Les jumelles d’Oléron Kuillet 2017

couv Les jumelles

 

 

Les jumelles d’Oléron

 éditions les trois clefs

collection Thrillers

 Photo de couverture : Jean-Michel / Pixabay

 En ces premiers jours de juin 1990, il faut que vous le sachiez, le temps était particulièrement calamiteux, et il s’apprêtait même à virer franchement à la tempête tropicale. Car en effet, les nuages noirs, bas et lourds, vomissaient sur l’île leurs furieuses cataractes, cependant que le vent d’Ouest, tel un pur sang rendu soudainement fou par la piqûre d’un taon, soufflait de plus en plus fort, tout en changeant sans cesse de direction. Les ruades furieuses qu’il projetait en tous sens renversaient tout ce qui sur l’île n’était pas correctement arrimé, les cheminées, les arbres, les panneaux indicateurs, et jusqu’aux malheureux qui se risquaient bien imprudemment à mettre le nez dehors. L’océan était lui aussi, bien entendu, plus outrageusement agité que jamais et les bateaux, qui d’habitude étaient si placides, dansaient une infernale gigue dans les ports tout en s’entrechoquant bruyamment les uns contre les autres. Parfois, la dent acérée d’un éclair, accompagnée par une puissante canonnade, déchirait le rideau opaque du ciel, qui pour l’heure se présentait mal, un peu comme s’il était devenu de bronze.

Las, abattu, et au bout du compte affreusement désespéré, Roger se décida à contrecœur à téléphoner à son matelot pour lui annoncer la mauvaise nouvelle du jour : « On ne va pas sortir aujourd’hui, mon p’tit gars, tu vas donc pouvoir rester chez toi pour te reposer un peu, ça pourra pas te faire de mal, remarque bien, après cette putain de semaine qu’on vient de se payer à cause de ce temps de chien. Allez bye, et passe une bonne journée, surtout ! Moi, je retourne me coucher, je t’attends demain matin, à six heures, comme d’hab! Parce que cette damnation devrait bientôt être levée, et le temps devrait s’améliorer assez vite, du moins si j’en crois ces enfoirés de la météo, et en admettant qu’ils se soient pas encore plantés ! »

Khaled fut ravi d’entendre cette bonne nouvelle, qui était aussi attendue qu’inespérée, tant Roger était un enragé de la mer, un dur parmi les durs, un de ces courageux marins-pêcheurs qui sont toujours prêt à sortir pour se fourvoyer en mer, et ce quel que soit le temps. Il appela aussitôt son amie, celle qu’il nommait affectueusement, en son for intérieur, sa mémère Calinou.

Elle n’était certes plus de la première jeunesse, mais il se prit quand même à rêver à ses belles cuisses musclées de marcheuse, ainsi qu’à ses adorables petites fesses, qui sont si rondes et délicieusement blanches, et surtout toujours si douces qu’il ne se lassait jamais de les caresser en tous sens, et sur toutes leurs célestes rondeurs. De toutes façons il n’y avait pas photo, bien sûr, car il serait toujours mieux dans son lit, bercé par ses tendres caresses et enseveli sous ses milliers de baisers fous, pour ne pas dire enragés, car elle en voulait vraiment, la Françoise, du câlin, que ballotté en tous sens sur ce maudit rafiot, qui était aussi bringuebalant qu’ignominieusement rouillé.

— Je suis libre aujourd’hui, en fin de compte, lui annonça-t-il joyeusement, on se retrouve tout à l’heure, mon amour, comme d’habitude?

— Je m’en doutais un peu, mon petit chéri, tu sais, quand j’ai vu le ciel, et surtout cet épouvantable vent, ce matin. Rejoins-moi donc comme d’habitude, mon amour, et ne tarde pas trop, s’il te plaît, car j’ai le plaisir de t’annoncer que je suis chaude comme de la bonne braise, aujourd’hui, et tu peux me croire quand je te dis ça. Oh ! Si tu savais comme j’ai envie de toi, oh, comme j’ai envie qu’on se…tous, tous les deux, comme la dernière fois, tiens, on va se la jouer comme la dernière fois, ça te dit ? Et comme je pensais bien qu’on allait se voir, j’ai mis les sous-vêtements que tu préfères, tu sais, ma petite culotte brésilienne en soie hyper sexye, la bleue, celle qui est si douce et que tu aimes tant, celle qui est en soie bleue marine, tu sais, s’exalta-t-elle, et j’ai aussi mis le soutien-gorge qui va bien avec, bien sûr, comme ça tu vas pouvoir te régaler à jouer avec mes petits seins, tu les aimes, n’est-ce pas mes seins mon amour… « oh oui non seulement je les aime, mais je les adore, oh oui, oui, oui ! ».

Khaled, des images et coquines et appétissantes de fesses et de seins blancs et ronds plein la tête lui dit alors : « Mais moi, mon amour, comme tu ne peux bien sûr plus l’ignorer, maintenant, c’est surtout tes adorables petites fesses, que j’aime bien caresser, et léchouiller, aussi, et les mordiller, bien sûr, parce que tu aimes tant que je te le fasse et que je te le refasse, ça, mon amour, encore et encore…

Sur le coup de midi il enfila sa combinaison, puis il coiffa son casque et, après avoir salué sa mère, il sauta sur sa moto, une superbe 500 Ducati bicylindres rouge, qu’il avait mis cinq ans à payer, et qui était garée dans la cour, toujours bien à l’abri sous le petit auvent qu’il lui avait lui-même amoureusement construit, parce que ce beau garçon, qui n’avait pas poursuivi ses études après le bac, était plutôt habile de ses mains.

C’est la joie dans le cœur, vous pouvez en être persuadés, et avec une immense envie de tenir bientôt sa belle pouliche bien serrée entre ses bras qu’il prit la direction de la maison de sa maîtresse.

Il arriva rapidement à la grande bâtisse de pierres brunes baptisée « Les Tamaris».

Il franchit rapidement le portail métallique, qui était grand ouvert. Ce n’est pas très prudent, ça, pensa-t-il, de laisser le portail ouvert à tous les vents, comme ça. N’importe qui pourrait entrer !

Sa voiture était là, sa douce amie était donc déjà arrivée ! Un intense frémissement de désir le parcourut des pieds jusqu’à la nuque alors qu’il se dirigeait vers le porche de sa démarche souple de félin. Il frappa et sonna à plusieurs reprises. Comme il n’obtint aucune réponse il mit ses mains en porte-voix et il l’appela, il cria son nom : « Françoise, Françoise, t’es là ? », et il le cria même plusieurs fois.

Il semblait bien, étrangement, que personne ne soit là. Pourtant sa voiture était là, soigneusement garée à son emplacement, sous le grand et magnifique pin parasol, dans la cour, comme d’habitude.

Il se souvint alors qu’il lui arrivait fréquemment d’aller travailler en vélo. Oui, mais en principe elle choisissait cette option quand il faisait beau, tandis qu’aujourd’hui, c’était vraiment loin d’être le cas, et ce n’était certainement pas une journée pour envisager de faire une balade à bicyclette, en tous cas!

Dans ces circonstances, il ne lui restait plus qu’à l’attendre patiemment, car elle ne tarderait certainement pas, maintenant, car elle n’aura peut-être qu’été retenue par une cliente particulièrement pénible, comme cela lui arrive parfois.

Il l’attendit une heure, puis une autre, il s’impatienta, regarda sa montre à plusieurs reprises, mais elle ne vint pas.

Déçu, intrigué mais pas vraiment inquiet, il se résolut à ré-enfourcher sa moto et à rentrer tranquillement chez lui.

***

Je vais maintenant vous parler un peu des deux sœurs. Michèle n’est pas très grande, pas très jolie, non plus, et elle a la peau plutôt mate. Elle vient tout juste de fêter ses cinquante ans, comme sa sœur, sa dizygote de fausse jumelle, naturellement ! Elle possède un nez légèrement busqué de petit rapace, et elle porte des lunettes rectangulaires ; elle a des cheveux teints en rouge acajou, qui sont coupés mi-courts, des lèvres minces, qui semblent même souvent être un peu pincées. Elle est employée municipale à Saint-Pierre, où elle est actuellement affectée à la bibliothèque. D’un caractère sérieux et plutôt réservé, elle sort peu, sauf pour faire de longues promenades sur la plage, le matin, avant de partir travailler, et le soir avant de dîner. Car l’air iodé du large ne manque jamais de lui aiguiser l’appétit, explique-t-elle.

Comme elle n’est ni belle ni particulièrement avenante, elle n’a connu qu’un très petit nombre de relations amoureuses, qui peuvent se compter sur les doigts d’une main, et qui sont restées désespérément platoniques pour la plupart, sauf celle qu’elle a connue avec ce beau marin pêcheur qui, après s’être gaillardement emparé de sa virginité, après l’avoir longuement embrassée et pelotée un soir d’été sur la plage, sous le regard aiguisé et réprobateur des goélands, avait, emporté par un élan du genre mystique, ardemment souhaité l’épouser. Malheureusement, peu après lui avoir fait cette déclaration enflammée, le malheureux était bien trop tôt disparu en mer, par une de ces journées épouvantables où l’océan s’était déchaîné afin de pouvoir mieux enfermer en son sein les impies qui osaient lui tenir tête et braver son légitime courroux. Elle était par conséquent restée célibataire, et elle ne s’en trouva pas beaucoup plus malheureuse pour autant, remarquez le bien. Parce que son île était belle, elle y avait de nombreux amis, et tout allait ainsi pour le mieux pour elle dans le meilleur des mondes possibles, tandis qu’une fugace et discrète masturbation des familles de temps en temps, pour laquelle elle mettait souvent à contribution un des concombres bios de son petit potager, ou une grosse carotte, lui suffisait amplement pour calmer ses ardeurs sexuelles, qui restèrent bien modérées, de toutes façons.

Françoise, quant à elle, est blonde, bien plus jolie et sexye que sa sœur, et elle a des cheveux filasses, qui sont peut-être un peu trop longs pour son âge, un petit nez épaté, et des lèvres sensuelles, qui conservent le souvenir du temps où elles ont été pulpeuses, mais dont elle ne peut manquer de déplorer qu’elles commencent nettement à s’avachir, il va falloir qu’elle fasse rapidement quelque chose pour arranger ça, du silicone, et pourquoi pas ? On n’a qu’une vie, après tout ! Par contre elle possède une jolie et alléchante poitrine, qui n’a jamais été abîmée par la maternité, et dont elle se montre particulièrement fière. Elle a toujours travaillé dans le commerce, soit comme vendeuse, soit comme responsable de magasin, sur l’île, ou sur le continent. Actuellement elle est employée à la maison de la presse de Saint-Pierre. Tout à l’opposé de sa sœur, elle, c’est une bonne vivante, et c’est même une incorrigible fêtarde, une épicurienne qui ne rate jamais une occasion de faire la bringue, et ce qu’elle adore par dessus tout, c’est d’aller s’encanailler dans les nombreuses soirées dansantes qui sont régulièrement organisées sur l’île par les associations de tous bords, dynamiques et bariolées, qui y pullulent comme des poules dans un poulailler ! A son âge elle est toujours heureuse de faire savoir qu’elle peut en remontrer, sans avoir le moins du monde honte de ses jambes, à la dynamique et remuante jeunesse du pays.

Dans les années soixante, alors qu’elle était âgée d’une vingtaine d’années, elle avait eu de nombreux flirts, et aussi de nombreux prétendants, dont elle avait parfois accepté les avances, jusqu’aux plus osées, allant même parfois jusqu’à faire carrément l’amour, mais elle exigeait toujours, dans ce cas, que le garçon enfile un préservatif, s’il ne souhaitait pas se satisfaire d’une amicale fellation, un acte sexuel auquel elle se livrait toujours avec le plus extrême plaisir et la plus tendre des sensualités, mais elle avait toujours refusé avec la plus grande énergie les propositions de mariage. Cela parce qu’elle n’était pas spécialement désireuse de connaître la même vie que sa mère, cette pauvre femme qui n’avait étée que l’esclave soumise d’un homme toute son existence. Elle avait ainsi acquis la réputation d’une jeune femme, qui était certes sympathique, mais légère, et même un tantinet volage, pour ne pas dire sulfureuse…

Les sœurs sont jumelles dizygotes, cela je pense que vous l’avez bien compris, c’est-à-dire qu’elles sont nées de la fécondation de deux ovocytes par deux spermatozoïdes différents, ce que l’on appelle communément des fausses jumelles. Elles habitent la grande maison qu’elles ont héritée de leurs parents, à la sortie de La Cotinière, sur la route de Dolus, dont elles ont aménagé le rez de chaussée en gîte. Cela leur assure un complément de revenu non négligeable mais surtout leur procure de la distraction pendant tout l’été, vu qu’elles partent peu en vacances, parce qu’elles ont l’impression d’être en villégiature à longueur d’année, sur cette grande île où il fait si bon vivre.

Elles louent quelques mois par an un studio et deux chambres, et elles servent les petits déjeuners. Leurs confitures maison, de fraises, de rhubarbe ou d’abricots, sont toujours très appréciées des clients, des habitués qui reviennent quasiment tous les ans.

Elles se réservent pour elles le premier étage, qui est constitué d’une belle salle de séjour qui se prolonge par une vaste terrasse en béton parsemée d’arbres en pots, d’un salon, de deux chambres, d’une cuisine et d’une agréable salle de bains, qu’elles viennent de faire entièrement rénover, y installant même un petit jacuzzi. La demeure, un brin isolée, se situe sur un grand terrain arboré, à quelques centaines de mètres de l’océan, qui est accessible en dix petites minutes seulement à pied.

Natives de l’île, elles y comptent de nombreux amis et connaissances.

Mathieu Bosc et sa femme Marinette, ostréiculteurs à Dolus, sont ainsi leurs plus proches voisins.

Roger Capitaine, leur ami d’enfance, le picaresque pêcheur de céteaux de la Cotinière et son matelot  Khaled passent souvent prendre l’apéritif après leur journée de travail, quand la cale de leur modeste embarcation est remplie jusqu’à la gueule de petits poissons plats. Le céteau, encore appelé « langue d’avocat » est un poisson plat de la famille des Soleidae. Il atteint une dimension maximale de 30 cm ; c’est un carnivore qui habite dans des fonds marins sablonneux et boueux, entre 10 m et 450 m sous la surface de l’eau.

***

La maison de la presse de Saint-Pierre reste ouverte jusqu’à 19H30. Aussi Françoise dispose-t-elle d’une longue coupure, entre 12 et 15 heures, coupure qu’elle met en principe à profit pour rentrer tranquillement déjeuner chez elle.

Certains jours elle se montre plus excitée qu’à l’accoutumée, voire enfiévrée, quand elle se met au volant de sa Twingo verte pour prendre le chemin de son domicile. Ce sont souvent, comme aujourd’hui, des jours de gros temps, quand il est si difficile, voire impossible, pour les petits chalutiers de la pêche côtière de prendre la mer.

Quand elle arrivait chez elle, ces jours-là, une moto se présentait au portail, la suivait et allait se garer sur les gravillons du chemin.

Le motocycliste, un beau jeune homme brun d’une trentaine d’années, était un garçon d’origine marocaine, mais qui est né sur l’île ; il descendait alors paisiblement de son engin, puis il le plaçait soigneusement sur sa béquille et il se dirigeait flegmatiquement vers elle, qu’il enlaçait et embrassait goulûment, tout en lui tripotant les fesses et les seins avec un plaisir évident.

S’il lui arrivait de protester, vous pouvez me croire quand je vous dis que c’était simplement pour la forme, bien sûr, mais elle prenait rapidement  Khaled par la main afin de l’entraîner à l’intérieur, vers sa chambre. Là, presque sans parler, mais à quoi bon user sa salive lorsque vos peaux et vos doigts se comprennent si bien, ils se déshabillaient alors mutuellement, avec des gestes aussi doux qu’enfiévrés, et ils faisaient longuement et délicieusement l’amour, tout en emmêlant avec une extrême générosité leurs souffles et leurs langues. Ils faisaient l’amour avec passion et une infinie langueur pour elle, avec la fougue et toute l’énergie de sa jeunesse pour lui. Lorsqu’ils étaient enfin rassasiés de petits et de gros câlins, de tendres caresses ainsi que de mirifiques et longues jouissances partagées, qui parfois survenaient même simultanément, et c’était si bon alors, pensait-elle, de jouir comme ça tous les deux ensemble, de s’envoler en même temps à tire d’aile vers le septième ciel, ou même vers le huitième, tout en se serrant bien fort l’un contre l’autre ! Un frugal repas, composé généralement de légumes croquants et de fruits de mer suivait ce savoureux festin de la chair et c’est les jambes molles, le cœur léger et les yeux cernés qu’elle reprenait paisiblement le chemin de son travail.

Ce jour-là, le temps épouvantable avait découragé presque tous les gens de sortir. Il n’y avait quasiment personne dans les rues de la ville et encore moins dans la boutique.

Françoise ne tergiversa pas sans fin, car elle n’allait certainement pas traîner longtemps ici, surtout en sachant que son jeune ami n’allait pas tarder, parce qu’elle l’avait suffisamment chauffé au téléphone, tout à l’heure, avec son histoire de culotte en soie, pour être sûre de son affaire ! Elle ferma donc le magasin et prit la direction des Tamaris, alors qu’une agréable sensation, due à l’intense et impérieux désir amoureux qu’elle ressentait, lui chatouillait agréablement le creux du ventre.

Elle gara sa voiture, et elle grimpa l’escalier d’un pas guilleret. Lorsqu’elle entendit du bruit en haut, elle n’eut aucun doute sur son origine, alors elle appela : «  Khaled, c’est toi mon chéri, tu es là? »

En l’absence de réponse elle s’avança, et là elle découvrit avec stupéfaction les restes de monstrueuses agapes sur la table de la cuisine. Effrayée par sa découverte, elle fit volte-face et retourna dans le salon. Là, elle s’aperçut que la porte-fenêtre était ouverte. Elle s’avança sur la terrasse et là elle découvrit un homme, blotti dans un coin, derrière un arbuste, qui essayait maladroitement de s’y dissimuler.

Il n’avait pas l’air méchant, pourtant il la fixa d’un regard glaçant de prédateur aux aguets.

Terrorisée, tremblante de la tête aux pieds, elle s’écria : « Mais, mais, qui êtes-vous, et que faites-vous chez moi? »

Elle fonça dans la cuisine pour s’emparer d’un large couteau avant de revenir, telle une furie, sur la terrasse, en brandissant son arme improvisée.

— Ne bougez pas, hurla-t-elle en menaçant son visiteur de son couteau, restez où vous êtes, j’appelle la police !

Et elle se précipita vers le téléphone.

L’homme la suivit d’un pas lourd, il s’approcha d’elle tranquillement et il planta ses yeux de bête dans ceux de cette petite bonne femme, qu’il sembla prendre pour une folle.

— Non, pas la police, ils sont méchants, geint-il, et ils vont me faire du mal !

Ils avancèrent l’un vers l’autre et ils finirent par se percuter. A l’issue d’une courte bagarre l’inconnu réussit à s’emparer du couteau.

Françoise fut prise d’une intense frayeur, aussi elle dévala l’escalier en courant, suivie de près par son mystérieux visiteur, qui parvint seulement à la rattraper alors qu’après avoir ouvert la porte elle posait le pied dans la terre humide du jardin.

***

Sa journée était enfin terminée. Elle avait vu peu de monde, aussi elle s’était mortellement ennuyée, aujourd’hui !

L’élégante et stricte quinquagénaire attrapa avec nervosité son ciré et son parapluie, puis elle ferma avec le plus grand soin la porte de la bibliothèque et elle courut jusqu’à sa voiture, tout en maudissant ce temps de chien. Elle prit la route en direction de sa demeure.

En arrivant elle constata que sa sœur était déjà rentrée. Avec ces satanées intempéries elles avaient certainement dû fermer la boutique plus tôt. Elle gara sa petite FIAT blanche et noire derrière la Twingo et elle s’avança paisiblement vers la bâtisse. Il n’y avait pas encore de locataires au gîte, elle monta donc directement à l’étage, mais c’est avec étonnement qu’elle se rendit compte qu’il n’y avait personne. Alors elle appela : «Françoise, Françoise…» tout en se dirigeant à petits pas vers la cuisine. Là, une autre surprise, qui était plutôt de taille, celle-là, l’attendait !

Car, sur la table en bois de chêne s’étalaient les restes d’un plantureux repas. Du gros poulet rôti de la veille, un beau poulet fermier, il ne restait que les os, qui avaient été rognés avec application. Mais il y avait plus surprenant encore, la bouteille de vin blanc, qu’elles avaient à peine entamée hier, était vide ! Françoise avait pourtant pour règle de ne boire qu’un seul verre par repas.

Elle avait mangé ici à midi, comme d’habitude, mais certainement pas seule !

Elle se souvint alors que sa sœur lui avait dit qu’il lui arrivait parfois d’inviter le jeune  Khaled à déjeuner. Simplement à déjeuner ? Et là il me faut vous dire qu’elle éprouvait les plus gros doutes à cet épineux sujet, connaissant les appétits intimes de sa sœurette adorée mais ce n’était certainement pas son problème, car sa sœur était majeure, et donc libre de mener sa vie comme elle l’entendait, même si elle n’approuvait pas toujours ses choix.

Ce jeune  Khaled, par exemple, qui était un super beau garçon, elle était bien obligée de le reconnaître, mais elle avait toujours été un peu méfiante à son égard, non pas à cause du fait qu’il soit arabe, parce qu’elle n’était pas le moins du monde racisante, mais plutôt à cause de son instabilité chronique et de ses fréquentations douteuses, outre le fait qu’il traînait la détestable réputation d’être une sorte de Dom Juan, un séducteur invétéré !

Pour l’heure elle tenait l’explication de ce mystère, Françoise avait déjeuné avec le jeune homme. Cependant cela ne l’éclairait en aucune manière sur les raisons de son absence actuelle.

Après quelques minutes d’hésitation elle se décida à téléphoner à la Maison de la presse.

La patronne se montra surprise, et elle lui dit que sa sœur était partie à midi pour déjeuner, comme d’habitude, mais qu’elle n’était pas revenue. Sur le moment elle avait pensé qu’elle avait dû tomber en panne, et elle ne s’était pas inquiétée plus que ça. Avec ce temps épouvantable, bien sûr que tout était devenu possible, une panne, ou même un accrochage!

Michèle redescendit, espérant trouver sa frangine dans le jardin, mais bien que la pluie ait quasiment cessé, elle ne s’y trouvait pas.

La bibliothécaire remarqua des traces fraîches dans les gravillons, de nombreuses traces de pas, et surtout, des traces de pneus de moto.

Ainsi elle avait vu juste, pensa-t-elle  Khaled était bien venu aujourd’hui!

Elle remonta précipitamment dans sa voiture.

Pour une raison encore mystérieuse elle avait dû repartir avec le jeune homme!

Elle gara son véhicule sur le parking du port et elle se dirigea à pieds, allongeant la foulée et le cœur battant plus fort qu’à l’accoutumée, vers la petite maison que le garçon occupait avec sa mère veuve.

Elle pénétra dans la courette et sonna.

Madame Ben Yaya vint lui ouvrir et elle se montra plutôt surprise mais néanmoins aimable en la découvrant, trempée et dégoulinante, plantée devant sa porte comme un marabout, sanglée dans son ciré noir et luisant.

—  Khaled ? Oui, bien sûr, il est là, je vais l’appeler :

Elle se tourna vers l’intérieur du logement et elle appela :

—  Khaled,  Khaled, descends vite, mon fils, tu as de la visite, c’est ton amie des Tamaris !

Le garçon descendit en courant, et il marqua un temps d’arrêt en arrivant en bas. Il montra un visage plus que stupéfait, bien sûr, en reconnaissant Michèle, alors qu’il s’attendait à voir Françoise !

Manifestement gêné, il balbutia :

— Oui, tu as vu le temps qu’il a fait aujourd’hui. J’ai téléphoné à Françoise pour lui dire que je ne travaillais pas, alors elle m’a dit que ce serait sympa si nous déjeunions ensemble, chez elle, à midi.

— Oui, et alors, c’est bien ça, et, tu es venu?

— Oui, bien sûr que je suis venu, mais pas elle, par contre. Sa voiture était pourtant là. J’ai pensé qu’elle était peut-être partie travailler en vélo et qu’elle avait renoncé à faire le trajet sous cette pluie, et surtout avec cette grêle. Je l’ai attendue un bon moment, et comme elle n’arrivait pas, vers quatorze heures je suis retourné chez moi.

— Tu veux dire que ce n’est pas toi qui as mangé le poulet?

— Absolument pas.

— Ni bu le vin?

— Pas du tout, tu sais bien que je ne bois jamais de vin, Michèle, parce que ce n’est pas permis, chez nous ! Je ne suis même pas rentré, je te dis.

La quinquagénaire en avait maintenant des sueurs froides. Car la disparition de sa jumelle changeait radicalement de nature. De bizarre, elle devenait tout à coup franchement inquiétante.

Après s’être brièvement concertés avec  Khaled, ils prirent la décision qui leur sembla être la plus appropriée.

Une heure plus tard ils se présentaient à la gendarmerie.

Ils étaient tous les deux bien connus par les représentants de la loi, aussi ils reçurent un accueil amical et attentif.

Un gradé leur affirma alors :

— Je vais envoyer une patrouille interroger les voisins et ce soir nous viendrons avec le chien. Malgré la pluie il arrivera peut-être à flairer une piste. C’est un bon, ce cabot, vous savez!

L’enquête de voisinage ne donna rien. Mathieu Bosc et Marinette, les plus proches voisins, confirmèrent simplement avoir entendu une grosse moto à deux reprises, vers midi et vers quatorze heures.

Un autre voisin, situé un peu plus bas sur la route, signala pour sa part qu’il avait aperçu un pauvre hère, un peu avant midi, qui faisait du stop sous un déluge de grêle, et que cela l’avait beaucoup intrigué, et même sadiquement amusé. Faire du stop par ce temps, quelle idée, quand même !

Vers dix-neuf heures les gendarmes arrivèrent avec le chien.

Michèle lui fit sentir des vêtements de sa sœur. La brave bête sembla hésiter quelques instants, mais elle se dirigea bientôt, d’un pas ferme et décidé, vers la cabane à outils blottie dans les chèvrefeuilles, au fond du jardin, devant laquelle il marqua l’arrêt avant de grogner avec insistance.

Quand l’un des gendarmes ouvrit la porte, ce fut pour voir un gros rat affolé se précipiter entre leurs jambes et prendre la fuite. Fausse alerte ?

Il pointa quand même sa puissante lampe-torche vers l’intérieur du cabanon, et cette fois il la vit.

Le rongeur avait dévoré les yeux et le nez de Françoise, dont le visage affreusement mutilé fixait ses visiteurs de ses trois orifices grotesques, du sang séchait adhérait à la base de son cou.

Les forces de l’ordre lancèrent un appel à témoins pour essayer de retrouver ce fameux auto-stoppeur qui avait été aperçu sous la grêle, et qui était certainement un homme étranger à l’île, donc un suspect potentiel.

La chance leur sourit bien au-delà de leurs espérances.

Un VRP, représentant en cognac, leur signala avoir pris en stop, le jour de l’assassinat de Françoise, un drôle de type, un marginal bizarre, mais sympathique, qui s’était montré non seulement bavard, mais intarissable.

Il lui avait dit s’appeler François. Il était venu sur l’île chercher du travail, mais à la suite d’un «pépin» inattendu qu’il aurait rencontré, il s’était vu obligé de rentrer chez lui, au foyer Emmaüs de Rochefort.

Les forces de l’ordre se rendirent immédiatement sur place. Le gendarme Hebrail dut faire preuve d’un sens aigu de l’interrogatoire psychologique pour obtenir les aveux de François Cheaulmes, ce pauvre type, ce débris humain renfermé et prostré qui lui faisait face, enfoncé dans une mauvaise chaise en plastique, dans le bureau du responsable de la communauté. Il avait cependant vite compris qu’il ne fallait surtout pas le soumettre à un feu nourri de questions, à un interrogatoire qui serait mené selon les règles habituelles, mais qu’il était préférable, qu’il suffisait, même, de le mettre en confiance et de simplement le laisser parler, vider petit à petit tout son sac, un bagage qui lui sembla être particulièrement lourd à porter.

Et c’est ainsi que François ne fit aucune difficulté pour lui raconter sa journée, sans omettre l’épisode de cette folle qu’il avait rencontrée à La Cotinière, et de laquelle il avait été bien obligé de se défendre, puisqu’elle l’avait menacé d’un immense couteau de cuisine.

***

Le jour se levait à peine quand, après avoir bu son café, il avait dit au revoir à son compagnon de chambrée.

Malgré le temps menaçant il quitta les locaux de la communauté Emmaüs de Rochefort Saint-Aignan au sein de laquelle il vivait paisiblement depuis plus d’un an.

C’était un habitué de cette structure. Il avait successivement vécu, depuis la mort de sa mère, décédée d’un cancer généralisé, et alors qu’il s’était brutalement et sans ménagements retrouvé jeté à la rue comme un paquet de linge sale, dans les communautés Emmaüs de Metz, de Nancy, de Brest et d’Avignon, qui était la dernière en date, avant d’atterrir à Rochefort.

Dire que c’était un compagnon tranquille serait bien sûr exagéré. Certes il n’était pas fainéant et abattait sans rechigner sa part d’ouvrage, il en faisait même souvent un peu plus que les autres, parce qu’il était fort et courageux. Il excellait dans la remise en état des vieux meubles, parce qu’il avait été un temps apprenti ébéniste. Il savait monter proprement un mur de briques ou de parpaings, parce qu’il avait souvent travaillé avec son père, qui avait été artisan maçon, puis électricien, avant de mourir assez jeune d’une cirrhose qui avait dégénéré en cancer. Mais pour son malheur il avait aussi hérité, de cet homme illettré, abrupt et violent, son vice le plus dérangeant. Car François buvait. Il buvait même beaucoup, beaucoup trop, en fait. Quand il avait commencé à taquiner une bouteille de quoi que ce soit, il était incapable de s’arrêter avant qu’elle ne soit vide et il la léchait alors afin d’en extraire les dernières gouttes.

François Cheaulmes est né le 25 février 1959 à Metz. Il  a grandi à Briey, en Meurthe-et-Moselle, dans une des quatre cités radieuses construites par Le Corbusier. Son père Marcel est électricien, c’est un alcoolique ayant un accent alsacien très prononcé, volage et violent envers tous les membres de son foyer, et particulièrement envers François. Il dilapide une bonne partie de son salaire au bar PMU, en jouant dans les courses de chevaux. François adore sa mère Margueritte et il voit en elle « une sainte ». Il s’entend très bien avec sa sœur Christine, qui est de six ans sa cadette. Les deux enfants sont souvent livrés à eux-mêmes dans le logement familial. François est surnommé « Félix le chat », car il lui est arrivé plusieurs fois de se nourrir de pâtée pour chat en boîtes de conserve. De nombreuses personnes l’appellent ainsi  « Félix », croyant que c’est son vrai prénom. François Cheaulmes est atteint du syndrome de Klinefelter . ce qui implique que sa pilosité est moindre que la moyenne, tandis que ses organes reproducteurs sont de petite taille et son quotient intellectuel inférieur à la moyenne. À cause de cette apparence féminine il subissait les railleries et les coups de son père, qui l’enfermait régulièrement dans sa cave. Ce chromosome en plus lui donne également une plus grande taille que ses proches, il mesure 1,90 m. Il est devenu alcoolique et déséquilibré durant son adolescence, ce qui l’a poussé à parfois enterrer des animaux vivants ou à se taillader régulièrement le corps avec des tessons de bouteille. Il est exempté de service militaire pour cause de problèmes psychiatriques. C’est à l’âge de vingt ans, il se découvre une véritable passion pour le vélo, une passion à laquelle il s’adonnera longtemps, arborant fièrement sa prestigieuse tenue de »cycliste » ! Il n’a jamais passé le permis de conduire et n’a donc jamais conduit de voiture. Sa mère est morte de son cancer le 18 octobre 1984. Il en est tellement dévasté qu’il tente de se suicider à plusieurs reprises. La mort de sa mère ayant eu lieu le même jour que celle de Grégory Villemin, il collectionna avec passion les coupures de presse relatives à cette triste affaire.

 

Sans être le moins du monde charismatique, il bénéficiait toutefois d’une autorité naturelle. Car c’était un vrai meneur d’hommes. Il lui était arrivé à plusieurs reprises d’entraîner des compagnons de beuverie, ou des routards comme lui, dans des expéditions qui avaient toujours eu pour but de s’approprier le bien d’autrui. Cela allait des volailles prisonnières d’un poulailler à des vêtements étendus sur un fil, en passant par des vélos ou des cyclomoteurs. Il lui était aussi arrivé de visiter des entrepôts mal gardés dans des zones artisanales ou industrielles. Il avait régulièrement fait des petits séjours en prison pour ces menus larcins, mais n’avait jamais été considéré comme un individu dangereux, il en était donc à chaque fois ressorti assez vite.

Ce jour-là il avait l’intention de se rendre sur l’île d’Oléron. Les compagnons de Rochefort l’avaient en effet assuré qu’il y trouverait facilement du travail pour l’été. Que ce soit comme plongeur dans un des nombreux restaurants, comme saunier dans les marais salants, ou bien comme homme à tout faire dans les parcs à huîtres ou les exploitations conchylicoles. Il pouvait même espérer, lui avaient-ils fait miroiter, avec son emploi, se voir attribuer la jouissance d’une sympathique petite cabane.

Aussi c’est avec des rêves plein la tête qu’il était parti à l’aventure. Il utilisa pour ce faire le seul moyen de transport qu’il connaissait, l’auto-stop.

Il se fit déposer à la descente du pont, puis il remercia poliment l’automobiliste en empochant prestement le paquet de cigarettes que celui-ci lui tendit et il marcha droit devant lui, son petit sac sur le dos.

Il faisait vraiment un temps de chien en ce mois de juin. De gros nuages noirs roulaient dans le ciel, puis, après la pluie, ce fut la grêle qui vint lui marteler le crâne et les épaules de ses milliers d’énormes boules de glace. Il ne s’agissait plus d’œufs de pigeons, mais de véritables balles de tennis qui dégringolaient des cieux en furie, faisant exploser les pare-brises et les tuiles autour de lui! Il marchait courageusement, toujours porté par l’espoir fou de trouver bientôt un emploi. Il avait froid et il commençait à ressentir cruellement la morsure de la faim.

En passant devant les Tamaris il ne put naturellement pas résister en constatant que le portail était entrouvert.

Il pensa qu’il trouverait certainement ici un abri, et peut-être même de quoi manger. On ne lui refuserait certainement pas un morceau de pain, car les gens étaient en général humains avec les paumés de son espèce.

Il sonna à deux reprises, et comme personne ne lui répondit il n’hésita pas à forcer le volet d’un des studios et à casser un carreau avec un gros caillou pour entrer dans la maison.

La pièce dans laquelle il avait pénétré était confortable, joliment décorée, et il y avait même un lit. Il but un grand verre d’eau, s’allongea, se reposa quelques minutes avant de partir à la découverte de son nouveau domaine.

Il poussa la porte et se retrouva dans un couloir qui menait à un grand escalier en pierre. Il faisait sombre alors il alluma la lumière et grimpa. Il arriva dans un lieu manifestement plus accueillant, c’était un grand salon avec une cheminée et même un bar bien garni. Sans hésiter il extrait du meuble une bouteille de pineau rouge qu’il porta aussitôt à ses lèvres : «  Hummm, mais c’est que ça m’a l’air d’être super bon, ça ! » se dit-il en adoptant un air satisfait, tout en se dirigeant vers la cuisine.

Après une brève exploration, il s’installa à la table avec la ferme intention de faire un véritable festin.

Il était affamé, alors il dévora les restes d’un poulet rôti qui se trouvait dans le frigo, il engloutit aussi un gros fromage de chèvre avec une demi-baguette et il vida une bouteille de vin entamée qui avait étée soigneusement rebouchée.

Heureux de cette bonne fortune, séché, réhydraté, le ventre plein, il resta néanmoins suffisamment lucide pour se rendre compte qu’il n’était pas prudent de s’attarder en ces lieux.

Il s’apprêtait donc à repartir quand il entendit une voiture se garer dans l’allée.

Dans l’affolement il ouvrit la porte-fenêtre. Il était en train d’essayer de se dissimuler derrière un arbuste dans l’angle de la terrasse quand il entendit la porte d’entrée s’ouvrir.

Quand elle avait dévalé l’escalier en courant, il l’avait suivie de près, et il était parvenu à la rattraper alors qu’elle sortait. Il la saisit alors par les cheveux et il la tira violemment à lui. Alors il lui planta à plusieurs reprises son couteau dans le dos et enfin, parce qu’elle vivait et se débattait encore avec une folle énergie, il le lui enfonça dans le cou, d’un mouvement latéral, ample, sec et précis, afin de l’achever proprement.

En mourant, sa victime vomit son sang dans un spasme effroyable, qui exprima toute l’horreur de ces minutes effroyables, ses toutes dernières, qu’elle venait de vivre. Elle qui était venue ici pour retrouver son jeune amoureux, pour connaître une nouvelle fois la douceur et le plaisir, voire même une franche félicité, dans ses bras, n’y avait finalement rencontré que la face hideuse et ricanante de la camarde.

Françoise aura ainsi étée la première victime identifiée de celui que, bien des années plus tard, après la découverte de plusieurs autres affaires sanglantes restées non élucidées, la presse baptisera du surnom explicite de « Routard du crime ».

Car si l’homme était demeuré si longtemps insaisissable, c’est tout simplement parce qu’il avait toujours frappé de façon aléatoire, en différentes régions de France, des gens auxquels rien ne le reliait. C’est le gendarme Hebrail qui aura finalement réussi, grâce à sa patience et à son savoir-faire, à reconstituer l’itinéraire fou et meurtrier de François Cheaulmes, le premier tueur en série Français.

Il traverse, en huit ans, 37 départements et, incapable de conduire, il entraîna plusieurs fois des complices dans ses crimes (dont le cousin d’une de ses victimes), eux violant la victime, lui , qui était toujours à l’initiative des meurtres , la tuant. Il lui est arrivé de s’accuser de meurtres auprès de personnels médicaux, qui ne le crurent pas, bien entendu, parce qu’il était beaucoup trop habitué aux affabulations. C’est ainsi que dans plusieurs gendarmeries, il racontera des agressions purement imaginaires.

 

François Cheaulmes sera enfin arrêté le 7 janvier 1992, à Bischwiller en Alsace, et il avouera le meurtre d’une aide-soignante de Brest, puis, dans l’attente de passer devant le juge d’instruction, celui de Jean-Joseph Clément, près d’Avignon, qui eut lieu le 7 août 1989. Les enquêteurs éprouvèrent beaucoup de difficultés à confirmer les autres crimes, car ces actes furent perpétrés sans raison ni mobile apparents par une personne très mobile. De plus, des négligences, des lacunes, ainsi que la mauvaise coordination des différents services d’enquête locaux ne permirent pas de le confondre. C’est finalement Hebrail qui remontera le fil des meurtres au gré des déplacements de François Cheaulmes et, centralisant les différentes enquêtes, il obtiendra progressivement une série d’aveux plus ou moins explicites mais qui furent faits dans des termes confus et codés, François Cheaulmes ne parlant que d’une quinzaine de « pépins ».

François Cheaulmes racontera avec une incroyable précision des scènes de meurtre, mais en disant se les être fait raconter, ou les avoir vues en songe, sans jamais dire qu’il y avait effectivement participé. Par exemple, il mima la façon de tuer une sentinelle en lui tenant fermement la tête en arrière d’une main et en lui tranchant la carotide de l’autre, ou il les dessina, puis finalement il se rétracta. Selon Jean-Pierre Hebrail : « Il ne ment pas. Il n’invente jamais rien. Mais il embrouille volontairement les pistes en mélangeant à plaisir les crimes, les dates et les lieux ».

Début 1993, une cellule spéciale de gendarmerie fut créée sous la direction de Jean-Pierre Hebrail, appuyé par un technicien de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale pour démêler l’écheveau des pérégrinations criminelles de François Cheaulmes, de ses souvenirs et de ses aveux confus. Depuis son premier passage aux assises en 1994 pour la mort de la libraire de Saint-pierre d’Oléron, les procès se sont succédés et il fut condamné à neuf reprises pour onze meurtres.

François Cheaulmes est aujourd’hui incarcéré à la maison centrale d’Ensisheim, dans le Haut-Rhin, qui est spécialisée dans l’accueil de détenus de longue peine, dont 30 % sont condamnés à la perpétuité.

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