Chômeuse. 4 novembre 2017

Jean-Paul Dominici

 

Chômeuse

éditions Les trois Clefs

collection Thrillers

Photo de couverture : Pixabay

La ville dans laquelle elle vit est belle, puisqu’elle fut, il y a bien longtemps, capitale pontificale! elle est aussi mondialement renommée, et elle est riche de mille et un monuments, qui sont tous plus beaux, riches et nobles les uns que les autres ; Je ne m’attarderai pas au cours de ce récit sur le prestigieux Palais des papes, que tout le monde connaît, qui accueille tous les ans depuis jean Vilar les spectacles du festival officiel, dit « In », ni sur le pont Saint-Bénezet qui est chanté par les enfants de toutes les écoles du monde, jusqu’en Chine et au Japon ! la voici, pour ceux que cela intéresse, de mieux la connaître :

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Le palais des papes d’Avignon est la plus belle et la plus grande des constructions gothiques du Moyen Âge ! Car, étant la fois une forteresse et un palais, la résidence pontificale fut pendant le xive siècle le siège de la chrétienté d’Occident.

Le palais actuel, qui résulte de l’imbrication de deux bâtiments, le palais vieux de Benoît XII, qui fut une véritable forteresse assise sur l’inexpugnable rocher des Doms, et le palais neuf de Clément VI, qui fut le plus fastueux des pontifes avignonnais, est non seulement le plus grand édifice gothique du monde mais aussi celui où s’est exprimé dans toute sa plénitude le style du gothique international. Il est le fruit, pour sa construction et son ornementation, du travail conjoint des meilleurs architectes français de l’époque, Pierre Peysson et Jean du Louvres,  ainsi que des plus grands fresquistes de l’école siennoise, comme Simone Martini et Matteo Giovanetti !

De plus la bibliothèque pontificale d’Avignon, qui fut la plus grande d’Europe à l’époque, avec plus de 2 000 volumes, cristallisa autour d’elle un groupe de clercs passionnés de belles-lettres dont allait être issu le célèbre poète Pétrarque, qui fut l’inoubliable fondateur de l’humanisme !

Il est incontestable que la plupart de ses lecteurs, soit en France, soit en Italie, ne connaissent de Pétrarque que les poésies qu’il a consacrées, soit du vivant de Laure de Noves, soit après sa mort, à l’amour qu’elle lui avait inspiré, et cependant il est certain que Pétrarque fut aussi l’un des hommes les plus érudits de son temps, ainsi que le prouvent les nombreux écrits qu’il a laissés en langue latine, les seuls qui, selon lui, devaient lui assurer les regards et l’admiration de la postérité !

« Que de fois, tout en pleurs, fuyant le genre humain,

Et me fuyant moi-même en mon charmant asile,

J’inonde ma poitrine et l’herbe du chemin !

Que de fois mes soupirs troublent l’air immobile!

Que de fois, seul, en proie à mes rêves d’amour,

Au fond d’un bois épais et d’une grotte obscure,

Je cherche autour de moi cette femme si pure

Que me ravit la tombe où j’aspire à mon tour!

Tantôt elle s’élance en nymphe vaporeuse

Sur les flots argentés de la Sorgue écumeuse,

Et s’assied près de moi sur ses bords enchanteurs;

Tantôt, d’un pied léger, son image chérie

Agite doucement les fleurs de la prairie,

Et semble à mon aspect prendre part à mes pleurs »

 

Tandis que la chapelle clémentine du palais, dite la « Grande Chapelle », attira à elle les meilleurs parmi les compositeurschantres et musiciens de l’époque. Ce fut là que Clément VI apprécia la célèbre Messe de Notre-Dame de Guillaume de Machault. Le palais fut aussi le lieu qui, par son ampleur, permit « une transformation générale du mode de vie et d’organisation de l’Église ». Il facilita la centralisation des services et l’adaptation de leur fonctionnement aux besoins pontificaux, en permettant de créer une véritable administration. Les effectifs de la Curie, qui étaient de 200 personnes à la fin du xiiie siècle, passèrent à 300 au début du xive siècle, pour atteindre les 500 personnes en 1316 ! À cela s’ajoutèrent plus d’un millier de fonctionnaires laïcs qui purent œuvrer à l’intérieur du palais.

Pourtant celui-ci qui, par sa structure et son fonctionnement, avait permis à l’Église de s’adapter « pour qu’elle puisse continuer à remplir efficacement sa mission » devint caduc lorsque les pontifes avignonnais jugèrent nécessaire de revenir à Rome. L’espoir d’une réconciliation entre les christianismes latin et orthodoxe, joint à l’achèvement de la pacification des États pontificaux en Italie, avaient constitué des bases solides à ce retour.

À cela se joignit la conviction, pour Urbain V et Grégoire XI, que le siège de la papauté ne pouvait être que là où se trouvait le tombeau de Pierre, le premier pontife, soit à Rome ! le second quitta Avignon le 13 septembre 1376 et cette fois l’installation fut définitive !

Et c’est aussi une ville où il fait bon vivre, parce qu’il il y fait presque toujours beau, sauf lorsque ce maudit Mistral se déchaîne, roule, siffle, file et fait des queues de poisson à tout ce qui bouge !

C’est une ville qui change, qui vit, elle aussi. Elle évolue, mais pas toujours dans le bon sens, disent certains, car des nouveaux quartiers naissent, pendant que d’autres se désagrègent, retournent à un quasi abandon, mais qu’est-ce qui va toujours dans le bon sens, dites-moi, sur cette Terre de misères, la santé, l’amour, le travail, l’économie ? Certainement pas.

Les dernières élections municipales ont amené à la mairie une énième équipe socialiste. Qu’est-ce que cela va changer, se demanda-t-elle ? Certainement pas grand chose, surtout que les temps ne sont plus aux vaches grasses, pour qui que ce soit, alors, comme il n’y a plus rien, ou si peu, à redistribuer, les hommes et les femmes de tous bords qui ont fait de la politique un métier se montrent plus impuissants que jamais à améliorer la vie de leurs concitoyens.

Remarquez, pour elle cela ne changera pas grand chose, car ces fameuses vaches grasses, qui ont parait-il existé, elle ne les a jamais connues, ni même croisées, sur le bord de sa route !

Parce qu’elle est née en 1980, soit quelques années après leur départ, hélas !

Aujourd’hui ce sont les mauvaises nouvelles qui prévalent, les fermetures d’entreprises, les catastrophes économiques, les licenciements. Le chômage, oh ça, oui, elle le connaît, le chômage, et depuis longtemps déjà, mais il y a aussi le changement climatique, qui chasse les ours blancs de leur banquise, de même que les Africains de leurs terres qui se désertifient, et qui viennent augmenter les fleuves de migrants qui se déversent sur l’Europe comme dans une mer sans fond ! Et ces Islamistes qui ont décidé de mettre la planète à feu et à sang, comme si on n’avait pas assez de problèmes comme ça, pour y ajouter ces inconcevables bondieuseries débarquées d’un autre siècle ! Mais quel Dieu, facétieux ou alors franchement maléfique, a-t-il bien pu vouloir cela, dites-le moi ?

Elle était habituée aux siens, de soucis, elle qui n’a presque jamais eu assez d’argent pour vivre convenablement, et cela depuis qu’elle est toute petite ! Un papa ouvrier d’usine qui a traversé de multiples périodes à chercher du travail ou à occuper des emplois minables avant de décéder prématurément, d’avoir trop bu, et aussi trop fumé, ont dit les médecins ; une maman qui n’a jamais étée assez courageuse pour se lever tôt le matin et qui s’est satisfaite de quelques boulots précaires, justifiant son inaction chronique par la nécessité d’être disponible à 100%, alors qu’elle  avait trois enfants à élever. Elle n’avait peut-être pas tort, trois mômes, ça fait quand même beaucoup, vous ne le pensez pas ? Mais ce qu’elle oubliait de dire, c’est qu’elle a étée jeune fille, elle aussi, sans charges autre que la sienne, et qu’elle n’en a pas été plus entreprenante pour autant ! La jolie Laura est la troisième de ses trois enfants, la petite dernière, arrivée derrière ses deux frères, Bruno et Joël. Ils ont fait leur apparition sur cette misérable planète à un an et demi d’intervalle. Sa mère a refait sa vie. A la mort de son père, après une longue période de flottement, elle s’est installée avec un voisin divorcé, le plus naturellement du monde ! Son ex-femme n’ayant pu avoir d’enfants, c’est lui qui s’est occupé d’elle et de ses frangins, qui les a accompagnés tant bien que mal jusqu’à l’âge adulte. Oh, ce n’était pas un mauvais bougre ! Même s’il avait souvent pour elle les yeux affamés de Grosminet lorgnant sur le pauvre et mignon Titi avec un féroce appétit, mais il ne l’a jamais touchée, de près ou de loin, ni pour la frapper ni pour la caresser, et de cela elle lui en est infiniment reconnaissante, alors que certaines de ses copines lui disent être régulièrement frappées ou caressées, voire même plus, et parfois beaucoup plus, pour ne pas dire qu’elles se font franchement violer, par leurs beaux-pères, et même, horreur suprême, par leurs pères !

Laura n’est pas née dans un des quartiers les plus prestigieux d’Avignon, non, oh non ! Car elle est venue au monde sur la rocade, rue du Blé de Lune, entre la poste et un salon d’esthétique afro particulièrement minable !

Heureusement que l’arrêt des bus était tout proche et qu’elle pouvait sans difficulté joindre le centre-ville, pour aller au collège, et au lycée ensuite, puis, pendant quelques courtes années, pour aller à la fac. La Fac de lettres du boulevard Raspail qu’elle a quittée avec un modeste Bac +2.

Ce n’est pas qu’elle était plus bête que les autres, non, n’allez surtout pas penser ça, loin de là, même, mais il lui manquait l’exemple de l’effort soutenu, la motivation pour tenter d’accéder à un emploi reconnu et rémunérateur, même si elle en a eu de tout temps eu l’ambition secrète. A sa décharge, il faut reconnaitre que la nécessité dans laquelle elle s’est rapidement trouvée de gagner quatre sous pour subvenir à ses légitimes besoins de jeune fille lui a un peu coupé les pattes.

Pour cela ce n’étaient pas les bars et les restaurants qui manquaient, dans cette ville infiniment touristique, et elle y a toujours trouvé au moins un petit job de serveuse. Oh il ne fallait pas avoir peur du travail, pour exercer ce métier difficile, mais en cela elle se trouvait, par bonheur, être beaucoup plus courageuse que sa mère, ni craindre de se faire draguer à longueur de journée, mais cet aspect-là non plus ne lui faisait pas peur, parce qu’elle aimait les gens, surtout ceux qui l’aimaient, et qu’elle savait se faire respecter et aussi se défendre, car elle a longtemps pratiqué le kick-boxing au kick-boxing club de la rue Carreterie.

Dans son malheur elle avait quand même eu de la chance, car elle n’avait pas été dépucelée à quinze ans dans une cave ou dans un garage à vélo, comme nombre de ses copines, mais cela s’était passé dans une jolie chambre du prestigieux hôtel d’Europe, place Crillon. Ce jour-là, elle était partie en bus à Orange, pour aller voir une amie de la fac et travailler un peu avec elle, tout en se tripotant et en se faisant des bisous, mais cela c’est une toute autre histoire ! Ainsi, de coka bien frais en thé brûlant et de caresses en papouilles, elle n’avait pas vu le temps passer et elle avait bien sûr raté le dernier car pour rentrer chez elle ! Penaude et passablement accablée, elle s’était résignée à se poster à la sortie de la ville afin d’y faire du stop. Au bout de quelques dizaines de minutes, une belle BMW bleue roi s’était arrêtée. Elle était conduite par un charmant trentenaire, un jeune chef d’entreprise qui l’avait invitée à dîner. C’était le patron d’une entreprise du monde du bâtiment  du Nord de la France qui, venu à Avignon pour y rencontrer des clients, logeait dans cet hôtel et il insista, avec humour et gentiment, pour qu’elle monte un petit moment dans sa chambre.

Cela s’est merveilleusement passé, je vous rassure tout de suite ; en fait, c’aurait difficilement pu mieux se passer, et finalement, après avoir étée dûment et convenablement déflorée, elle avait dormi avec lui, alors qu’ils s‘étaient confortablement installés en chiens de fusil, après avoir paisiblement et longuement fait l’amour, et après qu’il eut retiré sa capote pour loger sa bite détendue confortablement au creux de ses adorables petites fesses. C’est lui qui lui avait dit ça, qu’il les voyait comme ça, adorables !

Il lui avait plutôt bien fait l’amour, gentiment, tendrement, en prenant tout son temps, après l’avoir longuement caressée et embrassée, mais si elle avait beaucoup apprécié la soirée elle n’avait pas vraiment joui pour autant, sans doute était-ce un effet de l’intense émotion qu’elle avait ressentie du fait d’avoir été dépucelée, alors qu’elle avait déjà connu des orgasmes, et même des beaux, en se masturbant, et même en se caressant les seins, tout simplement, mais cela avait été suffisamment agréable pour lui donner l’envie de recommencer, dès que l’occasion s’en présenterait à nouveau. Elle venait alors de fêter son anniversaire, et elle se dit que c’était relativement tardif pour perdre son pucelage, alors que la plupart de ses copines avaient vu le leur s’envoler à dix-sept ans, voire à seize, ou même quinze ans !

Elle ne craignait pas de conséquences fâcheuses consécutives à cet acte, pas plus de maladie que de grossesse, car le monsieur, lorsqu’il fut prêt à la prendre, après un long flirt, une avalanche de caresses et de délicieux baisers, avait eu la courtoisie, lorsqu’elle lui avait avoué qu’elle était vierge et ne prenait pas la pilule, d’enfiler un préservatif, sans même qu’elle ait eu besoin de le lui demander. Quand je vous disais qu’elle a eu beaucoup de chance, cette petite, à certains moments de sa vie, tout au moins !

Quelques jours plus tard, elle s’inscrivit en fac d’Anglais. Elle aimait beaucoup lire, et c’est pour cette raison qu’elle fréquentait assidûment la bibliothèque Ceccano du centre ville, dont elle aimait beaucoup l’architecture, tandis que les mathématiques, par contre, lui faisaient la gueule depuis sa plus tendre enfance, sans qu’elle sache très bien pour quelle mystérieuse raison, peut-être était-ce tout simplement à cause de son cerveau de fille, pensait-elle, alors elle avait choisi les lettres, et elles les avait choisies parce que cette voie qui lui convenait parfaitement, tout simplement ! Jusqu’aux années 70, la ville d’Avignon ne comptait qu’une seule bibliothèque, qui était située au centre ville, dans les locaux de l’actuel musée Calvet. L’ensemble bibliothèque-musée constituait une entité unique, le « Museum Calvet ».  En 1982, soit deux années après sa naissance, la séparation des deux établissements devint effective et les collections de livres et de documents graphiques (cartes, plans, dessins…) s’installèrent à Ceccano, dont le bâtiment, une magnifique livrée cardinalice du 14ème siècle, venait tout juste d’être rénové.

Deux ans plus tard, soit en 2000, elle terminait brillamment sa deuxième année de Fac mais le manque chronique d’argent, dans sa famille, la découragea de s’inscrire en licence. M’inscrire, et pour quoi faire, se demanda-t-elle alors ? Pour y vivre une nouvelle année de galère sans avoir pour phare de réelles perspectives d’avenir avec ce trop modeste diplôme, car une chose était sûre et certaine, elle ne pourrait ^pas aller plus loin, car elle n’en aurait pas les moyens !

Elle avait un petit diplôme, c’était déjà bien plus que ce que son père et sa mère n’avaient jamais obtenu, et pour l’instant, cela lui suffisait amplement.

Il ne lui restait donc plus qu’à trouver un travail.

Elle fit ce qu’elle savait faire le mieux, bien entendu, c’est-à-dire serveuse. C’était la ville du ^plus célèbre festival du monde, ainsi tous les bars et les restaurants étaient à la recherche de personnel, et certains patrons auraient même été prêts à se battre pour embaucher les meilleurs, parmi ces profils trop rares. Et comme Laura était tout à la fois mignonne, compétente et courageuse, elle ne manqua pas de boulot, et cela ne put que la rassurer quant à ses perspectives d’avenir, parce qu’une bonne serveuse, cela peut trouver du boulot jusqu’à cinquante ans, au moins !

Un samedi elle partit au centre commercial Carrefour, en Courtine, avec sa mère Christiane, pour y faire quelques courses.

En déambulant dans les allées elle passa devant la boutique SFR, qui arborait un panonceau sur lequel était écrit : « Nous recherchons une vendeuse qualifiée».

Vendeuse, et pourquoi pas, se dit-elle, mais qu’entendaient-ils par qualifiée ?

Elle alla au supermarché, où elles remplirent sans excès un chariot, qu’elles vidèrent dans le coffre de leur petite FIAT verte puis elle revint nonchalamment vers la boutique.

Et elle y entra, remplie d’assurance, et souriante !

Elle s’adressa à la personne qui se tenait derrière le comptoir, une dame mi-brune aux cheveux frisés porteuse de petites lunettes rectangulaires bordées de noir.

— Bonjour, je m’appelle Laura Philippi, se présenta-t-elle, je suis intéressée par la place de vendeuse, mais je n’ai pas vraiment d’expérience de la vente, même si j’ai l’expérience du travail avec la clientèle.

La jeune femme la détailla de la tête aux pieds.

La visiteuse était correctement vêtue, elle présentait bien, et de plus elle avait un joli sourire, et, pour ne rien gâcher, elle avait l’air aimable !

— Bonjour mademoiselle, je suis Élisabeth Garnier, la gérante, auriez-vous un CV à me remettre ?

— Non, mais je peux vous en apporter un demain, si vous voulez.

– Je veux bien, lui répondit-elle avec un sourire engageant, tout en pensant : « en voilà, un bien joli petit lot, et je dirais même plus, un lot d’exception ! ».

Heureusement qu’elle avait insisté pour que la famille achète ce petit ordinateur, pour son dix-huitième anniversaire !

Le soir même elle se mit au travail. Oh, ce ne sera pas bien long, se dit-elle, et elle réalisa ainsi ce jour-là son tout premier CV.

Études, expérience professionnelle, forcément courte, mise en page. Parfait, c’était parfait, il ne lui restait plus qu’à l’imprimer, ce qui fut fait dans la foulée. Elle copia le fichier sur une clé USB et elle fila vers la petite boutique d’informatique du sympathique Iranien Fathola Zappeti, qui était située sur la rocade, au premier rond-point.

Le lendemain elle prit le bus, direction le centre commercial, où elle remit fièrement son CV à Élisabeth Garnier.

— Ah, très bien, mais, c’est très bien fait, ça Je vous remercie, Laura, voyons, voyons…dit cette dernière en parcourant rapidement les deux feuillets Vous avez un bac +2, mais, c’est très bien, ça ! Et vous exercé à plusieurs reprises en tant que serveuse, aussi !

— Oui madame, parce que je travaille dans cette branche depuis plusieurs années. Au début, c’était à mi-temps, surtout pendant le festival, j’étais alors étudiante et je me faisais un peu d’argent pendant les vacances. Depuis que j’ai quitté la fac, par contre, je travaille à plein temps. J’ai même exercé à plusieurs reprises à La Mirande et chez Christian Étienne, comme vous pouvez le voir.

– Ce sont de belles maisons, étoilées Michelin, je sais, j’aime bien moi voyez-vous aller de temps en temps dîner chez Christian Etienne, surtout pout la Saint-Sylvestre, ainsi nous aurions pu nous y rencontrer ! « Certainement, parce qu’il m’est arrivé d’y faire des extras, pour le réveillon. » « Vous avez donc l’habitude des relations avec une clientèle exigeante, ajouta-t-elle. Et, sans me montrer indiscrète, pourrais-je savoir pour quelle raison  ne souhaitez-vous pas persévérer dans cette voie ? »

— Tout simplement, parce qu’il aurait fallu que je fasse l’école hôtelière, pour y avoir de réelles perspectives d’évolution ! En ce moment je ne fais que des remplacements, aussi je préférerais avoir une vraie place, un C.D.I, pour pouvoir m’installer, quitter mes parents et louer au moins un studio.

A sa grande surprise elle fut embauchée, pour un C.D.D. de six mois, et au SMIC, mais ce n’était déjà pas si mal, vous en conviendrez.

Six mois plus tard son CDD se mua en C.D.I. Elle trouva un petit logement de deux pièces dans le centre, rue Banasterie, un studio amélioré, un faux une pièce avec une très grande alcôve, assez grand pour y être vraiment à l’aise, mais surtout, il disposait d’une agréable courette, qui était merveilleusement fraîche l’été !

Adieu la rocade, sa circulation infernale, son bruit, sa faune issue de la diversité tapageuse, et à elle les délices du centre-ville, le plaisir de ses belles façades, de ses rues piétonnes, et de leurs commerces ! Elle avait presque tout lu de Rabelais, bien sûr, et notamment  son Cinquième livre des faicts et dicts héroïques de Pantagruel, où il fait arriver le fils de Grandgousier, accompagné de frère Jean des Entomeures et de Panurge à Avignon, ville qu’il connaissait bien pour avoir fait ses études à l’université de Montpellier. Ayant été impressionné par le nombre de ses clochers, il rebaptisa la ville l’Isle Sonnante et y fit arriver ses héros en plein Grand Schisme d’Occident. Les six premiers chapitres sont consacrés à cette visite. Ils s’intitulent Comment Pantagruel arriva en l’Isle Sonnante, et du bruit qu’entendismesComment l’Isle Sonnante avoit esté habitée par les Siticines, lesquels estoyens devenus oiseauxComment en Isle Sonnante n’est qu’un PapegautComment les oiseaulx de l’Isle Sonnante estoient tous passagersComment les oiseaulx gourmandeurs sont muts en l’Isle Sonnante, et Comment les oiseaulx de l’Isle Sonnante sont alimentez.

 

En 1671, lors de l’arrivée de sa fille Françoise à Avignon, la marquise de Sévigné vanta les charmes de cette cité qu’elle ne connaissait pas encore mais que venait de lui décrire la comtesse de Grignan : « Nous sommes ici dans un parfait et profond repos, une paix, un silence tout contraire au séjour que vous faites à Avignon. Vous y êtes peut-être encore, cette ville est toute brillante, vous y aurez été reçue avec toutes les acclamations. J’aime passionnément vos lettres d’Avignon, ma chère fille, je les lis et les relis. Il me semble que j’y suis, je prends part à votre triomphe. Je jouis enfin de votre beau soleil, des rivages charmants de votre beau Rhône, de la douceur de votre air »

Elle entreprit donc de visiter dans les moindres détails son nouvel environnement quotidien, ce qui la changea infiniment de la tapageuse et bruyante rocade, vous pouvez m’en croire. Ainsi elle explora toutes les agréables rues piétonnes du centre, de la rue des trois faucons à la superbe, fraîche et antique rue des teinturiers, et elle visita les myriades d’églises et de chapelles que recelait la vieille ville, depuis la magnifique chapelle des pénitents noirs, située au pied de l’escalier de Sainte-Anne qui permet de monter au jardin du rocher des doms, à celle des gris, en passant par celle des pénitents violets.

Cependant, le lieu qu’elle préférait, c’était le cinéma associatif Utopia, dans lequel elle s’engouffrait le plus souvent possible, le soir venu. Et c’est ainsi qu’un soir elle se rendit à Utopia, son cinéma préféré, pour voir un de ces films étonnants dont les programmateurs avaient le secret : « Requiem for a dream » de Darren Anofsky.

Harry Goldfarb est un junkie. Il passe ses journées en compagnie de sa petite amie Marion et de son copain Tyron. Ensemble, ils s’inventent un paradis artificiel. Mais dans sa quête d’une vie meilleure, le trio est entraîné dans une spirale infernale. Cette triste histoire se termine bien mal pour tout le monde. Elle n’avait pour sa part jamais touché à la drogue, à part quelques joints de marijuana fumés avec ses amis, alors qu’elle fréquentait le lycée Aubanel, et plus tard la fac, bien sûr !

Elle s’était assise, sans s’en rendre compte, à côté d’un beau garçon brun et ils sortirent ensemble de la salle.

— C’était vraiment un beau film, même s’il était triste, dit-elle au jeune homme.

— Oui, dommage que cela finisse si mal pour eux, parce que, pour ma part, j’aime bien quand un film, ou un roman, se termine, peut-être pas sur un happy end, mais au moins sur une lueur d’espoir, tandis que là !

— Oui, c’est sûr, ça aide à mieux dormir, après. Elle planta alors ses grands et beaux yeux verts piquetés de myriades de paillettes d’or dans les siens.

Il lui sourit. Et elle le trouva plutôt séduisant, ce mec, vous savez, avec son irrésistible petit air rebelle.

— Tu as envie d’aller te coucher tout de suite, toi, maintenant, lui demanda-t-elle tout en dansant d’un pied sur l’autre, comme si elle avait une furieuse envie de faire pipi, mais à mon avis c’est de tout autre chose, qu’elle avait furieusement envie, parce que cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas baisé, pour ne rien vous cacher, et cela commençait bien sûr à lui torturer les ovaires !

— Pas spécialement, et toi ?

— Oh, moi non plus, alors, on va chez toi, ou chez moi, se lança-t-elle, un peu come si elle partait à l’abordage ?

— T’habites où, belle demoiselle ?

— Oh, pas très loin, rue Banasterie, juste là, à côté !

— Alors je pense que ce serait mieux d’aller chez toi, parce que moi, j’habite un peu plus loin, pour ne pas dire à l’autre bout du monde, parce que j’habite à Morières.

— Oh la la, à Morières, mon dieu, gémit-elle, c’est loin, en effet !

Elle n’avait pas vraiment eu envie de le voir disparaître dans la nuit alors elle lui dit :

— Si tu n’as rien de mieux à faire, beau brun, alors on peut aller chez moi, et si tu as soif, ce n’est pas grave, tu sais, parce que j’ai de quoi picoler, tu t’appelles comment, au fait, moi c’est Laura.

— Benjamin !

Emballez, c’est pesé ! Ils partirent donc par les rues du centre ville, elle n’osait pas trop le toucher, et lui non plus, alors ils marchèrent un moment côte à côte mais il finit quand même par poser tendrement sa main sur son épaule, et il en profita pour mieux la regarder. C’était une jolie fille, il n’y avait rien à y redire, car elle bénéficiait d’un ravissant minois, tandis que ses cheveux châtains étaient mi-longs. Elle était habillée comme on peut l’être au mois de juin, un corsage fleuri de chez Kookaï, un léger gilet, et un jean slim noir.

En chemin ils échangèrent quelques propos au sujet du film et sur leurs préférences cinématographiques. Elle lui dit qu’elle était vendeuse en téléphonie mobile. Lui avait un métier beaucoup plus original, car il était moniteur sportif ! Il travaillait pour diverses salles de fitness et animait des cours collectifs. Il était célibataire, divorcé, pour être plus précis, donc il était disponible pour une petite histoire, se dit-elle en jubilant, parce que ce garçon lui plaisait vraiment beaucoup. Au point qu’elle eut bien peur d’en mouiller sa petite culotte.

C’était la toute première fois qu’elle ramenait un mec chez elle, aussi eut-elle l’air un peu gauche en ouvrant la porte. Le studio leur apparut alors, ainsi que le chat, qui parut tout étonné de voir un couple se tenir devant lui.

— Comment tu t’appelles, toi, demanda Benjamin, s’adressant à la petite bête grise, qui avait l’air d’être assez jeune.

— Il s’appelle Minet, lui dit Laura en lui adressant un ravissant sourire. « Alors, bonsoir, Minet, je suis heureux de faire ta connaissance, tu sais, parce que tu es au moins aussi mignon que ta patronne, et ce n’est que peu dire !

Manifestement, ainsi que vous pouvez le constater, elle aussi lui avait percuté l’œil, de ses charmes discrets !

Ils s’assirent gentiment sur le canapé, où le chat vint aussitôt les rejoindre, pour se frotter langoureusement à Laura, et elle lui caressa longuement et amoureusement le dos.

— Qu’est-ce que tu veux boire, demanda la jeune fille, un jus de fruits, un soda, une infusion, ou alors quelque chose de plus sérieux ?

— Quelque chose de plus fort, cela me conviendrait bien, parce que ce serait plus en harmonie avec notre rencontre, je pense. Laura sourit et s’éclipsa dans la cuisine, elle en revint avec un petit bol de glaçons et elle se dirigea vers le placard pour en extraire une bouteille de whisky, assez ordinaire, mais pas mauvais, qu’elle avait achetée quelques jours plus tôt à la supérette en sous-sol de la rue de la République.

Elle remplit leurs verres et y laissa lentement glisser deux glaçons.

— On trinque à quoi, demanda-t-elle, pas à notre avenir, en tout cas, dit-elle en riant, parce que je déteste faire des plans sur la comète, moi ! En fait, je ne vis que dans l’instant présent, et en cela je pense être une véritable tantrique !

— A notre rencontre, alors, buvons à notre rencontre, tout simplement, à toi, à moi, à nous, et au chat, aussi, bien sûr ! « Sûr, n’oublions pas le chat, ajouta-telle ! Et si les petits cochons ne nous mangent pas, on verra bien ce que nous deviendrons », ajouta-telle encore en lui dédiant un délicieux sourire d’ange tombé du ciel et qui se demande où il peut bien se trouver..

Il se pencha vers elle et l’embrassa gentiment, presque furtivement, dans le cou.

— Humm, tu sens super bon, murmura-t-il.

—Tu trouves, ce n’est que mon shampoing, parce que je ne me suis pas parfumée, aujourd’hui, puisque je ne pensais pas en avoir besoin pour aller seule au ciné, tu vois, mais c’est comme ça, la vie, c’est drôle, au moins certains jours, on pense qu’on va passer la soirée toute seule et ne voilà-t-il pas qu’un ravissant jeune homme fait irruption dans notre vie n’est-ce pas, mon Minet ! Et elle posa avec tendresse sa main gauche sur la cuisse droite de Benjamin, qui lui aussi portait un jean, mais c’était un Levis bleu !

— Alors, je l’adore, ton shampoing, définitivement, ajouta-t-il en lui caressant affectueusement les cheveux. Puis il dirigea son regard vers la grande bibliothèque qui occupait tout un pan de mur.

— Tu lis beaucoup, on dirait, demanda-t-il ?

— Oui, pas mal, c’est vrai, et c’est comme ça depuis que je suis toute petite, parce que c’est une vraie passion de pauvre, ça, la lecture, quand tu ne pars jamais en vacances, et que t’as pas assez de pognon pour aller au ciné ! Alors les bouquins, c’est quasiment gratuit, y en a sur toutes les brocantes, dans les vide-greniers, place des Carmes, et à la Bibliothèque municipale, aussi ! Et ça permet de rêver, de voyager, de s’instruire, et parfois même de rigoler un bon coup, et de jouir tranquille, aussi, si on veut, avec un bon bouquin érotique des éditions de la Sirène, par exemple, tout en se masturbant un chouia. « Ah, parce que tu aimes ça, te masturber ? » « C’est pas vraiment que j’aime, mais quand t’as rien de mieux à te mettre sois la main ça peut aider à s’endormir, non ?»

— Moi aussi, j’aime bien bouquiner, mais pas tellement me masturber, je préfère aller aux putes, en cas de pénurie de chatte humide et accueillante, mais j’adore aussi le ciné, et je passe pas mal de temps devant la télé, quand je ne sors pas avec mes potes. Parce que moi, je suis un authentique fêtard, tu sais, un vrai de vrai !

Alors trinquons, à nous, en espérant que ton mari ne va pas débarquer, et nous trouver ici à roucouler, ajouta-t-il malicieusement.

— T’inquiète pas, Benjamin, parce que je n’ai pas plus de mari que de môme, y a juste moi et le chat, qui vivons ici. Nous formons un vrai couple, et nous sommes très unis, et sais-tu que mon pseudo matou chasse même les souris qui s’aventurent dans la cour. Et je peux te certifier qu’elles sont nombreuses, les petites salopes, parce qu’il y a une boulangerie un peu plus bas, et c’est ça qui les attire dans le quartier !

— Ça tombe super bien, que tu n’aies pas de mari ni d’amant, à part le chat, parce que j’ai très envie de t’embrasser, dit-il en se rapprochant d’elle. Il posa ses lèvres sur sa joue, puis il les fit lentement glisser vers sa gracieuse bouche aux lèvres roses.

Peu de temps après cette entrée en matière plutôt soft ils en arrivèrent à échanger un long baiser, mais ce fut un baiser qui fut immensément langoureux et tendre. Leurs langues s’étaient trouvées, alors elles s’enroulèrent l’une à l’autre et ils échangèrent sans retenue leurs salives. Benjamin entoura Laura de ses bras et il la serra fermement contre lui, plaquant sa poitrine contre celle de la jeune fille. Tout en continuant à l’embrasser. A un moment il se décolla un peu d’elle de façon à permettre à sa main de se frayer un passage vers sa ravissante et exaltante petite poitrine. Ses doigts jouèrent alors un bon moment avec les boutons de nacre du corsage, et ils en défirent un, de façon à ce que sa main puisse s’engouffrer sous le léger vêtement.

Laura n’avait pas une poitrine impressionnante, non, mais elle possédait deux jolis seins, de taille moyenne, et super bien moulés, emprisonnés dans un soutien-gorge bon marché, mais qu’elle avait choisi avec goût, de couleur mauve, dont le haut était souligné par une agréable dentelle, qu’il fit défiler sous ses doigts avant de passer par en dessous de façon à venir frôler, puis capturer enfin, un de ses vibrionnants tétons, qu’il caressa longuement.

Tous deux commencèrent alors à vibrer, car ils furent apparemment gagnés par le désir d’aller un peu plus loin, de se laisser aller à l’ivresse naissante de cette douce soirée de printemps. Leurs respirations se firent plus intenses, et elles s’harmonisèrent, même, car ils respiraient maintenant à l’unisson. Benjamin inspirait lorsque Laura inspirait, et il expirait lorsque la jeune fille expirait, alors que Benjamin sentit une solide érection s’installer petit à petit dans son caleçon, pendant que Laura constatait qu’elle commençait, pour sa part, à gentiment mouiller le fond de sa petite culotte, et cela, elle ne put bien sûr pas l’empêcher !

Le garçon défit tous les boutons de son corsage, puis il aida Laura à s’en débarrasser, avant de lui retirer son sympathique soutien-gorge de jeune fille. Quelques instants plus tard il glissa, sans avoir l’air de le faire exprès, sa main dans le jean de sa nouvelle amie. Celle-ci vint se poser sur l’aimable renflement situé au bas de la culotte de Laura, dont il constata avec émotion le caractère humide. Il la laissa là et il entreprit même un léger massage du sexe de la jeune fille, qui y répondit favorablement en émettant quelques discrets gémissements de plaisir.

Gémissements qui se firent plus accentués lorsque Benjamin accrocha les bords de son jean noir et qu’il entreprit gentiment de le lui retirer.

Désormais nue, ou presque, parce qu’elle n’avait plus que sa culotte sur les fesses, elle posa son verre loin sur la table basse et elle entreprit à son tour de déshabiller le garçon.

—Tu ne dois pas être bien avec tout ça sur le dos, mon pauvre amour, dit-elle d’une petite voix condescendante. Enlève-moi donc ces putains de fringues et aide-moi, on va défaire le clic-clac et se glisser dans les draps, nous y serons bien mieux pour continuer cette aimable conversation, non, tu ne crois pas ?

Benjamin manifesta bien sûr son plein assentiment à cette aimable proposition.

Voilà une soirée en célibataire au ciné qui trouve une conclusion aussi charmante qu’inattendue, se dit-il.

Laura lui tendit en souriant une boite de préservatifs.

– Tiens, enfile ça, dit-elle, ça va te tenir chaud, ce n’est pas que je n’ai pas confiance en toi, mais par les temps qui courent, c’est mieux pour tout le monde, n’est-ce pas ?

Benjamin se plia sans problème aux exigences de sa compagne, ce qui ne l’empêcha nullement de l’aimer longuement et surtout de l’aimer tout son saoul.

La jeune Avignonnaise apprécia à sa juste valeur ce délicieux rapport, qu’elle trouva doux, rythmé et fort tout à la fois, jouissif, en un mot. D’ailleurs, ils n’enchaînèrent pas moins de deux savoureux orgasmes simultanés ce soir-là. Simultanés, oui, bien sûr, parce que le véritable orgasme, qui et une fusion entre l’homme et la femme ne peut se vivre qu’à deux, sinon il me semble préférable de parler de jouissance, tout simplement, et ce furent deux longs et fabuleux orgasmes au cours desquels, surtout pour le deuxième, leurs corps se défirent au point qu’ils ne les sentirent quasiment plus exister, car les deux amants, qui s’étaient littéralement fondus l’un dans l’autre, étaient devenus une pure boule d’énergie vibrionnante, immatérielle !

Bien sûr, ce n’était pas encore le grand amour, mais elle aimait bien ce garçon, et de toute évidence, et par bonheur, c’était réciproque.

Par la suite ils ne se virent pas tous les jours mais ils se retrouvaient souvent le dimanche. Tout l’été, Benjamin vint avec plaisir la chercher pour l’emmener à la plage. Parfois ils emmenaient aussi ses enfants, Laurent et Guillaume, qu’ils allaient chercher chez leur mère, à Cabrières d’Avignon. Ils allaient soit au Salin de Giraud, soit aux Saintes-Maries de la mer et quand ils se sentaient l’âme plus aventureuse, ils roulaient jusqu’à Aigues-Mortes ou Sète dans le Porsche Cayenne noir du garçon.

Ainsi allait la vie de Laura, paisible, comme vous pouvez vous en rendre compte, entre son boulot, son appart, son chat et son dynamique et musclé petit copain, dont elle adorait par dessus tout caresser les puissants abdominaux et pectoraux.

Sans problèmes majeurs, paisible, peut-être trop !

Elle s’était faite à son nouveau métier de vendeuse, elle avait un bon contact avec les clients et de ce fait elle réalisait un chiffre d’affaires honorable.

Elle s’entendait bien avec ses patrons, Élisabeth et son époux Philippe. Il régnait même entre eux une franche complicité, de telle sorte que les parties de rigolade dans l’arrière-boutique étaient monnaie courante. De temps en temps ils l’invitaient même à passer le week-end avec eux dans leur agréable maison de campagne avec piscine, à Vauvert. Ce bonheur dura trois bonnes années. Les téléphones se vendaient bien, même si avec le temps il était perceptible que les gens étant équipés, le volume des ventes s’en ressentait, mais il y avait toujours de quoi faire, avec les nouveautés qui sortaient à flux continu. Jusqu’à ce matin où Élisabeth l’aborda en arborant un air plutôt gêné.

— Laura, lui dit-elle en souriant un peu, mais rien qu’un peu, il faut que je te parle, ma chérie ! Tu auras sans doute remarqué qu’il y a moins de monde à la boutique, depuis quelques temps.

— Oui, c’est vrai, mais c’est sûrement passager, il ne faut pas t’en inquiéter, Elisabeth, parce que les clients reviendront avec la prochaine innovation, comme d’hab, sourit-elle franchement.

— Peut-être, oui, peut-être bien qu’ils reviendront, mais le problème n’est pas là, c’est que de nombreuses boutiques se sont ouvertes depuis trois ans, mais surtout il y a Internet, et ça, ça fait beaucoup de mal au petit commerce, tu sais. En fait, ce que je voulais te dire, c’est qu’il va falloir qu’on apprenne à  se passer de toi ! Ca ne va pas être facile, mais je pense que mon époux et moi suffirons pour tenir le magasin. Laura vécut ce jour-là son premier licenciement, qui ne devait rien à ses compétences, mais qui était tout simplement un effet de la conjoncture.

Elle prit la direction de l’ANPE et dut se satisfaire de ses prestations Assedic pour vivre, ce qui pouvait encore aller !

Mais, comme elle était une battante, et qu’en cela elle ne ressemblait en rien à sa mère, elle se mit à chercher du travail avec courage, et même avec ardeur. Elle fit tant et si bien qu’elle en trouva, bien sûr, tant il est vrai que quand on cherche on finit toujours par trouver, un jour ou l’autre ! Rue du Vieux Sextier, dans la zone piétonne, c’était une boutique de lingerie haut de gamme qui cherchait une vendeuse à plein temps. Exactement ce qu’il lui fallait !

Le cadre était agréable, ses collègues étaient sympathiques, aussi le travail était-il loin d’être pénible, même s’il lui fallait supporter à longueur de journée ces insupportables bonnes femmes qui étaient toutes plus ou moins soucieuses, en voyant l’inexorable cortège des années passer de conserver, voir d’accroître, de leur pouvoir de séduction, désireuses que leur lingerie les mette en valeur auprès de leur époux, le plus souvent, et de leur amant, de temps en temps. Leurs motivations profondes se faisaient jour, au fil des conversations. Un jour une cliente lui laissa clairement entendre, usant d’ellipses et de périphrases, de métaphores et d’images, qu’elle fréquentait un club échangiste, dans la région d’Orange, et qu’elle ne pouvait décemment pas s’y présenter toujours habillée de la même façon, même si c’est très déshabillée qu’elle se livrait à son passe-temps favori. Elle lui laissa de la même façon entendre qu’elle serait enchantée de la croiser un soir dans ses caves. Mais cela ne lui disait rien. Elle aimait faire l’amour avec Benjamin et elle n’avait aucune envie de le partager ou de l’échanger avec qui que ce soit ! Cette relation lui convenait, chacun chez soi, on se voyait parfois en semaine, presque tous les dimanches, et c’était très bien ainsi !

Elle s’était constituée, profitant de rabais et de promotions, une assez riche collection de dessous affriolants dont elle faisait profiter son ami, qui était toujours curieux de découvrir de quelle nouvelle merveille elle allait emballer ses jolies petites fesses et son affriolante poitrine.

Jour après jour le travail allait bon train, les clientes sexyes succédaient aux rondelettes dans une folle sarabande, jusqu’à ce que de problématiques ruptures de stock viennent semer le trouble. Sa patronne lui assura qu’elle se battait tous les jours avec les fournisseurs pour remédier à ce douloureux état de fait.

Un jour une cliente d’origine hispanique, une belle brune incendiaire, jura qu’elle allait passer à la concurrence si on ne lui livrait pas immédiatement la deuxième culotte noire en taille 36 qu’elle avait commandée pour compléter son couteux ensemble.

Laura, excédée, sauta sur le téléphone pour appeler le grossiste parisien, d’Aubervilliers, plus exactement, auprès duquel ils avaient passé la commande.

— Vous livrer ! Mais je ne demanderais que ça, moi, mademoiselle, s’exclama-t-il, encore faudrait-il que votre patronne paye ses factures ! Les deux dernières traites, qui avaient déjà été prorogées, viennent de m’être retournées impayées par la banque. Ah vous l’ignoriez, eh bien je suis heureux de vous l’apprendre, mademoiselle Laura, et si vous passez un jour par Paris, venez donc me rendre une petite visite, afin que nous puissions faire un peu mieux connaissance… !

Sa patronne, qui avait un goût sûr, ainsi qu’un incontestable sens du commerce, s’était emberlificotée, en écoutant les mauvais conseils de son soi-disant comptable, qui n’était en fait qu’un modeste conseiller juridique, dans les méandres d’une gestion, non pas malhonnête, mais totalement fantaisiste. Le résultat ne fut ainsi pas long à se manifester. Et ce fut un nouveau licenciement, mais un licenciement pour raisons économiques, cette fois. Un deuxième cas de figure, donc, sur la vaste palette des motifs de licenciement, et c’est ainsi qu’elle se retrouva une fois de plus chômeuse.

Elle ne sombra bien entendu pas dans le désespoir mais elle se démena en tous sens pour trouver un nouvel emploi. En attendant, l’Assedic assurerait une fois de plus sa rémunération et lui permettrait de payer son loyer.

Un jour elle participa à une réunion à laquelle l’agence pour l’emploi l’avait conviée, qui était organisée par la maison The Dollyshop, spécialiste en accessoires pour le couple moderne. Elle jugea bien entendu qu’elle ne risquait rien à aller voir de quoi il s’agissait.

La Réunion se tenait dans un grand hôtel du quartier de la Balance.

Lorsqu’elle pénétra dans la salle de conférences elle fut tout d’abord surprise de se retrouver nez à nez avec des mannequins revêtus de somptueuses lingeries sexyes, pour ne pas dire que certaines d’entre elles étaient franchement affriolantes ou provocatrices. Que faisaient donc là ces mannequins sexys, dans une réunion organisée par l’Agence pour l’Emploi, serait-on légitimement en droit de se demander et c’est naturellement ce qu’elle fit ?

Sur les murs des affichettes étaient placardées qui annonçaient : « Soyez indépendante, prenez enfin votre avenir en mains, devenez Ambassadrice The Dollyshop ».

Elles étaient une vingtaine de jeunes femmes dans la salle.

Elle commença à bavarder avec quelques-unes d’entre elles.

– C’est une maison de Paris qui vend de la lingerie à domicile, lui apprit une grande fille rousse infiniment sexye aux superbes yeux noisette !

Au bout d’un moment un couple fit son entrée et s’installa sur l’estrade qui avait été positionnée à une extrémité de la salle, et qui était occupée en son centre par un petit bureau de style Empire.

La jeune femme, qui était aussi blonde et jolie que charmante, et charmeuse, prit rapidement la parole.

— Bonjour mesdames. Nous vous souhaitons la bienvenue chez The Dollyshop, qui est depuis dix ans déjà le numéro un de son secteur ! Comme certaines d’entre vous le savent certainement, nous sommes le leader français de la vente à domicile de lingerie.

Nous vous proposons un statut de VRP, rémunéré à la commission.

Des commissions que vous toucherez tous les trimestres sur les ventes que vous aurez réalisées lors de réunions que vous aurez vous-mêmes organisées chez les hôtesses, que vous aurez vous-mêmes recrutées ! Cela fait beaucoup de « vous-mêmes » se dit-elle ! Mais la présentatrice continua son speech «  La première phase de votre nouveau travail consistera donc à établir votre réseau, et à faire chauffer votre carnet d’adresses.

Pour cela vous serez assistées par notre maison, qui vous fournira bien entendu tout le matériel promotionnel nécessaire et indispensable à la réussite de votre tâche !

Votre travail consistera à vendre notre lingerie, bien sûr, des modèles les plus classiques aux plus sexys, tels que ceux que vous pouvez voir là, portés par ces mannequins qui sont installés autour de vous. Mais aussi, et c’est notre grande nouveauté de l’année, vous aurez aussi dans votre catalogue les sextoys les plus charmants, mais aussi les plus sophistiqués.

— Qu’est-ce que c’est, un sextoy, demanda timidement une voix dans l’assistance ?

— Les sextoys ? Mais, ce sont des jouets intimes, madame, des joujoux sexuels destinés à pimenter la vie de couple, qui en général a un peu trop tendance à ronronner, pour ne pas dire à s’assoupir !

Comme on pouvait s’y attendre, des rires gênés, plus ou moins étouffés, fusèrent des quatre coins de la salle.

— Vous voulez dire des godemichés, quoi, en bon français !

— Oui mademoiselle, ce sont des godemichés, bien sûr, mais pas seulement. Car nous proposons aussi à nos clientes, et à nos clients, des plugs, vaginaux ou anaux, des œufs vibrants et des boules de geisha, ainsi que des stimulateurs clitoridiens, des pinces à tétons, et toutes sortes de préservatifs, qui sont tous plus sexys les uns que les autres, et aussi des crèmes stimulantes. Je vous conseille même d’essayer, à titre personnel, notre pompe vibrante destinée à stimuler le clitoris, c’est une vraie merveille, vous verrez, et elle ne coûte que vingt euros, oui pas plus de vingt malheureux euros pour s’envoler tout droit vers le paradis ! Vous trouverez aussi dans notre catalogue notre célèbre développeur vulvaire, ainsi que les huiles et les crèmes de massage, de même que les aphrodisiaques les plus performants, les lubrifiants, et toute une gamme de livres et de jeux de société, pour jouer à deux, à quatre, à six, ou à huit, pour les plus gourmands parmi vos futurs clients. Et, oh surprise, c’est une configuration qui se vend plutôt bien ! Vous ne pouvez pas savoir l’argent que j’ai gagné avec ce produit, quand j’étais moi-même ambassadrice. Car chez « The Dollyshop » le plaisir se consomme sans modération, et si vous avez envie de la jouer serré, nous proposons aussi toute une gamme d’accessoires de bondage.

— Et c’est quoi, ça, encore, demanda une participante ?

— Ce sont les nécessaires pour attacher le partenaire, le tenir à votre merci, dans un délicieux état de soumission, mesdames !

— Une voix fusa pour dire : « Ce n’est pas vraiment un boulot d’honnête mère de famille, que vous proposez là, quoi! » « Excusez-moi, mais vous pourrez peut-être me dire ce qu’il y a de malhonnête dans le fait d’aider les gens à se faire plaisir, madame, car en ce qui me concerne je trouve qu’il est aussi honnête de vendre des sextoys que du chovcolat hi hi hi »

Laura, quant à elle, s’amusa beaucoup pendant cette réunion d’information. Elle observa attentivement le couple de présentateurs, qui utilisait un langage débridé dénué de tabous ainsi que les réactions de l’assistance, qui furent parfois gênées, souvent extraverties, mais toujours intéressées !

Pour elle qui avait une vie sexuelle des plus classiques, tous ces artifices lui semblèrent presque de trop. On pouvait très bien s’éclater au pieu sans le moindre accessoire, elle en savait quelque chose, elle qui ne laissait jamais passer son tour quand venait l’heure de s’offrir un long et savoureux orgasme dans les bras, ou allongée sous, sur le dos ou sur le ventre, ou accroupie sur, son petit copain.

Mais ce n’était pas d’être cliente, ce qu’on lui proposait, mais de devenir vendeuse, et même ambassadrice ! Elle était au chômage depuis plusieurs mois maintenant, alors pourquoi ne pas essayer ça, se demanda-t-elle ?

Elle parla bien sûr de cette drôle d’opportunité de travail à Benjamin.

— Vendre des sextoys, mais pourquoi pas, mon amour, s’esclaffa le garçon, c’est un travail honnête, ça, ce n’est pas comme si tu vendais de la drogue, mais j’espère qu’ils te donneront des échantillons, pour qu’on puisse au moins les essayer avant. Je ne connais certes pas grand chose à la vente, mais il me semble avoir entendu dire que l’on ne vendait vraiment bien un produit que si on le connaissait bien et surtout, si on y croyait dur comme fer !

— Tu es un gros coquin, toi, mais oui, mon amour, t’inquiète donc pas, j’aurai du matériel de présentation, une pleine mallette et on va pouvoir faire joujou avec, voire s’éclater comme des malades, si tu es doué pour faire fonctionner ce genre de trucs, bien sûr…mais si tu fais ça aussi bien que ce que tu me bouffes la moule, ça devrait être assez chouette, comme résultat, se prit-elle à rêver !

La semaine suivante elle signait son contrat avec la société The Dollyshop, qui était en fait un groupe. Ainsi elle aurait plusieurs employeurs, et elle travaillerait sous le statut de VRP multicartes. Elle resta au chômage le temps de mettre en place son réseau d’hôtesses, puis elle fonça, elle s’élança de toutes ses forces, afin de se jeter à corps perdu dans la mêlée.

Ayant dûment testé la majorité des accessoires avec Benjamin elle ne se débrouilla pas trop mal, et elle découvrit bientôt qu’elle possédait un véritable talent d’animatrice.

Par la force des choses, la vie l’obligerait à aller au bout d’elle-même, et à forcer au pied de biche les portes de sa destinée, alors elle se donna  à fond afin de réussir dans son nouveau et gratifiant métier !

Ce n’était pas encore la fortune, mais elle se satisfaisait du chèque qu’elle recevait à chaque fin de trimestre, qui représentait quand même un honnête salaire de première vendeuse ! Benjamin quant à lui était tout heureux d’essayer les nouveautés que Laura recevait régulièrement. Elle découvrit ainsi avec émerveillement les délices des pinces à tétons et la surprenante pompe clitoridienne vibrante, qui la fit merveilleusement mouiller et jouir, cela au moins, ce n’était pas du pipeau, ce que l’on lui en avait dit. Son amoureux entreprit aussi de se livrer avec elle à des séances de bondage, qui se firent de plus en plus sophistiquées ! Mais, il fallait bien qu’elle en apprenne le plus possible, de cette délicate technique sado-maso. Parfois il lui faisait un peu peur avec son masque de loup-garou et son martinet, mais leurs séances sado-maso restaient softs et se terminaient en général dans un grand éclat de rire et une intense jouissance, qui était par bonheur toujours partagée. C’est tellement plus chouette, de jouir tous les deux en même temps, se disait-elle, à chaque fois que cela se produisait !

Mais ce qui écrit d’avance, ce qui devait arriver, finit bien entendu par arriver, après quelques années de prospérité et d’euphorie, le jour exécrable qui vit les prestigieux établissements « The Dollyshop », qui étaient harcelés sans répit par la concurrence venue des pays asiatiques, mettre la clé sous la porte ! Adieu donc veaux, vaches, cochons, couvées, intenses jouissances, éclats de rires et retour à la case chômage !

Son frère Joël, passionné par les ordinateurs, employé dans une petite boutique du Pont des deux eaux, avait fini par décrocher, grâce à Internet, un job en région parisienne, chez Gulfstream, une importante société de support téléphonique spécialisée dans les environnements Windows. Grâce à l’entregent de son chef il avait pu obtenir un sympathique logement dans une agréable cité HLM située sur l’île Saint-Germain, à Issy-les-Moulineaux.

Et il ne cessait de tanner sa petite sœur pour qu’elle vienne le rejoindre.

— Il y a beaucoup de boulot, à Paris, tu sais, pour les bons commerciaux comme toi, et tu pourrais habiter avec moi, au moins au début.

— T’as pas de petite copine ?

— Non, mais ça m’empêche pas de niquer, rassure-toi, j’ai plein de copains et de copines, alors je fais mon marché comme ça, au gré du vent. Un jour c’est un bon copain qui vient me retrouver dans mon lit, et un jour c’est une copine, et vogue la galère ! Allez, viens, ma petite chérie, ça sera cool, tu verras, et on pourra bien se marrer, quand on sera enfin tous les deux ensemble.

Quand elle en eut assez de galérer à Avignon, elle prit un billet de TGV et, en route pour la capitale !

Ils étaient bien, à Issy-les-Moulineaux, proches de la campagne, tout en étant près de Paris. Et surtout ils n’habitaient qu’à une centaine de mètres d’un des plus beaux parcs de la région, un parc avec des oiseaux, des écureuils, des oies, des bateaux, des pêcheurs des papillons, des ruches, et des abeilles !

La première chose que fit Laura fut d’étudier le marché de l’emploi, au cours de longues soirées qu’elle passa sur Internet.

Elle s’aperçut vite qu’elle ignorait tout de la majorité des postes qui étaient proposés par les sites spécialisés, dont les intitulés étaient aussi bizarres qu’hermétiques.

Mais avec le temps cela commença à rentrer.

Un jour une annonce attira son attention, elle émanait d’une énième société de conseil, qui vendait des prestations de communication autour d’événements sportifs, des matchs de foot, des tournois de tennis, des compétitions de natation, ou de voile.

Il s’agissait manifestement une jeune société, une sorte de start-up, et elle acceptait d’étudier la candidature de débutants.

Elle prit rendez-vous avec l’entreprise, qui était située tout près de l’opéra Garnier.

La société Meetcom était installée dans une sorte de pépinière, où beaucoup de services, photocopieurs, machines à affranchir, salles de réunion, étaient mutualisés.

Elle fut reçue par Thomas, qui était un des associés, et qui était un beau garçon brun aux cheveux noirs ondulés qui devait avoir une petite trentaine d’années.

Elle lui remit son CV, et elle lui fit part de sa motivation et de son plaisir de découvrir un nouvel environnement de travail, pour ne pas dire un nouveau métier.

Ils firent le point sur ses connaissances en bureautique, qui n’étaient pas extraordinaires, mais qui semblèrent néanmoins suffisantes à Thomas.

— Que connaissez-vous à la communication d’entreprise, Laura, demanda le jeune entrepreneur ?

— Vous voulez dire honnêtement, sourit-elle ?

— Oui

— Eh bien, pas grand chose, à vrai dire, pour ne pas dire rien ! Vous savez, je suis une petite provinciale, et je n’ai occupé jusqu’à ce jour que des postes de vendeuse, mais je ne demande qu’à apprendre, vous avez précisé dans l’annonce que vous acceptez les débutants, et c’est ce que je suis. Voilà, monsieur, vous avez devant vous une jeune débutante, mais une débutante motivée qui ne demande qu’à apprendre !

Thomas la regarda attentivement et il se leva.

— Vous voulez bien me suivre, Laura, s’il vous plaît, nous allons de ce pas voir mon frère, qui est aussi mon associé.

Il la prit par le bras et l’emmena au bout du couloir.

Ils pénétrèrent dans une pièce dans laquelle, assis derrière un bureau sur lequel trônait un magnifique écran se tenait un garçon qui lui sembla être à peine plus vieux que Thomas et qui était aussi brun que lui !

— Mathieu, lança le jeune homme, je te présente Laura Filippi, c’est une candidate au poste de commercial, elle ne connaît malheureusement rien à notre métier mais elle a une bonne expérience de la vente et elle dit être fortement motivée pour apprendre.

— Nous l’avons bien appris sur le tas, nous, notre métier, alors pourquoi pas elle ? Je vais prendre le temps de tout vous expliquer, mademoiselle, nous y passerons le temps qu’il faudra, mais je vous jure que si vous êtes vraiment motivée, nous allons y arriver.

Et il enchaîna : «  Notre activité porte sur l’événementiel sportif et vise spécifiquement à identifier les objectifs et les modalités d’usage des événements sportifs organisés au sein des entreprises, dans une perspective de gestion des ressources humaines et de communication interne. Nous proposons donc des prestations de services événementiels sportifs – comme les stages d’incentive et de team building – ainsi qu’une analyse de la manière dont sont utilisés, et pratiqués, les sports, pour communiquer auprès des salariés, susciter leur mobilisation et renforcer in fine leur adhésion au projet de l’entreprise. Sont également questionnées l’efficacité du sport, soit ses effets directs et ses effets induits, ainsi que ses spécificités par rapport à d’autres outils de communication interne, en matière sociale, humanitaire ou culturelle.

Mais ne vous inquiétez pas, vous n’irez jamais seule en rendez-vous, tout au moins pas au début, et une brochure, assez bien faite, oui, nous en sommes très fiers, est à votre disposition, en attendant le site Internet, qui est prévu pour très bientôt.

En fait, votre travail consistera pour l’essentiel à appeler les clients potentiels, en utilisant notre base de données, et à prendre des rendez-vous.

Oh ça, nul doute que je saurai le faire, s’enthousiasma Laura, parce que j’ai une grosse habitude de la clientèle, ainsi que du téléphone, vous savez !

Alors vous pouvez compter sur moi pour ramener dans votre escarcelle les meilleurs établissements parisiens.

Ils se quittèrent sur cet excellent premier contact.

Le lendemain, ce fut Thomas qui la rappela.

— Nous avons décidé de vous faire confiance, mademoiselle, parce que vous êtes jeune, motivée, et que vous nous semblez avoir les capacités nécessaires pour réussir dans ce métier, qui est aussi difficile qu’exigeant, mais vous vous apercevrez bien vite que c’est un métier passionnant, un métier de seigneur, que nous vous proposons d’exercer.

Nous ne sommes pas nous-mêmes bardés de diplômes, Mathieu et moi, pourtant nous avons réussi à lancer cette activité, alors nous comptons sur vous pour nous aider à la développer à passer la surmultipliée, maintenant que le lancement a été réussi !

Laura fondit de joie, et elle sauta au cou de son frère, le soir, quand il rentra du boulot :

— J’ai trouvé un job, je suis embauchée, et en CDI, en plus ! Il faut absolument organiser quelque chose d’hyper sympa avec les copains pour fêter ça !

Elle prit possession de son petit bureau de la rue Calder, elle arrangea son espace de travail à sa convenance et elle commença à apprivoiser son téléphone, la photocopieuse et le fax.

Elle disposait d’une base de données qui avait été réalisée par un des premiers salariés de la société et qui était enrichie jour après jour par Céline, la secrétaire, qui était aussi brune et jolie qu’efficace, à partir d’annuaires papier.

Elle passa quelques semaines à prospecter, à faxer les CV d’intervenants spécialisés, de chefs de projets, avant d’obtenir son premier rendez-vous. C’était une grosse PME, un important cabinet d’assurances situé en proche banlieue, du côté d’Évry. Il pleuvait ce jour-là et il s’en est fallu de peu qu’elle ne soit en retard. Elle fut reçue par le DRH qui lui fit bon accueil. Il ne commanda rien mais c’était parti, elle était maintenant en confiance et elle put continuer sa prospection et enchaîner les rendez-vous jusqu’au jour où elle signa son premier contrat, qui consistait en un challenge de natation pour un gros équipementier automobile.

Elle se donna à fond pour mener à bien ce premier contrat, elle choisit avec le plus grand soin le chef de projet, les principaux intervenants, ainsi que les piscines où les compétitions allaient se dérouler. Tout cela se fit en concertation avec Thomas et Mathieu, bien sûr, qui l’avaient chaudement félicitée pour avoir brillamment remporté cette première affaire.

Par la suite les contrats s’enchaînèrent, et ils se succédèrent à intervalles réguliers, comme des perles sur un collier.

Elle se félicitait tous les jours d’avoir pris cette courageuse décision, de s’exiler pour la capitale, une perspective qui inquiétait beaucoup de provinciaux, surtout ceux vivant dans le sud, dans le confort d’un climat douillet, la proximité des plages et le chant des cigales, car au bout de trois mois d’activité son salaire décolla, et elle gagnait désormais bien plus que ce qu’elle n’aurait jamais osé espérer, bien plus que ce que n’avait jamais gagné son père, en tout cas !

Tant et si bien qu’elle décida d’abandonner la colocation avec son frangin pour voler de ses pauvres ailes, et elle loua un petit deux pièces au bout de l’île Saint-Germain, là où on venait d’achever la construction de nouveaux immeubles. Car être libre et indépendante, c’est ce dont elle avait toujours rêvé.

Après les grosses PME, elle s’attaqua à la prospection des grands comptes, les banques, les compagnies d’assurances et même les ténors de l’industrie, comme Airbus, Peugeot et Total.

Thomas, qui l’accompagnait souvent lors de ses rendez-vous avait coutume de dire :

— Laura a une très bonne influence sur les clients, j’ai l’impression que non seulement elle les séduit à mort, mais qu’en plus elle les rassure tout autant.

Le chiffre d’affaires de la jeune société s’accrut dans d’importantes proportions, et il fut bientôt nécessaire d’envisager de changer de locaux, surtout avec l’arrivée de trois nouveaux commerciaux, un garçon et deux filles, dont l’une était une charmante Marocaine.

Toute proche de Paris, et bénéficiant d’un environnement favorable, la ville de Levallois-Perret apparut à Mathieu apte à combler ses attentes, et ce fut ainsi que la société déménagea un beau jour de septembre, après les vacances, dans des locaux neufs et spacieux qui bénéficiaient d’une vue plongeante sur le vaste parc arboré de la Planchette et sur la Seine.

Laura venait de passer quinze jours à Avignon, pendant lesquels elle en profita pour faire le plein de délicieux et savoureux câlins avec Benjamin, avec qui elle était restée en excellents termes malgré la distance qui les séparait, et le garçon en profita pour lui Marie-Anne, sa nouvelle copine, qui était une magnifique brune divorcée, à la peau claire et aux longs cheveux noirs.

Elle remporta assez facilement de nombreux contrats, faisant la nique à la concurrence, que cela commençait à échauffer sérieusement. Un jour, un événement imprévisible se produisit. Le P.D.G d’une boite sensiblement plus importante que la leur se pointa au bureau, en costume sombre et lunettes noires, accompagné de deux zigs dans le même accoutrement. Mathieu et Thomas s’enfermèrent avec lui dans le bureau et ils demandèrent à Laura de les rejoindre. Bill Nataf, un homme d’origine roumaine, un ancien militaire, haussa le ton, et il se montra même menaçant.

— Ça ne peut plus durer comme ça, hurla-t-il, vous m’avez encore piqué un client, mais dites-moi, qu’est-ce que vous leur faites, mademoiselle, que je ne peux pas leur offrir, des pipes ? Oui, ça ne peut être que ça, vous leur faites des pipes ! Mais je vous préviens, grogna-t-il en sortant un gros pistolet de sa veste, la prochaine fois vous aurez affaire à lui, à mon ami Tue-tue, et je vous jure qu’il n’a pas le moins du monde le sens de l’humour, lui !

Mathieu et Thomas le mirent à la porte sans ménagements.

— Il ne va pas nous faire chier longtemps, monsieur Sécuritat, ce putain de chien de Ceaucescu, gronda Mathieu quand l’hurluberlu fut parti, je vais déposer plainte à la police, demain je me pointe au commissariat !

La petite société se développa, grandit, grandit et grandit encore, elle gagna de nouveaux gros clients jusqu’à acquérir une sympathique notoriété, qui devait beaucoup au travail aussi acharné qu’intelligent de la séduisante Laura.

D’importantes sociétés, plus sérieuses que celle du Roumain, et dont les dirigeants étaient surtout plus intelligents, avaient pour son entreprise les yeux de Chimène.

Un jour, une boite de plusieurs milliers de salariés fit une offre de rachat à Mathieu, en avançant des arguments aussi solides qu’imparables :

— Vous n’avez pas la surface financière nécessaire pour vous développer, et pour faire face à de gros appels d’offres. Une fois intégrés dans notre groupe, vous verrez alors que plus rien, ni personne, ne pourra vous arrêter.

Les sirènes chantèrent si fort et si harmonieusement, que Mathieu et Thomas cédèrent, encouragés par le gros chèque que leur avait signé par le repreneur. Leurs parents, des gens modestes, les yeux écarquillés devant les zéros qui s’alignaient, les avaient fortement encouragés à accepter cette offre inespérée, qui les mettrait à l’abri du besoin pour le restant de leur vie, leur avaient-ils assuré !

Tout se passa bien pendant quelques mois, jusqu’à ce que ses patrons soient progressivement écartés de la direction de leur entreprise et qu’un jeune commercial aux dents longues, qui avait les faveurs de la nouvelle direction, ne commence à lorgner sur son poste. Après deux ou trois crocs en jambes particulièrement vicieux elle fut obligée de céder et d’accepter un licenciement accompagné d’une transaction, et aussi bien entendu d’un fort sympathique chèque, afin de laisser sa place, qui était encore toute chaude, au jeune loup affamé !

Mais cela ne s’était pas déroulé dune façon aussi linéaire. Elle fut en effet convoquée plusieurs fois par le D.R.H., un triste individu aux allures porcines qui lui dit un jour : « vous savez, Laura, n’est-ce pas, qu’il ne tiendrait qu’à moi d’arranger votre affaire ! » « Oui, mais en échange de quoi ? » s’inquiéta-t-elle car elle avait bien sûr compris la nature du challenge qu’il s’apprêtait à lui mettre entre les mains, ce qu’il lui confirma sans plus attendre !

— Vous êtes une grande fille Laura, mignonne et sexye, en plus, alors je pense que vous m’avez parfaitement compris, allons, allons !

Comme il s’tait levé pour lui faire cette ébauche de proposition malhonnête elle effectua alors un mouvement rotatif de kick-boxing et son pied vint violement s’écraser sur les couilles du malheureux qui s’écroula en poussant un hurlement de goret que l’on égorge !

Elle quitta donc l’entreprise mais elle ne se démoralisa pas, et elle courut à l’APEC, l’Agence pour l’Emploi des Cadres, où elle se vit proposer une formation dispensée par l’université Paris-Dauphine, qui ferait d’elle un manager de niveau Bac+5 aux compétences internationalement reconnues.

Désormais à nouveau chômeuse, même si elle était une chômeuse de grand luxe, il ne lui restait plus qu’à trouver un nouvel emploi, une activité à plein temps à laquelle elle s’employa avec la dernière énergie. De temps en temps elle descendait sur Avignon pour se ressourcer, mais surtout pour aller se promener au bord de la mer et faire longuement et joyeusement l’amour avec Benjamin, ce qui les amenait régulièrement à s’éclater comme des bêtes, de rire et de jouissance !

Bien sûr, elle traînait, comme tout le monde ou presque le fait à Paris, sur Internet, sur des sites de rencontres, à la recherche de la bonne aventure, de la possible histoire, puisqu’elle avait abandonné l’idée d’une union durable avec Benjamin, qui à part les sympathiques intermèdes qu’il s’offrait avec elle vivait une belle histoire avec Marie-Anne. Elle fit quelques rencontres qui lui permirent de découvrir de nouveaux quartiers, de nouveaux restaurants, de nouvelles boites, et même les clubs échangistes, où un de ses nouveaux amis l’entraîna en lui faisant miroiter les merveilles de convivialité et de joie de vivre qu’elle pourrait découvrir en ces lieux où régnait la liberté la plus débridée. Elle n’était pas bêcheuse, pas coincée, mais cet étalage de chairs nues pas toujours folichonnes à regarder, ces attouchements incessants et ces câlins bâclés, sans la véritable histoire qui allait avec, la déçurent et elle abandonna bien vite ce genre de sorties.

Elle s’était acheté une petite voiture, une Twingo rouge avec laquelle elle partait en virée, au Touquet, à Deauville, ou elle allait visiter les châteaux de la Loire, ou encore la magnifique et sauvage Baie de Somme. Ce qu’elle adorait particulièrement, là-bas, c’était le vaste parc ornithologique du Marquenterre.

A force d’insister elle rencontra sur un salon professionnel son nouvel employeur, et ce fut une importante société de communication par l’événementiel, Vertigo.com.

La société, basée à Boulogne-Billancourt n’était pas très loin de chez elle et elle échappa ainsi aux longs temps de trajet qui caractérisent le monde du travail en région parisienne. Elle avait du succès sur Internet et elle fit de nombreuses rencontres, oubliant peu à peu Benjamin, qui de son côté, lui avait fait savoir qu’il avait une nouvelle copine, une blonde aux yeux bleus et aux longs cheveux dorés qui répondait au doux prénom d’Alice. En général, quand elle baisait avec l’un ou l’autre de ces nouveaux amants elle leur faisait enfiler une capote mais de temps en temps sa vigilance se relâchait et un beau jour elle se retrouva bien sûr enceinte ! Elle n’avait aucune envie d’envisager quoi que ce soit avec le père présumé, qui était un garçon charmant mais instable et volage, et qui de toute façon avait dû l’oublier depuis longtemps ! Aussi elle n’eût aucun scrupule à prendre une décision dont elle savait qu’elle était toujours difficile à assumer : avorter !

Ce fut vite fait et bien fait par le département d’obstétrique de l’hôpital de Boulogne-Billancourt.

Puis elle reprit sa vie riche de prospections, de rendez-vous, d’organisation des événements qu’elle avait vendus, et ce pendant six années qui lui parurent longues comme des siècles. Jusqu’à ce jour où elle se retrouva à nouveau enceinte !. Cette fois c’était compréhensible, car elle était dans une relation stable avec un garçon charmant et sérieux, qui n’allait pas promener son joujou extra un peu partout et elle s’était satisfaite de prendre la pilule. Mais une pilule, cela s’oublie facilement, n’est-ce pas, mesdames, et c’est ce qui était arrivé. Mais quand elle annonça la nouvelle à Damien, celui-ci ne réagit pas exactement comme elle l’avait espéré : « Tu es folle, lui dit-il, un môme, par les temps qui courent, avec la crise, le chômage, le changement climatique, le terrorisme et tout le reste, il n’en est pas question, ma chérie, absolument pas question, alors tu sais certainement ce qui te reste à faire ! »

Pour savoir, elle ne le savait que trop bien, car elle était encore traumatisée par la façon brutale dont elle avait mis fin à sa première grossesse, aussi sa décision fut vite entérinée, avec un père ou sans père elle allait garder cet enfant, laisser sa grossesse se dérouler jusqu’à son terme naturel. C’est ainsi que naquit Lucas, un beau petit garçon qui transforma sa vie en une aventure qui fut très proche de celle décrite par Goldman dans sa chanson « Elle a fait un bébé toute seule ». Avec une différence de taille, cependant, car elle ne fumait pas. D’autant plus que son père, ce gros fumeur, s’était s’éteint à l’hôpital d’Avignon d’un cancer de la gorge qui s’était finalement généralisé. Et c’est fou ce que le malheureux avait pu souffrir !

Sa vie continua ainsi, entre son travail, sa baby-sitter, le pédiatre et les loisirs, qu’elle trouva quand même la force de programmer et d’organiser.

Comme le week-end elle était relativement bloquée à la maison, de même que lors des longues soirées en tête à tête avec son fils, elle prit l’habitude, quand elle n’avait plus rien à lire, d’écrire ses propres histoires, des sortes de mini-polars qui se déroulaient dans son milieu professionnel, où il lui était donné de rencontrer des gens hauts en couleurs et des situations rocambolesques, comme celle de cette quinquagénaire, une très belle et séduisante chef d’entreprise qui avait décidé d’épouser son jeune directeur commercial, un mariage pour lequel elle avait réservé un somptueux yacht à Saint-Tropez, mais qui n’eut jamais lieu, le jeune homme ayant fait défection et s’étant évaporé au tout dernier moment, alors qu’on l’attendait à la mairie.

La vie s’écoula ainsi, paisiblement, pendant quelques années, jusqu’à ce que survienne un événement inattendu.

Bien sûr, le bruit courait depuis quelques temps, quelque chose se préparait, c’était certain, mais la nouvelle frappa l’entreprise de plein fouet. Le patron, qui était un juif sympathique, amoureux de son métier au point qu’il s’était toujours appliqué à le faire du mieux qu’il avait pu, mais qui était avant tout un homme d’affaires, avait pris la décision de vendre sa société à AT&S, un groupe américain, géant du secteur, qui souhaitait établir une tête de pont en Europe pour ses activités dans le monde de la communication.

Cette nouvelle donne n’était pas de nature à perturber Laura. Car peu importait le patron, pensa-t-elle, car cela ne changerait certainement rien, ou si peu, à son travail.

Et ce fut ce en quoi elle se trompait, et qu’elle se trompait même lourdement.

Des oiseaux de mauvais augure avaient prévu l’arrivée prochaine de nouveaux managers qui avaient fait la preuve de leurs méthodes aussi contestables que douteuses dans une entreprise qui avait été rachetée précédemment par les Américains.

Dont acte ! Christian Picasso, le nouveau PDG, arriva à la tête de son triumvirat dont les deux autres membres étaient François Charbonier et Jean-Patrick Toulouse.

Le premier épisode révélateur de leur incompétence fut la tentative désastreuse de mise en place d’un plan qualité aussi risible que fantasque dont le but était d’obtenir une certification ISO 2000, qui se solda par le blocage du service administratif, qui se trouva dès lors dans l’impossibilité de facturer les prestations vendues, et par conséquence de calculer les salaires des ingénieurs commerciaux.

Elle se prit de bec avec son nouveau Directeur Commercial et avec le nouveau ROS, le Responsable des Opérations Spéciales, et à vrai dire on se serait cru dans un mauvais film policier ! A un moment elle se demanda même si on n’allait pas lui demander de vendre des prestations de mariage, dans le but d’arrondir les fins de mois de la société.

A partir de ce jour tout alla de mal en pis, jusqu’à ce que Jean-Patrick Toulouse lui annonce que l’on avait décidé en haut lieu de se séparer d’elle. Oh les choses furent faites sans la moindre brutalité, sauf qu’elle dut batailler comme une lionne, avec l’appui d’un avocat, pour que le chèque de la transaction soit à la hauteur de ses attentes, c’est à dire rondelet !

Le dossier clôturé il ne lui restait plus qu’à aller s’inscrire une fois de plus au chômage, et c’est ainsi qu’elle fit connaissance avec la petite agence pour l’emploi d’Issy-les-Moulineaux, devant laquelle elle était passée si souvent, car elle se trouvait près de la place du marché.

Elle parla avec son frère et s’ouvrit à lui de ses questionnements, et de ses angoisses face à l’avenir, car elle était la mère d’un gamin de dix ans à peine qu’il allait lui falloir élever, et mener jusqu’au terme de ses études, face à un marché du travail qui était manifestement en berne.

— L’emploi salarié, je vais te dire, il me semble que ce n’est plus vraiment à la mode, de nos jours, ma petite sœur chérie, lui dit-il en l’embrassant sur le front, ainsi il te faudra sûrement changer ton fusil d’épaule et te résoudre à travailler comme au dix-neuvième siècle, c’est-à-dire à ton compte ! C’est d’ailleurs ce que je m’apprête à faire, en m’installant free-lance le plus tôt possible, avant d’être viré à mon tour, car les boulets commencent à siffler à mes oreilles, pour moi aussi, tu sais.

La voix off annonça, sur France 2 : « Ce soir, dans son émission « On n’est pas couché », Laurent Ruquier reçoit Jean d’Ormesson, Francis Lalanne, le rappeur Diziz la Peste et la révélation littéraire de l’année, Laura Filippi ! ».

Laura descend les marches, et, saisie par l’émotion, elle manque trébucher. Dire qu’elle est intimidée serait un doux euphémisme, car non elle n’est pas intimidée, parce qu’elle est tout simplement terrorisée, et qu’elle se sent égarée, pas vraiment à sa place, parmi ces immenses célébrités.

Le comité d’accueil est constitué par le duo formé par Aymeric Caron et Léa Salamé, qui lui présentent un large sourire de bienvenue, avant de la passer sur le grill.

Elle va s’asseoir en titubant à la place qu’on lui a désignée, entre le célèbre écrivain et le rappeur.

L’animateur fait alors les présentations d’usage.

— Et nous recevrons aussi Laura Filippi, dont le premier roman, « Chômeuse »est, comme vous le savez certainement, un des grands succès de la rentrée !

— Bonjour Laura, vous allez bien ?

— Oui, oui, ça va plutôt bien, merci, sourit-elle aimablement.

— Cela n’a pas été trop dur pour vous de quitter votre bonne ville d’Avignon où, m’a-t-on dit, vous vous êtes réfugiée, après les incroyables aventures que vous relatez dans votre livre.

— Oh ce ne sont pas vraiment des aventures, vous savez, Laurent, parce que c’est ma vie, tout simplement, à peine romancée, et je pense qu’elle ressemble malheureusement à celle de celle de millions d’autres gens qui ont eu à subir les mêmes désagréments que ceux que j’ai eu à subir.

— Ce qui explique peut-être l’incroyable succès que votre livre a rencontré ?!

— Peut-être bien, oui.

—En effet, votre livre, « Chômeuse », fait partie du peloton de tête des livres de la rentrée, pourtant il ne s’agit que de votre premier roman, et on parle de lui pour le Fémina !

— Oui, j’ai commencé par publier des nouvelles en auto-édition, des e-books, sur Amazon et sur Kobo, et j’ai été encouragée par les bons résultats que j’ai obtenus. J’ai fait lire mes mémoires à quelques amis qui m’ont conseillé d’en faire un roman et de chercher à le faire publier par une grande maison. Oh, ça n’a pas été facile de trouver un éditeur mais j’ai tenu bon, je me suis accrochée, comme d’habitude, et voilà, le résultat est là, il a été publié par mon éditeur Arlésien, comme vous le savez !

— Léa, vous avez lu ce roman, qu’en avez-vous pensé ?

— J’ai pris beaucoup de plaisir à le découvrir et je me suis laissée emporter par la vague d’aventures, professionnelles et sentimentales, réelles ou supposées telles, qui y sont relatées par la narratrice.

-— Et vous, Aymeric, qu’en avez-vous pensé ?

— Je voudrais dire que ce livre, qui est très bien écrit, en plus de raconter des histoires étonnantes, est un vrai bonheur, une leçon de vie, un steak de soja parfaitement digeste, qui laisse augurer que Laura n’en est qu’à ses débuts dans ce formidable monde de l’écriture qui vient de lui faire un si bel accueil, mais nous allons en reparler tout à l’heure avec elle, n’est-ce pas, quand Laura va passer sur le gril ?

— J’espère que vous ne serez pas trop méchants avec elle ;

– Oh, nous n’en avons pas l’intention, rassurez-vous, Laurent, du moins pour l’instant !

couv Chômeuse

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