enthousiasme, et une infinie gourmandise, son nouvel environnement.

Il y avait tant de choses à voir. Tant de découvertes passionnantes à faire.

Le premier vendredi elle décida tout simplement d’aller faire une longue promenade le long de la corniche. C’était tout près de son hôtel. Les seize kilomètres aller et retour au bord de la mer sous un soleil de plomb lui permirent de profiter de la vue magnifique sur le golfe et sur les élégants buildings du quartier des affaires. Cette agréable balade l’occupa une bonne après-midi. Elle s’était arrêtée de temps en temps pour s’étendre sur la pelouse bien entretenue afin de se reposer. Des familles passaient en vélo et la regardaient parfois avec curiosité et étonnement. Car il était si rare de voir une jeune femme se promener toute seule ! Elle embarqua à bord d’un bateau traditionnel, qui était piloté par un marin à barbe blanche coiffé d’un keffieh, pour faire une très agréable promenade d’une trentaine de minutes sur les eaux calmes et claires du golfe. Accoudée à la ridelle, elle ne se lassa pas d’admirer les fonds marins et les merveilleux poissons multicolores qui s’y bousculaient en une ronde féerique.

Elle fit une pause à la terrasse ombragée à l’aide de canisses d’une modeste guinguette afin d’y déguster un savoureux karak, la boisson traditionnelle locale, qui était faite d’un délicieux mélange de thé et de lait. Le jeune serveur se montra sympathique, même s’il la dévisagea avec insistance, tout en lui adressant de fréquents et insistants sourires un peu trop appuyés qui la mirent mal à l’aise.

Le vendredi suivant elle demanda à Djamila si elle voulait bien l’accompagner au Souk de l’or. Elle tenait absolument à voir les nombreux étals et les luxueuses boutiques des bijoutiers dont on lui avait parlé à la banque, où beaucoup d’employés étaient des expatriés comme elle.

On croisait dans ces bureaux des Arabes du Maghreb, des Indiens, des Bengalis, des Pakistanais, et même quelques Africains. Tous étaient avides de découvrir les trésors de cet autre pays des mille et une nuits et ils lui avaient donné de nombreuses idées de visites. Le Souk de l’or figurait en très bonne place parmi leurs sites préférés.

Elles partirent tôt le matin pour profiter de la fraîcheur et elles commencèrent leur visite par le souk Waqif, encore appelé vieux souk. Il était situé sur l’avenue Grand Hamad, en face du Centre Culturel Islamique, qui avait été établi dans une étonnante et impressionnante tour hélicoïdale élevée dans le style de la Tour de Samarra, en Irak, qui est un pur joyau de l’architecture islamique. Il avait été récemment reconstruit selon les plans de l’époque. Elles y croisèrent, allant de surprise en stupéfaction, puis en émerveillement, des marchands de faucons, des boutiques de souvenirs variés, d’épices, de miel, de tissus, de parfums et d’encens, de tentes bédouines, d’outillage divers, de vaisselles décorées, ainsi que des échoppes de cordonniers, et de maroquiniers. Elles s’offrirent un rafraîchissement et un délicieux gâteau aux amandes lors d’une longue pause à la terrasse d’un café qui était situé sur une esplanade plantée de palmiers, qui leur offrirent une ombre bienvenue, au milieu de l’espace dédié aux boutiques qui alignaient leurs vitrines alléchantes, et qui s’étaient blotties sous les arcades.

Après avoir visité le souk aux bestiaux, où elles auraient pu acquérir une chèvre, un mouton, ou même un dromadaire, elles arrivèrent en fin de journée au fameux Souk de l’or. C’était un lieu fantastique, particulièrement élégant, luxueux, éclairé à giorno par des centaines de spots, dont le sol dallé de marbre s’avéra être d’une propreté méticuleuse. Elles purent admirer des bijoux aux goûts locaux, un peu trop clinquants selon leur goût à elles, montés avec de belles pierres précieuses, semi-précieuses ou encore des perles. Certains magasins commençaient même à proposer des pièces au goût plus occidental, plus fines, moins voyantes. Elles pouvaient acheter des bijoux déjà faits ou, en y consacrant le temps nécessaire, elles auraient pu faire réaliser le bijou de leurs rêves. A la tombée de la nuit on put les voir qui se promenaient encore sous les arcades illuminées d’une manière somptueuse, croisant de nombreux ânes qui trottinaient en portant sur leur dos des enfants hilares, qui allaient… Dieu seul savait où !

Yi-Ping fit l’acquisition d’un joli bracelet en or ciselé pour elle et d’une paire de boucles d’oreilles garnies de turquoises qu’elle offrit à Djamila.

Les deux jeunes femmes auraient pu se marier vingt fois dans l’après-midi tant les garçons se montrèrent insistants pour leur parler et leur servir de guide. Certains se montrèrent même franchement collants et inquiétants, car ils insistèrent un peu trop, les tirant sans façons par les bras, pour qu’elles viennent boire un thé chez eux, sous la protection de leur mère, assuraient-ils. Dans chaque ruelle, un vendeur de jasmin importé d’Inde, vêtu d’une djellaba, proposait, pour quelques ryals, ses petits bouquets odorants.

La semaine suivante, elle ressentit une très forte envie de visiter les célèbres haras de l’Al Shaqab Stud Farm. Elle était un peu fatiguée de ne fréquenter que l’espace minéral des luxueux bureaux et elle éprouva un irrépressible besoin de se confronter à la vraie vie, alors pourquoi pas à celle des chevaux de course ? Son chauffeur l’avait déposée devant ce qui aurait pu passer pour une forteresse aux épais murs blancs, défendue par d’épaisses portes en bois massif, si ce n’étaient l’étonnante présence des extraordinaires pelouses verdoyantes qui entouraient ces imposants bâtiments.

Dans cet environnement des plus paisibles, les magnifiques chevaux du haras, des purs sangs Arabes qui étaient la propriété de l’émir, des bêtes qui respiraient la puissance et l’envie de gagner, étaient bichonnés dans de luxueux paddocks propres et bien entretenus.

Dans le manège attenant, on lui proposa de monter sur une des immenses et magnifiques pouliches pour faire une courte promenade. Fortement impressionnée elle grimpa sur l’animal haut sur pattes et elle se laissa sereinement guider par un lad aussi altier que souriant.

Un ravissant petit musée présentait dans de somptueuses vitrines les nombreuses récompenses que ces champions avaient acquises lors de courses disputées dans le monde entier. On y voyait aussi de belles photos des vainqueurs, qui arboraient avec fierté leurs imposants colliers parés de milliers de fleurs multicolores.

Une autre promenade, celle du vendredi suivant, la mena à l’ancien fort en pierre blanche d’Al Koot.

Construit en 1880 dans un pur style mauresque, le fort était situé en plein cœur de Doha. Elle put donc donner congé à son chauffeur afin de s’y rendre tranquillement à pied.

Un jour de forte chaleur, une longue escapade improvisée la mena au frais et fréquenté Rumeilah Park, qui s’avéra être un des lieux les plus agréables de Doha, notamment grâce à ses nombreuses fontaines entourées de délicats bosquets, qui étaient aussi verts que flamboyants.

Elle prit un plaisir infini à profiter de l’ombre fournie par les grands palmiers et à tremper les pieds dans les petits bassins d’eau claire et fraîche. Cela lui rappela avec force la belle et grande fontaine des chèvres de son enfance et elle fut soudain prise d’une indicible nostalgie.

Elle fut étonnée d’y rencontrer de nombreux groupes d’oiseaux migrateurs qui s’égayaient en piaillant et s’ébrouant parmi les pelouses et tout autour des points d’eau.

Elle y visita aussi une sympathique galerie d’art, ainsi qu’un élégant petit théâtre en plein air, et bien entendu le réputé « Heritage Village », qui se présente sous l’aspect d’une admirable reconstitution grandeur nature d’un village traditionnel, avec ses ruelles, ses boutiques, et même ses artisans, que l’on pouvait regarder travailler les différentes matières, le cuir, le bois, le métal, le verre, et même la cire d’abeilles.

Un vieux pêcheur de perles au doux visage pensif y donnait même des explications en Anglais sur son périlleux mais gratifiant travail.

Un autre soir elle eut envie de changer radicalement de décor et elle ne réserva pas sa table dans l’un ou l’autre des agréables restaurants de l’hôtel. Elle demanda à son chauffeur de la conduire à Villagio, dont ses collègues lui avaient parlé avec de réels débordements d’enthousiasme.

Ce centre commercial était le plus connu, et aussi le plus spectaculaire, de Doha. En effet, en y pénétrant, elle reçut un véritable choc visuel. Car ce qu’elle vit fut tellement inattendu et merveilleux ! Le mot ne lui parut pas trop fort, aussi elle n’hésita pas à l’évoquer. L’illusion saisissante d’une véritable Venise avait été créée et absolument rien n’avait été laissé au hasard. Le plafond translucide avait été peint de façon à représenter le ciel bleu avec quelques nuages, un ciel qui n’était bien entendu jamais observable sur Doha, mais il fallait compter aussi avec les extraordinaires décors qui reproduisaient les façades des palais, avec leurs délicieux balcons ouvragés, et jusqu’à leurs pittoresques lézardes. L’eau y circulait en abondance dans de véritables canaux, et surtout, on y trouvait de superbes gondoles !

Elle en profita pour faire un tour sur un de ces bateaux typiques, qui était piloté par un authentique gondolier vénitien au sourire charmeur qui se fit une joie de lui chanter à tue tête, tout en la gratifiant de sympathiques mais un peu gênants clins d’œil enjôleurs

O sole moi

Stanfronte a te stanfronte a te
Che bella cosa ‘na iurnata’ e sole
N’aria serena doppo ‘na tempesta
Pe’ ll’ aria fresca pare già’ na festa
Che bella cosa ‘na iurnata ‘e sole…

Elle se dirigea ensuite vers le restaurant français à l’enseigne de la Tour Eiffel avec l’idée de s’offrir un bon petit repas. Elle en salivait d’avance. On lui servit en effet un savoureux confit de canard accompagné d’une assiette de frites et d’une demi-bouteille de côtes du Rhône, qui fut suivi par une portion de camembert et par une petite assiette à dessert de profiteroles. Comme à la maison ! Et elle ne fut vraiment pas déçue ! En sortant, alors qu’elle se sentait un peu pompette, et gagnée par la nostalgie de son pays, dont elle réalisa soudain qu’il était si lointain, elle se rendit « Chez Paul », pour acheter avec émotion une baguette et des croissants pour son petit-déjeuner. Chez Paul ! Elle ressentit soudain un douloureux pincement au cœur, Oh mon Dieu, comme il était loin, son gentil amoureux !

Un jour où, lassée de toujours emprunter les itinéraires touristiques qui avaient été soigneusement balisés, elle s’était sentie l’âme plus aventureuse, et poussée par le diablotin de la découverte qui s’agitait toujours en elle, elle n’avait pas hésité à sauter dans le bus pour Zubarah, une ville historique située à une centaine de kilomètres au nord de Doha. Elle ne retrouva pas en ces lieux la même ambiance que celle qui régnait à la banque. Ici, elle se trouva entourée de gens plus bruyants, aux costumes plus bigarrés, et surtout d’odeurs nouvelles.

Zubarah était un petit bourg quasiment abandonné et pratiquement en ruines, mais qui avait connu la célébrité à l’époque où on y élevait les délicates huîtres perlières. Aujourd’hui, c’était le principal site archéologique de la péninsule, notamment grâce à son célèbre fort de pierre ocre, qui attirait toujours de nombreux visiteurs. Elle en fit le tour en longeant les épaisses et hautes murailles pour chercher de l’ombre, car la chaleur était vraiment accablante, ce jour-là. Pas un souffle de vent, aussi ténu soit-il, ne venait rafraîchir l’atmosphère. Elle entra pour visiter le petit musée, et surtout pour profiter de la fraîcheur de l’air conditionné.

Comme elle ressortait, et alors qu’elle était aveuglée par le soleil, un jeune garçon vif et fluet la prit par la main, et il s’adressa à elle en Anglais. Il la tira par le bras avec insistance.

Elle baissa les yeux vers lui et elle l’observa avec attention. Apparemment, il n’avait rien à lui vendre sur lui.

— Mademoiselle, lui dit-il aussitôt, je suis sûr que tu aimerais voir quelque chose de très beau, quelque chose de tout à fait spécial, toi. Un authentique spectacle local, qui n’est pas donné que pour les touristes.

Elle rejeta avec prudence la proposition mais le gamin insista tellement qu’elle finit par craquer.

«  Qu’as-tu donc à me montrer, jeune homme ?

— Si tu me donnes dix ryals, je t’emmène voir la course de chameaux et je t’explique tout. Je suis moi-même un ancien jockey. »

Yi-Ping baissa les yeux vers le petit bonhomme et, amusée et perplexe, elle lui sourit pour lui dire : «  Tu m’as l’air bien jeune pour être un ancien jockey.

— Tu me donnes mes dix ryals ? »

Yi-Ping renonça à discuter et elle lui tendit un billet.

— T’es très sympa, mademoiselle, la remercia-t-il en lui adressant un beau sourire.

Il s’anima alors comme un artiste qui s’apprête à faire son premier tour de piste.

«  Je commence mes explications pendant que nous marchons. Dans notre pays, ce sont des enfants de 6 ou 7 ans qui sont les meilleurs jockeys pour les courses de chameaux. Ils sont beaucoup plus légers que les adolescents, et le chameau a ainsi plus de chances de gagner. Mais dès qu’on atteint vingt kilos on doit s’arrêter de courir. C’est comme ça, plus personne ne nous emploie ! Cela fait maintenant deux ans que j’ai atteint les 20 kilos fatidiques, alors je ne cours plus. Il rit. Je suis à la retraite, quoi, et comme personne ne me paye ma pension, je suis obligé de faire le guide pour gagner ma vie. Parfois je travaille aussi à l’entretien des chameaux, je nettoie le sable, je les nourris, et je les lave.

On va aller au champ de courses. Tu as vraiment beaucoup de chance, mademoiselle, parce qu’il y a un grand prix en fin d’après-midi, quand il va commencer à faire un peu moins chaud, tu vas voir, ça va être super génial! »

Yi-Ping suivit le garçonnet et elle entendit bientôt de la musique et des voix qui émanaient des haut-parleurs accrochés haut dans les arbres… Ils arrivaient au camelidrome.

La piste était un circuit fermé qui devait faire huit kilomètres, longé par une piste goudronnée.

Pour l’instant les chameaux étaient allongés à même le sable dans les enclos. Des soigneurs s’occupaient d’eux pendant que des employés nettoyaient le sol. Ils passaient le sable du corral au tamis afin de le débarrasser de toute trace de crottin. Le gamin les salua.

La musique reprit pendant que l’on faisait une annonce en arabe dans les haut-parleurs.

— Ça va commencer, la course va commencer, lui annonça son petit guide, qui sembla soudain tout excité, en lui secouant énergiquement le bras.

Un pick-up équipé d’une sorte de pupitre derrière lequel se tenait un homme se présenta sur la piste goudronnée tandis que les chameaux et leurs jeunes jockeys prenaient position sur la ligne de départ.

La foule s’agglutinait devant des petits stands en parpaings peints en bleu et blanc pour prendre les paris.

C’était un spectacle magnifique que toutes ces bêtes majestueuses montées par leurs jockeys aux casaques multicolores.

Le garçonnet lui dit. : «   Aujourd’hui il y a beaucoup de monde, parce que le premier prix est très important, c’est une Mercedes 500 ! »

Un coup de pistolet donna le signal du départ et les concurrents s’élancèrent, de même que le pick-up.

Yi-Ping écarquilla ses beaux yeux, qui étaient protégés du soleil par la visière de sa casquette, en regardant les trois jockeys à casaque rouge qui actionnaient leur cravache d’une façon étrange, saccadée, mécanique, qui lui sembla peu naturelle.

Elle ne distinguait pas leurs visages mais elle constata que leurs corps avaient des proportions bien particulières.

Le garçonnet s’aperçut de son trouble et il lui déclara :

«  Heureusement que je suis là, mademoiselle, sinon tu n’aurais pas tout compris au film.

— Pas compris quoi ?

— Les jockeys à casaque rouge, là, je vois que tu les regardes avec attention.

— Oui, parce qu’ils sont vraiment bizarres ! »

L’enfant se mit  alors à rire franchement, puis il lui dit : «  Mais non, ils ne sont pas bizarres ! Ce sont tout simplement les jockeys-robots du cheik Mohammed Ben Djibouni. C’est une grande nouveauté dans notre pays. Leur entraîneur les pilote depuis le pick-up que tu vois, là-bas, sur la piste goudronnée.

— Des jockeys-robots ! Non, ce n’est pas possible, je ne te crois pas ! »

Une voix grave s’éleva alors dans son dos.

— Excusez-moi, mais il vous dit la vérité, miss. Les jockey-robots sont aujourd’hui fréquents chez nous, tout comme ils le sont à Dubaï, d’où nous vient cette tendance.

Quel étrange pays, avait-elle alors pensé, toute heureuse néanmoins d’avoir découvert cette nouvelle et surprenante réalité.

***

Elle avait développé ses premières applications Minitel avec le code source Stut One version 3, qui avait été développé en langage C, et elle avait par la suite monté ses premiers serveurs Web grâce au tout nouveau langage HTML, pour Hypertext Transfer Markup Langage.

Cependant, les technologies évoluaient à la vitesse grand V dans ce nouveau monde qu’était celui de l’Internet.

Aussi, pour le projet Arabobank, elle avait été amenée à prendre une décision aussi audacieuse que risquée. Cependant elle avait bien étudié son sujet et elle était persuadée d’avoir fait le bon choix.

Elle allait monter son tout premier serveur Apache, puisque le client avait finalement donné son accord, même si ce fut après de longues et pénibles tractations.

C’était un serveur Web open source basé sur le protocole http, qui fonctionnait sous Linux et Windows. Elle ne savait pas à l’époque que ce serveur était appelé à devenir bientôt le numéro 1 mondial.

Pour gagner son pari il lui faudrait mobiliser toutes les ressources du service informatique de la banque. Elle n’avait bien évidemment pas le droit d’échouer dans cette délicate entreprise.

Le personnel féminin était restreint dans cette unité, de même que les hommes de ce pays n’étaient pas encore habitués à travailler sous les ordres d’une femme. Cela pourrait se révéler être une source de problèmes, pensa-t-elle. On croisait bien entendu des femmes dans cette entreprise, mais elles étaient presque toujours cantonnées à des postes subalternes, ou de représentation. Il s’agissait le plus souvent soit d’hôtesses d’accueil, soit de secrétaires, mais rarement d’ingénieurs, et encore moins de chefs de projet. Néanmoins elle réussit à s’imposer et elle fit rapidement commander toutes les machines et les logiciels nécessaires. Elle poussa un immense ouf de soulagement lorsque l’ensemble fut promptement, et avec une remarquable efficacité, installé par les équipes responsables.

Elle pouvait s’habiller comme elle le désirait dans ce pays qui se voulait moderne et progressiste, cependant, mue par la prudence, elle portait toujours des robes longues, et elle se couvrait les cheveux d’un élégant carré Hermès.

Dans une salle de réunion elle était tombée un jour en arrêt devant une affichette destinée aux expatriées, émanant d’une organisation de femmes Qatariennes.

Elle put y lire ce petit texte:

Please respect public decency

Si vous vivez sur ce territoire, vous êtes bien évidemment des nôtres.
Respectez donc la décence publique.
Le code pénal Qatarien interdit et punit le port de vêtements indécents
Épaules et genoux doivent être couverts.
Article 57 de la Constitution Qatarienne:
Le respect de la Constitution, le respect des lois émises par l’Autorité publique en respectant l’ordre public et la morale, en observant les traditions et coutumes nationales établies est un devoir de tous ceux qui résident dans l’État du Qatar ou entrent sur son territoire.

Elle entretenait d’excellentes relations, cordiales et respectueuses, avec tous les membres de son équipe, et en particulier avec Anis, le compétent et séduisant chef de projet qui avait été désigné par la banque. C’était un beau garçon brun, grand et svelte, qui s’habillait généralement de manière traditionnelle d’un long tawb de couleur blanche, mais qui portait un costume gris bien coupé pour assister aux réunions importantes.

Le midi ils déjeunaient souvent à la même table, au restaurant de l’entreprise, où ils bénéficiaient d’une nourriture abondante, variée et d’excellente qualité.

Le jeune homme était cultivé, curieux, et souvent même amusant, ainsi Yi-Ping, qui appréciait énormément sa compagnie, éprouvait un véritable plaisir à le côtoyer, et cela semblait réciproque. Après le repas, Anis s’attardait volontiers autour d’un café pour prendre le temps de bavarder avec elle.

Leurs conversations étaient variées et toujours enrichissantes.

Elle lui parlait alors de Paris, de la Chine, de ses coutumes, de politique, et surtout du kendo, cet art martial du sabre, d’origine chinoise, qu’elle avait longtemps pratiqué et qui lui avait tant apporté, sur les plans physiques et spirituels.

Lui adorait parler littérature, ou musique, mais le moment où il devenait intarissable, c’était quand il commençait à évoquer sa passion dévorante pour la fauconnerie.

Comme tout bon chasseur, il élevait lui-même ses oiseaux, leur apportait tous les soins délicats que ses animaux sauvages, puissants mais fragiles, nécessitaient.

Elle avait ainsi appris qu’il existait depuis peu à Dubaï un hôpital ultra moderne pour soigner ces animaux qui recevaient de leurs maîtres les meilleurs traitements et soins.

– Je ne suis pas, je dois te l’avouer, une adepte de la chasse, lui dit-t-elle un jour, ce serait même le contraire, mais j’aimerais beaucoup voir ça, au moins une fois, une chasse au faucon, lui avait-elle dit.

Anis semblait respecté par ses collègues, bien au-delà du respect que l’on doit à un simple supérieur hiérarchique.

Djamila l’entraîna un jour à la cafétéria et là, elle lui dévoila, avec des mines de conspiratrice, ce qu’elle avait appris.

Anis n’était pas un chef de projet lambda. C’était un neveu de l’émir, le fils aîné de sa sœur.

Un mercredi, alors qu’ils prenaient leur café, le garçon avait demandé avec courtoisie à sa jeune collègue si elle accepterait de dîner avec lui le lendemain.

Yi-Ping accepta avec plaisir et le jeudi soir Anis vint la chercher en taxi pour l’emmener dans un excellent restaurant qui proposait une cuisine locale toute d’authenticité et de fraîcheur. Des poissons, des légumes et des épices. Les plats s’avérèrent très agréables à regarder, et de plus ils étaient savoureux et légers.

Le jeune homme la raccompagna ensuite à pied en longeant le bord de mer, sous la magnifique voûte étoilée, dans laquelle brillait un croissant de lune. Yi-Ping n’avait encore jamais vu autant de petits lumignons dans le ciel, qui était particulièrement clair, car exempt de pollution et de nuages. Les vaguelettes venaient doucement mourir sur le rivage en faisant entendre leur petite musique de nuit. C’était féerique !

Deux semaines plus tard, à sa grande surprise, son ami lui proposait de l’accompagner pour une journée de chasse au faucon dans le désert.

Anis était venu la chercher tôt le matin, alors que le soleil venait juste de se lever. L’air était doux, et même un peu frais.

Ils montèrent dans le 4X 4 Mercedes à l’arrière duquel, dans un compartiment grillagé, se tenait le chien, un beau setter irlandais aux poils blonds.

Anis était décontracté et souriant, carune belle journée se profilait. Un jeune homme coiffé d’un keffieh était installé au volant, Anis prit place sur le siège avant. Elle s’installa sur la banquette arrière.

Elle demanda : « Comment il s’appelle ce beau chien ?

— Camilla, c’est une demoiselle.

— Camilla, s’étonna-t-elle, drôle de nom pour un chien ! »

Il partit d’un bon rire et ajouta : «  Oui. Tu ne trouves pas quelle ressemble un peu à la maîtresse du prince Charles ? »

Ils prirent la direction de la mer intérieure, ce lieu magique qui était entouré d’impressionnantes dunes. Ils roulèrent près d’une heure sur une belle route goudronnée avant d’emprunter une voie bien moins carrossable, cahoteuse, empierrée, pendant encore près d’une heure.

La végétation, qui n’était composée de rares arbustes rabougris, s’était encore éclaircie lorsqu’ils s’arrêtèrent au pied d’une immense dune.

Anis et son compagnon descendirent. Le jeune homme annonça à Yi-Ping d’un air joyeux. « Nous y sommes, notre terrain de chasse est ici. »

Anis se tourna vers son amie et il lui dit, en prenant un air mystérieux : « Je vais d’abord te faire écouter le chant d’ amour des Djinns, suis-nous, veux-tu. »

Ils entreprirent l’ascension de la plus haute des dunes. La température était encore raisonnable, aussi Yi-Ping apprécia la balade qui leur permit bientôt, quand ils en atteignirent le sommet, de bénéficier d’une vue magnifique sur cette fameuse mer.

« Nous allons redescendre par ici », annonça Anis, et ils entamèrent leur descente sur le sol mouvant, qui roula comme un tapis sous leurs pieds.

Soudain Yi-Ping pensa qu’elle était certainement victime d’une hallucination auditive, mais non, elle entendait bien une étrange musique, un ensemble de sons harmonieux et puissants qui envahissaient l’atmosphère tout autour d’eux.

Anis la regarda avec un air amusé pour lui dire : «  Ce sont les Djinns du désert qui nous souhaitent la bienvenue, et qui chantent ton incomparable beauté », lui dit-il avant d’éclater de rire. Mais non, je te charrie. Tu es bien sûr très belle, mais tu te trouves tout simplement sur une de nos célèbres dunes chantantes ». Ils continuèrent leur descente au son de l’envoûtante musique.

– Ce matin nous allons, pour commencer la journée, taquiner le gibier à poils, et cet après-midi nous essaierons de capturer une outarde, précisa Anis.

Le chasseur commença à s’équiper.

Il enfila son gant en cuir double épaisseur, puis il posa sa fauconnière sur le sol, et il vissa une épaisse casquette de gentleman-farmer anglais sur son crâne, pour le cas où l’oiseau préférerait se poser sur sa tête. Puis il fit sortir du coffre le chien qui bondit hors du véhicule avec un jappement joyeux.

Il sortit de sa cage le bel oiseau de proie, dont le plumage ventral était blanc moucheté de noir, tandis que les plumes de son dos étaient d’un délicat marron luisant.

Il lui ôta son capuchon qui le faisait ressembler à un moine du Moyen-âge.

Ils commencèrent à marcher droit devant eux avec le chien et l’oiseau. Pas un souffle de vent ne venait agiter les molécules d’air autour d’eux. Yi-Ping s’était tartinée de crème solaire et elle avait emporté une élégante casquette. Toujours se couvrir les cheveux, lui avait fermement conseillé Alexandre Germi.

Ils parcoururent ainsi deux ou trois kilomètres dans l’impressionnant silence du désert, qui était simplement troublé par quelques insectes et le chuintement de gros lézards qui détalèrent avec vivacité à leur passage.

Ils arrivèrent à la hauteur d’un bosquet d’arbrisseaux qui dispensait une ombre bien chiche.

«  Tu peux nous attendre ici si tu veux, tu verras tout », dit Anis à Yi-Ping, et il ajouta : « A condition que le gibier soit au rendez-vous, bien sûr.

— Je préférerais rester avec vous, si je ne vous dérange pas.

— Cela ne nous pose bien sûr aucun problème, lui répondit Anis, qui fit un signe à son collègue et lui dit : « Allez, on y va ! »

Les deux hommes partirent droit devant eux, suivis de leur compagne. A quelques centaines de mètres le chien marqua l’arrêt, en même temps qu’Anis levait le bras. L’oiseau s’envola et il s’éleva vers les cieux comme un ange dont on aurait soudain lâché la bride, puis il disparut de sa vue, mais il réapparut bientôt pour fondre vers le sol, à quelques dizaines de mètres devant eux, et cela à une vitesse hallucinante. Puis la bête se ré envola pour venir cette fois se poser sur le gant que son maître lui présentait. Le jeune chauffeur partit vers le point d’impact et il en revint porteur d’une forme de couleur fauve qui était de la taille d’un gros chat. C’était un beau lièvre.

Il était midi, ils avaient bien marché, aussi les appétits commençaient à être sérieusement aiguisés.

Ils retournèrent à la voiture. Anis sortit du coffre un énorme arouf, un grand plat dans lequel de délicieux morceaux d’agneau rôti cohabitaient avec un mélange de riz, de céréales et d’épices. Il sortit aussi un grand thermos de thé.

Il expliqua à son amie que l’après-midi serait consacrée à l’exercice plus traditionnel de la chasse de haut vol.

Pendant le déjeuner, ils bavardèrent de choses et d’autres, mais surtout d’oiseaux, tandis qu’Anis scrutait le ciel avec attention. Il cherchait sans doute à apercevoir quelque chose, mais quoi, se demanda Yi-Ping ?

Ils burent un deuxième gobelet de thé, puis un troisième, et ils bavardèrent encore pendant que le soleil continuait sa course  lente vers l’horizon.

Anis était très curieux de la vie artistique parisienne, qui lui semblait infiniment plus riche que celle qu’ils pouvaient connaître ici, même si des troupes de qualité internationale venaient parfois poser leurs valises dans l’Emirat pour leur amener toute la culture du monde. Le petit pays possédait en effet de magnifiques salles de spectacle pour les accueillir, comme l’Opéra du Katara Cultural Village ou le grand théâtre du Qatar National Convention Center.

Soudain Anis se tut, et il sembla s’animer. Il fit un signe à son compagnon et il se leva, comme s’il avait été mû par un ressort ! Il enleva le capuchon de la tête de l’oiseau et il l’installa sur le gant, tout en gardant les yeux rivés sur l’horizon. Il leva ensuite lentement le bras et la bête les quitta pour réaliser un vol majestueux. Elle partit si haut qu’elle n’occupa plus, sur la rétine de Yi-Ping, que la taille d’un moucheron. La jeune femme était déjà impressionnée mais son ressentit tourna à la stupéfaction lorsque la bête réapparut, exécutant un magistral piqué à une vitesse folle pour venir percuter une grosse outarde houbara qui appartenait à un vol de trois animaux. Le setter bondit en avant pour aller récupérer le gros oiseau, qui, assommé, venait de s’écraser au sol.
Anis était en proie à une joyeuse excitation, il exultait.

«  On l’a, on l’a, notre outarde! », se félicita-t-il.

La bête devait bien peser 4 ou 5 fois le poids du faucon.

Ils déposèrent leurs prises dans la glacière qui avait été rangée dans le coffre, puis ils reprirent la route de Doha et ils rentrèrent en chantant, étant tous trois de fort bonne humeur.

Yi-Ping était en effet enchantée de sa journée. Elle venait d’apprendre que l’on pouvait chasser sans bruit, sans plomb, sans fusil, et surtout sans faire de carnages inconsidérés.

Anis s’arrêta chez lui, dans la banlieue de la ville, pour mettre ses prises au frais.

Le jeune chauffeur gara le véhicule sur un vaste parking protégé du soleil par une tonnelle. La maison était superbe. C’était une vaste bâtisse blanche au toit garni de tuiles, agrémentée de nombreuses arcades. Elle était entourée d’un vaste parc arboré au centre duquel se trouvait une belle piscine.

«  Venez », dit Anis à ses compagnons, « nous allons prendre un thé, parce que nous l’avons bien mérité, il me semble. »

Yi-Ping suivit ses compagnons à l’intérieur de la maison où ils purent bénéficier de la fraîcheur de l’air conditionné.

Ils furent accueillis par une belle femme brune d’une cinquantaine d’années.

Anis fit les présentations :

«  Ma mère, ma collègue et amie, Yi-Ping. »

La maîtresse de maison prépara un excellent thé au jasmin qu’elle leur servit accompagné de succulentes pâtisseries délicatement parfumées.

 

Le site d’Arabobank, à l’élaboration duquel toute l’équipe travaillait d’arrache-pied, ne ménageant pas ses efforts et ne comptant pas ses heures, car le personnel avait dans le cœur la fierté de participer à un projet exceptionnel, était sur la bonne voie. L’enfant se présente plutôt bien, plaisanta Anis, j’en vois déjà la tête. On aurait presque envie d’en faire un deuxième, avait-il glissé à Yi-Ping avec un sourire de connivence.

Mais, de quoi avait-elle bien pu lui parler, lors de leurs interminables conversations, se demanda-t-elle avec effarement ?

Ses collègues étaient autonomes, motivés, compétents, et de plus ils savaient travailler dans la bonne humeur, et sans stress inutile. Les plaisanteries qui fusaient à intervalles réguliers, et qu’elle ne comprenait pas toujours très bien, déclenchaient systématiquement l’hilarité générale. La jeune femme estima qu’elle pouvait se permettre de prendre une petite semaine de congés afin de rentrer se reposer et se ressourcer à Paris. Ce qu’Alexandre Germi lui accorda par téléphone.

20

Elle avait passé l’après-midi à faire des courses dans les grands magasins pour acheter quelques vêtements d’été, et aussi pour renouveler ses produits de beauté. Car, pour être chef de projet, elle n’en restait pas moins une femme élégante et coquette. Aussi, ce soir là, Yi-Ping était arrivée tôt chez Paul.

Elle se sentait un peu fiévreuse, tandis que de minuscules éclairs zébraient sa peau, qui avait longuement étée tiraillée par le soleil.

C’est certainement un effet du décalage horaire, avait-elle pensé.

Elle prit l’ascenseur, et elle sonna bientôt chez son ami, patron et amant.

Paul lui ouvrit, il la prit avec chaleur dans ses bras et il lui donna un long et voluptueux baiser. Leurs langues s’enroulèrent dans un tourbillon langoureux et infiniment sensuel, cependant qu’il l’étreignait avec passion.

«  Ce soir, on fait la fête, je t’emmène au resto », lui annonça-t-il gaiement.

«  OK, mais il faudrait que je prévienne Yves, sinon il va m’attendre et sûrement se faire du souci.

— Il n’y a aucun problème, ma chérie d’amour, téléphone-lui donc. »

La jeune femme appela son compagnon pour lui dire : «  Mon chéri, je rentrerai un peu tard, ce soir. Parce que Paul De Kerjean m’invite à dîner. Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas vus, tu comprends. Alors ne m’attends pas. »

«  Qu’est-ce qu’on fête », lui demanda-t-elle ?

«  Ne me dis surtout pas que tu as oublié ».

Elle le regarda en ouvrant grands ses yeux : «  Oublié, mais oublié quoi ? »

«  Mais, nos trois mois, mon amour. Cela fait aujourd’hui trois mois piles que tu es entrée dans ma vie.

La jeune femme éclata d’un agréable rire clair.

«  Tu veux sûrement dire que ça fait trois mois que je me suis glissée par surprise dans ton lit, comme la mauvaise fille que je suis, c’est ça ?

— Oui, c’est un peu ça. Mais c’est déjà beaucoup, tu sais. Même si je meurs d’envie de partager bien plus avec toi.

— Oh ça je l’ai bien compris, mais ce n’est définitivement pas possible, mon chéri. N’oublie pas que j’ai un fiancé, et que lui aussi tient à moi. »

Paul lui adressa un regard interrogateur pour lui demander :

«  Il n’est pas trop jaloux, Yves ? Parce que tu passes quand même pas mal de temps avec moi, quand tu es là.

— Oh, pour ça, il n’est pas d’un naturel jaloux, et surtout je ne lui dis pas tout, rassure toi, j’ai mes petits secrets de femme… Et puis nous sommes un couple résolument moderne, le seul que je sois en mesure de supporter, en fait, avec mon caractère, qui est si indépendant ! Mais rassure-toi, il ne se gêne pas, lui non plus, pour faire ce dont il a envie de son côté. Du moment que nous nous respectons, c’est l’essentiel.

Quand je viens te voir, je lui dis que je viens chez toi, bien sûr, mais je n’entre pas dans les détails, c’est tout, parce que nous sommes sensés n’avoir que de longues conversations.

— C’est que je les aime bien, moi, ces détails, et je ne les trouve pas si insignifiants que ça.

Il passa son bras autour de sa taille et il l’entraîna vers l’ascenseur.

Ils se dirigèrent vers le Coquibus, le sympathique restaurant gastronomique du centre-ville qui servait des spécialités du Sud-ouest.

Ils s’offrirent un excellent dîner. Yi-Ping dégusta une salade landaise, puis un poulet basquaise, et elle s’accorda un délicieux gâteau aux noix pour le dessert. Ils burent une demi-bouteille de Cahors et, enfin repus, après avoir longuement évoqué le projet et les inévitables problèmes qu’elle avait rencontrés au cours de sa réalisation, ils reprirent le chemin de l’appartement de Paul. Ce fut l’occasion d’une plaisante promenade par les rues piétonnes du centre, qui étaient agréablement bordées de massifs fleuris.

«  J’espère que tu n’as pas trop mangé », lui dit Paul en serrant sa main, « parce que j’ai une très, très grosse envie de faire l’amour avec toi. »

Ce dont elle se montra enchantée.

«  Oh mais c’est que ça tombe très bien, ça », lui dit-elle en lui adressant un adorable sourire, « parce que c’est aussi mon cas, figure-toi! Je me sens toute excitée depuis cet après midi. Je ne sais pas ce que j’ai, je dois sûrement être en manque, un effet de l’éloignement, sans doute. ».

C’est peut-être aussi mon jour d’ovulation, avait-elle alors pensé. Elle réfléchit et elle compta dans sa tête. Mais non, ce n’est pas le bon jour, se rassura-t-elle.

Une fois dans la chambre, Paul déshabilla sa jeune compagne et il s’allongea près d’elle. Il lui prodigua mille baisers et caresses avant de lui ôter tous ses vêtements et de faire glisser, avec une émotion qui était toujours intacte, son adorable petite culotte de satin blanc le long de ses gracieuses jambes.

Quelle fille délicieuse, mon Dieu, mais, quelle fille délicieuse je n’en reviens toujours pas qu’elle soit là, au creux de mon lit, pensa-t-il.

– Pendant qu’il lui faisait tendrement l’amour, Yi-Ping émit des petits miaulements avant de crier sans retenue, lorsqu’elle se sentit emportée par une irrésistible vague de plaisir qui lui donna la sensation que son corps se dématérialisait pour devenir pure énergie et se fondre avec celui de son amant. Paul colla sa bouche contre la sienne, puis il aspira et mordilla avec appétence ses admirables lèvres roses.

«  Je me sens super bien dans tes bras, tu le sais, ça, ma crapule adorée ? Il faut dire qu’ils m’enveloppent si bien, tes bras ! », lui susurra-t-elle amoureusement.

Paul, lui, ne se lassa pas de la caresser.

«  Oh, s’exclama-t-elle soudain en se redressant et en le regardant au fond des yeux. Tu m’as déjà fait jouir deux fois, mon amour, tu m’as faite grimper deux fois tout là-haut, au septième ciel, coquin, et tu est encore là à me caresser si agréablement les fesses ! Est-ce que tu ne chercherais pas à me rendre folle, toi, par hasard ? C’est ça, lâcha-t-elle comme si elle venait de comprendre, tu veux vraiment me rendre folle, pour faire de moi ton esclave soumise, peut-être ! Remarque, tu n’es pas loin d’arriver à tes fins, tu pourrais presque demander à Yves s’il accepte de me vendre ».

Elle frissonna de tout son corps et elle tendit sa bouche à son amant,  qui s’en empara avec voracité.

« Encore, implora-t-elle, prends-moi encore, mon amour, s’il te plaît.

— Je ne peux plus, ma chérie, parce que tu m’as littéralement épuisé. »

Elle le regarda d’un air suppliant : «  Bien sûr que si, je suis sûre que tu peux. J’ai encore envie, Paul, tu sais, je suis chaude comme de la braise, ce soir. Tu m’as ensorcelée, ou quoi, qu’est-ce qu’il y avait dans ce vin, à moins que ce soit un effet pervers de ce fameux piment d’Espelette ? »

Elle se tourna dans le lit et elle colla son ventre chaud et humide contre le visage de son amant.

Paul empoigna ses délicieuses petites fesses musclées et il la plaqua contre lui.

Puis il coucha sa jeune maîtresse sur le dos, et il s’allongea sur elle. Alors, longuement, avec passion, volupté et bonheur, il lui refit l’amour.

«  Ce n’est plus un câlin, ça, c’est la révolution », lui dit-elle, « c’est la prise de la Bastille ! Oh, mon Dieu, je suis morte ! » Il lui sembla voir des Bouddhas souriants qui dansaient tout autour d’elle, dans l’air de la chambre.

Elle ressentit une telle félicité qu’elle pensa: Ce serait vraiment un jour merveilleux pour tomber enceinte !

Mais dans le même temps, elle entrevit, sans vouloir les occulter, les problèmes insolubles que cela pourrait poser. Elle devrait peut-être se remettre à la pilule, mais elle désirait tellement fort que Yves se laisse faire et qu’un jour il lui fasse enfin ce bébé qu’elle désirait depuis si longtemps.

Elle pensa alors que cela n’était pas judicieux. Elle ne faisait pas l’amour avec son amant tous les jours, et elle essayait d’éviter de le faire pendant ses supposées périodes d’ovulation, mais là elle avait vraiment eu trop envie de lui. Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas touchée, et puis de toutes façons, ce n’était pas le bon jour, elle en était absolument certaine. Parce qu’elle savait encore compter jusqu’à 15 sur ses doigts.

«  Tu nous mets un peu de musique, mon chéri ? S’il te plaît ! »

Son compagnon alluma la chaîne. Sur les ondes, Marie Laforêt chantait de sa voix sensuelle:

Viens, viens, que tout recommence
Viens, viens, sans toi l´existence
Viens, viens, n´est qu´un long silence
Viens, viens, qui n´en finit pas…

Yi-Ping chantonna mais Paul ne l’accompagna pas. Elle avait une très jolie voix, douce et mélodieuse, mais lui ne savait pas chanter aussi bien. Il adorait pourtant la musique et le chant. Les belles voix, que ce soit celle d’un chanteur de variétés ou d’un ténor, le touchaient, voire l’émouvaient, mais il n’était pas doué pour cet art. Il avait pourtant appartenu, il ne savait plus très bien dans quelles circonstances, à la chorale de son école quand il était au CM2.

Mais un de ses camarades lui avait laissé entendre que c’était archi nul de s’égosiller comme ça, et que le mieux qu’ils avaient à faire, c’était de se tirer de là au plus tôt. Et que pour cela il fallait se faire virer. Ils commencèrent donc à chahuter, à faire les pitres sur la musique de « Pierre et le loup » et ils furent exclus de la chorale. Aujourd’hui il avait le sentiment d’avoir fait une grosse bêtise, d’être passé à côté d’un art qui aurait pu avoir une certaine importance dans sa vie.

21

Les quelques jours que Yi-Ping avait passés à Paris lui avaient effectivement fait le plus grand bien. Elle retrouva son projet reposée, ressourcée, en pleine forme, et remotivée après en avoir longuement et dans le détail parlé avec Paul, qui avait pu lui donner de judicieux conseils, notamment sur la mise en place de la future hotline, au sujet de laquelle elle se posait de nombreuses questions. Elle connaissait le prix, en termes d’image, que pouvait représenter un service de support médiocre. Le défi était de mettre le bon niveau de compétence derrière un téléphone face à une masse de sollicitations hétéroclites. Elle devait aussi plancher sur la présentation des éléments liés à la facturation. Et surtout, et Paul avait beaucoup insisté sur ce point, veiller à être exhaustive dans ses rapports et les documents qu’elle émettait. !

Il faut toujours dire ce que tu fais, et surtout ce que tu ne fais pas, redire ce que tu as dit ou encore ce que tu n’as pas dit, et cela dans toutes les circonstances. Et garder des traces écrites.

Ainsi qu’elle l’avait promis à Djamila, elle lui avait ramené un carré Hermès en soie. C’était l’accessoire vestimentaire le plus utile dans ce pays, parce qu’il mariait à merveille le respect de la tradition avec l’élégance la plus raffinée, il permettait de se couvrir les cheveux tout en restant élégante.

Le 3 septembre, le jour de la fête nationale, approchait, et le Qatar s’y préparait dans l’enthousiasme et la fébrilité. Il revêtait avec un immense plaisir sa tenue festive. La corniche s’illumina, Tous les bâtiments exhibèrent leur soutien à la nation et le drapeau national fut partout érigé. Il flottait fièrement dans tous les bureaux de la banque.

La journée était caractérisée par un jour férié pour tous et un important défilé des militaires et de l’administration eut lieu sur la corniche, auquel la jeune fille, accompagnée de Djamila, ne manqua pas d’assister.

De nombreuses expositions culturelles accompagnèrent l’événement.

L’armée de l’air effectua des shows aériens, et sur la baie, la Garde côtière fut mise à contribution avec un spectacle de vedettes rapides ainsi que la parade des Dhows, ces voiliers traditionnels Arabes originaires de la mer Rouge.

De magnifiques voitures anciennes étaient parquées le long de la corniche afin de régaler les amateurs de vintage. Les palmiers avaient été illuminés, ainsi qu’une perle géante aux couleurs du Qatar sur Palm Tree Island, qui servit également d’apparat festif.

Près de la Corniche on trouvait des activités pour les enfants comme des ateliers de cerf-volant, d’avions en papier, de peinture, de pâte à modeler, d’origami, de dessin, de coloriage et de peinture faciale, ainsi que de nombreux stands de nourriture et de boissons.

On y trouvait aussi toutes sortes d’activités pour adultes, comme l’équitation et le tir à la carabine, auquel la jeune fille ne manqua pas de s’essayer, et ce fut pour constater qu’elle visait plutôt juste. Sans doute était-ce là une des conséquences positives de son entraînement intensif au kendo. Cette année les visiteurs purent assister à un spectacle de feux d’artifices diurnes lancés depuis la Palm Tree Island. Le spectacle pyrotechnique se prolongea avec, sur le coup de 20 heures, un accompagnement de musique traditionnelle et de danses.

Un soir, ainsi qu’elle en avait pris l’habitude, elle s’installa sur son canapé et elle alluma la télévision afin de regarder la chaîne d’informations locale.

On y présentait un grand débat très animé autour de la polygamie.

Des laïcs et des religieux barbus bavardaient avec passion.

Elle s’amusa beaucoup des arguments de ceux qui étaient favorables à cette pratique qu’elle jugeait, pour sa part, des plus archaïques.

La Polygamie légalisée vaut mieux que l’adultère de masse pratiqué en Occident, affirma un religieux au regard clair.

Un autre défenseur de la polygamie, le cheikh Al-Qaradhawi, maintenait, lui, que « l’appétit sexuel impérieux des hommes, qui est incontrôlable, peut les mener à l’adultère, comme cela arrive fréquemment en occident, tandis que l’appétit sexuel des femmes est notoirement moins tyrannique. En outre, les femmes sont indisposées, parfois plus de dix jours, et c’est une période au cours de laquelle leurs maris ne peuvent pas avoir de relations sexuelles avec elles. C’est pourquoi il a été établi qu’un homme peut avoir du mal à se satisfaire d’une seule femme, et que dans ce cas il vaut mieux le sauver du péché de l’adultère en autorisant la polygamie.

Un autre soutenait que la polygamie résolvait aussi le problème de la stérilité.

«  Que se passe-t-il quand un homme épouse une femme et se rend compte qu’elle ne peut pas avoir d’enfants ? » demanda le cheikh Al-Qaradhawi.  « Bon d’accord, il peut attendre patiemment pendant un, deux, trois, ou même dix ans, mais alors il aspirera à avoir des enfants. Un de mes parents, un homme riche, a pris une femme qu’il aimait, et elle l’aimait aussi. Il a vécu avec elle pendant 25 ans sans qu’elle n’ait jamais d’enfants. Puis cette femme, parce qu’elle était intègre, lui a dit : Tu dois absolument en épouser une autre, maintenant. » Il a d’abord refusé mais elle a insisté, finissant par lui arranger elle-même des fiançailles avec une autre femme. Il a consommé le mariage et a eu deux fils et trois filles. »

Un autre argument décisif en faveur de la polygamie était qu’il existe tout simplement plus de femmes que d’hommes. Sans la polygamie, beaucoup de femmes mourraient vieilles filles, sans avoir jamais connu les joies de la maternité, énonça un participant.

Selon un autre intervenant, il n’était tout bonnement pas nécessaire de chercher à justifier la polygamie et il précisa sa pensée de cette façon : « Le cheikh Walid Ben Hadi a présenté différentes raisons d’accepter la polygamie. La stérilité, l’inégalité démographique, la prévention de l’adultère, l’élévation du taux de natalité, mais, avait-il conclu, au bout du compte, chaque homme a ses propres raisons.

Notre Prophète n’a-t-il pas dit : « Ne demandez pas à un mari pourquoi il bat sa femme ». Ainsi, selon le même principe, ne demandez pas à un mari pourquoi il prend une deuxième épouse. »

Les défenseurs de la polygamie rappelèrent que, contrairement à l’idée communément admise, l’islam restreignait la polygamie, en posant une limite de quatre épouses. Le cheikh Al-Qaradhawi expliqua :

– Nous interdisons l’adultère, tandis que les occidentaux l’autorisent. C’est là toute la différence ! Chez nous, la polygamie n’est pas absolue, c’est à dire que la porte ne lui est pas grande ouverte. Avant l’islam, la polygamie dans les diverses nations, chez les arabes, les romains, ne connaissait pas de limites.

D’un point de vue religieux, le mariage avec une seconde, une troisième, voire une quatrième épouse, ne dépend donc que de la capacité du mari à les traiter toutes de façon équitable.

Quels drôles d’arguments, pensa la jeune femme avant d’éteindre la télé et la lumière pour se laisser emporter dans un profond sommeil réparateur.

Après quelques semaines supplémentaires d’un travail acharné, d’essais, de déceptions et de réussites partielles, d’applaudissements et de scènes de désespoir, après quelques nuits blanches aussi, qui avaient comme il se doit été consacrées à d’interminables charrettes en compagnie de ses collègues, son serveur Apache donnait maintenant toute la satisfaction que l’on était en droit d’attendre d’une merveille de la technologie.

Tout fonctionnait à la perfection et elle avait même réussi à installer une base de données Oracle. Elle avait aussi enrichi de façon considérable son vocabulaire professionnel grâce à cette expérience en y intégrant les termes de Serveur proxy, Fichier htaccesss, perl, php, python ainsi que Common Gateway Interface et  Server Side Includes.

Tout se passait si bien, elle baignait dans une telle félicité qu’elle ne se rendit pas compte tout de suite que quelque chose n’allait pas.

Cela se passait dans son corps, cette fois, dans ce corps dont elle n’avait pas été suffisamment à l’écoute ces derniers temps, et qui souhaitait certainement se venger d’avoir été ainsi négligé ! Elle avait été tellement accaparée par ce projet, qu’elle considérait comme étant son grand œuvre !

Elle se sentait prise d’une étrange langueur, elle était fatiguée, épuisée même. Elle avait parfois d’inexplicables nausées, aussi.

– Je travaille trop, c’est sûrement un effet du stress, avait-elle supputé, je dois être en train de faire une sorte de burn-out.

De plus, elle qui était réglée comme du papier millimétré depuis des années, elle avait à ce jour déjà plusieurs semaines de retard.

Elle pensa immédiatement aux problèmes qui tourmentaient son amie Chan.

Serait-elle à son tour victime d’une de ces insupportables et injustes maladies de femmes ?

Elle prit donc la décision de lever le pied pour s’offrir une nouvelle semaine de congés afin de rentrer se reposer et se refaire une santé chez elle. Cela ne manquerait certainement pas de lui faire le plus grand bien, comme ce fut le cas la dernière fois.

Elle prit l’avion pour Paris et dès la sortie de l’aéroport, elle huma avec délice l’air, pollué bien entendu, comme d’habitude, mais néanmoins si familier et si rassurant de la capitale…


 

22

Anis, de son côté, semblait avoir beaucoup apprécié la première soirée qu’il avait passée au restaurant en compagnie de sa jeune collègue car un jour, peu de temps après son retour de Paris, à l’issue d’une journée de travail bien remplie, il la prit par le bras et lui dit, avec une nuance de tristesse dans la voix.

— Le projet est quasiment terminé, ma chère Yi-Ping. Tu vas bientôt rentrer dans ton beau pays, et je ne te verrai plus. Mon cœur sera alors rempli de tristesse et d’affliction.

— Ce n’est pas si sûr, Anis, que nous ne nous verrons plus. Je serais vraiment très heureuse, sais-tu, si tu venais me rendre visite à Paris. Je me ferai même une réelle joie de te servir de guide pour te faire découvrir ma ville.

— Je te remercie, ma douce, et ton aimable proposition me va droit au cœur. En attendant, cela me ferait un immense plaisir si tu acceptais de dîner avec moi un de ces soirs.

— Cela me ferait plaisir aussi, Anis. Jeudi prochain, si tu veux.

Il lui rendit son sourire.

— Eh bien, c’est d’accord pour jeudi.

La veille, elle eut la surprise de trouver un énorme bouquet de roses rouges qui l’attendait à l’accueil de l’hôtel. Une carte d’Anis y était accrochée. Elle la lut :

Pour la plus belle et la plus agréable de mes collègues. Je passe te prendre demain soir, comme convenu.

Des roses rouges ! Ici aussi, comme en France, était-ce le symbole de la passion, ou étaient-ce tout simplement de très jolies fleurs. Comment savoir ?

Elle pensa que le plus simple était de demander son avis à Djamila.

Celle-ci réfléchit un instant.

«  Pour manifester son amour à une jeune fille ? Je pense qu’il lui offrirait des tulipes, des tulipes rouges, tout simplement.

— Des tulipes, ce ne seraient pas des roses, alors ? »

Elle commença à se sentir rassurée.

— Des roses, ce serait possible, aussi, mais moi je verrais plutôt des tulipes, le message serait ainsi beaucoup plus clair. »

Elle fut définitivement rassurée.

Le jeudi soir Anis vint la chercher en taxi. Elle avait mis sa plus jolie robe, raisonnablement décolletée quand même. Elle n’avait certes pas une poitrine impressionnante, mais elle avait intégré l’idée qu’il n’était pas dans les mœurs de ce pays d’exhiber ses charmes de manière trop ostensible.

Le chauffeur ne prit pas la même direction que la fois précédente. Elle s’en rendit compte parce qu’elle commençait à bien connaître Doha.

Cette fois, Anis avait de toute évidence décidé de frapper un grand coup.

La Mercedes les arrêta devant l’Admiral’s club, le très chic restaurant du Ritz Carlton, qui était situé non loin de la jetée, dans la marina, près du port de plaisance.

Yi-Ping commençait à être habituée aux établissements chics, mais celui-ci surpassait, et de loin, tout ce qu’elle avait vu jusqu’à ce jour.

Il est fou, avait-elle pensé, avant de se souvenir que les moyens de son ami n’avaient certainement aucune commune mesure avec les siens.

Une fois cette réflexion rassurante faite, elle se laissa avec plaisir guider par le maître d’hôtel un peu obséquieux.

Ils traversèrent la grande salle dans laquelle des petits groupes étaient attablés et dont les murs étaient recouverts d’une splendide mosaïque bleu roi avant de découvrir, au bout d’un petit couloir, un élégant salon privé aux tons chauds éclairé par un lustre de conception contemporaine.

Les larges baies vitrées offraient une vue extraordinaire sur la vaste piscine lagon, éclairée par des projecteurs immergés et délimitée par des rochers ainsi que par quelques palmiers en pots.

Le serveur leur demanda s’ils désiraient prendre un apéritif.

Cette fois, elle commanda un jus de mûres, comme Anis. Elle commençait en effet à s’habituer aux mœurs du pays et elle avait acquis de nouveaux et salutaires réflexes.

Lorsque le maître d’hôtel leur apporta les cartes, sans prix pour elle, comme il se devait, elle s’aperçut que son compagnon avait eu une délicate attention. Il l’avait amenée chez un spécialiste de la cuisine française, une cuisine élaborée à partir de produits frais de la mer. Sur la carte il était précisé que le chef, étoilé, avait travaillé dans les meilleurs restaurants de Paris, et notamment chez Ledoyen.

La lecture de la carte fut déjà en elle-même une attraction qui la mit en appétit.

Elle commanda une cassolette de Saint-Jacques aux truffes qu’elle fit suivre par un turbot rôti à l’arête, agrémenté d’une sublimissime sauce au corail de homard.

Anis, quand à lui, avait choisi une lotte en tajine d’agrumes et de citrons confits.

Le jeune homme confirma qu’ils prendraient le chariot de fromages de France et elle commanda son dessert, un soufflé chaud à la rose et aux framboises fraîches.

Ils trinquèrent avec leurs jus de mûres.

Anis n’avait pas l’air tout à fait détendu, il semblait même un peu crispé. Il la regarda droit dans les yeux et sourit en trinquant avec elle.

Comme le veut la coutume, se dit la jeune femme.

Ils commencèrent à déguster leur repas tout en bavardant.

Ses Saint-Jacques à la truffe étaient vraiment succulentes, la cuisson en était parfaite et leur délicat parfum était enivrant.

— C’est la fête aux papilles, se dit-elle en esquissant un petit sourire de satisfaction.

— Est-ce que ça te plaît ? demanda le jeune homme, qui sembla commencer à se détendre.

— C’est absolument parfait, c’est divin même, lui répondit-elle joyeusement.

— Je suis heureux que tu apprécies.

— Il me semble qu’il faudrait être bien difficile pour ne pas apprécier, et ce n’est pas mon cas.

Elle lui adressa un charmant regard.

— Je suis une fille très simple, tu sais, une modeste fille d’ouvrier.

— Des amis m’avaient dit le plus grand bien de ce restaurant, mais je ne savais pas s’il serait à la hauteur de sa réputation.

— Maintenant, tu peux être rassuré, lui dit-elle en lui offrant un gracieux sourire.

— Tant mieux, j’en suis heureux, parce que aujourd’hui, vois-tu, c’est un jour un peu spécial, pour moi.

L’esprit de Yi-Ping se mit aussitôt en mode alerte et elle se dit qu’il avait certainement quelque chose d’important à lui annoncer, peut-être même son prochain mariage.

— Tu sais que je suis encore célibataire, lui dit-il.

— C’est cela, avait-elle pensé, tout en se félicitant pour sa clairvoyance et en s’apprêtant à le féliciter.

— Comme tu peux l’imaginer, les prétendantes ne manquent pas. Mon père m’a même proposé une jeune femme très jolie, intelligente, sérieuse, et d’excellente naissance.

Je ne la connais pas personnellement, je ne peux donc pas juger. Je n’ai vu que sa photo et son CV, dit-il d’un air désabusé, un peu comme s’il s’agissait d’une personne que je devrais embaucher.

— C’est important d’être amoureux quand on se marie. Parce qu’en principe, c’est pour la vie.

— C’est bien là le problème. Cette conception de l’amour et du mariage ne fait pas encore partie des coutumes de mon pays.

Il s’interrompit pour plonger sa fourchette dans son assiette et commencer à déguster son plat.

— En fait, ajouta-t-il bientôt, si je devais me laissais aller à mon inclination, je sais bien, moi, à quelle femme je demanderais sa main.

— C’est merveilleux, si tu es amoureux, Anis. Et pourquoi ne le fais-tu pas ? Il faut parfois savoir aller au delà des conventions, des convenances.

— C’est que…

Il sembla se troubler.

— Yi-Ping, il faut que je te l’avoue, la jolie jeune femme dont je suis amoureux, c’est, mais tu l’auras certainement deviné… c’est…

Elle était toute excitée en l’écoutant.

— C’est qui? Dis-moi vite, ne me fais pas languir plus longtemps…

Anis rougit, et ses lèvres tremblèrent un peu.

Il tendit son bras par-dessus la table pour prendre la main de la jeune femme dans la sienne.

Il la regarda avec une rare intensité, de ses beaux yeux bruns, qui étaient si tendres et si profonds.

— Yi-Ping, la femme qui représente mon idéal féminin, celle dont j’adorerais qu’elle soit la mère de mes enfants, c’est…..

Il semblait hésiter encore tandis que sa main tremblotait toujours.

— C’est qui ? Mais dis-le-moi !

— C’est, c’est toi, bien sûr, toi, ma chère Yi-Ping !

La jeune femme fut frappée d’une surprise si intense qu’elle faillit éclater de rire, croyant à une bonne blague. Bien heureusement elle parvint à se dominer.

— Moi ? répondit-elle avec une très forte intonation de stupeur dans la voix.

Car à présent c’est elle qui tremblait.

— Tu comprends maintenant pourquoi je ne me suis pas encore déclaré.

Il lui adressa un sourire franc, généreux, direct.

— Je sais bien que ce n’est pas possible, ma douce, mais je tenais à libérer mon cœur en te faisant part de ce qui bouillonne en lui, en te faisant ce tendre aveu. C’est pourtant vrai que suis amoureux fou de toi. Quand nous travaillons, je ne peux pas m’empêcher de te regarder, et le soir, quand je rentre chez moi, ton visage me poursuit jusque dans mon lit. Si tu savais combien de fois j’ai rêvé de toi !

Il prit soudain un air gêné.

— Des rêves tout ce qu’il y a de correct, rassure-toi.

Il lui adressa un charmant sourire, tandis qu’une larme perlait au coin de son œil.

— Ce n’est pas encore une demande en mariage, mais c’est déjà une déclaration d’amour, j’en suis bien conscient et je l’assume, dit-il en la regardant au fond des yeux, je l’assume sincèrement et sans arrière-pensée.

Ouf, tu n’as pas ri, et tu m’en vois soulagé.

— Tu es trop mignon, Anis, et je n’ai vraiment pas eu envie de rire.

— Dis-moi, ma très chère Yi-Ping, comment aurais-tu réagi si je t’avais demandée en mariage ?

— Oh, Anis, j’en aurais été flattée et aussi très honorée.

Tu es garçon sympathique, honnête et droit, et très beau, par dessus le marché.

Mais j’aurais été obligée de te répondre, comme tu l’as si bien exprimé toi-même, ce n’est pas possible, mon ami.

J’ai déjà deux pays, Anis. Un pays de cœur et un pays d’adoption, et j’ai aussi un fiancé ! Cela fait déjà beaucoup, tu sais, et en plus je ne suis pas musulmane, et je sais que pour vous, cet aspect est important.

— Oh ça, ça aurait pu s’arranger facilement. Tu aurais pu te convertir.

Les musulmans adorent voir les gens se convertir à leur religion, tu dois le savoir. Nous avons une fâcheuse tendance à penser qu’elle est supérieure aux autres. Peut-être parce que c’est la dernière arrivée et que nous avons dû nous battre pour imposer sa légitimité.

— Sauf que je suis bouddhiste et heureuse de l’être, et j’ai cette religion chevillée au corps.

Elle dégusta son soufflé et ils prirent un délicieux thé à la menthe servi à la manière traditionnelle, pour terminer leur repas.

Anis régla la note, puis il se leva et il posa affectueusement sa main sur l’épaule de sa jeune collègue.

— Je vais te raccompagner, maintenant, ma délicieuse amie. Je suis vraiment très heureux d’avoir pu partager cet excellent repas avec toi, et j’espère sincèrement ne pas t’avoir perturbée, avec mes histoires. Tu veux rentrer à pied ou en taxi ?

Elle leva ses grands yeux vers le ciel.

— Il fait beau, comme d’habitude. J’ai bien envie de rentrer à pied, tranquillement, en flânant, par le bord de mer.

Ils rentrèrent sous le magnifique ciel piqueté d’étoiles. Un croissant de lune brillait, les petites vagues venaient mourir en clapotant doucement sur le rivage, en chantonnant une manière de chanson d’amour.

— C’est quand même un beau pays, dit-elle.

— Oh oui, et je suis sûr que tu aurais été heureuse, ici.

— Sans aucun doute, Anis, sans aucun doute, mais ce n’est pas possible, hélas.

Il la raccompagna jusque dans le hall de l’hôtel. Face à la porte de l’ascenseur, elle le remercia pour l’excellente soirée qu’il lui avait offerte et lui tendit sa joue. Au dernier moment elle tourna un peu la tête et les lèvres d’Anis se posèrent au coin des siennes.

Elle sourit.

– Ce garçon s’enhardit, avait-elle pensé, il n’est même pas loin de se dévergonder, en fait.

Elle monta dans sa chambre et décrocha fébrilement le téléphone pour appeler Yves.

Avec le décalage horaire c’était le milieu de l’après-midi à Paris.

Elle prit un ton enjoué pour lui dire : «  Si un jour tu ne veux plus de moi, tu n’auras qu’à me le dire franchement, Yves, ce ne sera pas bien grave, tu sais, parce que figure-toi que j’ai certainement trouvé mon bonheur ici. Rends-toi compte que le neveu de l’émir vient quasiment de me demander en mariage, le neveu de l’émir, tu t’imagines ?

Elle éclata de rire.

— Qui sait, il me fera peut-être un bébé, lui.

— Un, Tu rigoles, j’espère ! Il t’en fera au moins cinq ou six, oh ça oui.

Le projet Internet était pratiquement terminé. Les derniers essais qui avaient été réalisés avaient été pleinement convaincants.

Tout le monde était satisfait et l’émir en personne s’était déplacé pour féliciter l’équipe. A cette occasion un pot sympathique fut organisé, sans alcool bien entendu. Les jus de mûres, de goyave, de papaye et de fruits de la passion avaient ainsi coulé à flots.

— Vous allez terriblement nous manquer, mademoiselle Liang, et vous allez manquer au Qatar, lui affirma gentiment l’émir. Mais je crois que vous allez manquer plus encore à mon neveu Anis. Il m’a si souvent parlé de vous, et en termes si élogieux! A tel point que je me demande s’il n’est pas un peu amoureux de votre gracieuse personne. C’est une belle maladie, l’amour, même si elle peut parfois être douloureuse.

— A moi aussi, le Qatar va manquer, majesté. Mais, si Dieu le veut, je reviendrai, bien sûr !

— Inch Allah !

Tout le monde remarqua la tristesse de la jeune femme.

Les responsables de la banque signèrent la bonne réception du projet. Elle envoya les documents le soir même par fax à la BNC.

Deux jours plus tard, Anis la déposait à l’aéroport, et elle embarquait sur un vol de Qatar Airways. Destination l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle.

Elle n’avait prévenu personne de son arrivée, mis à part Alexandre Germi.


 

23

Catastrophique ! Chou blanc sur toute la ligne. C’est ainsi que Paul avait envie de qualifier le résultat désastreux de ses recherches. Il semblait de plus en plus évident que la jeune fille se soit évaporée, volatilisée.

Il ne savait vraiment plus dans quelle direction chercher, aussi, le lendemain il décida de passer outre aux recommandations de son amie et il se rendit à son domicile afin de s’entretenir avec son fiancé. Il ne lui semblait pas que cette démarche soit illégitime. Il était son patron et son ami, après tout. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce qu’il mette en œuvre tous les moyens dont il disposait pour la retrouver.

Il s’arrêta un instant devant la porte de l’appartement, et il hésita un peu avant de se décider à frapper.

Une belle fille rousse au regard étrange vint lui ouvrir, et elle le dévisagea d’un air étonné. Il se présenta. Elle lui sourit :

«  Paul De Kerjean, oh oui bien sûr !»,

Le visage de la jeune fille s’éclaira.

— Yi-Ping m’a si souvent parlé de vous. Je suis Amélie, son amie.

Elle se tourna vers l’intérieur de l’appartement et elle appela :

«  Yves ! Yves ! C’est pour toi ! »

Le grand garçon châtain aux cheveux longs s’approcha d’une démarche souple. Il était vêtu d’un pantalon de jogging et d’un sweat-shirt bleu décoré d’un oiseau blanc. Il serra énergiquement la main de Paul.

« Vous n’avez toujours pas de nouvelles, » demanda ce dernier ?

— Non. Pour tout vous dire, je suis mort d’inquiétude, répondit tristement Yves. Je me demande si on ne va pas la retrouver au fond d’un bois, un de ces jours, violée et assassinée.

— Moi aussi je suis très inquiet pour tout vous dire, je n’en dors plus. Je peux vous certifier que j’ai fait toutes les vérifications possibles qui me semblaient utiles, mais au final je dois reconnaitre que je ne suis pas plus avancé.

Et vous, de votre côté, vous n’avez aucune idée de l’endroit où elle aurait pu aller ?

— Aucune, et c’est bien ça le problème, mais il faut reconnaître qu’elle possède une sorte de don pour se fourrer dans les situations les plus invraisemblables, ma Yi-Ping chérie !

Par exemple, la dernière fois, quand elle est allée à Amiens pour cette manifestation anti-chasse et qu’elle a disparu pendant toute une semaine, il lui est arrivé toutes sortes d’aventures à peine croyables. Et elle a même failli se faire violer, là-bas, au fin fond de  la cambrousse, à Crèvecoeur le grand, et elle a même envoyé un de ses agresseurs à l’hosto. »

— Je n’étais pas au courant de ça, regretta Paul.

— C’est vrai qu’elle est assez secrète, elle ne s’épanche pas facilement sur sa vie, et elle n’aime pas beaucoup faire ‘étalage de ses petites histoires. Vous savez qu’elle a même failli se faire arrêter, en Chine, en 89, quand elle a passé une journée au poste de police, et ça ne l’a même pas découragée de continuer dans ses conneries.

— C’est une fille foncièrement idéaliste, une jusqu’au-boutiste, intervint Amélie, qui émit un petit rire saccadé avant d’ajouter : « Elle aurait pu faire partie des Cœurs Vaillants, cette fille! »

— Je sais qu’elle a également déposé une plainte à la gendarmerie de Beauvais, reprit Yves, quand elle s’est faite embarquer par les keufs, parce qu’elle avait un fusil chargé avec elle, dans le minibus.

Paul découvrait des histoires aussi invraisemblables qu’inconnues de lui. Un fusil? !

— Oui, elle l’avait piqué à leurs agresseurs.

«  C’est quand elle a fait la connaissance de Bertrand et Molly », ajouta Amélie.

«  Qui sont ces gens ?» Demanda Paul, qui se montra soudain intéressé, car il avait l’esprit toujours en alerte quand il s’agissait de relever une nouvelle piste.

«  Des Bordelais. Des jeunes sympas avec qui elle avait fait la route du retour », précisa Amélie.

Une lueur d’espoir brilla dans son œil, il s’agissait peut-être d’une nouvelle voie à explorer sans tarder !

Il regarda Yves avec un air interrogateur.

Le jeune homme se pencha vers la table sur laquelle était posé le téléphone, au milieu de papiers divers, et il y prit un petit carnet, qu’il tendit à Paul.

— Je ne les ai pas encore appelés, parce que je ne pense pas qu’elle soit là-bas, mais on ne sait jamais. Si toutefois vous vouliez…

Paul recopia la page du carnet et il retourna rapidement à son bureau.


 

24

Depuis deux jours, il pleuvait d’une façon tout à fait anormale sur Bordeaux et sa région.

C’était une étrange pluie chaude, comme une insolite pluie de mousson, qui avait été amenée par de gros nuages noirs portés par le léger vent du sud.

Les gouttes crépitaient sur le toit du minibus Volkswagen et elles rebondissaient avec allégresse pour aller s’écraser comme des sauterelles joueuses sur le sol de la ferme, où elles agrandissaient les mares qui apparaissaient, s’élargissaient, et qui se rejoignirent jusqu’à constituer une vaste et infâme pataugeoire boueuse.

Engoncé dans son K-way, la capuche soigneusement rabattue sur sa tête, Bertrand, chaussé de grosses bottes en caoutchouc, marchait vers le bâtiment en piétinant lamentablement dans les immenses flaques grisâtres.

Sur le toit, la cheminée crachait une fumée à l’odeur douceâtre de résineux.

Il jeta un dernier regard à ses plantations et il afficha d’emblée un air désespéré.

Carottes, navets, oignons, radis, nageaient dans vingt centimètres d’eau, de même que l’engrais vert qu’il avait semé récemment. Phacélie, vesce, moutarde et luzerne avaient bien trop à boire, c’était indubitable, et il en fut vraiment chagriné, tout cela n’allait certainement pas tarder à pourrir !

Il était soucieux, car il savait que l’excès d’eau était bien souvent la cause de l’échec de ce type de semis, les fragiles plantules se corrompant en effet très vite.

Depuis que son père, le régisseur du château La Gattine, avait mis à sa disposition cet ancien corps de ferme plus ou moins à l’abandon, le jeune homme avait travaillé la terre avec bonheur et acharnement, jusqu’à devenir un excellent jardinier, qui était bien connu, maintenant, à Saint-André de Cubzac. Il vendait sa petite production de légumes bios sur le marché du samedi. Il vivait là avec Molly, cette jolie petite Anglaise arrivée trois ans plus tôt avec son sac à dos pour faire les vendanges, et qui n’était jamais repartie, car elle s’y trouva piégée par l’amour de sa vie.

Pour compléter son revenu, il se joignait parfois aux équipes d’employés du château afin de participer à l’entretien du beau vignoble, dont les vignes faisaient face à l’Ouest, bénéficiant ainsi d’un bon ensoleillement. Elles étaient situées sur le flanc d’une colline qui descendait doucement vers la Dordogne. Car,omme le disent si justement les vignerons: «un grand vin doit voir la rivière ! »

Mais pour l’instant il était bien plus préoccupé par l’eau que par le vin.

A l’intérieur, Molly, qui avait passé un gros pull pour se protéger du froid et de l’humidité ambiante, était assise en tailleur devant la cheminée, sur un épais tapis de laine. Elle avait préparé du thé dans une théière en grès et elle le gardait au chaud sur la grosse pierre plate, près du foyer. Elle roulait avec application un joint, qu’elle avait l’intention de fumer avec son compagnon quand il rentrerait, tout à l’heure, à coup sûr trempé et frigorifié, de son inspection minutieuse du potager.

Le garçon fut étonné de voir une 405 grise immatriculée dans le 60 arriver, et même arriver beaucoup trop vite, en faisant gicler l’eau des flaques, avant de se garer sans hésitation devant la ferme.

Encore des touristes qui se trompent de parking, avait-il pensé.

Il s’avança vers eux et s’apprêtait à leur dire qu’ils avaient un grand espace disponible plus haut quand les portières de la voiture s’ouvrirent avec vivacité.

Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Car il crut revivre l’affreux cauchemar qu’il avait vécu un an auparavant en reconnaissant les deux individus à la mine inquiétante qui sortaient de la voiture. Le rouquin Manu et le brun Bébert tenaient chacun un fusil de chasse à la main, et ils affichaient des airs renfrognés, butés et agressifs.

Le rouquin s’adressa à lui d’une voix forte et éraillée :

«  Bouge surtout plus, connard. Elles sont où, tes putains de gonzesses ?

– Y a personne ici, je suis seul », réussit-il, malgré sa surprise, à mentir avec aplomb.

«  Ah, tu fais moins le malin que devant les gendarmes, hein, mon salaud !

Vous vouliez nous envoyer en taule, c’est ça, petit con ?

Ça vous suffisait pas, peut-être, de m’avoir niqué les couilles.

– Et la gorge », marmonna Bébert.

Manu, qui semblait le plus nerveux, leva son fusil, et il le pointa sans hésiter sur Bertrand tout en continuant à s’agiter. Il basculait sans cesse d’un pied sur l’autre tandis qu’un rictus déplaisant déformait étrangement son visage. Il avait les yeux rougis par l’excitation quand il gueula : «  Alors, elles sont où ?

— Je suis seul, je vous dis ».

Comme une bête aux abois, il regarda autour de lui, cherchant désespérément un hypothétique secours.

« Tu vas nous le dire, connard, ou alors c’est toi, qu’on va buter ! Tu croyais peut-être qu’on te retrouverait jamais, hein! Mais c’est qu’on a des relations, nous, et des bons copains flics, aussi. Des chasseurs, tout comme nous, figure-toi ! Et entre nous, tu le sais peut-être pas, mais la solidarité, c’est du solide, et c’est sacré, même, chez nous ! »

Il s’avança à grandes enjambées vers Bertrand, puis il attrapa son fusil par l’extrémité du canon et en frappa le garçon à la volée, sur le coté de la tête.

Bertrand s’écroula sur le sol détrempé. Des cloches sonnèrent avec furie sous son crâne. Un filet de sang apparut sur sa tempe, tandis que l’intérieur de sa boite crânienne continuait à résonner comme l’intérieur d’une profonde caverne.

Dans la salle de la ferme, Molly avait été tirée de la douce quiétude dans laquelle elle se prélassait par des éclats de voix provenant du parking, quand la sonnerie du téléphone avait retenti.

Elle décrocha tout en s’approchant de la fenêtre. Elle écarta le rideau pour regarder dehors, tout en collant l’écouteur contre son oreille. Elle entendit alors une voix masculine qui lui dit :

– « Bonjour, je m’appelle Paul De Kerjean et je cherche Yi-Ping Liang. Je voulais savoir si vous l’aviez vue… »

De la fenêtre, elle vit alors Manu, l’air mauvais, la bouche atrocement déformée par un rictus, extrêmement menaçant, qui gueulait après son compagnon.

Il pointait son fusil tout en avançant sur Bertrand, qui, lui, reculait.

Complètement paniquée, elle répondit d’une voix tremblante et hachée : «  Excusez moi, faut qu’ j’y aille. On est agressés. Par deux gros cons avec des fusils. »

Et elle raccrocha sèchement.

A l’autre bout du fil, Paul comprit dans l’instant même l’urgence de la situation.

Sur la page de carnet qu’il avait entre les mains il y avait deux numéros, l’un en face de « Bertrand et Molly », l’autre en face de « Château, en cas d’absence ».

Sans réfléchir plus longtemps, il composa le numéro de « Château »

— Château La Gattine, bonjour. Françoise à votre service.

— Mademoiselle, vite, c’est urgent. Il y a une agression chez Bertrand et Molly, en ce moment même. Pouvez-vous envoyer quelqu’un voir ce qui se passe, s’il vous plaît ? En ce moment, faites vite, je vous en prie, c’est vraiment urgent, je crains qu’ils ne soient en danger de mort.

Molly, choquée, tremblante, les jambes molles et flageolantes, n’osait pas sortir.

Pendant ce temps, sur le parking, le rodéo continuait, et il prenait même de l’ ampleur,.

Bertrand s’était relevé avec difficultés et il s’avança à son tour vers Bébert. Ils vont me tuer, si je ne fais rien, avait-il pensé. Et c’est alors que son instinct de survie se mit en mode alarme. Son adversaire n’était pas très grand, et il avait retenu la leçon que lui avait donnée son amie, l’ audacieuse et courageuse Yi-Ping. Avec ce genre d’abrutis, la meilleure défense restait sans aucun doute l’attaque. Alors, bien calé sur sa jambe gauche, il releva la droite d’un geste sec et il asséna une violente frappe du plat du pied dans la poitrine de son agresseur.

Le coup fit mal. Bébert poussa un juron étouffé, il se baissa, puis se mit à genoux et, le souffle court, il posa ses deux mains à plat sur le sol détrempé. Il dardait sur Bertrand un regard pointu et, telle une grenouille géante enragée, il s’apprêtait à bondir sur lui. Bertrand prit une profonde inspiration, et il se motiva intérieurement, sa vie était en danger, il lui fallait absolument réagir, oublier, et rapidement, ses vieux idéaux pacifistes. Alors il se détendit comme un ressort et son pied lourdement chaussé alla frapper avec force le menton de Bébert, dont la tête fut violemment projetée en arrière. Sous le choc, il s’écroula dans la boue, les bras en croix.

Bertrand s’approcha de son adversaire et il lui asséna un combatif coup de pied dans les côtes.

En voyant cela, Manu piqua une gosse colère, il s’énerva encore plus et hurla comme un forcené : « Relève-toi, Bébert, merde, relève-toi, enfoiré ! Ouvre le coffre et fourre le dedans ! ! On va aller tranquillement lui régler son compte dans la forêt, à ce minable. »

Bébert se releva en titubant, puis il ouvrit le coffre de la 405 et il enfonça d’un coup sec et violent le canon de son fusil dans les côtes de Bertrand afin de l’obliger à grimper dans le coffre grand ouvert : «  Saute là dedans, connard ! »

Et il hurla d’une pitoyable voix de fausset : «  Et plus vite que ça! »

Bertrand, la mort dans l’âme, se hissa dans le coffre. Que pouvait-il faire de plus face à ces deux malades survoltés, et armés jusqu’aux dents, qui plus est ! Il sentit alors que sa dernière heure était plus proche qu’elle ne l’avait jamais étée.

Molly observait la scène de l’intérieur et elle ressentit l’impérieuse nécessité d’agir, de se lancer à son tour dans la bataille pour se porter au secours de son homme, de son amour. Ainsi elle se souvint de la formidable leçon de self-défense que lui avait donnée son amie Yi-Ping à l’automne précédent. Un peu tremblante, mais galvanisée par l’horreur de ce qui était en train de se produire, elle enfila ses lourdes chaussures de marche et elle sortit sur le pas de la porte avec la ferme intention d’apporter une aide efficace à son compagnon. Elle s’avança d’un air décidé vers Manu et elle prit sa voix la plus assurée pour tenter d’aboyer : «  Je suis là, Ducon ! »

Mais ce ne fut qu’un pauvre miaulement de chatte blessée qui sortit avec difficulté de sa gorge.

Surpris, Manu se tourna vers elle, et il pointa résolument son fusil dans sa direction.

— Tiens, mais en voilà une ! Manque plus que la chinetoque, mais elle doit pas être bien loin, cette salope, si les autres sont là !

Il marcha vers Molly en maugréant.

— Elle est où, ta saloparde de copine. Dis-le moi, et plus vite que ça. Y a qu’ elle qui nous intéresse, tu sais !

Il souleva lentement l’inquiétant canon de son fusil en direction du visage affolé de la jeune fille.

— Allez, dis-moi où elle est, on lui fera alors sa fête, et on vous foutra une paix royale, juré ! Et il cracha un impressionnant glaviot par terre afin de ponctuer efficacement son discours de haine.

Molly respira profondément et elles’appliqua à maîtriser les battements de son cœur. Elle essaya aussi d’acquérir la consistance nécessaire à une riposte efficace, puis elle marcha vers son tourmenteur d’un pas décidé tout en le regardant droit dans les yeux. C’est alors que la détonation claqua !

Le son lourd et sec roula, résonna. Il fit longtemps vibrer l’air entre les murs épais des bâtiments.

L’image devant elle se brouilla, et elle crut alors que ses yeux, soudain devenus fous, lui jouaient un bien mauvais tour. Elle ne comprit rien à ce qui était en train de se passer. La tête de son agresseur venait comme d’exploser dans une gigantesque gerbe de sang et de cervelle rosâtre mêlés qui avait giclé en un irréel geyser hors de son crâne.

C’est alors qu’une deuxième détonation retentit, assourdissante. Cette fois ce fut Bébert qu’elle plaqua au sol. Le Picard griffa la terre qui se trouvait sous ses ongles avec une folle frénésie, avant d’être pris de soubresauts, qui auraient pu faire de lui un personnage follement comique, si ce n’était que ses vertèbres cervicales venaient d’être pulvérisées par une balle de très gros calibre !

Molly faillit perdre connaissance et elle se raccrocha in-extremis à l’image rassurante de l’homme en treillis qui descendait d’un pas tranquille d’une petite éminence boisée située juste en face de la ferme. Il tenait dans ses mains une carabine Remington 280 à lunette, qui était l’arme de précision préférée des chasseurs de sanglier.

Il s’approcha de la 405 et en ouvrit le coffre avec précautions.

A l’intérieur, Bertrand, tremblant, tétanisé, était quasi mort de peur, à tel point qu’il venait même de se pisser dessus ! En entendant le premier coup de feu, il avait bien cru que sa dernière heure, ou celle de Molly était arrivée. Il tourna la tête vers l’ouverture et poussa une exclamation dans laquelle se mêlèrent l’incrédulité et la joie : «  Papa ! »

— Ça va, mon fils ?

Bertrand sortit prudemment la tête du coffre et il aperçut alors les deux cadavres sanglants lamentablement étalés sur le sol boueux du parking. Il bredouilla :

— Mais comment ça se fait que tu sois là, toi ? Ben, on peut dire que tu tombes à pic !

— Oui. On a reçu un coup de fil trop bizarre au château, tout à l’heure. Alors j’ai pris mon fusil et je suis venu voir ce qui se passait, et je crois que j’ai rudement bien fait.

Veni, vedi,vici, comme aurait dit le grand Julio ! Je n’ai jamais vu un sanglier résister à ce calibre, alors ce n’est pas eux qui allaient commencer, tu crois pas ?

Bertrand était effondré devant le sinistre spectacle qui s’étalait sous ses yeux.

Ces deux cadavres sanglants allongés dans la boue représentaient l’impensable pour le pacifiste qu’il était. La violence était en effet tout ce qu’il détestait. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il réussit néanmoins à prononcer d’une voix chevrotante :

— Il ne nous reste plus qu’à appeler les gendarmes, maintenant, si je comprends bien.

— Ne t’inquiète donc pas pour ça, fiston, je m’en occupe. Ça va leur faire de la distraction, parce qu’à part ça, il ne se passe jamais rien, par ici !

Lorsque les gendarmes arrivèrent, ils ne purent que constater la présence de deux cadavres avec chacun un fusil de chasse à ses pieds. La réputation de solidarité entre les chasseurs venait bien sûr d’en prendre un sérieux coup, un irrémédiable coup d’arrêt, même, mais la légitime défense ne semblait faire aucun doute. Ils se rendirent quand même tous au château afin d y procéder à l’interrogatoire d’usage.

Après qu’ils eurent tous bu un bon verre de vin, Bertrand se lança et il leur raconta d’un trait toute l’histoire qui était à l’origine de ce drame invraisemblable, celle qu’ils avaient vécue l’an passé.


 

25

 

« L’âme d’un chasseur est une carnassière de ridicules et de sottises.»

Jules Renard

Si vous estimez qu’un loisir consistant à tuer des animaux est inadmissible, alors n’hésitez pas à rejoindre le RAC (Rassemblement Anti Chasse), l’association de loi 1901 qui lutte contre la chasse.

Ce tract avait été largement distribué dans les universités parisiennes et d’autres grandes villes de France.

Comme chaque année, le premier samedi de Septembre, une grande messe en l’honneur de la chasse à courre et de la chasse en général était célébrée dans l’enceinte de la cathédrale d’Amiens.
L’occasion était trop belle de porter la contestation devant ce magnifique monument de l’art gothique de réputation mondiale. De nombreux tracts furent distribués dans les universités afin de rameuter le maximum de personnes désireuses de ne pas laisser se perpétuer pareille infamie sans réagir.
Le jour venu, à l’appel de plusieurs associations de protection animale, dont le Rassemblement Anti Chasse, une cinquantaine de personnes venues en covoiturage depuis la France entière, de Belgique, ainsi que quelques militants locaux, se postèrent à proximité de l’entrée de la cathédrale avec pancartes et banderoles en vue de tenter de gâcher la fête du gratin du monde cynégétique local, celui qui pratiquait la chasse à courre.

Le but n’était pas de perturber la messe de l’intérieur, conformément aux consignes, mais de se faire entendre sur le parvis de la cathédrale.

Les slogans furent exprimés toute la journée de vive voix à coups de mégaphones, du concert ininterrompu de cornes de brumes, de sifflets et autres objets hétéroclites destinés à exprimer la colère et l’indignation des manifestants.

Il y eu un moment franchement émouvant peu avant la fin de la messe : ce fut la minute de silence qui avait été demandée, et qui fut respectée, en hommage aux animaux tués à la chasse chaque année.
Comme elle ne souhaitait pas inquiéter sans raisons son compagnon, Yi-Ping était partie discrètement la veille en train avec l’intention de rentrer à Paris dans la soirée de samedi. Elle n’avait emporté qu’une minuscule tente, son duvet et un petit sac de voyage. Elle avait passé la nuit au camping municipal, et elle avait ensuite paisiblement déambulé dans les charmantes petites rues du centre d’Amiens, longeant les canaux, bavardant avec les pêcheurs, avant de pousser jusqu’aux hortillonnages, où elle s’était offerte une balade dans une barque à cornets parmi les sympathiques jardins flottants, histoire de joindre l’agréable à l’utile. C’est dans cette barque qu’elle avait fait la connaissance des deux jeunes Bordelais. Bertrand, un aimable garçon brun aux cheveux courts, était accompagné de Molly, une jeune Anglaise mignonnette dont le visage joliment dessiné était mangé par les taches de rousseur. Ils étaient venus avec leur minibus Volkswagen avec la ferme intention de participer activement à la manifestation. Les jeunes gens avaient passé toute la journée de samedi ensemble, à s’époumoner en criant des slogans hostiles à la chasse tout en tapant sur des tambourins. Bertrand soufflait avec force dans un cornet à pistons dont il parvenait même à tirer quelques notes, aiguës ou graves, mais cela restait toujours fort éloigné d’une quelconque mélodie.

Parfois il hurlait en levant les bras au ciel : La nature est belle, regardez-la. Et surtout, respectez-la !

En début d’après-midi, se produisit un sinistre incident qui avait lourdement marqué les esprits.

Un chasseur en treillis à la mine peu sympathique s’était présenté face aux manifestants avec un animal mort jeté en travers des épaules. Il avait alors soulevé son fardeau et il l’avait balancé d’une forte poussée dans la foule. La bête, un chevreuil, était venue s’écraser aux pieds de Yi-Ping qui, terrorisée et choquée, avait poussé un hurlement strident.

Il avait fallu tout le savoir-faire de l’efficace service d’ordre pour empêcher les manifestants en colère, et survoltés, de lyncher ce sale type.

Vers vingt heures, la messe était terminée, et les chasseurs étaient sortis en toute discrétion, presque en catimini, par une petite porte latérale.

L’ampleur imprévue de la manifestation avait de toute évidence réussi à les dissuader de procéder à leur habituelle sortie solennelle par la grande porte, au son de l’orgue et des cors.

L’opération avait été un franc succès. Les manifestants étaient fiers d’eux, car la fête avait quand même été gâchée.

En fin de journée, les organisateurs avaient demandé aux participants de bien vouloir se disperser et rentrer chez eux.

C’est alors que Bertrand avait posé sa main sur l’épaule de Yi-Ping et qu’il lui avait gentiment proposé : « Nous pouvons te ramener à Paris, si tu veux, ça te fera économiser le train. »

— C’est sympa, mais ce n’est pas vraiment sur votre route, vous savez ! STOP

— Je le sais, mais il y a longtemps que Molly rêve de voir Paris. Je crois même qu’elle commence à en avoir un peu assez de la vie à la campagne, ajouta-t-il avec une intonation de tristesse dans la voix. C’est une Londonienne, tu sais, c’est donc une vraie citadine. J’avais l’intention de profiter du voyage pour lui faire ce plaisir. Elle doit commencer à être en manque de gaz carbonique et de bitume depuis qu’elle est avec moi. Parce que nous vivons vraiment en pleine campagne, entre les vignes et la forêt.

— Et ton cher potager, ajouta Molly d’une voix enjouée.

— Ce sera avec plaisir alors, conclut Yi-Ping, c’est vrai que ce n’est pas si loin que ça, mais où allez-vous dormir, à Paris ?

— En cette saison, j’espère qu’on trouvera une place au camping du bois de Boulogne.

— C’est vrai que ça pourrait être un bon plan, et même un plan hyper sympa ! Vous avez raison d’en profiter, d’autant plus qu’il fait vraiment beau en ce moment, nous avons droit à une sorte d’été indien, dirait-on.

Ils embarquèrent dans le van après avoir fait quelques provisions pour la route. Ils avaient acheté quelques fruits, différents paquets de gâteaux secs, du pain, trois belles tranches de jambon, un camembert, de l’eau et une bouteille de coca. Molly mit le tout au frais dans la glacière. Ils quittèrent Amiens par la rue de Paris et prirent la direction de Beauvais.

La température était douce et seuls quelques légers nuages blancs décoraient le ciel qui était toujours d’un bleu immaculé.

Le petit voyage promettait d’être tout à fait plaisant.

Ils passèrent le panneau signalant le changement de département. Ils entraient maintenant dans le département de l’Oise et tout allait bien. Sous le capot, le moteur ronronnait comme un chat dans son panier et Molly avait allumé la radio.

Bruce Springsteen interprétait son succès Streets of Philadelphia.

Ils se sentaient bien, ils étaient heureux de vivre, et surtout ils étaient extrêmement fiers d’avoir accompli leur devoir, d’avoir été fidèles à leurs idéaux, à leurs sacro-saints engagements.

Ils venaient d’entrer dans le village de Crèvecœur le grand, quand Bertrand lança brusquement, tout en fixant son tableau de bord avec un air paniqué : «  Merde, merde !

Molly le regarda avec une pointe d’inquiétude dans les yeux et elle demanda de sa voix fluette.

— Qu’est-ce qui se passe, amour ?

— Je ne sais pas, mais le bourrin chauffe, et il chauffe vraiment beaucoup, et même beaucoup trop, ce n’est vraiment pas normal, ça !

— Il doit certainement manquer d’eau.

— Non, ça ce n’est pas possible, parce que j’en ai mis suffisamment avant de partir. Il va falloir s’arrêter pour voir ce qui se passe avant de bousiller le moteur.

Bertrand gara rapidement le van sur la place de la mairie. Une bande de jeunes discutaient avec animation sous les platanes, assis sur deux bancs qui se faisaient face. Le garçon descendit du minibus et souleva le capot avec précaution.

Un nuage de vapeur d’eau s’éleva alors du bloc moteur et lui sauta brutalement au visage comme un diable à ressorts facétieux qui aurait jailli hors de sa boite.

Il s’essuya les yeux et examina avec attention la mécanique. Il ne lui fallut pas très longtemps pour comprendre d’où venait le problème. C’est une durite du système de refroidissement, certainement fatiguée, qui avait tout simplement explosé.

— C’est grave, s’inquiéta Molly ?

— Non, mais il faut absolument réparer ça, et on ne pas rouler avant que ce soit fait.

Molly s’approcha alors du groupe de jeunes.

— On est en panne, leur dit-elle. Est-ce qu’il y a un garage, dans le village ?

— Oui, sur la route de Beauvais, lui répondit une jeune fille. Mais là, c’est fermé, bien sûr. Il n’ouvrira pas avant lundi matin.

Bertrand se tourna vers ses compagnes pour leur dire : «  Je suis vraiment désolé, les filles, c’est pas de chance, mais nous sommes trahis par la mécanique. Je crois bien que nous voila coincés ici jusqu’à lundi.

La jeune fille leur adressa un grand sourire.

— Ce n’est pas si grave, allez, et nous sommes là, nous, vous n’êtes pas seuls, complètement perdus dans notre petit coin de France profonde.

– Et comme je pense que vous n’avez rien de prévu pour ce soir, je vais vous inviter à ma fête d’anniversaire, ça va vous occuper pour la soirée. On fait une super teuf à la salle polyvalente. J’arrose mes vingt ans aujourd’hui, et plus on est de fous…Et elle tendit une main franche et amicale à Bertrand.

«  Je m’appelle Isabelle. Alors, c’est d’accord, vous venez, je compte sur vous ?

— C’est d’accord, répondirent-ils d’une seule voix.

— Mais, on n’aura pas de cadeau à t’offrir, regretta le jeune homme.

— Ne t’inquiète donc pas pour ça, lui dit Yi-Ping, on trouvera bien quelque chose.

Ils remontèrent dans le minibus pour se préparer. Les filles enfilèrent des petites robes et des chaussures légères. Yi-Ping fouilla dans ses affaires et elle se redressa bientôt en poussant un cri de joie : «  Je savais bien que je l’avais emporté ! »

Elle brandit alors un joli sac en macramé décoré de dizaines de perles multicolores.

– Le cadeau pour Isabelle. Je l’ai fait cet hiver, quand il a fait si mauvais, quand il a plu sans interruption pendant des jours et des jours.

Munis de leur cadeau, les trois amis se mirent en route pour la salle polyvalente, qui était toute proche.

Yi-Ping tendit le sac à Isabelle. Il n’y a pas de papier cadeau, mais le cœur, lui, y est bien.

— Oh, il est magnifique, tu es trop mignonne, il ne fallait pas !

— Je l’avais fait pour moi, mais ça me fait vraiment plaisir de te l’offrir. Comme ça tu auras un souvenir des naufragés de la route.

La soirée était sympathique, et copieusement arrosée, peut-être même un peu trop. Certains jeunes avaient de toute évidence forcé sur l’alcool. La sono jouait à fond, sous la responsabilité d’un jeune garçon aux cheveux longs qui s’était improvisé DJ d’un soir. Tout le monde dansait au son des succès discos. Claude François évoquait son pays natal : Voiles sur les filles, barques sur le Nil, Alexandrie, Alexandra ! Tandis que Patrick Juvet s’époumonait en clamant Où sont les femmes, avec leurs gestes pleins de charme…… qui ont des rires pleins de larmes…

Les tubes de l’année firent encore monter l’ambiance. Mangez-moi, mangez-moi ! ,implorait Billy the kick, tandis que le groupe I am affirmait  avec force : Je danse le mia jusqu’à c’que la soirée vacille.

Les jeunes gens se sentaient en confiance et ils n’hésitèrent pas à bavarder sans retenue avec leurs nouveaux amis. Si bien que, de fil en aiguille, ils en vinrent à raconter leur journée à la manifestation anti-chasse. Beaucoup approuvèrent leur démarche.

Isabelle dit qu’elle n’était pas au courant, sinon, elle y serait allée.

Un consensus semblait se dégager quand un jeune homme roux et costaud vêtu d’une marinière, à l’air peu sympathique, s’était interposé. Il leur dit avec un sourire en coin, un rictus, plus exactement.

— Moi j’suis pas d’accord, et on est nombreux, ici, à être plutôt pour, la chasse !

Il donna un coup de coude dans les côtes de son voisin, un petit brun au visage émacié et au nez tordu.

— N’est-ce pas, Bébert ? Un petit perdreau de temps en temps, ça te fait-y pas plaisir ?

— Oui, c’est vrai ça, les anti-chasse, on les aime pas trop, par chez nous. Parce que c’est tous des terroristes, des fouteurs de merde.

— Ce n’est pas vrai, s’insurgea Yi-Ping, affichant son plus joli sourire. Nous, nous sommes des pacifistes, pas des terroristes.

Une jeune fille intervint avec fermeté : «  Ils ont raison, je suis d’accord avec eux. Parce que moi aussi je suis contre la chasse ! Quand mon père rentre avec des animaux dégoulinants de sang qu’il a la prétention de nous faire bouffer, je trouve ça vraiment dégueulasse !

— Moi je suis contre la chasse parce que trop d’animaux y meurent », affirma un beau garçon aux cheveux blonds. Le tigre est en voie de disparition à cause de la chasse et de la déforestation, et il reste moins de 500 tigres dans le monde.

Un garçon rondouillet au visage poupin se risqua à dire d’une petite voix : « Mon père, il dit que si le bon Dieu a fait les animaux, c’est pour qu’on les mange, et je crois bien qu’il a raison. Parce que j’aime ça, moi, le gibier, surtout quand il est bien faisandé.

— Les animaux chassent bien, eux aussi, intervint un autre, c’est un acte tout ce qu’il y a de naturel.

— Peut-être, lui répondit Yi-Ping, mais on pourrait au moins les tuer avec humanité.

— Et alors, intervint Bébert, je vois pas ce que ça a d’inhumain, un coup de fusil. Le bestiau, il a pas le temps de souffrir, si c’est ça qui t’inquiète. Il clamse tout de suite, quand il a reçu sa ration de plomb.

Une voix s’éleva dans le fond de la salle : «  Hé vous, les bonnes âmes pleurnichardes, si vous arrêtiez de voir et revoir vos DVD de Rambo, j’ai l’impression que vous flingueriez bien plus facilement un humain qu’un faisan, vous…. c’est à méditer, ça. Je pense respecter la vie au moins autant que vous et pourtant, je suis chasseur…..
Vos mains sont-elles vraiment blanches ? »

Deux clans s’étaient formés dans la salle, qui s’affrontaient tantôt sur le mode badin, tantôt de manière plus virulente.

Le premier s’était rangé du côté des anti chasse, tandis que l’autre redoublait d’arguments en faveur de l’art cynégétique.

— Les sangliers, si on ne les tue pas, ils bouffent toutes les récoltes, c’est bien connu.

— Ici, on a toujours chassé, c’est comme ça, c’est la tradition.

Le ton montait, si bien que la fête en fut quelque peu perturbée. L’alcool qui circulait en abondance ne fit qu’attiser l’incendie.

Isabelle essaya bien de calmer les protagonistes les plus enragés, c’est à dire ceux qui étaient les partisans de la chasse : « Vous allez nous foutre la paix, les flingueurs de merles, s’il vous plaît. C’est mon anniversaire, aujourd’hui, et moi j’ai envie de m’amuser, pas de passer la nuit à écouter vos conneries. Ça suffit, fermez vos gueules, s’il vous plait !

Le DJ monta le son.

Cependant des visages inamicaux continuèrent de fixer les trois amis. Bertrand pensa qu’il était préférable de dépassionner le débat et il attrapa les deux filles par les épaules.

— C’est bon, venez, les miss, on va retourner dans le van. Comme ça ils finiront bien par se calmer.

— On n’aurait pas dû leur dire qu’on revenait d’une manif anti chasse, sembla regretter Molly.

— Si, on a bien fait, il faut avoir le courage de ses opinions, tu sais, et ils n’étaient pas tous pour, lui fit remarquer Yi-Ping. C’était juste ce gros con à la marinière et ses abrutis de copains.

Ils quittèrent la salle des fêtes après avoir embrassé Isabelle et traversèrent la place pour s’installer dans le minibus. Ils tirèrent les rideaux et se préparèrent pour la nuit. Ils se firent infuser une tisane sur le réchaud, déplièrent la couchette et se coulèrent dans leurs duvets.

Vers deux heures du matin ils entendirent les fêtards qui sortaient en se saluant bruyamment.

Ils ne tardèrent pas à replonger dans un profond sommeil.

Le lendemain, ils voulurent aller déjeuner au café du village, mais celui-ci arborait un panonceau sur lequel on pouvait lire: « Fermé le dimanche ».

Yi-Ping se mit en tête de trouver une cabine téléphonique, parce qu’elle aurait voulu appeler Yves et finit par en dénicher une, mais par malheur elle avait été saccagée et était hors d’usage.

Ils passèrent la journée à se promener dans les environs du village. Ils suivirent ce qui semblait être une ancienne voie de chemin de fer qui longeait la vallée de la Celle et dont partaient plusieurs chemins de randonnée. Ils se nourrirent pour l’essentiel de fruits et de biscuits. Ils arrivèrent près d’ une ferme qui faisait l’élevage des chèvres angoras où on leur offrit un verre de lait tout chaud produit par les petites demoiselles.

Après avoir bien marché ils retournèrent dans le van en vue d’ y disputer tranquillement une partie de scrabble.

Le soir venu ils s’installèrent pour leur deuxième nuit de camping sauvage. La place de la mairie de Crèvecœur le grand n’avait plus de secrets pour eux. Ils découvrirent même des toilettes sommaires dans lesquelles un point d’eau leur permit au moins de boire à leur soif. Le petit voyage était en train de tourner à l’aventure.

Au milieu de la nuit, alors qu’ils dormaient profondément, ils furent réveillés par des coups violents portés avec insistance contre la carrosserie.

C’est alors qu’une voix résonna dans l’obscurité : «  Debout là dedans ! C’est l’heure de la chasse à la gazelle !

— Ouais, on aimerait bien un petit câlin, nous, grommela une autre. »

Bertrand sortit du véhicule et resta interdit devant le spectacle insolite qui s’offrait à ses yeux.

Dans la lumière blafarde des lampadaires il distingua avec netteté trois hommes en treillis armés de fusils de chasse. Le grand rouquin de la soirée et son collègue Bébert étaient là, accompagnés par un troisième larron, qui était un peu plus âgé, un type hirsute à la mine renfrognée.

«  Dis à tes copines de descendre, Blond, ordonna le rouquin, on leur fera pas de mal, je te jure.

— Je vous en prie, supplia Bertrand en tremblotant, laissez nous tranquilles, on ne vous a rien fait.

— Dis leur d’abord de descendre, après on verra ce qu’on peut faire, de notre côté.

— Il faudra juste qu’elles soient un peu gentilles avec nous, ajouta Bébert, qui se montra particulièrement mielleux. Qu’elles nous fassent juste une petite gâterie, quoi, pour nous remercier de la place de camping gratuite. »

A l’intérieur du van les jeunes filles avaient tout entendu.

— Il faut y aller, affirma Yi-Ping avec fermeté, on ne va pas laisser Bertrand seul avec ces abrutis. Elle sortit de son duvet et enfila avec vivacité son jean et ses grosses chaussures de marche.

— J’ai peur, soupira Molly d’une toute petite voix.

— T’inquiète donc pas, ma chérie, et viens avec moi, lui ordonna Yi-Ping.

Elle sortit du bus, suivie par une Molly qui n’était pas rassurée du tout.

Une fois dehors elle se planta devant les trois hommes, les poings sur les hanches, et elle les regarda d’un air déterminé, au point que ses grands yeux verts semblaient lumineux, dans la nuit.

«  On est là ! Qu’est-ce que vous nous voulez, bande de couilles molles. Nous violer, c’est ça ? »

Elle pointa vers eux un index comminatoire dont elle replia l’extrémité à plusieurs reprises : «  Alors, venez-y voir. Approchez, approchez-donc, messieurs les courageux violeurs ! »

Ils ne bougèrent pas. Alors elle s’avança vers le grand rouquin d’un air décidé, puis elle s’arrêta à quelques pas de lui, elle le regarda dans les yeux et lui adressa un sourire, qui était bien trop charmant pour être innocent. Puis, sans dire un mot, elle lui décocha, de son pied lourdement chaussé, un formidable horion dans le tibia. Déséquilibré, l’homme tituba. Il se pencha en avant, mais mal lui en prit car il fut cueilli par un vigoureux coup de poing sous le menton qui le redressa et le sonna. Yi-Ping prit une profonde inspiration et elle se planta avec solidité sur ses jambes dont tous les muscles étaient tendus. Ses yeux lancèrent des éclairs, alors elle dut penser que cela avait assez duré, qu’il était plus que temps d’en finir avec ce connard. Pour parvenir à ses fins, elle lui assena alors dans l’entre jambes un méchant coup de la pointe de son pied, un coup puissant qu’elle voulut bien appuyé, tout en poussant le kiai, l’impressionnant cri d’attaque du kendo, qui résonna dans la nuit comme l’appel d’un oiseau de proie.

Son agresseur poussa un hurlement et se plia en deux. C’est alors qu’une manchette experte assénée avec vigueur et détermination vint lui exploser la pomme d’Adam.

Manu en eut le souffle coupé et il lâcha son fusil, qui tomba à ses pieds comme l’aurait fait une poire trop mûre après avoir lâché la branche nourricière.

Yi-Ping s’en saisit sans hésiter et elle le braqua, infiniment menaçante, vers les deux autres types.

— Bertrand, hurla-t-elle, le klaxon, vite, hurla-t-elle !

Le jeune homme comprit et se rua dans le minibus pour en actionner l’avertisseur sonore.

Le calme légendaire de Crèvecœur le grand ne fut dès lors plus qu’un lointain souvenir.

Les lumières s’allumèrent les unes après les autres aux fenêtres tout autour de la place.

Les trois hommes détalèrent sous la menace du fusil, qui était fermement tenu par la jeune Chinoise, qui les avait mis en joue.

Molly était admirative devant le sang froid, la maîtrise d’elle-même et la farouche détermination dont venait de faire preuve sa nouvelle amie.

— Ce n’est rien, assura Yi-Ping, comme pour minimiser ses mérites, je prends des cours de self défense, en fait je pratique le Wushu, depuis que j’ai eu mes seize ans, depuis que j’ai été agressée dans un bus par un mec bourré qui voulait que je lui taille une pipe.

— On va garder le fusil, ajouta-elle, au cas où ils reviendraient.

Bertrand sourit.

— Ça m’étonnerait qu’ils aient envie d’y revenir. Je ne regrette pas de t’avoir emmenée avec nous. On se sent vraiment en sécurité, avec une fille comme toi !

Le soleil se levait doucement derrière le bâtiment de la mairie. Les oiseaux se réveillaient, alors ils commencèrent à gazouiller en cœur dans les arbres pour saluer de leurs chants innocents l’orée du jour nouveau.

«  Nous allons enfin pouvoir aller au garage », dit Bertrand.

Ils prirent la route de Beauvais à pied et aperçurent bientôt une enseigne Peugeot et deux pompes à essence posées comme des sentinelles au bord de la route.

Le garage était encore fermé quand ils arrivèrent mais bientôt une 405 blanche se gara sur le parking.

Un homme en tenue de travail fraîchement repassée en descendit qui vint à leur rencontre.

— Bonjour, les jeunes. Qu’est-ce qu’y aura pour vot’ service, leur lança-t-il en s’approchant.

Bertrand lui expliqua leur problème. L’homme eut un grand sourire et le regarda.

— Il ne vous aura pas échappé, jeune homme, que c’est un garage Peugeot ici, non ? Alors, des durites Peugeot, oui, j’en aurais bien quelques unes, mais pour vous ça va être plus dur. Il va falloir que j’aille vous chercher ça à Beauvais, où même à Amiens.

— Vous pourrez y aller aujourd’hui ?

— Tout doux mon garçon. C’est qu’il n’y a pas de concessionnaire Volkswagen à Amiens, faut que j’aille chez le grossiste, et lui, comme tous les grossistes, il est fermé le lundi. Faudra que j’y aille demain, mais je vais déjà aller voir quelle durite vous avez pété.

Ils retournèrent ensemble au minibus et le mécanicien examina le véhicule.

— C’est bon, j’ai vu, elle était bien fatiguée, vot’durite, hein, je vous ramène ça demain. Au fait, c’est vous qui avez klaxonné comme des dingues, à quatre plombes du mat ?

— Oui, c’est nous, confirma Bertrand. Parce qu’on a été agressés par trois mecs qui voulaient s’en prendre à mes amies.

— Agressés, c’est pas vrai ! On se croit toujours tranquilles à la campagne, mais à tort, apparemment, parce que c’est ben vrai qu’y a des malades partout, et de plus en plus, même, on dirait ! Dites-moi, ce n’étaient pas par hasard un grand rouquin et un petit brun assez moche avec un nez tordu ?

— C’est eux, affirma Yi-Ping.

— C’est des vrais cons, ces mecs là ! Qu’est-ce qu’ils vous voulaient ?

— Nous violer !affirmèrent en chœur les jeunes filles.

— J’en toucherai deux mots au maire, pour ça vous pouvez me faire confiance.

Le lendemain en fin d’après midi ils reprirent la route du garage. Le patron était déjà là et il les attendait.

— C’est bon, j’ai votre durite, les jeunes. Je vais vous installer ça tout de suite.

La réparation effectuée ils achetèrent un bidon de liquide de refroidissement et reprirent la route en direction de Beauvais.

Le temps était toujours beau, et ils roulèrent une petite heure tranquilles. Le minibus ronronnait avec allégresse, mais cette fois c’est Molly qui ne semblait pas être au mieux de sa forme.

Elle avait des nausées, mal au ventre, et surtout, elle paraissait fiévreuse quand ils arrivèrent en vue de Beauvais.

Yi-Ping, qui l’observait avec attention, avait l’air inquiète, elle lui palpa le côté droit du ventre et la jeune fille poussa un cri.

— Ça te fait mal, Molly, quand j’appuie là ?

— Oh oui, c’est terrible !

— Et tu as des nausées, aussi, c’est bien ça ?

— Oui, arrête- toi, Bertrand, il va falloir que je vomisse.

Le garçon ’arrêta son véhicule et sa compagne descendit pour vomir sur le bas-côté.

– Je ne crois pas que vous dormirez à Paris ce soir, dit Yi-Ping. Je crains fort qu’il y ait un sérieux contretemps dans votre programme.

— Pourquoi, qu’est-ce qu’elle a, tu crois ?

— J’ai l’impression qu’elle nous fait une bonne crise d’appendicite. En fait, il faudrait l’emmener tout de suite à l’hôpital !

— On n’est pas encore arrivés à Paris, regretta Bertrand, dépité.

Ils firent remonter Molly.

La jeune fille, qui était par nature si blonde, était maintenant écarlate, tandis que ses tâches de rousseur devinrent autant d’étoiles qui brillaient au soleil couchant de sa peau.

Bertrand suivit la pancarte « Toutes directions » et ils aperçurent bientôt le panneau qui indiquait : « Centre Hospitalier de Beauvais »

Avenue Léon Blum, ils trouvèrent sans difficultés le petit hôpital. C’était un modeste bâtiment des années 60 sans prétentions, mais qui était entouré d’un petit parc propret.

Bertrand gara le minibus sur le parking et tous trois se dirigèrent vers l’accueil. Molly ne se sentait vraiment pas bien et elle se laissa lourdement tomber sur une banquette sitôt la porte franchie.

Yi-Ping se dirigea d’un air décidé vers le comptoir de l’accueil.

Une jeune antillaise en blouse bleue la regarda s’approcher.

— S’il vous plaît, c’est une urgence, je crois que notre amie fait une crise d’appendicite.

— Je vous appelle un interne. Est-ce qu’elle a sa carte de sécurité sociale ?

Yi-Ping retourna auprès de Molly

— Ils veulent ta carte de sécu, tu en as une ?

— Oui, bien sûr, j’ai la sécu étudiante.

La jeune fille avait les larmes aux yeux tellement elle avait mal au ventre.

— Où est-elle ?

— Dans mon sac, je crois, dans le van.

— Tu y vas, Bertrand, s’il te plaît ?

Quelques minutes plus tard, le garçon revint avec le sac de son amie.

Ils le vidèrent sur le banc mais ne trouvèrent pas la précieuse carte.

Bertrand retourna au minibus alors que l’interne arrivait.

C’était un Antillais, lui aussi, et il dévoila ses dents blanches bien alignées pour sourire à Molly. Il la regarda avec attention.

— Oh la la, qu’est-ce qu’elle nous fait, la petite demoiselle ? Oh, c’est qu’elle n’ a pas l’air au mieux de sa forme, aujourd’hui !

— Je pense que c’est une crise d’appendicite, fit Yi-Ping

— Vous êtes médecin, mademoiselle ?

— Non

— Zêtes voyante alors ! Et l’interne partit d’un bon rire.

Il examina Molly et lui posa quelques questions.

Pendant ce temps Bertrand fouillait partout dans le camping car. Il vida la boite à gants, les vide-poches des portières, retourna les duvets, inspecta le coffre, regarda partout sous les sièges mais ne trouvait toujours pas le précieux document.

Il fulminait.

— Merde, merde !

Pendant ce temps, à l’intérieur, Yi-Ping commençait à s’inquiéter.

— Son ami cherche sa carte de sécu, dit-elle à l’interne, mais je vous en prie, occupez vous d’elle. On va la trouver.

L’interne la regarda au fond des yeux et lui sourit de toutes ses dents.

– Vous êtes Chinoise, mademoiselle ?

— Oui

– Je ne sais pas comment cela se passe dans votre pays, mais apprenez qu’on ne laisse pas mourir les gens comme ça, en France, en 1994, même s’ils n’ont pas leurs papiers… Au fait, vous aviez raison, c’est bien une crise d’appendicite que nous fait votre amie.

— On m’a appris ça aux cours de secourisme.

— Vous avez de saines occupations, je vous en félicite.

La porte vitrée s’ouvrit alors et Bertrand entra en courant tout en agitant un petit carton qu’il tenait serré entre ses doigts.

— Je l’ai, je l’ai. Elle l’avait planquée dans la poche de son sac de couchage.

L’interne appela deux infirmiers qui arrivèrent aussitôt avec un brancard sur roulettes.

— Je vais vous expliquer le programme, leur dit l’interne. Je ne sais pas si vous en aviez un autre, mais maintenant c’est le mien que l’on va suivre.

— On avait l’intention d’aller à Paris

— Alors ça attendra un peu. Je vais tout vous expliquer.

– D’abord on va lui faire une bonne antibiothérapie pour juguler l’infection. Et après, on va lui trouver une jolie chambre, et dès que le chirurgien arrivera, il l’opérera. Parce qu’il ne faut pas rigoler avec ça, parce qu’elle risque de nous faire une péritonite.

— Vous allez la garder combien de temps ? demanda Yi-Ping

— Elle va être opérée par cœlioscopie, alors il faut compter deux ou trois jours, pas plus. Comme ça vous aurez le temps de visiter la ville. Nous avons une très chouette cathédrale à Beauvais, vous ne le saviez peut-être pas, mais elle vaut le coup d’œil.

Yi-Ping remercia le médecin et se dirigea vers une petite cabine téléphonique placée dans le hall, avec l’intention d’appeler Yves. Il allait sans aucun doute s’inquiéter de ne pas la voir rentrer.

Elle composa le numéro et écouta la sonnerie, longtemps, longtemps. Elle pensa que son ami était sorti et, découragée, elle finit par raccrocher.


 

26

A Paris, une équipe d’ouvriers avait dressé une palissade autour de l’observatoire, où devaient se dérouler d’importants travaux. Dans la nuit de lundi à mardi, vers 3 heures, alors que le clair de lune était masqué par d’épais nuages, des malfaiteurs encagoulés avaient profité de l’obscurité pour escalader, sans bruit et avec agilité, les imposantes barrières de protection du chantier. Manifestement bien renseignés, ils s’étaient dirigés sans hésitation, à la lueur de puissantes lampes torches, vers un regard dont ils avaient retiré la plaque et là ils avaient cisaillé, tiré et emporté près de 600 mètres de fils de cuivre enfouis dans les gaines du sous-sol.

Ainsi tout le quartier de Denfert-Rochereau fut condamné à être privé de téléphone pour deux jours, au moins.

Pendant ce temps, à Beauvais, on avait installé Molly dans une chambre et les deux amis avaient regagné leur camping-car.

Ils le laissèrent garé sur le parking et ils s’installèrent pour une nouvelle nuit peu confortable, mais au vu de leur jeunesse cela n’était pas très important pour eux.

— Au moins, ici, on ne risque pas de se faire agresser par des abrutis, se consola Bertrand.

— Je ne pense pas, et de toute façon, j’ai toujours le fusil, dit Yi-Ping en brandissant fièrement l’arme, qu’elle reposa précautionneusement à ses pieds.

Ils s’endormirent sans difficulté après s’être préparé une infusion, mais dans la nuit ils furent brutalement réveillés par des bruits anormaux, des sortes de crépitements forcenés qui étaient frappés sur la carrosserie.

— Ça y est, voilà que ça recommence, soupira la jeune femme. Qu’est-ce qui se passe, cette fois ?

Comme elle disait cela une violente explosion retentit, qui fut bientôt suivie par un éclair de lumière qui traversa le minibus de part en part. Un inquiétant grondement, sourd, roulant, se fit alors entendre.

— Ce n’est rien, la rassura Bertrand, rendors-toi, ma chérie. C’est juste un orage de grêle, mais c’est un super gros, un mahousse !

— Cela fait trop longtemps qu’il fait beau, aussi. Il nous faut en payer la rançon, maintenant.

Rassérénée, Yi-Ping se blottit dans son duvet et elle replongea aussitôt dans le monde paisible et enchanté des songes.


 

27

Le lendemain matin ils décidèrent, puisqu’ils étaient bloqués à Beauvais, de s’occuper le plus agréablement possible, aussi ils se mirent en route pour visiter la ville.

Ils se promenèrent dans les petites rues pittoresques, avant d’arriver, tout en flânant, au pied de l’imposante cathédrale Saint-Pierre.

Ce chef-d’œuvre de l’architecture gothique présentait la particularité de ne pas avoir de nef complète, mais il possédait en revanche le chœur le plus élevé du monde.

Yi-Ping entra et elle leva les yeux pour admirer les impressionnantes croisées d’ogives. De sa vie, elle n’avait jamais rien vu de semblable. La cathédrale du Sacré-Cœur, à Canton, qui lui paraissait si grande lorsqu’elle était petite fille semblait bien modeste à côté de cet impressionnant édifice.

Ils s’arrêtèrent devant la magnifique horloge astronomique, qui était encore un véritable chef d’œuvre de l’art occidental ! pensa-t-elle.

Un panonceau indiquait qu’elle avait été construite au 19 ème siècle, à la demande de l’évêque de Beauvais. Yi-Ping admirait les cadrans et les automates quand, quelques minutes avant dix heures, elle sursauta lorsque, devant ses yeux, un coq chanta, et se mit à battre des ailes !

Quand dix heures sonnèrent, le spectacle fut encore plus extraordinaire. Le Christ, assis dans sa gloire, fit signe aux anges de jouer de la trompette, et bientôt ce fut le jugement de Dieu. La Vertu fut conduite au ciel par un ange, tandis que le Vice était poussé en enfer par un diable hideux. La jeune fille retrouva son âme d’enfant et battit des mains avec enthousiasme tout en ouvrant grand les yeux. C’était un spectacle aussi inattendu que magnifique.

Ils quittèrent la cathédrale et se mirent en quête de sandwiches et d’une bouteille de coca bien fraîche.

Ayant trouvé leur bonheur, ils grimpèrent dans le minibus et prirent la direction du plan d’eau du canada.

L’endroit leur parut idéal pour pique-niquer. Ils garèrent leur véhicule sur le parking et s’installèrent à côté, sur une pelouse qui leur sembla accueillante. Non loin de là, de paisibles pêcheurs se livraient à leur activité favorite. Les enfants pêchaient les ablettes, les gougeons et les gardons, tandis que les adultes s’attaquaient aux carpes grassouillettes, aux Chevesnes et aux Black-bass.

Ils firent le tour du lac à pied pour se dégourdir les jambes et revinrent s’installer sur la pelouse. Ils étalèrent une couverture et déballèrent leurs sandwiches.

Quelques enfants jouaient sur l’aire de jeux, sous la surveillance attentive de leurs parents, qui sont toujours inquiets quand leurs rejetons s’amusent près de l’eau.

Ils aperçurent un homme habillé d’une veste et d’un pantalon kaki qui s’approcha des pêcheurs et sembla bavarder avec eux. Bertrand s’aperçut qu’un pêcheur lui tendait une petite carte.

— C’est sûrement le garde-pêche, dit-il à Yi-Ping. Il doit y avoir pas mal de poisson là-dedans, alors forcément c’est surveillé.

L’homme au visage bouffi s’approcha d’eux à petits pas en traînant la jambe.

Quand la baderne s’arrêta et se pencha vers Bertrand, les bajoues de son visage fatigué s’affaissèrent un peu plus.

Il dit d’une voix rogue au jeune homme

— Vous avez votre permis, siouplaît ?

— Mon permis de quoi, s’étonna Bertrand ?

— De quoi ? Ben, de pêche, pardi ! L’est con, ce mâle !

— Mais, on ne pêche pas, monsieur, on pique-nique !

— Vous êtes dans le secteur réservé à la pêche, ici. La plage, c’est de l’autre côté.

— Mais on peut quand même rester là ?

– Si vous avez votre permis de pêche, oui.

— Mais puisque on vous dit qu’on ne pêche pas.

— Faites pas les malins s’il vous plaît. C’est à vous, le minibus, là ?

— Oui

— Ben alors j’m’en vais voir si y aurait pas des cannes à pêche planquées, là-dedans, des fois que vous les sortiriez dès que j’aurai le dos tourné. Moi, vous savez, je ne suis pas payé bien cher, sûr, mais je suis payé pour contrôler, alors j’contrôle. C’est comme ça, quesse que vous voulez, c’est la vie !

L’homme se dirigea vers le minibus et en fit le tour avec un air suspicieux, comme s’il voulait vérifier s’il n’avait pas été volé et maquillé. Il revint vers eux avec un air renfrogné et il demanda d’une voix querelleuse : « Alors, comme ça, z’ êtes chasseurs ?

— Mais, pas du tout, répondit Yi-Ping, que le bonhomme commençait à agacer au plus haut point.

— Alors, vous pourrez peut-être m’expliquer qu’est-ce que vous foutez avec un fusil de chasse planqué dans vot’engin ?

— Il n’est pas à nous.

— C’est pas des plus clair votre histoire. Parce que la pêche, si vous avez un permis, ça oui, c’est autorisé. Mais la chasse, non. Y a du gibier par ici, d’accord, mais y a aussi des gamins, et….

Yi-Ping commençait à s’énerver et elle ne put pas se contenir plus longtemps : « Mais vous nous embêtez, à la fin. Puisqu’on vous dit qu’on ne pêche pas, qu’on ne chasse pas, et on ne baise pas, non plus, si vous voulez tout savoir. On veut simplement que vous nous fichiez la paix, si toutefois c’est possible. Foutez-moi le camp, s’il vous plaît !

L’homme partit en grognant avec sa jambe traînante et se dirigea vers une 4L blanche qui était garée un peu plus loin. Il démarra et quitta lentement le plan d’eau.

Bertrand la regarda avec admiration et il s’esclaffa :

— Oh, la terreur ! Tu lui as fichu la trouille. Il n’a pas demandé son reste, le vieux con. Oh la la… Ma Yi-Ping ! Tu es vraiment la terreur de l’Ouest.

La jeune Chinoise retourna dans le minibus pour enlever son jean et passer une petite jupe assez courte.

Bertrand la regarda revenir, et il en fut tout émoustillé.

— Mazette, tu es super mignonne, comme ça, sexy, même, je dirais, t’es un bien joli petit lot, en vérité !

— Oui, il fait super beau, et j’ai très envie de prendre un peu le soleil.

Ils s’allongèrent pour profiter de la quiétude enfin retrouvée. Une légère brise faisait frissonner la surface de l’eau cependant que les gamins excités décrochaient leurs gardons pour les glisser avec d’infinies précautions dans un seau.

— C’est qu’on est drôlement bien, ici, se félicita Bertrand, quand il n’y a personne pour nous emmerder.

Au bout d’une heure ils commençaient à s’assoupir quand un bruit de moteur les tira de leur léthargie.

— Tu vois ce que je vois, demanda tout à coup le garçon ?

— Oui, dit Yi-Ping. Oh, le misérable butor !

La 4L du garde approchait en effet en cahotant sur le chemin empierré. Mais elle n’était pas seule, parce qu’elle était suivie de près par une estafette de la gendarmerie.

La voiture s’arrêta et le garde en sortit, il avait l’air furieux. Il se dirigea vers l’estafette et pointa vers les jeunes gens un doigt accusateur.

— C’est eux, s’écria-t-il.

Les quatre gendarmes s’approchèrent et firent le cercle autour des deux amis.

— M’sieurs dames, fit celui qui semblait être le chef.

— Bonjour, répondirent-ils poliment, en essayant de garder leur calme.

— Alors, les jeunes, demanda le gradé goguenard. Vous chassez, ou vous pêchez ?

A moins que vous n’ayez des activités…

Il caressa des yeux les admirables jambes de Yi-Ping.

— Disons….. plus intimistes.

— Rien de tout ça, monsieur, répondit la jeune fille. On se repose, tout simplement.

— Alors, vous pourrez peut-être me dire ce que vous faites avec un fusil de chasse ?

Bertrand pensa qu’il fallait tout leur dire, alors il raconta leurs mésaventures vécues à Crèvecœur le grand.

— Ah, ainsi c’était vous !

— Pourquoi ? Fit Bertrand, étonné, Vous êtes au courant ?

— Oui, le maire de Crèvecœur nous a fait un signalement ce matin, comme il en a l’habitude, quand il a un gros problème. Il parait même que vous en avez estropié un.

– C’était de la légitime défense, ils voulaient nous violer, assura Yi-Ping, qui se tenait sur la défensive, prudente et méfiante.

— Je ne le conteste pas, mademoiselle.

— On les connaît. C’est des vrais barges, ces types, et ce sont même des abrutis de première. L’année dernière ils ont traumatisé une famille d’Anglais qui faisait du camping sauvage.

Yi-Ping, vindicative, demanda alors sur un ton sec

— Alors pourquoi vous ne les foutez pas en taule ?

— Mademoiselle, je ne sais pas comment ça se passe dans votre pays, mais sachez qu’en France, il faut des preuves pour arrêter les gens.

— On peut faire une déposition, comme ça, à défaut de preuve, vous aurez déjà un témoignage.

— Cela ne suffira peut-être pas pour les arrêter, mais on pourra au moins les convoquer, histoire de leur foutre la sainte trouille, et surtout de leur faire passer l’envie de recommencer.

Ils suivirent l’estafette jusqu’à la caserne où ils furent reçus par le capitaine.

On prit leurs noms, leurs adresses, et leur déposition détaillée. Ils en profitèrent pour déposer une plainte dans les règles.

— Est-ce que vous connaissez les noms de ces hommes, demanda le capitaine ?

— Non, répondit Bertrand, on sait juste que le grand s’appelait Manu, et le petit brun, Bébert.

– Manuel Gomez et Albert Dumontel. C’est bien ce que nous a dit le maire. Nous allons les convoquer et les cuisiner aux petits oignons, ces oiseaux de malheur, ça je vous le garantis !

— Au fait, vous voudrez bien nous laisser le fusil.

— Oui, cela ne nous pose pas de problèmes, acquiesça Yi-Ping. Nous n’en avons plus besoin maintenant que nous avons retrouvé la civilisation.

Ils saluèrent les gendarmes et retournèrent à l’hôpital.

Dans le hall ils croisèrent l’interne de la veille, qui les salua d’un grand sourire.

— Comment ça s’est passé, lui demanda Yi-Ping.

— A merveille, leur dit-il. Vous pourrez la récupérer demain soir. Elle avait une appendicite vraiment superbe, 7 cm de long et d’un beau rouge vif. On va la mettre dans le formol pour la montrer à nos étudiants.

— C’est génial si elle va mieux, soupira Bertrand. On va enfin pouvoir aller à Paris. Merci, merci beaucoup, monsieur.

Ils montèrent dans la chambre de Molly.

La jeune fille était un peu pâlichonne, mais elle semblait en bonne forme.

Ils lui racontèrent leurs aventures de la journée.

Molly rit de bon cœur en écoutant l’histoire du garde-pêche.

— Je n’ai même pas mal au ventre, remarqua-t-elle, heureuse de faire cette constatation. Ça tiraille juste un peu, et c’est tout !

Le lendemain, puisqu’il fallait bien s’occuper, ils décidèrent d’aller visiter Senlis.  « J’ai une copine de la fac qui habite là-bas. Elle nous dit toujours que c’est une petite ville très chouette », argumenta Yi-Ping.

«  Si tu veux. C’est vrai que nous avons le temps. »

Au cours des 19ème et 20ème siècles, la charmante ville de Senlis s’était fait une spécialité bien à elle en procédant au recyclage de ses anciens édifices religieux.

L’église Saint-Pierre avait ainsi été transformée en marché couvert, cependant que la collégiale Saint-Frambourg avait été reconvertie en atelier de réparation automobile. L’église Saint-Aignan fut, quant à elle, utilisée comme cinéma et le couvent des Carmes aménagé en caserne, les militaires dormant maintenant dans les chambres des nonnes. Ces aménagements donnaient en effet un caractère tout particulier à la petite ville, dont la vie quotidienne était imprégnée par l’Histoire de France.

Notre-Dame de Senlis, bâtie sur l’enceinte Gallo-romaine, figurait ainsi parmi les plus belles cathédrales de France, même si ce n’était pas la plus connue.

.Yi-Ping était aux anges. Elle leva les yeux vers la haute flèche de l’édifice, que ses soixante dix-huit mètres rendait visible de loin, depuis la plaine environnante. Ils déambulèrent encore et purent admirer les arènes, les restes du château ainsi que la collégiale, qui avait été transformée depuis peu en auditorium.

— Je ne regrette pas le voyage, se félicita la jeune Chinoise. C’est vraiment une ville magnifique.

Tu vois, chez nous, on ne conserve pas toujours aussi bien les vestiges du passé. C’est bien dommage d’ailleurs. A Pékin, en ce moment, ils rasent toutes les vieilles maisons si pittoresques du centre ville pour construire à la place des immeubles modernes d’une banalité à pleurer. Et ils en chassent tous les habitants, même ceux qui sont nés là, dit-elle avec une pointe de tristesse dans la voix. Ils n’ont même pas pensé qu’ils auraient pu en faire des ateliers d’artistes, ou même des espaces culturels. Non, c’est toujours cette bonne vieille manie de faire table rase du passé, comme si nous avions honte d’avoir été ce que nous avons été, alors que les Français, eux, sont si fiers de leur histoire !

Ils reprirent la route de Beauvais à travers la forêt luxuriante. La nuit tombait.

A un moment, dans un virage, Yi-Ping se demanda si elle n’était pas en train d’halluciner. La lueur des phares projetait des ombres dans le bois, sans parvenir toutefois à en éclairer les tréfonds ténébreux, quand un mouvement furtif attira son attention. Des formes mystérieuses se mouvaient entre les arbres, fluides comme un vol d’oiseaux, fragmentées et pâles dans la lueur des phares qui les frappaient.

Elle regarda mieux, tandis que les formes sortaient du couvert végétal. C’était une harde. Un superbe cerf aux bois majestueux, accompagné de deux biches et d’un faon, qui se promenaient, paisibles, au clair de lune.

— C’est la première fois que je vois ça, dit-elle.

— Moi aussi. Alors il nous faudrait bien sûr  faire un vœu.

Son vœu lui vint tout naturellement. Que Yves accepte enfin de lui faire un bébé, qui serait, elle n’en doutait pas un instant, aussi mignon et adorable que ce petit faon.

Ils arrivèrent à Beauvais et retournèrent se garer sur le parking de l’hôpital.

Molly se sentait beaucoup mieux. Elle avait pris un solide petit-déjeuner et semblait être en pleine possession de tous ses moyens.

— Le médecin a dit que je pourrai sortir demain.

— C’est super ! S’exclama Yi-Ping, tu vas pouvoir réaliser ton rêve et voir enfin Paris. Je vais vous dire ce qu’il faut visiter en priorité.

Le lendemain matin, ils embarquèrent, avec une Molly follement heureuse d’avoir recouvré sa forme, dans le minibus, et ils prirent gaiement, en chantonnant, la route de Paris, où ils arrivèrent cette fois sans encombre.

Ils échangèrent leurs adresses et leurs numéros de téléphone avant que Bertrand dépose Yi-Ping porte Dauphine, et avant de prendre la direction du camping.

La jeune fille s’engouffra dans le métro et elle arriva chez elle en fin d’après midi.

Yves fut submergé par la joie en entendant la clé tourner dans la serrure, puis en la voyant passer la porte, son petit sac négligemment jeté sur le dos. Il l’embrassa avec chaleur et fougue tout en la serrant très fort dans ses bras.

«  Mais où étais-tu passée, lui demanda-t-il ? Je me faisais un sang d’encre, et ton amie Daphné aussi.

— Je vais tout te raconter, mais j’ai essayé de t’appeler plusieurs fois, tu sais, et ça ne répondait jamais.

— Oh je sais. Je ne m’en suis pas rendu compte de suite, mais on a eu une grosse coupure de téléphone. Figure-toi que des connards qui ont piqué les câbles, il parait que ça vaut une fortune, de nos jours.

— Le cuivre qui vaut de l’or, ça c’est un comble ! Je vais de suite téléphoner à ma mère pour lui conseiller de mettre ses vieilles casseroles au coffre ! »

Dans la soirée, à Saint-André de Cubzac, le téléphone avait sonné à nouveau.

«  Bonsoir, je suis Paul De Kerjean, j’ai appelé cet après-midi et…

— C’est vous qui avez appelé au château ?

— Oui, parce que j’ai cru comprendre que vous aviez des ennuis.

— Des gros ennuis, oui, nous avons été agressés par des tueurs, des malades mentaux. Merci. Mille fois merci Vous avez rudement bien fait. Vous nous avez sauvé la vie, en fait. Molly m’a dit que vous cherchiez Yi-Ping.

— Oui. Vous l’avez vue ?

— Pas depuis l’an dernier, non, quand elle nous avait débarrassés une première fois de ces salopards que mon père vient finalement de flinguer aujourd’hui, et c’est grâce à vous. »

28

C’était un soir de décembre comme tous les autres, dans la capitale. Un soir de frimas, sombre, triste, froid et brumeux, comme l’est souvent ce mois à Paris. Daphné, qui était de plus en plus inquiète, s’était rendue chez Yves afin de savoir s’il avait enfin eu des nouvelles de son amie.

– Toujours aucune, lui confirma celui-ci. Je suis mort d’inquiétude et j’ai bien envie d’aller trouver les flics, maintenant. Ce n’est pas normal du tout, ça, elle se trouve peut-être en grave danger !

– Ce n’est absolument pas normal, je suis bien d’accord avec toi. Est-ce que tu verrais un inconvénient, Yves, à ce je jette un petit coup ‘œil dans ses affaires. J’y trouverai peut-être, je ne sais pas, une piste, un indice, enfin, quelque chose, quoi, qui nous indiquerait un axe de recherches à privilégier, parce que cette histoire devient de plus en plus incompréhensible !

— Tu n’as qu’à regarder. Tout est là, dans notre chambre. Je n’ai touché à rien depuis qu’elle est partie pour Doha.

Daphné fit le tour de la pièce, qui était propre, mais dans laquelle régnait un joyeux désordre. Des livres de littérature classique française voisinaient avec des ouvrages traitant d’informatique et d’écologie. Ceux consacrés à Internet et à Camus y tenaient une place prépondérante.

Sur une étagère, un peu en hauteur, elle aperçut un joli petit plumier chinois sur le couvercle duquel étaient incrustées de fines plaques de porcelaine colorée finement découpées.

C’était vraiment un bel objet, élégant, délicat, raffiné, comme seuls les Chinois savent en faire. Curieuse, elle l’ouvrit, et elle resta stupéfaite, quasi en arrêt, en identifiant ce qu’il contenait.

Ses yeux clignèrent plusieurs fois afin de bien fixer dans son esprit tous les détails de l’objet, qui, après examen, s’avéra être un test de grossesse.

Sur le coup, Daphné se résonna.

Il n’y a rien de plus normal, pour une femme qui désire être enceinte que d’avoir un tel objet chez soi, se dit-elle.

Mais en y regardant de plus près, elle remarqua que le test présentait une particularité, il avait été utilisé, et le résultat apparaissait nettement, il était positif !

Connaissant les opinions d’Yves concernant les bébés, Daphné ne lui dit rien et elle rangea discrètement l’objet au fond de la poche de son manteau.

Elle informa immédiatement Paul de sa stupéfiante découverte.

— Je ne comprends vraiment pas, lui dit-elle. Yi-Ping m’a si souvent dit que Yves utilisait quasi systématiquement des préservatifs quand il pensait qu’elle n’avait pas pris sa pilule, et qu’elle en avait marre, parce qu’elle, elle désirait très fort avoir un bébé.

— Yves, peut-être, mais pas moi, elle ne m’a l’a même jamais demandé. J’étais d’ailleurs persuadé qu’elle prenait la pilule.

— Elle la prend, mais d’après ce que j’ai compris, il lui arrive souvent de l’oublier.

— Si elle est enceinte, et d’après ce que tu me dis, elle l’est, ajouta le jeune homme en adoptant un air pensif, il y a de très fortes chances, pour ne pas dire toutes les chances, pour que ce soit de moi. Maintenant, il faut se bouger, et enfin la retrouver, et vite !

Très inquiet, démoralisé, et même profondément désespéré après avoir constaté le caractère infructueux de ses recherches précédentes, Paul se prit la tête dans mains et il décida qu’il était grand temps de passer à la vitesse supérieure, maintenant qu’ils tenaient l’ombre d’une piste, et d’évoquer cette histoire avec une vieille connaissance, quelqu’un de plus compétent que lui, et surtout qui disposait de bien plus de moyens.

Il avait rencontré le commissaire Xavier de Chaisemartin, de la Brigade Criminelle, à l’occasion du décès tragique de son associée Brigitte Beghim6. C’est lui qui avait été chargé de l’enquête, à l’époque, au printemps 1991.

Le commissaire, un homme affable et compétent, le reçut dans son bureau du 36, quai des orfèvres. Il avait bien minci depuis la dernière fois que Paul l’avait vu. Depuis que son épouse lui avait fait remarquer en ce moquant qu’il ne pourrait bientôt plus voir son zizi, il avait entrepris un régime drastique. Le poisson et les haricots verts, les maigres sushis, avaient remplacé la délicieuse blanquette préparée avec amour par madame, et surtout il avait repris l’entraînement. Tous les matins il allait courir une heure au bois de Vincennes. Il avait retrouvé ainsi des formes plus compatibles avec son métier de représentant de l’ordre et un teint plus frais. La première question qu’il se posa fut de se demander si l’état le payait pour s’occuper des problèmes de Paul De Kerjean et de son entourage, pour lui accorder une façon d’exclusivité, en quelque sorte. C’était quand même la deuxième fois qu’il avait affaire à lui, ce qui était rare dans le cas d’un honnête citoyen.

Il demanda à son interlocuteur s’il avait une photo de la jeune femme. Paul lui en tendit une, qu’il avait prise pendant ses vacances, qui était soigneusement rangée dans son portefeuille. Celle où elle irradiait d’un sourire éclatant. C’est la plus belle que j’ai, lui avait-il certifié.

– — C’est un joli brin de fille, c’est sûr, commenta le commissaire tout en remplissant l’imprimé Cerfa 12815*02 pour lancer la recherche dans l’intérêt des familles, la fameuse RIF qu’on lui avait refusée quelques mois plus tôt au commissariat.

Un petit sourire de complicité naquit sur le visage du fonctionnaire.

— Oui, parce que si j’ai bien compris tout ce que vous venez de me raconter, l’enfant serait de vous, donc vous faites bien partie de la famille, maintenant, personne ne pourra le contester ! Cette recherche va s’ajouter à la procédure que vous avez déjà engagée. Et cette procédure va me permettre de mobiliser toutes les forces de police et de gendarmerie du pays, y compris la police aux frontières.

Ne vous inquiétez pas, nous allons la retrouver. Nous allons remuer ciel et terre, mais nous allons la retrouver, ou tout au moins nous saurons ce qui lui est arrivé. Et savoir, c’est déjà une vraie victoire, parce que le pire, dans ce cas, c’est toujours l’incertitude. Mais étant donné qu’elle est Chinoise, je ne saurais trop vous conseiller de vous adresser aussi à l’ambassade de Chine. Ne serait-ce que pour vérifier qu’elle n’est pas retournée là bas.

— J’y ai pensé, bien sûr, mais je dois vous dire que Yi-Ping est une sorte de dissidente, assez critique envers les autorités de son pays, même si c’est une vraie patriote, alors j’hésite à braquer les projecteurs de l’ambassade sur elle. Mais j’ai quand même vérifié auprès de son père et de ses connaissances là-bas. Elle n’est pas en Chine, aujourd’hui j’en ai la certitude absolue…

— Il est certain que ce serait délicat d’alerter l’ambassade, mais je crains que vous ne puissiez pas échapper à cette démarche. A moins que….

Il se plongea dans une intense réflexion.

— Attendez, j’ai une idée. Voilà comment nous allons procéder. Je vais faire moi-même une demande, en leur disant que nous recherchons cette jeune fille, sans trop m’étendre sur les raisons qui nous y amènent.

— J’en verrais bien une, lui souffla Paul.

— Ah oui, laquelle ?

Elle m’a dit qu’elle a été témoin de l’assassinat de Jo le Belge. ! Elle a même été reçue par un de vos collègues, ici même, qui a enregistré sa déposition.

— Oh merde, s’exclama-t-il !

— Cela vous pose-t-il un problème ?

— Oui, non. Mais c’est…c’est que la bande de la Rose des Vents, parce que c’est bien d’elle qu’il s’agit dans cette affaire, ce n’est pas exactement ce que j’appellerais des gentlemen. Ce sont des gangsters, des durs parmi les durs. J’espère seulement qu’ils ne sont pas impliqués dans sa disparition. Si elle a été témoin d’un acte aussi grave, c’est une hypothèse que nous ne pouvons pas écarter d’une chiquenaude, certainement pas balayer d’un simple revers de manche, vous comprenez ?

Le ciel, dans la tête de Paul, se couvrit soudain de gros nuages noirs, lourds, inquiétants, menaçants. Il n’avait pas pensé à ça !

— Il me semble avoir entendu à la radio que le principal suspect, Rachid Boualem, avait été lui-même assassiné, à Dreux.

— C’est exact, mais il n’était certainement pas seul dans le coup, si toutefois c’était bien lui l’auteur des tirs, ce qui n’est pas prouvé, à l’heure actuelle.


 

29

Le projet Internet chez l’éditeur Albin Julien était bien avancé mais le travail était vraiment très prenant pour la jeune webmestre. Yi-Ping se sentait fatiguée, fourbue, vidée. Aussi avait-elle éprouvé le besoin de se changer un peu les idées.

Elle avait décidé de s’offrir une journée rien que pour elle, une vraie journée de liberté afin de faire les magasins. Elle avait l’intention d’aller aux galeries Lafayette et à la Fnac. Et aussi de flâner, de se promener sans réel but sur les Champs-Élysées pour y faire du lèche-vitrines.

Sa copine Amélie venait quant à elle de prendre son service au club Artois Courses, un bar brasserie PMU situé près de ces mêmes Champs-Élysées où elle travaillait comme serveuse à mi-temps. Elle connaissait bien le client qui venait de s’installer dans la salle du fond. Il avait des habitudes solidement établies.

L’homme était de forte stature et portait des lunettes rectangulaires à monture d’écaille.

— Bonjour Amélie. Voulez-vous m’apporter un café et un quart Vittel, s’il vous plaît.

La jeune fille esquissa un aimable sourire.

— Comme d’habitude, alors, monsieur Joseph.

— Oh oui, je suis un vieux cheval, Amélie, et même un cheval de retour, pourrais-je dire, et ce n’est pas maintenant que l’on va me changer, je le crains fort.

Tandis que sur l’écran de télévision Danse guerrière était à la lutte avec Livaniana, le client étudiait les pronostics de Paris Turf pour le prix d’Alençon, qui devait se courir dans l’après-midi.

Amélie servit son client, puis elle revint prendre sa place derrière le comptoir. Il y avait du monde dans la salle enfumée, mais sans excès.

Elle écarquilla les yeux, étonnée et ravie de voir son amie Yi-Ping franchir la porte de l’établissement, son sac en macramé en bandoulière.

— Bonjour ma grande. Tu vas bien ? Ça fait un moment que je ne t’ai pas vue.

— Je me baladais sur les Champs et j’ai eu très envie de faire pipi, lui dit-elle. Alors je me suis dit que ce serait super sympa de venir jusqu’ici pour te faire un gros bisou. Tu me fais un petit café, s’il te plaît ?

La jeune Chinoise alla aux toilettes et revint s’installer au comptoir.

Les deux amies commencèrent à bavarder.

— Ça m’a l’air bien calme, aujourd’hui, dit Yi-Ping.

— Ça l’est, et ça tombe bien parce que hier soir, je me suis couchée tard.

—Parce que tu es encore sortie, incorrigible fêtarde ?

— Oui, et j’ai fait un truc vraiment génial, figure- toi. Je suis allée, avec une amie de la fac, au concert de Pink Floyd, au château de Chantilly. Tu aurais vu ça, c’était superbe, et même fantastique ! La musique planante, le feu d’artifice, le château illuminé ! Ils ont joué Wish you were here, Animals et The Wall. J’ai vraiment passé une super soirée, tu sais !

Et elle commença à chantonner, d’une voix plutôt agréable :

Daddy’s flown across the ocean
Leaving just a memory
Snapshot in the family album
Daddy what else did you leave for me ?
Daddy, what’d’ja leave behind for me ?! ?
All in all it was just a brick in the wall.
All in all it was all just bricks in the wall.

« You! Yes, you! Stand still laddy! »

Les deux jeunes filles continuèrent à bavarder tranquillement, installées de part et d’autre du long comptoir en palissandre quand, vers quinze heures, deux hommes à moto longèrent lentement la façade de l’établissement, devant lequel ils s’arrêtèrent.

Le passager descendit alors tranquillement de l’engin, puis il entra dans le club et marqua l’arrêt au comptoir, un peu comme s’il voulait commander à boire.
Amélie dira plus tard à un journaliste « Je l’ai repéré. J’attendais qu’il enlève son casque. C’est ça, l’effet du casque, ça distrait. On se demande toujours quand est-ce que le gars va se décider à l’enlever »
Mais au lieu de commander, l’homme, toujours casqué, se dirigea d’un pas tranquille vers la salle du fond. Les jeunes filles le suivirent du regard et elles le virent alors sortir un gros revolver de sa veste. Tout en marchant vers lui, il tira froidement, sans prononcer le moindre mot, sur le client qui était toujours assis devant son journal et buvait tranquillement son café. Un fracas assourdissant retentit dans le bar, cependant que l’odeur caractéristique de la poudre s’y répandait. Il avait tiré à sept reprises.

Stupéfaites, Amélie et Yi-Ping regardèrent l’homme regagner la sortie, cette fois à grandes enjambées, tout en écartant de son passage les turfistes médusés et hagards.

Son complice l’attendait sur le trottoir. Il pointa son revolver sur les gens qui sortaient du bar en se bousculant. Il hurla.

— Dégagez, putain, dégagez !

Et, sûrement pour se faire mieux comprendre, il tira un coup de feu en l’air.

Le tireur grimpa à l’arrière de la moto. C’était un trail japonais de grosse cylindrée, dira plus tard un témoin. La plaque d’immatriculation avait été recouverte d’un adhésif. Les tueurs, en véritables professionnels, n’avaient à aucun moment enlevé leur casque intégral.

Dès que la moto se fut éloignée, Amélie, choquée et prise de tremblements, réussit à s’emparer du téléphone.

— Qu’est-ce que tu fais, lui demanda Yi-Ping ?

— J’appelle les pompiers et la police, qui sait, il est peut-être encore vivant.

Elles s’approchèrent de la victime pour voir si elles pouvaient faire quelque chose pour elle.

Moins d’une demi-heure plus tard, la Clio noire de la police se gara devant le bar, et elle fut suivie de près par l’ambulance des pompiers. Il était trop tard pour la malheureuse victime, qui était morte sur le coup.

L’inspecteur demanda à tout le monde de rester à sa place, mais beaucoup de clients, telle une nuée de moineaux affolés par le bang d’un coup de fusil, s’étaient envolés avant l’arrivée des forces de l’ordre. Il ne restait plus qu’à interroger ceux qui étaient restés, trop sidérés pour bouger, et parmi ceux-ci se trouvaient Yi-Ping et Amélie.

L’inspecteur, un homme d’âge mur au visage carré s’approcha d’elles.

«  Mesdemoiselles, avez-vous assisté au meurtre ?

— Oui, on a tout vu, répondit Yi-Ping.

— Parfait, c’est parfait, prononça-t-il d’un air satisfait. Je vais noter vos noms et adresses. Vous serez sans doute appelées à témoigner. »

Le cœur de Yi-Ping fit un bond dans sa poitrine, parce qu’elle venait de comprendre, à cet instant même, pourquoi les clients avaient déguerpi aussi vite. La crainte d’être embringués dans une sale histoire, en témoignant dans une affaire qui mettait en jeu des gens manifestement dangereux, ne poussait pas vraiment à s’attarder en ce lieu.

Et là, vu la détermination des tueurs, tout laissait penser qu’on avait à faire à des individus particulièrement audacieux qui n’hésiteraient pas à éliminer des témoins trop bavards.

Le policier s’adressa à Amélie.

«  Mademoiselle, connaissiez vous la personne qui a été abattue ?

— Oui, bien sûr, c’est un habitué, quelqu’un de toujours très correct, on le connaît sous le nom de monsieur Joseph. C’est un homme qui ne boit jamais d’alcool, il ne prend que du café et de l’eau minérale. Mais si vous voulez en savoir plus il faudrait demander à mon patron, je pense qu’il le connaît mieux que moi. Il m’a dit une fois que c’était quelqu’un d’important, un client à bichonner, mais rien de plus. C’est peut-être un homme politique, ou un gros commerçant, je ne sais pas, moi.

— Je vous remercie. Et l’assassin, l’aviez-vous déjà vu ?

— Vous savez, c’est très difficile à dire, vu qu’il n’a pas enlevé son casque. Mais j’ai quand même remarqué quelque chose.

— Dites-moi tout, surtout, mademoiselle.

— Quand il est sorti, il tenait son pistolet droit devant lui, mais de la main gauche !

— C’est exact, ajouta Yi-Ping, je l’ai remarqué moi aussi.

— Un gaucher, donc. Cela pourrait avoir son importance, en effet, je vais noter tout ça.

Le corps de l’infortuné monsieur Joseph fut embarqué dans l’ambulance et conduit à l’institut médico-légal, puisque le passage par l’hôpital ne s’imposait pas.

— Tu crois qu’on a bien fait de leur dire ça, demanda Yi-Ping ?

— Quoi, qu’il est gaucher ?

— Oui, ce détail pourrait permettre de l’identifier. Et cela pourrait par la même occasion nous mettre en danger. Imagine qu’il y ait un procès et qu’on nous demande de témoigner. Cette particularité pourrait se révéler capitale.

Le patron du club Artois Courses libéra son personnel et ferma l’établissement. Le lourd rideau de fer fut pudiquement tiré sur ce nouveau drame de la violence urbaine. Violence dont l’inlassable répétition commençait à se faire inquiétante, pour ne pas dire pesante, pour les parisiens.

Yi-Ping proposa à Amélie, encore traumatisée, de venir chez elle, où elle pourrait même passer la nuit si elle le désirait. Elles gagnèrent la station de métro de l’étoile.

Elles marchaient côte à côte dans le long couloir.

— Je crois que je deviens parano, lui avoua soudain Amélie. Elle avait en effet l’air inquiet. J’ai l’impression qu’on est suivies, maintenant. Regarde, ces deux types, là, derrière nous !

Yi-Ping se retourna et vit en effet deux garçons barbus qui marchaient à grands pas derrière elles. L’un d’eux portait un sac à dos sur lequel la jeune fille aperçut un petit drapeau américain.

— Non, je crois que ce ne sont que des touristes.

Elles arrivèrent assez vite place Denfert-Rochereau, où Yves fut agréablement surpris de les voir franchir la porte toutes les deux : « Salut, Mélou, quelle bonne surprise, ça me fait vraiment plaisir de te voir !

Il claqua une grosse bise sur la bouche aux deux jeunes filles mais il s’attarda plus longtemps et plus voluptueusement sur celle de Yi-Ping, sur laquelle il promena longtemps avec désinvolture la pointe de sa langue.

Encore sous le choc, elles racontèrent leurs incroyables aventures de la journée au garçon.

«  J’ai bien entendu un flash sur France infos, mais je n’avais pas fait le rapprochement avec ton bar, dit Yves. Vous savez qui a été flingué, au fait ?

— Oui, c’est monsieur Joseph, s’exclama Amélie.

— Tu sais qui c’est, ton monsieur Joseph ?

— Non.

— Eh bien il se trouve que c’est ni plus ni moins que le célèbre Jo le Belge.»

La jeune femme ignorait que cet habitué aux mœurs affables n’était autre que Joseph Vanderbergheim, dit Jo le Belge, un gros truand Marseillais installé de fraîche date dans la capitale.

Jo devait sa fortune à ses nombreuses gagneuses. Des prostituées, bien sûr, mais aussi des machines à sous. « Les meilleures qui soient, et de loin… disait-il souvent en riant. Elles travaillent 24 heures sur 24, elles ne sont jamais indisposées, et elles ne tombent jamais malades ! »

Il apparaissait quasi certain que Jo disposait aussi d’un réseau très bien organisé de distribution de cocaïne dans toute l’Europe de l’ouest.

— Ça alors, soupira Amélie, il avait pourtant l’air si sympathique.

— Les truands ne passent pas leur temps à faire peur aux gens, tu sais, souligna Yves. » Ils sont comme tout le monde. Ils ont des femmes, et aussi des enfants qui vont à l’école, bien sûr.

Je pense même qu’il y a des grand-pères adorables parmi eux!

De toute évidence le tien jouait même au tiercé. A la radio ils ont dit qu’il avait un ticket gagnant dans sa poche. »

Yi-Ping ne put se retenir d’éclater de rire.

— Ce devait être son jour de chance, dit-elle avec malice.

— Installez-vous à la cool, tranquillettes, les filles, je m’occupe de vous. Je vais préparer à bouffer.

Yves adorait ça, faire la cuisine. C’était un vrai petit homme d’intérieur. Rien que pour cette raison, il aurait fait un mari fort acceptable.

Le jeune homme disparut dans la cuisine afin de préparer sa spécialité, un gratin de pâtes aux saucisses, qu’il se proposait de servir accompagné par une bonne bouteille, un « Vieux papes », le vin rouge festif des étudiants fauchés, qu’il allait déboucher en l’honneur de leur invitée surprise.

Ils s’installèrent pour dîner devant la télé où le présentateur relata l’assassinat de l’après midi.

Au vu des nombreuses activités illicites, connues et supposées, du Belge, plusieurs pistes de recherche s’ouvraient aux enquêteurs. La prostitution, les stupéfiants, bien sûr, mais aussi les machines à sous, cette activité à la limite de la légalité qui était devenue la grande spécialité du truand, sa nouvelle marque de fabrique.

Le repas terminé ils s’affalèrent sur le canapé cacochyme pour regarder le film avec De Funès et Bourvil afin de se décontracter avant de se mettre au lit. Ils rirent beaucoup et cela détendit un peu les deux amies.

—Tu dors avec nous, Mélou, demanda le garçon en lui donnant une petite tape amicale sur la fesse.

— Si tu veux.

Les trois amis se déshabillèrent et posèrent leurs vêtements sur une chaise dans la chambre.

Yi-Ping s’installa du côté gauche du lit, tandis qu’Amélie s’allongeait sur le dos à côté d’elle. Ses seins lourds roulèrent sur sa poitrine. Yves se coucha du côté droit.

— Vous savez que je réalise le rêve de beaucoup de mecs, dit-il. Dormir avec deux jolies filles.

Yi-Ping éclata de rire.

— Le rêve des mecs, ça ne serait pas plutôt de « coucher » avec deux filles, de les baiser l’une après l’autre, quoi ? Demanda-t-elle, sur un air faussement naïf. Parce que si c’est à ça que tu penses, là mon vieux, je te le dis tout de suite, c’est raté, parce que moi je ne couche avec personne, ce soir, et ce n’est pas la peine d’insister, vous deux, parce que j’ai bien trop sommeil. Ces histoires m’ont épuisée, et j’ai aussi beaucoup marché, aujourd’hui.

Mais Yves, lui, n’était pas le moins du monde fatigué et sa main avait entrepris de se balader avec nonchalance sur la généreuse poitrine d’Amélie. Sa cuisse frôlait celle de la jeune fille. De minuscules et invisibles arcs électriques circulèrent entre leurs jeunes épidermes.

— Sois sage, lui recommanda Amélie, je crois que Yi-Ping s’est endormie.

Néanmoins, la main du garçon avait continué sa promenade, et elle s’était même égarée sur le ventre de son amie, puis elle était descendue, tout doucement, avec une intention coquine manifeste, jusqu’à atteindre sa toison, pour enfin découvrir avec émotion la moiteur de son sexe.

— Tu as envie, ma chérie ? lui demanda-t-il doucement.

— Oh oui, chuchota-t-elle. Je ne suis pas de bois, tu sais. Et tu commences à m’exciter, avec tes mains, là, qui se promènent partout. Elle fit remonter son pied le long de la jambe du garçon.

— Et toi, oh mon Dieu, mais, tu es poilu comme un singe. Je n’avais encore jamais remarqué ça, avant !

— Chut, ma puce. Tu veux bien venir sur moi, lui demanda Yves à voix basse ?

Ils firent l’amour en silence, les yeux dans les yeux. Le plaisir, en montant, arracha un petit cri à la jeune fille, ce qui réveilla Yi-Ping : «  Mais qu’est-ce que vous faites, vous deux ? Je veux dormir, moi », se plaignit-elle, oh putain, mais, vous baisez, j’y crois pas ! »

Aux environs de deux heures du matin, les trois amis avaient sombré dans un profond et innocent sommeil.

Ils ne se réveillèrent que lorsque les rayons du soleil matinal avaient pénétré dans la chambre dont ils n’avaient pas tiré les volets.

Les filles burent un thé de Chine et Yves prépara son habituel Nescafé, qu’il avait soigneusement fouetté afin de le rendre plus mousseux. Amélie embrassa ses amis et elle s’habilla pour rentrer chez elle.

Yi-Ping demanda alors à Yves

— Tu l’as baisée, la grande, cette nuit ?

— Oui, un peu.

Cette réponse fit beaucoup rire la jeune fille.

— Un peu ! Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Comment est-ce qu’on ne peut baiser qu’un peu ?

Elle lui martela les épaules de ses poings, feignant la grosse colère.

— Ça veut dire qu’on ne voulait pas te réveiller, alors, comme on en avait envie tous les deux, on l’a fait quand même, mais le plus calmement possible. Je me suis juste laissé faire, quoi, un peu comme l’aurait fait un pacha.

— Je ne t’ai pas entendu te lever, tu n’as pas mis de capote ?

— Non

— Pourquoi ? Tu en mets toujours une, avec moi.

— C’est pas la peine. Elle prend sa pilule tous les jours, elle !

— J’espère qu’elle n’a pas le sida.

— Elle ne l’a pas. C’est une fille sérieuse, tu sais.

— Oui, je sais, l’Italien et l’Arménien.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

—. Je dis qu’elle baise avec parcimonie et à bon escient, l’Italien et l’Arménien, quoi !

Cette vieille blague la faisait toujours rire.

— Où est-ce que tu as appris ça ?

— A la fac, bien sûr.

— Bravo. Moi qui croyais que tu travaillais sur Voltaire, en ce moment.

— C’est juste. Mais ce n’est quand même pas une raison pour être Candide.

—Tu es en forme, toi, aujourd’hui.

— Oui, tu vois, c’est drôle ça. C’est toi qui baises et c’est moi qui suis en forme, c’est chouette, la vie, non ?

— Tu as de la chance, mon petit salaud. C’est une belle nana, tu as dû te régaler un max !

— Oh oui, bien sûr que je me suis régalé ! Mais tu sais bien que c’est toi que j’aime, mon petit coquelicot. Il la regarda au fond de ses beaux yeux verts, qui étaient profonds comme des résurgences, et à propos d’amour, je voulais te demander…

— Oui ?

— Est-ce que ça te ferait plaisir de m’épouser ?

Yi-Ping le regarda avec un beau sourire interrogateur.

— C’est le fait de sauter Amélie qui te met ces drôles d’idées en tête ? Tu veux te faire pardonner, peut-être ?

— Non mais…

Cela fait bien longtemps que nous vivons ensemble,

Aussi l’idée aurait bien pu t’effleurer, il me semble.

— Voilà que tu parles en vers, maintenant, amour.

— C’est chez moi une seconde nature, depuis toujours.

Je crois bien que je fais une alexandrinite.

— Et si tu continues, moi, je vais prendre la fuite !

Ils rirent de très bon cœur.

— C’est assez romantique, comme demande, je dois en convenir, mais je vais te répondre avec franchise, comme d’habitude, quoi ! C’est vrai que j’aimerais assez, oui, mais seulement si tu me faisais le bébé qui va avec.

— Ma puce, on en a déjà parlé, et tu connais mon point de vue sur ce sujet.

— Oui, mais Amélie, tu l’as bien sautée sans capote, elle. Si elle a oublié de prendre sa pilule, elle risque de tomber enceinte et de faire de toi un papa involontaire.

— Ce n’est pas bien grave, tu sais, parce que dans ce cas elle pourrait toujours avorter !

— Tu ne veux vraiment pas d’enfant, toi. C’est vraiment terrible, ça !

— Non, je n’en veux pas, mais si tu as à ce point envie de pouponner, et c’est l’impression que tu me donnes, on pourra toujours en adopter un, un jour. Je ne suis pas contre. Un petit Vietnamien, tiens, par exemple. Il y a des milliers d’orphelins, là bas, tu sais ? Ainsi tu ferais d’une pierre deux coups, ton bonheur et celui d’un enfant.

Yi-Ping lui répondit d’une voix ferme, mais sans nuances.

— Je suis jeune et j’ai la chance d’être en bonne santé, Yves, alors j’ai très envie d’avoir mon bébé à moi. Je rêve d’’un vrai petit-fils pour mes parents, qui n’attendent que ça, que je les fasse papy et mamy.

Sinon je n’ai pas envie de me marier. A quoi ça sert de se marier si on ne fait pas d’enfants ?

— Ça ne nous empêcherait quand même pas de nous aimer.

— Peut-être bien que oui , tu sais, si par malheur je devais finir par me sentir un peu trop frustrée !

Ainsi qu’elles le craignaient, les deux jeunes filles furent convoquées au quai des orfèvres.

Elles furent reçues par un jeune commissaire de la Brigade Criminelle, au troisième étage du 36 du quai, dans un bureau dont la peinture jaunâtre était passablement écaillée, voire même cloquée par endroits. Le mobilier était vieillot et la machine à écrire sur laquelle un jeune policier tapait ses notes était une véritable antiquité. C’était une vieille Japy semi-électrique.

«  Il tenait son pistolet de la main gauche, confirma Amélie en le dévisageant de ses étonnants yeux mauves, mais c’est de sa main droite qu’il se servait pour écarter les gens qui se trouvaient sur son passage. Alors, gaucher, je ne sais pas trop, en fait.

Elle pensait qu’il valait mieux être prudente et ne pas se montrer trop affirmative.

Yi-Ping, quant à elle, était angoissée par cette histoire. Elle achetait tous les jours Libération pour suivre les progrès de l’enquête.

Un jour elle lut que les policiers privilégiaient la piste de la bande corse de la Rose des Vents et de son homme de main Rachid Boualem, une organisation concurrente de celle de Jo dans le trafic des machines à sous.

Quelques jours plus tard elle apprit par le journal télévisé que Rachid Boualem venait d’être assassiné. Il avait reçu une balle dans la tête au petit matin, juste devant chez lui, dans le centre de Dreux. Une balle qui avait été tirée par deux inconnus qui circulaient sur une grosse moto japonaise. Les rares témoins n’avaient pas pu les décrire. Ils portaient un casque intégral.

Cette histoire était-elle vraiment terminée ou fallait-il qu’elles s’attendent à croiser un jour, sur leur chemin, deux motards casqués, et la mort ?

Toutes les forces de police et de gendarmerie de la région parisienne reçurent bientôt le signalement de la jeune femme.

Après quelques semaines de recherches restées sans résultat, sa fiche fut diffusée au niveau national. Dans tous les commissariats de France, les fax crépitèrent, les ordinateurs affichèrent sa photo, celle d’une ravissante jeune asiatique souriant à la vie.

Paul ne pouvait rien faire de plus qu’attendre, il avait le cœur en miettes et son moral stagnait dans les miasmes des trente-sixièmes dessous.

Décontenancé face à l’absence durable de résultats il revint rendre visite au commissaire, qui le reçut toujours aussi cordialement.

— Il nous faut explorer toutes les pistes, monsieur De Kerjean, et surtout n’en négliger aucune, et cela le plus rapidement possible, parce que vous n’ignorez pas que le temps joue contre nous. Vous savez ce que je vais faire ? Je vais aussi demander que des recherches soient entreprises auprès de toutes les maternités de France. Puisqu’elle serait enceinte, c’est une voie à explorer en priorité, lui dit le commissaire en se levant. Nous allons finir par la retrouver, morte ou vive, ça, je vous le garantis.

30

«Ça commence par un baiser, ça finit par un bébé.»

Proverbe québécois

Lorsque Yi-Ping était revenue du Qatar pour sa deuxième semaine de congés, elle n’était vraiment pas au mieux de sa forme. Elle avait régulièrement des nausées, et elle se sentait terriblement dérangée, bizarre. Sa peau la tiraillait, tandis que ses adorables petits seins avaient pris un beau volume, au point que Yves s’était jeté dessus avec un appétit exacerbé.

— Aïe, tu me fais mal, ne cessait-elle de lui répéter sur un ton de reproches.

— C’est que je suis si heureux de te retrouver que j’ai envie de te manger toute crue.  Alors, raconte-moi, comment ça se passe, là-bas, chez tes bédouins.

— Ca se passe super bien. Je pense que le chantier sera terminé dans deux semaines. J’ai beaucoup appris, tu sais. Je suis devenue une vraie petite informaticienne. Moi, la littéraire, qui aurait pu l’imaginer ?

Le garçon l’embrassa et il chercha amoureusement sa langue avant de se pencher vers la table de nuit pour y prendre un préservatif.

— Pas ce soir, s’il te plaît, Yves, je n’ai pas envie, ce soir, et je me sens si fatiguée, si tu savais !

Fatiguée, c’était une chose compréhensible, mais ce qui l’intriguait le plus, c’était qu’elle n’avait toujours pas eu ses règles. Elle avait trop de retard, maintenant, beaucoup, beaucoup  trop !

Il ne servait à rien de jouer à l’autruche. Si elle était enceinte, il serait préférable qu’elle le sache.

Elle ne se rendit pas à la pharmacie en bas de chez elle mais elle changea de quartier pour faire l’acquisition d’un test de grossesse.

Dès le lendemain matin elle faisait son petit pipi en tenant bien l’objet au dessus de la cuvette. Le cœur battant, elle attendit le temps conseillé avant de lire le résultat. Il était bien évidemment positif !

Sa première réaction fut un mélange de stupeur et de joie.

Elle saisit le test du bout des doigts pour le secouer énergiquement.

— Suis-je bête. C’est un test de grossesse, pas un thermomètre, ça ne sert à rien de le secouer comme ça.

Un de ces maudits préservatifs aurait-il fini par craquer ?

C’était peu probable, et elle le savait bien. L’image de Paul s’imposa rapidement à son esprit. Elle ne lui avait jamais dit qu’elle ne prenait plus la pilule depuis quelle était partie à Doha, et elle le désirait trop pour lui imposer l’emploi de ces capotes dont Yves faisait déjà un usage intensif. Ce n’était plus un homme qui l’aimait, c’était du vulgaire caoutchouc.

Au grand bonheur qu’elle ressentait se mêla une sourde angoisse.

Elle décida de ne pas aller voir Paul cette semaine, ni même de lui téléphoner. Elle ne lui avait pas dit qu’elle avait pris quelques jours de repos. Elle en avait juste informé Alexandre Germi, qui avait donné son accord.

Elle l’appellerait de Doha pour lui donner des nouvelles du projet. En attendant, il fallait bien évidemment qu’elle réfléchisse.

Je suis la reine des connes ! fut la première de ses réflexions, mais cela ne l’avança pas vraiment.

Elle rangea le test dans un petit coffret chinois qu’elle posa sur une étagère de la chambre afin qu’Yves ne tombe pas dessus par hasard.

Il allait maintenant falloir lui annoncer ce qui, pour lui, s’apparenterait à coup sûr à une catastrophe. Il ne lui en voudrait certes pas d’avoir couché avec un autre homme, Il était assez libéral pour admettre cela. Lui-même ne se gênait d’ailleurs pas pour faire l’amour avec leur copine Amélie à chaque fois qu’il en avait l’occasion. Par contre, il lui en voudrait de ne pas avoir pris de précautions, et de ramener un bébé à la maison, dont il ne voudrait certainement pas ! Il le lui avait d’ailleurs clairement exprimé quand il lui avait dit :

«  Si tu te fais engrosser par ce Paul, dis-lui bien que je n’élèverai pas son môme, il n’aura qu’à se démerder avec !

Et Paul, le principal intéressé, comment allait-il réagir ?

Mal, sans aucun doute. De la même façon qu’elle ne lui avait jamais dit qu’elle ne prenait plus la pilule, elle ne lui avait pas plus demandé de mettre un préservatif, se contentant d’utiliser sa stupide méthode de contraception qui consistait à compter les jours….

Son amant lui paraissait être un heureux célibataire, bien installé dans sa petite vie tranquille, pensait-elle, et de toutes façons il avait déjà son bébé à lui, sa jeune entreprise, qu’il lui fallait gérer au quotidien. Et cela l’accaparait déjà tellement !

Il allait se mettre en colère, c’était sûr et certain, et même l’accuser de lui avoir fait un bébé dans le dos.

Non ! Il fallait qu’elle se débrouille seule avec son enfant, il n’y avait pas d’autre alternative. Elle ne devait pas faire payer sa coupable inconséquence aux autres. Elle estimait être la seule responsable de son problème. Elle avait fait preuve d’une telle légèreté ! C’était une faute impardonnable qu’elle devrait assumer seule.

Il faudrait alors qu’elle rentre en Chine et qu’elle accouche là-bas, tout simplement, sans rien dire à personne. Qu’elle demande pardon à son père et à sa maman, qui allaient certainement être très tristes, et déçus, sans le moindre doute. Eux qui avaient une telle confiance en elle ! Être mère célibataire en Chine, ce ne serait certes pas la vie rêvée, mais elle pourrait s’en sortir. Elle s’en sentait le courage, et elle pressentait qu’elle aurait l’énergie nécessaire pour mener ce nouveau et merveilleux projet à son terme. Elle se sentait vraiment motivée pour mettre cet enfant au monde. Le reste suivrait sans aucun problème. Elle ne serait tout de même pas la seule mère célibataire sur Terre, et si les autres parvenaient à s’en sortir, pourquoi pas elle, après tout ?


 

31

Elle rentra à Doha pour mettre la dernière main à son site Internet. Il était important qu’elle réussisse au moins cette mission, pour laquelle tant de gens ont placé leur confiance en elle. Pour l’instant, là se trouvait sa priorité absolue.

Mais un soir, dans sa chambre d’hôtel, elle sentit monter en elle une terrible bouffée d’angoisse, des milliers de points d’interrogation se bousculèrent sous son crâne, et elle éprouva le besoin impérieux de se confier à quelqu’un, de partager son problème, son immense détresse !

Elle prit le bloc courrier mis à sa disposition et elle écrivit à Chan. Elle rédigea avec soin une longue lettre dans laquelle elle lui exposa la situation.

Je suis enceinte, certainement de deux mois. J’ai fait une grosse bêtise. Yves m’a toujours dit qu’il ne voulait pas que nous mettions un enfant au monde, mais depuis que je suis ici je ne prends plus ma pilule.

Elle se remémora la seule fois où elle avait fait l’amour avec lui depuis qu’elle était là.

C’était au mois d’août, pendant sa semaine de congés, elle lui avait avoué qu’elle ne prenait plus son contraceptif et lui, toujours extrêmement précautionneux, n’avait bien sûr pas hésité, et il avait utilisé un préservatif.

Quelques jours plus tard son amie lui téléphona de Rennes.

— J’ai bien reçu ta lettre, Yi-Ping, et moi aussi, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer.

La jeune femme bondit.

— Quoi, serais-tu enceinte, toi aussi ?

— Non ! Hélas non, mais nous allons nous marier, avec Jean-Pierre. Ce serait vraiment cool, super sympa, même, si tu pouvais être là pour la cérémonie. Tu pourrais aussi t’installer quelques temps chez nous pour réfléchir à ton problème en toute sérénité.

— C’est pour quand, demanda-t-elle ?

— Samedi 6 Novembre

— J’y serai, mon amour. Je prends l’avion pour Paris le 3.

Arrivée à Roissy, elle sauta dans un taxi et fila à la gare Montparnasse. Elle acheta un billet pour Rennes.

Elle chercha une cabine téléphonique pour appeler Yves. Elle allait quand même lui dire qu’elle est là et qu’elle va rendre visite à ses amis.

Personne ne répondit. Le garçon était au cinéma avec Amélie. Ils étaient allés voir « Usual suspects ».

La jeune fille avait très envie de voir ce film à succès, qui utilise une technique de narration non linéaire, qui suit l’interrogatoire mené par l’agent Kujan auprès d’un petit malfaiteur infirme nommé Verbal Kint. Celui-ci est l’un des deux seuls survivants d’un massacre qui avait été commis la veille sur un cargo à quai dans le port de Los Angeles. Par le biais de nombreux flashbacks, Kint narre l’enchaînement d’événements complexes qui l’ont mêlé, lui et quatre autres malfrats, à cette mystérieuse affaire, derrière laquelle se trouverait le légendaire criminel Keyser Söze. Elle avait réussi à convaincre Yves de l’accompagner. Une petite sortie sympa lui changera les idées, avait-elle pensé. Il est tellement tristounet depuis que Yi-Ping est partie là-bas.


 

32

Le mariage de Chan et Jean-Pierre fut tout simple mais extrêmement sympathique. La majorité des invités étaient des jeunes gens.

Les parents de la jeune mariée n’avaient pas pu venir de Chine mais Chan leur avait promis de faire le voyage prochainement afin de leur présenter son époux.

Jean-Pierre gagnait sa vie en réalisant des petits films publicitaires pour les entreprises de la région, et aussi pour certaines municipalités. Chan avait, quant à elle, réussit à concrétiser son rêve en achetant un petit supermarché de produits asiatiques en faillite.

Ils avaient pour projet d’adopter un bébé, et ils avaient entrepris des démarches dans ce sens.

«  En parlant d’adoption, lui dit un soir Chan. Est-ce que tu as enfin pris une décision pour ton bébé ? »

— Pas encore. Il faut reconnaître que cela me pose vraiment un gros problème.

Il est de toutes façons bien trop tard pour avorter, et je n’y ai même jamais songé, je te l’avoue. J’ai si souvent souhaité être enceinte que je considère que ce serait un péché. C’est Yves qui ne voulait pas.

— Et pourtant te voilà enceinte, et bien, même ! lui dit-elle en regardant son petit ventre avec envie.

Yi-Ping adopta un air gêné.

— C’est que, ce n’est certainement pas lui le père !

Chan marqua sa stupéfaction.

— C’est qui, alors, ne me dis pas que tu as un amant !

— J’ai en effet rencontré un garçon, et si c’est comme ça qu’il faut l’appeler, alors oui, j’avoue que j’ai un amant, et j’avoue que, surtout, je l’aime énormément !

— Alors à mon avis il serait bon de lui en parler.

Si il t’aime autant que tu sembles l’aimer, il acceptera peut-être cet enfant, tu sais, il en a déjà ?

— Non, mais il ne peut pas en être question, vois-tu, parce qu’il a sa vie et qu’il a déjà bien assez de problèmes comme ça. C’est un jeune chef d’entreprise. Je ne lui ai jamais dit que je ne prenais plus la pilule, et je ne lui ai même jamais demandé de faire attention. Je me suis donnée à lui sans calcul et sans réflexion. Car je suis follement amoureuse de lui ! Et un peu folle, aussi, mais ça c’est vrai pour tous les amoureux du monde ! Je pense qu’il va m’accuser de lui avoir fait un bébé dans le dos, d’avoir voulu profiter de lui, moi, la petite Chinoise déracinée. Oh, c’est horrible, Chan, c’est vraiment trop horrible, alors qu’il s’agit en fait d’un acte manqué ! Je me suis simplement plantée en comptant les jours. Je n’ai pas tenu compte du changement de fuseau horaire, c’est là que j’ai fait une connerie, et rien que là !

— Ce n’est pas très fiable, ça, comme méthode de contraception.

— J’espérais que ce serait Yves qui me le ferait, cet enfant, mais quand je lui ai dit que je ne prenais plus la pilule, il a sauté sur sa maudite boite de capotes !

Je suis une conne, voilà tout. Non, c’est décidé, je vais rentrer en Chine, et je me démerderai toute seule là-bas.

Le soir, Jean-Pierre avait fait un gros câlin à Chan. Il l’avait gardée longtemps dans ses bras et ils avaient eu une longue conversation avant de s’endormir.

« Tu as raison, lui avait dit Chan. C’est une bonne idée, une excellente idée, même. »

Et elle s’endormit le plus paisiblement du monde.

Le lendemain, pour le petit déjeuner, Chan avait préparé du thé pour eux trois. Comme au pays, avait-elle dit gaiement, un bon thé noir à l’orange. Je le fais venir de chez nous, bien sûr.

– Yi-Ping, j’ai quelque chose à te dire. Nous avons bien réfléchi avec Jean-Pierre et nous avons longuement bavardé, hier soir. Et nous avons peut-être trouvé une solution satisfaisante à ton problème. Tu connais ma situation. Il est probable que je ne puisse jamais avoir d’enfant, et nous désirons vraiment tous les deux en avoir un.

Alors nous avons commencé des démarches en vue d’une adoption. Nous avions même l’intention de nous rendre au Vietnam, pour trouver un enfant qui me ressemble.

Pourquoi dans ce cas ne pas adopter ton bébé, au lieu de devoir courir le monde. Tu pourrais accoucher sous X, ainsi personne ne serait au courant, ni Yves, ni ton ami. Je pense aussi qu’il faudrait faire une adoption ouverte. Ce serait un peu comme si tu confiais ton bébé à une famille d’accueil. Il aurait deux mamans, voilà tout. Il n’en recevrait que deux fois plus d’amour. Je ne vois là aucun drame, à bien y réfléchir.

— Franchement, Chan, vous seriez prêts à faire cela ? Oh que je vous aime, vous deux, vous me sauvez la vie !


 

33

Le compteur des années s’incrémenta d’une unité sans que l’on ait de nouvelles de la jeune femme, aussi, dès qu’il eut confirmation de l’information, le commissaire se fit une joie d’appeler Paul. Une fois de plus, la police nationale venait de faire la preuve de son efficacité, malgré ses clivages et ses divisions trop souvent préjudiciables au bon déroulement des enquêtes.

— Bingo ! lui avait-il annoncé sur un ton joyeux. Je sais enfin où est votre amie.

— Vraiment, c’est une super nouvelle, une nouvelle extraordinaire ! Bravo commissaire. Vous êtes vraiment génial !

— Elle est à Rennes. Elle est suivie à la clinique de la sagesse. Elle est bien enceinte, vous aviez raison, enceinte de six mois !

Je dois cependant vous préciser une chose. Elle a demandé à accoucher sous X, et de proposer le bébé à l’adoption.

Selon la loi, je n’aurais pas dû vous communiquer ces informations, mais quand nous lui avons dit que c’était vous qui la recherchiez, elle a donné son accord pour qu’on le fasse, sinon je n’aurais pas pu le faire. Les textes sont très stricts à ce sujet. En France, un adulte a le droit de disparaître sans laisser de traces, s’il le désire.

Il ne vous reste plus qu’à aller la chercher.

Le lendemain, Paul, qui se trouvait dans un état d’excitation extrême, se présenta à la clinique de la sagesse.

C’était une clinique à but non lucratif réputée pour la modicité de ses tarifs.

Il commença par s’adresser à l’accueil. Yi-Ping n’était pas là, et il insista pour rencontrer un responsable. Après des heures et des heures de palabres, après avoir rencontré le médecin et la directrice de la clinique, après avoir affirmé et maintes fois réaffirmé avec force qu’il était le père de l’enfant que portait la jeune femme, on accepta enfin de lui communiquer l’adresse qu’elle avait donnée en ville : C’était le16 de l’avenue du Gros Malhon.

Paul s’y rendit sans plus attendre. Il connaissait Rennes pour y avoir vécu dans sa jeunesse et il arriva rapidement à l’adresse indiquée. Mais il éprouva une immense déception en découvrant que c’était celle d’un petit supermarché de produits asiatiques. A cette heure tardive il était naturellement fermé.

Il se rendit dans un petit hôtel du centre-ville, sur la place des lices, afin d’y passer la nuit et il revint le lendemain à l’ouverture. Il entra et demanda à une caissière où il pourrait trouver le directeur.

Celle-ci le regarda d’un air suspicieux.

— Vous êtes un fournisseur, un V.R.P, lui demanda-t-elle ?

— Non, j’aurais juste besoin d’un renseignement.

— Dans ce cas, vous pouvez vous adresser au bureau. C’est au fond du magasin.

Paul traversa le supermarché et il trouva le bureau, près du rayon des produits frais.

Il y avait du bruit à l’intérieur. Il frappa à la porte vitrée et il la poussa.

Il fut accueilli par un rire cristallin, et il se trouva en face d’une jeune femme blonde qui se trémoussait en s’esclaffant dans les bras d’un homme. Elle avait les joues rosies par l’excitation. L’homme le regarda d’un air mauvais et lui lança :«  Qu’est-ce que vous voulez, vous, vous voyez bien qu’on est occupés. Pouviez pas frapper avant d’entrer.

— Excusez moi, j’ai frappé, mais…

— Il ne vous a pas entendu, sembla regretter la jeune femme. C’est vrai qu’il était trop occupé. Qu’est-ce que vous voulez, au fait ?

— Parler au directeur.

— Il n’y a pas de directeur, ici, lui asséna l’homme sur un ton sec.

— Au responsable, je ne sais pas, mais c’est très urgent, vous savez.

— Vous voulez peut-être parler de madame Dumontier », lui suggéra la jeune femme en rajustant sa robe. Elle avait l’air gênée d’avoir été surprise pendant ces ébats, qui étaient bien peu protocolaires.

— Si c’est elle la responsable, oui.

— C’est la patronne, la propriétaire, quoi, mais, elle n’est pas là en ce moment.

— Où pourrais-je la trouver ? C’est vraiment très urgent, vous savez, c’est une question de vie ou de mort.

— Je ne sais pas. Je crois qu’elle avait rendez-vous chez le médecin, ce matin.

— C’est vraiment si urgent ? lui demanda son collègue, qui sembla soudain se radoucir devant l’insistance et le trouble apparent que manifestait son importun visiteur.

— Oui, c’est très urgent, il y a peut-être même une vie en danger.

— Dans ce cas…

Il regarda la jeune femme d’un air interrogateur.

Cette dernière acquiesça doucement de la tête.

— Monsieur et madame Dumontier habitent dans l’immeuble à côté, lui dit-il. Vous n’avez qu’à y aller et sonner, tout simplement.

Paul s’y rendit sur le champ. Le cœur battant, il lut sur le digicode : Jean-Pierre et Chan Dumontier. Il sonna et attendit.

Il resta sidéré et sans voix, les jambes tremblantes, quand, deux minutes plus tard, sa Yi-Ping elle-même vint lui ouvrir la porte.

Son petit ventre délicieusement arrondi ne sembla pas beaucoup la gêner pour lui sauter au cou :«  Paul ! Je t’ai vu arriver par la fenêtre. Mais qu’est-ce que tu fais là, mon chéri, lui demanda-t-elle avec un bon sourire ?

Elle avait les traits un peu marqués par la grossesse, mais elle était plus belle que jamais.

— Je suis venu te chercher pour te ramener à la maison, quelle question !

— Me ramener ? Mais tu es fou ! Tu ne vois donc pas dans quel état je suis ?

— Je vois que tu es enceinte jusqu’aux yeux, oh oui, ça oui, je le vois. Enceinte de mon enfant !

— Alors tu vois bien que je dois rester ici. Je vais accoucher dans quelques semaines, et le bébé sera adopté, par des gens très biens, je t’assure. Cette histoire ne te concerne pas, elle ne te concerne en rien, mon chéri.

— Bien sûr que si, elle me concerne, et au premier chef, même. Ce bébé est de moi, mon amour, et n’essaie surtout pas de me faire croire le contraire… Et je n’ai pas l’intention que mon enfant soit adopté par qui que ce soit, même si c’est par des gens biens. Au fait, c’est un garçon ou une fille ?

— C’est une fille. Mais je n’ai pas le droit de t’imposer ça, Paul. Cet enfant est mon problème, elle n’est rien que mon problème. Je ne voulais pas que tu saches, et c’est pour ça que je me suis cachée.

— Tu ne m’imposes rien, Yi-Ping, mon amour. J’ai 38 ans, ma puce, alors pour moi, tu dois le comprendre, c’est maintenant ou jamais.

Il lui lança un regard immensément caressant.

Et avoir deux jolies fleurs de Chine à la maison, est-ce que je pouvais rêver mieux pour bousculer et illuminer ma petite vie égoïste ? Au fait, on est chez qui, ici ?

– Chez mon amie d’enfance, Chan, et son mari. Quand je lui ai dit que j’étais enceinte et que Yves ne voulait pas entendre parler de bébé, elle m’a proposé de m’installer quelques temps chez eux pour réfléchir.

— Tu ne lui as pas dit que c’était moi le père !

— Non, ça, j’avais beaucoup de mal à le dire. Tout le monde considérait Yves comme mon fiancé, alors, tu comprends, j’ai eu un peu honte.

— Tu n’as pas à avoir honte de vivre une histoire d’amour, mon amour !

— Tu as certainement raison, je le sais bien, mais je ne suis qu’un être humain, Paul, alors je fais des erreurs, comme tout le monde. Il n’y a pas de vie sans erreurs, et ça aussi tu le sais!

Elle l’entoura de ses bras.

— C’est bien vrai, alors, que tu voudrais de moi, avec mon bébé ? Parce que tu n’es pas obligé, mon amour, tu sais, pas obligé du tout, même !

— Mais bien sûr que oui, ma chérie, trois fois oui, cent fois oui ! Mille fois oui ! Mais comment as-tu même pu en douter ?

Et plus tard on pourra dire à notre fille que c’est un vrai bébé de l’amour.

Il lui donna un long baiser et il la serra très fort contre lui.

— Je t’aime. Oh, qu’est-ce que je peux t’aimer ! Mais ce que tu m’as fait peur, ma petite chérie ! En fait, ajouta-t-il, j’ai le sentiment de faire bien plus que t’aimer, j’ai le sentiment que tu fais partie de moi, et que je fais partie de toi, tout simplement !


 

33

Lorsque Paul avait ramené Yi-Ping à Paris, il avait emporté en même temps avec lui les rêves de maternité de Chan, mais celle-ci était tout de même follement heureuse que tout se termine si bien pour son amie. Elle avait étée si triste, quand elle l’avait vue ainsi confrontée à ses questionnements et à ses angoisses.

Yi-Ping accoucha à l’hôpital américain de Neuilly, dans la douleur acceptée, car elle était recouverte par le doux manteau de la joie, sous le regard attendri et bienveillant de Paul.

Elle téléphona à Yves pour lui donner de ses nouvelles et pour lui dire qu’elle avait rencontré quelqu’un, et surtout qu’elle était maman d’une adorable petite fille.

— C’est ton vieux rêve qui se réalise, lui avait dit le jeune homme. J’en suis vraiment heureux pour toi, comment s’appelle ce petit ange, qui est si opportunément descendu du ciel ?

— Jade.

— Joli prénom. Et peut-on savoir qui a joué le rôle du Saint-Esprit ?

— Paul, bien sûr.

— De Kerjean ?

— Ben  oui.

— J’avais bien cru comprendre qu’il t’aimait beaucoup, mais à ce point !

Tu ne m’avais pas dit qu’il était trop vieux pour ça ?

Yi-Ping esquissa un petit sourire.

— Il a 38 ans, et il pense que c’est le bel âge pour devenir papa, parce qu’il est dans la maturité, tout en étant encore jeune.

— Tu viendras me la présenter ?

– — Avec le plus grand plaisir.

Elle téléphona aussi à Bertrand et Molly, et elle fut heureuse d’apprendre la fin tragique de leurs agresseurs, ainsi que le rôle déterminant que son grand amour y avait tenu.

Les parents de Paul sont venus lui rendre visite à l’hôpital, afin de faire sa connaissance et celle de leur petite fille. Ils ont apporté un kouign-amann, ce bon gâteau breton au beurre, « pour t’aider à reprendre des forces », lui avait dit sa belle-mère avec affection.

Un magnifique rouge-gorge est venu se poser sur l’appui de la fenêtre de sa chambre. Il donna quelques coups de bec dans le carreau et il s’attarda longtemps avant de s’envoler et de s’élancer à tire-d’aile vers le frais soleil de printemps.

La jeune maman vit en lui le messager d’une fée bienveillante qui lui manifestait de la sorte qu’elle était là, et qu’elle veillerait chaque jour sur cette enfant, afin qu’elle soit heureuse et qu’elle parvienne à s’épanouir dans ce monde qui peut se montrer parfois tellement rugueux.

Épilogue

Par une belle après-midi d’été ensoleillée, la jeune femme poussait sa fille sur la balançoire, dans le jardin de la maison que son compagnon avait achetée à Montfort L’Amaury pour loger sa nouvelle famille. La petite riait aux éclats lorsque le téléphone sonna.

— Coucou ma chérie, c’est moi, c’est Chan. Tu es assise ?

— Je suis dans le jardin, sur un transat, oui, je me repose. C’est fatigant, un enfant, tu sais.

— Pas encore, pas encore…

Alors, reste assise et écoute bien ce que j’ai à te dire, parce que c’est important.

— Vas-y, je t’écoute. Je suis toute ouïe.

— Je suis enceinte, Yi-Ping, je suis enfin enceinte !

— C’est pas vrai ! C’est vraiment génial, et si inattendu, comme nouvelle. Qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez consulté un marabout, un mage ?

— On n’a rien fait. Enfin, si, on a fait l’amour, mais comme d’habitude, c’est à dire comme des bêtes, quoi ! C’est ton histoire qui a dû déclencher quelque chose. On ne sait jamais ce qui se passe avec ces problèmes de femmes. Ce doit être cela que l’on appelle les mystères de la conception.

Dans le courant de l’été, Paul emmena sa petite famille à Canton. Il avait très envie de faire enfin la connaissance de ses beaux-parents.

— Surprise, lui dit Yi-Ping lorsqu’ils furent installés. Ma mère nous a préparé un canard laqué, mais un cantonais, celui-là ! Rien à voir avec celui que tu as mangé à Pékin. Tu t’en souviens, au fait ?

—Tu parles si je m’en souviens, mon amour. Je peux même te dire que c’était au Quanjude Roast Duck.

— Oh toi, tu as une mémoire d’éléphant, mon canard !

FIN

Voir « La troublante affaire rue de Paradis », le premier tome de la saga de Paul De Kerjean, et « Jade », le troisième tome.

 

 

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