Je est un autre Juin 2017 version intégrale

Je est un autre

éditions les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : Stux / Pixabay

 

 Tout d’abord, il me semble important de vous dire que lorsque j’étais adolescent, j’étais intimement persuadé que le véritable nom de ma famille, celui qui avait prévalu, à ses origines, était Abraham, parce que c’était un patronyme fréquent dans le Quercy, la terre natale de mon géniteur, mais qu’il s’était malencontreusement dégradé au fil du temps, génération après génération, jusqu’à devenir cet insignifiant Hebraim, un nom qui est devenu profondément banal, aujourd’hui qu’il se trouve malheureusement amputé de ses glorieuses racines bibliques.

Aussi, dès l’âge de 15 ans, je pris, un peu naïvement, peut-être, l’habitude d’inscrire de ma plus belle écriture, sur la première page de tous mes livres, et ils étaient fort nombreux, cela aussi, il est bon que vous le sachiez, la formule peut-être un peu prétentieuse : « Ex libris Abraham Jean-Pierre« .

Ainsi, pensai-je, on ne pourrait plus impunément persister à me voler ma précieuse identité!

Je dois ici vous préciser que ne me percevais pas comme un garçon paranoïaque, du moins pas à l’époque, enfin, pas vraiment, même si cela a évolué par la suite, mais dans le mauvais sens, c’est-à-dire que je le suis devenu petit à petit, parano !

J’aurais peut-être dû commencer à me douter de quelque chose lorsque je me suis rendu compte que je n’étais entouré que de gens qui manifestement me voulaient du mal, à commencer par mes soi-disant amis, Jean-Paul, Max et René ! Mais s’il n’y avait eu qu’eux, eh bien non, tout le monde, et j’en fus rapidement persuadé, se liguait contre moi, à commencer par mon banquier et mon garagiste !

Cependant, je ne pouvais pas ignorer que je me posais bien plus de questions sur ma petite, mais néanmoins si intéressante, personne, à mon avis, que ne s’en posait sur la leur mon entourage, ma famille et mes soi-disant amis.

Mon père, Marcel, était un homme des plus simples, soyez-en persuadés. Gros travailleur, mais c’était un homme un peu volage sur les bords, car il appréciait, et recherchait, au delà du raisonnable, la galante compagnie de ses voisines, bien plus que celle de son atrabilaire épouse, ma sainte mère, l’autoritaire et revêche Célina, qui était une sainte femme, certes, sérieuse et infiniment dévouée à sa famille, mais qui n’était pas drôle tous les jours, et elle l’était même plutôt rarement, en fait, ce qui poussa mon incorrigible paternel à faire une à deux fois le mois une escapade discrète, mais ô combien salutaire et jouissive, vers les remparts, afin d’y trouver, moyennant un petit billet, le réconfort, ainsi que l’éjaculation libératrice, auprès d’une enchanteresse péripatéticienne! Si je le sais, c’est parce que des amis un peu plus délurés que moi m’ont affirmé l’y avoir rencontré, et ce à plusieurs reprises, alors qu’il rôdait autour des estafettes et des camping-cars aménagés en confortables nids d’amour, qui étaient bien sûr aussi bienfaisants que clandestins.

Mon père représentait surtout, pour moi, l’image honnie de l’autorité machique, qui s’était, entre autres, manifestée d’une façon outrageusement rabaissante ce jour où je lui avais fièrement annoncé :

— Papa, je vais aller à Paris avec un copain, et que cette vielle barbe nauséabonde n’avait rien trouvé de mieux à me rétorquer, tout en me fusillant du regard, selon sa désagréable habitude :  » A Paris ? Par ici, j’espère que c’est ça que tu veux dire, mon pauvre garçon! »

Ainsi, vous avez bien compris qu’il avait sur moi un puissant effet castrateur, comme il avait eu un effet résolument déféminisant sur ma grande sœur Annelise, en écartant d’elle les garçons qui avaient le malheur de montrer un intérêt un peu trop évident pour son ravissant minois, parce que la bougresse était bien mignonne, au point que j’aurais bien aimé me la faire mais je me satisfaisais de me masturber compulsivement, en bâtissant dans ma pauvre tête de chauds scénarios de baise torride au dessus de l’une ou l’autre de ses très sympathiques photos de vacances, sur lesquelles on la voyait en maillot de bain, avant d’éjaculer lamentablement dans un kleenex ou sur mon ventre, tout simplement, pour regarder ensuite le sperme s’écouler lentement par le côté! Il en fit tant, et surtout il le fit si bien, le paternel, que pour avoir une paix royale elle ne fréquentera pratiquement que des filles au cours de son adolescence. Ainsi je la verrai longtemps errer aux confins du saphisme avant qu’elle ne se décide enfin à mettre au monde, un peu par accident quand même, celle qui deviendra plus tard la cousine de ma future fille. Simone de Beauvoir aurait pu y déceler une belle illustration de l’adage selon lequel, on ne naît pas lesbienne, mais on le devient!

— Ainsi, qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je, furent les grandes questions que je me posai très tôt avec insistance, mais aussi, il me faut le reconnaître, avec une sorte de plaisir trouble maladivement masochiste!

En plus de ce questionnement permanent qui m’habitait, j’étais devenu un lecteur compulsif, un insatiable dévoreur de livres, un sorte d’ogre de la littérature. Alexandre Dumas et ses trois mousquetaires, Lagardère et le Bossu avaient su, entre autres, par leurs spectaculaires et follement romantiques exploits, enchanter l’adolescent ultra complexé que j’étais, de telle sorte que quand mes amis venaient parlementer en chœur sous ma fenêtre pour me proposer d’aller faire avec eux une balade à vélo sur les routes pentues et ensoleillées de la Montagne Noire, je leur répondais systématiquement sans le moindre regret :  » Non merci les poteaux, mais cet après-midi, je lis ! »

— Ah, tu lis encore, s’exclamaient-ils, alors qu’ils s’en trouvaient profondément déçus et dépités !

En fait, il faut que je vous dise que je n’étais pas vraiment certain d’appartenir au monde qui était le leur ! Un monde bêtement fait d’insouciance et de légèreté dans lequel les affaires importantes étaient le vélo, la piscine, les copains, le flipper et, vers l’âge de16 ans, les insupportables mais si charmantes petites copines, avec lesquelles il allait bien devoir faire, si je ne voulais pas terminer ma vie comme un vieux loup solitaire !

Le mien était plus sérieux, je vous jure, moins primesautier, plus accidenté, et surtout, il était beaucoup plus incertain !

Dieu, ce grand Manitou que l’on avait imposé à ma jeune conscience sans défenses, existait-il ?

Étais-je vraiment un garçon identique aux autres, ou bien me démarquais-je du troupeau par mes spécificités, car ce que j’aimais avant tout, c’était lire, et écrire, même si mes écrits, dont j’étais pourtant très fier, et dont je considérais qu’ils étaient le plus proche possible de la perfection ne semblaient pas intéresser grand monde, au point que mon professeur de français de la classe de quatrième m’avait surnommé « le poète Pouët ! »

J’observais avec attention ma grande sœur et je voyais bien qu’elle, elle n’était absolument pas confrontée ce genre de problèmes existentiels.

Car elle, elle pouvait papoter avec ses amies des après-midi entières, elle écoutait aussi la radio à fond, et elle prenait un plaisir semble-t-il infini à errer dans les boutiques, elle achetait tous les 45 tours qu’elle pouvait, et surtout elle savait, en jeune fille sérieuse et équilibrée qu’elle était, ce qu’elle souhaitait faire de sa vie, car cela avait été décidé depuis longtemps déjà, elle serait coiffeuse! Elle exercerait ce merveilleux métier qui permet de passer ses journées à bavarder avec les clientes tout en les rendant plus séduisantes pour les hommes, ou pour les femmes, selon les mœurs de chacune d’entre elles, de leur entourage.

Quant à moi, je dois dire que si je vivais avec un certain bonheur le mois de vacances que mon père mettait un point d’honneur à nous offrir tous les ans à Fleury-Saint-Pierre sur Mer, je me montrais beaucoup moins satisfait de ma misérable vie de lycéen, qui ne me semblait pas répondre à toutes mes attentes, et de loin s’en fallait. Car j’étais curieux de tout et ainsi mon parcours scolaire sera le reflet de mes nombreuses et sempiternelles valses-hésitations.

Vers l’âge de 16 ans je m’étais lancé à corps perdu dans la lecture de l’ouvrage de Pierre Daco, Les triomphes de la psychanalyse, pensant y trouver des réponses aux nombreuses questions que je me posais. Et que j’étais bien le seul, hélas, semblait-il, à se poser.

Les disciplines qui se rapprochaient le plus du monde que cette lecture avait éclairé pour moi étaient la littérature et dès la classe de terminale, ce fut bien entendu la philosophie.

Cette discipline, vitale pour moi, que me fit découvrir et aimer un homme qui eut une importance considérable dans ma vie. Il s’agissait d’Émile Moulet, mon prof de philo, un homme au physique plutôt banal mais au cerveau que je trouvais puissant et à l’esprit singulièrement libre, dont je buvais les cours passionnants jusqu’à la lie. Ce fut lui bien sûr me fit découvrir Socrate et Platon, et même jusqu’à Empédocle d’Agrigente, le plus excentrique des présocratiques. Il était, selon Nietzsche, «la figure la plus bariolée de la philosophie ancienne. « Il s’habillait de vêtements de pourpre, il portait une ceinture d’or, des souliers de bronze, et une couronne delphique. Il avait des cheveux longs, et il se faisait suivre par des esclaves, et gardait toujours la même gravité de visage, de sorte que quiconque le rencontrait croyait croiser un roi ».

C’est ce même Nietzsche qui détrônera le sympathique chanteur Lény Escudéro comme idole de mon jeune cœur. Ah ce que j’avais pu aimer « Pour une amourette qui passait par là j´ai perdu la tête… Et puis me voilà« .

J’étais réceptif à l’œuvre puissante de ce grand philosophe car elle se présentait comme une critique virulente de la culture occidentale moderne ainsi que de ses valeurs morales et politiques, comme la démocratie et l’égalitarisme, ou religieuses, avec le christianisme, qui était je dois dire ma grande préoccupation du moment, celle que j’avais en permanence en ligne de mire !

Sa critique procédait de l’ambitieux projet de dévaluer ces valeurs afin d’en instituer de nouvelles, notamment par le dépassement de l’humanité en vue de l’avènement du surhomme. L’exposé de ses idées, qui prenait le plus souvent une forme aphoristique et poétique, avait su me toucher, d’autant plus, et ce n’était pas la moindre de ses qualités, qu’il était truffé d’humour.

J’appréciais particulièrement son enseignement, qui fut fort précieux pour moi, qui me sentais si différent, selon lequel « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. »

Je ne manquerai pas d’en tirer une philosophie toute personnelle :

Puisque je n’étais pas fini, d’après les remarques, toutes plus désobligeantes les unes que les autres, que j’entendais à mon propos, eh bien, qu’à cela ne tienne, je me finirai donc moi-même, car à cœur vaillant rien ne saurait être impossible, n’est-ce pas!

J’étais miné de doutes mais peu m’importait car « Ce n’est pas le doute, mais c’est la certitude, qui rend fou. » Et en lisant ces édifiantes paroles de mon maître, je ne pouvais pas, vous vous en doutez bien, maintenant que vous me connaissez un peu mieux, m’empêcher d’évoquer la triste et formidablement décourageante figure paternelle.

Malgré l’attirance toute particulière que j’éprouvais pour la littérature et la philosophie, il vous faut savoir que les sciences ne me laisseraient pas indifférent et je les intégrais avec passion à mes centres d’intérêt; et ce fut ainsi que la physique, l’électricité, et surtout l’astronomie, me tinrent ainsi lieu de profitables loisirs et elles se révélèrent de même être la source d’intenses et insoupçonnables satisfactions qui eurent pour premier effet de m’éloigner un peu de mes immuables et relativement longues branlettes, qui se déroulaient comme toujours sur des fonds de brûlants scénarios érotiques, c’est-à-dire de cuisses blondes et veloutées largement écartées laissant entrevoir une appétissante foune blonde et poilue, ou encore mieux, soit un cul lisse et joliment rebondi qui ondule voluptueusement devant mes yeux émerveillés.

Oh mais quel bonheur j’ai ressenti en assistant devant ma télé en noir et blanc à l’incroyable conquête de la blonde et mystérieuse Séléné, de même qu’en écoutant Radio Moscou en français sur le premier récepteur ondes courtes à galène que j’avais réussi à assembler, et à faire fonctionner !

J’avais souvent cette sensation déstabilisante que je ne marchais pas comme les autres, comme mes rares copains, car il me semblait qu’une insolite troisième jambe, un membre aussi superflu qu’incongru prenait naissance dans ma tête bancale, et me portait tout en s’acharnant à faire de pernicieux crocs en jambes aux deux autres !

Mon parcours d’étudiant m’amènera ainsi à explorer les nombreuses voies, que je considérais être complémentaires, de la littérature, de la géographie, de la psychologie et de l’électronique.

Pendant les week-ends et les vacances j’allais rejoindre mes amis Paul et René, mais aussi la ravissante petite Isabelle, que le me serais volontiers envoyée, elle aussi, à la station Esso, où j’endossais pour cette occasion un nouvel habit, celui de pompiste, qui était certes moins seyant que le superbe blazer bleu-marine que j’avais acheté pour aller draguer en boite, mais sans la chemise à jabot qui allait avec, car mon insupportable vieux m’avait obligé de la retourner au magasin, sous prétexte qu’elle faisait « pédé ! »

C’est le patron de la station, considérant mon air perpétuellement rêveur, ainsi que mes nombreuses bévues et maladresses, n’avais-je pas un jour fait le plein de super à une voiture diesel, et mis du liquide de freins dans un lave-glace, qui m’avait affublé du sobriquet peu flatteur de « L’Azimut », un surnom que je traînerai pendant de longues années, au point qu’aujourd’hui encore quelques vieux copains m’appellent encore de la sorte. Ce sobriquet évocateur signifiait en fait que si je connaissais le chemin qu’il fallait suivre pour aller d’un point à un autre, je suivais souvent les itinéraires les plus improbables pour y parvenir. J’étais devenu en fait le roi de la ligne brisée, négligeant de ce fait la droite, qui me paraissait être un peu trop simpliste, à mon goût !

Je dépensais mon argent avec parcimonie à la chaleureuse et sympathique pizzeria de la rue Figuière avec mes amis, mais je le lâchais plus généreusement auprès des libraires de Carcassonne, qui disposaient toujours d’une appétissante sélection d’ouvrages à proposer à ma gourmandise.

Mon bac en poche, ce fut celui de 1968, qui avait, disait-on, été donné à tout le monde, il m’avait fallu envisager d’aller à l’université ou me décider à faire le grand saut dans la vie active.

Là encore je rencontrai les pires difficultés pour faire un choix.

Je suivis des cours de philosophie, de psychologie, de géographie, et d’électronique, en ayant toujours en tête l’enseignement de mon professeur de philo de la classe de terminale qui ne cessait de nous répéter qu’il n’existait pas qu’une seule voie pour aboutir au plein épanouissement de soi.

J’avais retenu la leçon. Si les chemins étaient nombreux, je les explorerai donc tous, je n’en négligerai aucun.

Il me sembla aussi qu’il serait important, pour un garçon comme moi, qui était si mal à l’aise en société, et plus grave encore, gauche et maladroit comme ce n’est pas possible avec les jeunes filles, harcelé de surcroît comme je l’étais par mille et une interrogations, de tout mettre en œuvre afin de me connaître un peu mieux.

Il n’y avait pas de psychanalyste digne de ce nom à Carcassonne en ces années, vous devez bien vous en douter !

J’exerçai alors divers petits métiers afin de me payer des séances avec un Lacanien de Paris, il s’appelait Georges Delebarre et exerçait dans une toute petite rue, j’ai oublié son nom, au deuxième étage sans ascenseur, près de la gare de Lyon. C’était l’homme qui me sembla devoir être le plus apte à me débarrasser, non seulement du contenu de mon modeste portefeuille, cela c’était le plus facile, mais aussi de mes éternels et épineux problèmes, que j’observais avec l’œil acéré du zoologue doublé de celui, plus pointilleux encore, de l’anthropologue.

J’étais malade, certes, mais à toute maladie n’existait-il pas un remède ? Il ne me restait plus qu’à le dénicher, ce traitement qui ferait de moi enfin ce garçon épanoui, bien dans sa peau, et heureux de vivre dans l’insouciance, comme ses semblables.

J’exerçais par la suite plusieurs professions : éducateur spécialisé pour des enfants en difficulté, psychologue du travail, secrétaire dans une maison d’édition, et surtout je rencontrais de belles et solides gaillardes qui surent éclaircir pour moi les chemins broussailleux de ma sexualité malhabile, hésitante, et même brouillonne !

Si certaines furent de pures maîtresses, ainsi que ce fut le cas pour la blonde aux cheveux courts Nicole, d’autres furent plutôt des mamans aimantes et attentionnées, comme Michèle, cette adorable brunette aux cheveux longs qui eut pour moi les yeux de Chimène et qui me regarda, tout le temps que dura notre union, comme un objet précieux. Ainsi elle n’hésitait pas à se lever tôt pour me faire cuire les deux merguez que j’engloutissais avec un bel appétit avec mon café à mon petit-déjeuner. Quelques unes, plus rares, furent des petites sœurs avec lesquelles je partageais des jeux plus ou moins sexuels, et aussi de délicieux moments de complicité, parfois sentimentale, comme ce fut le cas avec la délicieuse, mais néanmoins pazzarella, Françoise ! Ah, celle-là, je ne suis pas près de l’oublier, mes amis ; Certes, c’était une folle, mais une folle plutôt sympathique. Comme moi, elle adorait bouquiner, et comme moi, elle aimait les filles ! Elle était très sexe, avec les filles, même si avec moi elle l’était beaucoup moins.

Comment est-ce que je sais ça ? Mais, parce que je l’ai vue à l’œuvre, pardi !

Un jour alors que je j’étais rentré à l’improviste je l’ai trouvée en train de baiser avec une de ses copines, une jolie brune pas farouche pour deux sous, et tout ce que je peux vous dire c’est qu’elles n’y allaient pas de fesses mortes !

Bien heureusement toutes les deux m’ont invité à me joindre à elles, ce que je fis avec toutes les réticences que là, vous ne pourriez certainement pas imaginer, parce que, un garçon, ça doit forcément aimer les parties triangulaires, dans l’imaginaire de tout le monde ! Cependant, cette configuration sexuelle pour le moins inhabituelle me paralysa plus qu’elle ne m’excita et finalement, il a fallu que Françoise me suce pour me faire jouir alors que j’avais un des tétons boursouflés de l’autre coincé dans la bouche !

Mes pérégrinations m’amenèrent ensuite à vivre à Grenoble, à Tours, à Evry. Je vagabondais, je voyais du pays, et puisque parait-il les voyages forment la jeunesse, je n’allais certainement pas m’en priver.

Cependant je pris rapidement conscience que, puisque mon état mental était caractérisé par l’incertitude et la vertigineuse instabilité que cela induisait, il serait important que ma vie professionnelle, au moins, me permette de planter mes deux pieds dans la glaise solide et collante d’un terroir.

Et pourquoi pas celui qui m’avait vu naître, en ce mois de février 1950, dans la souffrance, sans aucun doute, puisque ma mère avait dû accoucher aux forceps, et que mon pauvre crâne déformé avait longtemps été maintenu par un casque métallique afin qu’il puisse reprendre forme humaine. Ainsi j’étais né Alien, et pour mon malheur je l’étais resté après toutes ces années d’errance!

C’est une simple émission de télévision qui fut à l’origine de la révélation qui allait conduire ma vie future.

Il y était fait mention de la carence en personnel hospitalier qui nécessitait que l’on fit appel, un peu partout en France, à la main d’œuvre étrangère, qu’elle soit Espagnole, Italienne, Belge ou Portugaise.

Des établissements hospitaliers, il y en avait pléthore dans l’Aude, et la fonction d’infirmier ne me rebutait absolument pas.

Je partis donc à la chasse aux renseignements et j’appris que le centre hospitalier psychiatrique de la ville de Carcassonne offrait des places dans son institut en vue d’y former ses futurs infirmiers spécialisés.

Voilà bien une profession qui m’interpellait, pour ne pas dire que j’y vis une opportunité de tout premier choix pour moi qui avais toujours été un peu beaucoup malade dans ma pauvre tête.

Alors quoi de mieux que d’exercer un métier qui me permettrait de me confronter à mes semblables, voire, pourquoi pas, de les aider ! Car, bien entendu, je ne pourrais que comprendre et éprouver de la compassion pour ces souffrances-là.

Ma candidature fut acceptée, et c’est ainsi que trois années plus tard je contemplais avec satisfaction et fierté mon nouveau diplôme ! Il était certes d’un niveau inférieur à la maîtrise de philosophie et à celle de psychologie que j’avais fini par décrocher en travaillant d’arrache-pied, mais c’était le premier qui débouchait sur un véritable emploi, sur un emploi stable et correctement rémunéré, qui allait permettre à la glaise, que j’appelais de mes vœux, d’emprisonner mes pieds en son sein pour permettre à mon esprit, enfin libre, de s’envoler!

Les premières années dans mon nouvel emploi ne furent pas idylliques, oh non et de loin s’en faut, même.

Mon rang, somme toutes subalterne, ne me permettait que d’administrer les traitements médicamenteux prescrits par les médecins et d’exercer des fonctions peu valorisantes de surveillant, de garde-chiourme pour tout dire, dans cet internat dont les pensionnaires étaient pour le moins particuliers : souvent turbulents, parfois indolents et apathiques à l’excès.

Je vécus néanmoins de bons moments, qui furent parfois cocasses, et m’accoutumais aux mauvais, comme ce jour où j’avais été poursuivi, en pleine nuit, par ce malade vociférant armé d’une lourde hache qu’il avait dérobée dans le cabanon des jardiniers et avec laquelle il se promettait de me trancher le col : « Tiens voilà du boudin, voilà du boudin », hurlait-il comme le grand malade qu’il était !

J’étais conscient que je n’étais pas en vacances, vous savez. Car c’était un vrai métier que celui que j’exerçais, et comme tous les métiers, il avait bien sûr ses bons côtés et ses moins gratifiants.

Avec le temps, je ne me privais pas de suivre toutes les formations qui me furent proposées et je pus ainsi avoir l’immense privilège de choisir les pavillons au sein desquels j’exercerai mon art de thérapeute, car c’est bien ainsi que je percevais la gratifiante profession dans laquelle j’avais investi jusqu’à la plus humble molécule de mon corps.

J’avais dans l’ensemble de bonnes relations avec mes collègues, même si avec d’autres la situation était plus tendue, mais ainsi va la vie, philosophé-je une fois de plus, car il n’est bien entendu pas possible de plaire à tout le monde!

Je fis plus ample connaissance avec le docteur François de Grisonnes, qui m’encouragea à participer aux séminaires qu’il animait, avec beaucoup de charisme et de savoir-faire, qui étaient consacrés aux techniques de soins issues de la bioénergie.

Il nous expliqua que dans le domaine de la bioénergie, notre patrimoine est d’une grande richesse, que ce soit dans les techniques «secrètes » qui sont transmises dans le sein de quelques confréries ou dans la transmission orale des sourciers et guérisseurs de nos campagnes. Recueillir ce savoir, le faire vivre et le transmettre était sa vocation depuis trente ans.
Les déséquilibres du corps physique génèrent une perturbation des champs énergétiques, disait-il. À l’inverse, un trouble dans l’un des champs énergétiques aura une incidence sur le corps physique. Ces champs d’énergie ou enveloppes énergétiques ont des densités différentes. Les «chakras », ces centres énergétiques très subtils qui ont leur respiration propre fonctionnent comme des portes. Ce sont des régulateurs et des « centres » de communication entre les différents corps énergétiques, les différentes enveloppes énergétiques.
L’énergie se transmet par l’imposition des mains, par le souffle, par le regard et par la visualisation. Ces techniques peuvant même être pratiquées à distance. Certains outils comme la radiesthésie peuvent aider à détecter des causes profondes de mal être. Le praticien peut ainsi utiliser différentes méthodes : passes, impositions, visualisation, chamanisme, dialogue avec la mémoire cellulaire, et même la fessée ! Il ré-aligne les différentes enveloppes énergétiques de l’être humain et accélère ainsi le processus d’auto-guérison.

Je rencontrais aussi le docteur Dominique Béramji, qui devint ainsi mon second mentor.

Ce médecin était plus versé dans les techniques issues du yoga et de la méditation, ainsi il organisait des week-ends entiers de pratique des asanas qui étaient toujours agrémentés d’exercices de concentration et de méditation en groupe

Tous deux étaient de merveilleux thérapeutes dévoués à leurs malades, et je ne pourrais rien dire qui soit plus juste que cela à leur propos, et en plus de ça, ils se montrèrent soucieux de partager leurs compétences avec les humbles subalternes que nous étions, nous, les infirmiers de base.

Je fis d’immenses progrès à leur contact dans mon approche de la maladie mentale, et je ressentis rapidement les bienfaits de leur fréquentation assidue sur mon moral, et sur ma motivation.

C’est au cours d’un de ces « marathons » animés par Dominique Béramji que je fis la connaissance d’une participante, une petite brune d’origine espagnole plutôt bien roulée qui répondait au prestigieux prénom de Mercedes. Ce n’était certes pas une bombe, mais elle avait tout ce qu’il fallait là où il le fallait, c’est-à-dire des seins plutôt appétissants, des cuisses longues et douces, et un petit cul comment dirais-je ? Affriolant, oui c’est ça ! Je commençai à sortir régulièrement avec elle, nous fîmes une première fois l’amour, avec préservatif, bien entendu, et si je n’en tombais pas follement amoureux, je réussis tout de même, à force de la luronner avec beaucoup d’enthousiasme et d’ardeur, de l’embrasser, de la caresser et de lui brouter longuement et passionnément le minou, qu’elle avait fort suave et appétissant, je réussis donc à la mettre carrément enceinte !

La belle avait déjà deux grands enfants, ainsi sa première réaction fut naturellement d’envisager une IVG et c’est ainsi que je dus me battre comme un chiffonnier pour qu’elle accepte de le garder aussi, celui-là ! Ce qu’elle n’accepta, finalement, qu’après que je lui eus proposé de devenir madame Hebraim, pour la peine, pour le meilleur, et pour le pire !

Je sais aujourd’hui que la guapa m’aimait beaucoup plus que je ne l’aimais, et que c’est uniquement pour cette saine et honnête raison qu’elle avait accepté ma proposition, et qu’elle me fit le don de cette adorable petite fille brune que je décidais d’appeler Vénus.

Car après tant d’efforts inlassablement déployés, le pittoresque Azimut que j’étais méritait bien d’avoir son étoile à lui pour récompense, non ?

Galvanisé par cette naissance, lové au creux rassurant de mon foyer, je m’investis à bras déployés dans mon métier et accédai bientôt à de nouvelles responsabilités.

J’animerai la troupe du théâtre de l’Autre scène, qui était composée de patients et de soignants, de soi-niants et de soi-niés, selon la boutade que je lançais un jour à mes collègues, et qui nous permettra de connaître l’immense bonheur de présenter nos créations au festival d’Avignon.

J’animerai aussi l’atelier d’écriture baptisé « Papiers de soi », avant de me trouver propulsé par une collègue qui souhaitait céder sa place à la responsabilité du « Café philo ».

Dans l’exercice de toutes ces activités, j’apprendrai autant que j’aiderai les autres à avancer sur les chemins escarpés et incertains de la guérison.

J’avais depuis longtemps envie d’écrire un livre dans lequel je relaterais mon expérience et mon parcours, mais le fil directeur de mon futur récit ne m’apparaissait toujours pas clairement, ainsi qu’avait été ma vie, c’est-à-dire pas très claire !

A quoi bon écrire un livre, si je n’étais pas moi-même persuadé qu’il serait, non pas parfait, mais au moins proche de la perfection, et surtout qu’il intéresserait le lecteur, me demandais-je inlassablement tout en tergiversant tout aussi inlassablement ?

Mais si tout a un début, tout a aussi une fin, n’est-ce pas ?

C’est le constat que je fis lorsque sonna enfin pour moi l’heure bénie de la retraite !

Car il s’agit bien d’un événement majeur dans la vie d’un homme, surtout qu’il fut précédé de peu par mon divorce et par mon remariage, une nouvelle union, avec une nouvelle femme, une rousse un peu fantasque, mais pas plus que d’habitude, je vous rassure, que je décrivis en ces termes à mon vieil ami Paul : « Une fille belle comme un soleil, avec des seins! Et avec des fesses! En bref, cette fois j’étais véritablement amoureux, et complètement toqué même. Mais cela, j’en avais l’habitude, depuis quarante ans que je traînais mon spleen sur les chemins accidentés de la recherche de mon idéal.

Puisque je bénéficiais maintenant de tout le temps nécessaire, et même de plus qu’il ne m’en fallait, je m’attelais à la réalisation de mon grand œuvre, de mon livre, enfin!

Le synopsis en serait à la fois simple et complexe, car il mettrait en parallèle mon évolution dans le métier « d’infirmier psy, qui a trique », selon le bon mot de Lacan, avec mon évolution personnelle, qui m’avait amené à la guérison.

Car oui, oui, trois fois oui, j’étais guéri, et ça, au moins, c’était une absolue certitude! Marié à une épouse charmante et équilibrée, qui est une fleuriste, mais une fleuriste cultivée, enfin propriétaire de ma petite maison en Siporex, père comblé d’une adorable donzelle. Je parvenais même à entretenir d’excellentes relations avec son compagnon, un comptable d’origine marocaine, c’est pour vous dire à quel point j’allais mieux !

Oh, comme il me semblait loin le temps de l’Azimut perdu dans ses limbes.

Je confiais le manuscrit de mon livre, que j’avais intitulé « Un long chemin vers la santé » à Paul, afin de recueillir son avis sur la forme autant que sur le fond.

Nous avons convenu de déjeuner ensemble afin d’en parler, de débriefer, comme on dit dans son milieu d’homme versé dans les affaires.

Il m’en fit une critique sans concession, relevant les points positifs et les aspects qui étaient les moins réussis, toujours à son avis.

Relativement satisfait de son analyse, même si les points négatifs me gênèrent au-delà du raisonnable, ce qui fit dire à Paul « fais gaffe de ne pas virer parano, toi », je lui dis :

—Tu as dû remarquer, toi qui m’as toujours connu, à quel point j’ai changé, quelle formidable évolution a été la mienne!

Il m’a alors regardé avec le petit sourire moqueur dont il est coutumier afin de m’assener le coup de grâce, qui est une autre de ses spécialités.

— Pas du tout. Je n’ai rien remarqué du tout, non, rien de rien ! Car pour moi, tu n’as absolument pas changé. Par contre je constate avec bonheur que c’est ton regard sur toi-même, qui a changé !

Parce que moi, je n’ai jamais vu en toi un malade, tu sais ! J’ai juste connu un copain un peu bizarre, parfois loufoque, parfois embarrassant même, comme quand tu faisais modifier tes chemises chez les dames patronnesses pour y ajouter ces fanfreluches ridicules, ou lorsque tu avais acheté ces incroyables lunettes vertes à la Jean-Pierre Coffe.

Cependant j’ai toujours trouvé étonnantes ces nombreuses thérapies que tu t’infligeais, à mon avis bien inutilement.

Ces propos furent pour moi un véritable électrochoc, car elles me firent l’effet d’une vague tueuse, et même d’un épouvantable tsunami dévastateur ! Pas malade, ainsi, je n’aurais jamais été malade, moi ?!

J’entamais alors un énième dialogue avec moi-même, mais cette fois la visée avait changé. Il s’agissait cette fois de répondre à l’angoissante question :

Je serait-il un autre ? Ainsi que l’a suggéré Arthur Rimbaud.

Le bien-portant qui vit en moi aurait-il été masqué pendant toute une vie par un malade imaginaire particulièrement actif. Étais-je moi ou étais-je lui ?

Aurais-je été simplement plus exigeant avec moi-même que le commun de mes semblables, ou, pareil à ce philosophe chinois qui a déclaré qu’il ne commencerait à s’intéresser au reste du monde que lorsqu’il aurait percé tous les mystères contenus dans la motte de terre qui s’élevait depuis toujours au beau milieu de son jardin, il fallait que je me connaisse mieux pour enfin comprendre les autres, et me faire comprendre d’eux.

Comme l’a si pertinemment écrit Arthur Rimbaud, que je considère être le plus grand d’entre tous les poètes : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver…  »

couv Je est un autre

Categories: Les nouveautés, Mes Nouvelles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>