La troublante affaire de la rue de Paradis. roman- version intégrale

couv la troublante affaire de la rue de Paradis

 

 

La troublante affaire de la rue de Paradis

 

 

Adielle

 

 

éditions Les trois clefs

photo de couverture : maura / Pixabay

 

Avant-propos

 

Je vais maintenant vous raconter une histoire étonnante, mais il s’agit d’une histoire vraie, d’un conte moderne, à la fois triste et joyeux, dont j’ai personnellement connu à peu près tous les protagonistes, puisqu’à l’époque, bien que je sois déjà un auteur, mais un auteur encore très amateur, je travaillais dans leur milieu professionnel, et c’est ainsi que ce curieux récit est parvenu jusqu’à moi.

 

Chapitre 1

Paris, le 5 avril 1991

 

Amélie Dupanloup est une ancienne fondée de pouvoirs de la Société Générale. Femme de tête au caractère bien trempé, elle a passé toute sa vie dans cette banque, gravissant peu à peu, à force de travail et de renoncements divers, jour après jour, les échelons de cette entreprise très hiérarchisée. Elle dormait paisiblement auprès de son époux dans le bel appartement qu’ils avaient acheté quelques mois plus tôt rue de Paradis, à Paris ! Au jour de leur retraite, ils avaient en effet décidé de vendre leur pavillon de banlieue pour s’installer au cœur de la capitale, à proximité de ces théâtres qu’ils affectionnaient tant, et dont ils ont longtemps regretté de n’avoir pas pu profiter autant qu’ils l’auraient souhaité, au cours de leur intense vie de labeur. Un renoncement qu’il fallait ajouter à une liste déjà longue, dont le moindre n’était pas le report sine die de leur projet de maternité, jusqu’à ce qu’une insidieuse ménopause, qui fut quelque peu précoce, leur ait fait savoir qu’il était désormais trop tard pour espérer le mener à bien, ce radieux projet de jeunesse !

 

Il me faut maintenant vous dire que les parties fines conjugales du début de la nuit, même si elles étaient toujours frénétiques et débordantes d’enthousiasme, de la part de ce couple qui était encore assez jeune, à cette époque, pour se livrer à de longues et savoureuses galipettes, étaient demeurées désespérément infructueuses.

Si la rue de Paradis avait su à les séduire, à l’orée de la soixantaine, ce fut par sa tranquillité quasi provinciale, ainsi que par les nombreux et variés commerces de proximité que l’on pouvait y trouver. Les voisins n’étaient pas bruyants, tandis que l’entreprise du dessus ne leur causait aucun désagrément ! Et il n’y avait, Dieu merci, pas de marmots qui couraient ou jouaient aux billes toute la journée, et quasiment aucune activité nocturne, en tout cas, pas après 22 heures. Aussi se félicitaient-ils tous les jours de ce choix, qui leur semblait ainsi, aujourd’hui, être des plus judicieux !

Cependant, pour l’heure, il semblait bien qu’il y ait un problème, ou tout au moins les prémices d’une grosse contrariété, qui se profilait. Puisque des gouttes d’eau tombaient sur son visage à intervalles réguliers ! Une goutte, et après quelques secondes de répit, une autre goutte, et encore une goutte. Elle réveilla son époux, qui bougonna et grogna avant de se tourner lourdement vers elle.

— Oui, bon sang, mais, qu’est-ce que tu veux, encore, Amélie ? Ce n’est pas encore l’heure de se lever, que je sache ! Le réveil n’a même pas sonné, marmonna l’ancien chef du contentieux.

Elle lui prit presque tendrement la main pour la poser doucement sur son visage.

— Regarde, chéri, il y a de l’eau qui goutte sur moi !

— De l’eau, mais où ça, de l’eau, maugréa-t-il ?

Mais Robert Dupanloup dut se rendre à l’évidence lorsqu’une grosse goutte vint s’écraser comme un missile sur sa main.

— Merde ! Oh putain, mais qu’est-ce que c’est que ça ? Ça, ça tombe beaucoup, mon amour ?

— Non, pas beaucoup, mais ça tombe quand même régulièrement.

— Depuis longtemps ?

— Je ne sais pas, parce que ça vient juste de me réveiller !

— Et tu n’as rien remarqué quand nous nous sommes couchés ?

— Non, il n’y avait absolument rien d’anormal quand je me suis mise au lit. « Je me suis couché bien près toi, et je n’ai rien vu, moi non plus ! »

— Il doit y avoir une fuite là-haut, il faudra leur signaler ça demain, énonça-t-il calmement.

— Demain, tu as bien dit demain, mon chéri, ou aurais-je mal entendu ?!

La vieille Amélie, qui était maintenant parfaitement réveillée, et de ça vous pouvez m’en croire, fit un furieux bond dans le lit pour ajouter « Mais, mais, cette flotte va abîmer les peintures, Robert, et elles sont toutes neuves ! On dirait que tu ne te souviens pas du prix que ça nous a coûté, tout ça ! »

Alors Amélie se fit plus pressante, pour ajouter : « Il faut arrêter cette fuite, et il faut l’arrêter tout de suite, Robert !

Le pauvre homme en tremblota de tous ses vieux membres déglingués.

— Mais comment veux-tu faire, chérie, geint-il doucement ? Il n’y a personne dans cette boite en pleine nuit, et tu le sais parfaitement. Quelle heure est-il, au fait ?

— Trois heures.

— Ils n’arriveront pas avant neuf heures, et cela aussi tu le sais bien, alors rendors-toi, s’il te plaît, ajouta-t-il en posant doucement sa main droite sur son épaule gauche, manifestant par ce simple geste un vieux reste d’une tendresse depuis longtemps évanouie ….

— Encore six heures à attendre, mais ce n’est pas possible, Robert, Robert ! Et elle le secoua énergiquement par le bras.

Amélie était déjà très contrariée, ainsi que vous avez pu vous en rendre compte, quand une nouvelle goutte vint s’écraser sur son visage, mais c’en fut une qui fut bien plus grosse que les autres !

— Mais, il faut absolument faire quelque chose, chéri, et vite, tu vois bien que ça s’aggrave, et on dirait même que ça tombe de plus en plus, chéri, chéri, le harcela-t-elle ?!

Elle lui jeta un regard en biais, qui était mi moqueur mi agressif, puis elle lui dit: « Mais bouge-toi donc, nom de Dieu, mais qu’est-ce que tu peux être mollasson, mon pauvre ami ! Tu sais que tu vieillis bien mal, toi, mais, qu’est-ce que ça va donner dans dix ans, ça ! » Vous pouvez ainsi vous rendre compte que toute la rancœur qu’elle avait accumulée vis à vis de son époux au fil de ces longues années de vie commune, et qui avait succédé au délicieux enthousiasme de la jeunesse, remontait à présent à la surface, comme des bulles qui seraient pressées d’atteindre la surface d’une coupe de champagne.

— Ramolli de la carcasse, ajouta-t-elle cruellement. Ratatiné du cabochon, bande-mou ! Oh oui, bande-mou !

On ne va quand même pas se laisser inonder sans réagir, mais, c’est fou, ça, alors bouge-toi donc, debout, espèce de vieux con !

Pour ma part, je pense que ce couple a depuis longtemps oublié ce qu’être paisible, calme et heureux, veut dire.

Cependant, Robert, qui avait d’abord été simplement agressé, se sentit enseveli sous cette volée de bois vert qui lui dégringola dessus et qui remettait en cause son intégrité physique, et même jusqu’à sa virilité, qui était certes défaillante, mais tout de même, à son âge, était-il bien raisonnable de lui en demander plus, ne put bien sûr pas faire autrement que de se lever en traînant sa patte gauche, qui était restée défectueuse à la suite de l’AVC droit qu’il avait eu à subi quelques années plus tôt.

— Oui, oui, calme-toi, chérie, calme-toi, je t’en supplie, je m’en occupe. Je m’en occupe, tout, tout de suite !

Il alluma la lumière, enfila lentement sa robe de chambre en mohair couleur bordeaux et chaussa ses vieilles pantoufles bleues marine pour se diriger à petits pas apathiques vers le séjour.

— Je vais téléphoner aux pompiers, annonça-t-il alors calmement à son épouse. Ils sauront bien ce qu’il faut faire, eux, c’est leur métier, après tout, de s’occuper de ce genre de conneries, non ?

— Et surtout dis leur bien que c’est très urgent, grognonna Amélie !

Et c’est ainsi que moins d’une heure plus tard, le lourd véhicule rouge des pompiers se garait silencieusement, comme en catimini, le long du large trottoir de la rue de Paradis. Une rue paisible qui était déserte à cette heure, au pied du bel l’immeuble en pierre de taille qui abritait aussi les bureaux de la société de services informatiques Logisystèmes ! Un jeune pompier monta rapidement vers l’appartement des Dupanloup afin de s’assurer de la véracité de leurs dires. Il faut dire qu’i y avait tellement de plaisantins et de fausses alertes, un peu comme si la priorité du moment était de surtout bien leur faire perdre leur précieux temps ! Dans la chambre du couple il constata, presque avec un ouf de soulagement, qu’effectivement, une large auréole d’humidité maculait la peinture neuve du plafond !

Il redescendit faire part de ses observations à son supérieur, qui décida d’intervenir sans plus tarder.

Ils grimpèrent alors jusqu’au cinquième, et là ils se trouvèrent bloqués par une porte blindée qui donnait directement accès aux locaux de l’entreprise ! Celle-ci était solidement fermée et leur passe standard ne permit pas d’ouvrir ce type de serrure de sécurité. Ils décidèrent donc de passer par l’extérieur.

 

Dans la nuit parisienne la grande échelle s’éleva avec un léger cliquetis, souligné par le doux ronronnement du moteur, vers le cinquième étage. Trois hommes y grimpèrent. Ils n’eurent aucun mal à pénétrer dans les locaux déserts en passant par une fenêtre qui était par chance restée entrouverte.

Une seule lampe était allumée, alors ils actionnèrent tous les interrupteurs, et ils se retrouvèrent au cœur d’un vaste local qui était maintenant éclairé à giorno ! Un local qui ressemblait un peu à une boutique de fleuriste. Mais à y regarder de plus près, les boxes alignés le long du mur, équipés de bureaux et d’ordinateurs, leur évoquèrent plutôt un bureau, un openspace, plus exactement, c’est-à-dire une de ces nouvelles structures de travail qui étaient à la mode depuis quelques années. Ils firent le tour de la grande pièce et ne tardèrent pas à découvrir une porte sous laquelle suintait un mince filet d’eau.

« On dirait que ça vient de là », fit l’un d’eux.

Le plus gradé de l’équipe s’avança et ouvrit la porte avec précaution. Qu’allait-il trouver là derrière, se demanda-t-il avec un peu d’appréhension, quand soudain une image issue des bandes dessinées de son enfance surgit avec vivacité dans son esprit, qui était à cet instant solidement calé sur une ambiance de milieu de nuit !

« Peut-être n’était-ce simplement que l’un de ces facétieux dragons noctambules qui faisait tranquillement son petit pipi ? » se demanda-t-il avec amusement.

Il pénétra dans la salle d’eau éclairée par d’élégantes appliques murales et là, il s’arrêta net ! Ses yeux écarquillés balayèrent lentement la petite pièce carrelée de rose saumon puis ils restèrent un petit moment rivés sur le sol. Alors il se retourna vivement vers ses hommes pour s’exclamer :

« Merde, appelez l’ambulance, et le docteur, aussi, vite, vite, les mecs, appelez-lez tout de suite ! »

Un spectacle des plus insolites s’offrait en effet à leurs yeux incrédules.

Une belle femme, qui semblait âgée d’une quarantaine d’années, gisait, à moitié nue, ses vêtements étant en lambeaux, en travers du bac humide de la douche.

Car un mince filet d’eau gouttait doucement du pommeau, générant ainsi les dégâts qu’ils avaient constatés à l’étage en dessous.

« Appelez aussi le commissariat du dixième, il faut absolument qu’ils envoient quelqu’un ici tout de suite, et avec tout le matos ! »

Moins d’une heure plus tard, je pense que vous pourrez me croire sans aucun problème si je vous dis que c’en était fini de la légendaire tranquillité de la petite rue de Paradis !

Le véhicule du médecin des pompiers arriva en effet sirène hurlante, de même que la petite voiture de patrouille blanche et bleue qui avait été dépêchée par le commissariat.

Le médecin leur fit rapidement savoir qu’il n’y avait plus rien à faire, la personne étant décédée, et cela manifestement depuis plusieurs heures, déjà.

Quant au jeune lieutenant de police du dixième arrondissement, dès qu’il fut arrivé sur les lieux, il procéda avec méthode aux premières constatations. Il prit quelques photos, suivant en cela le strict protocole qui lui avait été enseigné lors de sa formation. Il ordonna que deux hommes restent sur place jusqu’à l’arrivée du personnel de l’entreprise. Il n’était que six heures du matin, ils devraient donc rester là au moins jusqu’à neuf heures. Il informa par radio le commissaire des faits qu’il venait de constater, à savoir la présence d’une ravissante jeune femme décédée dans la douche d’une entreprise située rue de Paradis. Les premières constatations permirent de relever que la personne était en partie dévêtue, et qu’elle présentait des signes manifestes de violence ! Son chemisier était en effet déchiré, tandis que l’on pouvait noter la marque résiduelle d’un coup sur sa joue droite, ainsi qu’une importante contusion à l’arrière du crâne, sous sa luxuriante chevelure blonde. Les locaux, quant à eux, paraissaient être en ordre, à part peut-être quelques pots de fleurs qui avaient été récemment renversés ici et là. De fait, ils ne semblaient pas avoir été fouillés, ni même visités ! Par ailleurs, on avait retrouvé cinq mille francs, ainsi que des papiers d’identité au nom d’Adielle Moyshe dans le sac à main de la victime, qui était resté posé bien en évidence sur son bureau, ainsi que deux bouteilles de Glenfiddish vides, toujours dans le bureau. Des traces, qui semblaient être dues à des vomissures récentes, maculaient la moquette en plusieurs endroits.

L’inspecteur laissa deux hommes en faction à la porte de l’établissement et il appela les techniciens de la police scientifique. Ceux-ci arrivèrent aussitôt avec leur matériel dans le but de relever les indices et de geler ce qui se présentait de toute évidence comme étant une scène de crime nocturne !

 

Lorsque le jeune policier quitta les lieux, il était manifestement éprouvé, tout simplement parce qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de voir de cadavres dans sa jeune carrière, c’était son tout premier ! Et celui de cette belle femme à demi nue, lamentablement effondrée au fond du bac de sa douche dans cette attitude follement impudique, pareille à une grande poupée désarticulée, l’avait, il faut le dire, profondément choqué. Il se rendit à l’étage du dessous pour interroger les Dupanloup. Puisque c’étaient eux qui avaient donné l’alerte, d’après les pompiers.

Et là je dois vous dire qu’Amélie Dupanloup le reçut aussi aimablement que l’on reçoit un jeune chien dans un jeu de quilles ! Elle s’exprima d’une voix haut perchée, et sur un ton fort désagréable, un peu comme si elle voulait mettre en fuite un maraudeur « Mais, mais, que se passe-t-il, enfin? En voilà du ramdam, pour une simple fuite ! « Détrompez-vous, parce qu’il ne s’agit pas d’une fuite, madame, mais d’un homicide ! Une femme est morte, là haut ! Je voulais savoir si vous avez vu ou entendu quelque chose, cette nuit », lui lança vivement l’inspecteur !

— Oh, à part que j’ai été réveillée par cette flotte qui me gouttait obstinément sur le visage, grommela Amélie, je n’ai rien remarqué, non, rien de rien, et même rien du tout, ajouta-t-elle en lui lançant un regard acéré, comminatoire !

— Alors, hier soir, peut-être ?

— Non, rien de rien, je n’ai absolument rien remarqué, me tue-je à vous dire ! »

Robert parvint alors à se frayer un chemin jusqu’à la porte en écartant d’une poigne ferme son atrabilaire épouse de son passage. Il se montra bien plus aimable et coopératif que la dame.

— Hier soir, il y a eu un certain chahut, là haut, vers sept-huit heures.

— Excusez-moi, monsieur Dupanloup, il était sept, ou huit heures? C’est très important, vous savez, d’être précis, dans le cas d’un meurtre !

— Oh ça je ne le sais pas exactement, mais c’était avant de dîner, et de ça j’en suis sûr, oh oui, parce que je regardais Canal plus, comme je le fais d’habitude de ces heures ! Et, comme l’émission dure de sept à huit heures… mais je ne peux pas vous dire avec exactitude à quelle heure il était.

— Mais vous pourriez peut-être me dire de quel genre de chahut il s’agissait?

— Oh je ne sais pas, moi, il y avait de l’animation, quoi, ça chahutait ! Il faut dire que c’est si calme d’habitude, de ces heures, que ça m’a étonné. J’ai entendu des bruits au plafond, comme si quelqu’un sautait à l’étage au dessus, mais ça s’est rapidement calmé, alors je ne me suis pas inquiété outre mesure, bien sur ! Ça été un simple chahut, rien de grave, apparemment, je vous dis !

On plaça avec beaucoup de précautions le corps supplicié de la ravissante Adielle dans une housse en vue de son transport à l’institut médico-légal. Le métro aérien qui passait tout près de là ne l’empêcherait pas d’y dormir tout son saoul, pour son denier sommeil.

Le jeune lieutenant regagna le commissariat de la rue Louis Blanc.

Il fit scrupuleusement part de ses observations à son patron, le commissaire Mercier.

« Sale affaire, lui dit celui-ci. Vous pensez à un homicide, n’est-ce pas ?

— Au vu de l’état de la victime, oui, cela me semble difficile d’envisager une autre hypothèse. Elle était à moitié à poil, vous savez, et on lui a même arraché sa jolie petite culotte en soie, et elle a aussi une grosse marque à l’arrière du crâne !

— Elle aura ans doute été assommée, murmura le commissaire, perdu dans les vapeurs de ses pensées.

— Commencez par vous renseigner sur cette Adielle Moyshe, lieutenant. Qui est-elle, est-ce qu’elle a de la famille? Vous pouvez aussi commencer à interroger le personnel de cette boite. Comment s’appelle-t-elle, au fait ?

— Logisystèmes, monsieur, c’est une entreprise de services informatiques.

— Eh bien, commencez à travailler, mais n’en faites pas trop, surtout ! De toute évidence, c’est la crim qui va hériter de ce dossier. Moi je vais juste informer le procureur, et après ce sera à eux de jouer.

La brigade criminelle du 36 quai des orfèvres, semblait en effet la plus compétente pour prendre en charge cette étrange affaire.

— On va attendre les résultats de l’autopsie, fit-il. On y verra sûrement plus clair après ça, ajouta-t-il en guise de conclusion.

Le commissaire Mercier, pensif, se lissa la moustache d’un geste machinal. Son fils, qui s’était montré passionné par les ordinateurs depuis son plus jeune âge, venait d’obtenir son diplôme d’ingénieur en informatique, option réseaux. Ce ne serait certainement pas dans cette boite qu’il trouverait son premier emploi, et déjà que ces fameux emplois en CDI se faisaient de plus en plus rares, il y en aurait désormais quelques-uns en moins.

 

Ce fut Agnès qui arriva la première, car elle pointa le bout de son nez à neuf heures pétantes, selon une habitude qui était maintenant bien ancrée, respectant en cela une discipline de fer qu’elle tenait de sa mère. L’exactitude, n’avait-elle pas cessé de lui répéter quand elle était petite, est la politesse des rois, et par conséquent, des reines, aussi, ma fille, surtout ne l’oublie jamais, ça!

Elle avait déverrouillé la porte blindée, et était entrée avec la ferme intention de commencer la journée en se préparant un petit café. Elle s’était d’abord étonnée, avant d’être franchement choquée, de se trouver nez à nez avec deux policiers en uniforme.

— Bonjour mademoiselle, fit l’un d’eux. Qui êtes-vous, s’il vous plaît ?

— Agnès, Agnès Mangin, je suis la secrétaire. Pourquoi, qu’est-ce qui se passe, ici ?

Elle vit que la porte du bureau d’Adielle était grande ouverte.

« Madame Moyshe est là? » demanda-t-elle ?

— Je suis désolé, mademoiselle, mais j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, une très mauvaise nouvelle, même.

— Quoi, mais que se passe-t-il, enfin ?

— Madame Moyshe est décédée cette nuit. Vous connaissiez cette personne ?

— Mais bien sûr et, heureusement que je la connais, puisque c’est ma patronne !

Fatima arriva à son tour, suivie de près par Abi, la jeune et jolie stagiaire Ivoirienne à la lumineuse peau d’ébène.

En apprenant la dramatique nouvelle, la jeune fille eut une étrange réaction.

Un sourire, venu on ne savait trop d’où, s’était petit à petit imprimé sur ses lèvres épaisses, dans le même temps que deux grosses larmes nacrées avaient roulé le long du velours de ses joues délicieusement rebondies.

Une véritable cacophonie s’ensuivit, qui fut ponctuée d’exclamations de surprise et d’étonnement. Ils parlèrent tous en même temps.

— Mais qu’est-ce qu’il se passe, ici, demanda Fatima ?

— Que font donc là ces policiers ?

— Et où est Adielle ?

— Ils disent qu’Adielle est, qu’elle est morte, l’informa en tremblotant la jeune Abi !

— Morte ! Mais ce n’est pas possible. Morte de quoi ?

— C’est eux qui te l’ont dit ?

— Je ne peux pas le croire, dit Agnès qui semblait particulièrement émue, c’est un cauchemar, mes amies, et on ne va sûrement pas tarder à se réveiller !

Leurs visages reflétèrent une totale incompréhension, ainsi que le plus terrible accablement.

— Mais, quand est-elle morte ?

— Et comment ?

— Oh mon dieu ! Est-ce que quelqu’un a prévenu son fils, au moins ?

— Mais qu’est-ce qu’on va faire, alors, soupira Fatima en affichant une mine désespérée ?

— Et la réunion commerciale, dites ? Dans une heure, tout le monde va se pointer. « On peut savoir ce qui se passe ? » demanda Paul, le directeur commercial, qui venait de franchir le seuil. Il se montra intrigué par ce chahut inhabituel.

Les policiers lui expliquèrent que le corps d’Adielle Moyshe avait été retrouvé à trois heures du matin, sans vie, dans la douche, par les pompiers qui avaient été appelés par les voisins du dessous pour une fuite.

— Ce n’est pas possible, et elle serait morte de quoi ? demanda-t-il, un accident, un malaise ?

— Ça, nous ne le savons pas précisément, monsieur, mais le chef avait l’air de parler d’un homicide.

— Un homicide, dans la douche, ici, à trois heures du matin ?

Paul, qui venait juste de rentrer de ses vacances en Thaïlande et n’avait pas encore complètement touché terre, ne sut comment interpréter cette nouvelle aussi inattendue que dramatique.

— Vous ne savez donc pas exactement comment elle est morte ?

— Non, monsieur, nous ne savons rien de plus. On sait juste qu’elle semble avoir été sérieusement malmenée.

— Elle aurait été victime d’une agression, alors, si je comprends bien.

— Oui, monsieur, ça ressemble beaucoup à cela, en effet.

— Mais agressée par qui, grands dieux ? Personne ne peut entrer ici, excepté le personnel. Et à trois heures du matin, en plus !

— C’est l’heure à laquelle les pompiers l’ont retrouvée, monsieur. Elle a pu être agressée plus tôt, dans la soirée d’hier, par exemple ! Mais on vous en dira plus quand les enquêteurs auront commencé leur travail.

— Où est-elle maintenant, demanda en tremblotant la jeune Agnès ?

— Certainement à l’institut médico-légal.

— A la morgue, oh non, s’exclama Fatima !

— Ah mon Dieu, mais quelle horreur, ce n’est pas possible ! s’indigna Agnès, qui sembla extrêmement bouleversée et dont les yeux furent rapidement envahis par de grosses larmes qui obstruèrent sa vue, si bien qu’elle dut sortir un kleenex de son sac pour les éponger en se tapotant doucement les yeux.

— Vous savez combien elle détestait cet endroit, poursuivit Fatima. Vous vous souvenez, quand elle a dû y aller pour son grand-père, son pauvre papy qui s’est écroulé dans un bar de Pigalle, dans les bras d’une pute noire, à la suite de son AVC hémorragique ?

— Oui, elle a dit que c’était un endroit inhumain, et même franchement lugubre. Oh la pauvre, je ne peux pas le croire, oh non, ce n’est pas possible ! On ne va quand même pas la laisser là-bas, si ? Oh seigneur Dieu !

Ainsi que l’avait anticipé le commissaire Mercier, le procureur de la République décida de confier l’enquête à la brigade criminelle, puisque l’on était sans aucun doute en présence d’un homicide, et même d’un crime crapuleux.

« Drôle de journée », se dit ce dernier en soupirant. « Ça commence par ce dramatique accident de train, et ensuite ça continue avec cette curieuse histoire de femme assassinée dans sa douche ». On n’allait tout de même pas lui jouer un énième remake de Psychose ? Peut-être bien, si !


 

2

Ce fut à 6h28 précises, ce matin là, dans les épaisses brumes qui enveloppent ordinairement la gare de Melun, qu’un train de nuit effectuant la liaison entre Nice et Paris entra en collision avec un convoi de marchandises.

Ce dernier aurait normalement dû s’arrêter à 80 mètres de là pour laisser passer le train de voyageurs, mais il semble que le conducteur se soit assoupi, car il n’a pas respecté les feux de signalisation.
Le choc fut si violent que la voiture de tête du Nice-Paris est montée sur la locomotive, et a été cruellement éventrée.

Le bilan fut particulièrement lourd. On dénombra 26 morts, qui furent pour la plupart très amochés, voire franchement déchiquetés, et 57 blessés plus ou moins graves, qui furent extraits avec les plus grandes difficultés des wagons disloqués. Parmi eux figurait le conducteur du convoi de voyageurs, qui avait été tué sur le coup.

Les 57 blessés furent répartis dans les hôpitaux de Melun et de sa région tandis que les 26 victimes décédées furent tout naturellement acheminées vers l’institut médico-légal de Paris, le seul qui soit équipé pour réaliser autant d’autopsies simultanées. Les familles voulaient bien évidement tout savoir sur les circonstances de ce drame qui avait coûté la vie à leurs proches, au petit matin de cette journée de printemps qui s’annonçait si belle et agréable pour tout le monde. Ils voulaient notamment savoir comment ils étaient morts, s’ils avaient souffert, et bien entendu si ils auraient pu être sauvés dans le cas où les secours seraient intervenus plus rapidement.

Le docteur Colavito grattait désespérément son crâne dégarni devant cet afflux inhabituel de clients en ce petit matin calme. Aussi quand on lui amena Adielle, il fit savoir aux policiers que l’autopsie devrait attendre quelques jours. Car le procureur avait été des plus catégoriques.

« Je veux tout savoir sur ces victimes toutes affaires cessantes, docteur Colavito. Faites-les parler, même les moins bavardes d’entre elles! On va avoir toutes les familles sur le dos. Et surtout dites-moi combien de temps ils ont agonisé avant de mourir. En bref, ce que veux savoir, et je pense que vous l’avez bien compris, c’est si les secours sont arrivés assez rapidement sur les lieux, parce qu’il y a du procès dans l’air! J’ai bien sûr mis la PJ sur le coup, et ils ont besoin d’un savoir un maximum, et ce dans le minimum de temps, comme d’habitude, quoi !

— Trois jours, au moins », marmonna le docteur Colavito en se grattant le crâne.

— Qu’est-ce que vous dites, docteur ?

— Je dis qu’il va me falloir au moins trois jours pour savoir tout ça sur ces malheureux, et peut-être même plus.

— Alors, mettez-vous immédiatement au travail, docteur. Les clochards décédés dans la rue et les bagarres de poivrots qui ont mal tourné, on verra ça plus tard. Les vieux morts à l’hôpital, je suis désolé pour eux, mais qu’ils y restent encore quelques jours, il y a tous les frigos qu’il faut sur place, ils y seront bien au frais, installés peinards, cools, comme s’ils étaient sur leur terrasse ! J’exige, j’exige, vous m’entendez bien, docteur, j’exige, que vous donniez la priorité absolue aux malheureuses victimes de ce putain de train fantôme ! »

Le docteur Colavito réceptionna néanmoins le corps de la malheureuse Adielle Moyshe, parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, bien entendu, et il ouvrit le dossier d’admission qu’il fit contresigner par un policier.

– Nom : Adielle Moyshe, circonstances du décès: Trouvée morte, à moitié nue, dans la douche de son bureau, à trois heures du matin, ce jour.

— On va la mettre au frais elle aussi, avec les autres, et tant pis si elle n’aime pas la promiscuité, on verra plus tard ce que cette brave dame voudra bien nous raconter !

Il fit placer le corps de celle qui avait été la séduisante patronne de Logisystèmes dans un des rares tiroirs encore disponibles, tout en y jetant un ultime regard à la dérobée.

« C’est vraiment dommage », dit-il alors doucement, sur un ton plaintif de recueillement, parce que c’était vraiment une belle nana, et même une femme réellement appétissante, oh oui !

 

3

Installé comme d’habitude, ni confortablement ni sommairement, au troisième étage du 36 du quai des orfèvres, le commissaire Xavier de Chaisemartin, un homme blond au cheveu rare, légèrement ventripotent, et dont les tempes commençaient à grisonner avec une ferveur toute masculine, entamait sa nouvelle journée de travail, qui s’annonçait particulièrement chargée, aujourd’hui !

Il regardait la Seine qui s’écoulait paisiblement sous ses yeux encore mal réveillés par la fenêtre en bois entrouverte.

Certes, le commissaire n’était pas l’homme le plus fainéant du monde et le boulot ne lui faisait pas peur, mais là, il lui fallut admettre qu’entre ce dramatique accident de train et ce crime sordide qui avait été commis dans les milieux d’affaires, la journée à venir allait sans aucun doute lui sembler bien longue ! Dommage pour lui qu’il ne soit pas ce surhomme préconisé par l’ami Nietzsche, et encore moins Superman, se plaignit-il intérieurement avec amertume !

Le procureur lui demandait de s’occuper au mieux de cette curieuse affaire, de cette femme chef d’entreprise qui avait été trouvée assassinée, à moitié nue, à trois heures du matin, dans la douche de son bureau, dans une rue qui est habituellement si tranquille !

Crime de rôdeur, crime passionnel, ou alors une histoire de gros sous, tout simplement, et pourquoi pas, après tout ? Car c’était devenu à la mode ces derniers temps, il n’y avait qu’à regarder les actualités à la télé pour en être persuadé. Puisqu’on s’entretuait de plus en plus facilement dans le monde habituellement si discret et feutré des affaires !

Comme d’habitude les hypothèses n’allaient certainement pas manquer, et ce seraient autant de fausses pistes potentielles sur lesquelles il serait préférable d’éviter de s’engager tête baissée, afin de ne pas mettre inutilement en cause des innocents et provoquer des ravages irréversibles dans leurs vies, comme cela arrivait trop souvent, des ravages que toutes les indemnisations du monde se révéleraient incapables d’effacer par la suite. Car la vie et des années de pratique de ce beau métier qui était le sien s’était chargée de lui apprendre que tout était possible, même et surtout ce que l’on aurait cru à priori être impossible ! N’était-il pas intervenu récemment sur cette horrible affaire d’une vieille dame que l’on avait retrouvée chez elle, sur le carrelage maculé de tâches noirâtres de sa cuisine, au troisième étage d’un vieil immeuble fatigué de vivre ; elle avait été à moitié dévorée par son chien, un charmant labrador noir à l’aspect pourtant inoffensif, et sur la dramatique affaire de cet adolescent à problèmes, ravagé par le crack, qui avait froidement descendu sa grand-mère d’un coup de fusil à bout portant au milieu de la poitrine, simplement parce qu’elle ne voulait pas lui prêter l’argent qu’il lui réclamait avec insistance pour s’acheter une voiture d’occasion, un 4×4 Toyota de couleur rouge sang, oui, vous avez bien lu, rouge sang ! Ainsi, tout n’était-il pas devenu possible, de nos jours ? Par conséquent aucune hypothèse, même celle qui pourrait paraître la plus fantaisiste, et même la plus improbable, ne devait être écartée d’emblée !

Puisque l’autopsie devrait attendre, il allait falloir commencer par le commencement, à savoir par la toujours instructive enquête de proximité, la mise en pratique de la fameuse théorie des cercles concentriques. Il emmena avec lui l’inspecteur Ramon afin de commencer l’ardu travail d’investigations.

Il avait confiance en Ramon, cet homme d’origine ibérique, mince, brun, au visage illuminé par un envoutant regard gris clair, qui s’était toujours avéré être un excellent collaborateur, sérieux, méticuleux, et surtout, ce qui était le nec plus ultra pour faire un bon flic, il était curieux. Et c’est une chose bien connue, les flics sont pleins de ressources, quand ils sont dotés de cette indispensable qualité, la curiosité !

Il le laissa donc chez les Dupanloup, avec pour mission de les interroger, eux, ainsi que tous les autres occupants de l’immeuble.

Il grimpa ensuite au cinquième étage, où il constata la présence d’une imposante porte blindée qui était absolument intacte. Il sonna discrètement.

Une belle jeune femme brune aux joues un peu creuses vint lui ouvrir.

— Bonjour, je suis Xavier de Chaisemartin, se présenta-t-il, je suis le commissaire de la brigade criminelle dont on vous a certainement annoncé la visite. A qui ai-je l’honneur, s’il vous plaît?

— Fatima, Fatima El Atrassi. Je suis… j’étais, la secrétaire de madame Moyshe.

Fatima fondit en larmes, puis elle hoqueta violemment.

— Excusez-moi, monsieur, c’est, c’est l’émotion !

Le commissaire lui sourit aimablement et compatit :

— Je vous en prie, mademoiselle, ne vous excusez surtout pas. C’est bien naturel d’être perturbé dans ces circonstances, en fait c’est le contraire qui ne le serait pas, soyez certaine que si je vous avais trouvée détendue et souriante en arrivant ici, sur le lieu où un tel drame vient tout juste de se produire, alors, là, franchement, je vous avoue que je me serais posé des questions !

Pouvez-vous me parler de madame Moyshe, pour commencer ? Qui était-elle, a-t-elle de la famille, des amis proches, un mari, un compagnon, un amant, et quels sont, quels étaient, excusez-moi, ses principaux loisirs et activités, les clubs qu’elle fréquentait, par exemple ?

— Oh monsieur, c’est, enfin, c’était, hélas, une femme si bonne, et surtout, c’était une grosse travailleuse, une femme vraiment courageuse, vous savez ! Et parfaitement honnête, avec ça, honnête à un point que vous ne pouvez sûrement pas imaginer ! Parce que l’on entend souvent dire que les chefs d’entreprises juifs ne sont pas des plus honnêtes, mais je peux vous assurer que pour elle ce n’était absolument pas le cas ! Elle était divorcée depuis longtemps, elle a un garçon de dix-sept ans. J’ai prévenu Adrien, son fils, mon Dieu le pauvre garçon, je me demande ce qu’il va devenir, maintenant, avec son bon à pas grand chose de père, mais il faudrait aussi prévenir son ami, bien sûr !

Cette fois le commissaire sursauta nettement « Vous pourrez peut-être me dire pourquoi vous ne l’avez pas encore fait, dit-il en la regardant droit dans ses brillants yeux marrons ?

— Oh, j’ai téléphoné à sa boutique, et j’ai même téléphoné plusieurs fois ! Il est fleuriste, mais il n’y avait jamais personne ! J’ai laissé un message pour lui demander de me rappeler le plus vite possible, et il ne l’a pas encore fait, voilà, c’est tout, c’est pour ça qu’il n’est encore au courant de rien, le pauvre garçon !

Le commissaire nota ces informations dans un petit calepin noir avant de s’en aller retrouver son adjoint.

— Venez, nous allons déjeuner, maintenant, Ramon, vous me ferez part de votre récolte tranquillement, tout en mangeant !

Ils s’installèrent à une petite table de la pizzeria Chez Gina, cette quadragénaire porteuse de fines lunettes rectangulaires sans monture dont les magnifiques cheveux, noirs et soyeux, ondulaient sur ses épaules, une femme qui n’était ni maigre, ni grosse, ni jolie ni laide, qui vint voleter autour d’eux pour prendre leurs commandes pendant que son époux moustachu s’activait comme un beau diable dans les cuisines. Car c’est cela le petit commerce, voyez-vous, il ne faut certainement pas espérer en vivre si l’on se montre incapable de se bouger un tant soit peu les fesses !

Le commissaire demanda à la jeune serveuse qui venait de déposer leurs odoriférantes pizzas sur la table si elle connaissait Adielle Moyshe.

— La patronne de Logisystèmes, bien sûr, oui, pourquoi ?

— Parce qu’elle a été assassinée, cette nuit.

La jeune femme parut franchement surprise.

— Cette nuit, oh mon dieu, c’est pas vrai ?

— Si, hélas, vous la connaissiez bien ?

— Pas plus que ça. Elle venait parfois déjeuner chez nous.

— Est-ce qu’elle avait pour habitude venir seule ?

— Oh ça, ça dépend ! Elle était souvent accompagnée d’un jeune homme, plutôt charmant d’allure. Ah, Je l’ai repéré celui là, vous savez ! Beau gosse, ça c’est sûr, mais avec des oursins dans les poches, et sûrement des gros et bien piquants, je peux vous dire, parce que quand c’était lui qui payait, ce qui était rare, heureusement, il ne me laissait jamais de pourboire, rien, même pas un petit franc, c’est pourtant rien, un franc, n’est-ce pas, c’est pas comme si c’était un dollar ! Moi je vous dis ça parce que j’ai eu l’occase d’aller aux States, et là-bas, figurez-vous que le pourboire, c’est obligatoire, ni plus ni moins qu’obligatoire ! C’est vachement sympa, ça, non ?

Le commissaire sourit, car cette charmante jeune fille avait le don rare de détendre ses interlocuteurs stressés, « Vous savez peut-être qui était ce jeune homme ? », lui demanda-t-il dans la foulée.

— Oh, ça, absolument pas, si on devait connaître tous ses clients… mais ils avaient l’air de bien s’entendre, ces deux-là, d’être assez intimes, même, parce qu’il leur arrivait parfois de se bécoter, oh ils ne se roulaient pas des pelles, bien sûr, mais un petit bécot par ci, un autre par là, et ça, c’était trop mignon, je suis bien obligée de le reconnaître, parce qu’ils avaient l’air d’être très amoureux l’un de l’autre !

— Et le voisinage, Ramon, dites-moi donc, ça a donné quelque chose, le voisinage ?

— J’ai interrogé tous les voisins, et la concierge aussi, mais je crains de ne rien ramener de bien passionnant, commissaire. Les occupants de l’immeuble n’ont rien remarqué d’anormal hier. A part ça, cette entreprise m’a tout l’air d’être une boite sans histoires. Ah oui, une curiosité, quand même, ils se font livrer des fleurs, et des belles, parait-il, par centaines, tous les lundis matin ! A part ça, les résidents se plaignent bien qu’il y a pas mal de circulation dans la journée, des membres du personnel et des clients, sans doute, qui ne referment pas toujours correctement la porte, et surtout, par leurs incessantes allées et venues ils bloquent souvent l’ascenseur !

— Et il y a surtout le voisin du dessous, monsieur Dupanloup. Ah lui c’est un cas nettement plus intéressant, vous allez voir ! Parce qu’il a entendu des bruits inhabituels la veille, vers 19/20 heures.

— Des bruits ! Quels genres de bruits ?

— Des chocs sourds, et répétés, un peu comme si quelqu’un sautait à l’étage au-dessus.

— Une bagarre, certainement ! Nous devrons peut-être retenir ça pour l’heure supposée du crime.

— Supposée, oh mon dieu, il n’y aura donc pas d’autopsie ?!

— Si, bien sûr que oui, mais avec cette mauvaise histoire du train fantôme, les légistes sont débordés, et ça risque de prendre quelques jours. En attendant, Ramon, il va falloir se démerder, à l’ancienne, avec nos méninges, nos calepins, et notre bonne vieille intuition, comme Sherlock.

— Si vous voulez mon avis, ça ne va pas beaucoup nous changer de nos bonnes vieilles habitudes, se moqua le lieutenant Christophe Ramon, parce que le monde moderne, il ne pointe pas souvent le bout de son joli petit nez en trompette, par chez nous !

Son café avalé, bouillant, comme à l’accoutumée, Xavier de Chaisemartin remonta chez Logisystèmes.

Cette fois, c’est Agnès qui vint lui ouvrir.

— Bonjour mademoiselle, dites-moi, je vous prie, cette porte est-elle toujours fermée à clé ?

— Pas toujours, non, quand nous sommes là, on la laisse souvent ouverte. Vous savez, il y a pas mal de circulation dans la journée. Les commerciaux, les ingénieurs, les fournisseurs, et parfois même un client qui vient nous rendre une petite visite… Et comme l’ascenseur mène directement au bureau, c’est plus accueillant, pour lui, quand c’est ouvert, bien sûr !

— Directement ? Ah bon. Je n’avais pas remarqué ça, je suis monté à pied, dit-il en soufflant comme un bœuf !

— Et vous avez eu bien raison, monsieur le commissaire, parce que c’est meilleur pour la santé, de faire de l’exercice à chaque fois qu’on on en a l’occasion, vous le savez, ça, n’est-ce pas, lui sourit-elle aimablement !

Le commissaire arborait en effet une charmante bedaine qu’il ne souhaitait bien entendu pas traiter par le mépris. Son épouse ne lui avait-elle pas déjà fait une réflexion désagréable à cet épineux sujet : «Tu passes trop de temps dans ton fauteuil, commissaire, il faudrait songer à te bouger un peu plus, sinon tu ne vas pas tarder à devenir un de ces gras du bide qui ne peuvent même plus apercevoir leur zizi quand ils pissent.»

 

Il interrogea Agnès sur ce fameux jeune homme qui déjeunait le midi avec Adielle.

— Oh, il ne déjeune pas tous les jours avec elle, vous savez, de temps en temps seulement, le lundi, en principe !

— De qui s’agit-il, est-ce que vous le connaissez ?

— Oui, bien sûr il s’agit de Maxime, le gérant de la boutique de fleurs ! C’est un bon ami, un très bon ami, même, de la patronne, dirais-je, accessoirement, si vous voyez ce que je veux dire, lui sourit-elle ! On a essayé de le joindre au magasin, mais il n’a pas l’air d’être là. C’est étonnant, d’ailleurs, et c’est même extrêmement bizarre, parce que la boutique devrait être ouverte depuis longtemps, à cette heure !

— Est-ce qu’il y a d’autres personnes qui travaillent ici, qui y travaillent à demeure, je veux dire ?

— A demeure, oui et non. Il y a les commerciaux, mais ils ne viennent que quand ils ne sont pas en rendez-vous, bien sûr.

— Et ce monsieur, que je vois dans le box, là bas ?

— Monsieur De Kerjean ? C’est le directeur commercial, il a appris le drame ce matin, comme nous, il vient tout juste de rentrer de vacances, il téléphone aux salariés et aux clients pour les informer de ce qui nous arrive.

— Merci, je peux aller le voir ?

— Bien sûr, sans problème, allez-y, il ne va certainement pas vous mordre, s’amusa-t-elle un peu tristement ! Le commissaire s’avança vers le bureau du dircom et se présenta le plus simplement du monde : « commissaire de Chaisemartin, je ne vous dérange pas, au moins ? »

— Pas du tout. Mais c’est un choc épouvantable, pour nous, ce qui vient d’arriver, vous devez vous en douter!

Je me demande ce que vont devenir nos ingénieurs, et surtout qui va payer leurs salaires, à la fin du mois !

— Pour ça il faudrait nommer un administrateur provisoire. Il me semble que cela se fait, dans des cas comme celui-ci. Vous avez un expert comptable, je suppose.

— Oui, c’est madame Sophie Martel.

— Alors il faudrait lui demander de s’en occuper au plus vite, si elle ne l’a pas déjà fait, bien sûr !

Monsieur De Kerjean, je voulais vous demander, est-ce que vous connaissez quelqu’un qui serait capable d’avoir commis cet acte?

Paul sembla se plonger dans une profonde réflexion avant de relever la tête pour dire : « A priori, je ne vois pas, non ! Je n’ai jamais entendu madame Moyshe dire qu’elle se sentait menacée, de près ou de loin, ni même qu’elle avait peur de quelqu’un, même si elle se plaignait souvent d’être suivie dans la rue, mais pas plus que les autres belles femmes de Paris, je le crains ! Je pense même que c’est une femme qui n’avait peur de personne, alors, de là à prendre des risques inconsidérés, il n’y a qu’un petit pas à faire, vous savez.

Mais si cela s’est passé hier soir, ce pourrait très bien être un rôdeur, quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Je travaille parfois tard le soir, bien sûr, et j’ai eu l’occasion de constater qu’il y a du mouvement, beaucoup de passage, vous voyez. La porte n’est pas toujours bien fermée en bas. Un jour j’ai vu débarquer des mormons, un jour des témoins de Jéhovah, et un autre jour un SDF, oh lui c’était un type vraiment épouvantable, celui-là, dégueulasse, et qui puait atrocement l’urine ! Ce qu’il voulait, de l’argent, bien sûr ; et une fois j’ai reçu un sympathique VRP qui vendait des photocopieurs, des fax et des rames de papier recyclé particulièrement économique ! »

— Est-ce que vous connaissez ce Maxime, le gérant de la boutique de fleurs qui, si mes renseignements sont exacts, appartient aussi à Madame Moyshe.

— Je vois qui c’est, oui bien sûr, mais vous savez, je ne le connais pas personnellement, ou alors peu, vraiment très peu ! Parce que, il faut bien dire que ce n’est pas un garçon très expansif, ce jeune et beau Maxime !

Ainsi, entre nous, ça n’a jamais été que « bonjour, bonsoir, ça va ? Oui merci, bonne soirée, à bientôt… »

— Connaissez-vous au moins son nom ?

— Non, parce que madame Moyshe l’appelait toujours Maxime. Mais je sais qu’il habite aux halles, près de la rue Saint-Denis, ah oui, passage du grand cerf, il me semble ! Madame Moyshe m’en parlait souvent, oh ça oui, elle en parlait souvent ! Paul sourit. Elle aimait beaucoup faire les boutiques dans ce quartier, elle le trouvait très sympa, elle s’y sentait bien, vraiment bien, là-bas.

Mais j’y pense, je ne crois pas que ce soit vraiment important pour votre enquête, mais il me semble qu’ils sont partis en vacances ensemble quelques jours, le mois dernier !

— En vacances, vous dites ? Ce n’étaient donc pas uniquement des relations professionnelles qu’ils entretenaient, alors.

Paul eut alors un léger sourire, un peu narquois !

‑ Oh, ça, je ne suis bien entendu pas assez naïf pour le croire, oh non ! Ce n’est pas trahir la vérité, ni même faire offense à sa mémoire, que de dire que madame Moyshe avait un faible pour les jeunes hommes, surtout quand ils sont aussi craquants que l’est ce Maxime.

Décidément, ce garçon, ainsi que vous devez vous en en douter, ce jeune Maxime, commença à intriguer sérieusement Xavier de Chaisemartin !

— Et connaissez-vous d’autres relations, d’autres proches de madame Moyshe ?

— Oui, elle était très liée à monsieur Dunoyer de Labruguière, le PDG du groupe Marbeuf. C’était un de ses vieux amis. Je viens d’ailleurs de l’appeler, et il est comme nous, naturellement, c’est-à-dire effondré !

Bien remplie, cette journée avait été satisfaisante pour le commissaire. Avant de quitter son bureau pour rentrer chez lui et profiter des talents de cordon bleu de son épouse il en fit un rapport détaillé au juge d’instruction.

Celui-ci lui recommanda de rencontrer au plus vite ce monsieur de Labruguière, et surtout de retrouver, et là aussi sans tarder, ce mystérieux Maxime, ce jeune homme qui semble avoir si opportunément disparu de la circulation en pleine tourmente !

4

Ah ! Et si nous parlons un peu d’elle, maintenant ! Si vous le voulez bien, du moins ! La charmante, et charmeuse, n’ayons pas peur de le dire, puisque c’était vraiment le cas, Adielle Moyshe, n’avait jamais éprouvé le moindre besoin de prendre une revanche sur la vie, oh non, pas le moindre, je vous assure ! Pour la simple raison que celle-ci avait été plutôt agréable et bonne avec elle pendant la majeure partie de son existence. Cette belle femme apparemment heureuse, épanouie et comblée ne pouvait en effet que se réjouir d’être si solidement et confortablement installée sur cette Terre, qui est plus généralement vouée aux misères de toutes natures, et dune façon générale, pas spécialement favorable aux femmes.

Pour commencer, il est bon de rappeler qu’elle avait eu la chance de voir le jour, ce qui était bien loin d’être évident et gagné d’avance, car ses parents n’avaient échappé que par miracle à la folie et à la barbarie nazie qui avaient submergé l’Europe pendant de longues années. Elle était donc née à Marseille, le jour même de la libération de Paris, le 25 août 1944, et avait du même coup fait la joie de son père Aharone et de sa mère, l’éclatante Zahara. C’est à dire qu’elle était née à la fin la guerre, dans un monde qui avait enfin été libéré de l’oppression aveugle et de l’horreur érigée en un système politique qui se rêvait tout-puissant.

Sa famille avait ensuite retrouvé, sans rencontrer de problèmes majeurs, et avec un immense plaisir, son appartement et son commerce de la rue Réaumur. Ils avaient finalement pris la bonne décision en allant se réfugier chez un frère de son père, à Marseille, après qu’un matin ils eurent découvert, effarés et abattus, une inscription en grosses lettres blanches qui barrait le rideau de fer de leur magasin : JUIFS

Leur fuite n’avait certes pas été une chose aisée, mais son père, un homme sympathique, dynamique et débrouillard, qui bénéficiait de surcroît d’un solide entregent, était aimé, apprécié et respecté de ses collègues et de ses voisins, avait su trouver, malgré la panique ambiante, les bons contacts, ceux qui allaient lui sauver la vie. Il avait pu, pour commencer, obtenir des faux papiers au nom de Maurice Cuvelier, commerçant à Paris, parce qu’Aharone Moyshe, franchement, par les temps mauvais qui couraient, ce n’était pas vraiment ce que l’on faisait de mieux ! Ils avaient traversé la Loire à Amboise et, au prix d’un véritable parcours du combattant, ils étaient finalement parvenus à gagner Lyon. Leur passeur leur avait présenté quelqu’un qui, moyennant le prix d’un plein d’essence, un produit qui était devenu plus que rare, donc très cher, pourrait les y conduire en traction avant. C’était un bourru mais sympathique viticulteur du coin, chauve et moustachu ! Ils avaient ainsi parcouru 450 kilomètres, en roulant essentiellement de nuit. Ils étaient passés par Vierzon, Moulins, Toulon sur Allier, Lapalisse, Neaux, Tarare et Dardilly. Ils avaient finalement poussé un grand ouf de soulagement en abordant les faubourgs de Villefranche, synonymes de fin provisoire du voyage et de probable libération. Au petit matin, ils avaient fait leur entrée dans la ville de Lyon, dernière étape avant la liberté.

Il leur avait alors suffit, après avoir avalé un solide petit déjeuner dans un bouchon, en parvenant à éviter les cochonnailles, ce qui se révéla être une tâche des plus ardues, dans ce coin de France de tous temps soumis au dictât de Sainte-Charcutaille, et de sauter dans la foulée dans un train qui partait pour Marseille. Enfin arrivés gare Saint-Charles, ils s’étaient sentis sauvés, momentanément du moins. Ils ne savaient pas ce que l’avenir leur réservait mais, comme ils avaient toujours été confiants et optimistes, ils l’étaient naturellement restés dans l’adversité. Cette horreur cesserait bien un jour. Parce qu’aucun conflit n’était éternel et que les dictateurs, même les plus fous et les plus sanguinaires, comme cet enfoiré d’Adolf Hitler, finissaient un jour ou l’autre par trouver leur maître. Car les peuples, assoiffés de liberté et de justice, se débarrassaient immanquablement des tyrans, ces colosses à première vue effrayants mais presque toujours dotés de fragiles pieds d’argile.

Lorsqu’ elle eut six ans, la petite Adielle entra à l’école primaire Jules Ferry de la rue Réaumur.

Elle était une élève attentive et appliquée, mais néanmoins assez rétive face aux exercices de calcul. La division avec virgule surtout la terrorisait et pouvait même lui arracher de véritables crises de larmes ! Elle se rattrapait cependant largement en étant bonne élève en français, en histoire et en géographie. Elle aimait beaucoup lire, oh oui vraiment elle aimait beaucoup ça, lire ! Elle avait commencé modestement en dévorant tous les albums de Tintin de la petite bibliothèque municipale de son quartier. Elle avait un peu plus de mal avec les gros livres, qu’elle lisait, bien sûr, mais souvent en diagonale, sautant allègrement les paragraphes qui lui paraissaient être sans grand intérêt. Là où elle se régalait, par contre, c’était avec les fables de La fontaine, les contes de Perrault ou de Grimm, voire les petits romans du club des cinq.

Pour Hanouka, cette belle fête juive, elle avait accompagné sa mère au BHV. Quand celle-ci lui avait demandé ce qu’elle aimerait recevoir comme cadeau, elle lui avait désigné une des toutes premières poupées de petite fille noire. Il faut dire qu’elle avait à l’époque un gentil copain, qui était mignon comme tout, avec qui elle jouait souvent. Il s’appelait Jonathan Perry. Jonathan était noir. Pas vraiment noir comme un africain, non, mais marron foncé, plutôt. Il était quand même, à cause de sa jolie couleur chocolat, la grande curiosité de l’école !

Il apportait tous les jours à sa copine Adielle d’excellents petits gâteaux parfumés que sa mère confectionnait : « Tiens, mange, régale-toi, lui disait-il, parce qu’ils sont faits avec amour, dit ma mère ».

Elle entra par la suite sans la moindre difficulté au collège Saint-Exupéry, où elle restera jusqu’à la fin de la troisième.

Elle était devenue une séduisante jeune fille, blonde et mince comme sa mère, mais par contre elle possédait une poitrine sensiblement plus généreuse que la sienne ! Elle arborait fièrement ses mignons petits melons, bien calés dans son premier soutien-gorge, quand elle se promenait avec allégresse, presque en sautillant, sur les grands boulevards. Ce n’était pas peut-être pas une bombe à proprement parler, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle était quand même plaisante à regarder, surtout quand elle était illuminée par son enchanteur et hypnotique sourire !

Lorsqu’elle eut douze ans, les garçons, qui avaient eu tendance à la snober jusque là, – c’est tout à fait normal, avait-elle alors pensé, parce que je ne suis qu’une fille, après tout ! – se montrèrent inexplicablement plus proches et pressants vis-à-vis d’elle et de ses boucles blondes. Ainsi, on l’invita de plus en plus souvent, à des fêtes, à des anniversaires, et même à d’aimables et animées surboums ! Elle acceptait toujours avec le plus grand plaisir de se joindre à ses amis, filles ou garçons, pour bavarder, danser et s’amuser, ainsi que le font tous les ados du monde !

Ici il me semble qu’il serait bon de préciser qu’Adielle, jeune fille innocente, aimait profusément les plaisirs la vie, de cette existence délicieuse comme un fruit bien mûr, qu’elle se faisait une joie de croquer à pleines dents pour en ressentir le jus exquis couler voluptueusement dans sa gorge.

Il n’y avait que deux choses qu’elle n’aimait pas. Les épinards hachés, d’abord, comme tous les enfants, quand elle était petite, mais surtout, plus tard, ce sera d’être réglée ! Ces jours-là elle se sentait, allez donc savoir pourquoi, sale, et même impure ! Et la serviette hygiénique qu’elle devait garder entre les cuisses était si inconfortable qu’elle aurait préféré s’en passer. Mais comment faire ? C’était la terrible malédiction qui pesait sur les filles, et elle était bien obligée de l’accepter. Et comme si ce n’était pas suffisant, sa mère lui avait dit, le jour où elle avait eu ses premières règles, quelque chose qui l’avait inquiétée au plus haut point.

« Ne laisse surtout plus les garçons s’approcher de trop près de toi, mon amour, et surtout, ne les laisse jamais te toucher. C’est que tu risquerais facilement d’attraper un bébé dans le ventre, maintenant !»

Son inquiétude redoubla, quand, au cours d’une surprise-partie, son copain David l’avait serrée dans ses bras en dansant et l’avait longuement embrassée sur les lèvres.

Il avait même réussi à introduire sa langue dans sa bouche, qu’elle avait gardée entrouverte, comme un petit serpent mutin, et il avait même essayé de la faire tourner autour de la sienne. Cela n’avait pas été désagréable, aussi était-elle rongée par l’inquiétude, parce que le goût du péché était bien présent derrière cet acte qui n’avait rien d’anodin.

Elle ne pensait pas que ce serait suffisant pour avoir un bébé, mais tout de même ! Il l’avait touchée, et de quelle extravagante manière, tout en lui caressant avec insistance le bas du dos, et même un peu les fesses !

Sa copine Coralie, qui venait d’avoir ses quatorze ans, la rassura en lui disant qu’elle ne risquait rien, parce que ce n’était certainement pas de cette façon que l’on mettait une fille enceinte ! Et elle entreprit de lui expliquer le mystérieux processus. Le flirt pour commencer, ensuite l’amour, le mariage, puis le lit, et enfin le zizi du garçon, qui gonfle, gonfle, puis qui pénètre alors ardemment dans la foufoune, qui se trouvait alors violemment écartelée, pour y déposer sa petite graine, celle qui a un drôle de nom, tu sais pas ? Elle s’appelle un sper.ma.to.zoï.de, figure-toi, mais oui, rien que ça, je te jure, c’est un drôle de nom, ça, tu ne trouves pas, pour ces drôles de petites bêbêtes engrosseuses de jeunes filles en fleur !

Elles rirent toutes les deux de bon cœur à l’évocation de ce mystérieux spermatokèkchozoïde !

A quinze ans, qui est pour toutes les jeunes files du monde celui de l’âge tendre, et aussi celui des rêves et des découvertes elle vécut la grande aventure du lycée. L’établissement Émile Zola était impressionnant, carrément gigantesque ! La grande cour ombragée par des platanes bruissait de toutes ces adolescentes qui couraient dans tous les sens et, dans la cour des garçons, les petits mecs s’agglutinaient au pied d’un arbre pour se montrer les photos de leurs copines en maillot de bain. Partout il y avait des escaliers, des couloirs, des gymnases, et même un terrain de basket.

Encouragée par son prof de gym, elle rejoignit l’équipe féminine. Elle était en effet assez grande et musclée pour pratiquer ce sport exigeant.

Elle connut grâce à lui des instants merveilleux, magiques. Les compétitions, les déplacements, lui permirent de s’évader de son quotidien monotone au magasin de ses parents, qu’elle aidait, pendant les vacances surtout, en s’occupant des clients. Elle aimait beaucoup ça. La boutique de tissus en gros, bien située sur la rue Réaumur, était une échoppe tout en longueur le long des murs de laquelle s’alignaient des kilomètres de tissus. Il y avait là du taffetas, du crêpe de chine, de la mousseline, des organdis, des satins, des bayadères, des écossais, des brocards, des lamés, de la soie et ses préférés, le rayon des tissus Souleiado. Ces indiennes provençales étaient apparues pour la première fois à Marseille. La marque avait été créée en 1939 par Charles Demery, qui avait installé ses ateliers de fabrication, entièrement manuelle, à Tarascon, près d’Arles, dans les Bouches du Rhône. Elle trouvait ces tissus à tout le moins merveilleux. Elle récupérait avec gourmandise les fins de rouleaux pour se confectionner de très jolies jupes et des robes magnifiques, qui la faisaient passer pour une grande dame quand elle les portait avec élégance et fierté pour sortir.

C’est à cette époque qu’elle découvrit les charmes ésotériques de la poésie. Arthur Rimbaud, ce grand poète de son âge, surtout avait su la faire vibrer, notamment avec :

 

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Ou encore avec :

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles
On entend dans les bois lointains des hallalis.

Son bac en poche, elle aurait normalement dû aller à l’université, parce qu’elle n’était pas plus bête que ses copines, loin de là, même, mais elle préféra solliciter auprès de son père un emploi de vendeuse à plein temps dans la boutique familiale, dûment payé et honnêtement déclaré. Car elle n’avait pas perçu en elle ce goût immodéré pour les études qui serait suffisamment développé et qui aurait justifié qu’elle se lança dans ce marathon au final bien trop aléatoire et surtout lointain. On veut que les choses aillent vite, quand on est jeune, et on manque quelque peu de patience ! Elle lui préféra donc la solidité d’un véritable travail, dont les résultats seraient immédiatement perceptibles et évaluables.

C’est à cette époque qu’elle vécut ses premières amours. Oh bien sûr ce ne furent pour l’essentiel que des aventures sans lendemains, des flirts qui n’allèrent pas au delà de longs baisers passionnés sur la banquette d’un dancing bruyant et enfumé ! Elle pouvait ainsi tourner et retourner son adorable petite langue rose dans la bouche d’un joli garçon pendant des heures mais cela ne dépassait pas le stade du pelotage de ses seins joliment arrondis, de caresses appuyées sur ses fines et longues cuisses et des mains baladeuses, sur lesquelles elle n’hésitait pas à asséner une claque sèche quand elles s’approchaient d’un peu trop près de sa petite culotte de jeune fille sage..

Ainsi elle fut très sage jusqu’au jour où elle ressentit les premiers émois, qui furent si doux, mais qui pourraient un jour se révéler si impérieux et douloureux, de l’amour, mais cela elle ne le savait pas encore.

Thierry était un goy, mais cela ne lui posa aucun problème ! Puisqu’elle n’avait pas pour ambition de ne fréquenter que des Juifs, ces gens qui lui paraissaient être parfois un peu excessifs, et dont les règles de vie, bien trop strictes à son goût d’épicurienne, avaient souvent tendance à l’agacer.

Thierry était un jeune horloger, un spécialiste des pendules comtoises, des pièces fragiles et précieuses qu’il restaurait avec amour dans l’arrière salle de l’atelier de son patron, un géant moustachu mais bonhomme, situé rue de Turbigo.

Elle l’avait rencontré un soir de printemps au square. Elle lisait tranquillement un petit recueil de nouvelles de Maupassant, parmi lesquelles figurait « le Horla, qu’elle adorait, gentiment assise sur un banc en bois. Thierry aimait venir en ce lieu pour se dégourdir les jambes et prendre une bouffée d’air frais après la longue journée de travail qu’il avait passée dans l’arrière-salle mal éclairée et insuffisamment aérée de l’atelier. Il s’était installé à côté d’elle pour nourrir les pigeons et ils avaient bavardé un bon moment. Ils s’étaient par la suite gentiment fréquentés pendant six mois. Il l’avait emmenée danser, visiter son atelier, et il lui avait prêté de beaux livres sur «ses « Belles du temps jadis », comme il appelait avec infiniment d’amour et de tendresse ses somptueuses maîtresses à aiguilles. La jeune fille, quant à elle, mettait alors sa plus belle jupe, qu’elle avait coupée dans un de ces merveilleux tissus Souleiado, pour l’accompagner au cinéma du quartier.

Ce jour-là ils étaient allés voir le très beau film de Jacques Demy : « les parapluies de Cherbourg ».

En sortant, la jeune Adielle était toujours sous le charme de ce qu’elle venait de voir, et surtout d’entendre, au point qu’elle en était toujours toute frissonnante ! Et ce fut ainsi qu’elle suivit, sans y réfléchir plus que ça, le charmant Thierry jusque dans sa petite chambre sous les toits. Quand il poussa la porte elle vit que ce n’était pas grand, certainement pas luxueux, mais le modeste logis était néanmoins accueillant. Il était propre et cela sentait bon. Thierry, qui avait manifestement prémédité son coup, avait fait le ménage en grand et placé une jolie rose dans un soliflore près du lit. Rien ne traînait, car tout était rangé avec le plus grand soin dans les petits placards.

Elle était dans de bonnes dispositions et elle avait bien entendu une idée assez précise de ce qui risquait de lui arriver en venant ici. Mais elle n’était pas plus que cela inquiète. Dix-huit ans, c’est un âge plus que raisonnable pour « la perdre », avait-elle pensé avec une pointe de jubilation dans le cœur, parce que l’âge de devenir adulte avait irrémédiablement sonné.

Elle l’avait laissé, tout en frissonnant cette fois de plaisir et d’appréhension, lui retirer sa jolie robe, qu’il avait rangée avec le plus grand soin sur le dossier d’une chaise, et dégrafer son soutien-gorge afin de libérer son appétissante poitrine, qu’il découvrit aussi généreuse que plaisamment palpitante !

Son compagnon l’entraîna ensuite paisiblement sur le lit et ce fut là qu’il l’embrassa chaleureusement et longuement, jusqu’à en perdre haleine, tournant lentement et sensuellement sa langue autour de la sienne, et qu’il la caressa sur tout le corps, en s’attardant avec un plaisir manifeste sur les insolents mamelons, qui s’étaient solidement érigés et qui répondirent en frissonnant à ses milliers de tendres et insolentes caresses.

Elle ressentit toutefois une légère appréhension quand la main du garçon s’était longuement attardée sur sa minette afin de la caresser et de la masser, avec délicatesse, mais aussi avec une belle opiniâtreté, à travers le dernier voile qui protégeait encore la jeune fille qu’elle avait toujours étée, avant de s’avancer, se faisant soudain plus aventureuse et surtout plus conquérante, sous l’élastique et de faire glisser cet ultime mais dérisoire rempart le long de ses longues jambes, qu’elle regretta bien sûr amèrement de ne pas les avoir faites épiler, mais Thierry, emporté par son désir, aussi juvénile que fou, sembla autant s’en soucier que de son premier pantalon long !

Elle savait depuis longtemps maintenant comment on faisait les bébés, alors elle exigea qu’il mette un préservatif. Le chenapan avait semble-t-il tout prévu, puisqu’il sortit avec cérémonie le précieux sésame du tiroir de sa table de nuit. Il déchira l’enveloppe avec les dents et posa le chapeau sur son sexe épanoui, cette chose qui était toute nouvelle pour elle, même si elle en avait vaguement entendu parler, et qu’elle regarda alors avec une forte émotion et ahurissement !

Elle n’eut pas peur. C’était la vie, cela, ce qu’elle s’apprêtait à vivre, la vie telle que le bon dieu l’avait créée, qui avait voulait cela, non ?

Il fallait bien qu’elle y passe, un jour ou l’autre, s’était-elle souvent dit, dans l’intimité de sa chambrette, et elle s’y était même préparée en se masturbant avec bonheur et innocence, de temps en temps, dans la solitude secrète de sa chambre. Tel était son destin de jeune fille, car elle n’allait sûrement pas rester vierge toute sa vie, oh non, certainement pas !

Comme elle se sentait franchement amoureuse de ce beau et gentil garçon. Elle n’eut donc pas l’impression de commettre un trop gros péché. Car tout ne nous-est-il pas pardonné lorsque l’on succombe au doux vertige de l’amour ?

Lorsqu’il la pénétra, ce fut avec une grande douceur, mais aussi avec fermeté et enthousiasme ! Elle ne poussa qu’un mignon petit cri dans lequel se mêlèrent, en un mélange extravagant, toute la surprise et le bonheur du monde ! Elle n’eut pas mal, et elle ne saigna qu’un tout petit peu quand le voile de son hymen se déchira sous la vigoureuse poussée du sexe de son jeune amant. De fait, je vais vous dire, à mon avis, cela n’aurait pas pu mieux se passer, ce dépucelage ! Aussi éprouva-t- elle bien vite le désir de recommencer et ce fut pour cette raison qu’ils recommencèrent plusieurs fois, jusqu’au jour où elle jouit pour la toute première fois de sa vie. Et ce fut pile au moment où Maxime éjacula en s’agrippant à ses épaules et en collant fermement sa bouche contre la sienne !

Mais, avait-elle éprouvé du plaisir, pour cette première fois, allez-vous certainement me demander ?

Eh bien, elle n’avait rien ressenti de vraiment exceptionnel, vraiment rien d’inhabituel. Donc pas d’orgasme pour cette première fois, c’est là une chose certaine, mais cela avait quand même été une expérience très agréable. Le corps de ce joli garçon allongé sur elle. Sa bouche, qu’elle garda entrouverte pour accueillir la langue de son partenaire, comme un oisillon qui attendrait sa becquée — Oh, comme elle aimait ça !— Et ce ventre plat et musculeux, qui martela le sien selon le rythme immuable qui avait traversé les siècles, et son sexe à elle, qu’elle sentit devenir bien plus humide que jamais. Plus humide, en tout cas, que lorsqu’elle y introduisait timidement un doigt, pour voir ce que cela faisait, alors qu’elle était seule, le soir, assoupie au fond de son petit lit de jeune fille.

5

Nous en arrivons maintenant à un évènement majeur, à un évènement vraiment important de la vie de la jeune femme ! C’est en effet au mois de mai 1966 que la jeune et jolie Adielle fit la connaissance de Marc. Son petit ami Thierry était parti faire son service militaire quelques mois plus tôt et elle l’avait donc perdu de vue. Elle s’apprêtait à fêter ses vingt-deux ans en solitaire et c’est alors qu’elle était tombée follement amoureuse de ce beau garçon brun, gentil, séducteur, et un peu bohème, dont la conversation et les manières d’être la charmèrent bien au delà du raisonnable, et de cela vous devriez en être persuadés, parce que non seulement elle fut charmée mais elle fut même positivement en voutée, la petite Adielle !

Il faut dire que ce fut sa première véritable histoire d’amour, si l‘on faisait abstraction de Thierry et de ses quelques flirts d’adolescente. Où et comment avait-elle rencontré ce beau garçon ? Eh bien, je m’apprêtais justement à vous le dire ! Elle avait rencontré ce séduisant jeune homme le plus simplement du monde, dans un bar bruyant et enfumé, peint de couleurs criardes, de la rue de Lappe, près de la Bastille. Marc était à l’époque auréolé de la gloriole inhérente à son métier de chanteur et gentiment harcelé par une petite bande de groupies hystériques à laquelle elle s’était mêlée sans hésiter plus que de raison. Il ne l’avait pas, dans un premier temps, distinguée du lot, aussi ce fut elle qui, comme toujours entreprenante, qui s’était signalée en lui offrant un verre ! Ils avaient donc descendu tranquillement leurs Mojitos assis à une petite table, et ils avaient bien sûr longuement bavardé, de quoi ? Mais de tout et de rien, ainsi que le font tous les jeunes gens du monde lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois et qu’ils se plaisent ! De tout et de rien, mais surtout des Beatles, des Rolling Stones et de Bob Dylan, puis elle lui avait fait une grosse bise bien appuyée sur la joue en le quittant, sur le coup de deux heures du matin. Cette histoire aurait bien sûr pu en rester là, chacun reprenant sa vie comme s’il ne s’était jamais rien passé mais elle s’était accrochée, s’étonnant elle-même, et elle était revenue dans ce bar très animé, un autre soir, un soir de semaine où il y avait beaucoup moins de monde, et elle l’avait salué en l’embrassant cette fois, oubliant toute pudeur, franchement sur les lèvres, qu’il avait quelque peu épaisses, mais surtout si follement sensuelles ! Parce que si tu le veux vraiment, ce beau garçon, ma fille, avait-elle alors pensé, il faut savoir lui donner ce qu’il attend. Et ce fut ainsi que, malgré leurs nombreuses, et profondes, différences, il avait su progressivement et définitivement l’apprivoiser, elle, la jeune fille sage et rangée, et leur attirance fut aussi forte que réciproque. Parce que si l’on dit que «qui se ressemble s’assemble» les apparentements sont parfois un peu plus exotiques, comme celui de la carpe et du lapin, et ce fut le cas ce jour-là, et cela je pense que vous l’avez compris ! Le jeune chanteur se produisait pour l’essentiel dans des bals et certains bars à thèmes. Son groupe jouait des reprises des Rolling-Stones, et s’essayait avec plus ou moins de bonheur aux standards de la fin des années 60, comme Les Doors, les Beatles ou encore Bob Dylan, qui figuraient à son répertoire.

Pendant les deux années qui suivirent elle habita chez lui, dans le studio qu’il louait près de la place de la Bastille, le week-end, et elle rentrait chez elle en semaine, où elle continua à aider ses parents, qui commençaient à se faire vieux, au magasin.

C’est alors qu’éclatèrent les événements de mai 1968, avec la formidable contestation du système social et économique qu’ils engendrèrent, les barricades, les interminables grèves qui chamboulèrent tant les esprits, mais aussi les mœurs. C’est ainsi que les lycéens se virent autoriser à cloper pendant le cours, et que même les relations sexuelles avec des mineurs furent encouragées !

L’année 1969 vit, quant à elle, se dérouler les mémorables festivals de Woodstock et de l’île de Wight, dont les échos assourdissants leur parvinrent par les canaux de la radio, de la télévision et aussi, bien entendu, des incontournables et mythiques 33 tours en vinyle noir qui se mirent à tourner, tourner et tourner inlassablement sur les platines plus ou moins sophistiquées. Marc, pour s part, fut particulièrement fier de pouvoir acquérir une superbe chaîne stéréo Beolab Bang et Olufsen d’occasion !

Ainsi, ce fut l’avènement d’une toute nouvelle époque, sur laquelle se greffa et se développa par la suite le mouvement hippie qui allait faire chavirer les esprits de façon durable.

En 1970 le vent de liberté, peace and love, qui soufflait si fort, la poussa presque naturellement à s’installer avec son compagnon. Elle ne rentrerait désormais plus chez ses parents qu’un week-end sur deux, ou même sur trois ou quatre.

Au début de leur relation Marc emmena sa nouvelle compagne en tournée avec son groupe à deux ou trois reprises. Et là je dois vous dire qu’elle vécut avec un plaisir mitigé ces moments, qui étaient tout nouveaux et forcément exaltants pour elle, dans les relents nauséeux de bière tiédasse ainsi que des nombreux joints qui circulaient dans le minibus Volkswagen jaune canari du groupe.

Elle n’aima pas tout, forcément, de l’ambiance débridée qui caractérisait la vie quotidienne de cette fine équipe, même si ces débordements, qui la changèrent radicalement de son quotidien monotone, et parfois morose, l’amusèrent éperdument, elle qui avait connu une adolescence plutôt sage, qui s’était déroulée entre les rayonnages débordants de tissus de la boutique de ses parents et le lycée, où elle avait poursuivi ses modestes études. Elle avait néanmoins fini par décrocher son bac : « Je l’ai, papa, je l’ai, maman, c’est hyper génial, non ?! », avait-elle exulté en rentrant du lycée où elle était allée consulter le mythique tableau d’affichage des résultats, même si ce ne fut qu’avec un petit, mais néanmoins suffisant, dix de moyenne !

Mais dans la famille peu éduquée qui était la sienne, cette réussite passa néanmoins pour un authentique exploit ; si, si, puisque je vous le dit, un véritable exploit ! Et c’est ainsi qu’on la vit déjà professeur, ou à tout le moins institutrice ! Sa mère, exaltée, lui vantait déjà les charmes et les mérites du métier :

«Tu verras, quand tu seras institutrice, ma fille, lui disait-elle, tu auras un bon salaire qui tombera tous les mois, sans être obligée d’attendre les clients, qui viennent ou ne viennent pas, et surtout, tu bénéficieras d’un logement de fonction, qui sera tout près de l’école. Il n’y a pas mieux à Paris, comme avantage, tu sais, qu’un logement de fonction. Et avec les économies que tu feras, tu pourras même t’acheter une petite auto, comme ça tu pourras nous emmener à la mer, au moins un dimanche de temps en temps, parce que sais-tu que cela fait une éternité que je ne l’ai pas vue, moi, la mer, oh oui, une éternité, geint-elle de façon comique avec les yeux dans le vague ! »

Cette perspective ne faisait toutefois pas rêver la jeune femme qu’elle était alors : « Tu sais, maman, je ne me sens ni le goût, ni encore moins les capacités pour poursuivre de longues études, parce que, vois-tu, je n’aime certainement pas assez l’école pour ça !». Par contre elle adorait travailler à la boutique, s’y investir, surtout lorsque son père voulait bien la laisser s’occuper seule des clients, des détaillants qui venaient de toute la France, voire même des DOM-TOM. Mais dans les faits, il était tout le temps derrière elle, ne pouvant s’empêcher de se mêler de tout, et cela lui gâchait tout de même un peu son plaisir.

C’est en partie pour cette raison qu’elle décida un jour de rechercher un emploi à l’extérieur de la famille. Elle trouva assez rapidement, à cette époque bénie où les emplois pullulaient encore, de même que les petits poissons dans les rivières encore vierges de pollution, un poste de vendeuse dans une grande parfumerie de la rue de Rivoli, dans laquelle, parce qu’elle aimait la vente, le contact avec la clientèle, et qu’elle connaissait ses produits sur le bout des doigts, elle devint rapidement première vendeuse, voyant du même coup ses revenus s’accroitre de façon conséquente grâce à la guelte, ce pourcentage qu’elle recevait sur les ventes. Et ce fut un poste qui allait lui offrir une ouverture sur le monde en lui permettant de rencontrer des clients venus d’horizons si différents que cela lui donna un peu le tournis. Car s’arrêtaient à la boutique des bus d’Allemands bien sûr, des Italiens, des Espagnols, des Brésiliens, des Japonais, et depuis peu quelques Chinois, qu’elle se faisait un réel plaisir d’accueillir par un aimable « Ni hâo », c’était une nouvelle catégorie de clients, des gens agréables et enthousiastes, dont le régime politique, qui fut longtemps si restrictif, commençait déjà à s’adoucir quelque peu.

Elle vécut par conséquent le début des années 70 dans l’ambiance joyeuse, insouciante et libérée qui caractérisa cette époque. Son compagnon l’avait encouragée à participer à des fêtes extravagantes, au cours desquelles le cannabis circulait librement, quand ce n’étaient pas des petits buvards ou des pilules de LSD, le fameux diéthylamide de l’acide lysergique aux effets hallucinogènes profondément déstabilisants, même s’ils pouvaient se révéler parfois visuellement incroyablement agréables, à la condition toutefois de ne pas faire un « bad trip»!

La sexualité de tous ces jeunes gens s’était elle aussi libérée, et là c’est le moins que l’on puisse dire, à l’instar de celle de leurs contemporains Etats-uniens, et il n’était pas rare que les sous-vêtements atteignent le même niveau de volatilité que la fumée. C’est pour cette raison qu’elle s’était parfois retrouvée à quatre pattes sur un tapis, ondulant désespérément de la fesse en quémandant d’une petite voix désespérée, « z’avez pas vu mon soutif, par hasard, il est rose ? »

— Ton soutif, non, Non ! Mais par contre je crois qu’il y a une petite culotte qui me semble être à toi, par ici, ma belle. Et une main virile lui claqua gentiment sa fesse droite toute douce et joliment rebondie.

Ainsi, sans être le moins du monde une petite dévergondée, elle s’était laissée quand même aller, portée par le climat libertaire du temps, à avoir des relations plus qu’intimes avec des jeunes gens, voire même de jolies, tendres et peu farouches jeunes filles ! Marc faisait bien entendu la même chose de son côté, mais il le faisait avec un appétit sexuel encore plus exacerbé.

Lorsque son homme, quelques années après leur rencontre, lui avait proposé d’aller assister à une conférence donnée dans une sorte d’ashram près d’Étampes, elle avait accepté avec joie, même si elle ne savait pas très bien ce qui l’attendait là-bas. Mais ce serait toujours infiniment profitable, avait-elle pensé, de sortir de son trou et de se confronter à des gens différents de soi. Elle avait en effet un esprit ouvert et curieux des autres. Si elle avait décidé de poursuivre des études elle aurait pu se retrouver dans une section sociologie ou anthropologie.

Marc lui dit qu’il connaissait ce lieu où il avait déjà eu l’occasion d’aller et il lui raconta ce qu’il savait de cette communauté.

Son grand maître en était un gourou indien. Il ne s’agissait pas d’un rêveur, encore moins d’un illuminé, mais d’un véritable professeur de philosophie, qui s’était d’abord installé aux États-Unis. Il y avait fondé le village privé de Rajneshpuram dans le but d’accueillir ses adeptes, qui étaient accourus du monde entier pour suivre son enseignement.

Il avait dû quitter les USA à la suite de divers conflits avec les fermiers des environs, qui voyaient d’un mauvais œil cette bande d’hurluberlus qui vivaient à moitié nus et venaient vendre leurs productions sur les marchés des environs. Du miel, du tissage, des poteries, et même des légumes bios. Mais surtout ils craignaient pour leurs filles, dont on disait le sulfureux maître particulièrement friand. Renji Shree Rajnesh vivait en effet entouré de vaporeuses et splendides créatures, qu’il promenait sans vergogne sur les routes du voisinage dans l’une ou l’autre de ses nombreuses Rolls Royces. Des voitures qui lui avaient été offertes par des disciples fortunés et qui se retrouvaient parfois élevées au rang de gros lot d’une loterie qu’il organisait dans le but de renflouer ses caisses, ce qui enflammait bien évidemment la presse locale !

Il s’était donc attiré l’animosité, voire la jalousie de trop de monde et il fut finalement sommé par le gouvernement de quitter le territoire des USA, où sa situation n’apparaissait pas non plus des plus régulières vis-à-vis des lois sur l’immigration. La France du général de Gaulle avait accepté, après quelques réticences, de recevoir ce curieux personnage. Aussi il débarqua un beau jour de printemps près d’Etampes, comme une hirondelle. Il fonda un ashram dans un ancien domaine agricole qui fut dès lors baptisé Rajneshpuram France et qui sera dirigé par Michel Bianconi, un de ses adeptes français, dont l’épouse, boursière du gouvernement indien, qui avait étudié auprès de BKS Iyengar, était professeur de yoga.

Le maître avait déjà de nombreux adeptes dans le pays, notamment des psychologues, des psychothérapeutes de diverses obédiences et de nombreux étudiants, voire des médecins. Tous étaient intéressés par ses méthodes de méditation révolutionnaires sur fond musical et son enseignement basé sur une interprétation toute personnelle des textes religieux et des écrits des plus grands philosophes orientaux comme occidentaux. Sa prose était abondamment diffusée dans les librairies spécialisées, ésotériques, religieuses ou orientées vers les techniques de développement personnel. Sa réputation de Sex Gourou l’avait suivi jusqu’en France, mais il avait eu la sagesse de ne pas trop insister sur ce sujet lors de ses nombreuses interventions publiques.

Il se contentait alors de prôner une sexualité de nature tantrique ouverte à l’autre qui permettait de fusionner les énergies et de faire monter celle de la Kundalini le long de la colonne vertébrale afin de lui faire atteindre le cerveau et provoquer ainsi l’extase suprême, qui était impossible à décrire et qui devait être personnellement expérimentée, si on voulait en avoir la connaissance. Pour cela il préconisait la pratique de plusieurs variantes du Kamasutra associées à des danses, ou encore à des exercices respiratoires et de méditation. « Parce que le sexe tantrique n’est pas vraiment du sexe, c’est plutôt de la méditation », assurait-il !

Adielle fut ravie de cette sortie pour le moins inhabituelle pour elle, d’autant plus que c’était le gourou en personne, le célèbre maître spirituel Renji Shree Rajnesh, qui allait parler, ce soir-là.

Celui-ci se présenta d’une façon toute théâtrale sur l’estrade qui avait été montée au centre de la grande salle, tout de noir vêtu, sa grande barbe blanche soulignant son regard bienveillant et particulièrement profond. Il arborait son éternel sourire malicieux et parlait en accompagnant son discours de gestes larges qui semblaient envelopper toute l’assistance sous son aile protectrice de patriarche.

La conférence du jour proposait une mise en accusation, de type Nietzschéenne, des grandes religions et de leurs enseignements, qui refrénaient, disait-il, les désirs naturels des hommes et leur plein épanouissement. Le maître voulait contrecarrer ces tendances négativistes grâce à sa vision personnelle de la célébration de la vie et aux exercices qu’il proposait afin d’atteindre une connaissance non verbale, basée sur l’expérimentation, de type tantrique tibétaine. Il fut notamment question de la fameuse méditation dynamique. Il s’agissait d’une nouvelle pratique d’une heure qui se situait à l’opposé de la vision traditionnelle de la méditation, qui était plus statique, comme le zazen. Celle-ci consistait en des exercices de respiration accélérée, des sessions cathartiques visant à extérioriser des sentiments refoulés. Des répétitions de mantras : « hou, hou, hou », et des danses complétaient les séances. L’objectif était de libérer l’individu de tout ce qu’il réprimait en lui et de promouvoir une certaine « célébration de la vie », à laquelle participait bien évidemment la sexualité, qui se devait d’être libre, épanouie, et sophistiquée, de façon à atteindre le seul véritable orgasme, la jouissance simultanée des deux partenaires. Ces pratiques étaient à l’opposé du renoncement trop souvent prôné par les religions traditionnelles, qu’elles soient chrétienne, juive, musulmane, et même hindoue.

La jeune femme adhéra pleinement à cette nouvelle vision du monde, qui était plus joyeuse et très éloignée des nombreuses contraintes inhérentes à la religion juive dans laquelle elle avait été élevée. Ses trop nombreux interdits lui pesaient, même si, à l’image de ses parents, elle n’était pas spécialement pratiquante.

A la nuit tombée ils rentrèrent à Paris avec deux ouvrages du maître qu’elle se ferait une joie de lire, et une cassette de cette étrange musique destinée à la fameuse méditation dynamique. Sur le chemin du retour ils échangèrent leurs impressions :

— Il est fantastique ce Renji, tu ne trouves pas ? Lui dit Marc en se penchant vers elle pour l’embrasser, alors qu’il était toujours sous le charme de ce qu’il venait d’entendre.

— En fait, Plus que son discours, auquel je n’ai pas tout compris, je dois humblement te l’avouer, j’ai surtout été impressionnée par son incroyable personnalité, par sa voix, ses gestes, et surtout par ses regards. ! Cet homme dégage un charisme vraiment hors du commun, cela ne fait aucun doute. En fait, il me ferait plutôt penser à un magicien. Tu vois, pour ma part, je le verrais bien comme un des personnages d’Alice au pays des merveilles, ce type !

— C’est évidemment ce qui fait en grande partie son succès, approuva Marc, même si le sens profond de ses paroles est parfois difficile à saisir, je suis d’accord avec ça. Il dit facilement une chose et le lendemain son contraire, avec les mêmes arguments définitifs. Tu sais que toutes les nanas sont folles de lui.

— Ça ne m’étonne pas vraiment. D’ailleurs les deux grandes, la rousse et la jolie brune aux longs cheveux noirs, oh mon dieu ce qu’elle pouvait être belle cette fille, qui l’entouraient le bouffaient littéralement des yeux. Elles avaient l’air de vouloir le protéger et elles regardaient sans cesse partout autour d’elles, tu as vu ça, comme c’était impressionnant, cette vigilance extrême !

— Oui, bien sûr, mais c’est parce que ce sont des sortes de gardes du corps. Elles lui sont toutes dévouées, comme l’étaient les fameuses « nièces » de Gandhi, qui allaient d’ailleurs, m’a-t-on dit, jusqu’à partager son lit.

— Ah, parce que tu penses qu’elles couchent avec lui ?!

Un grand sourire illumina le visage de Marc lorsqu’il lui répondit : « Tu as entendu comme moi la vision libre et joyeuse qu’il a de la sexualité, ma puce. Il ne doit pas s’en priver, crois-moi, surtout mignonnes et sexyes comme elles le sont, ces nanas !

— Ce ne sont pas des enfants, elles sont majeures, elles savent ce qu’elles font, alors, libre à elles…

Minuit était passé depuis longtemps quand ils rentrèrent chez eux, dans le petit appartement de deux pièces qu’ils louaient, toujours près de la place de la Bastille.

Ils se préparèrent une infusion verveine-menthe avant d’aller se coucher, la tête pleine des paroles déstabilisantes et particulièrement optimistes du gourou. Marc prépara un dernier joint qu’il fuma lentement, avec concentration. Il avait eu l’intention de le partager avec sa compagne, mais à son grand regret elle n’en avait pas voulu !

— J’ai envie de me marier, lui lança-t-elle soudain en se déshabillant tranquillement pour passer sa nuisette vert pomme, tout en faisant danser son adorable fessier, rond et lisse comme une pomme, sous les yeux toujours émerveillés de son homme, quand ils se posaient avec gourmandise sur son admirable corps nu ! « Et j’ai aussi très envie d’avoir un petit bébé », ajouta-t-elle à la dérobée !

Marc, surpris, fit alors un bond, puis il la fixa intensément de ses yeux écarquillés et il faillit même en laisser tomber son précieux joint. Il lui jeta un regard intense, profondément troublé, en forme de point d’interrogation.

— J’ai envie de fonder une famille, quoi, c’est normal, ça, il me semble, et ne me regarde pas avec ces vilains yeux de sole avariée. Parce que je commence à en avoir marre de cette vie bancale, moi, moitié ici, moitié chez mes vieux, et sans aucun projet d’avenir !

— C’est que, que, je ne trouve pas ça très moderne, moi, Adiellina, et ce serait même un poil rétrograde, tu ne crois pas ?

— Que, que, et alors ? Mes parents se sont bien mariés. Ils m’ont eue, moi, et ça ne les a pas empêchés de vivre, que je sache ! Pourtant, à leur époque, ce n’était pas aussi facile qu’aujourd’hui !

— Ce n’est pas plus aisé aujourd’hui, je te signale, et il faut des sous, pour se marier et avoir des enfants, fit remarquer Marc sur un ton fataliste. Ce n’est certainement pas dans cet appart, qui est tout juste suffisant pour nous deux, que nous pourrions élever un gamin, vois-tu, mon amour !

— Eh bien, on en gagnera, des sous, répliqua-t-elle avec vivacité. On est assez grands pour ça, non, pour gagner de quoi vivre correctement, ainsi que l’n fait nos parents ?

Alors Marc lui jeta un regard perdu de désespéré.

— Toi, oh oui, toi tu es grande, ma puce, oh oui, toi tu es forte, mais moi, je t’avoue que me sens si petit, si fragile, comme un pauvre oisillon tout juste tombé du nid. Je n’ai pas le courage de m’engager, tu sais, et surtout d’aller trop loin. J’ai peur d’être vite dépassé par les événements, de tomber de haut et de m’écraser au sol comme une grosse bouse.

— Arrête de délirer et viens te coucher, dit-elle en envoyant sa petite culotte mauve valser sur la chaise avant de se glisser avec volupté sous les draps. « Et viens vite me faire l’amour, mon chéri. C’est qu’il m’a follement excitée, ton petit père Renji, avec ses histoires de supers orgasmes, tantriques et je sais plus trop quoi encore, que j’en suis toute mouillée, et que j’ai une de ces envies de baiser, oh c’est dingue comme j’ai envie de baiser, moi, et surtout de jouir, de jouir jusqu’à en perdre haleine ! Allez, laisse-moi tomber ce putain de chichon, et viens vite t’occuper de moi pour éponger tout ça, mon amour, que je te fasse un peu, et même beaucoup, ajouta-t-elle dans un éclat de rire, monter cette fameuse Kundalini !»

Elle inséra la cassette dans le petit lecteur à piles qui était toujours posé sur le tapis, près du lit. Ils s’enlacèrent alors avec chaleur et bonheur. Marc glissa ses mains sous le voile léger qu’Adielle avait revêtu pour jouer comme un gamin avec ses seins, ses cuisses et sa minette, qu’il trouva en effet humide, et il ne sut dès lors pas résister plus longtemps à son désir. Ils s’aimèrent sans cris d’amour, peut-être, mais avec des doux gémissements de bonheur et des chuintements de plaisir partagé.

Et cela fut si intense qu’Adielle connut l’étrange sensation que son corps se dématérialisait, et qu’il devenait même une boule d’énergie pure qui se fondait petit à petit, au rythme donné par ses voluptueux doux coups de reins, à celui de son jeune et bel amant.

Ce fut cette nuit là, lorsqu’ils jouirent tous les deux en même temps, lors d’un véritable orgasme partagé, qu’ils conçurent Adrien, sur le son rythmé et lancinant de la musique initialement destinée à la méditation dynamique. Mais Rajnesh n’en aurait certainement pas désapprouvé cet usage, pensa-t-elle avec amusement.

Ainsi, l’image du célèbre gourou restera à tout jamais liée à la naissance de son fils dans l’esprit d’Adielle.

Elle avait été tellement troublée et déstabilisée par ses paroles qu’elle en avait oublié, ce soir-là, de prendre sa pilule !

C’est du moins la belle fable qu’elle avait servie à son homme, qui ne fut pas plus emballé que ça, et je pense que vous pouvez aisément l’imaginer, à l’idée de devenir un « heureux » papa !

Elle pensait tous les jours que c’était une chose merveilleuse que la naissance de son tout petit soit liée à un si plaisant souvenir. Elle se disait que par contre ce devait être particulièrement affreux de se retrouver enceinte après un rapport bâclé, ou pire, après l’horreur et le traumatisme d’un viol.

La future maman commença petit à petit à s’arrondir, puis cela s’accentua jusqu’à ce qu’elle devienne totalement et irrémédiablement ronde ! Ses parents ne voulurent pas s’opposer à leur mariage, bien que Marc fut loin d’être le gendre idéal, celui dont ils rêvaient depuis des années, outre que c’était un goy, dont la carrière, de surcroît, ne se présentait pas sous les auspices les plus rassurants.

Ce fut un mariage civil tout simple mais gai et convivial, qui se déroula dans l’arrière salle d’une grande brasserie du quartier de ses parents. Le groupe de Marc en assura l’animation musicale, au grand contentement des invités. Familles et proches amis du couple purent ainsi danser toute la nuit sur des musiques du temps et des reprises de grands classiques qui furent plaisamment interprétées par ces semi-professionnels, qui prouvèrent ce soir-là qu’ils avaient bien le feu sacré, au nombre desquelles figurait l’inoubliable, la mythique « Lucy in the sky », des Beatles, qui connut comme d’habitude un franc succès :

Picture yourself in a boat on a river
With tangerine trees and marmalade skies
Somebody calls you, you answer quite slowly,
A girl with kaleidoscope eyes.

Marc avait tenu à faire savoir à sa chère Adielle que, si par malheur il devait un jour lui arriver quelque chose, c’est ce morceau qui devrait être joué à l’église, à l’heure de son enterrement, ou de sa crémation, la famille verrait bien, et il n’avait, pour sa part, aucune préférence, parce que mort t’es mort, et par bonheur tu n’as plus à t’occuper de rien !

Le jour de la naissance d’Adrien fut un jour de grande joie pour la jeune femme. Le petit garçon blond lui ressemblait, tout en ayant au menton la fossette qui faisait une grande partie du charme de son papa. C’était un véritable enfant de l’amour, dont la naissance devait beaucoup à cette soirée passée à Rajneshpuram, qui avait mis ses parents dans des dispositions propices à cette une folle nuit d’amour qui avait engendré son fruit miraculeux.

Les deux années qui suivirent furent des années d’intense bonheur pour le jeune couple, et elles furent à peine entachées par la précarité financière dans laquelle ils vivaient, et qui résultait bien sûr de l’incapacité chronique de Marc à trouver un véritable emploi, malgré ses nombreuses tentatives, comme chauffeur-livreur, gardien de nuit dans un hôtel, ou serveur dans un restaurant gastronomique de Versailles, des tentatives qui furent certes méritoires, mais qui s’étaient toujours soldées par des échecs, sans que l’on puisse très bien savoir pourquoi.

Ils ne pouvaient pas compter sur les modestes cachets que son groupe grappillait en assurant les soirées du samedi soir dans des bars plus ou moins branchés pour remplir le frigo, et encore moins pour payer le loyer, une dépense qui s’avérait toujours exorbitante dans la capitale.

Aussi la courageuse Adielle en tira vite la seule conclusion vraiment pragmatique qu’il convenait d’en tirer. Il allait falloir qu’elle se décide à assumer, quasi seule, le revenu de leur jeune ménage.

Son emploi à la parfumerie ne serait certainement pas suffisant, aussi se lança-t-elle, à tâtons, à la recherche d’un emploi qui serait plus rémunérateur.

A force d’étudier le marché du travail elle comprit bien vite que ce n’était pas un poste de vendeuse qu’elle devait chercher, mais un poste de commerciale, de V.R.P, ou quelque chose dans ce genre.

Et alors, pourquoi ne serait-elle pas capable d’en décrocher un, se dit-elle ?

Elle fit réaliser de beaux CV par un imprimeur du quartier, qui ne s’était pas montré avare de ses conseils, des curriculums attirants sur lesquels elle avait agrafé la photo, faite par un professionnel, dont elle pensait qu’elle la représentait à son avantage, et elle entreprit de répondre, sans complexes, à des dizaines de petites annonces, faisant valoir son statut de première vendeuse, tout en mettant en avant sa forte motivation, son ambition et sa situation de jeune mère volontaire !

Et elle se rendit rapidement compte qu’elle avait visé juste.

Elle reçut en effet plusieurs réponses encourageantes, et après quelques entretiens, elle fut embauchée par une entreprise d’un genre dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant, une SSII, une Société de Services et d’Ingénierie Informatique, en qualité d’Ingénieur Commercial. C’était un titre vraiment ronflant, qui remplit sa mère de fierté. Elle reçut bien entendu une formation rapide, mais qui fut néanmoins suffisante pour lui permettre de se débrouiller dans cette activité, qui était toute nouvelle pour elle.

Il n’était pas nécessaire de maîtriser le monde et les techniques de l’informatique puisque le métier consistait en fait à placer des ingénieurs facturés à la journée auprès des grands comptes des mondes de l’industrie et de la finance. L’essentiel était de créer de bons contacts avec les clients potentiels, et de savoir réaliser d’opportunes adéquations entre leurs besoins et les candidats qu’elle déciderait de leur présenter.

Le bon contact, ça, elle l’avait ! Car cela était inné chez elle et elle avait déjà vu tellement de clients dans sa jeune vie ! Elle maîtrisa rapidement la prise de rendez-vous par téléphone, une technique qui est à la base de ce métier particulièrement exigeant. Quant aux adéquations entre la mission et le profil du candidat, elle apprit rapidement et à les réaliser. Elle avait passé pour cela de longues soirées à potasser les différents environnements techniques et elle bavardait longuement avec un ingénieur avant de le présenter à ses clients, afin de vérifier si son intuition était la bonne.

6

Un jour, un mercredi, à la fin d’une réunion, son directeur commercial, un homme charmant, quoique un peu bourru, qui se montrait plutôt satisfait de ses résultats, lui laissa entendre que pour faire encore mieux il serait bon qu’elle invite ses clients à déjeuner de temps en temps. Il s’agissait là d’un excellent moyen, lui avait-il affirmé, pour nouer des relations privilégiées dans la détente et la convivialité, en s’asseyant autour d’une bonne table.

Elle entendit ce judicieux conseil et décida de commencer par celui avec lequel elle se sentait le plus en confiance, pour lui avoir déjà placé plusieurs prestataires. Elle réserva donc une table dans un sympathique restaurant tenu par un jeune chef étoilé et invita Jean Tallieu, le directeur informatique de la compagnie d’assurances OXO, son plus gros client.

Ils bavardèrent pendant tout le repas, parlant avec boulimie de leurs vies, bien plus que de leurs affaires. Il évoqua son divorce, qui fut pénible, et sa fille adorée, elle évoqua donc le sien et aussi son fils. Ils se séparèrent satisfaits de cet aimable échange qui leur avait fourni l’occasion d’un rapprochement de personne à personne, et non plus simplement de fournisseur à client.

Quelques semaines plus tard, alors que la jeune et jolie la jeune et jolie ingénieure commerciale venait rendre visite à un de ses prestataires pour faire, comme à son habitude, un point sur sa mission, il la retint par le bras alors qu’elle s’apprêtait à prendre congé.

Je fête mes cinquante ans ce week-end, madame Gaillard, lui dit-il en aparté. Oh je ne fais rien d’extraordinaire, juste un barbecue dans le jardin avec des amis, des gens simples et sympathiques, autour de la piscine, et comme un très beau temps est prévu, nous devrions passer un bon moment. Je me posais juste une question, ma chère Adielle, accepteriez-vous de vous joindre à nous, pour illuminer de votre juvénile et si gracieuse présence l’entrée d’un homme seul dans ce terrible deuxième âge, qui est celui de la maturité, dit-on, mais je pense, moi, que c’est plutôt l’antichambre de la vieillesse, hélas, mais c’est ça ou accepter de mourir jeune, n’est-ce pas ? L’alternative me semble cornélienne.

C’était demandé si gentiment. Elle ne vit donc aucune raison de refuser, aussi elle se présenta le dimanche avec dans les mains un petit paquet qui contenait une superbe cravate qu’elle avait eu beaucoup de mal à choisir ; car Marc étant allergique à ce type d’accessoire vestimentaire, elle n’avait pas l’habitude de ce genre d’achat, mais le vendeur, un homme qui était tout comme elle passionné par les belles choses, l’avait orientée vers un jeune créateur Italien.

Le temps était magnifique, en ce week-end de juillet, tandis qu’une sympathique petite brise rafraîchissait l’atmosphère, juste ce qu’il fallait pour que les convives, confortablement installés sur la pelouse, s’y sentent bien. Elle fut gentiment reçue par Isabelle, la fille de Jean Tallieu, qui lui fit en toute simplicité les honneurs de la maison.

Leur hôte connut bien quelques difficultés pour faire démarrer le barbecue, mais une fois que celui-ci fut parti, le déjeuner se déroula dans les meilleures conditions. Le vin, un Beaujolais villages qu’il fallait tirer soi-même d’un ravissant petit tonneau, était excellent. Elle en but plusieurs verres, portée par la conversation, mais elle décida néanmoins de ne pas en abuser, parce qu’il n’était certainement pas question de rouler honteusement sous la table. Elle avait emporté son maillot, aussi elle n’hésita pas à suivre le mouvement, à retirer sa robe, qu’elle jeta avec désinvolture sur un transat, afin de piquer une tête dans la piscine avec les autres convives. Ils jouèrent avec un gros ballon pendant une bonne partie de l’après-midi, au cours de laquelle certains des hommes présents la pressèrent sans vergogne, et ils la pressèrent même de très très près !

Vers 19 heures, tous les invités étaient partis, de même que la sympathique Isabelle, et elle se retrouva seule avec son client.

Celui-ci l’attrapa par le bras pour l’entraîner à l’intérieur de la maison. Ils s’assirent sur le canapé, où il entoura ses épaules dénudées de son bras en lui adressant un léger sourire.

« Je voulais vous dire que vous êtes divinement belle, ma chère Adielle, et que j’apprécie au plus haut point que vous ayez accepté mon invitation ! savez-vous que vous avez été le soleil de cette journée, et savez-vous que vous me faites irrésistiblement penser à cette délicieuse actrice, comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui, la belle Catherine Deneuve ! Parce que vous possédez, tout comme elle, un charme délicieusement fou ! ».

Elle rit en baissant les yeux, un peu gênée par ce compliment, même s’il venait manifestement du fond du cœur.

— Vous n’êtes pas mal non plus, vous-même, monsieur Tallieu, s’entendit-elle lui répondre, avec étonnement, et tout en rosissant un peu.

— Je vous en prie, ma chère Adielle, appelez-moi donc Jean ; Jean, tout simplement Jean ! Parce que je trouve que ce terme de « monsieur », me vieillit énormément !

— Je n’irais pas jusqu’à dire que vous ressemblez à Alain Delon, Jean, ajouta-t-elle, mais vous en avez au moins certains traits, et au minimum, vous en avez le charme !

Elle le regarda plus attentivement, et elle le scruta, même, au risque de le gêner.

— Vous en avez ce visage régulier, harmonieusement dessiné, ajouta-t-elle. Reçut-il ces propos comme une invite ?

Peut-être, alors il se pencha vers elle et il n’hésita pas à poser ses lèvres au coin des siennes en lui disant : « merci, Adielle, vous savez que vous êtes un amour, mais je pense que vous le savez, n’est-ce pas ! »

— Tu, je préfèrerais que vous me tutoyiez, Jean, parce que je suis si jeune encore, et le vouvoiement me vieillit tellement, moi aussi…

L’époque n’était certainement pas à faire sa mijaurée, aussi le laissa-t-elle gentiment faire quand il commença à la caresser. D’abord il emprisonna en toute innocence son genou dans sa paume avant de masser d’une main experte l’intérieur de sa cuisse, et de lentement la laisser remonter, remonter. Cela lui rappela confusément ses premiers flirts en boite de nuit et ne la déstabilisa pas le moins du monde, mais cette voluptueuse caresse l’excita follement, bien au contraire.

Il dut percevoir le frémissement de plaisir qui la parcourut alors. De plaisir, ou de désir, se demanda-t-il ?

— Vous êtes vraiment très douce, ma chère amie, c’est un tel plaisir de sentir ta délicieuse peau, là, sous mes doigts, dit-il en accentuant la pression de sa main. Regarde, j’en ai la chair de poule. Et il lui montra son avant-bras. Elle put ainsi constater qu’il disait vrai !

Il se leva pour mettre de la musique, il l’enlaça et il l’entraîna dans quelques pas de danse avant de se laisser aller à l’embrasser, timidement d’abord, puis, assez rapidement, avec volupté et gourmandise. De fil en aiguille ils se retrouvèrent au lit sans même qu’elle se souvienne avoir monté l’escalier.

Elle se souvenait simplement de l’instant, qui fut naturellement un peu gênant pour elle, où il lui avait retiré sa petite culotte, qu’elle regretta n’être que de coton ordinaire. Si au moins elle avait pu prévoir, mais comment aurait-elle pu prévoir cela ? !

Ils firent l’amour gentiment ; et ce fut doux, délicieux et rythmé, alors, tout naturellement, elle jouit, et elle jouit même assez vite, mais sans crier, comme elle n’hésitait pourtant pas à le faire quand elle baisait avec Marc, et qu’elle se donnait à lui à fond, parce qu’il lui sembla que ce ne serait pas convenable de se laisser ainsi aller, avec un étranger ! Un étranger qui était un de ses meilleurs clients, qui plus est, et qu’elle sera sans aucun doute amenée à revoir!

C’était l’époque de toutes les folies, de l’amour libre, aussi n’eut-elle aucune hésitation, le soir venu, de retour dans son modeste foyer, pour raconter en détail sa journée à Marc.

Si le jeune homme en ressentit une pointe de jalousie, voire d’amertume, il se garda bien de l’exprimer, de peur de paraître tout ce qu’il détestait être, un mec ringard, un réactionnaire, ou même tout simplement un pauvre con !

Cela faisait maintenant presque dix ans qu’ils vivaient ensemble, alors comme pour tous les couples, l’insidieux travail de sape entrepris par le temps avait commencé à porter ses fruits vénéneux.

Ainsi il leur fallut bientôt admettre que leurs chemins se séparaient, petit à petit, mais d’une façon inexorable.

Marc était toujours englué dans son éternelle attitude de baba super cool alors qu’elle commençait à adopter des comportements édulcorés d’executive woman.

Ils en parlèrent longuement, mais dans le calme, chacun acceptant sans difficultés que l’autre soit différent, et que c’était d’ailleurs en cela que résidait une bonne partie de son charme. Il n’y eut aucune dispute et la solution s’imposa à eux comme l’illumination s’imposa au Bouddha en méditant sous son figuier, il faudrait envisager un divorce par consentement mutuel, ce qui était une procédure simple, rapide et économique.

La garde d’Adrien reviendrait bien sûr à la maman, tandis qu’une pension alimentaire symbolique serait demandée au papa. De toute façon il avait déjà assez de difficultés à se suffire à lui-même, alors à quoi bon charger la barque, pour prendre le risque insensé de la couler ? Et quoi qu’il en soit elle n’aurait certainement pas besoin de cet argent. Si elle lui réclamait cette petite pension, c’était afin de ménager sa fierté, sa sensibilité, c’était en fait une façon adroite de lui montrer que, quelles que soient leurs différences et leurs divergences, elle avait toujours foi en lui, et qu’elle lui faisait confiance pour veiller sur l’avenir de leur fils. Il ne la paierait peut-être pas régulièrement, mais ce ne serait certainement pas un problème pour elle ! Et qui sait si cette marque de confiance n’aurait pas un heureux effet sur son Ex, si elle n’allait pas le motiver, de façon à prouver à sa femme qu’il saurait se montrer à la hauteur de la confiance qu’elle persistait à placer en lui ?

L’avenir allait lui donner raison, car Marc mit un point d’honneur à s’acquitter de son versement mensuel de cinq cents francs, et c’est même avec une certaine fierté qu’il dé déposa son chèque, presque tous les mois, pendant toutes ces années, dans la boite aux lettres en bas de chez lui, parce que, non, quoi qu’on en dise, il ne se satisferait pas d’être un vilain blaireau, parce qu’il était en réalité un individu responsable et honnête, soucieux avant tout du bien-être de son unique enfant !

Elle gagnait correctement sa vie et elle commençait même à avoir des d’étranges ambitions, que son époux qualifia d’extravagantes, dés lors qu’elle s’était risquée à les évoquer avec lui !

Car après en avoir longuement parlé avec son père, qui lui avait prêté une oreille attentive, elle avait pris la décision de tout mettre en œuvre afin de créer son entreprise à court terme. Aharone Moyshe, en commerçant avisé, l’avait néanmoins longuement mise en garde :

‑ Je ne peux que t’approuver dans cette ambitieuse démarche, et tu le sais bien, ma petite fille, mais sache que ce n’est certainement pas une mince affaire de te lancer dans cette aventure, ma chérie, et je crains d’ailleurs que tu n’aies pas toutes les compétences nécessaires pour mener à bien ce projet, même si tu en as de toute évidence certaines, et pas des moindres ! Il te faudra prendre de multiples précautions, et surtout t’entourer de gens compétents, à commencer par une secrétaire expérimentée, surtout pas une jeunette, et d’un expert comptable solide, même s’il va te coûter relativement cher.

— Tu vas devoir embaucher des collaborateurs pour les proposer à tes clients, alors je t’en supplie, ne prends que les meilleurs ! Les nanars finissent toujours par se vendre, je suis d’accord, parce que par bonheur il se lève un pigeon tous les matins pour faire marcher le commerce, mais il n’y a que les bons produits qui font rêver les clients, comme il n’y a que les plus belles femmes qui font rêver les hommes, même si ce ne sont pas toujours celles qu’ils épousent. Veille à te tenir à l’écart du tout-venant, et surtout fuis la médiocrité comme la peste parce que rien n’est plus contagieux que la médiocrité !

Dès qu’elle fut séparée de Marc elle loua un petit trois pièces dans le marais, un quartier qui lui était aussi cher que familier.

En semaine elle rentrait sagement chez elle tous les soirs mais le week-end elle avait envie de sentir auprès d’elle la réconfortante chaleur d’un homme solide, et si possible, bien sûr, de faire intensément, et même joyeusement, l’amour, afin de jouir, et rejouir tout son saoul !

Marc l’avait habituée à vivre une sexualité débridée et sans tabous. Jean Tallieu, à son tour, remplit à merveille ce rôle de compagnon discret, peu envahissant, et surtout très amoureux.

Il était enchanté de la voir arriver le samedi soir et il allait même jusqu’à payer la baby-sitter qui s’occupait d’Adrien. Il n’était certes pas une bête de première bourre au lit mais il aimait la caresser longuement et l’amener, savamment et avec patience, à la plus intense et merveilleuse jouissance, et elle adorait se laisser aller comme ça, et décoller tout naturellement pour le lumineux huitième ciel, tout en mouillant abondamment, et sans chercher à se retenir, le drap de dessous !

Ce soir là ils firent l’amour comme des bienheureux, jusqu’au moment magique où elle avait doucement gémi et qu’elle avait senti ses jambes l’abandonner cependant que ses adorables petites fesses s’écrasaient sur le drap. Oh oui, on peut le dire, et même le crier haut et fort, il était bien le plus heureux des hommes ! Elle aussi se sentait bien avec ce mâle mûr et rassurant, même si elle l’aurait préféré plus jeune, bien entendu ! Mais cela, et vous le verrez bien, ce sera pour plus tard, dans quelque années ! Elle posa la tête sur son épaule et passa ses doigts dans la toison blanchissante de sa poitrine. Elle lui parla de son projet, mais toujours sans arrières pensées, car elle n’était pas, ainsi que nous le savons maintenant, une femme vénale !

— Mais, il me semble que c’est une excellente idée, ça, ma chérie, s’était-il exclamé ! Tu es particulièrement charmante, ainsi tu dois avoir un succès fou auprès de tes clients, et en plus tu es une excellente commerciale, de même que le travail ne te fait pas peur, alors vas-y, fonce, lance-toi donc, parce qu’il n’ya que ça qui soit vrai dans la vie professionnelle, foncer, et prendre des risques, à condition qu’ils soient calculés et mesurés, bien sûr !

— J’en ai bien envie, mais je n’ai pas assez d’argent pour démarrer, il me faudrait un petit fond de roulement pour payer le loyer, et les premiers salaires, en fait j’y ai bien réfléchi, il faudrait tout simplement que je fasse un petit emprunt, sur cinq ans, il me semble que ce serait bien, non !

— Eh bien fais-le donc, cet emprunt, dit-il en lui claquant gentiment la fesse. Tu ne vas pas emprunter des millions, alors si tu as besoin d’une caution, il n’y a bien sûr aucun problème, je t’accorderai la mienne.

Et pour être sûr de ne pas avoir à rembourser ton crédit, je serai ton premier client, à une seule condition toutefois. Que tu ne me proposes que des profils irréprochables.

Après un dernier câlin qui fut destiné avant tout à leur faire du bien, mais aussi à sceller leur accord, Adielle rentra chez elle avec des rêves plein la tête.

Cela lui parut incroyable, mais elle allait bientôt pouvoir réaliser son rêve et devenir enfin chef d’entreprise !

C’est dans les premiers jours de l’année 1980 que la nouvelle patronne trouva ses locaux. Un petit bureau de deux pièces rue de Paradis, attenant à un vaste openspace inoccupé qui était à vendre depuis des années.

Elle quitta la société dans laquelle elle avait fait ses premières armes en emmenant avec elle quelques uns de ses meilleurs ingénieurs, qui la connaissaient bien, qui appréciaient ses qualités, et surtout qui lui faisaient suffisamment confiance pour la suivre dans cette exaltante aventure.

 

7

Nous étions à la fin de l’été en cette année 1990. Ce fut une année qui aurait dû être aimable et douce, si seulement l’Irak du tyrannique Saddam Hussein n’avait pas eu la funeste idée d’envahir, avant, de l’annexer purement et simplement, le petit Koweït, le 2 août !

Le Conseil de Sécurité de l’O.N.U. avait exigé, sans être entendu, bien sûr, le retrait immédiat et inconditionnel des forces armées Irakiennes.
Le 6 août, ce même Conseil de Sécurité avait décrété un embargo économique et le 7, les États-Unis de Georges Bush avaient annoncé l’envoi de forces militaires.

Confortablement installé dans les profonds fauteuils en cuir fauve de la terrasse de l’hôtel George V, et fort éloigné de toute cette agitation, un couple profitait de la douceur de l’été qui s’attardait un peu tout en sirotant avec un plaisir manifeste le cocktail du jour. La vue nocturne sur Paris était de toute beauté.

Néanmoins la jeune femme semblait un peu nerveuse. Elle croisait et décroisait sans cesse ses longues et jolies jambes.

— Es-tu bien sûr que ce soit une bonne idée, Philippe, demanda-t-elle à son compagnon en esquissant un petit sourire de ses lèvres peintes d’un délicat rouge carmin.

— Ça ne l’est peut-être pas, ma petite Daphné, j’en suis bien conscient, mais tu sais aussi combien cela me fait plaisir, d’être ici avec toi, et combien j’espère que cela te fasse autant plaisir qu’à moi !

Michel, le barman, observait d’un œil désabusé cet habitué accompagné d’une jeune fille qui semblait âgée d’à peine une vingtaine d’années ! D’habitude, les dames qui accompagnaient cet homme étaient plus âgées, voire franchement plus matures, mais au grand jamais elles n’étaient trop mûres, ou même blettes ! Lui avait la cinquantaine. Joliment bronzé, il irradiait d’un charme certain. Il portait avec élégance un costume Hugo Boss couleur anthracite. Il n’ôtait jamais sa cigarette de ses lèvres car il allumait systématiquement, avec une volupté évidente, la suivante avec le mégot de la précédente, qui était d’une marque différente. Ancré dans ses habitudes, il semblait néanmoins apprécier la diversité.

La jeune femme avait, quant à elle, l’allure sage et rangée d’une étudiante des beaux quartiers. C’était une brunette, et elle était très loin d’être laide. Son visage était souligné par de longs cheveux d’un noir bleuté, semblable au plumage de parade d’un geai, qui ondulaient avec grâce sur ses épaules. On devinait, sous la petite robe noire, un corps superbe. Son ravissant minois était de surcroît éclairé par de grands yeux d’un lumineux bleu saphir. Une élégante ceinture de cuir délicatement ouvragé soulignait l’exquise finesse de sa taille. Elle lui adressa un ravissant sourire.

— Ce n’est certainement pas raisonnable, mais il n’y a aucun mal à se faire du bien, je t’assure, reprit-il en lui rendant son sourire. Et ce n’est quand même pas parce que je suis ton oncle que je ne devrais pas avoir le droit de t’aimer. Il y a eu des précédents à notre histoire, il me semble. Tiens, Mazarin par exemple, avec sa nièce Marie Mancini, cette histoire d’amour n’a jamais choqué qui que ce soit, tu sais.

— Je suis d’accord avec toi, dit-elle en tournant lentement la tête. Mais tout de même, Philippe, si papa venait à apprendre ça, il péterait un plomb, fatalement.

— Alors continue à être discrète comme tu l’as étée jusqu’à présent, ma petite chérie, et tout ira bien, et tu verras aussi que personne ne sera inutilement traumatisé.

Si tu ne lui dis rien, ce n’est pas moi qui irai raconter à ton père ce qui pousse dans mon jardin secret. Et qu’une fleur surtout s’y épanouit si merveilleusement.

— Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter pour cette belle 205 que tu m’as achetée ?

— Pour la voiture il n’y a aucun problème, ma puce. Tu lui diras tout simplement la vérité.

— La vérité, oh mon dieu ?!

— Oui, tu lui diras que je te l’ai offerte pour ton anniversaire, tout simplement ! J’avais dit à ton père que j’avais l’intention de te faire un beau cadeau à cette occasion. Je n’ai pas eu le bonheur d’avoir des enfants, alors, quoi de plus normal si je gâte ma nièce adorée, surtout que j’en ai les moyens ? Et tout le monde sait bien que je t’adore, n’est-ce pas, lui dit-il en la regardant droit dans les yeux, tout en la gratifiant d’un séduisant sourire.

— D’accord, mais tu ne lui as pas parlé du George V, répondit-elle en esquissant à son tour un petit sourire, mais qui fut bien plus espiègle, cette fois.

Il la regarda avec un air amusé mi amusé.

— C’est parce que je n’en ai pas vu la nécessité, ma petite chérie. Et aussi parce que ne suis pas persuadé qu’il aurait estimé mon amour pour toi à sa juste valeur. Ton père est un homme délicieux mais il n’est certainement pas accommodant à ce point. Et en plus cela n’a absolument aucun rapport. Parce que j’ai la faiblesse de penser, vois-tu, que tu m’aurais accompagnée jusqu’ici sans cela, et je ne crois pas me tromper.

Les joues de la jeune fille rosirent légèrement.

— Oh Philippe, oh mon amour, c’est vrai que j’en avais envie depuis si longtemps, et tu ne pouvais pas l’ignorer, bien sûr ! Tu as eu vraiment infiniment de patience avec moi.

— Je t’ai attendue deux ans, ma puce. C’est très long, bien sûr. Tu peux imaginer sans grands problèmes combien j’ai souffert. Mais un trésor ne doit-il pas toujours se mériter, sinon il n’y aurait plus de morale en ce bas monde. Et maintenant que tu es ici, si près de moi, que je peux te toucher à ma guise, te caresser et t’embrasser, je ne regrette absolument pas d’avoir été si persévérant.

— Leur cocktail est vraiment délicieux, dit-elle. Il y a du champagne et de la framboise là-dedans, et un autre alcool, du gin, peut-être !

‑ Il te ressemble, ma fleur, il est doux, pétillant et enivrant, tout comme tu l’es toi-même.

La jeune femme décroisa ses longues jambes.

— Tu exagères ! Tu sais pourtant que je peux être une peste quand je veux.

Il lui adressa un autre large sourire en agitant ses mains.

— Oh, regarde donc mes mains, tu vois, j’en tremble…

La conversation se prolongea une quinzaine de minutes.

« Au fait, Philippe, je voulais te demander quelque chose. Où en es-tu avec ce projet de rachat sur lequel tu travaillais ces derniers temps, il y a longtemps que tu ne m’en as pas parlé ?

— Tu veux parler de Logisystèmes, je pense. Ça avance, ça avance lentement, mais sûrement !

Dernièrement j’ai fait réaliser un audit opérationnel et financier. Les résultats ne sont pas aussi mauvais que ce que j’aurais pu le craindre de prime abord. Mais comme je te l’ai déjà dit, Adielle Moyshe est très attachée à son entreprise. Il faudrait qu’elle soit obligée de vendre pour prendre enfin la bonne décision, mais ce n’est hélas pas le cas.

— Combien sont-ils de salariés, dans cette entreprise ?

— Un millier, dont vingt commerciaux.

— C’est vrai que ça commence à compter.

— Oui, et comme tu le sais, j’ai l’intention de tenter une entrée en bourse cette année.

— Alors ce se serait un gros plus, évidemment !

— Je pense que tu as tout compris, ma chérie. Oh mon Dieu que c’est bon, de parler avec une jeune femme aussi intelligente ! »

Il posa sa main sur la sienne et caressa avec une immense tendresse ses longs doigts de fée.

La jeune fille ressentit alors un délicieux frisson serpenter le long de sa moelle épinière.

— Voudras-tu finir ton verre, ma chérie, nous n’allons pas tarder à monter maintenant. Tu auras du travail demain, et il faudrait peut-être te coucher assez tôt.

— Oh pas trop tôt, j’espère, fit-elle en minaudant d’une façon exquise, tout en lui offrant son plus séduisant sourire. Parce que j’ai bien l’intention, moi, de profiter au maximum de cette charmante soirée avec toi.

Debout derrière son bar, Michel regarda le couple se diriger vers l’ascenseur.

Le liftier les accueillit avec un sourire complice.

Arrivés au deuxième étage, Philippe se dirigea d’un pas léger vers la porte de la chambre 24 et il fit rapidement glisser le badge dans l’étroite rainure prévue à cet effet.

Elle hésita un peu sur le seuil de la porte

— C’est la même que la dernière fois, demanda-t-elle ?

— Oui ma chérie, c’est la même. On ne change pas une équipe qui gagne, et c’est dans cette chambre que tu m’as offert le plus merveilleux des cadeaux. Ta virginité, ma chérie. C’est pourquoi j’y serai attaché jusqu’à mon dernier souffle. C’est cette merveilleuse image et ce tendre souvenir que j’aimerais fixer devant mes yeux au moment de passer de l’autre côté, quand le moment sera venu.

Daphné sourit et lui prit tendrement la main.

— Et tu ne m’as même pas demandé si je comptais la réserver pour un autre, ajouta-t-elle, fut-ce afin de le taquiner un peu

,.— Tu veux sans doute parler de notre cher Sébastien, mon amour ?

— Peut-être bien, oui, et peut-être que non, car il peut y avoir d’autres garçons qui s’intéressent à moi, ou une ravissante jeune fille, qui le sait ? Parce que de nos jours, tu sais bien que tout est possible, sexuellement parlant !

— Je dois avouer que j’y ai pensé, mais comme tu n’as fait aucune difficulté, je n’ai pas voulu me montrer plus royaliste que le roi, et avoue que cela aurait été particulièrement ballot !

— C’est aussi parce que tu savais que j’en avais envie autant que toi. Quand j’avais seize ans, déjà, alors que je me caressais fébrilement les seins, le soir, dans ma petite chambre de jeune fille, j’y pensais déjà. Mais j’étais loin d’imaginer alors que ce serait possible un jour, de coucher pour de vrai avec toi, ni même de jouir comme une folle dans tes bras !

Philippe poussa la porte qui s’ouvrit sur une jolie chambre dans les tons vieux rose. La pièce, vaste, offrait une vue des plus agréable sur les jardins de l’hôtel. Elle était éclairée par un magnifique lustre en cristal. Un lit king size blanc était niché contre le mur du fond. Il était surmonté d’un tableau d’un petit maître du 18ème. Un bureau Louis-Philippe en noyer en occupait l’un des côtés, tandis qu’un autre était dédié à de vastes placards aux portes ornées de motifs dorés.

Philippe embrassa alors tendrement la jeune femme tout en lui caressant voluptueusement le bas du dos. Maintenant qu’ils étaient à l’abri des regards, soigneusement cachés dans leur nid secret, il pouvait enfin se laisser aller à lui manifester toute l’étendue de son désir, et de son amour ! Il la serra contre lui et il caressa avec volupté sa soyeuse chevelure. Il décrocha presqu’aussitôt le téléphone, qui était posé près d’un bouquet de fleurs multicolores, et il composa le numéro du room-service.

— Bonsoir, pouvez-vous nous monter une bouteille de Clos d’Ambonnay, s’il vous plaît ?

Quelques instants plus tard le garçon d’étage apportait la bouteille accompagnée d’un charmant panier de mignardises. Philippe lui laissa comme d’habitude un généreux pourboire.

Pendant ce temps, Daphné s’était déchaussée et elle s’était glissée comme une louve dans la charmante salle de bains en marbre. Elle enleva sa robe, défit ses jarretelles et fit lentement glisser ses bas avec couture le long de ses jambes, qu’elle avait faites épiler avec le plus grand soin, puis elle ôta sa délicieuse petite culotte noire, qu’elle posa négligemment sur le séchoir. Parce que c’était cette couleur qu’elle préférait pour ses sous-vêtements, le noir ! Le noir et surtout des matières de qualité ! Elle tourna le robinet en métal doré, remplit la baignoire, y versa le flacon de bain moussant, actionna le jet et se glissa avec jouissance dans le liquide tiède qui dégageait une douce odeur vanillée. Elle souhaitait être bien propre et surtout, surtout, sentir très bon. Il faut dire qu’elle avait tellement transpiré aujourd’hui, que c’en était une calamité ! Elle se trempa quelques minutes, ressortit et s’essuya avec soin. Elle se sentait mieux, maintenant qu’elle avait enfin évacué la sueur accumulée au cours de cette trop chaude journée de fin d’été.

« Pourvu que Philippe soit en forme, ce soir », pensa-t-elle. Elle se sentait prête à battre des mains comme une gamine pour l’encourager au cas où… Mais elle n’était pas plus inquiète que de raison. Son amant, son grand ami, son oncle adoré, n’avait-il pas déjà eu l’occasion de lui prouver qu’il était loin de souffrir d’un déficit de testostérone ? Elle regagna la chambre et s’étendit en travers du lit, les mains gentiment croisées derrière la tête. Ses cheveux étaient encore un peu humides. Elle regarda son oncle qui, après avoir pris une douche rapide lui aussi, débouchait la bouteille d’un geste sûr avant de lui tendre une coupe, frémissante du précieux breuvage. Elle se redressa pour la saisir entre ses mains. Et c’est à cet instant que Philippe remarqua avec émotion que la couleur de ses ongles était assortie à celle de ses lèvres.

Philippe est encore si bel homme, oh seigneur, c’est fou comme il est craquant, pour son âge, ce mec, se dit-elle tout en le détaillant avec insistance.

Certes, son petit copain Sébastien avait lui aussi bien des atouts. C’était un garçon intelligent, sportif, attentionné, et surtout respectueux, peut-être même trop, à l’excès. Cependant elle était sensible à la classe naturelle de son oncle. Il était vrai aussi qu’il lui offrait bien plus que ce que ne pourrait jamais lui apporter un garçon de son âge.

Elle était attirée par lui comme par un aimant, et ce depuis si longtemps.

Elle l’aimait comme une folle, et ce depuis qu’elle était toute petite. Ses manières distinguées la troublaient au plus hait point. Les longues conversations qu’ils avaient ensemble l’enchantaient, plus encore que son physique, même s’il bénéficiait de la sécurisante carrure d’un sportif. Pas une once de graisse, tout en muscles, se dit-elle en le regardant. Et ses mains étaient si douces, tout en sachant être viriles en diable.

Une chose surtout n’empêchait pas l’autre.

Philippe n’était absolument pas jaloux. Mieux, il s’intéressait à ses petits copains, dont elle lui parlait sans aucune retenue. Il se souciait avec sincérité de leurs parcours et de leurs performances estudiantines. Il savait que Sébastien préparait une licence de gestion à la Sorbonne, et que c’était un garçon brillant.

Et de quoi donc pourrait-il être jaloux ? C’était bien avec lui qu’elle se trouvait dans cette chambre ce soir. Que pouvait-il espérer de mieux ? Philippe était un homme intelligent et lucide. Il devait bien être conscient de la précarité de leur relation. Un jour, bien sûr, tout ceci devrait cesser.

Leur histoire avait commencé deux ans plus tôt, l’année de son bac exactement, quand Philippe avait embauché Daphné, à la demande son père Claude, pour lui confier la rédaction du journal de l’entreprise pendant ses vacances. Elle avait pris beaucoup de plaisir à ce travail qui lui avait permis d’interviewer des collaborateurs et des clients du groupe Marbeuf, la société de services informatiques que dirigeait son oncle près des Champs-Élysées. Philippe l’emmenait de temps en temps déjeuner dans un bon restaurant des environs et parfois même ils allaient jusque chez Maxim’s, où l’homme d’affaires avait établi ce qu’il appelait sa cantine. Il suivait avec beaucoup d’attention, au jour le jour, le travail de sa nièce.

Un soir, elle bavardait avec lui au sujet d’un article concernant la société d’optique Bausch et Lomb. Elle en avait interviewé le directeur informatique, Xavier Tingry. Il s’agissait d’un ancien salarié du groupe Marbeuf. Il était question, maintenant, de choisir un modèle de lunettes Ray-Ban dans leur catalogue, pour l’illustration. Tout en bavardant, la main de Philippe s’était égarée avec persistance sur la cuisse de la jeune fille et il avait déposé un tendre bisou, un peu appuyé, sur sa joue.

Au cours des jours qui suivirent, elle avait pris conscience qu’elle s’organisait de façon à être le plus souvent possible seule avec lui. Avec le temps s’était installé entre eux une sorte de flirt, qui fut chaste, d’abord, puis qui devint de plus en plus trouble, surtout lorsque Philippe commença à l’emmener discrètement, le soir, après la fermeture des bureaux, au bar du palace George V, pour y prendre un verre. Daphné ne pouvait bien sûr pas ignorer qu’il avait coutume d’emmener ici ses conquêtes, comme le lui avaient confié Natacha et Audrey lorsqu’elles bavardaient, qu’elles caquetaient même comme des poules dans un poulailler, autour de la machine à café.

Un soir, Philippe avait raccompagné sa nièce en voiture. Il lui avait souhaité le bonsoir en déposant sur sa joue un baiser qui effleura indolemment le coin de ses lèvres.

Le flirt qui ne disait pas son nom se prolongea ainsi pendant deux ans, au cours desquels Daphné vit relativement peu son oncle, à l’exception des périodes de vacances, pendant lesquelles elle reprenait son travail de rédaction du journal.

C’était seulement cette année, alors qu’elle venait juste de fêter son dix-huitième anniversaire, que leur idylle avait vu le jour. Parce qu’il avait su saisir la perche qu’elle lui avait tendue. Un soir d’une chaude journée d’août, ils échangèrent leur premier baiser à l’occasion d’une sortie, qui se voulait comme d’habitude innocente, au bar du George V. Elle s’en souvenait encore, bien sûr ! Et comment aurait-elle pu l’oublier ? C’était dans le jardin, sur le banc en pierre, sous le grand tilleul. Ce baiser l’avait bouleversée. Ainsi, son oncle chéri, à sa grande joie, éprouvait bien de doux sentiments pour elle !

Daphné trempa ses lèvres dans la coupe que lui tendait Philippe. Elle but lentement afin d’en apprécier toute la saveur et jouir longuement du picotement des bulles qui éclatèrent comme un mini feu d’artifice sur sa langue. Elle se tourna alors vers son amant et lui tendit sa bouche humide, comme un feu vert, un encouragement à la déguster sans plus attendre.

Philippe sut apprécier cette offrande à sa juste valeur.

—Tu es magnifique, ma petite Daphné, dit-il, visiblement ému. Il la dévora des yeux tout en promenant ses mains dans la soie de ses magnifiques cheveux noirs. Daphné frissonna. Elle fut envahie par la chair de poule lorsque les mains manucurées de son amant se mirent à virevolter autour d’elle afin de la débarrasser, avec des gestes précis, du peignoir qu’elle avait par pudeur enfilé au sortir du bain. Elle s’offrit à ses yeux éblouis seins nus. Ses tétons, pointés d’une façon arrogante vers le plafond, proclamèrent son plein assentiment à ce qui n’allait pas manquer de suivre, et qu’elle appelait ardemment de ses vœux. Philippe s’empara avec douceur des deux globes dorés que la jeune fille lui présenta et il saisit dans sa bouche les bourgeons parfumés qu’il suçota longuement et voluptueusement avec avidité.

Etait-il bien conscient, je me le demande encore aujourd’hui, que c’était sa nièce qu’il tenait dans ses bras, ou bien n’était-ce pour lui qu’une conquête parmi des dizaines d’autres. Il ne se posait certes pas ce genre de question à cet instant précis, se satisfaisant de profiter au maximum de ce moment magique entre tous. Il ne se lassait pas de la contempler et de la caresser, au contraire. Il embrassait chaque centimètre carré de sa peau, se délectait de tous ses sucs tout en pensant avec fierté : « Je fais l’amour à la plus délicieuse fille du monde ! »

Elle, pendant ce temps, sentait avec délices un tourbillon doux et chaud s’emparer de son ventre, et de sa chatte, aussi, naturellement !

Il s’allongea tranquillement sur elle, non sans lui avoir dit avant « oh mon dieu mon amour mais qu’est-ce que je peux t’aimer, toi, et il pressa sa poitrine contre la sienne, cependant que sa langue gourmande explorait sans répit la bouche délicatement parfumée de la jeune femme. « Merci, mon Dieu, merci pour cet incroyable cadeau ! Mais pourquoi donc est-elle à moi ? Dites- le-moi, car je ne la mérite sûrement pas ».

Il continua à la caresser tendrement tandis que leurs corps, vibrants, infiniment tourmentés mais heureux, réclamaient l’accouplement avec de plus en plus d’insistance. Philippe était parcouru de délicieux frissons tandis que le désir s’élançait en lui comme un cheval sauvage qui courrait à perdre haleine dans la vaste plaine sablonneuse.

Alors il la pénétra et il lui fit longuement, avec joie et passion, l’amour, tout en lui murmurant inlassablement « je t’aime, je t’aime, je t’aime ! ».

Daphné ne contrôlait plus ses réactions. Elle l’accompagna avec la grâce et les miaulements plaintifs d’une jeune chatte, jusqu’à ce que, vaincue, elle lui ordonne enfin : « Oui, mon amour, maintenant, viens, ouiii…Viens, oui, oh ouiiiii ! » La jeune femme, parcourue par de longs spasmes, accueillit, au terme de cette délicieuse sarabande, la jouissance de son amant avec un petit cri de bonheur qui se prolongea par de longs et discrets gémissements, car elle avait connu le bonheur subtil de partir en même temps que lui pour le huitième ciel !

Apaisés et comblés, étendus, immobiles, en travers du lit, leurs doigts entrelacés, les amants s’assoupirent, mais seulement après que Philippe eut susurré à l’oreille de sa compagne de douces paroles dans lesquelles un observateur attentif aurait pu percevoir comme une forme recherchée de remerciements

Son désir assouvi, Daphné ne put tout de même pas s’empêcher de se demander ce que son père penserait de cette relation si, par malheur, il venait à en être informé ! Mais pour l’instant elle trouvait ces rapports illégitimes bien trop agréables pour se poser des questions qu’elle jugeait inutiles. Elle ne voyait aucun problème, en fait. Elle était majeure, elle était infiniment discrète, elle prenait sa pilule tous les soirs, elle poursuivait avec assiduité ses études de sociologie, pour lesquelles elle obtenait d’ailleurs excellents résultats. Alors à quoi bon se compliquer l’existence de façon stérile ? Autant prendre la vie comme elle venait, et si possible par le bon bout. Elle avait bien le temps, après tout, de se marier et d’avoir des enfants. Chaque chose devait venir en son temps. Pour l’instant il fallait songer à étudier et à prendre du plaisir quand l’occasion s’en présentait. C’était ce qu’elle avait fait ce soir. Il n’y avait aucun problème, en fait.

La jeune femme quitta l’hôtel un peu après minuit afin de rentrer chez elle à une heure décente. Car il ne fallait surtout pas attirer l’attention de ses parents, qui l’attendaient dans leur appartement bourgeois du boulevard Suchet, dans le seizième arrondissement, la croyant chez une amie. Philippe lui avait appelé un taxi, alors elle rentra sans encombre, son corps détendu parcouru de souvenirs heureux qui revenaient par vagues. Cette nuit elle allait dormir comme un bébé, elle en était intimement persuadée. Comme le grand bébé qu’elle était toujours, malgré les amants, les jouissances diverses, et surtout les savoureux et irremplaçables orgasmes…

Demain serait un autre jour. Demain, ce serait dans le petit lit de Sébastien, dans sa chambre de jeune homme, qu’elle finirait sans doute la journée, pour un câlin qui serait cette fois bien plus conventionnel, plus familial , sans champagne, sans surprises, et peut-être même sans être emportée là-haut, comme c’était toujours le cas avec Philippe, vers les sphères supérieures du plaisir !

Un peu comme un avant-goût amer de ce que sera sa vie sexuelle après le mariage ?

 

8

Confortablement installé dans le profond fauteuil de son bureau du 16 de la rue Marbeuf, une pièce assez grande, qui avait été capitonnée avec le plus grand soin dans le but d’offrir une discrétion maximale aux entretiens plus ou moins privés et intimes qui s’y déroulaient, Philippe fumait paisiblement une gitane papier maïs. Il pensait et repensait sans cesse, et avec une émotion à chaque fois renouvelée, à la délicieuse soirée de la veille, qu’il avait passée en compagnie de sa charmante nièce.

– Je dois reconnaître que cette petite m’étonne chaque jour davantage. Quand je pense que je l’ai vue naître, grandir, devenir plus belle année après année. Je n’aurais jamais imaginé, même dans mes rêves les plus fous, qu’elle serait un jour dans mon lit. Elle est si ravissante, si passionnée, et si, si généreuse ! On peut affirmer, sans risque de se tromper, qu’en amour elle sait se donner sans compter. Elle est encore si jeune et pourtant, déjà si experte. En fait, c’est une véritable geisha , que j’ai là, à travers elle !!

Cette place dans mon lit, qui est d’habitude occupée par ma femme, ou à l’occasion par l’une ou l’autre de mes maîtresses, qui aurait pu penser qu’elle l’occuperait à son tour ? Et surtout qu’elle y aurait une place si importante. Sa présence à mes côtés est devenue quasiment vitale, pour moi.

Ces pensées ramenèrent ses préoccupations, sans qu’il s’en rende compte, vers son épouse.

Au fait, il ne faudrait pas que j’oublie les 48 ans de Laetitia au mois d’avril prochain. Qui pourra me dire ce que l’on peut offrir à une femme de 48 ans ? Elle a tout, et même bien plus qu’il ne lui en faut. Un voyage, peut-être, il va falloir que j’y réfléchisse sérieusement. Et si j’en parlais avec sa sœur. Elle doit bien avoir une petite idée, elle, de ce qui lui ferait plaisir. Il réfléchit. Un jour, Sandrine, la mère de Daphné, ne lui avait-elle pas dit que Laetitia rêvait de visiter la Thaïlande. Pourquoi pas, au fait ? Cela pourrait être une bonne idée, et de surcroît il pourrait en profiter lui aussi. Avec tout le travail qu’il a en ce moment, il ne part pas assez souvent en vacances.

Mais oui, c’est cela. C’est une excellente idée, c’est décidé. Je vais lui offrir un beau voyage en Thaïlande !

Philippe préparait la réunion à laquelle devaient participer les ingénieurs commerciaux Majid Bakhtaoui, Constance Lebret et Hugues Ferrari, ainsi que leur supérieur, le directeur commercial Bernard Matonnier.

La réunion ne commencerait pas avant une quinzaine de minutes, et elle se tiendrait dans la petite salle. La grande était en effet réservée aux réunions plénières, celles auxquelles assistaient une fois par mois les 75 commerciaux de l’entreprise, qu’il réunissait pour l’occasion. Celle-là était dotée de plusieurs rangées de fauteuils équipés d’une petite tablette escamotable qui faisaient face à un grand et majestueux bureau perché sur une estrade. II avait encore le temps. Il s’empara du téléphone et composa le numéro de Adielle Moyshe. Penser à ses maîtresses lui avait rappelé qu’il devait lui passer ce coup de fil. Ce n’était pas que Adielle fut, à proprement parler, une maîtresse, non, certainement non. Il s’agissait plutôt d’une agréable camarade de jeux, d’une bonne amie, assez peu farouche, il faut dire, pour qu’il l’emmenât de temps en temps en virée dans l’un ou l’autre des nombreux clubs libertins de la capitale.

— Bonjour ma chérie. C’est moi, Philippe.

— Oh bonjour toi, mais, tu n’es donc pas en réunion, ce matin ?

— Non, si, enfin, je vais y aller. Mais avant je voulais savoir si je pouvais enfin annoncer la bonne nouvelle.

— Je n’ai encore rien décidé, Philippe. Pour tout te dire, je viens même d’embaucher un directeur commercial, un bon, un très bon, même, et je pense qu’il pourra m’aider à remettre la boite à flots.

— Ce sera comme pour les autres, alors, je le crains ! lui répondit Philippe avec un étrange petit rire, qu’il maîtrisa afin de ne pas se montrer ouvertement sarcastique. Tu dis toujours le plus grand bien des gens que tu embauches, ma puce, et après tu ne peux pas t’empêcher de leur indiquer la direction de ton lit ! Est-ce que par hasard tu n’aurais pas l’intention de l’épouser, celui-là aussi ?

— Oh, arrête tes ratiocinations, s’il te plaît, Philippe, parce que tu sais que tu deviens ignoble, avec ces histoires ! De toute façon tu sais bien que je n’envisage plus de me marier. Surtout après le sale coup que m’a fait Michael.

— C’est de ta faute aussi. Tu te pièges toi-même, ma petite chérie. En fait, pour ma part, je pense qu’il serait bon que tu cesses de recruter tes amants sur les bancs de la maternelle.

— mais, ce n’était pas un enfant, Philippe, il avait quand même 27 ans !

Cette réflexion des plus naïves arracha un sourire au solide P.D.G.

— C’est bien ce que je disais. Tu sais, tu ferais bien mieux de te mettre enfin avec quelqu’un de ton âge, et de ton milieu. Je te rappelle que tu es un chef d’entreprise, Adielle Moyshe, et ce rôle de couguar fureteur te va franchement mal !

— Tu penses que ce serait quelqu’un comme toi, alors, qu’il me faudrait ! Quelqu’un de sérieux et tout et tout. Elle rit à son tour, et elle rit manifestement de très bon cœur !

— Dieu m‘en préserve, ma chérie ! Et je te signale, au cas où tu l’aurais oublié, que je suis déjà marié, et à une femme ravissante, et hyper sexye, en plus. »

Laetitia était en effet une superbe femme pour laquelle, malgré les années et les nombreuses amies et maîtresses qui avaient jalonné son existence, il éprouvait toujours les désirs les plus fous.

— Oh toi, tu es marié, bien sûr, mais seulement quand ça t’arrange, se moqua-t-elle.

Sur ces amabilités il quitta son bureau capitonné pour rejoindre la salle de réunions où l’attendait l’équipe commerciale. Il pénétra dans la pièce tendue de tissu mural dont le centre était occupé par une grande table ovale en acajou. Les commerciaux étaient installés tout autour devant une tasse de café et l’attendaient. Quelques bouteilles d’eau et une bouteille de jus d’orange étaient posées au milieu de la table.

— Bonjour tout le monde. Je vous remercie de m’avoir fait parvenir vos forecasts. J’ai étudié vos prévisions, en essayant toutefois de garder mon sang froid, et j’espère que vous allez m’annoncer des bonnes nouvelles, parce que ce que j’ai lu n’est pas franchement susceptible de me faire sauter au plafond ! Le seul qui devrait faire ses objectifs à la fin de l’année, c’est Majid !

Ce beau garçon d’origine marocaine avait connu une jeunesse difficile, plutôt agitée, à Saint-Denis, la ville où il avait grandi. Il avait commencé par suivre ses grands frères sur les chemins scabreux de la petite délinquance et avait fini par prendre un virage à 180° après avoir été arrêté pour une sombre histoire de vol de scooter et avait fait quelques semaines de prison. Il avait alors trouvé dans l’activité commerciale, pour laquelle il s’avéra être doué, un dérivatif puissant à ses tentations d’argent facile. De l’argent, il en gagnait, maintenant, et suffisamment, même, pour passer ses soirées chez Régine, où l’attendaient ses amies et sa bouteille de whisky.

— C’est vrai que je pense y arriver, dit-il soudain. Et si on signe avec la Caisse des dépôts, je devrais même les dépasser, et alors, par ici les brozoufs, s’exclama-t-il avec une lueur de convoitise dans le regard ! Un beau contrat en perspective, ce projet Image Plus !

Mais ça ne va pas être des plus simples, parce qu’on va être en concurrence, avec Sphéria et Logisystèmes !

Philippe fit un bond sur son fauteuil de PDG en cuir noir et il se tourna lentement vers son commercial.

— Logisystèmes ! Mais tu sais bien qu’ils sont dans les choux, Majid, avec la flopée d’inter-contrats qu’ils ont, qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ?

— Je sais, mais c’est sans doute pour ça qu’ils se battent comme des chiens pour gagner cette affaire, pour éponger leur lot d’inter-contrats ! Vous ne le savez peut-être pas, Philippe, mais ils ont un directeur commercial, maintenant, il s’appelle Paul de Kerjean. Et celui-là, il se bat vraiment comme un lion. Il vient toujours en support du remplaçant de la nana qui est tombée enceinte, la Coralie Barberini. Celle-là, à part ses cuisses et ses nichons, il faut dire qu’elle n’avait pas beaucoup d’arguments à faire valoir. Vous me direz que ce n’est déjà pas si mal. Certaines femmes ne réussissent que grâce à leurs charmes, c’est sûr. Mais le vrai problème c’est qu’elle ne connaissait rien à Image Plus. Il fallait toujours qu’elle se fasse accompagner aux réunions de projet par son Angel gardien.

—-Son Angel ?

— Oui, Angel Beccarro, le fameux spécialiste free lance.

Les free lance sont une race à part dans le milieu de l’informatique. Ce sont des mercenaires qui louent leurs services au plus offrant en fonction des projets du moment.

— Tu n’ignores pas, Majid, que j’ai fait une offre pour racheter Logisystèmes. Alors, merde, je ne veux pas qu’ils signent ce contrat, parce que ma chère Adielle en profiterait, naturellement, pour faire monter les enchères !

Majid se cala au fond de son fauteuil.

—Je savais que vous aviez des vues sur eux mais je ne savais pas que vous aviez fait une offre.

— Si, si, c’est fait ! Mais le problème c’est que mon amie Adielle Moyshe n’est pas très pressée de vendre. Je pense même qu’elle compte sur ce De Kerjean pour sortir au plus tôt la tête hors de l’eau.

— Vous savez bien que ce n’est pas un commercial, si bon soit-il, qui sortira Logisystèmes de la mouise.

Parce que c’est la mère Moyshe qui est le véritable problème, dans cette boite.

— Tu as raison, Majid, mais en attendant elle s’accroche à son entreprise comme une arapède à son rocher. Ce Paul de Kerjean, dis-moi, tu sais qui c’est, tu sais d’où il sort, tu le connais?

— Oh Oui, pour le connaître je le connais. C’est une petite célébrité dans le milieu. Mais ce que je ne saisis pas très bien, c’est comment il a pu atterrir chez Logisystèmes.

De Kerjean est un ancien commercial qui a raflé tous les gros contrats de la BNP pour son ex boite, Altaïd.

J’ai souvent été en concurrence avec lui. Vous vous souvenez certainement de la fameuse affaire des Assemblées Générales, celle pour laquelle nous avions postulé.

— Je m’en souviens bien en effet, nous avions fait une offre qui me semblait pourtant intéressante !

— Eh bien c’est lui qui a fini par l’emporter, alors que leur boite, comme la notre, d’ailleurs, n’était même pas spécialisée dans le Client-serveur. La spécialité d’Altaïd, ce serait plutôt les grands systèmes Bull, IBM et Tandem. La mère Vicidomini, le chef de secteur qui a lancé l’appel d’offres, n’avait d’yeux que pour lui, et elle a fini par signer. Et en fin de compte il semble qu’elle ait eu raison, parce que d’après les échos que j’en ai eus, l’affaire a été plus que rondement menée. Le chef de département, que je connais bien, m’a dit que le sujet était particulièrement sensible. Informatiser une assemblée générale d’actionnaires, cela ne s’était jamais fait, nulle part. Et ce n’est pas rien à monter, vous pouvez me croire ! Il m’a dit qu’Altaïd avait fait faire de nombreuses répétitions avec des actionnaires fictifs, un peu comme au théâtre, quoi ! Il m’a dit aussi que c’était aussi la première fois qu’il avait vu une femme devenir verte ! C’est la couleur qu’a pris Mireille Vicidomini quand Rousselet a appuyé sur le bouton pour lancer la lecture des résultats.

Mais, comme par enchantement, tout s’est très bien passé. Il faut dire qu’Altaïd avait mis les petits plats dans les grands. Ils avaient fait venir une petite armée d’hôtesses en mini-jupe équipées de lecteurs de code-barres qui avaient froufrouté dans les allées, ainsi qu’une machine ultra performante sous Unix, un RISK 6000 !

Cette petite station de travail d’IBM est ce qu’il se fait de mieux en ce moment. Il faut dire que pour eux aussi le projet était stratégique. C’était même quitte ou double. De Kerjean visait la place de premier fournisseur de la BNP, et il a fini par l’obtenir. Grâce à cette opération réussie il a remporté par la suite plusieurs forfaits, dont l’énorme projet de gestion des gros patrimoines de la banque, le fameux Panorama ! A lui seul, ce projet a nécessité la mise en place de six équipes, donc de six chefs de projet. Oh il a du les faire, ses objectifs, cette année là, le De Kerjean ! Mais le mec a su rester simple, et il continue de rouler en 405, comme un commercial de base.

Philippe se tassait petit à petit dans son fauteuil. Il avait la sensation que ses vertèbres subissaient une poussée sans retour du haut vers le bas et que si cela continuait il n’allait certainement pas tarder à traverser son siège.

— Une vedette, alors, tu dis. Un cador! Je comprends, mais la vraie question c’est : qu’est-ce qu’il fout chez Logisystèmes, ce phénomène ? Ils n’embauchent pas de stars de cet acabit, d’habitude, chez ma copine Adielle.

— Ça, c’est mystère et boules de gomme. C’est la question que tout le monde se pose, vous savez. Il a peut-être succombé aux charmes de la Bégum.

— La bougresse n’en manque pas, je le concède bien volontiers, mais je n’y crois pas une seconde, tout simplement parce qu’il est sans doute beaucoup trop vieux pour elle, dit-il en esquissant un sourire interrogateur. Non, il y a forcément autre chose, Majid, autre chose, mais quoi ?

— Il a peut-être l’intention de reprendre la boite, se risqua à évoquer Majid. Ce garçon est ambitieux et cela se voit. Alors, il a certainement envie d’en découdre, et…

Philippe sortit tout à coup de sa léthargie pour faire un bond spectaculaire dans son fauteuil.

— Qu’est-ce que tu racontes, Majid ?

— Oui, j’y ai pensé aussi, et je ne vois que ça, au bout du compte. Pour moi il s’est placé à un poste d’observation avant de prendre la décision de racheter ou non la boite.

— Mais c’est absolument hors de question, ça, je te jure que c’est hors de question ! Philippe s’excitait de plus en plus, maintenant. Il était déchaîné, et quasiment hors de lui. Il y a bien trop longtemps que je lorgne sur Logisystèmes. Cette boite est pour moi. Pour moi, tu m’entends ? Cette folle a une clientèle parfaite pour compléter la notre, et elle a aussi des équipes brillantes qui seraient parfaites pour l’activité Client-serveur que je compte démarrer en vue de l’entrée en bourse du groupe Marbeuf. Il suffira de se débarrasser d’elle en douceur et ce sera une affaire qui roulera toute seule. Tu vas me faire le plaisir, monsieur Majid Bakhtaoui, l’éminent commercial, de mettre le paquet, et de t’arracher les tripes pour ramener cette affaire à la maison.

Tu vas commencer par inviter le responsable du projet à déjeuner dans un super resto. On va même y aller ensemble, tiens !

Il faut se battre, les enfants ! Vous m’entendez, la vie est une jungle et ce ne sont pas les antilopes, aussi mignonnes soient-elles, qui gagnent à la fin, que je sache. Ce serait le monde à l’envers. Non, ce sont toujours les lions, ou les tigres à la rigueur, qui ont le dernier mot, pas les gazelles, même si elles ont une jolie frimousse et de belles gambettes.

OK, occupe-toi de ça, Majid. Et un bon, le resto, je t’en supplie. Je te fais confiance pour bien le choisir. Un chef étoilé ! Mais pas de la nouvelle cuisine, hein. Je veux du classique, du bon, du raffiné, mais que ça reste du solide. Je compte sur toi, Majid, et réserve aussi pour moi, parce que je viendrai avec vous. Il faut montrer au client à quel point nous sommes impliqués dans ce projet.

Il recula sa chaise et promena un regard circulaire de vautour affamé sur la petite assemblée.
Bien calée sur sa chaise, son stylo agile glissant sur le papier, Natacha, concentrée comme jamais sur ce qu’elle faisait, prenait des notes.

— Quelqu’un a-t-il une autre horreur du même acabit à m’annoncer ou on peut reprendre espoir et respirer un peu ? Parce que j’ai comme l’impression que le Vésuve vient de cracher sur nous sa nuée de cendres. Paul de Kerjean ! Il ne manquait plus que lui, tiens !

Ma chère Constance, par exemple. Tu as mis dans ton forecast un projet Vax chez Indosuez. Comment ça se présente, dis-moi, ma chérie ?

La jolie Constance Lebret avait un jour ambitionné de devenir hôtesse de l’air. Elle en avait la volonté ainsi que le niveau de formation requis, mais son physique, pourtant charmant, lui avait joué un tour pendable. Il lui manquait les cinq centimètres fatidiques pour voir son rêve d’enfant devenir réalité.

Elle était une charmante jeune femme blonde assez grande, élégante et élancée. Ses formes généreuses ne manquaient jamais d’affoler les jeunes hommes qui se retournaient souvent sur son passage, cependant son visage aux traits encore enfantins faisait qu’on ne voyait pas en elle une vamp sexye, mais une très jolie fille, tout simplement. Elle était gentille, sérieuse, et travailleuse. En fait elle représentait l’archétype de la belle-fille idéale et elle avait toujours beaucoup de succès quand un garçon la présentait à ses parents. Ce qui devait arriver une ou deux fois par an. Elle prit la parole.

Ça se présente plutôt bien pour moi. Je présente deux candidats cette semaine.

— J’ai vu que tu avais trouvé des compétences Vax, pourtant je pensais qu’on n’en avait plus de dispo.

— Oui, il s’agit de Francesca Neagu, la Roumaine, vous savez ! J’ai bien regardé son CV, vous savez, en détail, comme vous nous l’avez conseillé, et je l’ai reçue en entretien. Et là je me suis aperçue que ce n’était pas une débutante sur Vax comme on le croyait. Parce qu’en fait elle a longtemps travaillé sur PDP, avant ! C’est un compatible Vax de fabrication Russe qui est très utilisé en Roumanie.

Les moyens systèmes Vax étaient les machines centrales des grosses PME et de la petite industrie.

Ah, ces Roumains, c’était une vraie bénédiction ! Depuis la chute du dictateur Ceausescu, leurs ingénieurs débarquaient en force en France, pays dont ils maîtrisaient presque tous la langue. C’étaient des informaticiens compétents, travailleurs, et surtout peu gourmands. Ils prenaient les places laissées vacantes par les français, qui avaient tendance à snober les métiers de ce secteur, pourtant porteur, leur préférant des emplois dans la finance ou dans l’administration.

— C’est très bien, Constance, c’est parfait, même, et qui d’autre ? Tu m’as dit deux candidats.

‑ Oui, je présente aussi monsieur You, le professeur Cambodgien.

Lui, c’était encore un miracle de la géopolitique.

Les Cambodgiens avaient fui en masse le régime communiste apocalyptique de Pol Pot. Ce dictateur fou avait eu la très mauvaise idée de déclarer la guerre aux élites de son pays avec la prétention de les envoyer tous aux champs. Eux aussi étaient bien formés, francophones, travailleurs, et aussi peu gourmands que les Roumains. Ainsi ils faisaient des recrues idéales pour les SSII françaises qui étaient toujours avides de recruter de nouveaux collaborateurs afin de faire face à la forte demande du marché national.

Try You était un charmant garçon. Professeur de mathématiques à l’origine, il avait longtemps assuré la gestion des ordinateurs Vax d’une grande banque de Pnom Penh, qu’il avait clustérisés afin de les rendre plus performants. Il n’était pas peu fier de cette mise en réseau réussie de ses machines et cette expérience figurait en bonne place dans son CV.

— Cela me parait être un bon choix, Constance. Au fait, il me semble qu’il y a longtemps que nous n’avons pas invité monsieur Maulnier à déjeuner. Tu vas le faire avant de lui présenter les candidats.

Il se redressa et tapa du poing sur la table.

— Il faut se battre, les enfants ! Vous m’entendez ? Parce que je peux vous certifier que rien ne tombera tout cuit dans vos petites gueules d’amour. Lancez des invitations, déjeunez ! Faites-moi ces putains de notes de frais. Il n’y a pas de meilleur investissement. Ça ne coûte pas cher et ça peut vraiment rapporter gros !

C’est la même chose pour les autres. Déjeunez, déjeunez, dînez, et petit-déjeunez aussi, c’est moins cher et c’est toujours du meilleur effet. Les clients sont tous libres à huit heures du mat ! Et déjeuner sous une belle verrière, au petit matin, servi par de charmantes jeunes filles, vous connaissez quelque chose de plus agréable pour bien commencer la journée, vous ? Vous allez nous les mettre de bonne humeur. Ils vous en seront reconnaissants et après ça ils vous signeront tout ce que vous voudrez.

Le monde des affaires était certes impitoyable mais ses acteurs savaient y apporter une touche plus légère, voire franchement agréable. Les déjeuners clients étaient la clé de voûte de cette architecture.

Quoi de plus sympathique, en effet, qu’une bonne table dans un restaurant dont la cuisine bénéficiait du savoir-faire d’un grand chef, pour présenter un nouveau collaborateur, un nouveau service, ou simplement pour fêter en beauté la bonne fin d’un projet. Parfois ces chefs prestigieux étaient fatigués du tralala des grands établissements et ils se réfugiaient alors, assistés d’une petite équipe dévouée, dans une salle plus modeste où il devenait plus difficile encore d’obtenir une table. Le client était alors ébloui par le savoir-faire de son hôte et la pertinence de son carnet d’adresses.

Le stade de Roland Garros, surtout pour la finale, était aussi un incontournable, un must. On disposait grâce à lui d’un client captif, qui suivait de la tête, hypnotisé, la trajectoire de la balle. « Celle-là, je la sens bien. Merde, encore raté ! », Et à qui on pouvait, entre deux smatches, vanter les mérites de son offre.

— Et surtout emmenez nous, martela Philippe, Bernard et moi, faites-nous sortir de nos bureaux ! Et n’oubliez pas non plus de distribuer les invitations que j’ai prises pour la finale de Roland Garros. Ils adorent ça. Profitez en avant qu’il ne vienne à quelqu’un la triste idée d’interdire les invitations client. Ils appelleront ça « moralisation de la vie économique », Même si cela risque de mettre au chômage tous les restaurateurs de ce pauvre pays ! Ne riez pas, surtout, ça nous pend au nez. Un jour ou l’autre, on va y avoir droit, vous verrez.

Il se tourna vers son directeur commercial.

— Je compte sur toi, n’est-ce pas, Bernard, pour faire chauffer la colle. Et n’oublie jamais que dans Matonnier il y a Maton ! Il est grand temps de sortir ta baguette et de réveiller cet orchestre qui se satisfait, un peu trop facilement à mon goût, de jouer en sourdine. Et encore je suis gentil, je vous fais grâce des couacs ! Philippe éclata d’un rire soudain, franc et sonore.

— Vous avez de la chance, parce que je suis quand même de bonne humeur ce matin, et ne me demandez pas pourquoi ! Profitez en, allez ! Mais il ne me semble pas avoir encore entendu notre ami Hugues.

Hugues Ferrari était un grand et beau jeune homme brun aux longs cheveux qui se distinguait par son goût immodéré pour l’humour noir.

— Comment va notre Ferrari, qui se fait si discret aujourd’hui ? J’espère au moins que tu as mis un tigre dans ton moteur.

— Je présente un candidat au Crédit Lyonnais pour une régie de longue durée qui pourrait évoluer en forfait, si nous sommes bons. Et surtout s’il ne casse pas sa pipe avant de commencer.

Figurez-vous qu’il y a quelques semaines il visitait un appartement rue de la descente rapide, dans le quartier de Montsouris, et il s’est appuyé sur la rambarde du balcon. Celle-ci a lâché et il ne doit d’être encore en vie qu’aux réflexes de l’agent immobilier qui ne l’a rattrapé qu’in extremis par le col de sa veste.

C’est marrant, ça, non ? C’est ce qu’on pourrait appeler un informaticien de haut vol ! Ça ne vous fait pas rire, mon histoire ?

 

Les régies consistaient à fournir des sous-traitants facturés à la journée aux grandes entreprises, tandis que les forfaits étaient des projets complets pour lesquels un prix et un délai d’exécution avaient été fixés à la signature du contrat.

— On va être bons, Hugues, et même super bons, ça je te le garantis ! Et tu présentes qui, toi ? Un Roumain, un Polonais, ou peut-être bien un Tchèque ?

Hugues esquissa un petit sourire en coin.

— Un Français, bien sûr. Mounir Sayegrih. C’est un bon chef de projet, je pense qu’il devrait faire l’affaire !

— Je te le souhaite, parce que tu es encore loin des vingt millions de ton objectif.

Philippe se leva et se dirigea vers la porte.

‑ Allez, au boulot, et que ça saute, s’il vous plaît. Tous à vos téléphones. Je veux que ça bourdonne, dans vos bureaux !

Sur le coup de midi Il quitta les locaux de l’entreprise pour aller déjeuner, seul, à la Fermette Marbeuf, le sympathique restaurant voisin.

Le décor Art Nouveau de ce restaurant gastronomique était classé à l’inventaire des monuments historiques, notamment en raison de sa magnifique verrière, qui fut réalisée en 1898 par Hubert et Martineau. Cette dernière surplombait un décor romantique aux couleurs printanières, orné de peintures murales et d’une reproduction de Botticelli, près de laquelle Philippe s’installa avec un plaisir évident. Tout le monde le connaissait ici ; le patron, les serveurs, le chef, et même le comptable, ainsi, il était toujours royalement servi ! Aujourd’hui il avait envie de langoustines. On lui préparerait donc des langoustines, même s’il fallait aller les chercher en quatrième vitesse chez le poissonnier voisin.

Il avait besoin de réfléchir, et de réfléchir sérieusement, même.

Ainsi Logisystèmes risquait de lui échapper. Il voulait acquérir cette entreprise depuis longtemps et il pensait que le moment était venu de porter l’estocade. Adielle avait accumulé les bourdes et la belle se trouvait en mauvaise posture. Après son offre de rachat, il avait obtenu l’autorisation de faire réaliser un audit par le célèbre cabinet Hans Petersen, situé en haut des Champs-Élysées.

Il ressortait de l’étude que Logisystèmes disposait d’un personnel composé de 1000 ingénieurs et techniciens aux compétences solides et surtout parmi les plus recherchées. Ils étaient en majorité placés sur des missions à forte valeur ajoutée, dans les métiers de la finance et de l’industrie.

Leur positionnement technique était lui aussi intéressant puisqu’ils évoluaient pour l’essentiel dans les environnements client-serveur, cette technologie émergente, qui était le point faible du groupe Marbeuf.

Ce nouvel environnement désignait un mode de communication à travers un réseau entre plusieurs programmes ou logiciels. L’un, qualifié de Client, envoyait des requêtes, tandis que l’autre, qualifié de Serveur, attendait les requêtes des clients et il y répondait. Répartis sur une vingtaine de clients fiables et réputés bons payeurs, les 600 millions de chiffre d’affaires annuel dégageaient une marge brute non négligeable qui garantissait la pérennité de l’entreprise, sauf accident, bien sûr.

L’étude révéla que les petits problèmes financiers de Logisystèmes n’étaient pas liés à son activité principale, mais découlaient plutôt des investissements pour le moins hasardeux qui avaient été réalisés par Adielle.

Sur ce point Majid avait raison, les problèmes de Logisystèmes étaient essentiellement dus à sa patronne !

Il suffisait simplement de l’écarter, en douceur si possible, pour récupérer un gâteau à la crème tout à fait sympathique.

Une opération qui tombait à point avec son ambitieux projet d’entrer en bourse !

A une époque où toutes les SSII d’une certaine importance tentaient l’aventure du second marché, pourquoi lui devrait-il s’en abstenir, se demandait-il à longueur de journée ?

A bien y réfléchir, le groupe Marbeuf avait la bonne taille pour cela. Il était fort de ses 5000 salariés positionnés chez des clients variés et prestigieux pour des missions en régie de longue durée, et parfois même sur des forfaits rémunérateurs. Les équipes étaient solidement encadrées par une centaine d’ingénieurs commerciaux bien formés et volontaires, fortement motivés de surcroît par les belles rémunérations que ce métier permettait de leur assurer. Un métier de seigneurs, comme il se plaisait à le répéter.

Un métier dont l’avenir semblait garanti pour de longues années, pourvu que l’on soit bon gestionnaire, ce qui n’était bien entendu pas le cas de la séduisante Adielle Moyshe ! La patronne de Logisystèmes était une ancienne commerciale, brillante certes, mais qui fonctionnait beaucoup trop à l’affectif pour donner à son entreprise une base solide, même si elle avait réussi à se constituer une excellente clientèle. Mais un bon commercial ne faisait pas sans coup férir un chef d’entreprise efficace. Il fallait pour cela d’autres qualités. Des compétences en gestion, bien sûr, mais surtout une vision à long terme et un investissement de chaque instant, sans relâchement aucun !

De retour à son bureau, il saisit son téléphone pour appeler Adielle.

‑ Oui, Philippe, répondit-elle, je n’ai pas le temps de bavarder maintenant, je suis en réunion avec Agnès et Fatima.

— Excuse-moi, je te rappellerai ce soir.

Il enrageait de ne pas en savoir plus sur ce Paul de Kerjean mais il prit son mal en patience et alluma une énième Camel.

Une secrétaire entra pour lui demander avec un charmant sourire s’il désirait qu’elle lui apporte un café.

Il releva la tête pour porter son regard vers son corsage sous lequel pointaient deux charmants obus, puis sur sa bouche joliment dessinée, avant de lui sourire à son tour.

— Avec plaisir, Natacha.

Sur le coup de 18 heures il estima que le temps de était venu de rappeler Adielle. Et de plus, il avait pour cela un excellent prétexte.

— Bonsoir Adielle, je voulais savoir si tu avais entendu parler de ce projet de nouvelle taxe ?

— La fameuse CSG ? Oh oui, bien sûr !

— Et qu’en penses-tu ?

— Je ne sais pas trop, Philippe, mais ce qui est sûr, c’est que cela dépendra du taux.

— Quel que soit le taux, tu sais bien que ce n’est qu’un début. Il sera toujours temps de l’augmenter par la suite. C’est bien les socialos, ça. Ils ne savent faire que ça, créer de nouveaux impôts et de nouvelles taxes. Ils feraient mieux de mettre en place des actions pour nous aider à nous développer, surtout à l’étranger. Parce que j’aimerais assez, moi, attaquer la Belgique. Parce qu’il y a du taf, là-bas, avec les institutions européennes.

J’ai un ami qui y a créé une société d’hôtesses qui marche du feu de Dieu.

— Et elles font quoi, dis-moi, ces belles hôtesses ?

— Un peu de tout. Des congrès, les sessions du parlement

— Ah bon. Parce que les hôtesses, en Belgique, ça peut être tout et n’importe quoi.

— Il n’y a pas que des putes, en Belgique, ma chère Adielle !

— Oh non, je le sais bien, mais il y en a quand même beaucoup !

— Peut-être. Au fait, je voulais te demander, ce fameux directeur commercial dont tu m’as parlé, il ne s’appellerait pas Paul de Kerjean, par hasard ?

— Les nouvelles vont vite, à ce que je vois.

— C’est Majid qui m’en a parlé, il est en concurrence avec lui.

— Oui, sur le projet Image Plus, à la Caisse des Dépôts.

— Et tu comptes faire une offre ? Il ne me semble pas que vous ayez les compétences nécessaires.

— Nécessaires, nous les avons certainement, mais elles ne seront peut-être pas suffisantes. Il nous manquerait un bon chef de projet, mais ça peut se trouver. Paul est sur le coup.

— Tu comptes y aller seule, parce que j’en ai un, moi, de chef de projet ! On pourrait peut-être faire une réponse commune.

— Il faudra en reparler, mon beau, mais je ne pense pas que Paul soit d’accord, il tient beaucoup à remporter cette affaire. Ce serait son premier gros contrat chez Logisystèmes, tu comprends !

— Au fait comment l’as tu connu ce Paul de Kerjean ? Il était chez Altaïd avant, n’est-ce pas ?

— Oui, mais il y a un nouvel actionnaire, chez Altaïd. Benamou a vendu ses parts à AT&T, et les Américains ont voulu placer des hommes à eux aux postes clés.

Paul a négocié son départ pour faire quelque chose qui lui tenait à cœur depuis longtemps.

— Et c’est quoi, ce quelque chose ?

— Il voulait suivre un cursus de formation en gestion à l’université de Paris-Dauphine. Il m’a proposé de faire son stage de fin d’études chez Logisystèmes. Il avait entendu dire que l’on rencontrait des petites difficultés, et il m’a proposé de faire un audit gratuit de la société.

— Gratuit ? Oh mon Dieu, je ne savais pas qu’il existait encore des choses gratuites, en ce bas monde, se moqua-t-il, présentant une arnaque quelconque !

— C’était son sujet de fin d’études, et il était supervisé par des professionnels.

— Et, et, tu as fini par l’embaucher, alors ? !

— Oui, Il ne m’a rien demandé mais il a su me convaincre par ses compétences que c’était une bonne option pour moi. C’est un garçon brillant, qui possède de plus une belle expérience. Je pouvais difficilement trouver mieux, surtout que Coralie est tombée enceinte et va bientôt s’arrêter.

— Mais, il doit être horriblement cher !

— Là aussi nous sommes tombés d’accord. Je lui ai cédé 25% des parts de Logisystèmes, devant notaire, et je le rémunère sur la base d’un bon SMIC, plus les commissions, bien entendu. A lui de faire fructifier son capital, maintenant.

— Et le tien par la même occasion, parce qu’il t’en reste quand même 75 %, du capital !

— Et le mien, je vois que tu as tout compris, je ne suis pas naïve, et je n’ai pas pris cette décision par pure philanthropie, Philippe.

C’était donc ça. Majid avait eu raison sur toute la ligne, hélas ! Paul de Kerjean avait été plus malin que lui. Beaucoup plus, même, puisqu’il s’était emparé de Logisystèmes sans même prendre la peine d’essayer d’écarter Adielle. Mais ce qu’il ne savait pas, se disait-il, c’était que les ennuis allaient bientôt commencer pour lui, car gérer correctement un cheval fou comme Adielle Moyshe ne serait certainement pas une mince affaire !

Fallait-il abandonner l’idée de racheter Logisystèmes, ou bien fallait-il simplement changer son fusil d’épaule, et négocier maintenant avec ce nouveau partenaire, De Kerjean ?

Philippe pensait avec force qu’il était urgent de rencontrer ce phénomène qui venait piétiner ses plates-bandes, et dont hier encore il ignorait jusqu’au nom.

Il dormirait moins bien ce soir que la veille, ça c’est sûr ! Mais n’avait-il pas dit le jour même à ses commerciaux que la vie était un combat et qu’il convenait de se battre jusqu’à son dernier souffle. Alors c’était ce qu’il allait faire, bien entendu !

Vers 20 heures il monta dans sa luxueuse BMW série 7 pour affronter les embouteillages et rentrer chez lui, à la campagne, à Saint-Rémy les Chevreuse.

Les Dunoyer de Labruguière habitaient une grande maison de caractère rue de Versailles, à l’orée du bois, protégée par un portail électrique. Philippe actionna la télécommande. Il fut accueilli par les jappements joyeux de Durango, son dalmatien. Le chien ne manquait jamais de venir à sa rencontre sitôt qu’il eut franchi le portail.

Il remisa la voiture au garage et pénétra dans la maison par la porte de communication.

Il prit une bouteille de Chivas dans le bar, s’en servit un bon verre, sans glaçons, ainsi qu’il sied à tout amateur de whisky, et il s’effondra dans le Chesterfield du salon. Un bon alcool allait certainement lui faire le plus grand bien, pensa-t-il, après cette journée agitée et éprouvante.

Quelques instants plus tard, Laetitia descendait l’escalier de bois verni. Elle avait enfilé un élégant kimono bleu roi, brodé de dragons rouges et jaunes, car elle sortait de la douche. Elle avait les cheveux mouillés et elle sentait très bon. Il la prit dans ses bras afin de déposer avec tendresse un baiser appuyé sur ses lèvres, car il n’omettait jamais, le soir, en rentrant chez lui, de lui faire une petite chatterie.

‑ As-tu passé une bonne journée, ma chérie, s’enquit-il ?

‑ Correcte, les petits monstres ne sont pas parvenus à m’avoir, aujourd’hui encore. Et toi ?

‑ Couci-couça, avec du bon et du moins bon, comme d’habitude, quoi.

Laetitia avait tenu à garder son emploi de professeur d’économie au lycée de Versailles. N’ayant pas eu d’enfants, elle pensait que ce bain quotidien dans la jeunesse serait des plus salutaires pour elle.

Philippe la prit par la main pour lui dire : «. Que dirais-tu, amour de ma vie, d’aller en Thaïlande au mois d’avril prochain, pour fêter ton anniversaire ? »

— Vrai ? Oh tu sais bien que ça fait longtemps que j’en rêve, mon chéri. Quand ma sœur y est allée, avec Claude et Daphné, ils se sont positivement régalés, je t’assure ! Tu as d’ailleurs vu les photos, tout comme moi ! Ces superbes temples Khmers, la jungle, et ces beaux éléphants, Et il parait aussi que les Thaïs sont des gens si accueillants, et aussi qu’ils accueillent tellement mieux les touristes que ce que nous les accueillons, nous, en France ! Et on pourra même se baigner, au mois d’avril ! Parce que c’est la bonne saison. Oh bien sûr que oui, je suis partante, Philippe, oh mon amour, je t’aime si fort, tu le sais, ça ? !

— On pourrait même s’adresser à cette petite agence réceptive qu’ils ont prise sur place pour organiser notre séjour. Il parait que ce sont des gens charmants.

Oh Philippe, je suis si heureuse. Rien ne pouvait me faire plus plaisir, je t’assure ! C’est si bon, oh oui, c’est bon, de savoir que tu penses toujours à moi comme ça, après toutes ces années ! Je vais appeler ma sœur pour avoir les coordonnées de cette agence. Tu n’as rien à leur dire ?

— Non, embrasse les bien fort de ma part, avec une spéciale dédicace pour ta nièce ! « Tu l’aimes bien, ma nièce, n’est-ce pas ? »

— Oui, c’est vrai que je l’aime beaucoup, dit-il en plongeant ses yeux dans les siens, et je l’aime même beaucoup beaucoup, c’est vrai ! Mais, n’est-elle pas spécialement adorable, cette petite, lui sourit-il en se mettant à rêver à l’irrésistible cul en cœur de la délicieuse et tellement désirable Daphné ?

— Bien sûr que oui, elle est adorable, mais parfois je me demande si tu ne serais pas un peu amoureux d’elle, ajouta-t-elle avec un franc sourire en guise de point d’interrogation.

— Amoureux ! Oh, il ne faudrait rien exagérer, tout de même, ma chérie, dit-il en la serrant avec la plus extrême chaleur dans ses solides bras.

 

 

9

 

Il me semble qu’il serait plus que temps, maintenant, que je vous parle un peu de Michael Maillard, qui est quand même un des principaux protagonistes de cette étrange histoire ! Ce qu’il vous faut savoir, tout d’abord, c’est que le jeune Michael Maillard est, sans qu’aucune contestation ne soit possible, ce qu’il est convenu d’appeler un joli garçon ! Assez grand, blond aux yeux bleus, imberbe, il possède un visage fin aux pommettes marquées. A l’âge de 27 ans, sans être athlétique, il me semble raisonnable d’affirmer qu’il jouit d’une plastique plutôt avantageuse. La nature l’a en effet doté d’un corps aux lignes harmonieuses et il bénéficie de surcroît d’une très jolie peau, une douce peau de bébé, comme dit sa petite amie Coralie quand elle parle de lui, avec son enthousiasme habituel, à ses amies !

Originaire de Montpellier, il a gentiment poussé sous le soleil du midi, avant de monter à Paris afin d’y poursuivre ses études. Il a certes grandi sous un climat agréable, mais ce fut dans l’ambiance étriquée d’un milieu modeste et sombre. Car son père, né en Algérie, était adjudant dans l’armée de terre. Il vit aujourd’hui de sa modeste retraite, après vingt cinq années de services qui lui en ont paru cinquante.

Sa mère, quant à elle, a été toute sa vie une femme au foyer. Michael a deux frères, et une petite sœur, Catherine, qui est sa cadette de 9 ans. Il est parfois arrivé que sa mère fasse des ménages pour arrondir les fins de mois laborieuses de la famille. Il a vécu toute son enfance et sa jeunesse dans l’ambiance hautement métissée des HLM de la banlieue sud de la ville. Né en 1963, il a passé son bac à 20 ans puis s’est décidé à partir pour Paris, soutenu par ses parents, après que Coralie, une jeune Parisienne qu’il a connue sur la plage, l’y ait fortement encouragé. Son bac +5 en poche, il a effectué un stage rémunéré d’un an à EDF. Depuis, il est, comme beaucoup d’autres jeunes gens de son âge, à la recherche de son premier emploi. Son ambition dans la vie est, comment dire, des plus simples ! Être heureux, dans la mesure du possible, bien sûr, et surtout, surtout, faire mieux que son père. Cet objectif somme toute raisonnable semble sur le point de se réaliser, son géniteur n’ayant réussi à décrocher, au terme d’une scolarité difficile, qu’un modeste certificat d’études.

Il vit depuis quelques mois avec sa jeune amoureuse, Coralie, une étudiante en lettres modernes, charmante, oh oui, charmante, vive et piquante, dans un petit appartement de deux pièces à Levallois-Perret. Le seul luxe de ce modeste logement réside dans le fait qu’il offre une vue imprenable sur le toit terrasse engazonné d’un autre immeuble situé en contrebas. Le jeune couple dispose ainsi toute l’année de son inaliénable petit lopin de verdure sur lequel viennent se poser en planant les pigeons du quartier, les pies et autres moineaux.

Coralie est une jolie petite brune aux grands yeux marron clair et aux cheveux noirs coupés courts, avec une mèche mutine sur le front. Plutôt menue, elle mesure environ 1m60. C’est une jeune fille volontaire, combative, accrocheuse, et persévérante !

Ses parents sont les gérants de la grande brasserie Les filles du calvaire, un établissement bien situé sur la place de la République, à Paris, à l’angle de la rue du même nom. Précisons qu’elle aussi est née en 1963.

Ils se sont connus sur la plage de Palavas deux ans plus tôt et après quelques jours de flirt ils s’y sont mutuellement déniaisés. Ce double dépucelage simultané fut pour eux deux une expérience unique, exaltante, quasi mystique. Cela s’était passé sous la tente bleue marine de la jeune fille. Ses parents, qui occupaient un mobil-home quelques dizaines de mètres plus loin, étaient alors occupés à profiter de ce soleil qui leur faisait tant défaut dans la capitale en se laissant dorer sur la plage, la peau généreusement enduite de crème solaire. Michael était à l’époque un jeune homme plutôt timide, maladroit avec les filles, qu’il osait peu draguer. Sauf dans l’anonymat d’une discothèque, où il lui arrivait fréquemment d’emballer une minette, en dansant un slow, et de prodiguer de longs et voluptueux baisers à sa cavalière, tout en lui caressant langoureusement les cheveux et le bas du dos. Sa beauté quasi angélique compensait largement sa timidité auprès des jeunes filles, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il avait la côte auprès d’elles. Coralie, de son côté, évoquait parfois sa virginité persistante avec ses copines de classe. Certaines se moquaient d’elle durement et lui prédisaient qu’à ce train là, elle finirait sans aucun doute vieille fille, le sexe envahi par de repoussantes toiles d’araignée, si ce n’était pas de vilaines croûtes. Car, disaient-elles, comment pouvait-on être encore vierge à dix-sept ans en 1980 ? Soit douze ans après la libération sexuelle qui fut générée par le mouvement de mai 1968 ! Aussi, lorsqu’elle aperçut Michael pour la première fois, allongé avec nonchalance sur le sable, entouré de quelques copains et copines, une cigarette fièrement fichée entre ses lèvres, c’est le plus naturellement du monde qu’elle pensa que ce serait super cool si elle pouvait enfin se débarrasser de ce fardeau, qui commençait à lui être insupportable, avec ce beau garçon ! Aussi se laissa-t-elle faire gentiment, toute tremblante, lorsque Michael, après l’avoir abordée dans l’eau en jouant au ballon, l’avait raccompagnée sous sa tente, l’avait embrassée et caressée longuement avant de glisser une main inquisitrice dans la culotte humide de son maillot, humidité qui masquait celle qui commençait à sourdre de sa minette affolée. Car c’était la première fois qu’un garçon s’emparait ainsi de son intimité inviolée, mais il le fit avec suffisamment de douceur pour ne pas l’effaroucher, et elle frissonna quand il engagea délicatement un doigt caressant dans son sexe chaud et frémissant ! Ainsi ce serait bien aujourd’hui le grand jour, celui où elle serait enfin déflorée, avait-elle pensé avec jubilation ! Mais, ce qu’elle ignorait, c’est que lui aussi était puceau ! Il savait bien sûr ce qu’il fallait faire et comment il fallait s’y prendre. On n’était quand même pas des idiots, à son âge! Il en avait si souvent rêvé que ce fut dans la joie et la bonne humeur qu’il partit à l’assaut de ce joli don du ciel qui lui avait été apporté comme sur un plateau par le soleil de sa région. Une petite Parisienne, et bien mignonne en plus ! Il allait ainsi, sans aucun doute, devenir le roi incontesté du lycée !

Après avoir longuement embrassé et caressé sa conquête, Michael, excité et rouge comme un diablotin, manqua néanmoins de débander lorsqu’il rencontra de réelles difficultés pour enfiler correctement son préservatif. Il pesta de ne pas avoir eu l’idée de s’entraîner plus tôt à ce geste salutaire pour celui qui envisage sans rire de baiser sa jeune et jolie prochaine. Mais l’énergie et la fougue de la jeunesse aidant, il finit par y arriver, alors il pénétra Coralie d’un énergique coup de reins, tout en s’accrochant frénétiquement à tout ce qu’il pouvait, à ses épaules, comme à ses adorables petits seins en poires. Il jouit bien sûr après quelques lents allers et retours et il remplit le réservoir de sa capote dans les profondeurs de son vagin humide, et il se retrouva comme tous les garçons en pareilles circonstances, c’est à dire mortifié et penaud !

Certes, on ne peut pas dire que ce fut grandiose, mais c’était fait et bien fait ! Ils pouvaient maintenant entrer d’un pas énergique et sûr dans le monde des adultes, le cœur léger et la fleur au fusil.

Lorsque Michael était monté à Paris, il était tout naturellement allé rendre visite à Coralie. Ils étaient étudiants tous les deux, ils s’entendaient bien, ainsi, après quelques semaines de flirt et quelques petits et gros câlins, ils décidèrent rapidement de s’installer ensemble ! A cet instant de notre récit il est important de préciser qu’ils virent dans cette décision plus une forme d’association agréable ayant pour but de partager les frais du loyer que comme une véritable liaison destinée à avoir un quelconque avenir. Mais cela fonctionna pour le mieux entre eux. La complicité, d’abord, s’installa, puis l’affection, et enfin, progressivement, jour après jour, vint l’amour, un amour aussi véritable que tendre et chaleureux ! Qui était le plus amoureux des deux, me demanderez-vous certainement ? Eh bien, figurez-vous que c’est difficile à dire, mais Michael me semblait être tout de même solidement hameçonné !

De son côté, sa compagne, fine mouche, faisait tout ce qu’il fallait pour le maintenir solidement ficelé dans ses rets ensorcelants, mais elle le fit dans la joie et la bonne humeur, cependant.

Chez eux on assistait à une sorte de charmant mini salon de l’érotisme, et ce quasiment tous les soirs ! Coralie portait en effet toujours des dessous sexys, affriolants sans être très onéreux, qu’elle achetait pour l’essentiel par correspondance. C’était sa mère, la commerçante élégante, qui lui avait inculqué cette agréable culture. Michael n’avait jamais vu sa compagne négligée, en jogging, ou pire, avec des dessous usagés ou dépareillés. Coralie aimait sentir bon, aussi elle se parfumait tous les jours, elle voulait être la plus belle, et pour cela elle employait des fonds de teint, des crèmes pour le visage et pour la peau, de jour, de nuit, des anticernes, et du Mascara, et tout le saint sacrement.

Son Bac + 3 acquis, elle était en deuxième année de master de littérature, ce qui était un cursus professionnalisant, puisqu’elle souhaitait dur comme fer, et ce depuis qu’elle était une toute petite fille, devenir une grande journaliste, comme elle en voyait à la télé. Et là il me faut reconnaître qu’elle était suffisamment travailleuse et ambitieuse pour espérer parvenir un jour à ses fins.

Michael, quant à lui, avait terminé ses études à l’ISEC, une petite école de commerce de la banlieue ouest, et avait fait un stage d’assistant au service des ressources humaines d’EDF. Jusqu’à ce jour il avait pour l’essentiel vécu des modestes subsides alloués par ses parents et d’une petite bourse. Titulaire du BAFA, il avait aussi occupé quelques emplois d’été peu rémunérateurs au centre aéré de la ville. Le jeune couple allait souvent déjeuner place de la République, le dimanche surtout, qui était le jour de fermeture du restaurant. Ce bon repas hebdomadaire les changeait de leur ordinaire souvent tristounet, du style salade d’endives au thon ou riz au jus de merguez, arrosé, les jours fastes, et uniquement ceux-là, avec une bouteille de « Vieux papes » le vin rouge festif des étudiants fauchés.

Le jeune homme cherchait un emploi depuis fin août 1989. Tous les lundis il achetait le Figaro afin d’en parcourir les petites annonces. Un jour il repéra, en étudiant de près les pages roses, une offre d’emploi qui lui sembla être en totale adéquation avec son profil.

« Société de services informatiques, mille salariés, recherche un assistant ressources humaines junior pour participer au recrutement de ses futurs collaborateurs. Rédaction des annonces, tri des candidatures et entretiens d’embauche seront ses tâches principales. Il travaillera sous la responsabilité du PDG. Formation assurée. Salaire : trois mille francs mensuels + primes à objectifs atteints. »

Il interpella joyeusement sa compagne :

« Regarde, tu veux bien jeter un œil là-dessus, Cora, mon amour ! »

— Super ! Il faut que tu téléphones, et même que tu envoies un CV, Michael, parce que c’est exactement ce que tu cherches.

— Oui, mais le problème c’est que je ne connais pas grand-chose à l’informatique !

— Ah, ça, mais, ça ne me semble être bien grave. Lis bien l’annonce, mon chéri d’amour ! C’est un junior qu’ils cherchent. Un junior ! Et ils ont écrit, et en gros caractères, en plus : formation assurée. Et puis ils ne proposent qu’un salaire de débutant. Ils ne s’attendent certainement pas à voir arriver un expert. Descends vite à la cabine pour téléphoner. Ne perds pas plus de temps mon amour, s’il te plaît, oh oui, bouge-toi, je t’en supplie. C’est le journal d’aujourd’hui ?

— Ben oui !

— Alors vas-y, fonce, mais qu’est-ce que tu attends, bon sang, que quelqu’un te pique la place?

— T’excites pas comme ça, ma puce, c’est bon, je m’y mets, j’y vais, tout, tout de suite !

 

La chef d’entreprise avait passé cette annonce dans le but de faire face au problème le plus crucial rencontré par les sociétés de services informatiques, à savoir le recrutement de nouveaux collaborateurs de talent !

La forte demande créait une tension infernale sur ce marché. Tout le monde embauchait à tour de bras et souhaitait recruter en plus grand nombre encore les meilleures compétences disponibles. La demande était si forte que les salons de recrutement faisaient le plein de sociétés exposantes et de candidats, venus du monde entier.

On y rencontrait des Roumains, des Polonais, des Vietnamiens, des Africains, et même des Indiens. Nombre d’entre eux ne parlaient quasiment pas un mot de français.

Elle avait choisi pour son annonce le support qui lui avait semblé le plus approprié, à savoir les pages roses du Figaro, car elle n’était pas suffisamment familiarisée avec les services minitel pour s’en servir avec une réelle efficacité.

En fait, elle avait plus l’habitude d’un autre support, à savoir l’hebdomadaire « 01 Informatique », dans lequel elle passait les annonces pour le recrutement de ses collaborateurs, techniciens ou ingénieurs. Mais dans ce cas elle pensait qu’il était préférable de faire appel au Figaro. Ce journal généraliste lui permettrait de ratisser plus large. Car elle ne voulait pas spécialement d’un informaticien pour occuper ce poste, qu’elle s’était récemment décidée à créer.

En cette fin d’après-midi, elle triait les réponses à son annonce avec Fatima quand cette dernière lui présenta avec enthousiasme le CV de Michael.

— Regardez, arrêtez-vous un moment sur celui-là, Adielle, parce qu’il m’a l’air d’être pas mal, mais alors pas mal du tout ! Il a fait de bonnes études, et il a une première expérience dans les RH. Regardez aussi ce qu’il dit dans sa lettre de motivation : « Je souhaite intégrer une structure à taille humaine ». Je l’ai eu au téléphone, il a l’air sympathique, sérieux, et surtout il s’exprime très correctement, avec un charmant petit accent du midi.

Adielle se pencha sur la photo, tandis qu’un charmant sourire quelque peu carnassier éclairait son beau visage de déesse aux cheveux longs.

— Et il est super mignon, en plus. On en ferait bien son quatre heures, n’est-ce pas, ma petite Fatima, entre nous !

— Ce n’est pas vraiment le but, mais un joli garçon, c’est vrai que ça ne gâche rien. Mais regardez bien la situation familiale, Adielle, il a noté « vie maritale ! »

Alors, vous n’allez tout de même pas vous mettre à jouer les briseuses de couple, maintenant ! Et puis je vous rappelle ce que vous m’avez toujours dit : Il ne faut pas mélanger le boulot avec la vie privée, parce que ce n’est jamais un bon plan, et c’est même le meilleur moyen pour se mettre le nez en plein dans le caca !

Les deux femmes s’appréciaient me semble-t-il suffisamment pour ne rien avoir à se cacher de leurs états d’âme, même les plus intimes.

Et si Adielle n’était pas lesbienne pour deux sous, elle ne cachait rien de la douce attirance qu’elle éprouvait pour sa séduisante employée maghrébine.

— Tu as raison, mon amour, mais si nous regardions les autres candidatures, aussi, proposa Adielle.

— J’ai ici Jean-Marc Marionnaud, 45 ans, un ingénieur en monétique.

— Trop vieux, et je ne veux pas forcément d’un ingénieur pour ce poste, je te l’ai déjà dit, non ?

Ce ne sont sûrement les meilleurs managers, car vois-tu, ils manquent trop souvent de véritable charisme, ces gens-là.

— J’ai aussi Jérôme Garcin, diplômé de socio, 30 ans, il habite Orléans. Il a une bonne formation mais n’a pas d’expérience.

— Trop loin, et je préférerais quelqu’un qui habite en France.

— Mais, Orléans, c’est en France, Adielle ! répliqua Fatima, outrée !

Car pour Adielle, cette Parisienne pur jus, Orléans, c’était bien sûr déjà un peu l’étranger, ainsi que vous pouvez le constater !

— En région parisienne, si tu préfères, oh la la…ce que tu peux être tatillonne, ma pauvre fille ! Dis-moi comment fait ton homme pour te supporter ? Oh le pauv’type, tu dois être du genre à lui demander de prendre une douche, et de surtout bien se savonner la zézette, avant de lui accorder la moindre gâterie, toi !

— Bah ! Ah, j’ai aussi Samir Belarbi, un français, malgré son nom, un français, mais un français d’origine marocaine, 30 ans, diplômé de l’ESRH. Je me suis renseignée, c’est une école qui a une excellente réputation, moi il me plaît bien, aussi, celui-là, et il a une super bouille, en plus !

— Il pourrait convenir, en effet, tu as raison, mais je ne te cache pas que préférerais un Gaulois, et même un vrai de vrai !

— Je ne réponds pas, alors !

— Si, bien sûr tu lui réponds, c’est la moindre des choses, mais tu réponds que malgré ses réelles compétences il ne convient pas.

— C’est tout ?

— On ne va quand même pas lui dire qu’il ne convient pas parce qu’il est arabe, non ?

— Mais il n’est pas arabe, Adielle, il est Marocain, tout comme moi ! Et vous avez bien que tous les Marocains ne sont pas arabes, Adielle, parce qu’il y a aussi les Berbères !

— Je sais, ma petite Fatima, ne te vexe pas, s’il te plaît, mais vois-tu, Marocain, Roumain ou Lituanien, tout ça c’est du pareil au même, dans le fond ! C’est un poste sensible, le recrutement, et certains candidats ne seraient peut-être pas tout à fait à leur aise face à quelqu’un qu’ils considéreraient comme un étranger, même s’il est aussi Français qu’eux. Tourne la lettre au mieux, allez, je te fais confiance. Tu n’as qu’à dire qu’il n’a pas assez d’expérience.

— Mais, il a fait un bon stage.

— Eh bien c’est ça. Voilà pourquoi ce n’est pas suffisant, il aurait dû en faire deux, s’il avait été un peu poil plus malin !

— J’ai aussi une jeune femme, Sarah Thouviers, 28 ans. Elle, elle a poursuivi ses études aux États-Unis.

— Ah, oui, celle là, il faut absolument la voir, Fatima. Une jeune femme, ce n’est peut être pas une mauvaise idée, ça. Nos candidats sont des mâles, pour l’essentiel, elle pourrait leur faire du charme, surtout si elle est mignonne.

— Elle l’est !

— Alors il n’y a plus d’hésitations à avoir, convoque-là, s’il te plaît, ma chérie !

— J’ai aussi Pierre Hurpy, c’est un DRH de métier lui. Et il a 52 ans.

— Oh, je suis désolée pour papy, c’est peut-être cruel, je le sais bien, mais il est beaucoup trop vieux, lui ! On ne recrute que des jeunes, ici ! Et il faut que le DRH leur ressemble. Qu’il puisse les séduire, qu’il soit capable de leur donner envie de rentrer chez nous, qu’il agisse sur eux comme un aimant.

— Ce n’est pas un DRH que nous recrutons, Adielle, mais un chargé de recrutement !
— On ne va pas jouer sur les mots, Fatima. Ce que les candidats verront en face d’eux lors de l’entretien, c’est un DRH, tu ne le penses donc pas ?

— Alors, on continue ?

— Non, non. Ça va aller, c’est bon, je suis fatiguée maintenant, et puis ça m’a donné le tournis, tous ces CV ! On va voir ce jeune Michael et cette jolie Sarah. Et si ni l’un ni l’autre ne conviennent, on regardera les autres, il y en a encore beaucoup ?

— Oui, une bonne vingtaine.

— Mais tout le monde cherche du boulot, en ce moment, à Paris, ou quoi ?

— C’est normal, Adielle, c’est la rentrée, ne l’oubliez pas.

— Oui, on va faire comme ça. Fatima, tu peux contacter ces ceux jeunes gens, s’il te plaît ? Ils ont noté leur téléphone ?

— Sarah, oui, mais je ne vois pas celui de Michael.

— Tu peux les appeler ou leur écrire. Tu leur expliques le topo, et tu leur confirmes le salaire, trois mille francs, plus des primes en fonction des recrutements réalisés. Et si c’est OK tu les convoques un matin vers neuf-dix heures.

— C’est d’accord, Adielle, je m’en occupe tout de suite.

Le jour commençait doucement à décliner et la nuit plus ou moins étoilée s’apprêtait à étendre ses voiles capiteux sur la métropole.

— Je vais prendre une douche, puis j’appellerai  Gérard pour qu’il me ramène. Ou plutôt non, je n’ai pas envie de rentrer à Barbizon ce soir, en fin de compte. Je vais dormir rue Lafayette, tant pis pour le bruit, et tant pis aussi pour le métro. Je prendrai un Temesta. Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai pas envie de laisser Adrien seul, ce soir.

La patronne de Logisystèmes se dirigea d’un pas lent vers la petite salle de bains qu’elle avait faite aménager pour bénéficier de plus de confort. Elle aimait tellement se faire plaisir, et le plus souvent possible, qu’elle ne souhaitait se priver de rien ! Elle prit paisiblement une douche chaude. Une fois rhabillée, elle appela un taxi et se fit déposer près de chez elle.

Arrivée devant le porche de son immeuble, elle remarqua un clochard couché sur des cartons au-dessus d’une bouche d’aération du métro. Elle laissa tomber quelques francs dans son gobelet. Cette misère omniprésente, qui s’étalait chaque jour davantage comme une plaie gangreneuse lui donnait la nausée. Qu’avait donc pu faire, ou ne pas faire, ce malheureux pour en arriver là ? Peut-être rien. La malchance, le chômage, un divorce, une maladie. Il en fallait vraiment très peu, de nos jours, pour tomber dans la plus extrême précarité, se retrouver à la rue, ou dans l’ambiance sordide d’un foyer.

L’image de Marc, son ex, ce bel homme un peu « has been » s’implanta alors avec force dans son esprit. Elle avait eu bien raison de lui acheter ce petit appartement pour qu’il puisse recevoir son fils de façon correcte, pensa-t-elle. Sinon… Sinon il en serait peut-être réduit à dormir dehors, lui aussi. Et cela ne lui sembla pas une incongruité, tant Marc lui semblait être si peu adapté à la vraie vie.

Elle s’engouffra sous le porche afin de prendre l’ascenseur qui la laissa, toujours songeuse, sur son palier, qui sentait bon le frais. Tiens, la femme de ménage est passée, se dit-elle, en en ressentant une sorte de bonheur domestique.

Puis elle entendit une voix forte, masculine, qui semblait provenir de son appartement. Elle tourna la clé dans la serrure. Elle n’eut dès lors plus aucun doute, il y avait bien quelqu’un chez elle ! Elle entendit distinctement des bribes de conversation. Un homme parlait d’une voix ferme avec son fils.

Elle appela : «Adrien, Adrien, c’est moi, c’est maman ».

Elle s’avança et se trouva soudain face à une haute silhouette masculine qui vint s’encadrer dans le clair-obscur du couloir. Surprise, elle fit un pas en arrière, et elle manqua de peu de trébucher. Elle s’aperçut alors que c’était Marc qui, tout sourire, la regarda intensément, avec une lueur de tendresse dans le regard, avant de lui dire : « Je suis passé pour souhaiter un bon anniversaire à mon fils. 15 ans, ça commence à compter, non ? Je vais l’emmener au Pink Lady Café pour matter un peu les belles gonzesses. On va fêter ça comme il se doit, je te le promets, et surtout le dégrossir un chouia, ce grand gamin. Oh putain, mais, c’est qu’il va bientôt être plus grand que moi, ce petit con !

On va se taper un super hamburger en regardant les filles à demi-nues danser sur le comptoir.

— Oua, c’est super génial, ça, s’exclama gaiement Adrien.

Adielle resta sans voix !. C’était donc ça, ce malaise diffus qu’elle avait ressenti toute la journée ! Son fils bien aimé fêtait ses 15 ans aujourd’hui ! Elle y avait pensé tous les jours de la semaine, comme d’habitude, mais aujourd’hui elle avait fini par l’oublier complètement, avec ces histoires de recrutement.

— Tu as assez d’argent, Marc, s’inquiéta-t-elle ?

— Oui, ça va, j’ai bien bossé, tu sais, cette semaine, j’ai fait quelques extras, et quasiment en queue de pie, figure-toi !

— Sors avec ton père, mon amour, on s’occupera de ton cadeau demain, tu veux bien ?

— Oui, en fait j’aimerais bien avoir des nouvelles fringues pour sortir, pour aller draguer, quoi, parce que j’ai encore grandi. C’est possible ?

— Oui, mon chéri, bien sûr que c’est possible, on ira t’acheter ça aux galeries. Elle se tourna vers son ex :

— Marc, tu sais que je n’aime pas trop que tu débarques comme ça, à l’improviste !

Marc parut sur le coup un peu gêné mais son fils vola aussitôt à son secours en disant :

— C’est ma faute, maman. Papa m’avait dit qu’il viendrait, et j’ai complètement oublié de te le dire. Et comme tu n’es pas souvent là…

— Mon chéri, mais tu sais bien que je dors mieux à Barbizon, au calme, à la campagne. Ici il y a du bruit toute la nuit, des camions dans la rue, et je dors mal, même avec le Temesta. Et avec les journées que j’ai…

—Tu dors avec qui, là-bas, alors ?

Mais, je dors seule, mon amour, avec qui voudrais-tu que je dorme, avec le maire ?

— parce que tu n’as personne, en ce moment, lui demanda Marc en affichant un air surpris ?

— Personne, et comme tu peux le constater, je ne m’en porte pas plus mal !

— Et ce type, celui que tu avais rencontré sur le Minitel ?

— Oh lui, c’est fini, oublié, balayé. Il faut dire que ce n’était qu’un minable, un tocard. C’est tout juste s’il était capable de m’emmener au restaurant chinois une fois par semaine, tu vois le genre !

— Tu ne rencontreras pas le prince charmant tous les jours, tu n’as plus vingt ans, tu sais, même si tu es toujours sacrément séduisante, et même sacrément bandante, ajouta-t-il en se tournant vers elle pour la serrer dans ses bras.

La jeune femme consacrait, il faut le dire, beaucoup de temps à entretenir au mieux sa forme ! Elle avait pris un abonnement dans un club de gym huppé de son quartier et achetait tous les jours les meilleurs produits de beauté du marché, les plus onéreux.

Un jour que la première chaîne de télévision souhaitait faire un reportage sur les soins corporels dont bénéficiaient les dirigeants d’entreprises, elle fut à l’origine d’un petit scandale.

La séquence diffusée déclencha un certain tohu-bohu dans ce milieu qui est habituellement si discret sur ses revenus, que certains n’hésitaient pas à qualifier d’indécents.

On y voyait la belle Adielle dans sa salle de bains, appliquant sur sa peau, par couches successives, des produits sophistiqués, tous plus chers les uns que les autres.

Une voix off commentait sans la moindre gêne :.

Et une crème Dior, et un masque de chez Givenchy, et cette célèbre crème régénérante au caviar…

Le prix du produit était annoncé sur un bruit de fond de caractéristique d’un tiroir-caisse qui s’ouvre avec un Gling sonore.

Elle repoussa fermement Marc pour se dégager de son emprise.

— Je n’ai pas besoin de rencontrer un mec tous les jours, tu sais, je ne suis quand même pas une nymphomane, et tu devrais le savoir ! Une fois me suffirait amplement, pourvu que ce soit le bon, allez !

Elle leva les bras haut vers le ciel dans la foulée pour manifester son exaspération.

— Oh mais, tu m’agaces, à la fin, va donc dîner avec ton fils, au lieu de dire des conneries, qui sont come d’habitude plus grosses que toi. Plus 20 ans, non, mais, j’y cois pas ! Et ne me le ramène pas trop tard surtout, il va au collège demain, et il passe en seconde l’année prochaine, je te rappelle.

— Au fait, mon chéri, tu as fait ton travail, pour demain ?

— Bien sûr, maman, tout est fait, et même bien fait !

— Alors passe une bonne soirée avec ton père, mon amour, à tout à l’heure. Et sois aimable avec ces jeunes filles, ce sont certainement des étudiantes, et pas des putes !

— Pourquoi, maman, demanda Adrien en ricanant sous cape, on n’est pas obligé d’être aimable, avec les putes ?

— Mais bien sûr que si, vilain salopiot, ne me fais surtout pas dire ce que je n’ai pas dit !

Marc et son fils quittèrent l’appartement et descendirent dans la rue où les attendait une température qui, sans être froide, incitait quand même à se couvrir, d’autant plus qu’un léger crachin rafraîchissait encore un peu plus l’atmosphère. C’était un temps parisien, authentique, dans toute sa splendeur !

Ils marchèrent d’un bon pas jusqu’au bout de la rue Lafayette, puis ils passèrent rapidement devant les vitrines illuminées des galeries avant de se laisser happer par la bouche de métro. Ils montèrent dans la première rame qui partait en direction de la bourse.

— J’ai l’impression que tu l’as mise en colère, dit Adrien à son père alors que la rame démarrait dans un sinistre grincement.

— Penses-tu ! Elle le sait bien, que j’ai raison, dans le fond, parce qu’elle n’est pas idiote, ta sainte mère !

— Ce n’est pas si sûr, qu’elle pense que tu as raison. Tu dois savoir que maman n’est pas toujours rationnelle.
— Oh, ça, j’ai eu largement le temps d’en faire l’expérience, crois-moi. Rappelle-toi toujours que je l’ai connue avant toi, ta maman !

 

10

Rue de Paradis, dans les bureaux clairs et spacieux de la société Logisystèmes, la charmante, compétente et dévouée Fatima prit les rendez-vous avec Sarah et Michael pour le mercredi suivant. Elle avait écrit au garçon, parce qu’il n’avait apparemment pas le téléphone chez lui. Par contre elle avait réussi à joindre Sarah, qui lui avait confirmé qu’elle serait sans problème au rendez-vous à neuf heures. Elle convoqua donc Michael pour dix heures trente. Elle éprouva ensuite quelques difficultés pour rédiger enfin une lettre de refus à l’attention de Samir, qu’elle tourna du mieux qu’elle put : « Nous regrettons de ne pouvoir donner une suite favorable à votre candidature, qui a retenu toute notre attention, mais votre expérience nous a semblé insuffisante pour occuper ce poste à responsabilités… ».

Le mercredi suivant, Adielle arriva rue de Paradis un peu avant neuf heures.

Elle s’installa dans son bureau où Fatima lui apporta rapidement un café.

Elle prenait des Temestas pour dormir et le matin, comme elle éprouvait un peu de mal à trouver le bon rythme pour démarrer la journée, elle devait prendre une pilule d’Amfépramone, l’amphétamine des coureurs cyclistes, pour se réveiller.

Quelques instants plus tard la porte de l’open space s’ouvrait sur une belle et élégante jeune fille, coiffée d’une flatteuse queue de cheval. Elle était vêtue d’un tailleur bleu marine et elle tenait sous son bras un élégant petit sac à main.

Assurément, c’est une jeune fille des beaux quartiers, pensa Fatima.

L’arrivante se présenta

— Bonjour Madame, je suis Sarah Thouviers, j’ai rendez-vous avec madame Moyshe.

— Tout à fait, elle vous attend. Désirez-vous un café ?

— Avec plaisir

Fatima ouvrit la porte du bureau d’Adielle et s’effaça pour laisser entrer la visiteuse.

Sarah se présenta et parla de ses études de management suivies à Boston pendant deux ans, ce qui faisait d’elle, précisa-t-elle, une candidate parfaitement bilingue.

S’exprimant en recruteuse expérimentée Adielle lui présenta le poste à pourvoir. Elle lui expliqua qu’il s’agissait de l’assister dans la tâche délicate du recrutement des futurs collaborateurs de l’entreprise. Elle voulut savoir si la jeune femme avait, non pas des compétences, mais du moins, des connaissances en informatique.

Sarah la rassura sur ce point. Nous avons étudié les systèmes Vax et IBM, les bases de données et les différents moniteurs transactionnels. Par contre je connais moins bien le matériel français Bull. Je sais juste qu’il existe.

‑ On peut même dire qu’il représente 30% de notre activité, surtout dans les administrations. Mais rassurez vous, mademoiselle, tout s’apprend, surtout quand on est jeune, et volontaire, comme vous me semblez l’être.

— Par contre, je voudrais savoir, est-ce que vous savez vous servir d’un Minitel ?

—Tout à fait, j’en ai d’ailleurs un chez moi. Et je sais aussi me servir d’un ordinateur. Mes parents ont un PC, un Victor. Ainsi, je maîtrise Word, Excel, et même la base de données Access, comme je l’ai d’ailleurs mentionné dans mon CV.

— C’est parfait, et vous vous me semblez à l’aise en entretien.

— Dans mon école, nous avons beaucoup travaillé l’entretien d’embauche.

— C’est une excellente chose, et si vous venez travailler chez nous, ce sera votre activité principale. Il faudra aussi rédiger les annonces que l’on passe dans le 01 Informatique et sur les sites minitel comme Cadremploi ou Jobtel. Vous aimez voyager, je suppose.

— Eh bien oui, ainsi que vous avez pu le constater en lisant mon CV.

— C’est très bien. Parce que nous faisons, au moins une fois par an, une campagne de recrutement au Maroc, à Casablanca.

— Au, au Maroc !

— Oui, au Maroc ! Vous n’êtes pas sans savoir que l’on manque cruellement d’informaticiens, en France. Il semble que nos compatriotes n’aiment pas trop ce métier, allez donc comprendre pourquoi ! Les marocains parlent français, et ils sont aussi très bien formés. Il y a beaucoup d’étrangers dans cette profession, vous savez. Des Maghrébins bien sûr, mais aussi des Roumains, des Vietnamiens, des Africains. C’est un milieu considérablement cosmopolite, que le nôtre !

L’entretien se déroula de façon satisfaisante pour les deux femmes.

Adielle pensait qu’elle tenait là une excellente candidate. Elles se quittèrent sur la promesse faite par la patronne de Logisystèmes de prendre rapidement une décision. La chef d’entreprise se sentit séduite, cependant elle ne voulut pas s’engager avant d’avoir vu Michael. Sa comptable lui avait répété assez souvent qu »il ne fallait prendre aucune décision sur un coup de tête, ce qu’elle avait un peu trop tendance à faire.

— Au revoir, Sarah, et merci de vous être déplacée jusqu’à nous ! Je vous tiens informée de ma décision le plus rapidement possible.

A 10 heures précises, le jeune Michael Maillard se présenta à l’accueil de Logisystèmes.

Fatima fut satisfaite de constater que ce jeune homme, qu’elle avait recommandé avec un bel enthousiasme, présente si bien. Il portait un costume Cerutti bien coupé, dans les tons gris clair. Un vêtement classique et de bon goût, même s’il était relativement bon marché.

D’instinct elle regarda les chaussures en cuir fauve de l’arrivant. Elles étaient parfaitement cirées ! Ce qu’elle apprécia largement.

La secrétaire l’introduisit auprès de sa patronne puis elle leur apporta deux cafés avant de refermer avec soin sur eux la porte du bureau.

Face à ce garçon séduisant, je dois vous dire qu’Adielle se sentit un peu perturbée, pour ne pas dire qu’elle fut franchement séduite, et même, pourquoi ne pas le dire, violemment émoustillée !

Il est encore plus mignon que sur la photo, pensa-t-elle dans le secret de son cœur ! Elle qui était d’habitude si pleine d’assurance se demandait maintenant si elle était correctement coiffée, si elle avait bien appliqué son rouge à lèvres, si elle sentait bon, et elle fit des efforts pour se tenir bien droite sur sa chaise, redressant son dos, ce qui eut tendance à projeter sa généreuse poitrine en avant. Ce jeune Michael était vraiment un garçon séduisant, et même diablement troublant.

Elle lui présenta le poste et lui posa les questions qu’elle avait posées à Sarah.

Le jeune homme répondit positivement à la plupart de ses interrogations et précisa que son école dispensait une formation très complète, qui allait bien au-delà de la problématique du recrutement, mais que toutefois il n’était pas formé à l’informatique. Il se sentait néanmoins capable, avec l’aide d’un comptable, de gérer une bonne partie d’un service de ressources humaines, rédiger les contrats de travail, donner son avis sur la politique salariale, négocier avec les caisses de retraite, la prévoyance, la mutuelle.

— Mais qui peut le plus peut le moins, lui assura-t-il. Je pense que pour une première expérience, le poste que vous proposez me conviendrait parfaitement.

— Si vous ne connaissez pas grand-chose à l’informatique, connaissez-vous au moins les différents systèmes ?

— Oui, bien sûr, parce qu’ils nous ont été présentés à l’école. Il y a les gros systèmes, IBM, Bull, Tandem, dans les grandes entreprises, et les moyens systèmes, les Vax et les AS400, dans les plus petites. On nous a aussi parlé des bases de données, qui servent à stocker l’information de façon ordonnée, et aussi des moniteurs transactionnels, qui permettent de dialoguer avec la machine. Nous avons aussi abordé le Client-serveur, cette nouvelle technologie à l’avenir si prometteur. C’est d’ailleurs votre spécialité, si mes renseignements sont exacts.

— Tout à fait. Vous êtes bien renseigné, bravo. Vous connaissez donc les moniteurs transactionnels sur les grands systèmes IBM ?

— Oui, il s’agit d’IMS et de CICS.

— C’est ça, et les bases de données, aussi ?

— Oui, il s’agit de DL1 et de DB2, naturellement.

— Et je suppose que vous savez aussi ce qu’est un cluster, parce que c’est très en vogue, en ce moment, la clusterisation des machines ?

— Pour faire simple, je dirais qu’il s’agit d’une grappe de serveurs, d’une ferme de calcul, constituée de deux serveurs au minimum qui partagent une baie de disques commune, cela permet de générer plus de puissance. Ce sont en général des Vax.

Après quelques questions sur les principaux langages employés dans son métier elle se montra pleinement rassurée.

‑ Vous en savez bien assez, monsieur Maillard. C’est un poste de recruteur que je propose, pas d’informaticien. Notez que si nous travaillons ensemble, je pourrai aussi vous passer de la documentation. Si vous avez des questions à poser, vous pourrez aussi vous adresser à nos ingénieurs. Il ne faut pas hésiter à les mettre à contribution. Je vous donnerai les noms de ceux qui pourront vous aider. Nous avons ici des gens compétents, qui sont passionnés par leur métier, et surtout qui sont pleins de bonne volonté et d’enthousiasme.

Adielle se sentait fortement désireuse de prendre ce beau garçon sous son aile. Son jeune âge, son inexpérience, l’attendrissaient, et ils la firent littéralement fondre, tandis qu’à voir la façon dont il la regardait, dont il lui souriait tout en jetant des regards qui se voulaient discrets sur sa plantureuse poitrine, elle était certaine qu’elle ne le laissait pas indifférent, ce qui fut loin de lui être une sensation désagréable.

Michael émit toutefois une petite réserve sur le salaire. Il expliqua qu’il avait un loyer à payer, que son amie était encore étudiante, et la vie à Paris était si chère…

Adielle se hâta de le rassurer en lui précisant que les primes qu’elle prévoyait par contrat, et qui étaient fonction du nombre et à la qualité des recrutements réalisés, pourraient lui permettre, s’il se montrait à la hauteur, de doubler son salaire fixe.

Elle fut heureuse de constater que cet argument fit mouche sur le jeune homme.

‑ Je suis prêt à relever ce challenge, madame Moyshe, annonça-t-il sans plus tarder.

Je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire dans votre entreprise. Elle est à la pointe de la technologie, les employés sont jeunes, compétents et motivés. Aussi, je suis persuadé que je me plairai bien chez vous.

« Vous pouvez compter sur moi pour recruter les meilleurs informaticiens de la place de Paris. » furent ses derniers mots avant de prendre congé.

— Je vous tiendrai rapidement au courant de ma décision, conclut Adielle ! Au revoir, monsieur Maillard, et merci de vous être déplacé.

Dès que Michael fut parti, Adielle, qui se trouva en proie à une excitation de bon aloi, se dirigea d’un pas vif vers les bureaux de Fatima et d’Agnès.

— Alors, les filles, dites-moi vite comment vous le trouvez, ce beau garçon ?

— Vraiment charmant, dit Agnès. Il est même très chouette, ajouta la brune Fatima, mais je dois dire que Sarah aussi m’a fait une très bonne impression.

— Ils sont très bien tous les deux. Nous avons donc bien travaillé, ma petite Fatima. Je pense que nous avons fait une excellente sélection.

Je fais réfléchir à tout ça et je prendrai ma décision demain, tranquillement, a tête reposée.

Adielle retourna dans son bureau pour examiner en détail les CV. C’était un poste sensible, de toute première importance, dans la guerre de tranchées que se livraient les SSII pour s’assurer de recruter les meilleurs profils, ceux dont les CV feraient rêver les clients, qui étaient soumis eux-mêmes par leur hiérarchie à des obligations de résultats de plus en plus drastiques. Il ne lui faudrait surtout pas se tromper. Elle allait devoir consacrer beaucoup de temps à former un nouveau salarié aux mystères d’une société de services. Par conséquent, il était important que le retour sur investissement soit à la hauteur de ses attentes.

Ils sont vraiment biens, tous les deux, se disait-elle en réexaminant les CV. Michael a une formation plus pointue, Sarah est bilingue, et de plus, elle est vraiment très mignonne. Ce jeune Michael m’a l’air d’avoir plus faim, cependant. Je sens que ce garçon est très motivé. Il va se défoncer pour gagner de la thune, j’en suis sûre. Sarah, pour sa part, a l’air d’avoir une vie plus confortable. Elle vient d’un milieu plus aisé. Ils sont bien mignons tous les deux, c’est sûr, mais il va falloir prendre une décision, et il faudra que ce soit la bonne. Elle avait toujours en mémoire le conseil de son père : « Et surtout, ne recrute que les meilleurs, ma fille, je t’en supplie, ne t’encombre pas avec des nanars !»

Ce soir-là Adielle se fit raccompagner à Barbizon par  Gérard. Elle avait envie de passer une bonne nuit, dans le cadre reposant de son charmant village, sur lequel planaient les ombres tutélaires des peintres Millet, Corot et Daubigny, ces gloires immortelles de la première moitié du dix-neuvième siècle !

Elle se glissa dans ses draps en ayant en tête la séduisante image d’un Michael lui souriant quasi amoureusement ! Après un profond sommeil réparateur, au calme, la décision s’imposa à elle en douceur, sans qu’elle sache très bien quel argument l’emporta sur les autres ! Elle allait laisser parler son cœur, son instinct, une fois de plus. Cette façon de procéder lui avait toujours réussi. Il n’y avait donc aucune raison pour que cela change aujourd’hui.

Le lendemain, lorsqu’elle arriva au bureau, elle avala son café et dit, d’une voix dont le timbre évoquait une calme certitude.

— Fatima, j’ai bien réfléchi, ma chérie, et ma décision est enfin prise ! Nous allons embaucher Michael Maillard. Est-ce que tu peux lui envoyer un télégramme pour lui demander de nous contacter au plus tôt.

— Bien sûr Adielle, je m’en occupe tout de suite.

— Il faudra aussi écrire à Sarah, ne l’oublie surtout pas !

— Je peux lui téléphoner.

— Non. Écris-lui, ce sera beaucoup plus correct. Tu lui diras que nous sommes désolés, mais que notre choix s’est porté sur une autre personne, ce qui n’enlève rien à la qualité de sa candidature, bien sûr.

— Je l’aimais bien, moi, cette jeune fille, et en plus elle est ravissante !

— Moi aussi, Fatima, moi aussi. C’est vrai qu’elle est charmante, intelligente, et compétente. Mais on ne peut pas recruter tout le monde, tu le sais bien. Il faut savoir faire un choix. Et choisir, c’est bien accepter de renoncer, non ?

— Je suis sûre que vous avez été sensible au charme de ce garçon, Adielle.

— Pas uniquement, Fatima, j’ai surtout été sensible à ses compétences ! Même si je suis bien obligée de reconnaître qu’il est super mignon, et que comme tu le dis si bien, cela ne gâte rien, bien entendu !

Le préposé de la poste apporta le télégramme à Michael dès le lendemain.

Coralie, au comble du bonheur, manifesta bruyamment sa joie.

— Tu vois, Mick, mon amour chéri, j’avais raison ! J’avais raison, mais comme d’habitude, tu me diras, et ça a marché, et c’est bien ça l’important. Descends vite téléphoner ! On va aller t’acheter un nouveau costume cet après-midi, parce qu’il faut absolument que tu sois le plus beau, le plus smart des DRH ! Je vais demander des sous à papa. Un directeur des ressources humaines ! Ouaaah ! Ca, mon Dieu, c’est la super classe, au point que j’ai un peu de mal à le croire ! Oh seigneur, ce que la vie peut être belle, quand elle le veut vraiment !

Michael tenta de calmer l’enthousiasme délirant de sa jeune compagne.

— Tout doux, ma puce, tout doux, pour l’instant je ne suis que chargé de recrutement.

Elle lui jeta un regard embrasé pour lui dire :

« Pour le moment, pour le moment… Mais je sais que tu vas vite te rendre indispensable, comme tu as si bien su le faire avec ta Coralie, ma petite canaille adorée !

— Je peux te demander une augmentation, alors, fit-il en la taquinant.

— Une augmentation de quoi, de bisous, de câlins, de gâteries en tous genres? Bien sûr, mon amour, tout ce que tu voudras, et sans le moindre problème, même !

— Au fait, tu sais pourquoi elle t’a choisi, toi ?

— Pas du tout, mais je pense avoir montré une forte motivation, et j’ai une bonne formation, aussi, tu le sais bien, mon amour !

— Une bonne formation, oui ! Au fait, comment elle est, ta future patronne ? Physiquement, je veux dire.

— C’est une blonde, assez bien roulée, et même plutôt bien foutue, je dois le reconnaître, un peu voyante, peut-être. La quarantaine, mais super bien portée, quoi !

— Qu’est-ce que tu entends par là, par « un peu voyante », mon amour ?

— Eh bien elle porte beaucoup de bijoux, des colliers en or, des bagues, des boucles d’oreilles, et aussi une énorme broche, crocodile ou salamandre, je ne sais pas trop, avec des pierres vertes, et surtout, surtout, elle a un décolleté d’enfer, un décolleté à faire bander tout un monastère de bénédictins, je te jure !

Coralie afficha une petite mine teintée d’un début de panique.

— Oh la la, une belle blonde à forte poitrine, alors, oh, je vois, et je vois même très bien ! Ça, c’est vrai que ça pourrait m’inquiéter, parce qu’il faut bien reconnaître que moi, de ce côté-là… mais ce qui peut me rassurer, c’est que tu n’aimes pas trop les vieilles, toi. Dans ton lit, je veux dire, et ça, oui, ça me rassurerait plutôt.

— Coralie, je te rappelle que c’est dans un bureau, que je vais travailler, et qu’il n’y a pas de lit là-bas, et de plus, je les aime bien, moi, tes seins, et comme Dupont, je dirais même plus, je les adore, et je les vénère, même !

— Hélas, ils ne sont pas assez gros ! fit-elle en baissant les yeux.

— Non, mais ils sont super beaux et surtout ils tout doux, et très appétissants ! C’est bien là l’essentiel, non ?

— Il n’y aurait même pas un petit canapé, dans un coin de ce bureau ? Elle le prit dans ses bras en riant.

« Non, mon amour, je rigole. Tu m’aimes, n’est-ce pas, dis-moi que tu m’aimes ? »

‑ Adielle Moyshe est ma nouvelle patronne, Coralie, pas ma nouvelle maîtresse.

— Ah bon, parce que tu en aurais déjà eu une !

— Mon amour… ! Bon, arrête de m’embêter, je descends téléphoner. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud, tu sais ?

— Vas-y, mon bébé, je t’aime, monsieur le directeur des ressources humaines !

 

11

Ce fut le premier lundi de ce mois d’octobre 1989, dès neuf heures, que le nouveau chargé de recrutement de la SSII Logisystèmes prit ses marques dans son nouvel emploi. Un peu inquiet, sans doute, mais soutenu par un persistant et juvénile enthousiasme ! Il allait se montrer à la hauteur de ce que l’on attendait de lui, il en était intimement persuadé !

Son stage à EDF s’était bien passé, il était un garçon sociable, volontaire, courageux, et surtout il avait oublié d’être bête.

Il apprécia l’idée que la vie avait décidé de devenir bonne avec lui, et aujourd’hui elle lui souriait de toutes ses dents.

Sophie Martel avait rédigé son contrat de travail. Il allait percevoir, comme cela avait été convenu, trois mille francs bruts mensuels, plus une prime à objectif atteint de 3000 francs. L’objectif serait fixé tous les ans par la patronne elle-même, mais pour la première année il était modestement fixé à 30 ingénieurs recrutés ! L’embauche des techniciens, nettement plus aisée, n’entrait pas dans l’objectif. Elle était couverte par le fixe.

 

La patronne de Logisystèmes installa Michael dans le box le plus proche de son bureau.

Elle avait prévu de le voir tous les soirs pour faire un point sur le travail de la journée. Ce premier jour fut consacré à son installation et la première réunion avait pour but la rédaction des annonces à insérer dans l’hebdomadaire « 01 Informatique ».

-Michael proposa : « Société de Services Informatiques proposant des prestations à forte valeur ajoutée recherche, pour faire face à sa forte croissance, des ingénieurs bien formés et motivés. Un bon relationnel serait un plus apprécié ! Ceux-ci effectueront des missions de haut niveau auprès de nos clients, les grands comptes de la finance, de l’administration et de l’industrie ».

— Cela me semble très bien, Michael, les grands comptes, et surtout la forte valeur ajoutée, et encore mieux le bon relationnel. Il me semble que vous avez tout compris aux arcanes de notre beau métier, Michael. Ces mots me semblent tout à fait valorisants pour un jeune ingénieur.

— On pourrait faire encore mieux, nous montrer plus pointus. Nous pourrions passer une annonce par environnement technique, par exemple. Ce serait encore plus motivant pour les spécialistes, vous savez.

— Parfait. C’est parfait. Je trouve même cette idée excellente, s’enthousiasma Adielle.

Elle s’était comme à son habitude parfumée avec l’eau de toilette Patchouli de Molinard.

Les effluves entêtants de la puissante fragrance enveloppèrent bientôt le jeune homme.

La patronne de Logisystèmes lui proposa de prendre un petit verre de whisky avec elle pour clôturer en beauté cette première journée de travail, qui à son goût avait été des plus fructueuses.

Elle ne détestait pas boire un verre de temps en temps, toutefois je me dois de vous préciser que sa consommation restait modérée, et vous verrez par la suite que ce détail a son importance.

Ils s’installèrent sur le petit canapé en cuir, parce qu’il y en avait effectivement un, de canapé, dans son bureau, et c’était même un petit bijou italien en cuir de vachette vert bouteille.

— Michael, demain il vous faudra prendre rendez-vous avec monsieur Tournier, du « 01 », pour finaliser les annonces, choisir les formats et les emplacements.

Lorsque Stéphane Tournier se présenta, Michael l’attendait avec une chemise cartonnée sous le bras. Ils s’installèrent dans la salle de réunions. Le garçon suggéra de prendre une pleine page pour les environnements IBM, qui étaient les plus disputés, afin d’offrir une meilleure visibilité à leur annonce. Cette pratique était d’ordinaire réservée aux grosses SSII, vu le prix prohibitif de la page.

— On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, affirma Michael de façon quelque peu péremptoire.

Adielle avait été formée par son père pour comprendre ce discours de vieux briscard du commerce.

— C’est une excellente idée, approuva-t-elle. Je ne l’ai jamais fait, on va bien voir ce que cela va donner. Une pleine page avec un fond bleu, donc. Et nous allons mettre en valeur les métiers de la finance, parce que ça va bien avec le bleu. Et dessous nous allons écrire : « Veuillez envoyer votre lettre de motivation manuscrite, votre photo et votre CV à notre DRH, monsieur Michael Maillard »

— Notre DRH ?

— DRH, ça fait plus sérieux que Chargé de recrutement, je pense, non ? Et une société de mille salariés se doit d’avoir son DRH, n’est-ce pas ! Qu’est-ce que vous en pensez, vous, monsieur Tournier ?

 

— Le plus grand bien, évidemment, madame Moyshe. J’en pense que la concurrence est rude et que vous avez raison de mettre toutes les chances de votre côté. Plus vous aurez de salariés et mieux Logisystèmes se portera, c’est une évidence ! Ainsi vous ne serez pas obligée de faire appel à la sous-traitance pour satisfaire les demandes que ramèneront vos commerciaux, comme le font beaucoup de grandes sociétés. Il ne s’agit plus de ramener les bons de commande, de nos jours. Aujourd’hui, je dirais que c’est presque la partie la plus facile du métier. L’essentiel est d’avoir le personnel pour réaliser les missions.

Michael quitta le bureau la tête grouillant d’étoiles. Il avançait dans la bonne direction, tandis qu’Adielle semblait apprécier son travail.

Maintenant il fallait œuvrer pour que ce titre de DRH lui revienne officiellement. C’est son futur beau-père qui allait être épaté. Il avait plutôt confiance en lui mais il le voyait plutôt occuper des postes subalternes. Alors, DRH ! Ça, ce serait vraiment la grande classe, un must incontestable ! Il pourrait dès lors épouser Cora et lui faire tous les bébés qu’elle désirait, ce qui signifiait lui faire le plus souvent possible l’amour.

Il rentra chez lui de fort bonne humeur et il se jeta tout heureux dans les bras de sa compagne.

— Coralie, mon bébé, mon amour ! Je crois bien que tu as devant toi le futur DRH de la société Logisystèmes !

Cette fois c’est elle qui dut le calmer, et elle le fit en lui disant :

« Ne t’emballe pas si vite, Michael, tu viens tout juste de commencer !

— Je suis d’accord, je viens juste de commencer mais il est pourtant vrai que ça se passe super bien avec ma patronne ! Je ne devrais pas tarder à devenir son bras droit, tu sais ! Je vais dans le bon sens, Cora, je tiens le bon bout, et je le tiens solidement, je te jure! Elle apprécie ce que je fais, et moi ce boulot, tu ne peux pas savoir à quel point il me passionne, j’ai plein d’idées, au moins une par heure. Mon cerveau est en ébullition permanente. Je vais mettre le turbo pour y arriver, ça tu peux me croire. Parce que, si on veut se marier !

— Et faire plein de beaux bébés, ajouta Coralie en le regardant avec une infinie tendresse dans le fond de ses beaux yeux noisette, avant de se lover amoureusement dans ses bras, qui se firent extraordinairement câlins.

C’était son mec, c’était son homme ! Elle l’aimait et lui aussi l’aimait. Ils avaient bien le droit alors d’avoir foi en l’avenir et de faire des projets ambitieux. Tout cela semblait somme toute bien raisonnable et dans le droit fil de la vie d’un jeune couple dynamique.

Au bureau, le lendemain vers quatorze heures, le téléphone sonna avec insistance.

Et c’est Fatima qui décrocha : « Logisystèmes, bonjour. »

— Bonjour madame. Samir Belarbi à l’appareil, mon nom vous rappelle-t-il quelque chose ?

— Excusez-moi, mais…je ne vois pas, non !

— Et pourtant ! Je vous avais adressé ma candidature, il y a quelques temps, pour le poste de chargé de recrutement junior.

— Oh oui, en effet, c’est exact ! Excusez-moi, mais je me rappelle bien de vous, maintenant. Que puis-je faire pour vous, monsieur Belarbi ?

— Pourrais-je parler au directeur, s’il vous plaît.

— Madame Moyshe est en rendez-vous, c’est à quel sujet ? »

La voix qui lui répondit lui sembla si sèche, si cassante, que la jeune femme en eut des frissons dans le dos.

« Je vous appelle au sujet de ma candidature.

— Si je me souviens bien, il me semble vous avoir adressé une réponse négative, non ?

— Justement, c’est bien pour ça que je vous appelle.

— Oui ?

— Parce qu’il me semble qu’il y aurait comme un léger malentendu, entre nous.

— De quel malentendu parlez-vous, monsieur Belarbi ?

— Vous cherchiez bien un junior, n’est-ce pas ? Un chargé de recrutement junior, c’est bien ce qui était écrit dans l’annonce, ou peut-être que j’aurais mal lu, ou mal compris, parce que je ne suis qu’un arabe, voyez-vous, alors peut-être que je ne comprends pas toujours très bien ce que je lis…»

Fatima perçut une pointe d’agressivité dans la voix de son interlocuteur. Sentant venir l’orage elle voulut se montrer la plus diplomate possible.

— C’est tout à fait ça, permettez-moi de vous rassurer, monsieur Belarbi, oui, vous avez parfaitement lu, et tout aussi parfaitement compris ce qui était écrit dans l’annonce.

— Alors, dans ce cas, je crois que vous, vous avez mal lu, et surtout, très mal évalué, la qualité de mon CV, ainsi que sa parfaite adéquation avec ce poste !

— Comment ça, monsieur Belarbi ?

— Vous m’avez répondu que je ne convenais pas pour occuper ce poste parce que je n’avais pas assez d’expérience.

— C’est tout à fait exact. C’est ce qui est ressorti de l’examen de votre candidature.

Le ton de la voix du candidat monta alors considérablement.

— Mais vous cherchiez un junior, pas quelqu’un de confirmé ! Et je suis junior, par conséquent je ne peux pas avoir d’expérience ! Seriez-vous tous des grands malades chez Logisystèmes, pour ne pas comprendre une équation aussi simple ?

Et j’ajouterai que j’ai fait une des meilleures écoles de Paris, l’ESRH, vous connaissez, madame ? Et que j’ai aussi effectué un stage dans une grande SSII, comme vous avez pu le lire dans mon CV, si toutefois vous l’avez lu, ce dont je commence à douter sérieusement. Et vous ne m’avez même pas convoqué pour que nous nous rencontrions. C’est pourquoi je souhaite absolument parler à votre directeur, pour avoir des éclaircissements, parce que je pense que j’entrais parfaitement dans les critères du poste tels qu’ils étaient définis !

— Monsieur Belarbi, je viens de vous dire que madame Moyshe est en rendez-vous, et que je ne peux pas me permettre de la déranger.

L’homme prit un ton franchement querelleur pour ajouter :

— Moyshe, c’est un nom juif, ça, non ?

— Je ne sais pas, monsieur, moi, vous savez, les religions….

— Eh bien, moi, je sais. Ça va, j’ai compris, ne vous fatiguez pas plus longtemps ! Votre patronne n’aime pas les arabes, c’est là que se trouve l’explication de ma brutale éviction.

— Je vous en prie, monsieur Belarbi, je ne peux pas vous laisser dire une chose pareille, je suis moi-même Marocaine et….

— Excusez-moi, quel est votre poste, madame ?

— Je suis secrétaire de direction.

— C’est bien ce que je pensais! Les beurettes, vous êtes tout juste bonnes à être des secrétaires, de base ou de direction, peu importe, ce ne sont que des mots. Vous êtes souriantes, obéissantes, disponibles, et surtout peu chères ! Mais pour les emplois plus qualifiés, on ne veut pas d’Arabes, et cela, je ne le sais que trop bien !

— Je vous assure que vous vous trompez, monsieur Belarbi. Nous savons ici plusieurs ingénieurs Maghrébins.

— Ah, parce que, eux, ils vous rapportent de l’argent, ce ne sont pas des centres de coût comme moi, eux !

Dites à votre patronne que j’exige un rendez-vous, s’il vous plaît, et que j’attends son appel, et au plus tôt !

Parce que ça ressemble beaucoup trop à de la discrimination, cette affaire-là! Et il y a des gens qui luttent contre ça. Tout n’est pas encore pourri, dans ce foutu pays. Et j’ajouterai encore une chose, je suis Français, madame, oui, FRANÇAIS, et merde !

— Je vous ai bien compris. Je transmettrai, monsieur Belarbi

— Vous y avez tout intérêt, madame !

Fatima fit part de cette conversation musclée à Adielle, qui ne la traita que par un certain mépris.

— Je ne vais quand même pas commencer à obéir à n’importe qui, non ? Qu’il aille se plaindre à qui ça lui chante, s’il a du temps à perdre, ce pauvre type ! Il ferait mieux de le consacrer à chercher du boulot, ce temps. Et il faudra encore qu’il trouve quelqu’un pour l’écouter. L’incident est clos, je t’assure, ma petite Fatima.

— Il va peut-être revenir à la charge. Qu’est-ce que je fais, alors, dans ce cas ?

Dans ce cas…eh bien tu l’envoies carrément chier, que veux-tu que je te dise ! Tu lui dis d’aller se plaindre à qui il voudra. Parce que je n’ai pas que ça à faire, moi, écouter les pleurnichards de son espèce !

Elle n’avait pas ajouté, surtout quand ils sont Arabes, mais je suis certain qu’elle l’avait quand même pensé.

Dès le lendemain et les jours suivants, Michael déploya une énergie toujours plus spectaculaire. Il prépara avec enthousiasme la prochaine campagne de recrutement au Maroc, inscrivit Logisystèmes à plusieurs salons de recrutement. Il rencontra l’imprimeur afin de faire réaliser les beaux panneaux en couleurs qui mettraient leur stand en valeur.

Il se démena tant et si bien que les premiers recrutements furent réalisés moins de six mois après son arrivée. Il ne comptait pas ses heures, recevait les candidats tard le soir, parce que c’était à ce moment qu’ils étaient disponibles, et on pouvait même le rencontrer au bureau le samedi matin.

Coralie le voyait moins mais elle pensait qu’il fallait sans aucun doute en passer par là. On ne pouvait simplement pas tout recevoir et ne rien donner, et la vie professionnelle n’était-elle pas devenue un âpre combat où seuls les plus motivés s’en sortaient, comme le lui avait toujours enseigné son père.

Michael s’investit à corps perdu dans la préparation de la campagne de recrutement au Maroc. Il réserva les salons de l’hôtel Hyatt Regency, place des Nations Unies, au cœur de Casablanca, pour le mois de mai et il fit paraître un encart dans la presse nationale.

Le 2 mai il s’envolait pour Casa à bord d’un Boeing de la Royal Air Maroc en compagnie d’Adielle.

Le Hyatt Regency était un hôtel agréable, idéalement situé au centre de la ville, à moins de trente minutes de taxi de l’aéroport Mohamed V.

Ils passèrent là une agréable semaine, alternant les rendez-vous et les visites de la ville, de la médina et de la magnifique corniche.

Le soir ils allaient manger un poisson, ou un couscous, dans un des nombreux restaurants de la ville, avant de rentrer en flânant. Ils dédaignèrent le restaurant de l’hôtel et préférèrent s’offrir des escapades dans des lieux plus authentiques. Ils n’hésitèrent pas à s’enfoncer dans la médina afin de découvrir, au détour d’une ruelle ou sous les arcades d’une pittoresque placette, l’établissement sympathique qui les accueillerait pour déguster un loup au fenouil ou une daurade simplement grillée.

Michael était ravi. Il en aurait des choses à raconter à Coralie, à son retour à Paris.

Un soir, sa ravissante patronne l’invita dans sa chambre pour prendre un verre avant d’aller tranquillement dîner !

Elle le reçut dans une tenue plus que légère, vaporeuse, translucide, à l’extrême limite de la provocation, tant elle mettait en valeur ses généreux appâts, ses seins, ses fesses, et jusqu’à son petit ventre, qui était si adorablement sexy !
‑ Il fait vraiment chaud, aujourd’hui, balbutia-t-elle avec un ravissant sourire en lui ouvrant la porte.

Entre et attends-moi un peu, s’il te plaît, je vais juste m’habiller, et elle se dirigea à petits pas chaloupés vers sa chambre, en ondulant des hanches, faisant valser son appétissant postérieur.

Quelques minutes plus tard l’aguichante patronne de Logisystèmes réapparaissait. Elle était tout simplement sublime.

Elle avait passé un de ses vêtements favoris, une délicieuse robe de chez Souleiado. Cette indienne imprimée à la main dans les ateliers de Tarascon était époustouflante. Les couleurs subtiles s’y côtoyaient en une symphonie digne des plus grandes œuvres lyriques.

— Vous, vous êtes vraiment ravissante, Adielle, réussit à articuler le jeune homme, qui était visiblement troublé ! Il la prit par le bras pour rejoindre le taxi qui allait les emmener dîner.

Adielle était aux anges. Elle avait fait réserver par le concierge de l’hôtel une table au Cabestan, sur la corniche, qui était un excellent restaurant, un établissement réellement authentique, réputé pour ses spécialités marocaines. Le grand restaurant s’enorgueillissait aussi de posséder une superbe terrasse en teck qui offrait une vue des plus sympathique et onirique sur l’océan. La température était idéale et tous deux se régalèrent de la kémia et du tajine qui leur furent servis, accompagnés par un excellent vin rouge de Mekhnès dont ils finirent la bouteille en s’amusant comme des petits fous. Elle décortiquait avec des gestes appliqués ses crevettes, à l’aide de ses doigts qu’elle n’hésitait pas à suçoter ensuite, tout en plongeant ses grands yeux bleus de mer dans ceux du garçon.

Dans sa robe magnifique, Adielle illumina les lieux de son aura. Michael éprouva, c’est certain, une certaine fierté à se montrer à ses côtés, tant sa patronne était belle et séduisante !

S’il n’ya qu’une chose à retenir ce séjour c’est que tout s’était merveilleusement passé ! La semaine avait été plus que fructueuse. D’excellents contacts avaient été établis qui devraient aboutir rapidement à une bonne vingtaine de recrutements.

Dans l’avion qui les ramenait à Paris, Michael s’enivra des fragrances du subtil parfum qui émanait de sa patronne. Car elle avait par bonheur renoncé au patchouli, aujourd’hui. Elle était elle aussi très fière de voyager en compagnie d’un aussi charmant jeune homme, qui pourrait facilement passer pour son compagnon.

A cette époque elle était célibataire depuis bien trop longtemps à son goût, aussi la proximité de ce garçon si bien fait la troubla au plus haut point. Car en ces jours sa vie sexuelle se limitait à une ou deux sorties par mois dans un club libertin avec Philippe. Ce n’était pas qu’elle fut vraiment accroc à ce genre d’établissement, non, il s’agissait plutôt pour elle d’une agréable façon de passer une bonne soirée, d’une distraction exotique, d’une aimable et innocente façon de se rincer le cerveau tout en se faisant joyeusement briquer la minette. Et elle ne détestait pas non plus, elle était bien obligée de le reconnaître, papouiller une jeune femme de temps en temps, comme elle l’avait fait dans sa prime jeunesse. Il faut dire que ces corps juvéniles étaient si doux à caresser, si voluptueux et parfumés qu’elle ne refusait jamais de suçoter un téton ou d’entourer un beau sein de sa main, quand l’occasion lui en était donnée. Cependant elle ne se laissait que très rarement pénétrer pendant ces sorties coquines, parce que ce n’était pas son truc. Dans l’intimité, oui, elle se serait volontiers offerte à un homme, ou à une femme, à la rigueur, mais ici ? Alors quand cela finissait quand même par arriver, parce qu’on l’avait par trop chauffée d’une caresse experte, elle posait elle-même avec le plus grand soin le préservatif sur le sexe de son partenaire. Il ne fallait pas prendre le risque d’attraper quelque chose. On parlait en ces temps-là de plus en plus de cette mauvaise histoire de sida. Tous ces morts, là-bas, aux USA. Cela faisait quand même peur, et il aurait fallu être particulièrement inconsciente pour ne pas en tenir compte, ce qui par bonheur n’était pas son cas !

Elle ne faisait presque jamais l’amour avec Philippe, non plus. Une fois de temps en temps, seulement, et toujours sans préservatif, par contre !

Lui aussi était plus intéressé par l’ambiance épicée et envoûtante de ces lieux extravagants que par le sexe. Pour cela il avait son épouse, qui était toujours charmante malgré le temps qui passait, et surtout ses maîtresses, qui étaient son jardin secret, cadenassé avec les meilleurs verrous. Leur club de prédilection était Les Merveilles, près de l’opéra. Un endroit très chic où il leur arrivait parfois de rencontrer des célébrités, tel animateur de télévision en vue, voire des chanteurs, comme ce célèbre rockeur qu’ils croisèrent à plusieurs reprises, toujours accompagné de sa jeune épouse, qui lui restait fidèle jusque dans l’infidélité. Philippe, homme convivial et bien éduqué, finissait toujours par lier connaissance et établir les bases d’une amitié sincère avec les époux des dames qu’il avait le plaisir d’honorer, ne sachant pas toujours résister en présence d’une appétissante croupe dodue et d’une foufoune exquisément humide.

La salle du haut, qui était celle qui correspondait à l’entrée, était occupée par le bar et par la piste de danse, sur laquelle les couples illégitimes s’enlaçaient avec langueur et volupté avant de rejoindre sans hâte les salons plus intimes. Il fallait descendre pour découvrir ces boudoirs plaisamment aménagés que jouxtaient d’élégantes salles de bains.

Un soir, Philippe attira Adielle dans le grand salon du fond, afin de la faire profiter d’un spectacle qu’il semblait apprécier au plus haut point.

— Viens donc voir ça, ma chère Adielle, viens vite voir, ma puce, viens, ma chérie, viens donc voir ça !

— Mais, qu’est-ce que tu regardes, encore, gredin, oh, il n’est pas vrai, celui-là ?!

« Je me régale du plus beau tableau qui puisse nous être donné de contempler sur cette Terre de misères, mon amour !». Il la fit entrer dans l’élégante pièce aux murs tendus de velours ocre rouge. De grandes glaces démultipliaient l’image Pompéienne qui était offerte aux spectateurs.

Il l’entoura de ses bras et il lui caressa chastement les fesses avant de déposer un pudique baiser sur ses lèvres mi-closes.

Sur la large banquette en moleskine installée le long du mur, sept ou huit jeunes femmes avaient pris place. Complètement nues, à quatre pattes, elles présentaient leurs aguichants postérieurs bien alignés à la convoitise des mâles présents dans la pièce, et aussi de quelques femmes, qui semblaient elles aussi être particulièrement intéressées par cette offre sauvage !. Adielle fut troublée par ce spectacle et elle laissa avec plaisir, et même avec une certaine délectation, ses mains s’égarer sur les fesses rondes et lisses qui étaient ainsi proposées à son appétence.

— Tu voudrais peut-être t’installer là, histoire de te faire gentiment tirer le portrait, lui demanda Philippe en l’embrassant dans le cou et en posant la main sur un de ses seins, afin de le pétrir amicalement un court instant.

— Non, Philippe, non, merci bien ! Je veux bien me faire baiser de temps en temps, ça oui, d’accord. Cela me fait parfois du bien, je suis bien obligée de l’admettre. Mais je tiens absolument à savoir qui me saute, et tu le sais bien, ça, aussi ! C’est une question de principe, et même de moralité ! Je veux pouvoir regarder celui qui me baise dans les yeux. Je ne suis quand même pas une de ces grosses vaches placides que l’on mène au taureau, ajouta-t-elle en éclatant de son rire clair.

Toutefois ces petites escapades étaient bien loin de remplacer pas la véritable vie sentimentale à laquelle elle aspirait si fort. Adielle repensait parfois avec nostalgie à ces longues périodes pendant lesquelles elle avait vécu en couple, notamment avec Marc, son ex mari, dont elle avait longtemps étée éperdument amoureuse. Elle était si jeune alors et elle avait été facilement séduite par ce séduisant chanteur un peu bohème. Mais n’était-ce pas justement ce petit côté marginal, hors du temps et de ses contraintes, qui faisait l’essentiel de son charme ?

Cela faisait quinze ans qu’ils étaient divorcés et, si elle avait eu une poignée de compagnons après lui, aucun ne lui avait donné l’envie de se remarier. Si Marc avait été trop accroc au chichon, le suivant se montra d’une fidélité plus que douteuse et le dernier en date était bien trop sage, au point qu’elle s’ennuyait mortellement avec lui, qui était toujours fourré dans ses livres et trop mou au lit, car il fallait qu’elle le suce à chaque fois énergiquement pour arriver à lui arracher une érection qui soit digne de ce nom. Avec Marc au moins elle avait connu une vraie vie festive et une sexualité épanouie, exubérante même.          L’inconvénient, c’était qu’après avoir eu pour conjoint un pareil phénomène, elle avait aujourd’hui du mal à rencontrer quelqu’un qui soit en mesure de la satisfaire pleinement.

Alors, à 45 ans, pouvait-elle encore se permettre de rêver ? Elle décida que bien sûr, la réponse était oui, et cela lui était même vital, car elle détestait plus que tout renoncer à ses rêves, à ses désirs, et à ses exigences d’une vie romantique.

L’avion subit quelques turbulences, alors elle s’accrocha à son siège. Elle se tourna vers Michael et se laissa submerger par les traits délicats du garçon. « On en ferait bien son 4 heures », n’avait-elle pas dit à Fatima en découvrant sa photo ? Son 4 heures et même plus, et pourquoi pas, en fin de compte, pensa-t-elle.

Elle posa la main sur le bras de Michael.

— Dis moi Michael… je peux te tutoyer, n’est-ce pas ?

Le garçon vit dans cette démarche un élément positif au développement de son intimité avec sa patronne, donc favorable pour son avenir.

— Bien sûr, Adielle, quand nous sommes seuls, vous pouvez, enfin, tu peux, oui, bien sûr !

— Michael, je voulais te poser une question, mais j’ai peur qu’elle soit indiscrète.

— Allez y, vas y, je n’ai rien à te cacher, et tu le sais bien.

— Tu as noté sur ton CV : vie maritale !

— Oui, c’est exact, vie maritale, c’est bien ça, oui !

— Je voulais savoir, quand tu dis vie maritale, c’est vie maritale, ou bien est-ce simplement une façon de dire que tu vis avec ta copine, que vous partagez le même appartement, et le même lit, bien sûr ?

— On peut prendre ça comme on veut, tu sais, Adielle. En fait, quand j’ai rencontré Coralie nous étions étudiants tous les deux. On a eu une petite histoire et nous nous sommes rapidement installés ensemble. Au début c’était surtout pour faire des économies, c’est vrai. Maintenant je me suis habitué à vivre avec elle et je m’aperçois que je l’apprécie de plus en plus. Je dois t’avouer que je me suis vraiment attaché et je crois que je ne pourrais plus envisager de vivre sans elle. Nous avons même parlé de nous marier, dans quelques années…

— Et d’avoir des enfants? C’est du sérieux, alors, votre relation ? Mon ex mari disait que ce n’était pas une conception très moderne de la vie, mais moi je pense que c’est très beau, au contraire. Mes parents ont vécu heureux toute leur vie ensemble, et en plus ils travaillaient aussi ensemble. Ils ont plus de 70 ans aujourd’hui et ils vont sans aucun doute rester ensemble jusqu’à leur mort. Ils sont à la retraite, ils voyagent, ils gâtent leur petit-fils, ils mènent la belle vie, quoi !

Tu vois, moi je ne me suis pas remariée après mon divorce, parce que je n’ai pas rencontré la bonne personne, mais il faut que tu saches que la vie de couple me manque, parfois. Faire des projets à deux, partager ses joies et aussi, bien sûr, ses soucis, c’est ce qu’il y a de plus beau dans la vie, à mon avis. A deux on est plus forts et on est aussi plus heureux, sans aucun doute. Oui, vraiment, sans aucun doute !

Pour ce qui est du boulot, j’aime farouchement mon indépendance, d’accord. Mais le soir, quand tout est calme et silencieux à la maison, je me sens un peu seule et tristoune dans mon grand appartement, seule avec mon gamin devant ma télé. Pourtant ce n’est pas le travail qui manque. J’ai un grand appartement. Il y a toujours quelque chose à faire.

Tu te souviens ce week-end du mois dernier où il a plu pendant deux jours ? Sais-tu ce que j’ai fait, pendant ce week-end pourri, Michael ?

Eh bien je vais te le dire, comme ça tu mesureras à quel point je peux en avoir ras le bol, parfois. J’ai vidé mes quatorze placards ! Tout ! Les fringues, les chaussures, les vieilles affaires de mon fils Adrien, ses rollers, son skate. J’ai tout mis dans des sacs que j’ai emportés chez Emmaüs. Tout un week-end à faire du rangement. Tu ne crois pas que j’aurais préféré cuisiner pour un homme, et le soir venu, me coucher auprès de lui et faire un gros câlin ?

Il y a certains jours de spleen, je te jure, où je me dis que ce n’est pas une vie vraiment normale, que celle que je mène.

— Vous êtes encore très jeune, Adielle, pardon, tu es si jeune, encore, et si incroyablement charmante, que tu pourrais rencontrer quelqu’un que tu aimerais, et qui t’aimerait, sans le moindre problème, il me semble.

— Où ça, sur ces stupides sites de rencontres, où veux-tu que je rencontre quelqu’un ? J’ai essayé le 3615 Nous Deux, tu sais, et même à plusieurs reprises, oh oui. Ne crois surtout pas que je me laisse aller. Je suis une battante, une sacrée bagarreuse, même, mais je suis désolée de te dire, Michaël, qu’il n’y a que des obsédés, là-dessus, ou pire, des vieux ! Et puis je ne veux pas que n’importe qui débarque à la maison avec pour seule intention de me sauter pour se tirer au petit matin.

Il ne faudrait pas qu’Adrien ait une image trop dégradée de sa maman. Cet enfant est si jeune, si fragile, que je dois le protéger, tu comprends, lui épargner tout ce qui pourrait s’avérer négatif pour son développement.

Qu’est-ce qu’il penserait s’il me voyait un jour avec un mec, un jour avec un autre ! Que sa mère est une grosse pute !

— Vous…, excuse-moi, tu, tu n’es pas obligée d’amener des hommes chez toi, Vous… tu pourrais sortir, aller danser. On rencontre des gens bien partout, j’en suis persuadé. Même sur les sites Minitel, de cela aussi j’en suis persuadé, en étant sincère et surtout, patiente, attentive et perspicace. Et cela n’a absolument rien de sordide, c’est le monde moderne, c’est tout, c’est comme ça que ça fonctionne, et il n’y a aucun mal à ça ! Il faut parler avec ton fils, Adielle. Il pourrait comprendre que tu aies envie de rencontrer quelqu’un. Quel âge a-t-il au fait ?

— 16 ans.

— Ah, OK ! Mais à cet âge là il doit commencer à s’intéresser aux filles. Tu devrais parler avec lui, à mon avis. Lui dire que ta vie de femme ne peut pas se résumer entre le boulot, le rangement de la maison et les courses. C’est bien légitime que tu aies d’autres aspirations, parce que tu n’es pas une sainte, après tout.

— Il m’arrive parfois de sortir, tu sais. Un jour, je me suis faite draguer sur les Champs par un représentant en goguette, un homme charmant, il vendait des systèmes d’alarmes pour les magasins. Je suis allée boire un verre avec lui rue de Matignon, dans un bar sympa. Oh il était gentil bien sûr, mais à ses mains un peu trop baladeuses, j’ai vite compris ce qui l’intéressait chez moi, va, et je suis bien sûr partie en courant, sans lui donner le numéro de téléphone qu’il m’avait demandé, et une fois rentrée à la maison, eh bien j’ai pleuré, j’ai pleuré comme une madeleine, de désespoir, et aussi de rage !

 

Les mois passèrent et tout se déroula conformément à leurs prévisions. La majeure partie des recrutements d’ingénieurs marocains fut confirmée sans trop de difficultés. Il ne resta plus qu’à leur trouver un hébergement dans un quartier sympa et pas trop cher, ce qui fut fait.

Les salons furent aussi d’un bon rendement.

Adielle se vit dans l’obligation de cravacher ses commerciaux afin qu’ils trouvent des missions pour tout ce beau monde. Comme l’avait prédit Stéphane Tournier, du mensuel 01 Informatique, ce fut la partie la plus aisée du travail. Le marché était tellement porteur, les besoins étaient immenses, les contrats furent donc signés facilement, et ils dégagèrent de plus une marge confortable.

Un soir, la séduisante patronne s’attarda plus que de coutume avec Michael dans son bureau pour finaliser une embauche ! Ils recevaient un jeune ingénieur. Une compétence Bac +5, Cobol, DB2, CICS. Il avait deux ans d’expérience. De fait, c’était le profil rêvé. Celui après lequel toutes les sociétés de services couraient. Le garçon avait une proposition d’emploi ferme de la BNP, il ne lui restait plus qu’à la signer.

Michael sut alors trouver l’argument suprême.

— Vous allez vous enterrer dans cette banque. En tant que nouvel embauché vous allez être confiné aux projets mineurs, ceux dont personne ne veut.

Tandis qu’en entrant chez nous, vous aurez accès à des projets porteurs. Vous participerez même à des schémas directeurs, avec un bac + 5. De plus vous serez bien mieux payé !

Les sociétés de service sont des accélérateurs de carrière, vous devez le savoir. Vous êtes jeune, c’est maintenant qu’il faut en profiter pour enrichir votre parcours. Vous acquérez ainsi une véritable plus-value sur le marché. Vous avez trop d’atouts pour vous enterrer à la BNP. Ce sont des fonctionnaires, là dedans. A votre âge, il faut prendre le mors aux dents, et entrer dans une véritable dynamique afin de prendre votre envol. C’est long, une carrière, vous savez, et si vous n’êtes pas bien dans votre poste, c’est la catastrophe assurée, l’aigreur, le ressentiment qui s’installe, et qui finit par vous miner, et jour après jour, cela finira par vous jeter à terre !

Ces arguments atteignirent le jeune ingénieur qui finit par se laisser convaincre.

Son contrat fut aussitôt tapé par Agnès et signé dans la foulée.

Comme elle en avait l’habitude, Adielle sortit alors des glaçons, des amuse-gueules, et elle servit trois bonnes rasades de Glenfiddish dans de jolis verres.

Elle aimait que les choses soient bien faites, cette femme, qu’elles soient toujours nettes, propres et sans bavures.

— Trinquons à notre collaboration ! Qu’elle se déroule sous les meilleurs auspices. Avec un garçon tel que vous, je suis confiante, allez, et je suis certaine que nous allons casser la baraque.

C’était une des principales qualités d’Adielle que de savoir motiver son personnel, et lui communiquer inlassablement son enthousiasme juvénile. Elle savait se montrer charmeuse avec les ingénieurs aussi bien qu’avec les clients, ne manquant jamais de valoriser son interlocuteur, même s’il fallait pour cela le caresser longuement dans le sens du poil.

— On a quand même fini par l’avoir, s’est-elle exclamé dès que le nouvel embauché eut franchi la porte. Oh que je suis contente, bravo, Michael ! J’ai envie d’aller prendre un verre pour fêter ça, tu viens ?

Elle prit le garçon par le bras et l’entraîna jusqu’à la station de taxis. Elle donna l’adresse d’un piano-bar du quartier des halles où ils arrivèrent quelques minutes plus tard.

Adielle se laissa tomber dans la profonde banquette et elle y attira Michael, qui faillit s’asseoir sur ses genoux.

Le serveur, un beau garçon brun aux yeux gris clairs s’approcha et les salua.

— Voulez-vous nous apporter deux Copacabana, s’il vous plaît, Régis. Tu vas voir, Michael. Ce cocktail est divin, absolument sublime, irrésistible !

— Vous avez… tu, tu as… l’air de bien connaître cet endroit.

— Oui, j’y viens parfois avec mon ami Philippe, quand il veut bien me sortir.

— Philippe ?

— Oui, Philippe Dunoyer de Labruguière, le patron du groupe Marbeuf, c’est un vieil ami.

Elle se serra un peu plus contre le jeune homme.

— C’est un très bel homme, très classe. Dommage qu’il soit trop vieux pour moi.

— Qu’est-ce que tu veux dire, par trop vieux ?

— Oui, il va sur ses soixante.

— Oh, mais ce n’est quand même pas encore un grand ancêtre, rétorqua le jeune homme en la regardant au fond des yeux.

— Je le sais bien, mais, vois-tu, je crois que je suis restée bloquée sur mes vingt ans. Ainsi, il me semble qu’il pourrait être mon père.

— Tu n’exagères pas un peu, là ?

— En plus, je ne sais toujours pas s’il me regarde comme une femme ou comme une proie appétissante.

Elle adressa alors un étrange sourire à Michael.

Il espère vraiment que je vais lui vendre Logisystèmes, vois-tu. Il observe, il se renseigne, il guette. Comme un chat qui guetterait une souris trop candide. Je crois qu’il attend que je fasse un faux pas. Mais il peut toujours espérer, va ! Moi vivante, je te jure qu’il n’aura pas cette entreprise ! Je me suis battue comme une chienne pour la créer, puis pour la développer, pour la faire grandir. Ce serait un peu comme si je vendais mon enfant. Et on ne vend pas son enfant, n’est-ce pas. Tu vendrais ton enfant, toi ?

Michael non plus n’avait pas envie que Logisystèmes change de mains. Il y était trop bien, si bien même que cela finissait par en devenir inquiétant. Ne disait-on pas qu’après le soleil venait la pluie, ou bien était-ce le contraire ? Il ne savait plus très bien, en fait.

Son salaire était chaque mois augmenté de primes qui doublaient, voire triplaient, son fixe. Tant et si bien qu’il finit par obtenir une consolidation de cet état de fait.

Sa patronne accepta sans trop de difficultés de tripler son fixe, qui s’éleva ainsi à 9000 francs mensuels, plus les primes, bien entendu !

Coralie était ravie de cette évolution inespérée de leur situation et elle n’était pas la dernière à profiter des revenus conséquents du ménage. Ils prirent ainsi l’habitude, bien parisienne, de savourer au maximum les longs week-ends de ponts en filant vers le sud, à la belle saison, ou à Courchevel, en hiver. Lors d’un déjeuner chez ses parents elle annonça que Michael allait certainement être bientôt promu DRH !

Bien entendu il y avait des contreparties. Son homme rentrait de plus en plus tard. Ainsi il allait souvent avec sa patronne dans ce piano-bar des halles pour fêter une nouvelle affaire, qui avait été réalisée grâce aux judicieuses embauches de Michael. Mais, tant qu’il ne découchait pas, elle acceptait cette situation sans que cela lui pose de problèmes. Il lui raconta que sa patronne se laissait souvent aller à des confidences sur sa vie privée. Il ne lui disait toutefois pas tout, parce qu’il avait peur de l’effrayer. Il ne lui disait pas qu’elle se montrait parfois très, voire trop proche, n’hésitant pas à le prendre dans ses bras et à se présenter devant lui dans des tenues provocantes, lors de ces fameuses réunions à huis clos de fin de journée, alors que tout le personnel avait déserté les locaux.

Elle l’avait même un jour tutoyé devant Fatima, alors que leurs accords proscrivaient toute familiarité en public, ce qu’il avait pour sa part toujours respecté.

Un soir, cependant, un pas supplémentaire fut franchi.

Parce que ce n’est pas dans un piano-bar que la patronne de Logisystèmes avait emmené son salarié préféré, mais dans un club dansant des Champs-Élysées, le fameux 58.

— Prends-moi dans tes bras et fais moi danser, s’il te plaît, mon cher Michael, parce que ce soir j’ai envie de me détendre, de m’amuser, d’oublier tous mes soucis, j’ai envie d’un peu de bonheur, de tendresse et de légèreté, quoi.

Michael la conduisit pendant que le DJ passait des rocks, puis vint la série de slows, qui était encore en vogue en fin de soirée dans ce club pour adultes un peu rétro.

Adielle se lova contre son cavalier, collé serré, puis elle plaqua sa généreuse poitrine contre lui et elle promena son abondante chevelure blonde sur le visage du garçon dont elle entoura la taille fine de ses bras.

Michael la tenait lui aussi serrée contre lui et, délaissant ses hanches, il laissa ses mains glisser pour aller s’égarer et s’attarder sur les fesses de sa cavalière. Un frisson intense parcourut alors en zigzags le corps frémissant d’Adielle, une onde délicieuse qui partit du bas de son dos pour remonter jusqu’ au bout de ses seins, dont les mamelons frissonnèrent et durcirent, tandis qu’un délicieux frémissement de bonheur la parcourait. Il lui avait touché les fesses, mais non, elle n’avait pas rêvé, il venait de lui toucher les fesses ! Mais les lui avait-il simplement touchées, ou bien les avait-il franchement caressées ? Elle préféra bien entendu opter pour la deuxième explication, qui était la plus gratifiante, et aussi, bien entendu, la plus porteuse d’un fol espoir !

Michael réalisa alors ce qu’il venait de faire dans un moment de pure folie, d’égarement, et il se rapprocha lentement du bord de la piste. Quand la série de slows prit fin il regagna leur table et s’assit, bientôt rejoint par la ravissante Adielle.

—Tu es vraiment un excellent danseur, Michael.

Il lui renvoya un sourire charmeur

— C’est parce que tu es toi-même une excellente cavalière, Adielle !

Elle se fit chatte et elle lui confessa, tout en le mangeant des yeux :

— Tu as fais de moi, depuis que je te connais, la plus heureuse des femmes, Michaël ! Nous avons passé une superbe soirée, ça m’a vraiment fait un bien fou, à un point que tu ne peux certainement pas imaginer !

— Nous avons passé une excellente soirée, c’est vrai, mais….

Il regarda sa montre à la dérobée puis il prit un petit air gêné pour lui dire « mais il va falloir que j’y aille, maintenant, Adielle ! Parce que je n’ai pas prévenu Coralie que je rentrerai aussi tard ! »

— C’est de ma faute, alors tu vas prendre un taxi, mon grand ! Tu le passeras en note de frais, c’est la société qui te l’offre.

Adielle tendit sa joue afin que Michael puisse y déposer un baiser, ce qu’il fit sans plus attendre.

« Bonne nuit, mon adorable danseur, rentre bien, et embrasse bien fort ta Coralie de ma part ! »

Elle eut envie d’ajouter :, Et si tu lui fais l’amour, je t’en supplie, surtout pense bien fort à moi quand tu jouiras dans son horrible chagatte de brune !

— Bonne nuit Adielle, à demain.

Rentré chez lui un peu après onze heures du soir, Michael raconta sa soirée à sa compagne, sans n’en omettre aucun détail, même les plus scabreux !

Coralie, amusée, pouffa de rire avant de lui dire :

— Tu parles ? Pour une vieille, c’est le pied de sortir avec un jeune mec aussi beau que toi ! Surtout si tu commences à lui tripoter son gros cul, oh mon salaud, se marra-t-elle doucement ! Mais fais attention à ce que je te dis, hein ! Les papouilles, les bisous, tout ça c’est très bien, je te le permets, et je t’y encourage, même ! Ecoute-moi bien, Michael, je t’y encourage, mais seulement tant que tu garderas notre Zézette bien à l’abri dans ton caleçon ! Parce que c’est la chasse gardée, la chasse absolument exclusive, de la môme Coralie, cette jolie bêbête-là! Ah, parce que je suis presque certaine qu’elle va essayer de te mettre le grappin dessus, ta chère patronne ! C’est bien parti pour ça, d’après ce que tu me racontes. Si elle t’allume comme ça, la vieille, c’est qu’elle doit avoir des idées, et même des idées pas spécialement nettes nettes, dans sa jolie petite tête de blonde !

— Penses-tu Elle se sent un peu seule, c’est tout, mon amour ! Et elle a certainement besoin d’un peu de compagnie masculine, cette pauvre femme, et de rien de plus, il me semble !

Elle n’a pas une vie très drôle, tu sais, coincée comme elle l’est entre son boulot, qui est hyper prenant, et son fils.

— Besoin de compagnie ? Si ce n’est que ça, je n’y vois aucun problème. Alors, excite-la, allume-la tant que tu veux, mon amour. Tant que c’est bon pour nous et qu’elle paye, vas-y, je n’y vois aucun problème, mon amour, je te dis ! Mais méfie-toi, quand même. C’est une nana qui sait ce qu’elle veut, ta chère Adielle ! Et ce qu’elle veut, cette femme-là, elle a pris l’habitude de l’obtenir, et c’est certainement là que se trouve le cœur du problème, mon cœur ; si tout au moins tu veux mon avis !

 

Ce soir-là Adielle ressentit ce soir-là encore plus intensément que d’habitude la fatigue mordante de sa longue et pénible journée de travail ! Elle se démaquilla avec le plus grand soin avant de se glisser dans son lit, qui était décidément trop grand et trop froid à son goût ! Entre ses draps de soie qui, quelle tristesse, n’avaient que sa peau nue à caresser !

Le moins que l’on puise dire c’est qu’elle avait besoin d’autre chose, et c’était même une évidence ! Décidément, ce qu’il lui manquait, c’était un homme. Un homme, là, auprès d’elle, tout près d’elle, en elle !

Un homme ? Ah ! Si son cher Michael pouvait enfin se décider à se montrer moins farouche ! S’il acceptait enfin de reconnaître cette incontestable attirance qu’il éprouvait pour elle. Cette attirance qu’elle avait si parfaitement perçue ! S’il acceptait de la suivre jusqu’ici, jusque dans sa chambre, jusque dans son lit, afin de lui tenir chaud entre ses merveilleux draps de soie ! Sa main se posa tout doucement, avec une nonchalance inaccoutumée, tout en bas de son ventre. Elle se caressa tristement, quelques secondes, les grandes lèvres et le clitoris, puis elle insista un peu, mais ce ne fut, à son grand désespoir, que pour ne pas en éprouver ne serait-ce que la plus infime once de plaisir ! Ce ne fut pas, voyez-vous, comme quand elle était jeune et qu’elle se masturbait avec frénésie le clitoris et les seins jusqu’à s’en faire joyeusement exploser tous les sens !

Oh mon chéri, si au moins tu étais là, ici, avec moi ! ici, pour me faire inlassablement l’amour, au lieu de sauter ta sale petite pétasse, cette nullasse mollassonne, comme ce serait bon, mon chéri, oh, comme ce serait merveilleux, le sais-tu, si tu étais là ! Et les soirs où elle aurait envie de lui crier éperdument son amour, de le lui crier sans retenue aucune, de le hurler, même, elle l’emmènerait tout simplement à Barbizon. Comme deux tourtereaux du moyen âge, ils se cacheraient alors dans leur discrète chaumière enfouie au fond des bois pour s’aimer et s’éclater ensemble tout leur saoul !

Elle rêvait ainsi souvent, dans les brumes d’un demi-sommeil, et elle finissait enfin par s’endormir sous la caresse chimique, mais diablement efficace, celle-ci, d’un petit cachet rose de Temesta !

Le chaste et amical bisou de début de journée et celui du soir devinrent un rituel immuable, mais un rituel auquel Michael se soumit plutôt docilement ! Il arrivait même que leurs lèvres s’effleurent, à cette occasion ! Et là je dois vous dire que la môme Adiellina en était à chaque fois toute retournée ! Le soir, quand elle se retrouvait seule au fond de son grand lit king size, l’image angélique, mais profondément perturbante pour elle, du jeune homme venait le plus souvent la hanter et la tirer sauvagement par les pieds.

« Il ne le sait peut-être pas, mais moi je le sais. L’intuition féminine, ça ne trompe pas, ou alors si peu !

Ce garçon a des sentiments pour moi, j’en suis sûre, c’est même une évidence ! A moins qu’il ne le sache mais qu’il fasse tout pour me faire croire le contraire, mais pourquoi, et alors, dans quel but, et avec quels démoniaques desseins me torturerait-il de la sorte ?»

Faisant fi des avertissements de sa comptable alarmée, elle augmenta progressivement le montant de ses primes. On n’attrapait pas les mouches avec du vinaigre, répétait sans cesse son père, en commerçant avisé. De la stratégie ! Voilà ce qu’il lui fallait mettre en œuvre. En amour c’était bien comme en affaires, non ? Il fallait toujours préparer ses coups longtemps à l’avance, planter ses banderilles à chaque rasade avant de donner l’estocade finale.

C’est ainsi que le salaire de Michael grimpa, plus comme une conséquence de l’amour immodéré que lui portait sa patronne que de sa compétence professionnelle, même si celle-ci était avérée. Son revenu avoisina rapidement les vingt mille francs mensuels. Il avait ainsi plus que triplé depuis son arrivée dans l’entreprise.

Parallèlement Adielle se faisait chaque jour plus coquette, soignant particulièrement sa mise. Elle ne mettait jamais la même robe deux jours de suite, elle variait la couleur de son rouge à lèvres, colorait ses ongles, mais elle avait cependant toujours cette fâcheuse tendance à forcer un peu trop sur le patchouli.

Un jour elle annonça à Michael qu’ils allaient prendre un stand à Nice pour un salon qui s’y tiendrait le temps d’un week-end de juin. La manifestation se déroulerait au palais des congrès Acropolis.

Ils prendraient leurs quartiers à l’hôtel Negresco, sur la promenade des Anglais, un établissement dont Adielle estimait qu’il convenait à son standing, et surtout elle souhaitait impressionner Michael, en le noyant comme il se doit, lorsque l’on veut séduire quelqu’un, dans le luxe et la volupté !

La patronne de Logisystèmes avait réservé deux chambres communicantes de catégorie supérieure, avec vue sur la mer.

Ils prirent l’avion le jeudi soir pour être sur place le vendredi.

Adielle avait bien l’intention de faire de ce week-end un moment exceptionnel à tous les points de vue.

Sur le plan professionnel, tout se déroula à merveille.

Elle flirta gentiment avec Michael, sans trop en faire toutefois. Elle ne voulait pas risquer d’effaroucher le jeune homme, qui lui rappela à plusieurs reprises son attachement à Coralie. Il insistait un peu trop là-dessus à son gré. Cette histoire qui s’opposait à ses projets devenait de moins en moins crédible, à ses yeux.

Un midi, alors qu’ils déjeunaient en terrasse face à la mer, Adielle souleva ses lunettes de soleil puis elle saisit avec fermeté le bras de Michael ! Elle approcha le poignet du garçon de ses yeux et le scruta avec attention.

— Mais, qu’est-ce que c’est que ça, éructa-t-elle soudain, affichant un air choqué, et à la limite chargé de mépris ? Michael, surpris, s’interrogea à son tour. Il fixa sa patronne dont le regard habituellement clair semblait maintenant perdu.

Elle regardait sa montre avec une moue franchement dégoûtée.

— Quoi, Adielle, c’est ma montre, mais, qu’est-ce qu’elle a, ma montre, oh putain, mais, qu’est-ce qu’elle a, dis-le moi ?

Elle éclata alors d’un rire enfantin pour dire : « Ah, parce que tu oses appeler ça une montre, une vulgaire Festina ?! Excuse-moi, ne te vexe surtout pas, mon chéri, mais moi j’appellerais plutôt ça une merde, et même, n’ayons pas peur des mots, une sous-sous merde ! On a largement le temps avant la réouverture du salon,Michael, tu vas venir avec moi, parce qu’il faut arranger cela tout de suite ! Un DRH avec une Festina, oh mon dieu mais oui, on aura tout vu, avec toi !

Elle le prit par le bras et l’entraîna avec autorité vers le centre-ville. Il ne vint même pas à l’esprit du garçon de résister, tant elle se montra autoritaire et décidée.

Ils entrèrent dans une très belle bijouterie. Adielle s’adressa au vendeur sur un ton martial.

On aurait pu penser, à l’entendre, que le monde lui appartenait.

— Il nous faut une montre pour ce garçon, lui dit-elle sèchement. Vous pouvez nous montrer rapidement ce que vous avez, s’il vous plaît, parce que nous sommes un peu pressés.

Le vendeur les entraîna vers un présentoir en verre à l’intérieur duquel les petits bijoux d’horlogerie reposaient, alignés avec soin, dans leurs luxueux écrins.

Adielle désigna à Michael une superbe BAUME & MERCIER Classima Exécutive.

— Celle-ci te plairait-elle, mon grand ?

Il fut un peu gêné. Le vendeur n’allait-il pas penser qu’il était le gigolpince de madame ?

Adielle rédigea sans sourciller le chèque de 20 000 francs que lui avait demandé le commerçant et ils repartirent aussitôt pour le salon qui allait rouvrir ses portes.

 

C’est le dimanche, au matin du dernier jour, qu’elle décida qu’il était grand temps de passer à la vitesse supérieure, afin de conclure enfin, avant de renter sur Paris, maintenant que les banderilles avaient été méticuleusement et soigneusement plantées !

Ce garçon l’émoustillait trop, aussi. Ainsi ce n’était pas de sa faute. Elle le voulait, et si elle le voulait vraiment, elle finirait bien par l’avoir, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, dans son esprit de conquérante invincible!

Car, ainsi que l’avait compris Coralie elle avait l’habitude d’obtenir ce qu’elle désirait le plus. En son temps elle avait eu Marc, puis elle avait eu son fils, ensuite elle avait eu son entreprise. Elle, la petite commerciale sans le sou, elle s’était intelligemment élevée au rang prestigieux de patronne, non ? !

Il était vrai que Jean, son amant directeur informatique de l’époque l’avait bien aidée, sur ce coup-là. Il s’était porté caution pour son prêt, et il avait monté son dossier. Mais elle y était arrivée, et c’était bien là l’essentiel.

Et pour ce coup-là elle ne pensait pas seulement à sa petite personne, et cela décupla sa motivation. Le séduisant Michael ne méritait-il pas mieux que cette petite dinde de Coralie ?

Elle prit son courage à deux mains et elle appela le room-service pour demander à ce que les deux petits déjeuners soient servis dans sa chambre, avec une double dose de café.

Elle appela ensuite Michael :

« Viens, mon grand, on va déjeuner dans ma chambre, pour le dernier jour, ce sera plus agréable que dans la salle à manger, avec tous ces gens.

Oh je sens que je vais finir par le faire craquer, cet adorable petit mec », se persuada-t-elle ! Ainsi, comme vous n’avez pas pu manquer de le constater, Adielle se comporta avec lui comme un homme se comporte avec une femme qu’il souhaite séduire et coucher dans son lit !

Quelques minutes plus tard, la porte de communication s’ouvrit sur un Michael, qu’elle trouva franchement émoustillant, simplement vêtu d’un caleçon et d’un tee-shirt clairs.

Adielle, quand à elle, avait passé une légère nuisette en soie et elle l’attendait, lascivement allongée sous les draps. Elle sentait bon, et elle s’était brossé les dents avec soin. Son ventre était chaud tandis que ses seins, qu’elle caressa avec langueur afin de maintenir leur état de tension et la sensuelle érection de ses mamelons, avaient durci. Elle se sentait prête à subir les assauts irrévérencieux, et infiniment jouissifs, d’un bataillon de hussards, au moins !

Le garçon d’étage se présenta avec le plateau équipé pour être posé sur le lit, ainsi que l’avait demandé Adielle la séductrice. La patronne de Logisystèmes se mit du côté gauche de la couche et elle désigna l’autre, le côté droit, à Michael, dans lequel elle vit son futur amant, celui qui n’allait certainement pas tarder à lui sauter dessus afin de la baiser avec rage, amour et volupté !

— Viens, mon chéri, mets-toi à l’aise, je t’en prie. On est super bien ici, non ? Elle n’est pas belle, la vie que nous menons, toi et moi, dis-moi, mon amour ? N’est-elle pas belle, la vie que nous menons, et elle le regarda avec insistance avant d’ajouter : toi et moi ?

Ils prirent leur petit déjeuner en évoquant les excellents résultats du salon.

Adielle fit durer le plaisir en resservant plusieurs fois du café dont elle demanda qu’on leur monta un second pot.

— Tu vois, mon cher Michael, c’est ainsi que je conçois une existence bien ordonnée, moi. Un dimanche matin dans un palace, avec la mer qui clapote sous notre fenêtre, le soleil qui tape sur les vitres, les mouettes… Au lit avec un charmant garçon, à siroter un bon café chaud. Elle minauda et s’étira sensuellement comme une chatte en chaleurs.

Michael remarqua qu’elle avait pris sa douche et qu’elle s’était parfumée. Mais l’odeur trop puissante du patchouli lui monta encore une fois un peu à la tête. Oh si au moins elle avait pu perdre l’habitude de s’asperger avec cette saleté, cela se serait peut-être passé complètement différemment pour elle, peut-être par la suite ! Vous me direz plus tard ce que vous en pensez !

— C’est la belle vie, n’est-ce pas, mon Michael. On vit bien, chez Logisystèmes, non ?

Elle se leva pour débarrasser le plateau avant de se remettre sur le lit, tout près de Michael, qui fut assailli par les effluves infiniment agressifs de son couteux parfum.

— Dis-moi, Michael, dis-moi mon chéri, oui, chéri, est-ce que je peux te poser une question très personnelle ?

— Mais oui, ma chère Adielle, bien sûr, que tu le peux !

Elle posa sur lui un regard scrutateur.

— Es-tu bien, là, mon amour ?

— Oui, je suis très bien, Adielle.

Il la regarda avec étonnement tenir son mini croissant par une de ses extrémités entre deux doigts avant d’avancer ses lèvres pulpeuses pour l’introduire dans sa bouche afin de le croquer d’un coup de dents vif et nerveux, quand elle se tourna lentement vers lui pour lui dire :

« Alors je vais te poser la question qui me travaille, et même qui me tenaille, depuis déjà quelques temps. »

Michael était sur ses gardes, il craignait le piège.

« Comment est-ce que tu me trouves, mon amour ? Demanda-t-elle en gonflant sa poitrine. Oh pas comme patronne, parce que je sais que je suis une patronne géniale, affirma-t-elle avec un sourire désarmant, mais comme femme, comme nana, en tant que gonzesse, quoi ? »

Oh putain, ça y est, nous y voilà, pensa Michael, qui en fut soudain terrorisé, et je pense qu’il y avait de quoi, parce que à sa place moi aussi je pense que je l’aurais été, terrorisé! L’estocade, après les banderilles, ainsi que l’avait prévu cette fine mouche de Coralie. Désormais il allait devoir la jouer serré. Car il ne risquait rien de moins qu’obérer son avenir, sur ce coup-là !

— Tu es une femme ravissante, Adielle, et tu ne le sais que trop bien !

Elle éclata d’un rire franc et cristallin

— Oh oui, bien entendu que je le sais, mon beau ! Mais cependant, est-ce que pour autant je suis désirable ? C’est cela qui m’intéresse, vois-tu, mon amour ! C’est ce qui intéresse toutes les femmes de la Terre, d’ailleurs. Du moins celles qui ont de quoi bouffer dans leur frigo et qui peuvent s’occuper de leur insignifiante petite personne. On peut être ravissante sans être désirable, je pense que tu ne me diras pas le contraire. Il faut une étincelle de plus, un fluide magique, pour être vraiment désirable ! A mon avis c’est la même différence que celle qui existe entre l’artisanat et l’art !

Alors la question c’est : Est-ce que je l’ai, moi, cette foutue étincelle, Michael, est-ce que je l’ai, moi ; Adielle Moyshe, ce fluide magique, ce fluide qui fait bander les mecs ?

Il faillit dégueuler en inspirant une goulée trop intense de patchouli avant de lui répondre : « En deux mots, et je vais te parler franchement. On se connaît assez pour ça maintenant, non ? »

— Est-ce que tu aurais envie de faire l’amour avec moi, lui demanda-t-elle-elle en faisant glisser avec insistance sa jambe contre celle du garçon. Si l’occasion t’en était donnée, bien sûr, je ne te dis pas maintenant !

‑ Mais, très certainement Adielle, et sans aucun problème, même ! Je suis même persuadé que beaucoup d’hommes adoreraient ça ! Excuse-moi de te le dire comme ça, mais c’est ce que je pense, alors pourquoi ne le dirais-je pas, tu es sans aucun doute le genre de nana qui fait bander les mecs à mort !

Elle se tourna vivement vers lui tout en se refusant à réaliser sa folle envie, qui était de tendre la main vers son caleçon !

— Toi aussi, mon chéri ?

— Oui, moi aussi bien sûr, alors j’en aurais envie, ça c’est plus que certain, mais malheureusement je ne le pourrais pas !

Si vous voulez mon vis, mesdames, il y a un problème avec le patchouli, là-dessous ! Alors je vous en supplie, oubliez cette horrible fragrance pour les rendez-vous de séduction matinaux, et vous ne vous en porterez que mieux !

— Voilà autre chose, maintenant ! Et pourquoi donc ne le pourrais-tu pas, serais-tu malade, ou pire, impuissant ?

— Non, de ce point de vue-là, tout va bien, je te rassure.

C’est alors qu’n ange passa à tire d’ailes au dessus de leur lit !

— C’est par rapport à Coralie, tout simplement. Je lui ai promis de lui être fidèle et de l’épouser, un jour prochain.

—taratata, mon amour. Coralie est une gamine, Michael, Tu dis ça parce que c’est ta première. Je suis sûre que c’est ça, c’est elle qui t’a dépucelé, hein, dis-le moi, si je me trompe? Mais je ne le crois pas, parce que je me trompe que rarement, tu sais !

Vous êtes tous comme ça, vous les mecs, vous vous accrochez à votre première comme un bébé s’accroche à son doudou.

— C’est exact. Mais ce que tu ne sais pas, c’est que je l’ai aussi dépucelée, moi aussi, et en même temps, ajouta-t-il avec un petit sourire coquin en se remémorant ce jour, magique entre tous dans son esprit ! Nous avons fait coup double, quoi !

— Oh, ça je ne peux pas le croire ! C’est trop beau pour être vrai, et tu avais quel âge, en ce jour béni ?

— 18 ans, tout juste !

— Oh mon dieu, tu étais encore puceau, à 18 ans ? !

— Ben oui !

— Cela fait maintenant neuf ans alors, que vous êtes ensemble.

— Oui Adielle, ça fait exactement neuf ans.

— Et tu n’as pas envie d’aller voir ailleurs. D’essayer de sortir avec une femme plus expérimentée, par exemple, avec une sorte de louve, une qui te ferait connaître rien de moins que…que le grand frisson? Et qui aurait de la conversation, de l’ambition, et pourquoi pas, des sous, et même, beaucoup de sous !

Il éprouvait à présent, je suis bien obligé de vous le dire, une furieuse envie de poser sa main sur sa cuisse si blanche, et qui lui avait semblé si douce, et de la caresser, et pourquoi pas, de carrément la baiser, cette superbe et si bandante jument, puisqu’il semble qu’elle en ait tellement envie, et d’ailleurs, n’était-il pas en train de bander fort convenablement, et de s’exciter comme un beau diable, dans l’intimité de son caleçon, en ce moment-même ? Mais il trouva au fond de lui, Dieu seul sait comment, la force de résister à cette trop aimable tentation. Pourtant, je vous jure qu’il aurait volontiers joui dans sa cramouille blonde et certainement juteuse, en cet instant même, après la lui avoir longuement et voluptueusement bouffée, bien sûr ! Mais il y avait ce putain de patchouli, ce grain de sable, qui l’incommodait un max ! Dommage !

— Je vais te répondre franchement, Adielle. C’est non !

Je me sens bien avec Coralie. Et tant que je me sentirai bien, je resterai avec elle, ce n’est pas plus compliqué que ça, comme tu peux le voir.

Adielle fut déçue, bien sûr, comment ne pas l’être, mais elle ne voulut pas l’exprimer, alors elle préféra le caresser dans ce qui lui sembla être le bon sens, celui du poil !

— C’est magnifique, mon petit chéri, d’être amoureux comme tu l’es. Tu sais, c’est ainsi que j’aurais voulue être aimée, moi aussi, ajouta-t-elle sur un ton empreint d’une infinie nostalgie !

Mais je n’ai pas eu cette chance, vois-tu. Parce que c’est cela la vraie chance, la seule qui vaille la peine. Celle pour laquelle nous vivons toutes et tous. La chance d’aimer, et d’être follement aimé en retour. De connaître le paradis sur Terre, quoi…

Elle se pencha vers le garçon, l’effleura de ses seins et elle déposa un long baiser sur ses lèvres avant de murmurer dans un souffle.

— Oh c’est fou ce que je peux t’aimer, toi, oh c’est fou, fou, FOU !

Elle l’aimait, en effet, et elle l’aimait même sans limites, et sans véritables raisons, mais lui, quels étaient réellement les sentiments profonds qu’il éprouvait envers elle, les vrais ? Il les exprimait si peu, ou alors il les exprimait si mal ? Il n’avait peut-être pas encore l’habitude de faire des déclarations enflammées, vu son jeune âge, car c’était encore un minot, à tel point qu’il lui sembla que le lait lui coulait encore du bout du nez !

Elle ne pouvait pas cependant pas s’empêcher de penser que son cœur battait en secret pour elle, et que le soir, quand il faisait l’amour à cette petite peste de Coralie, quand il jouissait dans son horrible chatte aux poils noirs, mon dieu, mais quelle horreur, c’était à elle qu’il pensait, bien sûr, et rien qu’à elle !

Que c’était dans son ventre à elle, si chaud et demandeur, qu’il pénétrait avec ardeur, et sans vergogne ! C’était bien normal, après tout, car n’y était-il pas chez lui, définitivement, pour la vie ?

En fin de matinée Adielle régla la note et ils embarquèrent pour Paris.

L’amoureuse patronne de Logisystèmes était déçue de ne pas être parvenue à ses fins, bien évidemment, mais elle n’était pas décidée à baisser si facilement les bras.

Je veux ce garçon, eh bien je l’aurai ! Dussé-je vendre mon âme vérolée au diable. Et je serais bien heureuse, encore, s’il en voulait, ce salopard !

De retour à Paris, Michael fit comme à son habitude un compte rendu détaillé de son séjour à Coralie.

— Vous avez bien travaillé, alors, si je comprends bien, lui dit-elle.

‑ Oui, ça a marché du feu de Dieu. C’est extra, la province, pour ça ! Ils cherchent tous du boulot, là-bas. Ils ont des écoles super, mais pas de travail, ou si peu !

— Qu’est-ce que tu crois qu’elle veut, ta patronne, te mettre dans son lit ?

— Oh, je pense que c’est un peu plus compliqué que ça, ma puce. Elle se sent seule, ça c’est certain. Elle a aussi besoin de se rassurer, de savoir si elle peut encore plaire, et cela ne me semble pas illégitime, je vais te dire, ma chérie, chez une femme de quarante balais !

— Peut-être, mais ça ne me plaît pas trop, à moi, qu’elle fasse ces expériences avec toi.

— A moi non plus ma petite chérie. Si tu savais comme j’étais mal à l’aise dimanche, dans sa chambre, mentit-il éhontément, surtout quand elle a frotté avec insistance sa grosse cuisse blanche contre la mienne! Ça ne m’a pas fait bander une seconde, je te le jure, re-mentit-il effrontément !

Soudain Coralie s’empara de son bras et elle s’exclama sur un ton indigné.

— Mais, seigneur, tu, tu as acheté une nouvelle montre ? !

— Bien sûr que non, tu plaisantes j’espère, une montre à 20 sacs !

C’est Adielle qui a absolument tenu à me l’acheter, à Nice. Elle m’a dit qu’un DRH devait au minimum avoir une montre de ce type pour être crédible.

— Un DRH, peut-être, oui, mais tu ne l’es pas encore, toi, D.R.H !

— Adielle dit que c’est ce que les candidats voient en moi, alors…

— Dis-moi mon chéri. Elle le regarda d’un drôle d’air. Qu’est-ce que tu penses de la santé mentale de ta patronne ?

— Oh elle semble d’aller bien. Elle est cohérente, calme, et lucide, mais pourquoi me demandes-tu ça, pour quelle raison me pose-tu cette drôle de question ?

— Parce que, si tu veux mon avis, elle présente tous les symptômes de l’érotomanie, ton Adielle.

— Qu’est-ce c’est encore que ça?

— Une maladie mentale dont on nous a parlé en cours de psycho, le fameux syndrome de Clérambault.

— Explique-moi ça, veux-tu?

— Eh bien, la femme qui en est atteinte de cette maladie est persuadée qu’un admirateur lui déclare son affection en toute discrétion, en secret, quoi, par le biais de la télépathie, ou de messages dissimulés dans des attitudes, des phrases d’apparence anodine, des regards. Alors quand je vois comment elle te travaille, comme elle t’emmène danser, comme elle t’embrasse, comme elle te dit je t’aime... Habituellement, la malade retourne à cet admirateur, à cet amoureux supposé, cette affection en lui écrivant, en lui téléphonant, et surtout en lui faisant des cadeaux. Et là, je ne peux m’empêcher de penser à ces commissions extravagantes qu’elle te verse, et cette montre, maintenant ! Même quand ses avances sont rejetées, ce que tu fais régulièrement, par la personne qu’elle aime, le sujet souffrant de cette maladie ne comprend pas ce refus. Elle ne peut pas le comprendre et elle imagine que l’objet de son amour délirant use d’un stratagème imbécile pour cacher cet amour interdit au reste du monde. Et c’est un amour qui ne peut être qu’interdit, puisque tu lui répètes sans cesse et sur tous les tons, si j’ai bien compris, du moins, que tu es bien avec moi, que tu m’aimes, et que tu souhaites même m’épouser !

— Je dois t’avouer que je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle, qui est plus médical que psychologique, d’ailleurs, tant il est vrai que je ne connais pas grand chose à la psycho, mais d’après ce que tu dis c’est vrai que cela pourrait bien y ressembler.

— N’est-ce pas ? Ça a du bon, ces cours de psycho, on y apprend toujours des tas de trucs utiles.

— Dis-moi, est-ce que tu aurais quelque chose à gagner dans cette histoire, Michael ? Mais toujours sans la sauter, hein ! Sans la sauter, mon amour, nous sommes bien d’accord, là dessus ?

— Je n’ai pas envie de la sauter, mon amour, tu sais bien que c’est toi que j’aime, et qu’il n’y a qu’avec toi que j’ai envie de faire l’amour !

Coralie aimait beaucoup entendre ces déclarations, qui étaient parfois maladroites, certes, mais qui lui semblaient être si sincères, elle en était même intimement persuadée.

— Peut-être qu’il y aurait quelque chose à y gagner, fit-elle.

— Raconte, vite, Démonia, et après c’est toi que je vais sauter, et sans tarder, même, parce que tu commences sérieusement à me chauffer, toi, avec tes histoires de cul !

— Je pensais…. Et si elle te nommait DRH. Ça ferait super bien dans ton CV, non ? Et tu pourrais sans difficultés trouver un emploi ailleurs, avec ça. Et après, bye bye la mère Adielle !

Ils rejoignirent leur lit. Coralie alluma la petite lampe de chevet bleue en porcelaine et elle s’allongea lascivement sur le ventre, simplement vêtue d’une jolie nuisette et d’une petite culotte que Michael fit voluptueusement glisser le long de ses cuisses à la peau satinée pour dévoiler ses adorables petites fesses dorées, qui étaient si rondes et si merveilleusement douces ! Il entr’aperçut alors en imagination celles d’Adielle, qu’il supposa être blanches, plus massives, et peut-être même grumeleuses ! Non, décidément, cela n’était pas pour lui. Ainsi il avait bien fait de renoncer à la tentation de la niquer, cette grosse salope lubrique, l’autre matin, à l’hôtel ! Ils s’embrassèrent longuement, ils mêlèrent intimement leurs salives, puis Michael chevaucha sa jolie pouliche et ils firent longuement l’amour, comme deux adolescents facétieux, tout en s’embrassant et se caressant sous tous les angles, avant de jouir miraculeusement ensemble et de s’endormir paisiblement, leurs têtes étant pleines à déborder de fabuleux projets.

Dans les semaines qui suivirent, Michael s’investit avec encore plus d’ardeur dans la gestion des ressources humaines de Logisystèmes. Il fallait qu’il mène son projet à son terme, en se faisant enfin nommer DRH.

Il trouva un nouveau slogan pour agrémenter ses annonces de recrutement.

« Entre vous et nous, c’est une question de feeling !»

 

Un jour une annonce dans les pages du Figaro retint son attention.

L’ESRH organisait une formation accélérée à la gestion des ressources humaines pour les salariés Bac +5. Les cours avaient lieu le soir et le samedi.

Michael alla trouver Adielle.

— Ce serait vraiment une excellente chose si je suivais cette formation, Adielle, du moins si tu devais me nommer DRH un jour ! Sophie Martel est excellente pour faire les calculs, les déclarations, d’accord, mais la gestion des RH, c’est plus compliqué, plus technique, plus subtil, et aussi plus politique. Il y a beaucoup de choses à apprendre et à faire. Les politiques salariales, l’optimisation des charges, la motivation, les meilleures caisses de retraite, les mutuelles, la prévoyance, les chèque-restaurants, les chèque-vacances, la bonne gestion du comité d’entreprise ! Les salariés sont très sensibles aujourd’hui à ce qui vient en plus de leur salaire, et il faut optimiser tous ces postes, pour que cela coûte le moins cher possible à l’entreprise.

— Mon petit Michael, je suis très sensible, tu sais, au fait que tu veuilles faire faire des économies à la société Logisystèmes !

Mais un soir elle finit néanmoins par craquer.

— Je suis d’ accord, va, tu as certainement raison, une fois de plus. Inscris-toi donc à cette formation.

— Mais tu sais qu’il y a une autre chose, à laquelle je serais tout aussi sensible.

— Oui, Adielle, dis moi.

Elle planta ses yeux dans ceux du garçon et elle lui dit avec un sourire appuyé, qui se voulut ensorcelant en diable.

— J’aimerais beaucoup que tu me sortes plus souvent. Cela fait tout autant partie de ton rôle de cadre, de faire plaisir à ton employeur, tu sais, ou tu ne le sais peut-être pas, mon amour ?

— Mais, je ne suis pas encore cadre, Adielle, lui retourna-t-il avec un petit air de dépit.

—Tu vas l’être, Michael, s’exclama-t-elle ! Tu vas l’être, mon chéri ! Parce que, vois-tu, j’ai bien compris tes aspirations profondes. J’ai sans aucun doute de nombreux défauts, mais je suis une femme à l’écoute des gens qu’elle aime, aussi j’ai demandé à madame Martel de préparer un avenant à ton contrat.

Dès le mois prochain, tu seras le DRH de Logisystèmes. Tu l’as amplement mérité, parce que je suis si heureuse de t’avoir à mes côtés. Cette entreprise a tellement changé depuis que tu es là. Et moi aussi, pensa-t-elle, parce que je suis enfin et de nouveau amoureuse ! Oh doux Jésus, c’est si bon de sentir mon petit cœur palpiter de nouveau du bonheur de vivre aussi intensément !

— Oh, merci Adielle, mille mercis. Où voudrais-tu que nous allions, pour fêter ça ?

— Nous allons nous offrir un bon resto pour commencer, et après nous verrons bien ! Nous irons dîner à la Table d’Anvers, chez les frères Conticcini. C’est toujours très bon, chez eux, je te le garantis. Et j’ai bien envie d’inviter aussi Coralie. Je tiens absolument à connaître un peu mieux cette perle, cette fille qui t’accapare tellement !

— Super. Tu vas voir, c’est une fille épatante. Je suis persuadé qu’elle va te plaire et que vous allez super bien vous entendre, toutes les deux.

C’était la suite logique de son plan. Mieux connaître l’adversaire afin de mieux le combattre. Il y avait du Machiavel, et cela vous l’avez certainement compris, chez notre chère Adielle !

 

Coralie avait particulièrement soigné sa mise, ce soir-là ! Elle se fit particulièrement mignonne, en fait, ce soir là. Elle avait passé une petite robe noire, mis à son poignet un bracelet Christian Lacroix et un carré du même couturier autour de son cou. Un élégant sac Longchamp vint à point pour compléter sa panoplie de compagne de D.R.H. Invitée par la patronne de son homme, il fallait qu’elle se montre à la hauteur. Les femmes pouvaient être si cruelles, si féroces entre elles, surtout quand elles étaient en concurrence pour un homme, ce qui lui semblait évidemment être le cas.

La soirée se déroula d’une façon des plus agréables et le repas, fin et parfumé, fut à la hauteur des attentes d’Adielle la séductrice ! Il se termina par un dernier verre qu’ils allèrent prendre rue Lafayette, dans l’antre du loup, pensa Coralie, qui se sentit noyée sous l’avalanche des meubles de prix et de merveilleux tapis. On parla à ce moment de l’avenir brillant qui s’ouvrait au jeune D.R.H, et aussi des projets professionnels de Coralie, qui ne put s’empêcher d’évoquer aussi son désir de maternité. Parce que maintenant que son homme avait une bonne situation, plus rien ne s’opposait à ce projet, dit-elle bien imprudemment !

La patronne de Logisystèmes l’écouta avec un calme apparent mais elle fulmina intérieurement. Ce n’est pas dans ce but que j’en ai fait un D.R.H, de ton mec, maudite pondeuse, satanée diablesse, ne put-elle s’empêcher de fulminer.

Adielle lança néanmoins un chaleureux « bonne nuit les amoureux » au petit couple qui sortait de chez elle.

« A demain, Michael », lui dit-elle en lui faisant une bise qui fut accompagnée d’un clin d’œil, « dors bien, Michael, parce que Logisystèmes aura besoin de toi et de toute ton énergie, demain ».

Sous entendu : Ne me l’épuise surtout pas, ma petite salope, laise m’en un peu, de ton mec !

Et elle alla se coucher, le cerveau en ébullition. « Oh, il ne peut pas aimer cette gamine, ce n’est pas possible ! C’est un garçon trop brillant pour, pour, pour …..ça ! Mais à quel jeu jouait-il ? Pourquoi ne se décidait-il pas, avant qu’il ne soit trop tard, à lui avouer ses irrésistibles penchants pour elle et, pourquoi pas, à lui déclarer son amour ?

Je suis de plus en plus persuadée qu’il faut arracher ce garçon, de force s’il le faut, à cette petite péronnelle. Il est en train de bousiller sa vie, avec elle !

Sa vraie place n’est-elle pas auprès de moi. Dans mes bras, dans mon lit, et dans mon ventre, dans ma chatte, mon pauvre sexe qui crie famine, et depuis bien trop longtemps, maintenant, au point que je ne sais même plus si je serai capable de mouiller, le jour où… !

Le lendemain matin, Michael attendit avec une pointe d’inquiétude le débriefing du repas de la veille.

Adielle sut se montrer gentille et agréable, malgré son intense ressentiment, et même malgré sa frustration.

— Elle est bien mignonne, tout comme tu l’es toi-même, concéda-t-elle. Vous êtes bien assortis, vous vous êtes sans aucun doute bien trouvés. Mais je suis désolée de te dire ça, je la trouve un peu jeune, pas assez mature, ce n’est certainement pas encore une femme de DRH !

J’ai longuement défléchi à tout ça, Michael, tu sais, et je vais te livrer le fond de ma pensée. Je vais te dire ce que, après y avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé le pour et le contre, pour une fois, je t’assure. J’ai bien compris que je suis parfois un peu trop impulsive, mais je pense vraiment…

…Je pense que ce qu’il te faudrait, mon ange, c’est une femme comme moi, oui, comme moi, tout simplement, quoi ! Une vraie femelle, une qui en a dans le ventre, je t’assure, une battante, une lionne, tu vois, une gonzesse volontaire, et surtout une femme ambitieuse ! Comme tu le dis si bien aux candidats, tu es beaucoup trop jeune pour t’encroûter, pour t’enfermer dans cette petite vie étriquée, mon chéri ! Un de ces jours, elle va te pondre un gamin, penses-y. Alors c’en sera fini de la belle vie, fini des beaux voyages, des vacances, des sorties, et tu pourras lancer un adieu définitif aux petites nénettes. Ne me dis pas que de temps en temps tu n’as pas envie d’aller voir ailleurs, je ne te croirais pas. Je ne sais que trop bien que pour vous, les hommes, l’herbe parait toujours plus tendre dans le pré d’à côté, non ?

— Ce n’est pas vrai pour moi, Adielle, et tu le sais, parce que j’ai cette fille dans la peau, moi ! Je ne pense qu’à elle, je ne rêve que d’elle. Tu as peut-être connu des hommes comme ça, mais je t’assure que je n’en fais définitivement pas partie.

— Écoute-moi, mon grand, écoute bien ce que j’ai à te dire, Michael…

Il leva les yeux au ciel, alors elle lui secoua le bras.

— Mais écoute-moi un peu, bon sang !

Elle serra plus fort et elle déposa un petit baiser sur ses lèvres. Je pense sincèrement que ce que tu aurais tout intérêt à faire, c’est de m’épouser… Ça y est, je l’ai dit, et je suis sérieuse tu sais, mais, écoute-moi donc, bon sang !

Michael avait baissé la tête. Il n’avait pas envie de la regarder. L’expression de son visage l’aurait à coup sûr trahi. Elle aurait étée bien trop explicite.

Je te céderai la moitié des parts de Logisystèmes, et ensemble, nous ferions de cette entreprise le Number one de la place de Paris. Avec mes compétences et avec ton charme, rien ni personne ne saura nous résister !

— Crois bien, ma chère Adielle, que je suis très sensible à ta proposition, mais il faudrait que j’y réfléchisse sereinement. Le mariage est une chose sérieuse, et tu ne peux pas bien sûr pas l’ignorer ! On ne se marie pas sur un coup de tête, et je ne suis peut-être pas encore prêt pour ça, en fin de compte.

— Pas prêt ? Mais qu’est-ce que tu me racontes, bon sang ? Tu ne m’as pas dit que vous aviez parlé mariage avec Coralie, peut-être ?

— Oui, c’est vrai, mais avec elle ce n’est pas pareil. Toi tu es une femme mûre, et tu as déjà un enfant, ne l’oublie pas !

— C’est ça ! Dis que je suis trop vieille pour toi, pendant que tu y es, salopiot !

Elle prit un air de chien martyrisé, celui d’une bête profondément malheureuse.

— Viens m’embrasser, coquin, viens vite te faire te faire pardonner.

Michael s’exécuta. Il se résolut à donner à Adielle le baiser qu’elle attendait. Sa langue fit un petit tour, mais ce fut une balade sans énergie, sans la moindre conviction, dans la bouche de sa patronne, dont les jambes se ramollirent quand même sous elle jusqu’à carrément se liquéfier.

— Mais non, Adielle, tu n’es certainement pas trop vieille, tu plaisantes, et tu es une si belle femme, une gonzesse si merveilleuse, et diablement sexye, éblouissante, même, irrésistible ! Mais, malheureusement, je me suis déjà engagé auprès de Coralie, c’est comme ça, c’et la vie !

La patronne de Logisystèmes avait des étoiles plein la tête en écoutant ce discours enflammé dans lequel elle perçut comme les prémices d’une déclaration. Il allait enfin craquer, elle en était certaine, il n’allait pas tarder à se décider, non pas à lui avouer, mais plutôt à lui crier son amour, à le hurler par-dessus les toits endormis de Paris !

Le soir elle laissa partir Michael avec les plus grandes difficultés, tant elle s’était prise à rêver.

Je vais me marier, je vais me marier, enfin, je vais me marier, oh mon Dieu, mais que c’est bon, ça !

Elle sauta de joie tout en marchant jusqu’à la station de taxis, il va finir par m’épouser. J’ai eu bien raison d’insister, c’est mon père qui avait raison ! En toutes circonstances, dans toutes les situations, il ne faut jamais, jamais, au grand jamais, baisser les bras !

Une puissante vague de paranoïa l’emporta, tel un furieux tsunami qui balaierait tout sur son passage.

Elle ne pensait plus, elle n’avait plus les idées ni claires ni bien en place. Elle aimait ce garçon et il l’aimait, elle y croyait dur comme fer. Elle n’était pas loin d’aboutir, d’arracher enfin son présumé amoureux à cette insignifiante geisha de supermarché !

Il faudrait bien entendu que le mariage qu’elle voyait déjà se profiler soit grandiose. Il allait lui falloir tenir son rang. Elle savait déjà où se déroulerait la fête. Au Pré Catelan. C’était un endroit vraiment magnifique pour célébrer leur union. Tous les juifs de Paris fêtaient leurs grands événements familiaux là-bas. Les bar-mitsvas, les mariages…

Mais il faudrait bien évidemment un plus. Un vrai plus, un détail qui marquerait à tout jamais les esprits, et cela de manière indélébile, d’une façon qui enchanterait la presse, et pourquoi pas la télé ! Elle en voyait déjà les gros titres:

« Fabuleux mariage hier à Paris. Adielle Moyshe et Michael Maillard se sont dit oui à la mairie du 18ème arrondissement !»

Tout à sa joie, elle s’enferma dans son bureau et elle entreprit une recherche sur le Minitel. Elle n’aimait pas trop se servir de cette machine mais pour ce coup-là elle se sentit motivée. Elle tapa avec exaltation sur le clavier. Une limousine ! Oh non, parce que ça, c’aurait vraiment été le top de la banalité. Une Rolls, trop vulgaire ! Même les épiciers se mariaient en Rolls, de nos jours.

Elle tomba alors en arrêt devant une proposition des plus inattendues : « Un mariage de princesse avec notre carrosse de rêve ! »

Elle prévint Agnès qu’elle arriverait plus tard le lendemain. J’ai une course urgente à faire, lui avait-elle succinctement dit.

C’est ainsi que dès l’aube, elle se rendit fébrilement au 47 du boulevard Courcelles, dans le huitième arrondissement, à l’agence de Paris Calèches !

— Bonjour, je voudrais voir votre carrosse de cérémonie.

— C’est pour vous ?

— Oui, parce que l’on vient de me demander en mariage, voyez-vous, monsieur ! C’est bien entendu une grande joie, pour moi qui viens tout juste de fêter mon quarante-septième anniversaire, et vous comprenez sans doute que je souhaite que cette journée soit en tous points exceptionnelle !

— Je le comprends parfaitement. Malheureusement vous ne pourrez pas voir notre carrosse aujourd’hui.

Adielle marqua alors son profond désappointement.
— En effet, il est bien à l’abri dans un hangar, en banlieue. Mais je peux vous montrer des photos.

Le loueur sortit alors un bel album rouge et le feuilleta sous les yeux émerveillés d’Adielle. Le carrosse de ses rêves lui apparut alors dans toute sa naïve splendeur !

Tiré par deux chevaux blancs somptueusement harnachés, le véhicule, blanc lui aussi, était largement ajouré, équipé de sièges en cuir rouge et de lanternes en cuivre rutilantes.

— Vous connaissez le célèbre mannequin Agnès de la Fressange, mademoiselle, lui demanda le loueur ?

— Oui, bien sûr, qui ne la connaît pas, dites-moi ?

— Alors, vous savez certainement qu’elle s’est mariée l’an dernier !

— Oui, avec ce prince Indien. Oh mon dieu, mais quelle chance elle a eu de rencontrer ce merveilleux garçon ! Vous avez vu les yeux qu’il a, irrésistibles, n’est-ce pas, oh c’est fou !

—Tout à fait. Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’elle a loué notre carrosse de mariage, pour cette grande journée !

— Ce carrosse, celui-ci ? ! Oh seigneur, mais, ce n’est pas vrai ? « Eh bien si, c’est la vérité vraie, mademoiselle ! »

Et vous pensez qu’il sera possible de descendre les Champs-Elysées avec, puis d’aller jusqu’au Pré Catelan, là où je recevrai mes amis.

— Nous nous occuperons de tout, madame Moyshe, N’ayez aucune inquiétude. Nous demanderons toutes les autorisations nécessaires. Quel itinéraire, vous dites ?

— De la mairie du 18ème au pré Catelan, au bois de Boulogne, en descendant l’avenue des Champs. Une sorte de parcours magique, quoi.

Il est situé au cœur du bois de Boulogne, entouré d’un jardin enchanteur, le Pré Catelan est un restaurant gastronomique que ceux qui avaient la chance de le connaître qualifiaient volontiers de magique. Le somptueux pavillon Napoléon III offrait à ses visiteurs la majesté d’une vaste salle aux plafonds parés de frises signées Caran d’Ache et de délicats salons privés somptueusement décorés dans lesquels dominaient la porcelaine fine, le bois précieux, le cristal et l’argenterie.

— Cela ne posera aucun problème, lui précisa le loueur. Le grand jour est pour quand ?

— Je n’ai pas encore la date. Mon futur mari ne l’a pas encore fixée mais je pense que ce sera pour le mois d’août !

— Dans ce cas je vais vous laisser ma carte. Il vous suffira simplement de nous prévenir un mois à l’avance, C’est le temps nécessaire pour effectuer les démarches, et pour obtenir toutes les autorisations.

 

Rentré chez lui après cette proposition des plus inattendues, le jeune Michael eut bien du mal à raconter à Coralie ce qui s’était exactement passé dans l’après-midi. Une demande en mariage ! Ou plus exactement, une forte incitation au mariage avec elle, avec sa patronne !

« Cette femme est folle, c’est une nymphomaniaque mon chéri, fut la réaction spontanée de la jeune fille ! « C’est une vraie cinglée, ton Adielle, et même une vraie de vrai, une cinglée doublée d’une grosse salope, en plus ! Alors adieu veaux, vaches, cochons, couvées, il faut que tu te tires de cette boite de merde, et tout de suite, mon amour !

‑ Tout, tout de suite ?

— Ben oui, à moins que tu n’aies l’intention d’épouser la vioque, bien sûr, et de devenir ainsi une espèce rare de géronto-loveur !

Elle trépigna, puis elle s’agita comme une foldingue.

— Oh putain, la garce ! Oh j’en reviens pas ! Elle te nomme DRH, elle nous invite dans un super-resto. Et moi qui ai été si mignonne avec elle. Et Adielle par ci, et Adielle par là ! Mais oui, vous êtes une femme exceptionnelle, Adielle, et il est vrai aussi que vous êtes si belle, et surtout, vous êtes tellement séduisante !

Vous pouvez compter sur Michael, il fera du bon travail. C’est une folle, j’exige que tu donnes ta dém ! Et ce que j’aimerais, aussi, c’est que tu la lui balance à la gueule tout de suite !

— Mais, réfléchis, et réfléchis, calmement, Coralie ma chérie, je t’en supplie ! Je n’ai même pas encore eu ma première feuille de paye en tant que DRH, tu y penses, à ça ? On aura fait tout, tout ça pour rien, alors ?

— Eh bien, épouse-la, alors, ta grosse salope, marie-là une bonne fois pour toutes! Oh, mais tu sais que tu vas finir par me rendre folle, toi !

Elle s’emballa, elle trépigna, elle tapa des pieds avec frénésie, elle était comme un cheval rendu fou par une piqûre de taon particulièrement perfide.

—Tu sais bien que je n’ai pas l’intention d’épouser Adielle, mon amour !

— Je l’espère bien. Allez, viens te coucher et fais-moi l’amour pour essayer de me calmer, si tu le peux encore, après tout ça, il paraît que la nuit porte conseil, on va bien voir, alors, si c’est le cas !

Ils ne firent pas l’amour ce soir-là, finalement, et Coralie connut une nuit des plus agitées. Elle fit un cauchemar affreux. Adielle, en robe de mariée, marchait au bras de Michael sous les voûtes d’une immense église baroque à demi en ruines ! Elle entendit même les grandes orgues résonner entre les murs centenaires. Mais au petit matin il est vrai qu’elle allait manifestement mieux. Reposée, elle avait de nouveau les idées claires.

Assise devant son traditionnel Darjeeling, à la petite table du salon, elle prit la main de Michael pour lui dire « Je sais ce qu’il faut faire, chéri, ce que nous allons… ce que nous allons faire !

Elle lui présentait en cet instant un faciès étonnant, mi fatigué mi féroce.

— Raconte, amour de ma vie, raconte, oh ce que tu peux tu me faire peur, ce matin.

Coralie prit un air encore plus dur pour lui dire.

— Il faut que tu aies une expérience significative en tant que DRH pour que cela ait de la valeur sur le marché du travail, c’est bien ça, j’ai bien compris ?

— Oui, au moins de six mois, je pense.

— Alors tu vas rester chez elle encore six mois, mais pas un de plus, pas un, tu m’entends ?

— Rester, mais je croyais…

— Mon père dit toujours que ce sont les plus malins qui s’en sortent dans la vie, et je suis entièrement d’accord avec lui. Alors c’est nous qui allons être les plus malins, dans cette triste affaire. On va la niquer, et on va même la torpiller grave, ta maudite petite vieille, je te le jure, on va l’avoir, cette maudite garce !

— Mais, comment ça, on va l’avoir, mon amour, comment, dis-le moi ?

— Oh ce n’est pas compliqué, tu vas simplement la mettre à mijoter, la mère Adielle. Simplement, tout doucement, à petit feu, comme un pot au feu, ou comme un osso-buco. Au bain marie, quoi, et on va même y ajouter la gremolata, toute verte et toute pétillante, je te le jure !

— Mais, comment on va faire ça, qu’est-ce qu’on va devoir faire, exactement, mon amour, explique-moi mieux ton plan, parce que je ne comprends pas tout, là ?!

— Tu vas bosser comme un fou, et surtout tu vas sortir avec elle à chaque fois qu’elle te le demandera. Mais tu ne la baises pas, hein, mon salaud, tu la baises surtout pas, et tu ne la tripotes pas trop, non plus Tu flirtes, tout simplement, tu badines, tu joues le courtisan, en deux mots, tu fais la pute, le gigolo, quoi ! Tu vas l’ensorceler, l’emberlificoter, mais tu trouveras toujours un bon prétexte pour t’escaper au moment critique.

— Et tu crois vraiment que ça pourrait marcher, ça ?

— Je connais un peu la psychologie, Michael, j’ai étudié ça, tu sais, pour les magazines féminins. Si tu te montres très gentil avec elle tu pourras l’endormir facilement, j’en suis persuadée, mais, fais-moi un peu confiance, merde ! Les femmes adorent ça, les garçons gentils. Pas les cons, mais les vrais gentils, alors ne fais surtout pas le mariole, mais endors-la, patiemment, mais sûrement !

Michael se montra dubitatif.

— Six mois. Il va falloir que je tienne six mois comme ça. Six mois sans qu’elle se doute de quoi que ce soit, mais, ça va être l’enfer, ça !

— Dis-toi bien que ce sera plus long pour elle que pour toi. Elle, elle est seule pour se battre, tandis que toi tu m’as, moi, et je vais t’aider. Tous les jours, pour ça tu peux me faire confiance, oh oui !

Michael se montra toujours aussi assidu et efficace au travail. Il ne laissa rien transparaître de ses états d’âme, absolument rien !. Multipliant les initiatives, selon ses habitudes, il signa toujours plus de contrats et il empocha ainsi de mirifiques commissions.

Il n’omettait pas pour autant de faire le plus souvent possible les yeux doux à sa chère patronne et ex future maîtresse.

Il sortit avec elle, l’accompagna au piano-bar, ou au 58, à chaque fois qu’elle en manifesta le désir.

Il ne se sentait pas très à l’aise dans ce rôle de courtisane, à vrai dire, mais nécessité faisait loi. Et il n’était que l’exécutant, il n’avait qu’à suivre les directives de Coralie, qui avait pris solidement en main les rênes de l’opération.

Le 14 juillet elle lui avait conseillé de l’emmener au feu d’artifice qui serait tiré à l’occasion du bicentenaire de la révolution. Assis sur la pelouse du champ de Mars, Michael enlaça tendrement sa patronne et il la gratifia même d’un long baiser, fougueux, amoureux et voluptueux, tournant exagérément sa langue dans sa bouche, qu’elle avait gardée grande ouverte. Adielle, résolument en apnée, vibra de toutes les molécules de son corps, et c’est ainsi qu’elle se sentit littéralement fondre de bonheur, au rythme des lumières et des pétarades du feu d’artifice. Elle se laissa doucement envoûter par la petite musique de cette folle nuit d’été. Heureuse dans les bras de celui qu’elle considérait comme son futur mari, mille frissons, qui furent tous plus délicieux les uns que les autres, la parcoururent des pieds à la tête. Pourtant, ce soir-là, si Michael avait effectivement longuement embrassé Adielle, il n’avait rien fait d’autre qui soit de nature explicitement sexuelle.

Ces genres de soirées se terminaient invariablement par un long baiser langoureux qui laissait Adielle dans un état second, vaincue, rêveuse, le corps tremblotant et un peu mou.

— Il faut que je rentre maintenant, Adielle, sinon Coralie va finir par se douter de quelque chose !

Rentre, mon bel amant. Prends un taxi. Et dis bien à ta petite peste que je la maudis, de tout mon cœur, de toutes mes forces !

 

13

Le temps passa, passa, parce qu’il passe toujours trop vite lorsque l’on est dans l’attente d’un évènement exceptionnel ! Il passa jusqu’à ce qu’un jour, à la fin de la réunion quotidienne, elle lui dise : « Michael, mon chéri, mon tendre, mon grand, mon merveilleux amour… il faut qu’on parle sérieusement de notre mariage maintenant, parce que le temps passe, il passe, tout passe à une vitesse folle et….

Et, j’aimerais beaucoup que l’on se marrie au mois d’août, tu sais. C’est un beau mois, août, pour se marier, tu ne penses pas ? Ce sera les vacances. Ainsi nous pourrons faire un beau voyage de noces, ce sera le premier de ma vie, tu te rends compte ! J’aimerais tant aller aux Maldives, ou aux Seychelles, c’est bien, les Seychelles, aussi. Parce que pour mon premier mariage, figure-toi que Marc n’avait été capable que de m’emmener au Cap d’Agde, tandis que nous, nous allons pouvoir nous envoler pour le bout du monde, comme deux beaux oiseaux migrateurs.

— Il faut me laisser le temps de préparer Coralie, mon cœur. Si elle pète un câble, ça pourrait être mauvais pour nous, tu ne crois pas ? En fait, je ne sais pas de quoi elle peut être capable, cette fille. »

Adielle lui jeta alors un regard de panthère.

« Eh bien si tu ne le sais pas, je vais te le dire, moi ! Sache, mon chéri, qu’une femme amoureuse est tout simplement capable de tout. De se tuer, de te tuer, de me tuer, et de pire encore !

— C’est bien ce qui m’inquiète, je ne voudrais pas qu’elle te fasse du mal.

— Du mal ! Allons donc, je suis bien assez grande pour me défendre contre une gamine hystérique, tu sais, dit-elle en faisant mine de gonfler ses biceps.

— Mais un jour elle m’a effectivement dit qu’elle pourrait tuer si quelqu’un cherchait à nous séparer.

— Eh bien, qu’elle me tue, alors, mais qu’est-ce qu’elle attend ? ! Comme ça au moins je serai en paix, j’en aurai définitivement fini avec la souffrance, et avec toutes ces angoisses !

— J’aime autant être prudent. Il faudrait attendre encore un peu. Je vais la préparer en douceur à notre séparation, ne t’inquiète surtout pas.

— Comme ça elle va tomber enceinte, ta pondeuse, parce que tu dois encore la baiser, hein, mon salaud, avoue que tu la baises encore, alors que nous allons nous marier dans quelques mois ! Et alors une fois que tu l’auras engrossée, et tel que je te connais, tu n’oseras plus la quitter.

Pendant les deux mois qui suivirent, Michael joua au chat et à la souris avec Adielle. Certes, il se montrait toujours câlin avec elle, il sortait avec elle le soir, mais il refusait toujours obstinément de la suivre chez elle, comme elle le lui demandait avec de plus en plus d’insistance.

— Juste une heure, mon chéri, juste le temps de faire un petit câlin et de me serrer fort dans tes bras.

— Pense à ton fils, lui argumentait-il, pense à lui, mais, que va-t-il imaginer ?

— Il va penser que sa mère est une femme amoureuse. Eh bien en voilà une belle affaire, il y en a plein les chansons et les romans, des femmes dans cet état-là ! Et ce n’est pas un crime, d’être amoureuse, que je sache, mon amour !

‑ Mais, mais… c’est, je pourrais être son grand frère !

— Il ne faudrait rien exagérer, quand même, que racontes-tu, là, son grand frère !

Adielle perdait patience, Adielle, à mesure que le temps passait !

Ccependant les mois continuèrent à s’écouler, à la grande satisfaction de Coralie, qui n’omettait jamais, le soir, quand son homme rentrait, de lui rejouer la grande scène du salon de l’érotisme, afin de renforcer encore sa motivation, que parfois elle sentait faiblir.

La jolie Coralie, qui tournait régulièrement les pages de son calendrier et qui guettait avec assiduité l’apparition de la date fatidique.

Pour l’instant tout fonctionnait comme sur des roulettes. Sa stratégie s’était révélée être la bonne, et elle en éprouva une intense satisfaction « je suis la meilleure, je suis bien la meilleure » jubilait-elle en sautillant de joie !

La veille, Adielle, qui décidément ne parvenait plus à s’endormir paisiblement, s’était résignée à laisser sa main s’attarder longuement sur son sexe, sur son minou, qui était anormalement humide, avant, de guerre lasse, avant de se résigner à se masturber effectivement, se caressant avec langueur les seins et malmenant son clitoris jusqu’ à s’en faire mal, tout en évoquant avec une belle constance l’image angélique d’un Michael follement amoureux d’elle ! Tout à coup elle fut comme prise comme d’une sorte de hoquet et elle se sentit partir à la dérive, partir à la vitesse grand V vers des limbes mystérieuses, un peu comme si elle mourait !

- Oh, Seigneur Dieu, on dirait que je viens de jouir, moi, oh seigneur oui, j’ai, jai jouiii, oh mon dieu j’ai joui… miaula-t-elle dans un long feulement de bête blessée à mort !

Oh, je suis en train de devenir folle, moi, folle, mais folle à lier, pensa-t-elle tout en continuant à se caresser le téton gauche avec fatalisme.

Elle était désespérée, rageuse, elle était effondrée !

Et c’est alors qu’elle fut emportée au loin par un torrent impétueux, qui, loin d’être un nouvel et paisible orgasme, ne fit que meurtrir un peu plus son pauvre cœur, qui était déjà blessé à mort.

Elle retira alors sa main de son sexe détrempé pour la poser mollement à plat sur son confortable drap anglais de chez Sanderson.

Eh bien oui, ma fille, tu as joui, et alors, tu peux me dire où est le problème, ça ne cause de torts à personne, ça, que je sache, de jouir un bon coup ! Et ce qui est pris est pris, non ? Et au moins je n’aurai pas à payer d’impôts, sur cette jouissance !

Elle, dont la pacifique communauté avait été si longtemps et si injustement pourchassée jusqu’à la mort veillait pourtant avec un soin jaloux à ne jamais faire de mal injustifié à qui que ce soit. Si elle se sentait agressée elle se défendait, bien sûr, parce qu’elle était avant tout une bagarreuse, mais cela n’allait jamais plus loin. Elle ignorait même jusqu’au sens du mot vengeance !

Ainsi ce vendredi de la fin du mois de septembre, elle était épuisée, à bout, quand elle s’était décidée à prendre Michael par la main, après la traditionnelle réunion de fin de journée, et après avoir pris le non moins traditionnel petit verre avec lui afin de se donner le courage nécessaire.

— C’est trop, trop, oh c’est vraiment trop, je n’en peux plus, mon bel amour, ça ne peut plus durer comme ça. Il faut prendre une décision, et la bonne, cette fois, sinon je te jure que je ne réponds plus de rien !

Elle plaqua alors avec fermeté son imposante poitrine contre celle du garçon, puis elle l’embrassa avec chaleur et enivrement ; elle lui avait donné ce long baiser dans le secret de son bureau avant de l’entraîner avec une phénoménale autorité vers les boxes d’Agnès et de Fatima.

Elle se planta, dressée comme un héron amoureux, la poitrine bombée, le regard fixe, les lèvres tremblantes, devant ses employées médusées.

— Écoutez-moi bien, les filles, s’il vous plaît, c’est important, écoutez-moi, mais écoutez-moi, cessez donc de papoter deux petites minutes.

Nous avons une grande nouvelle à vous annoncer, Michael et moi… Nous allons…nous allons, nous allons nous marier !

— Oh mon Dieu, quelle merveille ! C’est pas vrai ? s’exclama Agnès.

Fatima, nettement plus fleur bleue que sa collègue, tomba dans les bras de sa patronne et amie en laissant s’échapper une larme de son œil droit.

— Oh c’est merveilleux, Adielle. Je me doutais bien qu’il se passait quelque chose entre vous, c’est sûr, il aurait fallu être aveugle pour ne s’apercevoir de rien… mais là, j’avoue que je suis sciée, et même estomaquée. Vous marier, mon Dieu, mais quelle merveilleuse nouvelle! Tu l’as annoncé à ton fils ?

— Pas encore, non. Je vais lui faire la surprise ce week-end.

Le soir venu, chez Michael et Coralie, il ne fut plus du tout question d’érotisme, et ça je suis en mesure de vous le certifier !

Ce fut ni plus ni moins que le branle-bas de combat, l’émeute, et même la revolución, dans l’appartement habituellement si calme !

— Tu as tes six mois de feuilles de paye, mon chéri! s’exclama Coralie. Maintenant, c’est tout bon, c’est enfin tout bon ! Et on a un peu d’argent de côté, grâce à tout le pognon qu’elle t’a filé, cette pauvre folle ! C’est le moment de trouver une autre place. Parce que tu peux être certain qu’elle ne va plus te lâcher, maintenant qu’elle a annoncé ça à tout le monde, cette garce !

Michael, qui avait fait installer le téléphone chez lui, passa une bonne partie de la nuit sur les sites Minitel d’offres d’emploi avec sa compagne, qui se montra comme à son habitude surexcitée.

— Dire qu’on aurait pu être si tranquilles, un super boulot, tu parles ! Soupira la jeune fille. Ah, la salope, elle me le paiera, oh oui je te jure qu’elle me le paiera !

— Mais, qu’est-ce que tu comptes faire s’inquiéta le garçon, oui, que comptes-tu faire, mon amour, mon amour, il la secoua avec énergie ?

— Ce que je compte faire ? Parce que tu me demandes encore ce que je compte faire ? Mais, je vais lui tordre le cou, bien sûr, je vais lui faire la peau, à cette connasse ! Et je vais même la découper en rondelles, si elle n’a pas la couenne trop coriace, toutefois! C’est tout ce qu’elle mérite, cette enfoirée d’érotomane, cette saleté de nymphomaniaque !

‑ Tu ne feras rien du tout, Cora. Je ne veux pas que tu ailles en prison, ma chérie, elle ne le mérite sûrement pas. Je vais trouver un autre boulot, c’est tout, reste tranquille, peinarde, cool, calmos, s’il te plaît, et pense aux beaux bébés que nous allons bientôt faire, nous deux !

 

Deux jours plus tard, une société de services informatiques d’Angers appelait.

Ils recherchaient leur DRH, en raison du départ à la retraite du précédent, et ils avaient flashé sur la candidature de Michael.

Il invoqua un grave malaise fait par sa mère à Montpellier pour poser deux jours de congés, qu’il mit à profit pour se rendre au rendez-vous fixé. Sa formation, et son jeune âge, alliés à son expérience ainsi qu’à son aura de Parisien, firent la différence avec les autres candidats et il fut rapidement embauché.

Lorsqu’Adielle reçut sa lettre de démission, elle fut prise d’un accès de rage, et elle fut frappée de stupeur. D’abord elle refusa de le croire, cependant elle sut garder un minimum de sang froid. Elle ne pleura pas, elle ne hurla même pas, mais elle fut réellement, et profondément, dévastée. Sa colère rentrée la rendit désagréable, odieuse, même, avec tout son entourage. Il y en eut pour tout le monde, et je vous jure que personne ne fut épargné. Elle chargea Sophie Martel de régler avec Michael les aspects juridiques et financiers de son départ. Elle se sentait triste, abattue, trahie au plus haut point, meurtrie dans son âme, et jusque dans sa chair.

« A coup sûr, c’est cette garce de Coralie qui lui aura monté le cou », affirma-telle à Agnès et Fatima. La jeune Marocaine était anéantie face à l’évident désespoir qui submergea sa malheureuse patronne. Adielle s’était en effet réfugiée dans l’alcool et les calmants. Elle ne buvait pas énormément, non, mais elle buvait quand même beaucoup trop, à son avis. « Il faut bien que j’arrive à oublier ce saligaud », disait-elle pour justifier les petits verres qu’elle s’octroyait de plus en plus fréquemment dans la journée. Le soir, un cachet de Temesta, sorti avec fébrilité de sa boite en carton, lui fut plus que jamais indispensable pour s’endormir, parce qu’il n’était tout simplement plus question de se masturber, sa chatte étant comme en deuil !

Son humeur devint franchement maussade. C’en était fini de sa légendaire diplomatie, à présent elle envoyait balader ses salariés, comme ses clients, et jusqu’à son banquier. Elle perdit ainsi plusieurs contrats, dont une grosse affaire chez Total. Six beaux contrats furent clôturés d’un seul coup à l’issue d’une engueulade mémorable avec un important chef de secteur.

Elle sombra dans une sorte de dépression larvée mais au fil des mois, la cicatrice sembla peu à peu se refermer. Elle avait finalement repris, jour après jour, une activité normale, et elle avait même entrepris de faire redécorer ses locaux, en y faisant accrocher de belles reproductions d’artistes contemporains. Et surtout, elle avait pris un abonnement chez un demi-grossiste en fleurs qui passerait tous les lundis pour entretenir la nouvelle, somptueuse et odorante décoration florale de ses bureaux organisés en openspace.

 

14

Et voilà ! Il me semble que le temps est venu de s’attarder un peu sur lui, parce que je crains de ne pas vous en avoir assez dit sur sa personne, mis à part que vous savez tous et toutes, maintenant, qu’il est immensément amoureux de sa nièce, la jeune et adorable Daphné, que nous retrouverons un peu plus tard, mais oui, soyez un peu patients, je vous prie !

Philippe Dunoyer de Labruguière, l’élégant PDG du Groupe Marbeuf, est venu au monde au soir de la belle journée ensoleillée du 6 juin 1939, au cœur du pays de ses ancêtres, le Périgord pourpre. Il avait vu le jour au sein de la noble lignée des Labruguière, propriétaires du château du même nom.

La propriété familiale produisait d’excellents vins de l’appellation Pécharmant. C’étaient des rouges puissants que l’on pouvait savourer dans les meilleurs restaurants de la région mais aussi de la capitale.

Il y avait toujours sur la table de Philippe une bouteille de ce vin à la belle robe couleur rouge profond, presque noir. Son nez, intense et complexe, exhalait des notes de cassis, de cerise, et un boisé très fondu. L’attaque en bouche était ample, l’évolution pleine et ronde. La note finale, longue et épicée, faisait de ce vin un produit du terroir chaleureux d’une grande générosité.

C’était un véritable vin d’hommes mais qui plaisait parfois aux dames, surtout lorsqu’elles jouissaient d’un caractère bien trempé. Laetitia l’appréciait modérément mais sa sœur Sandrine et surtout Daphné, toutes deux femmes de forte personnalité, l’adoraient et ne faisaient jamais prier quand on leur proposait de leur en resservir un verre.

Cette enfance campagnarde et insouciante fut la période de toutes les découvertes pour le petit garçon sportif et aventureux qu’il était alors. Le jeune Philippe avait joué parmi les vignes, chassé le perdreau et le lièvre avec son père et ses oncles, passé des longues heures à explorer les trésors cachés dans les combles du château. Il aurait aussi souhaité en visiter le souterrain dont l’accès était gardé par une épaisse porte en bois massif, et dont la légende disait qu’il menait au village, distant de plusieurs kilomètres.

Il avait de nombreux cousins et cousines avec lesquels il adorait partager des jeux. Ce fut l’époque des interminables parties de Colin-maillard, de chat perché, de gendarmes et de voleurs, de cow-boys et d’indiens, des arcs, des flèches, des billes, des osselets et de la belote.

Mais les parents, qui ne sont pas aussi naïfs que l’on pourrait à priori le penser, les observent en sachant pertinemment qu’ils devront un jour faire le deuil de leurs petits garçons et de leurs petites filles quand ceux-ci, emportés par la course du temps, grandiront pour devenir d’autres personnes. Par un bel après-midi d’été sa mère surprit ainsi Philippe en train de jouer au docteur avec une de ses petites cousines. La gamine n’avait plus sur elle que sa culotte. Puis vint l’adolescence, une période qui est toujours si difficile pour un garçon. Lui ne fut pas plus épargné que les autres. Tiraillé entre le monde ouaté de l’enfance et celui plus incertain de l’âge adulte, il s’inventait, tandis que son corps subissait d’irrémédiables mutations, des mondes magiques peuplés d’Incas, de ravissantes princesses et de terribles dragons. Il était, sans savoir pourquoi, plus attiré par les filles que par ses copains, qu’il délaissait volontiers pour déjà, grand monsieur et séducteur en diable, emmener ses jeunes amies et conquêtes d’un jour courir les prés et les bois, à la poursuite de jolis papillons et de gracieuses sauterelles. Parfois il les attirait au bord de la rivière pour leur faire admirer les plaisantes libellules qui voletaient joliment au-dessus des nénuphars en décrivant des cercles concentriques, et il en profitait alors pour leur voler un ou deux bisous.

L’été de ses seize ans, sa cousine Marie, une grande fille de Bergerac, une jolie brune piquante et attendrissante, était venue passer quinze jours au château. C’était une agréable donzelle à l’élégante silhouette longiligne, avec un joli petit cul pommé. Par une douce après-midi de printemps il l’avait accompagnée lors d’une longue promenade main dans la main jusqu’à la plage du bord de la rivière. Marie portait un pantalon fuseau noir parce qu’il faisait un peu frais et qu’elle avait abandonné son petit short bleu pour l’occasion. Elle s’était coiffée d’un chapeau de paille blanc et noir et couvert les épaules d’un léger pull blanc à col roulé qui mit en évidence, par contraste, le noir profond de ses grands yeux soulignés de khôl. Il tomba bien entendu fou amoureux d’elle et lorsque la demoiselle fut repartie, il lui écrivit de longues lettres enflammées auxquelles il joignit quelques poèmes, certes maladroits, mais qui respiraient la sincérité et la fougue de la jeunesse. La correspondance fut interceptée par la mère de la jeune fille et cela lui valut de bien désagréables réprimandes. Serait-il inconvenant d’aimer, se demanda-t-il alors ?

Il ne fut pas un garçon sexuellement précoce. Ce n’est qu’à l’âge de 18 ans qu’il perdit sa virginité, qui n’avait jusque là qu’à peine été écornée par quelques masturbations. La demoiselle était une jeune Écossaise qui passait ses vacances au camping municipal avec ses parents. C’étaient les premières vraies vacances d’après guerre de la jeune fille. Il l’avait abordée avec une certaine maladresse alors qu’elle bronzait au bord de l’eau claire et ce fut elle qui, après l’avoir embrassé et constatant, en la déplorant avec force, sa timidité, l’avait entraîné sous sa tente. Elle lui prit la main et lui raconta que les garçons de son pays étaient si bien occupés à boire de la bière pour se saouler qu’ils ne s’occupaient pas suffisamment des filles. Moyennant quoi elle avait une folle envie, elle dont la virginité avait été emportée par un employé de ses parents deux ans plus tôt, de faire l’amour avec lui.

Faire l’amour? ! Philippe ignorait totalement de quelle façon il fallait s’y prendre ! Ainsi, il ne put donc que se laisser guider docilement.

Il réussit à se retenir une première fois lorsque, voulant sans doute montrer à son partenaire qu’elle était bien dessalée, la jeune fille avait pris, avec une touchante maladresse, son sexe juvénile dans sa petite bouche, mais lorsqu’elle avait fait glisser sa culotte trop sage le long de ses cuisses afin de venir hardiment le chevaucher, l’incroyable sensation produite par ce vagin, si doux et étonnamment glissant, le submergea, alors il partit en elle dans un long spasme, tout en agrippant avec frénésie les fesses rondes et douces de la jeune fille.
Maddy, un peu frustrée par ce départ précipité, le supplia d’y revenir en lui donnant des petits coups de poing rageurs sur les épaules tout en miaulant.

— Again, Philippe, again, please. Oh yè because it’s so nice, my Philippe!

Ce fut le jour de son premier exploit sexuel, celui dont il allait se souvenir toute sa vie, et auquel il repensait souvent avec jubilation et une pointe de nostalgie.

Il sentit, surpris et exalté, une nouvelle érection se profiler pour enfin s’installer solidement et cette fois ce fut lui qui partit à l’assaut de sa petite copine. Il lui écarta les jambes avec autorité, puis il se coucha sur elle, la pénétra en douceur et il lui fit vigoureusement l’amour comme un homme. Pour la toute première fois de sa vie !

Le château était une grande et belle résidence qui, des hauteurs du coteau, commandait la rive droite de la Dordogne en amont de Bergerac. Il fut jadis une seigneurie.
Inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, le château de Labruguière appartenait désormais aux héritiers de monsieur le comte de Labruguière, son grand oncle.

Xavier, Comte de Labruguière, administrait désormais ce beau vignoble en Pécharmant.

Au début des années 60, Philippe, jeune provincial crotté mais élève brillant, était monté à Paris dans le but d’y faire de solides études à l’Ecole Nationale des Arts et Métiers, rue de Réaumur.

Avait-il alors croisé la petite Adielle, quand elle sortait son beau vélo rouge, le matin, pour se rendre au lycée ? C’est bien sûr peu probable !

Non ! Ils ne se rencontreront que des années plus tard, en 1963, dans un bar musical du quartier des halles. Adielle était alors une jeune et charmante vendeuse du quartier qui venait de fêter ses dix-neuf printemps. Lui était l’archétype de ces jeunes cadres, réputés dynamiques. Il avait vingt-trois ans et était fiancé à une jeune et jolie femme dont il était fort épris. Elle s’appelait Laetitia. Ils passèrent une savoureuse soirée à écouter les artistes qui se succédèrent sur la scène et ils esquissèrent même quelques pas de danse lorsque l’orchestre attaqua un tango langoureux.

Ce soir-là, la vedette était le grand Léo Ferré. Il chanta, entre autres, les chansons de son dernier album: « Verlaine et Rimbaud »

Adielle avait adoré quand il avait entonné de sa voix suave et rauque « Avec le temps »

Avec le temps…

Avec le temps, va, tout s’en va

On oublie le visage et l’on oublie la voix

Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller chercher plus loin,

faut laisser faire et c’est très bien

Avec le temps…

Avec le temps, va, tout s’en va…

Philippe passa délicatement son bras autour des charmantes épaules blanches et dénudées d’Adielle et il la prit par la taille afin de l’entraîner vers le bar, où ils avaient sympathisé autour d’une coupe de champagne. Après cette rencontre ils restèrent en étroite relation. Ils se voyaient de façon très épisodique mais ne manquaient jamais de s’envoyer une gentille carte pour le nouvel an, chaque début du mois de Janvier.

 

15

Il faut maintenant que je vous dise que ce n’est qu’à la fin du mois de juin 1990 que la belle Adielle eut la surprise de voir débarquer dans son bureau celui qui a donné son nom à cette saga, c’est à dire ce jeune homme brun, sympathique et bien mis. Paul de Kerjean venait la voir avec dans sa poche une proposition pour le moins inattendue !

Il ne lui proposait rien moins que de réaliser un audit opérationnel et financier de sa société, une opération qui serait supervisée par des professeurs de la prestigieuse université de Paris-Dauphine, un établissement dont elle ignorait jusqu’à l’existence.

Le premier réflexe d’Adielle fut, comme c’est souvent le cas dans ces circonstances, de lui répondre poliment qu’elle n’avait besoin de rien, afin de se débarrasser en douceur du sympathique importun. Mais elle se souvint que Philippe avait fait réaliser quelque chose d’équivalent, un audit, dont les conclusions ne lui avaient guère été favorables ! Car elles remettaient réellement en cause ses compétences de gestionnaire. D’accord, elle n’avait jamais fait d’études, mais elle avait su s’entourer de gens compétents, à qui elle déléguait volontiers les sujets qu’elle ne maîtrisait pas au mieux. Elle se dit alors qu’un autre avis pourrait lui être utile. Elle s’inquiéta néanmoins du coût d’une telle intervention. Sophie Martel, sa comptable, en professionnel avisé, ne cessait en effet de lui rappeler qu’il ne fallait engager aucune dépense les yeux fermés, parce que dans cette façon de procéder se nichait le début des plus gros ennuis !

— Cette prestation sera entièrement gratuite, madame Moyshe, la rassura aussitôt Paul en lui adressant un regard franc. C’est en effet dans le cadre de mes études que je vous propose cette intervention. Je ne vous demanderai que deux ou trois choses. Me donner libre accès à votre comptabilité et aux dossiers de vos collaborateurs. Et aussi, si possible, il faudrait que je puisse rencontrer votre comptable et bien entendu avoir accès aux derniers bilans, puisque ce sera l’objet de mon travail !

‑A vrai dire, je ne vois là rien qui soit insurmontable, répondit-elle sur un ton des plus aimables. Il n’y a rien de caché, dans cette maison, vous !. Ici, tous les murs sont de verre, ainsi que vous avez pu le constater. Tous mes employés sont déclarés, je paye mes impôts, et je n’entretiens pas une troupe de Chippendales à demi nus cachés dans ma cave !

Mais dites-moi, Paul, vous me permettez de vous appeler Paul, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, et si je peux me permettre, je vous appellerai aussi Adielle !.

— Il n’y a aucun problème. Je voulais donc vous demander ce qui vous amène chez Logisystèmes. Il y a beaucoup de sociétés de services informatiques sur la place de Paris qui auraient besoin d’un tel audit, de mon avis.

— Pour cela, il faut que je commence par vous parler un peu de moi.

Tout d’abord, il faut que vous sachiez que j’ai exercé la profession d’ingénieur commercial en informatique pendant quelques années, depuis 1985, pour être précis. J’ai travaillé trois ans chez Altaïd où mes fonctions m’ont amené à rencontrer certains de vos collaborateurs, notamment la charmante Coralie, qui a en charge la Caisse des dépôts. Et elle m’a souvent parlé de vous.

— La petite est enceinte.

— Je le sais. Elle m’a dit tout le bien qu’elle pensait de Logisystèmes, où on l’a toujours traitée avec honnêteté et respect.

— Et elle vous a dit que nous avions des problèmes, c’est ça ?

— Non, elle n’a pas exactement dit ça. Elle m’a simplement rapporté que le bruit courait qu’une importante société souhaitait vous racheter !

— C’est exact, vous êtes bien renseigné. Il s’agit du groupe Marbeuf !

— Tout à fait, et cela m’a interpellé, justement ! J’ai justement quitté Altaïd à la suite d’un changement brutal et inattendu d’actionnaire. Ce n’est certes pas un événement anodin, et cette perspective, m’a-t-il semblé, inquiétait beaucoup Coralie.

— J’ai pensé que si une femme jeune et dynamique comme vous l’êtes envisageait de vendre son entreprise, ce ne pouvait être que parce qu’elle avait de sérieuses raisons pour le faire, voire qu’elle rencontrait des difficultés d’un ordre ou d’un autre !

Voilà pourquoi j’ai pensé à Logisystèmes pour mon stage de fin d’études. Vous savez, je suis moi-même un ancien chef d’entreprise qui a rencontré des difficultés par le passé. Une telle situation ne pouvait donc pas me laisser indifférent. J’ai pensé que je pouvais faire d’une pierre deux coups. D’abord présenter un projet d’étude intéressant, et qui sait, vous rendre service par la même occasion. Comme on dit dans le jargon économique, ce serait un projet gagnant/ gagnant, en fait.

Adielle lui adressa un regard interrogateur.

— Vous me dites que vous avez été chef d’entreprise. Mais vous me semblez bien jeune pour cela, pour « avoir été ! ».

— Je ne suis pas si jeune, Adielle, parce que j’aurai bientôt 40 ans !

— Alors comment se fait-il que vous soyez encore à l’université ?

— C’est une longue histoire, mais je peux vous la raconter en toute simplicité.

Je suis à Dauphine dans le cadre d’un programme de formation continue réservé aux cadres demandeurs d’emploi.

Je me suis naturellement inscris à l’agence pour l’emploi et à l’Agence Pour l’Emploi des Cadres, en quittant Altaïd ! J’ai postulé à cette formation que j’avais envie de suivre depuis longtemps. Il s’agit du cursus Économie et Stratégie d’Entreprise, ESE pour faire simple. C’est un programme très complet où l’on travaille en profondeur la gestion, la comptabilité, la fiscalité, le marketing, l’analyse financière. En bref tous les aspects relatifs à l’entreprise, y compris l’informatique et les bonnes pratiques en vue de la reprise ou de la création d’activité.

‑Tout cela me semble extrêmement intéressant. Je ne vous cacherai pas que je suis moi-même une autodidacte. J’ai arrêté mes études au bac pour commencer à travailler aussitôt. J’ai tout appris sur le tas, voyez-vous, au fur et à mesure, mais en travaillant beaucoup !

— De nombreuses personnes sont dans votre cas, et qui s’avèrent au final être d’excellents chefs d’entreprise.

Le courant semblait bien passer entre Paul et la gracieuse Adielle, qui l’écouta avec toute l’attention dont elle fut capable.

— Pour être complet, reprit Paul, je dois vous dire comment, avant d’être ingénieur commercial, je me suis retrouvé chef d’entreprise.

— Vous deviez être bien jeune, alors !

— J’avais 28 ans et j’habitais Rennes. J’avais un ami fabricant de bijoux artisanaux de belle qualité, en or et en argent, rehaussés de pierres précieuses et semi-précieuses. J’aimais beaucoup ce qu’il faisait et je me suis associé avec lui pour créer une société de distribution auprès des détaillants, que nous avions baptisée Rivages Insulaires. Toutes les pierres que nous montions sur nos bijoux étaient bleues, vertes ou jaunes, aux couleurs des îles. Nous commercialisions nos produits et ceux d’autres fabricants dont la gamme était en harmonie avec la notre. Nous achetions nos chaînes et nos apprêts à Paris, dans le quartier du Marais.

— Je connais très bien ce quartier, vous savez, puisque c’est là que j’ai grandi.

— J’étais un excellent commercial et nous nous sommes rapidement constitués une belle clientèle dans toute la France, en prospectant et en participant à des salons, mais aussi en Suisse et en Belgique, où le style artisanal de nos produits plaisait beaucoup.

Malheureusement je n’avais à l’époque aucune compétence en gestion, et personne dans ma famille n’était en mesure de m’aider. Mon père était un petit employé de banque et ma mère professeur de français. C’est pourquoi je n’ai pas su comment aborder les premières difficultés. Il y a eu notamment une forte augmentation du prix des métaux précieux qui a déséquilibré le marché. Du jour au lendemain, plus rien ne se vendait !

Nous avons dû dès lors cesser notre activité. J’ai alors considéré que le mieux pour moi serait de me consacrer à l’action commerciale dans laquelle j’excellais. Il serait toujours temps, par la suite, de me former à la gestion, si d’aventure l’envie me reprenait de créer une entreprise.

Rien, en effet, il est important de le préciser, ne prédisposait Paul de Kerjean à s’approcher, de près ou de loin, du monde des affaires.

Il avait vécu une enfance heureuse à Cesson-Sévigné, dans la proche banlieue de Rennes.

Son père n’était qu’un modeste employé aux écritures au Crédit Agricole, la banque qui avait ruiné, et saigné, bon nombre d’agriculteurs après les avoir sans vergogne encouragés à acheter toujours plus de machines, plus de tracteurs, et à construire toujours plus de porcheries, des établissements qui frisaient aujourd’hui le gigantisme et qui polluaient toute la région de leurs rejets incontrôlés de lisier.

Sa mère, quant à elle, était professeur de français à mi-temps. Car elle n’aurait pas eu l’énergie nécessaire pour mener de front une carrière à temps complet et son métier, à temps plein celui-là, de mère de quatre enfants.

Paul avait deux frères cadets, Michel et André, ainsi qu’ une petite sœur de huit ans de moins que lui, la jolie petite Isabelle.

Paul avait été plutôt bon élève jusqu’en sixième et il s’était un peu effondré, l’adolescence et son cortège de tourments aidant, en classe de cinquième.

Il aimait néanmoins les études au point d’envisager d’en faire son métier. Il souhaitait devenir enseignant et il jouait fréquemment au maître d’école en donnant des cours à son frère Michel.

C’est tout naturellement qu’il obtint son bac, avec un beau dix-neuf en français et un ridicule « un » en maths ! Cette matière, à laquelle il se montrait, sans raison évidente, réfractaire, était en effet devenue sa bête noire. Aujourd’hui, cependant, il connaissait les raisons de cette reculade, de ce véritable refus d’obstacle. C’était parce qu’aucun de ses professeurs n’avait pris la peine de lui expliquer que les mathématiques n’étaient qu’un langage comme les autres. S’il avait compris cela il aurait certainement tout compris aux maths, comme il avait appris l’Italien, l’Anglais, et même les premiers éléments du Chinois.

Lorsqu’il était étudiant, il avait été embauché comme surveillant au lycée de Cesson. Il s’était fortement impliqué dans cette activité, allant jusqu’à se porter volontaire pour dispenser les cours pour étrangers que proposait le lycée.

Tout allait bien donc jusqu’au jour où le CPE l’avait convoqué pour lui signifier qu’il était viré, manu militari.

Son casier judiciaire, en effet, qui venait d’être examiné, n’était pas d’une blancheur immaculée !

Deux ans plus tôt, il avait fait une grosse bêtise qui allait avoir d’immenses conséquences sur le déroulement de sa vie.

Il s’était laissé entraîner par un copain un peu marginal à voler dans les supérettes. Des broutilles, mais un jour ils avaient vu plus grand. Ils étaient allés au centre Leclerc de la ville pour y dérober des bouteilles d’alcool. Deux bouteilles de pastis finirent ainsi au fond de leur sac. Bien entendu ils se firent repérer. On ne s’improvise pas voleur aussi facilement et ils écopèrent d’une peine de six mois de prison avec sursis.

On ne badinait pas avec les condamnations, à l’époque. On se montre bien moins regardant, de nos jours, alors que la petite délinquance se banalise tant, et il vit se refermer devant lui les portes de l’enseignement auquel il se destinait avec tellement d’enthousiasme.

Après une première année au sein de la section lettres modernes de la faculté des sciences humaines de Rennes il avait opté pour sa deuxième passion après la littérature, la géographie.

Il se serait bien vu explorateur, écrivain-voyageur parcourant l’Afrique en deux chevaux de brousse à la découverte de ses mystères, ou à tout le moins grand reporter, mais il visait l’enseignement dans un premier temps. Il fallait bien envisager d’exercer une profession qui lui permette de gagner sa vie avant de rêver.

Cette porte, comme celle du fameux pénitencier de Johnny Hallyday, se refermant devant lui, il se présenta donc, à reculons, il faut bien le dire, à l’Agence Nationale pour l’Emploi.

On le reçut poliment mais on lui fit savoir que l’on n’avait pas de travail pour lui et qu’avec son niveau de formation, il aurait tout intérêt à passer des concours !

L’employé lui donna quand même l’adresse d’une société qui cherchait un représentant, un agent technique, plus exactement, en traitement de charpentes. Aucune qualification n’était exigée. La formation serait assurée par l’employeur.

Paul ne réfléchit pas longtemps. Il n’avait pas vraiment envie de se retrouver dans les bureaux enfumés d’une grosse administration. La vie en liberté, au grand air, lui conviendrait certainement mieux. ! Le commerce! Il n’y avait jamais songé mais pourquoi pas? John Lennon, le célèbre Beatle n’avait-il pas affirmé récemment qu’il s’agissait d’une activité noble, puisque basée sur les échanges humains. Et comme il aimait beaucoup les Beatles, il se présenta le jour même à Jean-Pierre et Mauricette Bellavista et il fut embauché.

Les capricornes faisaient des ravages dans les charpentes en bois trop tendre et mal traité des lotissements construits à la hâte après guerre. Il inspirait confiance et travaillait avec méthode, l’organisation étant son point fort. Il se présentait à la porte des villas en bleu de travail et hachette sur l’épaule pour proposer un innocent contrôle de la charpente. Deux fois sur trois c’était le jackpot. Au premier coup d’herminette sur son aubier, la poutre malade se mettait à pleurer des larmes de sciure, affolant le propriétaire contrarié et ainsi le contrat était facilement remporté.

Paul eut la sensation d’avoir pris un fameux raccourci. Au bout de deux ans, il gagnait six mille francs par mois, soit le salaire d’un professeur de faculté en fin de carrière ! Il resta six ans à la CTC, apprenant chaque jour un peu plus à maîtriser les techniques de vente et la psychologie. Puis il fit la connaissance de Gilbert Mathis et c’est ainsi que la grande aventure des bijoux avait commencée !

 

Adielle se tourna vers Paul, puis elle le regarda avec intensité et lui dit sur un ton affirmatif : « Vous avez certainement envie de créer votre entreprise maintenant, puisque vous faites des études en ce sens.

— C’est vrai que j’y pense, mais je ne suis pas pressé, je dois vous préciser. Car il faut se donner du temps avant de prendre pareille décision.

Pour l’instant je n’en suis qu’à réaliser mon stage en vue de l’obtention de mon diplôme.

‑ Et vous envisagez de faire ce stage chez Logisystèmes ?

‑ Cela me plairait bien, en effet.

‑ Qu’est-ce qui vous fait penser, Paul, que je vais accepter votre proposition, même si dans le fond elle est fort sympathique, je dois le reconnaître ?

‑ Je pense que vous allez l’accepter pour plusieurs raisons, en fait ! La première c’est que c’est toujours intéressant d’avoir un avis autorisé sur son entreprise. Je vous rappelle que mon travail sera supervisé par d’éminents professionnels. La seconde est que ce travail ne vous coûtera rien. Et enfin, si vous avez vraiment l’intention de vendre votre affaire, cet audit pourra être un argument de poids dans la négociation. Et si vous n’avez pas l’intention de la vendre, vous pourrez ainsi mieux appréhender les forces et les faiblesses de votre société. J’ai cru percevoir que vous étiez une battante et une excellente commerciale, mais vous avez peut-être des lacunes qui entravent votre marche en avant.

Il est vital d’avoir une vision claire de ses points forts comme de ses points faibles pour progresser dans le monde de l’entreprise. »

Adielle avait bien écouté son interlocuteur et elle lui dit calmement, sans hésiter.

— Je crois que je vais me laisser convaincre par vos arguments, Paul.

Elle le regarda d’un air pensif.

— Je… Je suppose qu’il doit y avoir un document à signer pour sceller notre accord.

— Une convention de stage, en effet.

— Vous en avez une ici, avec vous ?

— En effet, j’en ai une. Vous seriez d’accord pour la signer maintenant ?

— A quoi bon attendre plus longtemps. Vous m’avez l’air d’un garçon sérieux, et qui sait où il va, et là-dessus je n’ai aucun doute. Je vous fais confiance pour donner un coup de main à Logisystèmes qui, je suis bien obligée de le reconnaître, en a sérieusement besoin, en ce moment.

 

16

Le lundi suivant, Paul se leva un peu plus tôt qu’à son habitude ! Il avala son café avec son habituel sacristain, une viennoiserie dont il était friand, et il quitta l’appartement qu’il occupait à Issy-les-Moulineaux, sur le mail Raymond Menand, au cœur de l’agréable zone piétonne du centre-ville. Il partit à pied pour s’engouffrer dans la bouche de métro Mairie d’Issy. Il s’apprêtait à rejoindre la station Poissonnière pour, de là, se diriger vers l’immeuble qui abritait les locaux de Logisystèmes, qui étaient situés au cinquième étage d’un bel immeuble en pierre de taille de la rue de Paradis. C’était la rue historique de la porcelaine, et le rez de chaussée était encore occupé par un grossiste qui présentait dans sa vitrine de délicats services de table provenant de Bavière.

Il se préparait à effectuer la première journée de son audit.

Qu’allait-il découvrir au cours de ses recherches ? Il n’en avait aucune idée mais il avait le pressentiment, qu’il ressentit fortement, que cette expérience allait lui réserver de belles surprises.

Il emprunta l’ascenseur qui le mena directement au cœur de l’open space et il se présenta à Agnès et Fatima, les secrétaires. La charmante Fatima l’accompagna jusqu’à un box situé non loin de l’accueil. Voilà, c’est ici qu’Adielle a prévu de vous installer. J’espère que cela vous conviendra, monsieur Maillard ! Mettez vous à l’aise, je vous apporte un café, et la presse du jour, aussi, tout de suite !

Le box était bien équipé. Il disposait d’un bureau agréable, d’un fauteuil confortable, d’un téléphone et d’un Minitel.

Une photocopieuse et un fax étaient en libre service au fond du vaste local agréablement fleuri et décoré de belles reproductions d’artistes contemporains. Les œuvres colorées de Miro, Chagall, Picasso, éclairaient les murs de leurs couleurs éclatantes.

Un escalier menait à une petite terrasse ensoleillée de laquelle on jouissait d’une vue des plus plaisantes sur les toits de Paris. Il n’y manquait même ni les chats ni les pigeons. On pouvait même y croiser quelques mouettes.

La première chose qu’il fit fut de demander à Agnès si elle pouvait lui fournir le bilan de l’année 1989.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme déposait sur son bureau le document demandé.

Paul se pencha sur les colonnes de chiffres afin de voir ce que ceux-ci pouvaient lui apprendre.

Le chiffre d’affaires était de 600 millions de francs pour un résultat net de 30 millions.

Correct, sans plus, pensa-t-il. Mais voyons cela de plus près.

Les concours bancaires lui parurent rapidement excessifs, ce qui pouvait sous-entendre que les délais de paiement étaient relativement longs de la part des clients et que cette situation entraînait un appel systématique à la banque pour régler les salaires et les charges en fin de mois. Bien entendu cela avait un coût.

Par contre les fournisseurs étaient réglés rubis sur l’ongle et cela le rassura, car c’était toujours bon signe.

La situation de l’entreprise lui apparut saine, dans l’ensemble, à part quelques menus problèmes de trésorerie. Rien dans ce qu’il vit ne laissait augurer de gros problèmes qui nécessiteraient une vente en catastrophe.

Demain mardi il ferait connaissance avec l’ensemble de l’équipe commerciale puisque c’était jour de réunion. Adielle avait donné son accord pour qu’il soit présent. Cela allait sans aucun doute lui permettre de humer l’ambiance générale de la boite.

Le lendemain il était là de bonne heure. Les commerciaux, ponctuels, arrivèrent vers neuf heures. Tout le monde était là, sauf ceux qui étaient en rendez-vous, et Coralie, qui était en congé de maternité. Cela faisait une quinzaine de personnes auxquelles s’étaient jointes Agnès et Fatima. Sur la grande table en acajou étaient disposés des petites corbeilles de viennoiseries, ainsi que des bouteilles de jus de fruit. On attendait Adielle.

Je vous prépare des cafés, annonça la plaisante Fatima en laissant éclater le charmant sourire dont elle était coutumière.

La patronne de Logisystèmes, vêtue avec élégance d’un tailleur Chanel dans les tons beiges fit son entrée.

« Bonjour à tous, je vous présente Paul de Kerjean », dit-elle en le désignant de la main. « Il va réaliser, sur ma demande, un audit de notre société. Cela nous permettra de savoir quels sont nos points forts et, si nous en avons, nos faiblesses. S’il en trouve, ce sera alors pour nous tous l’occasion de mettre en œuvre les actions afin d’y remédier.

Agnès, est-ce que je peux avoir les prévisionnels de ces jeunes gens, s’il te plaît ?

—Tout de suite, Adielle, ils sont prêts ! »

Commença alors la longue et fastidieuse énumération des affaires en cours, des actions engagées, ainsi que l’évocation des projets les plus prometteurs. On parla aussi des inter-contrats de la semaine. Il s’agissait là, il est important de le préciser, d’un point particulièrement sensible, puisque un inter-contrat coûtait particulièrement cher à la société ! Philippe Nautillard, un grand escogriffe bègue et maladroit, qui ne sentait pas toujours très bon, était sans mission depuis plus d’un mois. C’était un ingénieur motivé et compétent, mais à cause de ses problèmes d’expression et de son grand corps dégingandé, qui semblait diablement l’handicaper, il échouait lamentablement à tous ses rendez-vous de présentation.

— Mettez le paquet sur lui, allez-y à fond la caisse, ordonna acec fermeté Adielle ! Et surtout briefez le bien avant tout nouvel entretien. Vous le savez, il faut le rassurer, c’est important qu’il se sente à l’aise, surtout pour ne pas bégayer plus que de raison.

Paul observa les commerciaux qui s’exprimèrent à tour de rôle, ou parfois, emportés par leur fougue et leur élan, se coupaient maladroitement la parole. Il remarqua une certaine familiarité dans leur façon de s’exprimer, surtout dans celle des garçons, dont certains savaient se montrer charmeurs, avec intelligence et délicatesse toutefois. Cette attitude semblait être de bonne guerre dans une entreprise dirigée par une femme. Mais dans l’ensemble tout le monde restait correct et respectueux. Ils se montraient juste parfois un peu taquins, surtout quand vint le moment d’évoquer les commissions, un sujet sensible s’il en était. Le rêve de tous ces jeunes salariés ambitieux n’était-il pas de garer devant chez eux leur BMW série 3, leur SAAB jaune ou mieux encore, leur Porsche ? Alors c’est peu dire qu’ils n’étaient pas disposés à plaisanter avec leurs rémunérations.

Paul en conclut qu’il y avait là une équipe disciplinée, motivée, et de surcroît bien traitée par un chef d’entreprise qui savait les écouter.

Les affaires annoncées lui semblèrent variées et souvent bien engagées. Il n’y avait de toute évidence rien d’anormal à noter du côté du personnel commercial, qui représentait l’encadrement de la société, parce que, sans que l’on sache très bien pourquoi, les ingénieurs, dans les SSII, étaient placés sous l’autorité hiérarchique des commerciaux, alors qu’ils étaient souvent moins diplômés qu’eux.

A la fin de la réunion il alla voir Agnès pour lui demander où il pouvait se procurer les CV des collaborateurs.

— Ils sont dans une base de données, sur l’AS400.

— Ah, parce que vous avez un AS 400, ici !

— Oui, un petit. Il est dans le local technique. Vous y avez accès depuis votre poste. La base s’appelle tout simplement CV collaborateurs. Il y a aussi la base CV candidats. Vous pouvez y faire des recherches par nom ou par compétence.

L’AS 400, même petit, fit une très forte impression sur Paul. Il pensait que cette machine était réservée aux entreprises d’une taille plus importante. Même chez Altaïd, ils n’en étaient pas équipés. Paul avait l’habitude de travailler sur des PC depuis qu’il œuvrait en société de services, c’est-à-dire depuis 1985.

Il avait trouvé son premier emploi dans cette profession en arrivant de Rennes, juste après la cessation d’activité de son entreprise.

Il avait alors été embauché par les frères Simon au sein de la jeune entreprise Siminfo. Les deux frères étaient des juifs marocains. Ils étaient des personnages sympathiques et hauts en couleurs. Robert Simon avait suivi une formation d’analyste-programmeur, mais il s’était rapidement rendu compte qu’il gagnerait plus efficacement sa vie en vendant des compétences qu’en en étant une lui-même. Car, vu son modeste niveau de formation, il ne valait pas très cher sur ce marché, qui était dominé par les ingénieurs. Les bacs + 2 comme lui y trouvaient bien leur place, mais à condition d’être titulaires au minimum d’un DUT ou d’un BTS. Les informaticiens issus d’écoles privées, comme la sienne, qui délivraient des diplômes plus ou moins recherchés, restaient souvent sur le bord du chemin. Son frère Gad avait quant à lui suivi un cursus commercial, qui l’avait amené à occuper un poste de stagiaire dans une grande compagnie d’assurances. Robert était un petit homme nerveux, quasi chauve, à la peau blanche, qui souffrait de surcroît d’une catastrophique haleine de poney. Il était plein de bizarreries qui amusaient beaucoup son entourage. En raison de sa calvitie naissante, il refusait de dépenser de l’argent pour acheter du shampooing et il se lavait jour après jour le crâne avec du savon de Marseille, aggravant par là même son problème de pellicules. Robert et Gad Simon, n’ayant pas poursuivi de longues études, ne brillaient donc pas spécialement par leur culture générale, mais ils se débrouillaient plutôt bien dans la gestion de leur petite entreprise !

Ils avaient eu notamment une idée de génie en faisant réaliser, à l’aide du modeste outil Dbase III, une base de données « Prospects» qu’ils enrichissaient jour après jour en achetant des fichiers papier qu’ils faisaient saisir par une secrétaire. Ils relevaient aussi dans la presse professionnelle toutes les informations qui leur permettraient d’enrichir leur base. Ils étaient ainsi devenus en quelques mois seulement des experts en marketing. Ils arrosaient tous leurs contacts de Cv alléchants à chaque nouveau recrutement. Ainsi, le marché étant très demandeur, ainsi que nous avons pu le voir précédemment, ils trouvaient rapidement des missions. Les signatures de contrats se succédèrent à un rythme étonnant. Paul avait été le troisième commercial de la société et il avait développé de façon remarquable le chiffre d’affaires de la petite entreprise, au sein de laquelle il avait vite su se rendre indispensable ! C’est lui qui y introduisit, entre autres, la technique des déjeuners-clients. Gad ne disait-il pas toujours : « Paul rassure ! ». C’est lui qui avait décidé de le recruter, favorablement impressionné qu’il avait été par son expérience de chef d’entreprise. Robert, lui, avait simplement dit, devant les premières affaires signées : C’est un feu de paille, Gad, tu verras, Gad, et je fais le pari qu’il s’éteindra aussi rapidement qu’il s’est allumé, oh tu le verras bien assez tôt, à mon avis !

Mais, contre toute attente, le feu de paille était devenu un véritable brasier. Le groupe Altaïd, que Paul avait rencontré sur un salon de recrutement, n’avait pas tardé à lui faire des propositions alléchantes, du genre de celles que l’on ne peut pas refuser, pour qu’il intègre son pôle « finances» d’Issy les Moulineaux.

Paul donna sa démission aux frères et trouva rapidement un bel appartement avec terrasse dans la petite ville, au cœur de l’agréable zone piétonne du petit centre-ville.

Il se sentait bien dans cette ville qui se satisfaisait de ses dimensions humaines, où abondaient les parcs de toutes tailles, et qui était idéalement située aux portes de Paris, à quelques kilomètres seulement des massifs forestiers de l’Ouest qu’il arpentait avec assiduité chaque automne, à la recherche d’une bonne poêlée de champignons.
Les cèpes, les trompettes de la mort, les chanterelles, les pieds de mouton, les coulemelles et les golmottes pullulaient dans ces bois pour ceux qui avaient le courage de se lever tôt, et lui l’avait. Il était souvent debout dès six heures et contemplait avec plaisir le soleil lorsqu’il se levait au dessus du majestueux massif forestier.

Il travailla avec application à réaliser l’audit opérationnel et financier de Logisystèmes.

Il relava quelques dysfonctionnements mineurs, comme de trop nombreux frais inutiles, comme les couteux cadeaux de fin d’année aux clients, qu’il fallait imputer à Adielle, ou à des retards parfois importants dans les paiements des clients, qu’il suffirait pourtant de relancer d’une façon plus énergique, et surtout plus professionnelle et méthodique ! Il insista surtout sur la faiblesse du positionnement de Logisystèmes sur les environnements grands systèmes, qui portaient l’essentiel de l’activité des SSII. Ces grands ordinateurs étaient le cœur toujours battant des banques, des compagnies d’assurance et de la grosse industrie.

Il rendit son rapport à Adielle et il le présenta à l’université de Dauphine. On lui remit son diplôme de manager avec les félicitations du jury. Il s’était vraiment impliqué dans cette formation et cela s’était ressenti tous les jours. Pour lui, il me faut vous dire que ce fut plus un plaisir qu’un travail, tant sa motivation était grande. Et ce fut une véritable révélation pour lui, qui avait été si longtemps allergique aux mathématiques.

Il n’avait pas souhaité accabler la patronne de Logisystèmes dans ses conclusions, et il sut se montrer diplomate, glissant rapidement sur les sujets qui auraient été susceptibles de la fâcher.

Il aurait pu lui dire, sans nécessairement se monter désagréable, qu’elle était trop dispendieuse et qu’elle manquait de discernement dans le choix de ses investissements, qu’elle prenait trop souvent ses décisions sur un coup de tête ou de cœur, qu’elle faisait trop confiance aux gens et qu’elle commettait de graves erreurs de gestion, mais il avait préféré s’en abstenir. A quoi bon, avait-il pensé, remuer le couteau dans la plaie. Car Adielle Moyshe était une autodidacte, dont la grande force résidait dans un relationnel hors pair. Il lui faudrait bien sûr faire avec, car personne, n’est-ce pas, ne peut avoir toutes les qualités !

‑ Voilà, Adielle, mon travail est enfin terminé, lui dit-il en lui remettant son rapport, soigneusement dactylographié et relié.

Une fois ces petits dysfonctionnements corrigés, je pense que Logisystèmes sera à nouveau sur les bons rails, ceux du succès durable. Ah oui, je pense qu’il serait bon aussi d’embaucher un commercial spécialisé dans les Grands Système, mais un commercial qui serait expérimenté ! Parce que c’est certainement là que se focaliseront les projets les plus importants dans les années à venir.

— C’est aussi ce que je pense, Paul. Je constate avec plaisir que nos analyses convergent.

Et, après quelques minutes de silence, elle plongea ses yeux dans ceux du garçon.

— Dites-moi, Paul, Cela vous plairait peut-être d’être ce commercial ?

— J’apprécie beaucoup votre proposition, Adielle, mais aujourd’hui j’ai vraiment envie de créer ma boite, maintenant que je maîtrise le sujet.

— Je le comprends parfaitement. Mais, vous n’ignorez pas que c’est beaucoup de travail.

— Cela ne me fait pas peur Adielle , et vous le savez bien.

Elle lui adressa un regard dans lequel se lisait l’admiration.

— Vous êtes comme moi, Paul, vous êtes un garçon solide, un courageux, un vrai battant, et je dois vous dire que j’aime beaucoup ça !

Le lendemain, la patronne de Logisystèmes, encore plus élégante qu’à l’accoutumée, proposa à Paul d’aller déjeuner place d’Anvers ! Ils s’installèrent à une table de l’excellent restaurant des frères Conticcini.

— On est vraiment bien ici, lui dit Adielle en s’asseyant. Vous avez vu, ils ont même du vin de chez Gérard Depardieu. Assise en face de lui, elle le regarda droit dans les yeux.

— Mon cher Paul, vous savez que j’ai beaucoup réfléchi depuis hier et j’espère que je ne vous couperai pas l’appétit en vous faisant part de mes réflexions.

Paul sourit aimablement et il lui répondit : « D’après ce que je lis sur la carte, cela me parait bien peu probable.

— Voilà, je pensais…Plutôt que de créer votre entreprise, ce qui est toujours un processus long au résultat aléatoire, je ne vous l’apprendrai pas, j’ai l’intention de vous proposer une participation dans la mienne. Je me sens un peu seule aux commandes de cette entreprise depuis la démission de mon D.R.H, aussi j’envisage de vous proposer le poste de directeur commercial, et aussi de vous céder 25% des parts de Logisystèmes. Je vous verserai un fixe mensuel de cinq mille francs mensuels, plus bien entendu des commissions sur les affaires ramenées par les commerciaux qui vous permettront de doubler, voire de tripler, votre salaire.

Il la regarda dans les yeux en souriant.

— Et le quadrupler, est-ce que ce ne serait pas encore mieux, ma chère Adielle ?

— Vous êtes ambitieux, Paul, c’est important, ça. J’aime les gens ambitieux, vous savez, surtout quand ils quand ils savent se doter des moyens de leurs ambitions. Alors, ainsi, il me semble que nous sommes d’accord ?

Paul planta sa fourchette dans son succulent agneau à la badiane qui lui sembla cuit à point, puis il parut réfléchir un bref instant avant de répondre, un peu comme s’il avait anticipé cette proposition et que sa décision fut déjà prise :

— C’est d’accord, Adielle, je me range à votre offre, qui me paraît tout à fait acceptable, et qui est surtout… honnête !

Je vais faire confiance à Logisystèmes pour assurer mon avenir, au moins dans l’immédiat. Car je suis persuadé que nous formerons un duo particulièrement brillant et efficace.

Il n’avait pas prononcé le mot « couple», mais l’idée était quand même là et bien là, parce que cette femme, décidément, commençait à lui plaire, même physiquement.

Ainsi, il fut plutôt heureux à l’idée de partager à l’avenir le quotidien, même si ce n’était pas le lit, qu’il imaginait douillet, délicatement parfumé et accueillant, de la séduisante Adielle Moyshe, car, c’est un fait indubitable, il aurait volontiers eu une aventure sexuelle avec cette séduisante panthère blonde comme les blés d’or ! Car Paul était bel et bien tombé dans le piège, et il était sous le charme fou dégagé par cette femme d’exception, qui était aussi brillante que délicieusement troublante !

 

17

Lorsque Paul pénétra dans le vaste open space qui abritait les bureaux de Logisystèmes, au quatrième étage de la rue de Paradis, il était particulièrement de bonne humeur !

Et pour quelle raison ne l’aurait-il pas été ? Il se sentait fin prêt pour une entamer une nouvelle journée de travail, dont il souhaitait qu’elle soit fructueuse. La motivation était là, et l’énergie aussi.

Car à quoi servirait-il se lever tôt pour aller travailler si ce n’était pas dans l’espoir de tirer le maximum des efforts que l’on allait devoir fournir.

Il se servit un cappuccino à la machine et, alors qu’il rejoignait son box, il fut interpellé par des couinements incongrus qui ressemblaient à des sanglots. Il s’installa à son bureau, posa ses affaires et alluma son ordinateur. Mais d’où pouvaient bien provenir ces couinements persistants, se demanda-t-il ?

Il ressortit de son box pour aller jeter un coup d’œil dans l’espace central, envahi de fleurs magnifiques, comme à l’accoutumée. Des amaryllis, des cyclamens, des fleurs de porcelaine, trônaient dans des pots adaptés à leur plein épanouissement, parmi des anthuriums rouges et blancs et d’autres arbustes à fleurs. Çà et là une orchidée rose ou blanche illuminait le tableau de sa finesse et de sa grâce.

Ces sons étranges semblaient provenir du fond de la pièce, là où se trouvait le bureau de la secrétaire, près de celui de Adielle , qui était encore fermé. La patronne se réservait un espace privatif dans lequel se tenaient parfois les réunions, surtout quand il s’agissait d’aborder des sujets nécessitant une certaine discrétion, comme les salaires ou les entretiens préalables aux licenciements, auxquels il fallait bien parfois se résoudre.

Il s’approcha et se trouva face à Agnès. La jeune femme semblait être au plus mal, car, littéralement effondrée sur son bureau, elle sanglotait à chaudes larmes et hoquetait ! Elle regardait avec intensité, avec des yeux étrangement fixes, une photo qu’elle tenait avec fermeté dans sa main droite, face à elle, et qui semblait l’hypnotiser !

Paul, très inquiet, s’approcha afin de regarder le cliché de plus près. Il craignit très de se trouver face à l’image d’un enfant, fils ou neveu, qui par malheur serait décédé prématurément, et que la jeune femme pleurait avec désespoir.

Il regarda bien et quelle ne fut pas sa surprise, et même sa stupéfaction, mais aussi son soulagement, en reconnaissant sur la photo la bonne tête au pelage noir et blanc d’un bouledogue français ! Le flegmatique animal fixait l’objectif d’un œil débonnaire.

Agnès était une petite jeune femme brune, pas laide mais un peu trop grassouillette pour être vraiment jolie. Il semblait même parfois qu’elle fut un peu négligée. Car des odeurs acides plutôt suspectes émanaient d’elle de temps en temps, surtout en fin de journée.

Elle regarda Paul en s’épanchant de plus belle. De grosses larmes coulaient sur son chemisier en y laissant de fines traînées semblables à de la bave fraîche d’escargot.

‑ C’est Cador, c’est mon chien, le pauvre, il est mort hier soir, dit-elle à Paul dans un nouveau hoquet.

Fatima, avec sa gentillesse habituelle, s’approcha alors pour lui prodiguer des paroles qui se voulurent réconfortantes « Il était très vieux, Agnès, et cette pauvre bête souffrait le martyr, avec ces affreuses tumeurs qui lui étaient poussées de partout, et jusque dans les yeux !. Et je suis sûre qu’il est maintenant très heureux au paradis des chiens. Il a fini de souffrir, penses-y comme cela, positivement, et ça te consolera sûrement, ma chérie !

Paul, rassuré, rejoignit son box avec la ferme intention de se livrer à l’activité favorite des commerciaux des SSII et de leurs directeurs: la prise de rendez-vous téléphonique.

A partir du fichier contenu dans la base de données de Logisystèmes, il appelait tout ce que la place parisienne comptait de responsables informatiques grands et moyens systèmes, ainsi que les responsables des récents, mais très demandeurs, sites Client-serveur, cette technologie de pointe qui était devenue la grande spécialité de Logisystèmes.

Il appela le contact de son commercial auprès de la Caisse des Dépôts et Consignations pour s’assurer qu’il lui avait bien fait parvenir le cahier des charges du fameux projet Image Plus.

Ce logiciel d’IBM, par vocation destiné aux centres d’appel, permettait de stocker dans une base de données de grandes quantités d’images rapidement accessibles à partir d’un index.

Sa mise en œuvre était délicate et nécessitait l’intervention d’ingénieurs bien formés. Logisystèmes avait certes quelques solides compétences dans ce domaine mais leur principal spécialiste était un ingénieur indépendant, un de ces free lance dont il fallait s’assurer la collaboration en permanence. Ce qui représentait un handicap certain pour remporter cette affaire.

A moins bien sûr de pouvoir embaucher quelqu’un au plus vite.

Il se tourna donc vers son minitel et tapa 3615 Cadremploi afin de déposer une annonce sur ce site très visité.

Ce Minitel est vraiment une superbe invention, se dit-il, qui facilitait les opérations de recrutement, les rendait plus fluides, plus rapides, quand il ne se satisfaisait pas d’héberger un site de messagerie rose, de voyance ou d’astrologie.

En fin de matinée il entendit la voix sonore et claire d’Adielle, qui venait juste d’arriver.

Elle portait un élégant tailleur gris Yves Saint- Laurent un peu fripé et elle avait noué autour de son cou un carré Hermès aux délicieux motifs maritimes.

Elle se planta devant Paul à la porte de son box et l’apostropha, en plantant son regard de biche aux abois dans le sien. : « Mon cher Paul, n’allez jamais vous installer à la campagne, surtout ! Ne faites jamais cette bêtise, parce que vous la paieriez beaucoup trop cher ! »

Elle fulminait. On avait l’impression qu’à tout moment, de la vapeur allait s’échapper de ses narines dilatées.

— J’ai mis deux heures pour venir de Barbizon. Mon chauffeur était furieux ! Une heure pour venir me chercher, plus deux heures pour rentrer sur Paris. Et voilà où passe mon argent. Quand je pense que ma comptable me conseille de faire des économies, la naïve! Je ne peux quand même pas venir travailler en RER, comme une pauvre malheureuse, n’est-ce pas ! Par bonheur la Mercedes est confortable et je peux ainsi m’occuper efficacement en téléphonant avec mon Radiocom.

Le Radiocom 2000 était le réseau de téléphonie mobile français classé dans la catégorie des mobiles de première génération, l’illustre 1G, la grande ancêtre, la reine-mère des portables.

C’est avec lui qu’étaient apparues les premières notions de téléphonie cellulaire. Le réseau couvrait alors la quasi-totalité du territoire et comptait 60 000 abonnés. Plus de 90 % des appareils étaient installés à bord de véhicules. La reine Adielle faisait partie de cette catégorie privilégiée d’utilisateurs.

— Mais, quand vont-ils se décider à fabriquer des vrais téléphones portables qui fonctionnent correctement ?

— Il y a déjà les Be-bop, qui fonctionnent très bien, Adielle, mais vous n’en avez jamais voulu.

—Oh, Paul, ne me parlez pas de ces affreux zinzins, voulez-vous ! Il me faudrait faire tout le tour de Paris pour trouver une de ces fameuses bornes, et encore ça c’est si j’ai la chance de me trouver dans le bon quartier.

Le Be-bop était la nouvelle technologie des années 90, le prédécesseur urbain de nos téléphones portables.

Il fonctionnait grâce à des bornes reconnaissables à leur autocollant bleu-blanc-vert. Il pouvait émettre et recevoir des appels mais à condition de se trouver à proximité d’une borne publique et de s’être déclaré sur cette borne. Il fonctionnait en fait un peu à la manière du Wi-Fi actuel.

— Non, Paul, non, je vous en supplie, ne me parlez pas de cette merde innommable ! Je préfère encore le Radiocom, même si ça me coûte la peau des fesses. Ce sont des frais déductibles, après tout, c’est toujours ça que le fisc n’aura pas, et mon confort personnel, cela n’a pas de prix, vous savez, avec tout le travail que j’ai !

Le train de vie de l’élégante Adielle sembla bien un peu dispendieux à Paul, mais cela ne le concernait en rien, à vrai dire. Elle avait bien le droit de dépenser son argent comme elle l’entendait. Elle ne l’avait pas volé, elle en avait donc la libre jouissance, reconnut-il.

Outre l’ancienne discothèque qu’elle avait acquise à Barbizon, elle possédait un grand appartement richement meublé rue Lafayette. Elle employait de surcroît un personnel de maison conséquent, dont le point d’orgue était ce chauffeur.  Gérard était un ancien militaire à l’impressionnante moustache, dont beaucoup pensaient qu’il devait à l’occasion assurer un rôle beaucoup plus intime. Cependant c’était ne pas tenir compte qu’il était de notoriété publique que la ravissante patronne de Logisystèmes préférait jouer le rôle de couguar en croquant, quand l’occasion se présentait, un jeune homme, mignon de préférence, sans pour autant qu’on se permette pour cela de lui jeter l’anathème.

Car si Adielle Moyshe était une redoutable femme d’affaires, elle était aussi victime de cette extraordinaire ambiguïté qui faisait quelle était aussi une de ces indécrottables sentimentales prêtes à tout pour conserver à leurs côtés celui qu’elles considéraient, souvent à tort, bien sûr, comme étant l’homme de leur vie. Car ce qu’elle désirait plus que tout au monde, c’était de se sentir amoureuse et surtout être autant aimée que désirée, et rien ne semblait pouvoir la détourner de cette insatiable quête. C’était aussi une esthète qui adorait la nature, la belle musique, les fleurs et les animaux sauvages, surtout les plus mignons et attendrissants, comme les biches, les pandas et les cygnes, qu’ils soient blancs ou noirs.

Elle possédait un véritable sens artistique, en conséquence de quoi tout autour d’elle respirait la beauté, le raffinement et l’harmonie. Elle adorait recevoir et chacune de ses réceptions était une fête dont les invités se souvenaient longtemps et qu’ils se trouvaient par la suite très malheureux de ne savoir égaler.

 

18

Depuis un an maintenant, soit depuis le départ précipité de Michael, la captivante Adielle s’était attaché les services d’un fleuriste demi-grossiste qui lui livrait toutes les semaines un échantillonnage des nouveautés du moment.

La livraison en était assurée tous les lundis matins par le jeune Maxime. C’était un joli garçon, encore un, se dit-elle, car elle était désormais devenue méfiante, d’une petite vingtaine d’années, brun aux yeux verts, les cheveux coupés courts, toujours propre et poli. Il se présentait donc tous les lundis pour assurer la mise en place de sa précieuse marchandise. Ainsi les locaux de Logisystèmes étaient-ils toujours décorés avec les fleurs les plus belles et les plus fraîches. Les senteurs délicates, parfois entêtantes, des végétaux, se répandaient dans tout l’open space comme la bonne odeur du pain chaud envahissait la boulangerie du quartier au petit matin.

Ici, il me semble important de vous préciser que le jeune Maxime s’était longtemps cherché avant de se sentir finalement à l’aise dans le sympathique, mais néanmoins exigeant, monde parfumé et coloré de la fleur fraîche. C’était un authentique parisien, un vrai de vrai, et on ne pouvait que difficilement faire plus authentique ! Ses parents étaient originaires de Paris, ses grands parents maternels et paternels aussi. Il connaissait tous les coins et les moindres recoins de la capitale. En bon autochtone, il franchissait très rarement le périphérique. Pour lui, au delà de cette mythique barrière, c’était un autre monde, une jungle mystérieuse et sans doute aussi très dangereuse. Les rares fois où il avait franchi la symbolique frontière, c’était pour accompagner ses parents, tous deux ouvriers, qui avaient choisi comme lieu de villégiature annuelle un camping quatre étoiles situé à La Cotinière, sur l’île d’Oléron. On y accédait facilement en voiture depuis quelques années, en empruntant le nouveau pont long de trois kilomètres qui la reliait désormais au continent et qui permettait à la 403 Peugeot de son père de les déposer, après une petite journée de route, au parking de leur lieu de séjour. Il avait connu, enfant, sur ces rivages doux et lumineux des heures délicieuses, entre les longues promenades à vélo, les balades dans les magnifiques forêts du sud et les longs après-midis allongé sous un parasol, sur la plage, entre deux bains. Les voyages forment la jeunesse, dit-on, et lui avait petit à petit développé, à l’occasion de ces vacances, sa culture gastronomique !

Dès l’âge de huit ans, il dégustait ses premières fines de claires, ces huîtres au goût délicat de noisette, affinées dans d’anciens marais salants. Il adorait aussi la pêche à pied, le sport national sur l’île. Armé de son filet, de sa rapette et de son seau, il arpentait l’estran à marée basse. Il ramassait les crevettes grises, les petits crabes, les coques, les tellines, les palourdes, parfois quelques huîtres, mais ce qu’il aimait par-dessus tout c’était récolter les couteaux a la main. Il lui suffisait pour cela d’attendre le soir et à la marée basse, de prendre une lampe torche, de la placer à deux ou trois centimètres au dessus du trou et ils faisaient alors surface tout seuls. Il les attrapait alors et tirait avec délicatesse dessus en faisant bien attention de ne pas les casser.

Il vécut ensuite une adolescence dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle fut perturbée. Il avait été un enfant d’une santé délicate. Toujours enrhumé, il faisait de fréquents accès de sinusite et de spasmophilie. Il s’était par la suite beaucoup cherché, alternant tous les looks et adoptant toutes les philosophies possibles et imaginables.

Il était très beau en costume. Il prenait alors de faux airs de businessman et vantait à qui voulait bien l’écouter les mérites du travail et de la réussite sociale. Son modèle dans ces périodes était le célèbre homme d’affaires Bernard Tapie, que l’on voyait souvent à la télévision. Il avait fait aussi un hippie très crédible quand il avait arboré, en adoptant les attitudes du garçon vraiment le plus cool du monde, la tenue adéquate : chemises à fleurs, treillis de l’armée, guitare en bandoulière, dont il jouait d’ailleurs assez mal, un joint négligemment fiché entre les lèvres. Le look rocker, quant à lui, lui avait beaucoup moins bien convenu, il faut le reconnaître.

Il lui fallut admettre que pour celui-ci il était loin d’avoir la carrure. Mais cela ne l’avait pas empêché de porter du cuir, un gros ceinturon et de clouter son blouson. Le domaine où il était le plus crédible cependant, c’était l’ufologie. Il avait appartenu à plusieurs cercles spécialisés et était intarissable sur les Ovnis et les visites supposées d’extraterrestres. Lui qui lisait pourtant si peu avait tout lu sur le sujet. Il se procurait tous les magazines publiés, en anglais, par Ray Palmer ou Gray Barker. Il était abonné la revue Ovni-Présence, publiée par l’Association pour l’Étude des Soucoupes Volantes, l’AESV. Il s’était récemment enthousiasmé pour la très médiatique affaire de Roswell !

 

Maxime habitait rue du Faubourg Saint-Antoine, au cœur d’un quartier qui avait été industriel et ouvrier jusque dans les années 1950. Sa famille s’était établie dans les murs d’une ancienne fabrique de meubles, au sein de laquelle ils bénéficiaient de beaux volumes mais surtout, luxe suprême à Paris, d’une vaste arrière-cour lumineuse. Son père y avait même installé une petite piscine et le chat y passait ses journées au soleil, ou à la poursuite de très gros rats, qui l’impressionnaient fort.

Influencé sans doute par ce qui avait longtemps été l’activité reine de son quartier, et n’étant pas doué pour les études, il trouva une place d’apprenti chez un des derniers ébénistes de la rue et obtint son CAP.

Il trouva cependant ce métier un peu trop ardu pour sa fragile constitution, surtout que son patron, un homme aux manières rudes, ne le ménageait guère. Il découvrit alors avec passion, grâce à une amie de sa mère qui appartenait à la corporation, les charmes discrets de la fleur, et il obtint cette fois son CAP de fleuriste. Il avait enfin trouvé sa voie !

 

Adielle était divorcée de Marc, ce chanteur d’un petit groupe qui avait connu en son temps un modeste succès. Elle était la maman comblée d’Adrien, ce beau et sympathique garçon qui venait tout juste de fêter ses 17 ans, parce que le temps passe tout de même oplus vite que ce que l’on peut l’imaginer ! Elle vivait toujours seule avec lui, tout en se disant que c’était fou comme le temps passait vite, dix-sept ans, dans un célibat accepté, plus que choisi. Elle n’avait donc de comptes à ne rendre à personne, pour ce qui concernait sa vie sentimentale et sexuelle. Elle vivait d’ordinaire de façon plutôt équilibrée et sage depuis le départ en catastrophe de Michael, ce garçon dont elle avait été follement et désespérément amoureuse. Elle était accaparée par sa vie professionnelle qui monopolisait la majeure partie de ses journées et elle consacrait aussi beaucoup de temps à son fils, n’hésitant pas à se lever à six heures du matin pour lui faire cuire la truite qu’il mangerait le midi.

Ses rares sorties la menaient le plus souvent sur les Champs-Élysées ou dans le quartier des halles, où elle appréciait de faire de longues promenades et se perdre dans les nombreuses galeries marchandes. Un soir de spleen où la solitude lui pesait trop, elle avait fini par accepter d’accompagner Philippe, qui se proposait depuis longtemps de lui faire découvrir l’ambiance si particulière des clubs libertins, que lui-même fréquentait avec assiduité. Il n’en avait bien entendu jamais rien dit à son épouse. Il prétextait alors des soirées avec des clients ou avec des collègues pour s’adonner à son passe-temps favori. Il rentrait rarement très tard. La première sortie que la blonde Adielle avait faite avec lui avait eu lieu au restaurant d’un célèbre club de Versailles nommé « Le donjon ». Philippe voulut ainsi faire son éducation en douceur, avait-elle pensé. Adielle s’amusa beaucoup de cette jeune femme qui se déplaçait de table en table en arborant entre ses fesses, qu’elle avait fort belles et délicieusement rondes, une mutine queue de lapin blanche, qui donnait l’impression qu’elle se livrait à un petit jeu tout à fait innocent. Elle découvrit ainsi le château, et enfin, le nec plus ultra, le célèbre club Les Merveilles. Tous ces endroits étaient très chics et bien fréquentés. C’était d’ailleurs pour cette raison que Philippe les avait choisis.

Cependant elle restait un peu sur sa faim. Elle se sentait une âme plutôt fleur bleue, prompte à se passionner pour un garçon, ainsi qu’elle l’avait fait pour Marc, son ex mari, et surtout, plus récemment, pour le jeune et beau Michael.

Mais depuis quelques semaines, elle ressentait une véritable attirance pour ce jeune Maxime, le charmant fleuriste ! Une force irrésistible l’attira en effet vers ce sympathique garçon d’allure fragile. Elle envisagea alors de lui faire sérieusement la cour. Elle était une battante, non, et elle était avant tout une femme d’action ! Elle ne pouvait donc pas se contenter d’attendre qu’on la convoitât, et qu’on lui fasse dûment la cour. Il fallait qu’elle prenne sans cesse des initiatives. L’amour c’est comme les affaires, disait-elle souvent à Fatima, qu’elle trouvait trop passive dans ses relations amoureuses. Il faut se montrer pro actif, là se trouve le secret d’une vie épanouie. Prendre ce que l’on désire. Ne pas attendre que la vie veuille bien nous l’apporter sur un plateau, car dans ce cas il est probable que l’on attendra longtemps.

Ainsi, il vous faudra considérer que la rue de Paradis ne suffisait plus à remplir le vide son existence ! Il lui fallait vivre avec plus d’intensité, aimer, vibrer, s’épanouir, s’éclater, jouir, kiffer, dans tous les sens du terme !

Les réunions commerciales du mardi matin, si elles amenaient bien entendu leur lot hebdomadaire de suspense et d’adrénaline, ne suffisaient pas pour lui apporter ce sentiment de plénitude auquel elle aspirait. Elle avait tant espéré avec Michael, mais cette histoire était hélas loin, oh oui si loin, aujourd’hui. Il lui fallait bien passer à autre chose. Elle n’allait certainement pas se contenter de vieillir en regardant le temps s’écouler comme le fait la marée au Mont Saint-Michel, c’est à dire, à la vitesse d’un cheval au galop !

 

19

La séduisante Adielle s’était vite, bien trop vite même, avait pensé Philippe, qui l’observait toujours, même si c’était de loin, amourachée de ce charmant jeune homme aux yeux verts et à la démarche souple, troublante et incroyablement sexye, d’un chat siamois en maraude.

Elle avait donc entrepris une opération de séduction en règle. A quoi bon attendre, se disait-elle ? Attendre qu’une autre vienne lui manger son « quatre heures » sous ses yeux. Car elle voyait bien en Maxime un goûter, une friandise sucrée-salée. Assurément pas un homme à installer dans sa vie. L’aventure Michael l’avait refroidie. La leçon, si elle avait été dure et humiliante, avait néanmoins, et par bonheur, porté ses fruits.

Un soir elle l’invita à dîner dans un sympathique restaurant Thaïlandais situé près de la Bastille, « le dragon de Chiang Mai ». Afin de le remercier, lui avait-elle dit, pour la qualité des fleurs qu’il lui livrait toutes les semaines.

Elle s’était apprêtée avec le plus grand soin, ce soir-là ! Elle s’était habillée le plus jeune possible, sans toutefois sombrer dans le ridicule, et surtout elle avait choisi une robe avec un irrésistible décolleté plongeant ! Un décolleté vers lequel le regard de Maxime se perdit à plusieurs reprises au cours du dîner !

Une semaine après, elle s’enhardit et elle entraîna le garçon dans un club de la rue de Rivoli. Là, ils dansèrent des rocks endiablés et aussi, en fin de soirée, quelques slows. Maxime s’avéra être un très agréable cavalier. Elle se sentit bien avec lui, et elle le lui dit sans craindre de l’effaroucher. « Je me sens vraiment bien dans tes bras, tu sais, Benji » Elle éprouvait en sa compagnie la très agréable sensation d’avoir rajeuni d’une bonne vingtaine d’années.

Adielle fut follement satisfaite de cette soirée et elle eut rapidement envie de remettre ça ! La fois suivante elle invita son jeune ami au caveau de la Huchette, une boite dont l’ambiance plus intimiste cadrerait mieux avec ses projets de séduction, avait-elle finement pensé ! Elle avait mis une jupe claire très courte de chez Kookaï coupée dans un tissu extra doux au toucher ainsi que des talons de quinze centimètres qui mirent irrésistiblement en valeur les lignes délicates de ses mollets musclés. Ils passèrent à danser le Be-bop une longue soirée qui se termina extrêmement tard.

Si tard même que la nuit s’acheva dans son lit de la rue Lafayette ! Car Adielle avait invité le garçon à prendre un dernier verre chez elle. Tout heureux de sa bonne fortune, Maxime s’était laissé entraîner, après une longue conversation et deux verres d’un excellent cognac qui se buvait comme de l’eau, et qui eurent raison de ses dernières hésitations, dans la chambre de son attrayante et sexye cavalière ! Il se glissa avec volupté dans les doux et accueillants draps de soie de chez Sanderson. Adielle, follement heureuse de partager de nouveau son lit avec un homme séduisant, connut une nuit des plus délicieuses sous les caresses et les assauts répétés de son jeune amant, qui ne négligea aucune pratique, même les plus osées et salaces, afin de bien la faire jouir, ce qui lui arriva au moins trois fois dans la nuit, ce qui la fit bien sûr abondement mouiller ! Une mouille adorablement sucrée et parfumée que le jeune homme prit ensuite un réel plaisir à éponger longuement et sensuellement avec sa langue.

Elle se leva bien entendu la première pour préparer le petit-déjeuner.

Elle sortit quatre pâtons de croissants du congélateur et les enfourna, puis elle sélectionna la bonne température, 180°, et elle appuya sur le bouton. Elle prépara ensuite le café. Pour aujourd’hui, qui se présentait un peu comme un jour de fête, ce serait un excellent Blue Mountain de la Jamaïque, un café au parfum subtil qu’elle achetait toujours à la Maison du Bon café, l’artisan torréfacteur qui officiait depuis des lustres près de chez elle.

Les effluves dégagés par ces préparatifs tirèrent Maxime du lit. Il fut bientôt rejoint par Adrien.

« Bonjour, dit ce dernier à Maxime. Tu as dormi ici ?

— Oui chéri, mon ami a dormi ici. Parce que nous sommes rentrés tard hier soir et il n’y avait plus de métro pour qu’il puisse aller jusque chez lui.

— Il ne va pas rester, alors ?

—Mais non, il va rentrer à sa maison dès ce matin.

—T’habites où ?

— Aux Halles, passage du Grand Cerf !

— C’est un chouette quartier, en tout cas bien plus amusant qu’ici, parce que dans ce quartier, il n’y a que des bourges, et je n’y connais strictement personne. »

Elle voulut bien entendu revoir le garçon assez vite, et cela je pense que vous le comprendrez facilement..

Maxime prétexta alors mille raisons pour ne pas la rejoindre. Il se montrait même anormalement distant avec elle quand il venait lui livrer ses fleurs, le lundi matin.

Il y avait bien sûr à cela une explication toute simple.

Ses copains, à qui il avait fièrement raconté son histoire, s’étaient moqués de lui en lui disant que « c’était la honte de se « taper une vieille ». A moins bien sûr de lui faire dûment cracher la monnaie.

Il eut beau leur dire que la quarantaine ce n’était pas ce que l’on appelait communément le troisième âge, mais ils ne lâchèrent rien. Ses copines, surtout, se montrèrent vexées d’être délaissées pour cette « dame », aussi avaient- elles commencé à s’éloigner progressivement de lui.

Dans un premier temps il avait traité cette rébellion par le mépris. Cependant leurs réflexions pernicieuses avaient petit à petit fait leur chemin. Ainsi après y avoir bien réfléchi, il reprit le chemin de la rue Lafayette. Il passa même sa première nuit à Barbizon. Ce fut ce jour-là, après avoir longuement pratiqué avec elle la technique sexuelle dite du « fist-fucking » et l’avoir ainsi faite plusieurs fois jouir, en introduisant délicatement son petit poing câlin dans sa chatte et en lui léchouillant le clitoris à mort, qu’il choisit pour faire part à sa maîtresse de son désir d’avoir sa boutique de fleurs à lui ! Cela se produisit à la fin d’une après-midi qui fut consacrée à d’interminables câlins, au cours de laquelle il s’était montré particulièrement efficace et empressé. Oh, ce fist-fucking lent et progressif, quelle merveille, songea-t-elle, heureuse et anéantie tout à la fois ! S’il parvenait à ses fins, pensa-t-il pour sa part, il remonterait bien vite dans l’estime de ses copains, et surtout ses copines reviendraient vers lui, et il avait tellement envie, depuis longtemps déjà, de coucher la jolie, pétillante et apparemment peu farouche Daisy dans son lit !

Nous étions un dimanche de mars et il faisait particulièrement beau, sur la capitale !

Le matin ils étaient allés se promener au marché aux oiseaux, au pied de Notre Dame. C’est là qu’Adielle était tombée en arrêt devant un superbe perroquet gris du Gabon qu’elle avait voulu acheter, encouragée en cela par le bagout du vendeur qui sentait la bonne affaire se profiler. Cette bête valait quand même cinq mille francs !

Maxime eut toutes les peines du monde à l’y faire renoncer.

Je te dis qu’il ne parlera jamais, ce volatile ! Il sera seul toute la journée, alors, qui va-t-il bien pouvoir imiter, dis-moi ?

Le midi ils s’étaient arrêtés dans une grande brasserie afin de déguster un plateau de fruits de mer, qui fut arrosé par un muscadet sur lie bien frais, puis Adielle avait appelé  Gérard afin qu’il les conduise à Barbizon.

Elle était sous le charme de cette après-midi d’amour qui avait été si exaltante pour elle ! Car, et cela est bien compréhensible, elle aimait beaucoup être transportée vers les cieux éthérés du plaisir. Un bel orgasme, long, savoureux et puissant, était pour elle une quasi œuvre d’art ! Il la mettait de bonne humeur pour toute la journée, au moins, quand ce n’était pas pour la semaine ! Ainsi comblée, elle se sentit de plus en plus désireuse de s’attacher la reconnaissance de ce charmant jeune homme. Aussi prêta-t-elle une oreille plus qu’attentive à ses propos lorsqu’ il lui dit, en insistant un peu, et tout en lui caressant, d’une main coquine et fureteuse, ses appétissantes fesses blanches, et surtout, douces et fermes comme de la porcelaine de Bavière !

« Tu ne sais pas ce qui me ferait plaisir, Adielle, ma chérie ?

— Oh si, bien sûr que je le sais ! Tu veux que je te dise que je t’aime, s’exclama-t-elle en riant, « parce que c’est vrai que je suis plutôt avare de mots d’amour, moi, mais j’suis comme ça, n’en tiens pas compte, c’est tout, c’est simplement qu’on ne m’a pas habituée à m’épancher outre mesure quand j’étais petite fille.

— Non, ça je le sais, et tu me le montres tous les jours, même si tu ne me le dis pas.

En fait, j’aimerais beaucoup faire quelque chose de bien de ma vie, comme toi, en fait, je voudrais réussir, moi aussi.

Mon rêve, tu vois, ce serait avoir ma boutique de fleurs à moi, mais malheureusement je n’ai pas le premier sou pour le réaliser, ce rêve. »

Il n’en dit pas plus et il passa le reste de la soirée à la câliner et à la faire jouir une fois de plus, et cette fois elle lui cria sans façons son bonheur de vivre « je t’aime ! »

Adielle comprit bien évidemment le message. Aussi elle se mit assez rapidement en quête d’un local à louer. Après quelques visites qui ne la satisfirent pas, elle finit par opter pour une jolie boutique qui convenait en tous points à son projet, rue Dupleix, près de la Tour Eiffel.

Elle y fit réaliser de somptueux aménagements et elle créa une SARL au capital de cinquante mille francs dont elle confia la gérance à Maxime. Elle accorda au garçon 30% des parts de la nouvelle entité. Elle en conserva ainsi 70 %

Comme ça, se dit-elle, non seulement je fais une bonne action en permettant à ce garçon de réaliser son rêve, mais de plus je me l’attache et voire, s’il se débrouille bien, je gagne de l’argent ! C’était donc un bon plan, même s’il pouvait s’avérer avoir été imprudemment élaboré sur une lointaine comète !

 

20

Depuis que cette satanée guerre du golfe avait commencée, vous vous souvenez certainement, au moins les moins jeunes d’entre vous, l’on n’entendait plus parler que de cette déplorable affaire, à l’époque !

La télé s’évertuait à diffuser ces fameuses images de frappes réputées chirurgicales qui ne montraient jamais rien de nouveau. Ce n’étaient que traînées vertes sur les écrans où des experts de tout poil affichaient leurs bobines en prenant un air entendu pour dire que là, on allait assister à la destruction d’un char de Saddam Hussein, mais bien entendu, on ne voyait jamais rien de plus que ces traînées vertes qui zébraient inlassablement les écrans de télévision. Les images de puits de pétrole en feu, bien nettes, elles, ne servaient qu’à justifier l’augmentation délirante du prix des carburants. Tout ceci apparaissait comme un jeu vidéo grandeur nature, cependant les conséquences s’en faisaient cruellement sentir sur l’activité du groupe Marbeuf et de ses concurrents.

 

Philippe n’était vraiment pas fâché de pouvoir enfin prendre un peu de distance avec toutes ces contrariétés.

Dans quelques jours en effet il s’envolerait pour deux semaines de vacances en Thaïlande avec Laetitia, sa tendre et aimante épouse.

En prévision de cette période qui s’annonçait sage et relativement chaste, il ressentit une irrésistible envie de faire le plein de câlins.

Il téléphona donc à sa nièce, la ravissante Daphné, pour lui proposer de passer le voir, un de ces prochains soirs, après ses cours, pour aller prendre un verre au Georges V. Comme d’habitude, s’était-il empressé de préciser sur un ton canaille. Et il n’omit bien sûr pas de lui recommander de prévenir ses parents qu’elle rentrerait peut-être un peu tard.

— Je l’espère bien, que je rentrerai tard, s’était empressée d’ajouter cette dernière avant d’ajouter : « A bientôt, Amour de ma vie ! ».

Il appela ensuite sa vieille amie afin de s’enquérir de la température ambiante chez Logisystèmes.

— Comment ça va, ma grande ?

—Tu t’inquiètes pour mes affaires, ou tu t’inquiètes pour ma santé, s’enquit-elle ?

— Pour les deux, ma chérie ! Cela fait un petit moment que je ne t’ai pas vue, et tu ne le sais que trop bien ! C’est que tu me délaisses un max, en ce moment !

— La santé, ça va plutôt bien, merci, si l’on excepte ces foutues migraines qui me vrillent régulièrement l’intérieur de la gargoulette !

— Et ce fameux gamin, le charmant Maxime, tu sors toujours avec lui ?

— Oui, toujours, enfin… plus ou moins, quoi ! Il s’occupe toujours de la boutique, et je le vois de temps en temps, oui, mais seulement quand monsieur veut bien se rendre disponible pour moi, pour sa vieille maîtresse ! « Oh, ça va, Adielle, tu n’es quand même pas si vieille que ça, qu’est-ce que je devrais dire, moi, alors que je me sens toujours si jeune ! »

Il en vint au sujet qui l’intéressait le plus : « Et le très réputé Paul de Kerjean, il tient toujours la route, lui ?

— Il est en vacances, en ce moment ! Mais-tu dois en savoir quelque chose, s’il tient la route ! Il me semble que tu l’as dans les pattes, en ce moment, à la Caisse des dépôts.

— Oui, il ne se démerde pas trop mal en effet, d’après ce que ce que l’on m’a rapporté. Et à part ça, les autres ?

— Avec cette saleté de guerre qui n’en finit pas, tu sais bien que c’est panique à bord, Philipe ! Les clients ont stoppé beaucoup trop de projets pour que les affaires puissent aller bien ! On ne signe quasiment pas de nouveaux contrats, en ce moment. Vivement que tout ça se termine, qu’ils lui fassent enfin la peau, à cet affreux moustachu, à cet enfoiré de barbaresque à la con !

Les commerciaux ne veulent toujours rien me dire, mais je sens qu’il y a de plus en plus d’inter-contrats, Philippe, dans ma pauvre boite !

—Tu le sens, ma chérie, s’étonna Philippe tout en faisant un bond d’incompréhension ! Ainsi, tu n’aurais donc pas de rapports d’activité, il me semble pourtant que c’est essentiel, dans notre métier, le rapport d’activité, et c’en est même la base ! « Oui oui je sais, Paul m’a parlé de ça il n’y a pas longtemps ! »

— Si, bien sûr, mais tu sais bien que je suis une femme très intuitive, Philippe, et que je vois bien au-delà des chiffres que l’on veut bien condescendre à me donner !

— Les temps sont durs, ma chérie, et tu ne le sais que trop bien, à mon avis ! Mais ce n’est pas ça le pire ; le pire, c’est qu’ils vont l’être de plus en plus ! Ma proposition tient toujours, tu sais. On en reparle quand tu veux. Tu m’appelles, et on va prendre un verre ensemble aux Merveilles, ça nous rappellera le bon vieux temps, cela ne pourra nous faire aucun mal, et nous discuterons plus tranquillement, dans une ambiance aussi paisible et chaleureuse !

— Plus tard, Philippe, plus tard, je veux bien, mais pas en ce moment, j’ai trop de travail !

— Comme tu veux, alors à bientôt. Bisous ma grande.

—A bientôt, Philippe, je t’embrasse très très fort. »

 

Le 747 d’Air Thaï accéléra sur la piste et, dans un grondement, les moteurs atteignirent leur plein régime. Le lourd appareil se cabra enfin et s’éleva avec une étonnante légèreté et une impressionnante majesté dans le ciel gris de Paris pour bientôt se stabiliser à son altitude de croisière.

Confortablement installés sur les sièges de la première classe, le couple entama la première conversation de cette précieuse et bien trop rare escapade en amoureux.

— Nous voilà enfin partis pour les vacances. Oh que cela me fait plaisir, et toi Philippe ? Es-tu aussi heureux que moi ?

— Oui, ma chérie, je ne suis pas mécontent, tu dois aisément l’imaginer, de laisser tous les problèmes derrière moi et de m’évader quelques jours avec toi. Cela me rappelle un peu notre si agréable voyage de noces, tu t’en souviens ?

— Tu parles si je m’en souviens, mon amour, l’île Maurice ! C’était la première fois que j’y allais, ce merveilleux hôtel, et tous ces beaux poissons dans le lagon, et c’était aussi la première fois que je prenais l’avion ! C’est vrai que ça ne doit pas être facile facile en ce moment, pour toi, non ! Au fait, il y a longtemps que tu ne m’as plus parlé de ce projet de rachat d’entreprise sur lequel tu bossais tellement, ces derniers temps !

—Tu veux parler de Logisystèmes, je pense ?

— Oui, de cette fameuse Adielle Moyshe, cette dangereuse fofolle !

— Folle du cul, oui, ça tu peux le dire ! Eh bien, ça suit son cours, mais elle ne veut toujours pas lâcher le morceau, la tigresse, et maintenant ne voilà-t-il pas qu’elle compte sur ce nouveau directeur commercial qu’elle vient d’embaucher pour la tirer d’affaires ! Tu sais que j’ai beaucoup de mal à y croire, à cette nouvelle fable !

— Tu ne m’as pas dit une fois que c’était elle, le vrai problème, dans cette pourtant belle société ?

— Oui, on peut voir les choses comme ça, en effet, mais c’est bien plus ambigu que ça n’en a l’air, je vais te dire ! Adielle a su gagner la confiance de nombreux bons clients, vois-tu, et elle a su aussi recruter d’excellents ingénieurs, ainsi que des commerciaux motivés et efficaces, et de plus elle réalise un chiffre d’affaires qui est tout à fait correct ! Ainsi, elle est donc à la fois la solution et le problème, dans cette histoire ! » « Les deux faces de la médaille tantrique qui te sont si chers, mon amour ! » « Eh oui, la non-dualité dans toute sa splendeur !

— Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Philippe n’hésita pas une seconde avant de lui répondre : « Sa tête, Laetitia. C’est son cabochon qui ne va pas, ou du moins qui ne va plus ! Je crois qu’elle est devenue maniaco-dépressive, cette pauvre femme ! Je t’ai parlé de ce stupéfiant projet de mariage, il me semble ! »

— Oh oui, une drôle d’histoire, en effet ! Elle ne me semble pas très mature, ton Adielle ! Elle a certainement un problème, et un gros, même, crois-moi, cette femme ! Un gamin de 27 ans, tu te rends compte, mais où a-t-elle la tête, cette pauvre femme, elle en a au moins quarante, non ? ! » « Quarante-sept, oui, il me semble, quarante-sept, c’est ça, oui! »

— C’est à la place du cul, qu’elle se trouve, sa tête, aujourd’hui, bien sûr, lâcha Philippe en riant de bon cœur !

— C’est pour ça que Logisystèmes serait une bonne affaire si elle voulait bien laisser sa place, tu comprends ça, n’est-ce pas, mon amour ! Il y a beaucoup de clients, des compétences solides, ainsi que des contrats juteux à récupérer à la pelle !

— Et bien sûr tu ne peux rien faire si elle ne veut pas vendre, et tant qu’elle n’y est pas obligée…

— Surtout qu’elle n’est plus seule, maintenant. Depuis qu’elle a cédé une partie de ses parts à ce fameux Paul de Kerjean !

— Ce qui complique encore un peu plus l’affaire, je suppose !

— En effet, tu supposes bien, ma chérie ! Mais le pire c’est que je sais que ce garçon va faire tout son possible pour remettre cette boite à flots, parce qu’il joue son avenir dans cette histoire ! Et de nos jours, tu sais bien que l’avenir n’est plus ce qu’il a été, pour les cadres, ce n’est plus une ligne droite avec une bonne retraite au bout ! c’est devenu un parcours semé d’embûches, et il ne faudrait surtout pas oublier de charger son fusil chaque matin, en partant pour le bureau !

— Ça ne me semble pas si grave, en fait. Tu n’as pas besoin de cette entreprise pour vivre.

— Besoin, certes non. Mais je me porterais mieux si j’arrivais à mettre la main sur cette boite, surtout pour l’introduction du groupe Marbeuf en bourse.

— Et il n’y a rien à faire, je suppose.

Il adopta un air pensif, et même méditatif, et il sembla s’absorber dans une profonde réflexion avant de relever lentement la tête pour dire « Non, je ne vois pas, à part lui tirer une balle de gros calibre pile entre les deux yeux ! » « Oh mon dieu, tu plaisantes, j’espère ! »

— Oui, bien sûr. Ce n’est qu’une façon imagée de dire qu’il n’y a rien à faire, sinon d’attendre son bon vouloir ! Mais que veux-tu, c’est la vie qui est faite comme ça, on ne fait pas toujours ce que l’on veut et finalement c’est peut-être mieux ainsi, tu ne crois pas ? Tiens, regarde, que serait-il advenu au monde si ce connard d’Hitler avait pu faire tout ce qu’il voulait faire ? « Oui, c’est tout à fait vrai, ce que tu dis, c’est peut-être mieux ainsi, qu’on ne puisse pas toujours faire ce que l’on a envie de faire ! »

 

Philippe saisit le magazine qu’il avait emporté et qui proposait un long reportage sur la Thaïlande insolite.

Après douze heures de vol, le Boeing 747 se posa en douceur sur le tarmac de l’aéroport Don Muang, au nord de Bangkok.

Les formalités accomplies et leurs bagages récupérés, ils se dirigèrent vers le vaste hall. Il faisait très chaud et l’air leur sembla épais, tant il était moite.

La chemise de Philippe était déjà trempée à essorer.

Ils aperçurent rapidement une pancarte avec leur nom tracé d’une écriture élégante.

Elle était brandie au dessus de la foule par un colosse aux yeux bridés.

Ils se dirigèrent vers lui lorsqu’une ravissante jeune femme vint à leur rencontre. Elle leur tendit une jolie branche d’orchidée.

–Bienvenue en Thaïlande, Madame et monsieur de Labruguière.

Elle leur présenta ses compagnons.

— Mon mari, Sha, c’est lui qui sera votre guide pendant votre séjour, et Jumbo, dit-elle en désignant le colosse. Il sera votre chauffeur. Vous pourrez aussi lui demander tout ce dont vous aurez besoin.

Jumbo saisit les bagages du couple et ils rejoignirent le parking où les attendait le minibus de l’agence.

Ils quittèrent l’aéroport par l’autoroute aérienne. Jumbo enclencha aussitôt la climatisation.

‑ Avez-vous fait un bon voyage ? S’enquit Sha

— Parfait, répondit Philippe, le personnel a été charmant.

— Ces hôtesses sont vraiment ravissantes, surenchérit Laetitia.

— C’est la première image que vous avez de notre beau pays, il faut qu’elle vous incite à le découvrir davantage.

Nous allons vous conduire à votre hôtel. Vous allez voir, c’est une merveille. C’est un des plus hauts immeubles de Bangkok.

Ils garèrent le minibus dans le parking et prirent l’ascenseur qui les mena à la réception, quelques ’étages plus haut.

— Je vous ai réservé une suite au 52ème étage, avec vue sur le fleuve, dit Sha. J’espère que la chambre vous conviendra. Allez donc vous installer et vous reposer un peu.

On se retrouve dans une heure au Sky bar, au 64ème, pour établir le programme de votre séjour.

Une heure plus tard, Laetitia et Philippe, reposés et douchés, posèrent pour la première fois les pieds au Sky Bar. La vue, de la grande terrasse, était en effet époustouflante. Tout Bangkok s’étalait à leurs pieds, traversé par le fleuve Chao Praya qui déroulait ses méandres entre les maisons, pareil à un gros et indolent serpent.

Sha et Jumbo les attendaient, installés à une table en rotin, devant un jus de fruits fraîchement pressés, un mélange de ces délicieux fruits tropicaux.

— Vous êtes ici pour deux semaines, c’est parfait. Vous aurez ainsi le temps de voir un maximum de sites.

Le jeune Thaïlandais s’exprimait dans un français impeccable, simplement souligné par un léger accent.

Laetitia lui en fit aimablement le compliment.

— Oui, c’est parce que j’ai un diplôme universitaire de français, et un d’anglais, aussi ! J’ai également eu la chance de pouvoir faire plusieurs séjours en France !

Il adressa un sourire coquin à Laetitia. Ah! Pigalle, les petites femmes de Paris, c’est le rêve, le saint-Graal, pour nous autres asiatiques, vous savez !

Je vais vous proposer un programme, en fait je vous ai tout noté ici.

Il leur tendit deux feuillets dactylographiés.

— Vous allez pouvoir étudier ça tranquillement ce soir, et demain vous me ferez connaître vos choix.

Je vous ai surligné les incontournables. A Bangkok il y a le palais royal, et aussi les marchés flottants. Vous aurez aussi la possibilité d’aller à Pattaya, à Phuket, et bien sûr ma préférée, Chiang Maï. Là-bas c’est vraiment la Thaïlande authentique, et vous pourrez aussi voir Phi Phi Island. Je vous conseille aussi ces deux jours au large de Pattaya, sur cette petite île, qui est déserte la nuit. C’est le rêve pour clôturer un séjour réussi en amoureux… précisa-il en adressant un clin d’œil appuyé à Philippe.

— Pour ce premier soir je vous conseille de dîner au restaurant de l’hôtel, le sirocco, à l’étage en dessous. Vous pourriez même réserver ici.

— C’est une très bonne idée, approuva Laetitia ! Je me sens un peu fatiguée par le voyage. Je n’aurai donc pas le courage de vadrouiller, ce soir.

— Il y a tout ce qu’il faut dans l’hôtel pour passer une bonne fin d’après-midi, leur précisa Sha. Vous avez une salle de fitness, un sauna, un hammam, un spa en plein air, une piscine et même, même… un salon de massage.

— Un massage Thaïlandais, le rêve prend forme, s’extasia Laetitia, qui était heureuse comme une enfant qui viendrait de revoir un nouveau jouet.

— Oui, vous pouvez avoir ici le fameux massage médical.

Il se tourna vers Philippe pour lui dire : « Et si vous voulez essayer le massage amical, je pourrai vous conduire dans un excellent établissement, qui est très bien tenu, et qui est surtout très clean ! Il regarda intensément Philippe.

Les masseuses y font preuve d’un grand professionnalisme, ce sont de véritables expertes, vous savez !

‑ Quelle est la différence entre les deux ? demanda Laetitia.

‑ Le massage médical est à but thérapeutique, comme son nom l’indique. Le massage amical est… comment dire, plus ludique, plus coquin, pour parler clair. En fait il s’agit du fameux body-body, qui est pratiqué avec l’intégralité de son corps par une jeune fille nue.

— Complètement nue, toute nue ?

— Oui, complètement nue, à poil, comme vous le dites d’une façon si imaginée, à poils, et foufoune à l’air ! C’est une vieille tradition, ici, en Thaïlande, parce que c’est une tradition qui remonte à la nuit des temps. A l’époque où les logements étaient si petits et inconfortables, et souvent sur pilotis et qu’il fallait alors se masser mutuellement pour faire circuler le sang !

— Je crois que je vais me contenter du médical, pour cette après-midi. Ça te ferait envie aussi, Philippe ?

— Bien sûr, mais j’essaierai aussi l’amical, mais un autre jour, bien sûr.

— Et pourquoi pas, ajouta Laetitia, il ne faudrait quand même pas prendre le risque stupide de mourir idiots, et nous sommes ici pour faire un maximum de découvertes, n’est-ce pas ? Est-ce que c’est pour les femmes, aussi, ces massages cul nu ??

— Bien sûr, oui, c’est pour tout le monde, pour les jeunes, pour les vieux, et même pour les enfants !

—Je voulais vous poser une question, leur dit leur guide.

— Oui, Sha?

— Vous m’avez bien dit que vous venez de la part de monsieur et madame Wolf ?

— Tout à fait, confirma Laetitia, c’est ma sœur.

— Je me souviens très bien d’eux. Ils ont venus il y a deux ans.

— C’est exactement ça, il y a deux ans, oui, et ils sont revenus à Paris avec de si merveilleux souvenirs que cela nous a donné envie de venir nous rendre compte par nous-mêmes de ce que vous avez à nous proposer de découvrir, à notre tour !

— Des gens charmants, et ils avaient une fille vraiment délicieuse, Daphné, si je me souviens bien. Elle doit être bien belle aujourd’hui, cette adorable jeune fille. Mais quel âge a-t-elle, aujourd’hui, au fait ?

— Oh, elle n’est toujours pas bien vieille, précisa sans le préciser Philippe, que le jeune âge de sa maîtresse gênait peut-être un peu, quand même !

— Dix-huit-vingt ans, au moins, c’est encore le bel âge, ça ! Jumbo était très amoureux d’elle, vous savez.

Il donna un vigoureux coup de coude dans les côtes de son acolyte.

— N’est-ce pas Jumbo, qu’elle était bien mignonne, la petite Daphné !

— Je crois que tous les garçons sont amoureux d’elle, ajouta Laetitia. Et quelquefois je soupçonne même mon mari de ne pas être insensible à ses charmes, ajouta-t-elle avec un joli sourire.

— C’est vrai qu’elle est particulièrement mignonne, ajouta Philippe, et intelligente, avec ça!

 

Dès que Sha et Jumbo furent partis ils se dirigèrent vers l’ascenseur avec l’intention de découvrir le salon de massage, situé au cinquantième étage.

La petite pièce lambrissée était tendue de tissu rouge. Ils furent accueillis par une hôtesse qui les installa sur des banquettes au ras du sol. Elle s’enquit de ce qu’ils désiraient boire. Un thé glacé pour moi, dit Laetitia, Et une bière bien fraîche pour moi, please, ajouta Philippe.

Leurs consommations servies, deux jeunes filles légèrement vêtues vinrent les rejoindre et entreprirent de leur prodiguer toutes sortes de massages. Des pieds, du crâne, des jambes, du dos. Elles étirèrent leurs membres sans se ménager. Ce massage tonique fit un bien fou à Laetitia. Une heure plus tard, la séance terminée, elle se sentit prise d’un appétit féroce. Le modeste repas servi dans l’avion était maintenant bien loin.

Ils prirent une douche rapide et se dirigèrent vers le sirocco, d’où la vue était aussi époustouflante que celle qu’ils avaient pu apprécier de la terrasse du Sky Bar.

Laetitia commanda six huîtres et un poulet aux noix de cajou.

Philippe, quant à lui, voulut goûter la célèbre salade de papaye que lui avait tant vantée son beau-frère. Il compléta son menu avec un canard laqué cantonais.

Laetitia voulut goûter la salade de papaye. Elle en prit une bouchée et fit une drôle de grimace, puis elle toussota, et des larmes coulèrent aussitôt de ses yeux échauffés.

‑ Oh, c’est vraiment très très épicé, ça ! C’est fou, je ne peux vraiment pas manger ça. Philippe, tu le pourras, toi ?

— Oh oui, bien sûr que oui, c’est le fameux piment oiseau, tu sais, qui brûle de la sorte.

Ils commandèrent une simple bouteille de bordeaux AOC. Son prix avoisinait pourtant avec allégresse celui d’un magnum de Saint-émilion dans un bon restaurant Parisien

Ils passèrent une agréable soirée et regagnèrent leur suite du cinquante-deuxième étage. Philippe s’installa sur le balcon pour fumer tranquillement une dernière Camel sans importuner son épouse, qui commençait peut-être à en avoir marre de vivre avec la tête plongée en permanence dans un cendrier. La vue sur le fleuve était magnifique, lumineuse, paisible et envoûtante.

Ils consultèrent ensuite les feuillets remis par Sha et entreprirent de sélectionner les activités des jours suivants.

Ils s’allongèrent enfin sur la confortable literie pour une nuit chaste, ainsi que l’avait prévu Philippe. Il était un peu fatigué par le voyage, alors il ne s’en plaignit pas et s’endormit rapidement.

Le lendemain, Sha et Jumbo vinrent les retrouver alors qu’ils étaient installés autour d’un plantureux petit déjeuner. Les spécialités sucrées avoisinaient sur la petite table avec les plats salés. Il y avait même des huîtres, que Philippe se fit un plaisir de tester.

— Elles sont aussi bonnes que nos fines de claires, jugea-t-il en fin connaisseur, parce qu’il adorait ça, les huîtres, les marennes, les bretonnes, les camarguaises, et aussi les belons, mais celles qu’il préférait, c’étaient les cancales, pour leur petit goût iodé.

Ils discutèrent de leurs préférences. Sha les trouva judicieuses.

— C’est très bien, c’est un très bon choix, mais je vous conseillerais d’ajouter l’île de Koh Sak à ce programme. J’y ai emmené un autre groupe de Français la semaine dernière, et ils se sont vraiment régalés, vous savez !

— Ah, parce que vous avez d’autres Français, en ce moment, s’étonna Laetitia, qui croyait être la seule représentante de son pays dans ces régions résolument antipodiques !

— Oui, ce sont des clients réguliers. Ils viennent tous les ans.

— Il y en a même un parmi eux qui travaille dans l’informatique, à Paris, vous le connaissez peut-être, Philippe.

— Vous savez, c’est grand, Paris, et nous sommes très nombreux à travailler dans l’informatique. Mais dites-moi, comment s’appelle-t-il ?

— Paul, attendez…. Paul de Kerjean ! Oui, c’est ça, Paul de Kerjean, c’est un de mes plus anciens clients !

Le cœur de Philippe fit un bond dans sa poitrine. Voilà que Logisystèmes le poursuivait même pendant ses vacances, maintenant. Il pensa néanmoins que ce pourrait être une excellente occasion de rencontrer enfin ce garçon qui était venu bousculer ses plans patiemment élaborés.

— Serait-ce ce fameux Paul de Kerjean dont tu m’as parlé dans l’avion, celui qui travaille maintenant chez Logisystèmes, demanda Laetitia ?

— C’est certainement lui, Adielle m’a dit qu’il était en vacances, en ce moment, et il ne doit pas y avoir trente-six Paul de Kerjean, dans l’informatique, à Paris.

 

— Il est ici ? Il est dans l’hôtel?

— Non, il est dans un autre hôtel, avec ses amis.

Le monde parut soudain extrêmement petit à Philippe.

— Serait-il possible de le rencontrer ?

‑ Pourquoi pas. Ils ont l’intention d’aller à Chiang Mai pour la fête de l’eau.

— Ça, ça fait partie de notre programme, précisa Laetitia.

— Si vous le désirez, on peut emmener tout le monde. Il y a assez de place dans le bus.

— Combien sont-ils ?

— Six, les quatre garçons et deux jeunes filles Thaïes.

— C’est parfait. Proposez-leur donc de se joindre à nous pour cette excursion, confirma Philippe.

Paul de Kerjean était accompagné de ses vieux amis d’Issy les Moulineaux.

Il y avait là Ange Jaouen, le patron de la station Shell du boulevard Gallièni, Grégor Gasparian, le médecin arménien à la retraite, et aussi le gros Ben, le patron de l’auto-école locale. Mei et Saengdao, deux jeunes filles aux physiques plutôt avenants, qu’ils avaient connues deux ans auparavant, et avec lesquelles ils étaient restés en relation, les avaient rejoints, comme elles l’avaient fait l’an dernier, d’autant plus volontiers que c’étaient les garçons qui payaient tous les frais et que, en plus, elles en étaient certaines, ils ne repartiraient pas sans leur faire un petit cadeau, un sac, une montre ou un collier.

Paul avait connu Meï, que ses amis surnommaient affectueusement « Toy », alors qu’elle travaillait à l’accueil d’un salon de massages, et il était de suite tombé amoureux de cette ravissante jeune fille au corps sculpté comme celui d’une poupée de porcelaine. Il avait souhaité un temps lui proposer de venir avec lui en France, mais Sha, en fin psychologue, le lui avait fortement d déconseillé. Il craignait, pour la jeune fille, les inévitables risques inhérents au déracinement.

La première journée des vacances de Philippe et Laetitia fut consacrée à la visite du Vinanmek.

Cet ancien palais royal était aujourd’hui un musée, le plus grand édifice en teck doré du monde. Ils prirent ensuite le chemin du grand palais royal où ils y furent accueillis par les immenses, démoniaques et somptueux gardiens, géants et magnifiquement colorés. (

Philippe s’arrêta longuement devant la sculpture dorée qui représentait Apsondi, la superbe créature mythologique mi-femme, mi-lion. Il fut touché par sa grâce plus que troublante.

Ils se rendirent ensuite au Wat Arun, un magnifique temple de style khmer qui était surplombé d’un prang haut de 85 mètres.

Laetitia prit de nombreuses photos des superbes sculptures en bois polychrome rencontrées au fil de la journée ainsi que des merveilleux jardins.

La deuxième journée fut consacrée à la visite des célèbres marchés flottants. Sur les canaux qui entouraient la grande halle, des petites barques en teck servaient de moyen de locomotion et d’étal à des femmes, coiffées de chapeaux de paille multicolores, qui venaient ici pour vendre les fruits et légumes produits dans l’arrière-pays.

Pour la troisième journée, ils prirent la route d’Ayutthaya, qui se situait à 80 km de Bangkok, afin de visiter cette ancienne capitale du royaume de Siam, où l’on pouvait voir de magnifiques temples Khmers. Satisfaits de leur journée, ils reprirent la route de Bangkok dans la soirée. Sha leur demanda s’ils avaient toujours l’intention d’essayer le fameux massage amical.

Bien sûr que oui, répondirent-ils en cœur. Jumbo gara le minibus dans un parking de la périphérie et ils grimpèrent dans un tuk-tuk pétaradant et bringuebalant qui les conduisit à Patpong, le quartier chaud, qui était aussi le plus animé de la ville. Ils déambulèrent au milieu des nombreux stands de montres, de tee-shirts et autres vêtements légers, et ils croisèrent un commerçant ambulant juché sur son éléphant qui proposait des stylo-lasers, avant d’atteindre un établissement d’aspect luxueux devant lequel un imposant vigile, sosie de Jumbo, faisait le guet, planté devant la porte, en se tenant raide comme un bâton de berger.

 

21

— Nous y sommes, annonça Sha joyeusement, et, s’adressant particulièrement à Laetitia « Ici, Laetitia, lui dit-il, ce ne sera pas comme pour le massage médical à l’hôtel, parce qu’il vous faudra vous déshabiller, vous mettre à poil, vous aussi, sourit-il ingénument !

— Maintenant, je dois me déshabiller maintenant, demanda Laetitia avec une pointe d’inquiétude dans la voix ?

Sha laissa éclater un heureux rire moqueur pour dire « Mais non, pas tout de suite, Laetitia. Vous allez d’abord choisir votre masseuse. Venez, je vais vous montrer comment ça se passe ! Sha emmena son couple de clients face à une grande vitrine derrière laquelle, sur des gradins disposés en demi-cercle, se tenaient une vingtaine de jeunes filles légèrement vêtues. Elles arboraient toutes un badge avec un numéro. Elles étaient dans l’ensemble assez mignonnes, certaines bénéficiaient d’une jolie musculature tandis que d’autres affichaient un charmant sourire et des traits délicats. Le badge rouge c’est pour le massage amical, le bleu pour le médical, leur précisa leur guide.

— Voilà, vous pouvez maintenant faire votre choix, parmi les jeunes filles qui portent des badges rouges, bien sûr !

— C’est comme dans un magasin, alors, fit Laetitia à voix basse, tellement elle était intimidée par le lieu, qui baignait dans une aura solennelle, ainsi qu’il en aurait été d’un temple dédié au dieu Plaisir.

Ils firent leur choix, la masseuse qui avait l’air la plus aimable pour Laetitia, et la plus sexye, celle qui avait les formes les plus avantageuses, pour Philippe, et ils se dirigèrent ensuite avec leurs hôtesses vers la caisse, afin de régler la somme demandée. Cela faisait certes beaucoup de baths, mais ne représentait au final que seulement une centaine de francs par personne.

Laetitia suivit sa masseuse dans un couloir recouvert de faïence turquoise. Celle-ci la fit pénétrer dans une petite pièce avant de lui demander, sur un ton sympathique accompagné d’un charmant sourire

— What’s your name?

— Laetitia, I am coming from Paris.

La jeune fille lui demanda ce qu’elle voulait boire.

— I’ll like a coca light, misi, please.

La jeune Thaïlandaise lui apporta sa consommation et elle lui désigna du doigt un porte-manteau. Laetitia comprit alors que le moment était venu de se déshabiller. Elle fut juste un peu gênée, et même intimidée, au moment de retirer sa petite culotte en satin beige bordée de dentelle de chez « Dessus-dessous ».

La masseuse ôta, elle, sa blouse d’un geste preste, avant d’entraîner tranquillement sa cliente, qui était désormais totalement nue, vers le centre de la pièce, où un matelas à eau, qui reposait dans un creux carrelé pratiqué dans le sol, les attendait.

Elle prépara alors une mixture dans un petit seau en ajoutant des petits grains à l’eau qu’il contenait.

Ce sont certainement des paillettes de savon, en déduisit Laetitia.

La jeune Thaïe battit alors énergiquement le mélange avant d’en asperger abondamment le matelas et de s’en étaler sur tout le corps.

Elle est vraiment chouette, cette petite nana, et elle est même franchement adorable, apprécia Laetitia en s’allongeant confortablement sur le dos sur le matelas.

La jeune fille entreprit alors de lui masser énergiquement les jambes, les épaules, les bras, et la poitrine, avant de s’allonger sur elle afin de lui prodiguer avec beaucoup de douceur et de volupté le fameux massage body-body.

Laetitia n’avait jamais ressenti d’attirance particulière pour une femme, cependant elle se sentit troublée, et même vaguement excitée, pendant les vingt délicieuses minutes qui suivirent, quand elle fut intensément massée par ce beau corps souple qui ondula et glissa voluptueusement sur elle comme un reptile amical, tout doux et tiède. Et il lui sembla même qu’elle avait mouillé un peu, pendant ce délicieux massage !

Lorsqu’elle eut terminé ses frictions, la jeune fille se redressa, elle sourit, et elle prit Laetitia par la main. Elle la prit gentiment par la main et elle l’entraîna alors vers un coin de la pièce où se trouvait une couche surélevée.

Un lit ! Mon dieu on dirait bien que c’est un lit, constata Laetitia, pendant que la jeune fille s’y installait en lui tendant aimablement les bras et en écartant un peu ses jolies jambes pour l’accueillir, de façon à ce qu’elle ait une pleine vue sur sa foufoune épilée.

Là, elle ne sut plus quoi faire. Fallait-il la rejoindre sur ce lit? Sha n’avait rien dit à ce sujet.

Dans le doute, hésitante et vaguement gênée, elle lui fit un grand sourire tout en faisant prudemment non de la main.

Il lui sembla que sa masseuse esquissait une petite moue de déception.

Rincée, séchée et rhabillée, elle retourna dans le hall où elle retrouva Philippe et Sha. Ils étaient en grande conversation.

Un peu perturbée, elle raconta l’épisode du lit, et elle demanda à Sha ce qu’il aurait fallut qu’elle fasse.

Son guide lui adressa un petit sourire malicieux pour lui répondre : « Vous pouviez faire avec elle tout ce que vous auriez voulu faire, ma chère Laetitia, puisque vous avez payé votre écot ! Si vous aviez envie d’un petit câlin hors normes, c’était bien sûr le bon moment pour le faire ! Ces filles sont des expertes en massage, mais aussi en amour, vous savez, et elles savent s’occuper des dames tout autant que des hommes. Tout est compris dans le prix que vous avez payé. Aussi c’est vous qui décidez.

— Ah bon, la prochaine fois, alors, dit-elle avec une pointe de regret dans la voix, je verrai…si nous revenons.

Elle se tourna vers Philippe

— Et toi, qu’est-ce que tu as fait, mon chéri ? Lui demanda-t-elle, mais ce fut sans trop se bercer d’illusions, toutefois, car elle connaissait tout de l’appétit sexuel de son époux, qui était loin d’être petit petit !

— Oh moi, j’étais bien trop excité, tu dois t’en douter, après ce délicieux massage, alors je n’ai pas pu résister, tu dois bien t’en douter !

— J’espère que tu as mis un préservatif, au moins ?

— Bien sûr que j’en ai mis un, mon amour, C’est d’ailleurs elle qui me l’a placé, avec sa bouche. Après cette délicate attention, je m’en serais vraiment voulu de me montrer vexant en refusant ses sympathiques avances.

Laetitia éclata alors d’un pur et charmant rire.

— Ça ne m’étonne vraiment pas, ça. Toi, on peut dire sans trop risquer de se tromper, qu’avec les femmes, c’est ton bon cœur, qui te perdra, un jour!

Puis, s’adressant à Sha

— Ce sont des putes, alors, ces filles ?

— Des putes ? Oh non, non, absolument pas. Voyez-vous, ma chère Laetitia, chez nous on qualifierait plutôt ces jeunes filles d’hôtesses, tout simplement d’hôtesses !

— Va pour les hôtesses. En tout cas, ce n’était pas désagréable du tout, ce sympathique, et très sexy, massage, et on y reviendrait volontiers, je suis bien obligée de l’avouer.

— Quand tu voudras, s’empressa d’ajouter Philippe.

Parfaitement relaxés après cette savoureuse séance de câlins exotiques, ils passèrent une excellente nuit dans les bras l’un de l’autre. Philippe pensa que, finalement, ces vacances ne seraient pas aussi chastes qu’il aurait pu le craindre ! Il se félicita aussi de la complicité nouvelle qui régnait entre Laetitia et lui. Et demain serait un tout autre jour

 

22

Aujourd’hui serait en effet un tout autre jour, puisqu’ils devaient en effet prendre la route pour Chiang Mai, la rose du nord, ainsi que Sha leur avait présenté la ville, et ils allaient enfin faire la connaissance de ce fameux Paul de Kerjean, qui venait de foutre la zone dans les ambitieux projets du chef d’entreprise. Sha et Jumbo vinrent les chercher à six heures du matin.

— Il ne faut pas traîner, leur dit leur guide, parce que nous avons quand même huit cents bons kilomètres à faire.

Le petit déjeuner avalé et les bagages rangés dans le minibus, ils partirent chercher le groupe de Paul qui logeait dans un quatre étoiles du centre. La circulation était encore fluide, à cette heure matinale, dans cette ville habituée aux embouteillages monstres, et ils y arrivèrent rapidement.

Les quatre hommes et les deux jeunes filles prirent place dans le minibus dans une joyeuse cohue.

C’en est fini du calme tel que nous l’avons eu jusqu’à présent, pensa Laetitia, parce quils m’ont tout l’air de sacrés zigues, ces gens.

Sha distribua des gobelets de café à tout le monde et le minibus s’engagea sur l’autoroute qui allait les éloigner rapidement de la ville.

Philippe se présenta à Paul

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, lui dit celui-ci.

— Moi aussi, d’autant plus que nous travaillons sur le même projet, mais chacun de notre côté, malheureusement !

— Oui, le fameux projet Image plus, à la Caisse des Dépôts et Consignations !

— Mais nous ne sommes pas ici pour parler boulot, n’est-ce pas, mon cher ami ?

— Oh, là dessus, je suis tout à fait d’accord avec vous, nous sommes en vacances, aussi, contentons-nous d’en profiter sereinement, et surtout d’en profiter au maximum !

Chemin faisant, le calme s’installa dans le véhicule, même si Jumbo conduisait vite.

Beaucoup trop vite même, se disait Laetitia, surtout maintenant que nous avons quitté l’autoroute !

Quand leur chauffeur actionnait son puissant klaxon pour traverser en trombe les petites agglomérations, Laetitia frémissait en voyant les enfants faire des bonds pour se mettre à l’abri de la trajectoire du Toyota.

Ils s’arrêtaient de temps en temps pour déguster une salade de papaye, qui était comme toujours très épicée, ou des boulettes farcies, une barquette de satay, des nouilles de riz, frites et croquantes, servies avec une sauce douce épicée, ou un rafraîchissant rouleau de printemps.

Jumbo surtout était doté d’un féroce appétit.

Au cours de la traversée d’une petite ville, leur chauffeur grilla allégrement un des rares feux rouges placé sur leur chemin.

Un gendarme en moto vint aussitôt se positionner à leur hauteur et leur fit signe de se garer.

— Cent baths, cent baths, entonnèrent en riant les amis de Paul, qui semblèrent être des habitués de cette situation, tout en frappant en rythme dans leurs mains.

Jumbo abaissa sa vitre et donna un billet de cent baths au motocycliste qui s’éloigna en les saluant de la main.

Philippe se tourna vers Laetitia pour lui dire : « Comme tu peux le constater, la moralisation des forces de l’ordre, ce n’est pas encore arrivé jusqu’ici. Et Viva la corruption douce !».

Au cours d’une étape plus longue dans une station autoroutière, Philippe s’approcha de Paul et entama la conversation, parce qu’il n’y tenait plus, et qu’il avait vraiment besoin de savoir.

— Ainsi, Adielle vous aurait cédé 25% des parts de Logisystèmes.

— Oui, c’est exact ! Mais aujourd’hui ça ne vaut pas grand-chose, vous savez. Les affaires vont si mal !

— Mais ça va s’arranger, ne vous inquiétez surtout pas pour ça ! Aucune guerre n’est éternelle, et vous le savez bien. Après la pluie, le beau temps finit toujours par se lever, un jour ou l’autre….

— Vous êtes au courant que j’ai fait une offre de rachat à Adielle.

— oui, bien sûr. C’est même la raison première de ma présence chez Logisystèmes.

— Puis-je savoir ce que vous en pensez, à titre personnel ?

— Vous voudriez savoir ce que j’en pense ?

— Oui, ça m’intéresserait assez, oui !

— Je ne suis pas sectaire, Monsieur de Labruguière, et pas davantage amateur de causes perdues, n’ayez crainte ! Logisystèmes devra peut-être un jour s’adosser à une structure plus solide. Pour l’instant j’essaie de sauver ce qui peut l’être. Après, après, nous verrons bien.

— Vous appuieriez ma proposition de rachat ?

— Je n’ai pas exactement dit cela. Je dis simplement qu’il ne faut se fermer aucune porte.

— C’est la voix même de la sagesse.

— Je le pense aussi. Choisissez toujours la voie du milieu, disait Bouddha, et vous connaitrez le bonheur !

En fin de journée ils atteignirent enfin Chiang Mai.

Située au cœur des plus hautes montagnes du pays, la troisième ville de Thaïlande était située sur les rives de la rivière Ping. Elle tirait sa force historique de sa situation stratégique près d’une branche méridionale d’une ancienne route de la soie.

Il faisait presque nuit lorsque Jumbo gara son véhicule sur le parking de l’hôtel. C’était le nouvel an bouddhiste et ils avaient pu constater qu’il régnait une joyeuse ambiance dans cette ville très animée.

Sha leur avait réservé des chambres à l’Impérial Mae Ping ! un hôtel 4 étoiles qui était idéalement situé au cœur du centre historique.

A cinq minutes à pied du marché de nuit, l’établissement offrait tout le confort souhaitable : un spa luxueux, une piscine, et des chambres élégantes, décorées dans le plus pur style Thaï. Laetitia tomba sous le charme de leur chambre qu’elle trouva tout simplement adorable. Une fois de plus, Sha avait prouvé qu’il était un professionnel avisé et qu’il savait faire des choix judicieux !

Le trajet, qui leur avait permis d’admirer de superbes paysages ruraux, l’avait épuisée et Laetitia se rendit sous la douche. Elle souhaitait se rafraîchir avant de descendre dîner. Lorsqu’ils ils eurent terminé leur repas, Laetitia proposa à son époux d’aller faire un tour au marché de nuit pour profiter de la fraîcheur du soir.

On trouvait vraiment de tout dans cet incroyable capharnaüm. On pouvait y voir de nombreux produits de l’artisanat local. De délicates ombrelles, des ravissants bijoux en argent incrustés de pierres précieuses et semi-précieuses, ainsi que des somptueuses sculptures sur bois exotique, d’adorables petits meubles, des ustensiles de cuisine et beaucoup de produits de grandes marques françaises. Leur présence ici étonna Laetitia. Des sacs Vuitton, des polos et des chaussures Lacoste, des montres Breitling et Breguet s’étalaient sur les stands.

« Regarde bien, chérie, et tu pourras constater que ce ne sont que des contrefaçons, lui apprit Philippe !».

Ils se promenèrent un long moment afin de profiter encore de la douceur de cette délicieuse soirée avant de rejoindre leur hôtel.

Ils se glissèrent dans le grand lit et, à la surprise de Philippe, Laetitia se colla avec une langueur inhabituelle contre lui et elle commença à passer négligemment ses doigts dans les poils de sa poitrine avant de laisser sa main glisser lentement vers le sexe de son époux, qu’elle emprisonna fermement entre ses doigts avant de le caresser, puis de le masser avec une grande délicatesse. Tout ce que je peux vous dire à ce sujet c’est qu’il apprécia bien entendu la caresse à sa juste valeur ! Elle était conjugale, certes, mais elle lui fut quand même très agréable !

Oh que je suis heureuse, tu sais que j’ai une envie folle de faire l’amour, Philippe ! Non, tu ne peux certainement pas le savoir, n’est-ce pas, et pourtant, j’aimerais tellement que tu me fasses l’amour à la façon tantrique, comme tu sais si bien le faire, mon chéri… « Tu aimes beaucoup ça, n’est-ce pas, mon amour, l’amour tantrique ? » « Oh oui, j’adore ! »

Comme elle prononçait ces mots auxquels il ne s’attendait pas elle retira lascivement sa culotte, qu’elle propulsa au pied du lit, puis elle retira sa nuisette et elle s’allongea d’une façon étonnement lascive sur le côté, dans une pause suggestive, prête pour se faire prendre dans la délicieuse et reposante position des petites cuillères !

« Tu veux bien me caresser le dos, et aussi les fesses, et venir en moi, mon chéri. Oh oui prends-moi, s’il te plaît, et si ça ne te paît pas, prends-moi quand même », ajouta-t-elle dans un ravissant éclat de rire, parce que j’en ai tellement envie, c’est fou comme j’en ai envie, de faire l’amour avec toi, mon chéri, come lorsque nous étions jeunes !

— Oui, nous travaillons certainement trop, et nous sommes trop épuisés, le soir venu, pour prendre le temps de nous occuper de nous et trouver l’envie de faire paisiblement l’amour ! En disant cela il passa bien sûr au compte des pertes et profits ses discrètes escapades.

Finalement, ces vacances ne seront pas aussi chastes que je l’avais d’abord imaginé et craint, se dit-il avec bonheur ! Ce câlin était demandé si gentiment. Comment refuser? Et surtout pourquoi, grands dieux ?

L’image de Daphné se superposa furtivement à celle de Laetitia mais il l’écarta avec fermeté pour se concentrer sur sa femme, qu’il embrassa avec fougue et passion avant de la caresser longuement. « Respire calmement et profondément, mon amour, et surtout concentre-toi sus ce que je vais te faire, Laetitia ! » Il la caressa et la câlina jusqu’à deux heures du matin puis il fut ensuite rapidement sur elle, et bientôt en elle, pour une déferlante amoureuse comme ils n’en avaient pas connue depuis bien longtemps, depuis des lustres !

Soudain, le corps de Laetitia, qui était jusque là agité, et même survolté, se détendit, alors qu’elle le sentit se dématérialiser, puis il devint étrangement mou et sans réactions, tandis que son regard chavirait, au point que Philippe se demanda pendant un bref instant si elle n’avait pas fait un malaise !

Elle plongea ses tendres yeux bleus un peu cernés dans ceux de Philippe pour lui avouer :

— Oh mon amour, je, je crois bien que, que je viens d’avoir un orgasme, annonça-t-elle timidement.

Cette réflexion inattendue fit gentiment sourire Philippe.

— Tu le crois ? C’est bien, parce que pour moi, vois-tu, ce serait plutôt une certitude! Tu as joui, oui, amour de ma vie, et tu as même super bien joui ! Discrètement, certes, mais tout y était, y compris ta délicieuse fontaine de cyprine, qui s’est miraculeusement remise en route!

Alors il l’embrassa longuement, enroulant avec amour et volupté sa langue à la sienne tout en se serrant amoureusement contre elle ! Elle sentait bon, c’était suave et délicieux. C’est toujours si bon de faire l’amour, même si c’est avec sa légitime, se dit-il alors qu’il se trouvait au comble du bonheur !

Le lendemain, au petit déjeuner, Sha vint s’asseoir à leur table.

— Alors, avez-vous bien dormi, les amoureux ?

— Merveilleusement, lui répondit Laetitia, qui était toujours sous le charme du gros câlin de la veille.

— Ce doit être l’air de la montagne, ajouta ironiquement Philippe en adressant un clin d’œil à sa femme. Il nous aura été très bénéfique.

— Aujourd’hui j’ai une surprise pour vous. C’est la fête de l’eau, comme vous le savez. Alors nous allons y participer, nous allons fêter le nouvel an bouddhiste tous ensembles !

Leur guide avait loué un pick-up rouge, flamboyant, équipé d’une puissante motopompe, sur le plateau duquel tout le monde pris place. Les deux jeunes filles semblaient particulièrement excitées.

Jumbo se mit au volant et commença à parcourir à faible allure les rues de la ville. Sha mit le motopompe en marche et il commença à arroser tout ce qui se trouvait à sa portée. De partout on leur jeta de l’eau. Un autre pick-up vint se placer à côté du leur. Ses occupants les arrosèrent abondamment avec des seaux. Meï et Saengdao étaient hystériques, elles s’amusaient et riaient comme des petites folles !

— Gloire au Bouddha, hurlait Sha, gloire aux Bodhisattvas !

Laetitia était trempée jusqu’aux os. Elle commença même à avoir un peu froid, malgré la température élevée. Après une bonne heure de cette frénésie aussi joyeuse que débridée, Sha les ramena à l’hôtel.

« On s’est vraiment follement amusés, c’était génial, lui dit Philippe, quelle fête extraordinaire ! »

C’est à regrets que le lendemain ils reprirent la route de Bangkok.

Ils s’accordèrent une journée de repos pour visiter le centre-ville et faire quelques achats dans les nombreux centres commerciaux. Laetitia se fit offrir par Philippe un ravissant collier en or et son mari fit l’acquisition d’un caméscope japonais dernier cri. Aux normes européennes, lui avait certifié le vendeur.

Le jour suivant, Jumbo prit la route du sud, en direction de Phuket cette fois. La station balnéaire, pourtant si réputée, les déçut. Elle ne présentait aucun attrait particulier. Il y avait beaucoup de monde dans les rues et de nombreux bordels qui proposaient de toutes jeunes filles à la convoitise des touristes occidentaux, qui se bousculaient autour des comptoirs pour admirer les spectacles locaux les plus insolites, comme celui de cette fumeuse qui aspirait et rejetait la fumée avec la partie de son anatomie qui était sans doute la moins conçue pour cet usage.

Laetitia apprécia néanmoins l’excursion à Phi Phi Island, la merveilleuse île de sable blanc. L’attraction principale qu’elle offrait était ces curieuses grottes dans lesquelles de grands échafaudages de bambous permettaient d’accéder aux nids d’hirondelles, qui sont si prisés des gastronomes chinois.

A la fin d’une petite journée qui fut entièrement consacrée à la baignade, ils reprirent le chemin de Bangkok sous une épouvantable pluie de mousson qui martela le minibus et submergea la route en quelques minutes.

Les vacances touchaient à leur fin, aussi Sha prit-il la décision de consacrer les deux derniers jours à la visite de Pattaya et de Koh Sak.

Pour ceux qui ne connaissent pas la Thaïlande, Pattaya est une importante station balnéaire située au sud de Bangkok. Le centre-ville, qu’ils arpentèrent longuement, était le siège d’une activité frénétique, due à l’omniprésence de ses nombreux bars en plein air. Ils proposaient toutes sortes de jeux présentés par les inévitables « go-go girls », ces filles aguicheuses, mi putes, mi animatrices !

De la plage ils gagnèrent l’embarcadère afin de rejoindre, en vedette rapide, l’île de Koh Sak. Ils allaient y passer leur dernière nuit sauvage dans ce beau pays

L’hôtellerie, rustique et fort modeste, leur offrit un agréable parfum d’aventures exotiques !

A 18 heures, en effet, le dernier bateau de touristes était parti et ils demeurèrent les seuls occupants de l’île redevenue miraculeusement déserte !

Ils dînèrent sur la terrasse en bois, d’un plateau de fruits de mer qui leur fut proposé par l’hôtelier, et ils s’offrirent le plaisir d’un dernier bain, au clair de lune, sur la grande plage de sable fin qui dessinait un croissant brillant sous le lumineux clair de lune ! L’eau, tiède et peu profonde, les accueillit avec infiniment de douceur. Et infiniment de volupté ! Enfin ils regagnèrent leur modeste chambre, qui était simplement rafraîchie par un ventilateur. Toute la nuit, des petits singes facétieux chahutèrent dans les grands arbres.

‑ Oh mon Dieu, mais c’est merveilleux, on se croirait au bout du monde, chuchota Laetitia, c’est incroyable. C’est vraiment l’île mystérieuse de Tintin, ici, ne le penses-tu pas, mon chéri ? !

Lorsque les vacances se terminèrent, il est certainement inutile de préciser que Philippe et Paul étaient devenus deux bons amis.

— Je suis très heureux d’avoir fait ta connaissance, Paul, surtout dans ces circonstances ludiques. C’était vraiment très agréable.

— Moi aussi, Philippe, je suis ravi. Il faudra que l’on se voie, à Paris, et que nous déjeunions ensemble. On pourra reparler de ce projet Image Plus. Ce ne serait peut-être pas idiot, finalement, de faire une réponse commune, qu’est-ce que tu en penses ?

— Je pense même que ce serait une excellente chose de regrouper nos forces, au lieu de nous battre et de risquer par là même de tout perdre. J’en parlerai à Majid sitôt rentré au pays.

A l’aéroport, la femme de Sha leur remit un splendide bouquet d’orchidées en leur souhaitant de faire un excellent voyage.

 

23

Pendant ce temps, à Paris, le commissaire Xavier de Chaisemartin ne chômait pas le moins du monde, et c’est pourquoi il décida qu’il serait sans aucun doute judicieux de commencer son enquête par ce qui lui sembla être le plus urgent, à savoir le cas de ce jeune Maxime, qui avait si mystérieusement, et si opportunément, disparu de la circulation juste après le meurtre !

Il se rendit donc à la luxueuse boutique de la rue Dupleix, qu’il trouva effectivement fermée. Un écriteau posé sur la porte affichait simplement un laconique « fermeture pour congés annuels.» Il n’y avait même pas de date de réouverture.

— Bizarre ; comme c’est bizarre, ça, pensa le commissaire.

Il gagna la bouche de métro la plus proche et prit illico la direction de la station Étienne Marcel, dans le quartier des halles.

Il n’eut aucune difficulté à trouver le passage du grand cerf, cette petite galerie marchande qui possédait une entrée majestueuse sur la rue Saint-Denis, encadrée par un sex-shop et une élégante boutique de vêtements en cuir. Une date gravée sur le fronton indiquait la date de sa construction, soit 1825.

L’endroit semblait avoir fait l’objet d’une réhabilitation récente. Plusieurs boutiques étaient encore vides. Leurs façades, obstruées par des panneaux de contreplaqué, arboraient le panonceau d’une agence immobilière qui annonçait « pas de porte à céder » ou « à louer », parfois même « à vendre. ».

Les autres étaient occupées par des artisans ou des galeries d’art. Des objets et du mobilier venus du monde entier voisinaient avec une agence de voyages et un restaurant brésilien. Il entra dans le restaurant, il se présenta et il demanda si quelqu’un connaissait un jeune fleuriste prénommé Maxime, qui habiterait dans le passage.

Le garçon aux cheveux coiffés de dreadlocks, qui officiait derrière le comptoir lui répondit que non, il ne voyait pas.

Il s’adressa alors à une jeune serveuse qui arborait un piercing en nickel sous la lèvre inférieure. Elle lui répondit qu’en effet, elle connaissait un garçon, Maxime Racine, qui habitait au bout du passage, à droite, près de la rue Saint-Denis, au premier étage.

Le commissaire retourna sur ses pas, il admira au passage la splendide verrière et il jeta un œil distrait sur les vitrines des boutiques chics qui s’égrenaient le long du passage.

Ce n’est pas vraiment un endroit fréquenté par les miséreux, ici, se dit-il en appréciant au passage la finesse des objets précieux exposés dans les vitrines d’un maroquinier de luxe et d’une cristallerie d’art.

Parvenu au bout du passage, il poussa la porte sur sa droite qui résista. Elle était fermée. Il aperçut alors sur le côté une sonnette avec un nom négligemment tracé au stylo à bille, «Racine»

— Nous y voilà, se dit-t-il tout en en appuyant brièvement sur le bouton blanc.

Une voix féminine, assez désagréable, pour tout dire, et haut perchée, se fit alors entendre dans l’interphone blanc.

— Oui. Qu’est-ce que c’est, encore ? Faites chier, putain, on n’a besoin de rien, on vous a dit déjà dit !

— Commissaire de Chaisemartin, se risqua-t-il à annoncer, je voudrais parler à monsieur Racine.

— Oh pardon monsieur, je croyais que c’était encore ce connard de représentant en surgelés qui nous harcèle depuis un mois.

 

Il entendit des bribes de conversation puis un déclic, et enfin la voix de la femme.

— Montez, annonça-telle, c’est au premier.

Il grimpa les quelques marches qui se présentaient devant lui et atteignit le premier étage. La porte de gauche était entrouverte.

Il la poussa et se trouva face à une jeune fille aux cheveux roses, fort légèrement vêtue de ce qui ne paraissait être que des vêtements de nuit bon marché, froissés, et aussi un peu tachés.

— B’jour m’sieur. dit-elle en ouvrant grand la porte. Maxime, Maxime, hurla-t-elle soudain de sa voix perçante, le monsieur est là. Il est sous la douche, lança-t-elle à Xavier.

L’appartement semblait petit mais joliment rénové à la manière contemporaine, certainement par un de ces architectes d’intérieur, aussi chers que doués, qui sévissent aujourd’hui dans les beaux quartiers de la capitale. Le commissaire aperçut en face de lui une cheminée en acier brossé, dans ce qui lui sembla être le séjour. De larges baies vitrées illuminaient l’ensemble.

C’est vraiment un chouette appartement, constata-t-il.

— C’est très gentil, chez vous, dit-il en souriant à la jeune fille !

‑ Ce n’est pas exactement chez moi, c’est chez mon copain, c’est chez Maxime !

Un beau garçon brun, aux cheveux coupés courts, et encore humides, se présenta dans l’entrée et le regarda aimablement, mais avec un peu d’étonnement, quand même !

— Excusez, je sors juste de la douche !

— Je vous en prie. Permettez-moi de me présenter, commissaire Xavier de Chaisemartin, de la brigade criminelle !

Maxime fit un bond, et il afficha cette fois un air franchement surpris !

— La brigade crim, crimi, criminelle, bredouilla-t-il, mais qu’est ce qui se passe donc ?

— Vous n’écoutez pas la radio, monsieur Racine ?

— Si, cet accident de train ! C’est ça ? Mais en quoi est-ce que cela peut bien me concerner ?

— En rien, rassurez-vous, mais on a parlé également d’une chose qui cette fois vous concerne, aux actualités, ce matin.

— Ah bon, j’ai pas entendu, alors. Faut dire qu’on était assez occupés, avec mon amie Daisy, dit-il en désignant la jeune fille aux cheveux roses.

Xavier détailla un peu mieux la plastique aguichante de la jeune fille à la moue boudeuse.

— Je crois voir assez bien, oui. Je vais vous dire ce qui m’amène. J’avais l’intention de vous rencontrer à votre boutique, mais j’ai trouvé porte close.

— En effet, c’est parce que j’ai pris quelques jours de congé !

— Vous aviez décidé cela depuis longtemps, je suppose.

— Non, je ne l’ai décidé qu’ hier au soir !

— Hier soir ? Monsieur Racine, je suis désolé de vous apprendre, à moins que vous ne le sachiez déjà, bien entendu, que hier soir, justement, madame Adielle Moyshe a été victime d’un assassinat ! Vous la connaissiez bien, je crois.

Il sembla au garçon que le sol vacillait sous ses pieds, comme s’il se tenait debout sur un nuage poussé par le vent léger du matin !

— Assassinée, merde ! Hier soir, où ça, où a-t-elle été assasinée, à Barbizon ?

— Non, rue de Paradis, dans son bureau.

— Hier soir, dans son bureau ? Ce n’est pas possible, mais, à quelle heure est-ce arrivé ?

— Pourquoi ne serait-ce pas possible, monsieur Racine ?

— Dites-moi à quelle heure est-ce arrivé ?

— Entre 19 et 20 heures, certainement !

— Ce n’est pas possible, parce que, hier soir, j’y étais, rue de Paradis, j’étais là-bas et tout allait bien ! Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé !

Nous y voilà, pensa le commissaire ! A mon tour de vous demander, monsieur Racine :

— Il planta ses yeux marrins dans les siens pour dire : « A quelle heure exactement étiez-vous là-bas, monsieur Racine ?

— Eh bien, j’ai fermé la boutique et j’y suis allé directement, alors il devait être 18H30, peut-être 45, quand je suis arrivé !

— Et, vous y êtes resté longtemps, là- bas ?

— Non, pas très longtemps, une demi-heure, peut-être !

Ça colle parfaitement, pensa le commissaire, mon intuition, cette arme pacifique, était-elle la bonne ? Mais il lui faudrait encore enquêter, bien sûr, et même enquêter plus en profondeur, pour espérer apercevoir les dessous de cette troublante affaire. Un chat, avaient dit les techniciens de la scène de crime, et c’était bien in chat, qui se tenait présentement devant lui !

— Est-ce qu’elle attendait quelqu’un, quand vous êtes parti ?

‑ Je ne crois pas, non ! Je sais juste qu’elle avait l’intention de voir son ami, ces jours-ci. Elle m’en avait parlé il y a quelques jours.

— Quel est cet ami dont vous parlez, monsieur Racine ?

— Le PDG de cette grosse boite, là, Dunoyer de quelque chose.

— De Labruguière, peut-être ?

— Oui, c’est ça, c’est bien lui ! Mais je ne suis pas du tout sûr qu’elle l’attendait hier soir, hein ! Je sais seulement qu’elle avait l’intention de le voir ces jours-ci.

Ce garçon était visiblement sur ses gardes, et il lui sembla être plutôt du genre méfiant.

— Vous êtes vous disputés, hier soir, monsieur Racine ?

— heuu… on s’est sérieusement engueulés, oui, pourquoi ?

— Engueulés, et ensuite, vous vous êtes battus ?

— Battus, non, on ne peut pas vraiment dire ça. Elle était très en colère contre moi, mais on ne s’est pas franchement battus.

— Elle était en colère contre vous, d’accord, mais, pour quelle raison était-elle en colère ?

— Elle trouvait que je la délaissais un peu trop, ces derniers temps.

— Que vous la délaissiez ?

— Oui, parce que ça faisait trois semaines qu’on ne s’était pas vus, alors, bien sûr, elle râlait un max ! Mais le problème, voyez-vous, monsieur le commissaire, c’est que je ne peux pas être au four et au moulin, moi, fit-il en jetant un regard à la dérobée en direction de la jeune fille !

— Vous aviez donc une liaison avec elle ?

— Oh oui, bien sûr, mais ça ce n’est un secret pour personne ! Tout le monde est au courant, même Daisy, vous savez, n’est-ce pas, ma puce, que t’es au parfum de mon histoire avec Adielle ? » « Oui oui, j’suis au parfum, confirma-t-elle en baissant un peu la tête ! ».

Maxime fit alors un large geste de la main, balayant tout son environnement.

— Comment croyez-vous que je me suis payé cet appart, commissaire ?

— Comme tout le monde je suppose. Vous avez dû contracter un quelconque crédit immobilier.

— Un crédit ! Vous rigolez, je pense ! J’étais payé au Smic depuis des années, monsieur, et encore, quand je dis au smic… Personne ne m’aurait jamais accordé un crédit. Non, c’est Adielle qui me l’a payé, cet appart. Le passage venait juste d’être rénové et ils avaient du mal à vendre. Elle l’a eu pour un bon prix.

— Qu’appelez-vous un bon prix ?

— Oui, 200000 francs. Pour elle, bien sûr, c’était que dalle, vous savez, parce que, du pognon, pour ça elle en a, mais elle le garde pas sous son matelas, elle le dépense ! Et elle ne m’a même pas demandé de l’épouser, en échange, comme elle l’avait fait avec ce connard de Michael.

— Qui est Michael, s’il vous plaît ?

— Un garçon qu’elle a connu il y a deux ans, et qui lui a joué un mauvais tour, un tour de salaud, on pourrait même dire.

— Vous avez donc eu une altercation avec elle, si je vous comprends bien.

— Oui, elle était très en colère, je vous dis. Faut dire qu’elle a de sérieux problèmes au boulot, ces derniers temps, parce que les affaires ne semblaient pas marcher pas très bien, d’après ce que j’ai cru comprendre, à cause de cette saloperie de guerre à la con, font vraiment chier, les States, et ça n’a rien arrangé, bien sûr.

— Alors, vous vous êtes battus !

— Mais non, on ne s’est pas battus, je me tue à vous le répéter ! J’ai jamais dit qu’on s’était battus, putain ! J’ai jamais dit ça ! Elle m’a griffé, alors je l’ai giflée, c’était une connerie, bien sûr, mais c’était juste pour qu’elle se calme, hein ! J’ai peut-être tapé un peu fort, c’est vrai, mais je l’ai tout de suite regretté, parce que je ne voulais surtout pas lui faire de mal. Elle ne le mérite pas, d’ailleurs ! Parce que c’est une chouette nana, dans le fond, mon Adielle !

— C’était…

— J’arrive pas à m’y faire, bon dieu, vous savez que j’y crois toujours pas, à votre histoire, vous me faites marcher, c’est ça ? Hein, dites-le, que vous me faites marcher, depuis tout à l’heure, commissaire !

— Et pourtant…Et après l’avoir giflée, qu’avez-vous fait ?

— Rien, je lui ai demandé de ne surtout plus m’appeler et je suis parti, parce que je commençais à en avoir ma claque, de ses putains de conneries.

J’étais en rogne, et c’est là que j’ai décidé de fermer la boutique pour quelques jours.

— Et vous êtes resté ici ?

— Mais oui, où auriez-cous voulu que j’aille, bon Dieu ?

— Je ne sais pas, moi, en vacances, peut-être !

— Je ne suis pas millionnaire, monsieur le commissaire ! Quand on partait en week-end, c’est Adielle qui payait tout.

— Vous avez certainement un revenu qui va avec la boutique, c’est quand même un beau magasin.

— Oh oui, pour être beau il est beau ! Mais vous savez, la fleur, ça ne rapporte pas des masses ! Du boulot, y en a, ça c’est sûr, mais y a des frais, aussi ! Et surtout, y a beaucoup trop d’invendus, et les invendus, nous, on est bien obligés de les payer quand même, aux fournisseurs !

— Monsieur Racine, pourriez-vous passer à mon bureau demain matin, lui demanda le commissaire en lui tendant sa carte. C’est pour enregistrer votre déposition.

— Vous ne croyez quand même pas que je l’aurais tuée ?

— Oh, il y a bien longtemps que je ne crois plus rien, monsieur Racine. Ce verbe ne fait même plus partie de mon vocabulaire. Ce ne sont que les faits qui m’intéressent, rien que les faits ! Du solide, du sonnant et du trébuchant. Alors à demain, je compte sur vous, n’est-ce pas ?

— Elle a été tuée comment, au fait ? Vous ne me l’avez même pas dit.

 

C’est confortablement lové sur le canapé italien en cuir vert bouteille, le soir, devant la télévision, avec une Daisy simplement vêtue d’une petite culotte et d’un soutien-gorge dépareillés, queMaxime apprit plus en détail de quelle sordide façon sa maîtresse et associée était morte.

 

Maxime Racine, ce fameux Michael, De Labruguière, et qui d’autre encore ? Décidément, cette déplorable affaire était loin de se présenter sous un jour limpide. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi j’ai mis longtemps à y voir vraiment clair, dans cette histoire.

Le lendemain, le commissaire examina les éléments ramenés par les policiers lors des premières constatations. Il n’y avait pas grand-chose à examiner, à vrai dire.

- Deux bouteilles de whisky vides, elle ne pouvait pas avoir bu ça toute seule, ni même avec le seul Maxime !

- Et une boite de Temesta, vide, elle aussi !

– Ainsi qu’un portefeuille en cuir, un portefeuille bien garni ! Décidément, l’argent ne semblait pas être le motif de ce crime.

– Un agenda faisait aussi partie du lot ! Aucune mention d’un rendez-vous pour la soirée n’y figurait, pas plus avec Maxime qu’avec de Labruguière ou qui que ce soit d’autre ! Par contre un rendez-vous était bien mentionné, mais à 17 heures: au nom de Nautillard.

Le commissaire bondit sur son téléphone et appela Fatima.

— Nautillard, ce nom vous évoque-t-il quelque chose, mademoiselle ?

— Oui, bien sûr, il s’agit de Philippe !

— Philippe, Philippe de Labruguière ? !

— Non, Philippe Nautillard, c’est un de nos ingénieurs.

— Il avait rendez-vous avec madame Moyshe hier après-midi ?

—Tout à fait, elle m’avait dicté le courrier la semaine dernière, alors cela m’était sorti de l’esprit.

— Donnez-moi ses coordonnées, voulez-vous, son téléphone, son adresse. Est-ce qu’il est en mission, en ce moment ?

— Non, il est en inter-contrat, et il y est même depuis longtemps, il doit être chez lui, parce que je ne pense pas que ce soit le genre de garçon à sortir beaucoup.

Xavier appela immédiatement au domicile de Philippe Nautillard.

Celui-ci habitait un petit deux pièces en proche banlieue nord, près de Saint-Denis.

Lorsque le téléphone sonna il était devant son ordinateur, entouré de boites de nuggets vides et de canettes de soda. Il était en train d’élaborer des programmes divers et variés en écoutant Radio Nova.

Il décrocha.

— Commissaire de cèzemartin, oui ze vous zécoute, oui z’ai appris la nouvelle, c’est ter-terrible, c’qui est arrivé !

Oui, tout à fait, à 17 heures… En fait ze suis sorti de son bureau à 18 heures.

Au 36 quai des zorfèvres, demain matin à dix heures, sans problème, zi serai, aur’voir monsieur le coco, le commissaire !

 

Et ce de Labruguière, au fait ! Il allait rendre une petite visite à ce monsieur, mais auparavant il retourna rue de Paradis afin d’en savoir un peu plus sur Michael.

— Mademoiselle El Atrassi, le nom de Michael vous évoque-t-il quelque chose ?

Là je dois vous dire que si les yeux de la jeune femme avaient pu lancer des éclairs acérés comme des poignards, ils l’auraient sans aucun doute fait à ce moment-là de mon récit !

— Michael Maillard, oh oui, bien sûr ! Lui, ce n’est pas un type bien, vous savez ! Parce qu’l a vraiment fait beaucoup de mal à Adielle, à madame Moyshe, je veux dire ! Fatima lui raconta alors toute l’histoire.

— Mais il est parti, il habite Angers, maintenant, et on peut dire qu’il s’est vraiment sauvé comme un péteux, ce sale type, ce petit merdeux !

 

24

Lorsque le commissaire Xavier de Chaisemartin se présenta rue Marbeuf, il crut pour le moins avoir mis les pieds dans un asile d’aliénés. Car il régnait une effervescence plus qu’étonnante dans les locaux de l’entreprise. Beaucoup de monde s’y bousculait. Qui avec un gobelet à la main, qui avec un pain au raisin, qui avec une calculette, cependant qu’un petit groupe bavardait en fumant paisiblement sur le vaste balcon-terrasse, qui offrait une vue en biais sur les Champs-Elysées.

Il joua un peu des coudes et se présenta à l’accueil. Audrey, une des secrétaires, une jolie blonde aux doux yeux verts anis lui dit qu’il tombait on ne peut plus mal ! Car c’était la première réunion commerciale depuis le retour de vacances du patron, monsieur de Labruguière et par conséquent tous les commerciaux, ou presque, étaient là. Ce qui faisait quand même plus de cinquante personnes !

Une ravissante jeune fille brune aux longs cheveux noirs bleutés s’approcha de lui pour lui dire « Bonjour, je pense que vous désirez parler à mon oncle. » « Si votre oncle est monsieur de Labruguière, oui, alors j’aimerais bien lui parler, en effet ! »

— Il est dans la grande salle de réunion. Je vais le prévenir. Donnez-moi votre nom, s’il vous plaît.

— Commissaire de Chaisemartin, Xavier !

— Ah ! Vous venez sûrement par rapport à ce qui est arrivé à cette pauvre Adielle ?

— Oui, c’est tout à fait ça, je viens au sujet du décès de madame Adielle Moyshe, en effet !

— Allez donc vous installer dans le bureau de mon oncle, c’est par ici, et patientez quelques minutes, s’il vous plaît. La réunion vient tout juste de se terminer, il ne devrait plus tarder, maintenant.

Le commissaire pénétra dans le bureau. Les murs étaient capitonnés d’un revêtement matelassé de couleur lie de vin. De nombreux cendriers, dont certains étaient pleins, parsemaient la pièce, qui sentait le tabac froid. Une odeur que l’on avait tenté de masquer avec un parfum d’intérieur. Un bureau en acajou en occupait le centre. Il était entouré de bibliothèques dont les étagères étaient garnies de beaux livres.

Les mains derrière le dos, il fit le tour de la pièce pour admirer les jolis tableaux qui la décoraient. Ils représentaient pour l’essentiel des jeunes femmes assez peu vêtues.

Il observa avec attention une aquarelle que l’on aurait dite extraite d’une bande dessinée. Elle représentait un groupe de jeunes squaws aux habits colorés se livrant à des travaux domestiques, accroupies devant leur tipi, quand Philippe entra et lui tendit la main.

— Philippe Dunoyer, dit-il pour se présenter. Je suis le PDG de cette maison de fous.

— Commissaire de Chaisemartin, se présenta à son tour Xavier en lui tendant sa carte. De la brigade criminelle. Vous avez là de bien beaux tableaux.

— Oui, mon frère est artiste peintre. C’est aussi un auteur de BD qui jouit d’une petite réputation. J’ai été son premier client.

— Monsieur de Labruguière, je viens vous voir à la demande de monsieur le juge d’instruction chargé de l’enquête sur le décès de madame Moyshe.

— C’est une drôle d’histoire, et c’est même une horreur totalement incompréhensible !

— Comment avez-vous appris la nouvelle ?

— C’est Paul de Kerjean qui m’a téléphoné.

— En effet, j’étais au courant !

— Je n’ai pas voulu annuler la réunion prévue pour ce matin. Pensez, 75 commerciaux ! Ce n’est pas une mince affaire à gérer, et de plus cela n’aurait guère fait sérieux, vous le comprenez je pense ! Il y a eu de l’animation toute la matinée. Aussi je dois vous dire que je n’ai pas eu beaucoup de temps pour penser à cette malheureuse.

— Vous la connaissiez bien, d’après ce que l’on m’a dit.

— Oui, je la connaissais très bien, même, et depuis longtemps, car elle avait à peine vingt ans lorsque nous nous sommes connus.

— L’avez-vous vue, ces jours-ci ?

— Non, pas ces jours-ci, mais je l’ai eue au téléphone avant de partir en vacances, il y a deux semaines.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Eh bien cela fait plusieurs mois, en fait. Elle avait une liaison avec son jeune associé, et du coup je la voyais moins, ces derniers temps.

— Pouvez-vous me dire qui est cet associé ?

— Maxime Racine, le gérant de la boutique de fleurs.

— Ah, et moi qui pensais que c’était son employé !

— Non, il possède 30¨% des parts de la boutique de fleurs. Adielle aimait beaucoup les fleurs, elle aimait la nature en général en fait, mais les plantes ce n’était pas du tout son métier, alors elle a monté cette boutique avec ce jeune homme. Je lui avais bien dit que c’était risqué, mais vous savez, elle n’en fait, n’en faisait, pardon, qu’à sa tête, cette pauvre femme ! Elle agissait souvent comme ça, sur des coups de tête, ou, le plus souvent, sur des coups de cœur, des coups de cœur pas toujours rationnels, comme le sont les coups de cœur, bien évidemment !

— J’ai rencontré ce garçon, Maxime Racine. Il m’a dit que madame Moyshe avait l’intention de vous voir ces jours-ci. Vous savez pourquoi ?

— Oui, du moins je pense le savoir ! Nous étions en pourparlers pour le rachat de sa société. Je lui avais fait une offre sérieuse, que je lui ai d’ailleurs renouvelée avant de partir en vacances. Elle hésitait, mais elle avait peut-être pris une décision, finalement !

Après la piste du crime passionnel, voilà maintenant la piste des gros sous qui pointe le bout de son nez morveux, se dit le commissaire en commençant à méditer !

— Ainsi, vous aviez l’intention de racheter sa société ?

— Oui, je souhaitais faire une acquisition en vue d’une éventuelle entrée en bourse. C’est très tendance, la bourse, c’est dans l’air du temps, en ce moment.

— Pouvez-vous me dire comment elle est morte ? Je n’ai pas encore eu beaucoup d’informations, en fait.

Le commissaire lui dit tout ce qu’il savait, c’est à dire pas grand chose, à dire vrai.

— Connaissez-vous quelqu’un qui lui voulait du mal, monsieur de Labruguière ?

— Non, je ne vois pas, comme ça, là, mais vous savez, dans le monde des affaires, c’est presque un pléonasme de dire que nous n’avons pas que des amis ! Mais de là à s’entretuer, il y a quand même un monde! Mais ce qui est troublant, c’est qu’il s’agit forcément de quelqu’un qu’elle connaissait, enfin, à mon avis. Elle a ouvert à son meurtrier, ça c’est une chose certaine ! Ce bureau est un véritable blockhaus, commissaire. Ça lui a coûté une fortune pour le sécuriser, mais quand c’est fermé, je peux vous assurer que c’est hermétiquement, solidement, fermé ! Il est impossible d’y entrer, même avec une hache !

— Les pompiers sont passés par une fenêtre.

— Ah, les pompiers, peut-être, mais avec une grande échelle, vous conviendrez certainement avec moi que ce n’est pas ce que l’on fait de plus discret, pour pénétrer par effraction dans un local commercial, humhum !

— Je suis entièrement d’accord avec vous, oui !

— Êtes-vous absolument certain qu’il s’agit d’un meurtre, ou d’un assassinat, je ne connais pas bien les nuances, au fait ?

En entendant cela le commissaire sursauta.

— Que voulez-vous que ce soit d’autre, monsieur Dunoyer, elle a été battue, déshabillée, et on lui a même violemment arraché sa culotte, jusqu’à la déchirer ! ?

— Je ne sais pas, moi, pourquoi ne serait-ce pas une querelle d’amoureux, mais une querelle passablement violente qui aurait mal tourné !

—Vous pensez à un homicide involontaire, c’est bien ça, votre idée ?

— Oui, parce qu’il vous faut savoir qu’Adielle avait un gros problème, vous savez, et même un très gros problème, un très très gros problème, en fait ! C’est une femme qui était à l’excès portée sur l’affectif. Et elle a fait pas mal de conneries, à cause de ça. Il y a eu un moment où elle draguait sur le minitel, le 3615 Nous Deux, ou quelque chose comme ça, je ne sais plus trop ! Elle me disait régulièrement qu’il y avait beaucoup de tordus, d’obsédés, de types pas vraiment nets, sur ces messageries de rencontres ! Un rendez-vous qui aurait mal tourné, avec un mec chelou, pour moi, c’est une hypothèse à ne surtout pas écarter d’une simple chiquenaude !

— Vous avez raison, c’est tout à fait possible ! Mais je dois vous avouer que n’avais pas envisagé les choses sous cet angle ! Excusez-moi, monsieur de Labruguière, mais je dois vous poser cette question : Que faisiez-vous lundi soir entre 19 et 20 heures ?

— Je suis rentré de vacances dimanche soir et lundi soir j’étais ici, au bureau. Je travaillais avec mon imprimeur et ma nièce, que vous avez rencontrée tout à l’heure, sur la maquette de notre prochaine plaquette de présentation.

Ce Philippe de Labruguière n’avait manifestement pas le profil d’un criminel, mais pouvait-on savoir jusqu’où les gens étaient prêts à aller quand d’importants intérêts financiers étaient en jeu ? Il se souvint du leitmotiv qui le guidait dans sa vie professionnelle : tout est toujours possible ! Il ne fallait jamais écarter d’emblée aucune option, aussi farfelue qu’elle puisse paraître au premier abord.

Le commissaire appela le juge Cardelle pour lui faire son rapport.

— Je vous conseille de creuser la piste de ce jeune Racine, lui dit ce dernier. C’est un petit gigolo. Il ne l’aura peut-être pas tuée volontairement, ils ont pu se battre, surtout s’ils se sont accrochés. Un mauvais coup est si vite parti. Je pense à cette plaie derrière la tête! Vous avez des nouvelles du docteur Colavito ?

— Non, aucune nouvelle. Il faut reconnaître que le bougre est débordé.

— Vous pensez mettre ce Racine en garde à vue ?

— C’est un peu tôt, vous ne pensez pas. Nous n’avons absolument rien contre lui.

— Mais c’est bien le dernier à avoir vu la victime vivante !

— Il ne le conteste pas, monsieur. Je l’ai convoqué au quai. nous verrons bien ce qu’il nous dira, une fois inconfortablement installé dans mon bureau.

— Ah Ah Ah ! Le coup de la chaise trop basse, oui, je vois. C’est vrai que vous êtes un sacré vicieux, vous, commissaire !

— Faut ce qu’il faut, non, pour parvenir à la manifestation de la vérité ?!

25

Lorsque Maxime se présenta au 36 du quai des orfèvres il était encore relativement tôt. Il prit un café au comptoir du bistrot voisin, qui était en fait une importante brasserie qui souhaitait manifestement faire concurrence à la galerie des glaces du château de Versailles, d’où il observa longuement la façade avant de se décider à entrer, mais il faut dire qu’il ne fut pas spécialement impressionné par les lieux, qu’il avait si souvent entr’aperçus au cinéma ou à la télévision. On tournait une telle quantité de films de gangsters de nos jours que ce bâtiment lui sembla aussitôt familier, un peu comme s’il y avait habité depuis toujours alors que c’était la première fois qu’il y mettait les pieds ! Il croisa un planton qui semblait s’ennuyer à l’entrée, il grimpa un escalier aux murs jaunis avant d’atteindre le troisième étage, celui de la brigade criminelle.

Le bureau du commissaire était équipé de mobilier vieillot. La peinture du mur s’écaillait, et elle était même franchement cloquée à certains endroits. Un jeune flic était assis à une petite table branlante sur laquelle était posée une rudimentaire machine à traitement de texte. Toute la misère de la police française, comme une sorte de mini musée, semblait être résumée par cette pièce : « Regardez messieurs-dames, aurait-on pu lire sur un petit panonceau, dans quelles conditions nous travaillons, dans quelles déplorables conditions nous essayons de travailler à votre tranquillité quotidienne ! »

Le commissaire le reçut correctement, avec courtoisie, mais il donna d’emblée un ton musclé à son interrogatoire.

— Maintenant il faut tout nous raconter, monsieur Racine, et nous dire toute la vérité, surtout. L’inspecteur Rivet va enregistrer votre déposition, et ensuite vous la signerez.

— Vous êtes manifestement le dernier à avoir vu la victime vivante, monsieur Racine, et cela fait de vous un témoin clé de cette affaire, pour ne pas dire le suspect n°1 !

— Je le sais bien, mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Maxime, mal à l’aise sur sa chaise trop basse, se tortillait de façon comique ! Je vous ai déjà tout raconté, commissaire, et pas plus tard qu’hier !

— En effet, mais cette fois vous allez apposer votre signature au bas d’un procès verbal, et ce n’est plus tout à fait la même chose.

—Vous ne m’avez pas raconté dans quelles circonstances vous avez rencontré madame Moyshe, et comment vous êtes devenu son amant.

Maxime raconta alors toute l’histoire.

— Si je vous entends bien, c’est elle qui vous aurait cherché. Vous lui avez peut-être fait du charme, c’était une femme particulièrement vulnérable, d’après ce que l’on m’a dit.

— Oh, elle n’était pas fragile, ni si vulnérable que ça, quand même, faut rien exagérer ! Et je vais vous dire, monsieur le commissaire, ‘était même une sacrée bonne femme, et elle avait un solide caractère ! Un vrai caractère de mec, mais avec un ravissant cul de bonne femme Ah Ah ! Elle savait ce qu’elle voulait et tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle était toujours prête à se battre pour l’obtenir, ce qu’elle désirait ! Elle a voulu Michael, elle ne l’a pas eu, d’accord, mais elle m’a voulu, moi, et elle a fini par m’avoir ! Pourtant, au début, je n’étais pas spécialement partant, je vous assure, oh que non, et je dirais même mieux, je n’étais pas partant du tout, oh non pas du tout, et ça je peux vous le jurer sur la tête de toutes les araignées ! Elle avait quand même plus de deux fois mon âge, vous comprenez !

— Elle vous avait donc parlé de ce fameux Michael Maillard ?

— Oh oui, et à plusieurs reprises, un peu comme si cette histoire continuait à la torturer, des années après. Un vrai con celui-là, d’après ce qu’elle en disait. Elle a eu envie de le tuer, d’ailleurs. Heureusement qu’il s’est cassé, le mec, et qu’il s’est cassé loin. Il s’est tiré la veille de leur mariage, on peut dire.

— La, la veille ?

— C’est une façon de parler. Elle avait tout prévu, tout organisé, vous savez, la fastueuse réception au Pré Catelan, le superbe carrosse de princesse tiré par deux chevaux blancs pour descendre les Champs. Mais il a envoyé sa démission, et il a aussitôt décampé, comme ça, pfuiiiiit, parti, disparu ! Elle lui en a longtemps voulu, et elle lui en a même voulu à mort, vous pensez !

« Est-ce qu’elle avait parlé de mariage, avec vous ? » s’enquit Xavier.

Maxime esquissa un léger sourire, puis une moue moqueuse se fixa sur son visage.

— Heureusement que non, mais elle savait que ce n’était pas mon truc, les conneries de ce genre, et je crois que ça lui avait suffit, comme leçon. Elle voulait juste que je sois là, que je sois gentil avec elle, que je sorte avec elle, et surtout que je dorme avec elle, qu’on fasse l’amour, quoi ! Excusez-moi du mot, mais c’était une sacrée chaudasse, la petite mère Adielle, et même une véritable folle du cul ! Ça, la baise, il me semble que c’était vraiment important, pour elle, bien plus que le mariage, en tout cas ! Elle voulait très fort plaire et être désirée, elle voulait qu’on lui crie qu’on l’aime, que c’est une super nana, un super coup, qu’elle est une fille super extra, une bombe sexuelle, quoi !

— Vous m’avez parlé de Barbizon hier, qu’est-ce qu’il y a, à Barbizon ?

— Elle avait une grande baraque là -bas, une ancienne discothèque, avec un beau jardin, dans le centre du village.

Elle demandait souvent à  Gérard de nous y conduire.

— Excusez-moi, mais qui est ce  Gérard dont vous parlez ?

— Ah, lui, eh bien, c’est une sorte de grognard de Napoléon qui lui servait de chauffeur. Un type zarbi qui aimait la castagne, à ce qu’il disait, un ancien militaire, un facho, un macho, quoi ! Il allait souvent aux putes, d’après ce qu’il m’a dit un jour. C’était pas un mec drôle, non, mais il faisait bien son boulot, il n’y a rien à redire là dessus. Il était toujours là quand on avait besoin de lui, et toujours extrêmement correct avec Adielle, même s’il considérait assez mal les autres femmes, à mon avis !

Quelqu’un qu’il serait peut-être bon de voir, pensa le commissaire, qui se montra soudain intéressé.

— Vous me dites que vous êtes rentré chez vous après l’avoir quittée. Qu’avez-vous fait, alors ?

— D’abord je suis passé chercher Daisy chez ses patrons, elle est jeune fille au pair, c’est une Irlandaise, elle était de repos, ce jour-là. On a un peu traîné dans le quartier, et on est rentrés ensemble. On s’est fait une petite bouffe rapide au resto brésilien du passage et on est montés chez moi. On a dormi ensemble.

— Quelqu’un peut-il en témoigner ?

— Oui, Marina, la serveuse, elle me connaît bien, c’est elle qui s’est occupée de nous.

— Une dernière chose, monsieur Racine. Vous avez bu, avec elle, hier soir ?

— Un verre, oui.

— Un seul ?

— Oui. J’ai sans aucun doute de très nombreux défauts, commissaire, mais pas celui-là. Je ne bois pas, pas plus d’une goutte, une larme au fond du verre, faut dire que mon père picolait pas mal, alors je n’ai pas plus envie que ça de suivre son exemple pourri, quand on voit où ça la mené, dans le trou, à 55 ans à peine !

Rentré à son bureau, la première chose que fit le commissaire fut d’appeler les techniciens de scène de crime.

— Vous savez qu’on n’a jamais rien vu de pareil sur une scène de crime, commissaire.

Xavier se montra aussitôt particulièrement intéressé par ces propos.

— Allez-y, dites-moi tout, les gars !

— Eh bien justement, répondit son interlocuteur, quasiment en ricanant, c’est bien là que se trouve le problème, et même le gros problème, commissaire ! Parce qu’on n’a strictement rien à dire, rien de rien. Aucun désordre, les seules traces qu’on a relevé, c’est du vomi frais sur la moquette, des empreintes sur un verre de whisky et surtout, les traces laissées par les godillots des pompiers ! Rien d’autre, pas un papier froissé, pas une arme, même par destination, pas un mégot, et même pas un cendrier ! Par contre ses empreintes à elle sont bien partout, sur son sac, sur les bouteilles, et il n’y en a pas d’autres, un peu comme si elle avait été assassinée par un chat. Et encore, la bête aurait certainement laissé des poils un peu partout, elle!

Le commissaire savait déjà que les empreintes sur le verre seraient celles du jeune Racine. Il faudrait quand même vérifier.

Le lendemain matin Xavier ouvrit de grands yeux en découvrant l’étrange personnage qui venait de frapper à la porte de son bureau.

Philippe Nautillard était un grand échalas hirsute tout de jean vêtu. Il dégageait une désagréable odeur de chambre mal aérée.

‑ Quel était l’objet de votre rendez-vous avec madame Moyshe, lui demanda Xavier.

— C’était mon premier entretien annuel. Ça fait un, un an que ze suis dans cette boite.

— Votre entrevue s’est-elle bien déroulée ?

— Pas vraiment, non.

Le jeune homme projetait devant lui d’intempestifs postillons à chaque début et fin de phrase.

— Vous savez, ou vous savez peut-être pas, mais quand ça fait deux mois que vous êtes en inter contrat, vous devenez forcément la bête noire, dans ce genre de boite. Pourtant il faut savoir que nous faisons pas un métier facile.

Toujours chez un nouveau client, à chaque fois dans des bureaux tous plus inhumains les uns que les autres…

Tenez, lors de ma dernière mission j’étais tout en haut d’une tour, à la Défense, ça faisait des semaines que j’avais pas vu la nature, pas un arbre, pas un zoiseau, pas un brin d’herbe, alors quand une mouss, une simple mouss, monsieur le co co commissaire, est venue se poser sur mon bureau, z’étais comme un fou. Une mouss, monsieur le le co commissaire, c’est déjà une bête de la nature, ça, non ?!

Alors quand madame Moyshe m’a dit que je faisais pas preuve de motivation, ça m’a énervé et je lui ai un peu crié dessus ! De toutes façons je risquais rien de plus, puisqu’elle avait pris la décision de me virer !

— C’est ce qu’elle vous a dit ?

— Pas franchement, mais ze l’ai bien compris, ze suis quand même pas idiot vous savez, même si je bé, bé, bé , bégaye. Dernier avertissement oral et patin et cou-cou-coufffin, tout, tout ça quoi, tout le tremblement !

Quand ze suis parti z’en avais les larmes aux zieux co co commissaire. Pas motivé, moi ! Alors que mon métier, c’est toute ma vie, et même plus ! Ah si vous aviez entendu son di-di, son discours, quand elle m’a embauché. Avec un collaborateur de votre trempe, nous allons ca ca casser la baraque, monsieur Nautillard ! C’est quand même pas de ma fau- faute si ses commerciaux sont infoutus de me trouver une mission qui convienne à mes con, con, compétences !

Xavier se montra perplexe, mais il libéra le malheureux garçon assez rapidement. Il n’éprouva pas l’envie, ni le besoin, de le torturer, d’en rajouter une couche à ses souffrances qui lui parurent déjà assez grandes.

Un coupable potentiel ? Et pourquoi pas, après tout ?

Pouvait-on vraiment savoir à quelles extrémités la frustration et le désespoir pouvaient pousser ces geeks si fragiles. Mais s’il le crut capable de l’avoir tuée, il resta néanmoins circonspect sur le fait qu’il ait pu lui arracher sa culotte, car cette hypothèse cadrait mal avec sa personnalité fragile.

 

26

Dès le soir même Xavier demanda à la séduisante brunette longiligne Fatima les coordonnées du fameux  Gérard, et il le convoqua sans plus attendre à son bureau.

Lorsque le chauffeur se présenta, le commissaire jugea que Maxime avait été bien en dessous de la réalité. L’impressionnant chauffeur de maître allait se montrer plutôt bavard.

Gérard Dantec était un solide gaillard, un bel homme grand et costaud, qui en avait manifestement vu bien d’autres dans sa vie tumultueuse de baroudeur ! Aussi ce ne serait certainement pas cette convocation au quai des orfèvres qui allait l’impressionner, et encore moins le perturber !

Il n’avait que 20 ans quand il s’était engagé dans l’armée, le cœur gonflé d’enthousiasme à l’idée de servir son pays, de lui être utile, et si possible de se présenter par la même occasion aux portes de la gloire !

C’était alors un garçon bagarreur qui avait commis quelques menus délits, mais sans avoir été jamais condamné. Sitôt engagé, on l’avait envoyé en Algérie, pour mater les bougnoules, comme il le disait avec fierté !

C’est ainsi qu’il se retrouva, En 1957, avec ses collègues de la dixième division parachutiste, au cœur de la bataille d’Alger, enrôlé dans l’escadron de la mort du général Aussaresses.

Car depuis fin 1956, les indépendantistes du FLN commettaient de plus en plus d’attentats, notamment à Alger. Des commerces et des bars furent détruits par de violentes explosions qui firent des dizaines de morts. Il fallait arrêter cette escalade dans l’horreur, trouver les responsables, et surtout les faire parler pour qu’ils livrent leurs caches et dénoncent les membres de leur réseau.

Le général Massu avait reçu les pleins pouvoirs, et il venait d affirmer avec force que tout serait bon pour obtenir des résultats rapides. On allait donc avoir recours à la torture.

D’autres avaient été traumatisés par cette expérience, mais pas lui. Il en avait au contraire tiré une sorte de philosophie « Si tu veux la paix, il ne faut pas être trop regardant sur les moyens de l’obtenir »

Gérard se tenait devant le commissaire dans une attitude figée, une parodie de garde à vous, qui ne pouvait que souligner sa soumission naturelle à l’autorité.

« Alors, comme ça, dit-il, ils lui ont fait le coup du père François, à la môme B.B ? A la blonde, je veux dire, parce que c’est comme ça que je l’appelais, moi, B.B, parce ce que j’ai toujours trouvé qu’elle avait un petit quelque chose de Brigitte Bardot, moi,  cette femme ! Quand j’ai appris sa mort à la télé, ça m’a fait un sacré choc, bien sûr, mais ça ne m’a pas étonné plus que ça, vous savez !

— Parce que vous voyez quelqu’un qui pourrait être l’auteur de ce meurtre, monsieur Dantec ?

— Pour moi, et je vais vous livrer le fond de ma pensée, y a pas à chercher bien loin, parce que c’est sûrement un de ses bougnoules, qui a fait ce mauvais coup ! Parce qu’il y a en a plein, des arabes, qui travaillent dans cette boite ! Et je vais vous dire encore mieux monsieur le commissaire, elle ne se contentait pas de les laisser venir, comme on fait en principe, non, elle allait carrément les chercher, elle, jusqu’au Maroc ! Des arabes qui sont même pas français, vous vous rendez compte ? Déjà qu’on a des problèmes incroyables avec les nôtres, alors là, je vous dis pas, la cata que c’est !

Remarquez bien que c’est pas moi qui ferais travailler cette engeance, commissaire, oh que non, jamais de la vie, oh non ! J’ai fait la guerre d’Algérie, moi, commissaire, alors je sais de quoi ils sont capables, hélas ! Heureusement qu’on avait la gégène pour les faire parler, nous ! Parce que c’est hypocrites et compagnie, ces gens là, croyez moi ! Ah, ils faisaient moins les marioles, quand ils avaient les fils électriques enroulés autour des burnes, et ça je peux vous le certifier ! »

Il partit d’un grand éclat de rire. Ah Ah Ah ! « Ça te chatouille, ou ça te gratouille, mon vieil ami Ahmed ? »

— Parce que vous avez été amené à pratiquer la torture, monsieur Dantec ?

— Ben mon colon, je veux ! Mais sur ce coup là je n’ai fait que mon devoir ! Je veux dire que je ne l’ai pas fait par plaisir, quoi, mais je suis quand même pas une lopette, je vais vous dire, commissaire ! On m’a ordonné de le faire, alors je l’ai fait. Et pas qu’une fois, en plus ! On en a arrêté 24000, quand même ! Et ils n’étaient pas tous innocents, pour ça vous pouvez me croire. Fallait bien qu’ils parlent. On a fini par leur faire dire où étaient leurs planques et alors, fallait voir ça, ils se sont tous dénoncés à qui mieux mieux ! Ah y avait pas que des courageux comme notre Jean Moulin chez eux, et ça aussi je peux vous le certifier !

— Et à part ça, voyez-vous quelqu’un d’autre ?

— Ben, si je vous disais qu’on n’a que l’embarras du choix ! Et en plus, elle se tapait tout ce qui bougeait, la mère Adielle Moyshe ! Et avec ça, elle se baladait toujours avec plein de fric sur elle, du liquide ! Ainsi, ce ne sont pas les suspects qui vont vous manquer, commissaire. A part ses arabes, bien sûr, ou un amant de passage, ce qui est toujours possible, et il y a eu ce fameux Michael, vraiment pas net, ce mec ! Ah, je dois dire que je l’aimais pas beaucoup, çui-là ! Charmeur, c’est sûr, mais fourbe, on voyait bien qu’il n’y avait que son pognon qui l’intéressait, chez B.B. et y a aussi Maxime, bien sûr, et ce gros bourge de Labruguière qui lorgnait sur sa boite comme Grosminet lorgne sur le pauvre Titi, en se pourléchant les babines, sans parler de tous les autres !

— Ah, parce que monsieur de Labruguière était aussi son amant ?

— Ah, ça je ne saurais pas vous le dire, franchement, parce que je ne dormais quand même pas sous son lit, vous savez, ni même devant la porte de sa chambre, mais ce que je sais, par contre, c’est qu’ils étaient tout le temps fourrés ensemble, ces ceux-là.

Et je vais vous dire quelque chose d’autre. Je ne sais pas si c’est légal, mais on s’en fout, n’est-ce pas, au point où on en est ?

J’ai une amie prostituée, une qui fait l’escort. De temps en temps, elle emmène des michetons en club libertin, en boites de cul, en boite à partouzes, si vous préférez !

— Je vois assez bien, oui, sourit-il jaune !

— Sofia m’avait vu un jour avec madame Moyshe, alors elle la connaissait, bien sûr ! Figurez-vous qu’elle m’a dit qu’elle était absolument certaine de l’avoir vue dans une boite de cul de Versailles, ça s’appelle le château, je crois !

C’est toutes des salopes je vous dis, hein, commissaire ! Et vous devez en savoir quelque chose, vous, avec votre métier ! Elles ont l’air toutes mignonnes, toutes cleans, comme ça, toutes charmantes, bien parfumées, bien sapées, toujours avec une culotte propre dans le sac à main, et tout et tout, mais si on creuse un peu, on touche vite le fond, et ce qu’on y trouve, ce n’est pas toujours joli joli !….

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois, monsieur dantec ?

— Oh, ça fait une paye ! Le mois dernier, je l’ai emmenée avec Maxime en baie de Somme. Un chouette endroit, d’ailleurs ! Je ne connaissais pas mais tout ce que je peux vous dire c’est que  ça vaut le coup ! Ah oui, un autre soir aussi, y a pas longtemps, elle m’a demandé de la ramener à Barbizon, mais je me souviens pas quel jour c’était.

—Vous êtes salarié de madame Moyshe à temps complet ?

Le chauffeur fit alors un bond amusant.

— A temps complet, pensez-vous ! Oh mais non, je ne suis que le larbin de service, monsieur le commissaire ! Je suis à la disposition de madame quand elle a besoin de moi, enfin, j’étais…. Le reste du temps, bernique ! Heureusement que j’ai ma pension, vingt-cinq ans d’armée, quand même, ça nourrit son homme, encore heureusement ! Le travail que je faisais pour elle ne me payait que mes extras, en fait !

— Vous n’avez pas l’air de la porter spécialement dans votre cœur.

— C’est pas ça, parce que le boulot, c’est le boulot ! Mais faudrait pas m’en demander plus. Pourtant, ça me fait quelque chose quand même, allez ! Ce n’était pas une mauvaise fille, dans le fond, un peu rêveuse, un peu trop naïve, peut-être, ça c’est sûr…

 

Les boites à partouzes, maintenant, il ne manquait plus que ça pour améliorer le tableau, bougonna de Chaisemartin !

Mais quel crédit fallait-il accorder aux dires de cet énergumène ? Qui ferait un beau suspect potentiel, d’ailleurs, macho, raciste, et manifestement, violent ! Violent même à l’excès.

Et ce fameux Michael Maillard, qui habitait maintenant à Angers, une ville qui n’est pas très éloignée de Paris, tout bien considéré. Méritait-il lui aussi de figurer sur la liste des suspects, ce zigomar-là ?

Il ne fallait certainement pas l’écarter trop vite, aussi Xavier décida que oui, bien sûr, il en faisait partie, et même résolument partie !

Il chercha son numéro de téléphone dans le minitel et trouva rapidement. Il appellerait dans la soirée, après les horaires de travail des civils, de ces braves gens qui se croient bien naïvement au-dessus de tout soupçon.

 

20 heures. Il jugea que c’était la bonne heure pour appeler Angers. Il allait falloir travailler au corps ce jeune homme, et sans tarder davantage.

Rue du château d’Orgemont, Coralie Maillard était occupée à changer son bébé quand la sonnerie du téléphone retentit, et se fit insistante….

La jeune épouse était en apparence une femme comblée. Son mari avait décroché un bon job, et elle-même avait trouvé un travail tout à fait convenable, à la rédaction du journal local, l’Anjou Républicain. Elle était responsable de la rubrique: «Et si on sortait, ce soir !»

La naissance de son fils était venue, depuis peu, ajouter à sa félicité. C’était un beau garçon. Ils l’avaient appelé Nathanaël. Un prénom qui revenait à la mode et surtout, c’était celui de son grand-père, son gentil papy qu’elle avait tellement adoré !

Son petit était bien calé sur la table à langer, aussi elle put décrocher sans problème.

— Allo, oui ?

— Bonsoir madame, pourrais-je parler à monsieur Maillard, s’il vous plaît ?

— Oui, Je l’appelle. C’est de la part de qui ?

— Commissaire de Chaisemartin, de Paris.

— Commissaire ! De Paris ? Mon dieu, mais que se passe-il ?

Son cœur fit un bond dans sa poitrine et ses jambes devinrent molles, tout à coup. Elle fut submergée par l’inquiétude…Que se passe-t-il ?

— Rien, rien, ne vous inquiétez pas. Je voulais simplement bavarder avec monsieur votre époux.

— Mon époux ? Attendez, je l’appelle, je vous l’appelle. Michael, Michael, viens vite. On te demande au téléphone, un commissaire de Paris.

Une voix masculine se fit rapidement entendre.

— Michael Maillard

— Bonsoir monsieur Maillard, commissaire de Chaisemartin, de la brigade criminelle de Paris

— Oui, bonsoir.

— Monsieur Maillard, vous avez certainement appris le décès de madame Moyshe.

— En effet, je l’ai appris par la télé !

— Avez-vous une opinion à propos de ce dramatique événement ?

— Quel genre d’opinion voudriez-vous que j’ai, monsieur le commissaire ?

— Tout ce que cela peut vous inspirer. Je suis chargé de l’enquête, alors tout ce que vous pourrez me dire me sera utile.

— Je tiens d’abord vous dire que cela ne me concerne pas, et ne me rend même pas triste, en tout cas, pas du tout, même ! Parce que cette femme était une vraie folle, monsieur le commissaire, une véritable cinglée, une tordue, une givrée, une maniaco-dépressive ! Elle a failli briser mon couple, vous savez.

Le commissaire entendit les pleurs d’un bébé.

— On m’a dit qu’elle avait eu l’intention de vous épouser.

— C’est tout à fait exact, et sans même me demander mon avis, en plus. Il parait qu’elle avait tout organisé, cette malade. Vous le croyez, ça, vous ? Maboule au point de décider d’épouser quelqu’un sans même avoir son consentement ?

Coralie était furieuse, elle voulait même lui faire la peau ! J’ai eu toutes les peines du monde à la calmer, alors maintenant que l’affaire est classée, nous sommes enfin tranquilles et heureux. Nous avons un adorable petit bébé, et basta ! Adieu définitif la vieille cinglée, comme a dit ma femme quand elle a appris la bonne nouvelle.

— Vous n’avez plus eu de contacts avec elle, depuis votre départ à Angers ?

— Non, aucun.

— Vraiment aucun, vous pouvez me le certifier ?

— Absolument aucun. Pas l’ombre d’un. Nous l’avions bien assez vue, vous comprenez. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point nous sommes tranquilles depuis que nous avons quitté Paris.

— Mais vous arrive-t-il, parfois, de venir sur Paris, monsieur Maillard, y êtes-vous venu ces derniers temps ?

— De temps en temps, oui, bien sûr que oui, nous montons à Paris. Quand mes beaux-parents souhaitent voir leur fille, ou leur petit-fils ! Nous y étions d’ailleurs le week-end dernier.

— Quand madame Moyshe a été assassinée, hurla Xavier !

— Oui, mais vous devez savoir que je suis redescendu le dimanche soir, parce que je travaille, le lundi. Mon épouse Coralie n’est rentrée que le mardi avec Nathanaël, c’est notre fils.

— Et elle est allée rue de Paradis, lundi ?

En entendant cela, Michael fit un drôle de bond sur sa chaise !

— Grands dieux non, que voulez-vous qu’elle aille foutre là-bas ?

— ! ?

— Non, elle est restée deux jours chez ses parents et elle est rentrée en train. Vous savez, nous sommes si bien ici, chez nous, à Angers, loin de Paris et de son tohu-bohu infernal !

— Vous avez donc trouvé un emploi là-bas ?

— Oui, je suis le directeur des ressources humaines de la SSII Anjou Télématique.

 

Le commissaire prit le temps de réfléchir, il tourna sept fois la question dans sa tête et finalement conclut qu’il était peu probable, à priori, que ce garçon, ou son épouse, soit pour quelque chose dans le décès de son ex patronne. On ne partait pas de chez soi en famille pour aller assassiner quelqu’un, surtout avec un bébé sous le bras.

Le lendemain il retourna dans les locaux de Logisystèmes pour avoir une confirmation des dires de Michael.

Il demanda à Fatima si elle avait revu Michael Maillard depuis son départ.

— Non. Il a tout réglé avec notre comptable. Il n’a même jamais téléphoné. Il ne devait pas être très fier de lui, pensez-vous. Plaquer une pauvre femme comme ça, juste avant leur mariage. Adielle en a été tellement malade. Je l’ai vue s’effondrer, vous savez. J’ai vraiment eu très peur pour elle, à l’époque.

— Par contre, commissaire, je ne vous ai pas encore parlé d’une histoire qui me turlupine vraiment, depuis hier.

— Quelle est donc cette histoire, mademoiselle ?

— Voilà, quand nous avons embauché Michael, nous avions passé une annonce dans le Figaro, et il y a eu d’autres candidats, bien sûr !

— Cela ne m’étonne pas outre mesure, vous savez, parce que par les temps qui courent, où le travail, surtout le bon, se fait tellement désirer !

— Oui, c’est sûr, mais le problème, c’est qu’il y en a eu un que l’on n’a pas convoqué et qui s’est montré particulièrement agressif pour cette raison, par la suite ! C’était un Marocain, et il a dit que c’était par racisme qu’on ne le recevait pas. Il a appelé plusieurs fois pour demander à parler à Adielle, mais elle ne l’a jamais accepté de le prendre au téléphone !Un jour, je pense que j’ai étée assez dure avec lui ! Il m’a alors dit que puisqu’on le traitait de cette façon, il allait venir, un jour, comme ça, à l’improviste, pour parler à Adielle , et qu’elle serait bien obligée, alors, de le recevoir pour s’expliquer, et qu’on allait voir ce qu’on allait voir !

Le commissaire fit un bond et il ouvrit tout grands les yeux, il se montra intéressé au plus haut point par cette surprenante déclaration de la jeune femme.

— Et, il est venu, je suppose ?

— Non, jamais, mais maintenant, je me demande…à l’improviste, qu’il a dit, vous voyez le genre, je pense !

— Vous avez son nom, ses coordonnées ?

— Oui, j’avais l’intention de vous en parler, alors j’ai ressorti son CV, et le voilà.

Elle lui tendit une chemise cartonnée bleue fermée par deux élastiques.

Le lendemain matin, un jeune lieutenant se présenta au pied d’une tour de Bagnolet, près du périphérique. Devant la porte, une bande de gamins de toutes les couleurs faisait du gymkhana en mobylette.

Il emprunta l’ascenseur décati, et manifestement fatigué, pour se hisser dans un grincement vers le dixième étage. Il appuya sur la sonnette sur laquelle figurait le nom « Belarbi Mohammed » et non Samir.

Il entendit une cavalcade à l’intérieur puis la porte s’ouvrit sur une adolescente qui tenait par la main un gamin débraillé tout barbouillé de chocolat qui devait avoir cinq ou six ans.

Elle regarda le policier avec étonnement.

— Reste tranquille, Mounir. Oui, c’est pour quoi ?

— Bonjour mademoiselle, je cherche monsieur Samir Belarbi.

— Mon frère ? Il n’est pas là, il travaille, qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Est-ce que vos parents sont là ?

— Non, mon père travaille. Il est chauffeur de taxi, vous savez, alors comme il dit, s’il ne travaille pas, personne ne viendra sonner à la porte pour lui donner des sous. Ma mère, elle travaille aussi, à Paris. Elle fait la femme de ménage pour une grosse boite de nettoyage des bureaux, Net 2000 !

— Je vais vous remettre un papier, c’est une convocation, pour votre frère, vous voudrez bien le lui donner quand il rentrera. N’oubliez pas, surtout, c’est urgent et très important.

— Il n’y a pas de problème, je lui donnerai. Mais il rentre tard, parce qu’il travaille au Mac Do.

Sa journée au McDonald’s de Bagnolet terminée, Samir Belarbi rentra chez lui avec le dossier contenant les nouvelles consignes d’hygiène sous le bras. Il y avait eu un gros problème chez un concurrent, en province, un jeune client était décédé à la suite d’une intoxication alimentaire, et toutes les chaînes de fast-food étaient sur les dents. Son petit frère lui sauta au cou. « Y a un policier qui est venu pour toi ». Sa sœur lui tendit le document.

— Une convocation au quai des orfèvres !

Son père fut aussi étonné que lui et manifesta aussitôt son inquiétude.

— Qu’est-ce que tu as encore fait, Samir ?

Il y avait bien longtemps que son fils ne lui avait plus causé de soucis, mais il fréquentait toujours cette racaille qui l’avait jadis entraîné sur les chemins douteux et riches de périls de la petite délinquance.

— Je n’ai rien fait, papa, je te jure !

— Ne jure pas comme ça, mon fils, s’il te plaît.

— Ça m’étonnerait beaucoup que le quai des orfèvres perde son temps à convoquer des gens qui n’ont rien fait.

— Alors, tu vas aller en prison, alors, demanda le gamin tout excité en tirant sur son pantalon ?

— C’est une convocation, papa, ce n’est pas un mandat d’arrêt. Cela peut être pour n’importe quoi, pour un témoignage, pour un papier.

— Tu as des papiers en règle, que je sache, mon fils. Tu es Français, toi. Tu as une carte d’identité, et même un passeport. Tu n’as pas fait de conneries, au moins ?

— Arrête de te prendre la tête comme ça, papa. J’irai demain matin, puisque je ne bosse qu’à partir de midi.

 

27

Arrivés là, il faut que vous sachiez que c’est la mort dans l’âme, et la trouille nichée au fond du cœur, que Samir prit le métro au petit matin pour se rendre à sa convocation au quai des orfèvres.

Car maintenant qu’il était seul, que plus personne ne s’agitait dans son entourage pour venir le distraire, il se sentit moins sûr de lui, beaucoup moins, même.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien encore me vouloir, ces enfoirés de keufs ?

Dans le métro il relut discrètement sa convocation. Elle émanait de la brigade criminelle, il avait bien lu. Une audition pour une affaire vous concernant.

– Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Je n’ai tué personne. Un de mes amis aurait peut-être ? Qui aurait pu faire une connerie quelconque ? Hassan, Lounis ? Peut-être bien Lounis ! Oh oui, avec ses idées à la con et ses comportements limites, un jour ou l’autre il lui arrivera sûrement des bricoles, à celui-ci !

Aussi, c’est avec beaucoup d’émotion qu’il gravit les marches menant au troisième étage. Son cœur battait à tout rompre, c’est le moins que l’on puisse dire, il transpirait abondamment, tandis qu’il se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il trouva enfin la bonne porte, sans trop de difficulté, et il y frappa plutôt timidement.

— Entrez, entendit-il !

Le commissaire était assis de façon solennelle derrière son bureau, alors qu’un jeune inspecteur se tenait bien droit derrière sa petite table sur laquelle était posée sa machine à traitement de texte. Ils firent asseoir Samir sur une chaise bien trop basse pour lui. Le malheureux garçon ne savait plus quoi faire de ses longues jambes, alors il se tortillait comme une chenille sur son siège.

— Monsieur Belarbi, je ne vais pas y aller par quatre chemins, lui dit d’emblée le commissaire. Je vais vous poser une question, une seule, mais à laquelle je vous demande de répondre avec le maximum de précision.

— Nous y sommes, pensa Samir. Ce n’est pas pour un papier, c’est bel et bien un interrogatoire, putain de merde !

— Monsieur Belarbi, pouvez-vous me dire où vous étiez lundi dernier entre 19 et 20 heures.

Samir leva les yeux vers le plafond, puis il les reposa sur le bureau. Son visage exprimait tout le mal être, toutes les interrogations dans lesquelles il se trouvait immergé. Il resta muré dans un épais silence, tout en transpirant toujours aussi abondamment, quand soudain il bougea un peu les jambes et sembla se détendre quelque peu. Un profond soupir s’échappa alors de ses lèvres entrouvertes. Un aimable sourire de soulagement éclaira ensuite ses traits crispés.

— Bien sûr, que je peux vous le dire, et même sans problème ! Un lundi sur deux, je vais à Guyancourt, au centre de formation de McDonald’s, et j’y étais, justement, lundi dernier.

— Seriez-vous en mesure de le prouver ?

‑ Bien entendu, c’est Américain, vous savez, alors c’est très bien organisé. Il y a un appel, et en plus nous signons même une fiche de présence, à chaque fois !

— Mon collègue m’a bien dit que vous travailliez chez McDonald’s, mais pas à Guyancourt.

Samir semblait vraiment soulagé, ses tensions commencèrent de toute évidence à se relâcher.

— Je travaille bien au Mac Do de Bagnolet, oui, mais je suis une formation de manager à Guyancourt, parce que j’ai de l’ambition, et que mon objectif est de diriger un jour mon Mac Do à moi, d’être le patron, quoi !

— Je vois en effet dans votre CV que vous avez fait des études de ressources humaines.

— C’est exact, mais comment cela se fait-il que vous ayez mon CV, ricana-t-il ? Il ne me semble pas l’avoir envoyé à votre maison, pourtant, ajouta-t-il de façon quelque peu arrogante, et amusée, aussi, maintenant qu’il pouvait enfin décompresser et prendre la vie du bon côté, c’est-à-dire à la rigolade!

— Logisystèmes, ce nom vous dit-il quelque chose, monsieur Belarbi ?

— Oh oui, bien sûr que oui, je me suis attrapé avec eux, il n’y a pas longtemps. Ils ont rejeté ma candidature sans même m’avoir reçu, ces enfoirés !

— Et vous les avez menacés.

— Menacés, c’est un bien grand mot, ça, monsieur le commissaire. Je me suis mis en colère, c’est vrai, mais mettez vous à ma place, et c’est tout.

— L’ennui, monsieur Belarbi, c’est que la patronne de Logisystèmes a été assassinée lundi dernier.

— Madame Moyshe ! Merde, et par qui donc ?

— C’est justement ce que je cherche à savoir. Cet incident avec eux vous a fait figurer sur la liste des suspects. Mais puisque vous avez un alibi solide…que l’on vérifiera, d’ailleurs…

— C’est bon, alors ? Je peux m’en aller, parce que je travaille, moi, à partir de midi pile !

— Vous pouvez. Je vous remercie d’avoir répondu à ma convocation. Mais à l’avenir faites attention aux propos que vous tiendrez. Les paroles ne s’envolent pas si vite qu’on veut bien le croire, monsieur Belarbi.

La vérification qui fut effectuée auprès du centre de formation de McDonald’s à Guyancourt innocenta de façon définitive Samir Belarbi.

Voilà encore une piste qui s’envole, et la plus prometteuse, en plus, se dit en ressentant un certain accablement le commissaire, putain, mais quel foutu métier !

 

A l’institut médico-légal, le docteur Colavito en avait enfin terminé avec les morts du train.

Lorsque le dernier cadavre, dûment refermé et recousu, fut glissé dans son tiroir il se tourna vers son assistant.

‑ Nous allons nous s’occuper de la petite dame de la Chaise, maintenant. Cela fait longtemps qu’elle patiente, la pauvre !

Il demanda à son assistant de bien vouloir installer le corps de celle qui fut la belle Adielle sur la table d’autopsie.

Il commença par prélever du sang avant de pratiquer une incision eu Y qui va du thorax au pubis. Il préleva les organes, les examina, les pesa et les rangea dans des petits sacs en plastique étiquetés avec soin. Enfin il prit sa petite scie électrique pour examiner avec soin le crâne, là où se trouvait la principale blessure.

Arès un examen attentif de ce qu’il voyait, son diagnostic tomba, il était des plus nets.

— Elle n’est pas morte de ce coup, dit-il à son assistant. Voyez, le cerveau est intact, il n’a même pas saigné, il n’a même subi aucun dommage. C’est une blessure superficielle, rien de plus. Mais il y a plus étonnant encore. Je ne vois pas de véritables traces de lutte, pas d’autres coups, pas d’hématomes, de griffures, pas de peau de son agresseur qui serait restée sous ses ongles.

Il décrocha son téléphone et appela le commissaire de Chaisemartin.

— Mais enfin, de quoi est-elle morte, au bout du compte ? demanda celui-ci, car elle est bien morte, n’est-ce pas ?

— Oh pour ça oui, elle est morte de chez Morte, mais de quoi, je ne le sais pas encore ! Je vais demander une analyse du sang et de l’urine que nous avons pu prélever, et aussi des cheveux, c’est très instructif, ça, les cheveux, même des siècles après le décès on y trouve des choses, vous ne pouvez même pas imaginer ! On en saura peut-être un peu plus après ça.

Le commissaire appela le juge pour le tenir informé et il se plongea dans une profonde réflexion, qui se tint à la limite de la méditation

Ce n’est pas de Labruguière, et certainement pas Michael Maillard. Maxime l’a manifestement quittée vivante, Samir Belarbi est hors de cause. Mais alors qui ? Et avec qui avait-elle pu vider ces deux bouteilles de whisky. Deux bouteilles, cela faisait beaucoup, tout de même ! Il aurait de toute façon fallu plus de deux personnes pour descendre une telle quantité d’alcool. Et certainement pas un visiteur qui n’aurait été que de passage

Le docteur Colavito ne tarda pas. Il rappela en effet dès le lendemain à huit heures.

Le commissaire était impatient de savoir ce qu’il allait lui annoncer.

Le docteur prit un ton étrangement jovial pour lui dire : « J’ai une bonne nouvelle pour vous, commissaire.

— Quoi, comment ça, mais dites-moi vite de quel genre de bonne nouvelle peut être porteur un médecin légiste à l’heure du laitier ?

— Oui, enfin, voilà, je sais de quoi est morte votre cliente.

En fait, madame Moyshe est décédée d’une overdose, tout simplement !

— De, de la drogue ?

— Non, de l’alcool, encore plus simplement ! Les deux bouteilles de whisky dont vous m’avez parlé, vous savez, eh bien, c’est elle qui les a bues, et elle les a bues toute seule ! Elle avait aussi une surdose de Temesta, mais ce n’est pas ça qui l’a tuée, c’est l’alcool ! Quatre grammes par litre de sang, quand même ! Il aurait fallu être un cheval de trait pour résister à ça, et encore, je ne sais pas si…

— Donc, d’après vous, elle n’aurait pas été assassinée ?!

— Peut-être pas, non, à moins que… A moins que quelqu’un l’ait obligée à absorber tout cet alcool. Sinon, votre travail me semble être terminé, la Chaise !

Il faudrait juste que vous passiez pour signer le permis d’inhumer. Je vais la préparer rapido pour qu’elle soit un peu plus présentable quand nous la rendrons à sa famille, parce que là, la pauvrette, elle n’est pas jolie jolie à regarder, je vous jure !

Le commissaire fut soulagé mais de nombreuses interrogations subsistaient encore. Qu’est-ce qui avait pu amener Adielle Moyshe, une honorable chef d’entreprise réputée pour sa tempérance à ingurgiter une telle quantité d’alcool fort ? C’était un peu comme si on lui avait fourré un entonnoir dans la bouche, un peu comme pour la torture de la cure par l’eau, une pratique qui était en vogue au moyen-âge.

On n’avait encore jamais vu en France quelqu’un assassiné de cette misérable façon !

Il était peut-être en présence d’une grande nouveauté, d’un must dans l’art subtil de tuer proprement, sans laisser de traces, à part quelques vomissures sur la moquette. A une façon de trucider son prochain totalement inédite dans les annales de la police. Il avait bien raison quand il pensait que tout était possible. N’en avait-il pas sous les yeux la preuve aussi flagrante qu’incontestable.

 

28

Avant de démarrer ce nouveau chapitre nous allons devoir tous ensemble revenir un peu en arrière ! Parce qu’il vous faut connaître le contexte, bien sûr ! Il vous faut savoir que l’année 1991 avait commencé on ne peut pas plus mal pour Adielle Moyshe, comme pour tous ses collègues du microcosme des services informatiques, d’ailleurs !

Chacun sait que ces sociétés pouvaient connaître des croissances fulgurantes, prises dans le tourbillon délirant d’un marché porteur. Ce fait est bien connu de tous ! Mais elles pouvaient aussi, naturellement, connaître des débâcles tout aussi spectaculaires, et ce fait est beaucoup moins connu !

Il suffisait pour cela d’une conjoncture défavorable, de contrats perdus en trop grand nombre. Les inter-contrats, ces carences dans l’activité des ingénieurs, se multipliaient alors au-delà du raisonnable ! Il n’y avait pas de missions sur lesquelles les faire travailler, mais il fallait quand même payer les salaires et les charges ! Sophie Martel avait été catégorique. Il n’existait aucun moyen d’échapper à ces obligations légales, à moins de déposer le bilan. Mais nous n’en étions pas encore là. Paul de Kerjean se démenait comme un beau diable, certes, mais les autres commerciaux avaient le ventre mou. Ils étaient démotivés, avaient totalement perdu la foi. Même l’espoir de garer un jour leur Porsche au pied de leur immeuble ne suffisait plus à leur donner l’énergie indispensable pour se battre, pour monter au front chaque matin.

Parce que depuis le 16 janvier, tout avait changé, et si rapidement ! Plus rien ne se passait comme auparavant. Ce jour-là, le président Xavier Mitterrand avait annoncé que la France était entrée en guerre, aux côtés de ses alliés, contre l’Irak. Ce fut, dans l’heure qui avait suivi cette annonce, la débandade, le sauve-qui-peut général. Dans les grandes entreprises, presque tous les projets informatiques d’envergure furent arrêtés sans préavis. On renvoya sans ménagement les prestataires, qui avaient été jusque là les enfants gâtés du monde du travail, hyper sollicités de toutes parts, dans leurs sociétés respectives, avant qu’ils n’aillent à leur tour rejoindre, pour les gonfler encore plus, les rangs déjà encombrés de l’Agence Nationale pour l’Emploi. Cette population privilégiée avait pourtant été épargnée jusqu’à présent.

Adielle avait passé ce long dimanche d’avril toute seule ! Elle n’avait aucune nouvelle de Maxime, ce jeune et beau garçon charmeur qui lui chantonnait pourtant régulièrement à l’oreille la belle chanson de Franck Alamo :

« Biche, ô ma biche
Lorsque tu soulignes
Au crayon noir tes jolis yeux
Biche, ô ma biche
Moi je m’imagine
Que ce sont deux papillons bleus

Tenant d’une main ta petite glace ronde
Tu plisses ton front enfantin
Et de l’air le plus sérieux du monde
Tu dessines en un tour de main
Un œil de
Biche, ô ma biche ! »

Après quoi il ne manquait jamais de lui dire « Je t’adore, mon bel amour, embrasse-moi vite, et surtout embrasse-moi très très très fort!
Le jeune fleuriste avait disparu de la circulation depuis trois semaines ! C’était à peine s’il la prenait au téléphone, mais il trouvait à chaque fois un bon prétexte pour écourter leur conversation. Il y avait du monde à la boutique, il devait partir d’urgence acheter des fournitures, il devait préparer une couronne pour le lendemain, ou encore livrer pour un mariage samedi.

Et là je dois vous dire que la belle Adielle n’y tenait plus. L’angoisse la rongeait même jusqu’aux os ! Et si le garçon était en train de lui échapper, comme lui avait échappé ce petit salaud de Michael, deux ans plus tôt?

De gros nuages noirs s’accumulaient sous son crâne et ils commencèrent sérieusement à s’entrechoquer.

Il fallait bien sûr qu’elle en ait le cœur net. Le lendemain, elle l’appela tôt dans la matinée pour lui demander de passer la voir le soir au bureau. Ainsi il ne pourrait pas se débiner, pensa-t-elle. Le soir, la boutique serait fermée, il n’aurait donc aucune excuse pour ne pas venir.

Maxime arriva en effet un peu après dix-huit heures, l’air tranquille, peinard, comme d’habitude, et le sourire aux lèvres. Adielle était seule. Elle s’avança vers lui pour l’embrasser. Son amant, mais étais-ce toujours ainsi qu’il convenait d’appeler ce jeune homme qui était devenu si distant ? Il tourna la tête, refusant ainsi les lèvres qu’elle lui tendait. La forte odeur de patchouli qu’elle dégageait l’écœura même un peu. Il alla s’écrouler dans le petit canapé au fond du bureau. Adielle vint s’asseoir près de lui et se fit tendre, chatte, et même infiniment câline !

Elle sortit une bouteille de Glenfiddish et elle en servit deux bons verres.

— Enfin je te vois, lui dit-elle, tu sais que je n’y croyais plus.

— On s’est vus il n’y a pas si longtemps, ma puce, fut sa seule réponse.

— mais, ça fait trois semaines, mon salaud.

— Oui, mais nous avons passé tout le week-end ensemble, samedi et dimanche, et on n’est rentrés que le lundi matin. Ça fait quand même deux nuits !

— Et ça te pèse, c’est trop lourd, c’est ça, ça te pèse ? Il va te falloir combien de temps pour que tu te remettes de cet effort considérable, mon chéri ?

Maxime lui retourna comme à son habitude un sourire désarmant.

— Mais, ça ne me pèse pas du tout, ma puce, oh non ma Dédelle chérie, ça ne me pèse pas, pas le moins du monde, je te jure! C’est juste que je suis débordé, en ce moment ! Mais, il faut que tu le comprennes. fais un effort, merde ! C’est le changement de saison, ne l’oublie pas. Il faut que je renouvelle tout l’assortiment, que j’aille voir les nouveautés chez les fournisseurs. J’ai aussi nettoyé la boutique de fond en comble. J’ai refait toute la déco. Pour lui donner un petit air printanier !

— Ca je le comprends très bien, mais quand même, trois semaines, ça fait long. Il t’arrive de penser à moi, un peu ?

Il était exact qu’à la mi-mars, ils avaient passé un week-end de printemps tout à fait délicieux, au goût de la mère d’Adrien. Elle se laissa aller à se remémorer cet excellent souvenir.

Elle avait réussi à persuader le garçon de l’accompagner deux jours en baie de Somme.

Ils avaient roulé le samedi et  Gérard les avait déposés le soir à leur hôtel. Adielle avait réservé deux chambres, une pour eux et une pour le chauffeur.

L’hôtel du cap Cornu n’avait que trois étoiles mais il présentait l’avantage d’être bien situé, au cœur de la baie, entre la mer et les marais. Le service était discret mais efficace et agréable.

Le restaurant, qui bénéficiait d’une belle terrasse sur la mer, se révéla tout à fait honorable, et leur agneau de prés salés, une nouveauté pour Maxime le gastronome, s’avéra être succulent !

En fin d’après midi ils firent même une belle promenade en calèche le long de la magnifique plage de sable fin.

Le soir venu, ils regagnèrent paisiblement leur chambre. Maxime ne se montra ni avare de longs préliminaires ni avare de gros et infiniment sensuels câlins, ce qui vous devez vous en douter réjouit Adielle, qui passa ainsi une excellente nuit, en se laissant fondre entre ses bras et sous ses énergiques coups de reins, ce qui lui permit d’oublier, pour un temps, les difficultés dans lesquelles se débattait Logisystèmes. Elle pensa alors qu’un amant jeune et fougueux était sans conteste le meilleur remède contre la morosité ambiante. Maxime, pendant ce temps, pensait qu’il fallait en faire, des sacrifices, et payer de sa personne, pour bénéficier d’un revenu correct, et ainsi disposer d’assez d’argent pour sortir ses jeunes et jolies amies.

Car, depuis « qu’il avait enfin réussi à faire cracher le pognon à la vieille », il était incontestablement remonté dans l’estime de sa petite bande et les filles n’étaient pas les dernières à profiter de ses nouvelles largesses, lui qui avait longtemps été l’éternel fauché du groupe ! Il emmenait souvent, presque tous les soirs, son petit monde en virée dans les nombreux bars du quartier des halles et il finissait parfois la nuit au lit avec Daisy, cette jeune Irlandaise qu’il avait connue alors qu’elle zonait sur les marches, aux Halles, un mégot de joint coincé entre ses pulpeuses et appétissantes lèvres roses.

Le lendemain, ils s’étaient levés tôt afin de visiter tranquillement, avant l’afflux des touristes, le magnifique parc ornithologique du Marquenterre, surtout actif au printemps, la période de nidification. Ils déambulèrent main dans la main le long des sentiers en creux. Ils prirent leur temps, s’arrêtèrent dans les abris afin d’observer les oiseaux et écouter les explications des guides présents tout au long du parcours. Les jumelles s’avérèrent bien utiles pour observer les petits Vanneaux et les Huîtrier-pies ainsi que la Grèbe huppée, qui est plus farouche encore !

Les gros oiseaux, comme les imposantes oies cendrées et bernaches ou les amusants tadornes de belon se laissaient plus facilement observer, de même que les majestueuses grues et les plaisantes spatules, qui fouillaient la vase de leur étonnant bec plat. Un vol de cygnes passa au-dessus de leurs têtes, bientôt suivi d’un vol de cigognes claquant de leur interminable bec. A midi ils déjeunèrent au restaurant du parc.

En fin de journée ils s’attardèrent devant le spectacle de la héronnière où les couples de grands échassiers, hérons, cigognes et aigrettes, élevaient leurs petits.

Adielle s’extasiait quand un de ces grands oiseaux rejoignait son nid en planant et battait des ailes pour atteindre la branche convoitée.

Il était pourtant vrai qu’ils avaient passé un bien agréable week-end.

« Pourvu que ce ne soit pas le dernier», se laissa aller à ruminer Adielle, qui était devenue soudain morose, tant elle fut envahie par un affreux cafard.

A cette pensée elle voulut embrasser Maxime mais le garçon se cabra.

‑ Ah, voilà que tu me repousses, maintenant ! Mais qu’est-ce que je t’ai fait, dis-moi ? hurla-t-elle, déçue et décontenancée.

Quand soudain elle sembla recevoir une révélation venue d’en haut !

— Oh j’ai compris, j’ai enfin tout compris ! Tu n’as plus besoin de moi, c’est ça ? Tu as tout ce qu’il te faut, maintenant, la boutique, l’appartement ! Ses sourcils se froncèrent, tandis que son regard clair devint franchement inamical. Alors elle lui lança ! « Comme tu veux. Si tu ne veux pas m’embrasser, ne m’embrasse pas, mais ne crois pas que je te laisserai longtemps mener la belle vie avec mes sous, petit saligaud !

Parce que j’ai bien compris, tu sais, que tu tapes dans la caisse. Il ne faut quand même pas me prendre pour une cruche. Je suis peut-être une pauvre vieille mais j’y vois encore clair, tu sais !

Sophie Martel a été catégorique, tu me voles, tu m’escroques, tu m’escroques, moi, tu escroque ta bienfaitrice !

Et où tu les dépenses mes sous, et avec qui ? Avec tes petites putes, c’est ça ? Tu me trompes avec ces misérables greluches que j’ai vues à la boutique l’autre jour. Et tu fais ça dans l’appartement que je t’ai payé, en plus, et dans notre lit ! Elles ont mauvais genre, d’ailleurs, ces espèces de punks, avec leurs cheveux de toutes les couleurs, et ces affreux piercings. »

— Arrête de délirer comme ça, Adielle, je t’en supplie, ou tu vas finir par te rendre malade, et tu sais bien que je te trompe pas, sauf avec Daisy, peut-être, mais ça tu le sais et c’est quand même pas du pareil au même ! J’ai beaucoup de travail, ma chérie, trop de boulot, c’est tout, et c’est tout ! Il faut que tu comprennes, ça, et que tu le comprennes une bonne fois pour toutes, bordel !

— Je comprends, mais où tu es le soir, quand je t’appelle ? Tu n’es jamais là. Tu travailles même la nuit ?

— Ça m’arrive, tu sais, parce qu’il faut bien faire un peu les comptes, et surtout classer les factures.

— C’est ça, fous toi de ma gueule, en plus. Je sais bien que tu sors avec tes copines. Quand je dis « tu sors » c’est pour rester aimable et polie, parce que je suis comme ça, moi, trop gentille, et sûrement trop conne, en fait je ferais mieux de dire que tu les baises, ces petites salopes, ces filles qui sont à peine propres sur elles !

Marc, au moins, il faisait ça franchement, lui, et il le faisait devant moi. Il lui arrivait même de me faire participer, figure-toi !. Oui, figure-toi que ça sert au moins à ça, d’avoir des heures de vol. J’ai de l’expérience, beaucoup d’expérience, et tu ne m’auras pas aussi facilement que tu sembles le croire, mon pauvre garçon !

Alors elle se jeta sur Maxime et le griffa méchamment au visage !

— Viens par ici ! Je vais te l’arranger, moi, ta petite gueule d’ange fraichement déchu !

Il fit un bond en arrière, puis il sauta sur elle et lui asséna une violente gifle.

— Tais-toi, salope, tu commences à m’emmerder, à la fin. T’es pas drôle, tu sais. Je commence à en avoir marre de tes conneries, moi. Tu fais vraiment chier. Je vais finir par me casser, si tu continues à m’asticoter comme ça. Et il se dirigea vers la porte en la regardant d’un air mauvais.

— Je me casse, tiens. T’es vraiment trop conne, à la fin ! Salut. Point final. Adieu, ma belle Adielle, adieu ma toute belle ! Et ne m’appelle pas, hein ! Sois gentille de m’oublier un peu, et ça me fera des vacances ! Je vais en profiter pour aller sauter mes petites putes comme tu dis, et avec ton fric, en plus, et ce n’en sera que meilleur !

Il lui jeta un regard assassin et ajouta :

« C’est que j’ai besoin de chair fraîche, moi, je suis jeune, il faut que tu le comprennes, ça aussi ! Et je l’ai bien mérité, mon pognon, après tout.

Tu sais combien ça te coûterait, un gigolo ? Escort boy, regarde bien sur ton minitel, il y a les prix, pour l’accompagnement ou pour te faire sauter. Plus cher que moi, quoi qu’il en soit, même si c’est vrai que je m’octroie quelques pourboires, mais seulement de temps en temps, je te jure. »

Il sortit en claquant violemment la porte derrière lui.

Il était parti ! Adielle en resta sonnée, et même carrément estomaquée, elle était dans un état de sidération absolue. C’était donc ça : il a besoin de chair fraîche ! Mais quel âge j’ai, putain, 47 ans, à peine 47 ans ! Et il me semble que je suis encore particulièrement fraîche, pour mon âge. Je n’ai plus vingt ans, là je suis d’accord, mais beaucoup de nanas aimeraient être comme moi, même à mon âge. Même cette petite gourde d’Agnès, elle est plus jeune que moi, mais elle est boudinée et si mal fagotée, et avec ses caleçons, mon dieu, quel cadeau ! Et en plus elle ne sent pas toujours bon. Tiens, ça, il faudra que je lui en fasse la remarque, un jour.

Fatima, oui, elle, c’est une belle nana, vraiment belle ! Elle, d’accord, elle peut rivaliser avec moi.

Cependant le doute s’insinuait en elle, enfonçait des coins dans ses certitudes.

« J’ai un fils de dix-sept ans. Il n’a pas l‘âge de ce petit salaud, mais pas loin. C’est vrai qu’il aurait presque pu être mon fils.

J’ai de l’argent, mais si demain je n’en avais plus? »

Les chiffres des inter-contrats dansèrent devant ses yeux, tour à tour en rouge et en noir, mais toujours menaçants.

Je devrais peut-être m’adosser à une société plus solide. C’est Philippe qui a raison. Logisystèmes est une structure trop fragile, surtout par les temps qui courent, avec cette P. de guerre !

L’image du fringant patron du groupe Marbeuf s’imposa à son esprit, comme celle d’un sauveur potentiel.

‑ Je l’aime pas, cette guerre ! Tout allait si bien, avant.

Il faudra que je le voie à son retour de Thaïlande. Je lui dirai que je suis d’accord pour qu’il rentre dans le capital. Il sera satisfait et il s’occupera de moi. Et Paul qui est en vacances lui aussi. Oh mon Dieu comme je me sens seule, si seule, délaissée, abandonnée !

Emportée par le chagrin, elle martela le sol de ses pieds, et elle le martela même avec une frénésie exacerbée !

 

29

La malheureuse Adielle, qui en cet instant se trouva être profondément dépitée se remémora avec une profonde nostalgie tout ce qu’elle avait vécu avec Michael, ce garçon qu’elle avait tant aimé et qui, elle en était toujours persuadée, l’avait profondément aimée, lui aussi.

Ah Celui-là ! Quel salaud, mon Dieu mais quel salaud ! Il s’est bien foutu de ma gueule. Ah, le petit con ! Et cette garce de Coralie aussi, cette Sainte-Nitouche qui avait eut le front de le détourner d’elle, et de détourner son mec du chemin qui l’aurait mené tout droit vers le bonheur, car, qu’est-ce que c’est, vingt malheureuses années de différence d’âge, quand on s’aime si fort!

Elle n’a vraiment pas eu de chance avec les mecs, pensa-t-elle. Hier, Marc, Michael, et aujourd’hui, Maxime !

Philippe a peut-être raison. Elle les prend trop jeunes !

Sans qu’elle sache très bien pourquoi, les paroles de la chanson de Johnny Hallyday parasitèrent son esprit embrumé.

 

Derrière les barreaux
Pour quelques mots
Qu’il pensait si fort
Dehors, dehors il fait chaud

Des milliers d’oiseaux
S’envolent sans effort

Quel, quel est ce pays
Où frappe la nuit
La loi du plus fort ?
Diego, libre dans sa tête
Derrière sa fenêtre
S’endort peut-être…
Diego, libre dans sa tête…
.Moi aussi je veux être libre. Libre, mais je veux surtout être aimée, je ne demande quand même pas la lune, et je ne vais pas être obligée me rabattre sur les vieux, à mon âge ! Non, non, et non !

L’image de Philippe s’imposa à son esprit. C’était un bel homme, elle ne trouva rien à y redire. Puis celle de Michael s’y superposa. Il n’y avait quand même pas photo !

Elle sentit monter en elle le désespoir. La noirceur des jours d’orage. Perdue. Elle était bel et bien perdue. Trop vieille ! D’un seul coup, sans même avoir perçu l’inexorable et perfide marche du temps.

Elle prit la bouteille de Glenfiddish qui était restée sur la petite table et s’en servit un grand verre. Elle jeta deux glaçons dans le liquide ambré.

Je vais boire un petit coup avant de rentrer, ça va me faire le plus grand bien. Allez ! Haut les cœurs, ma pauvre Adielle, que diable !

L’alcool glissa dans son œsophage en lui procurant une douce sensation de chaleur.

47 ans ! Mon Dieu, elle était si jeune encore !

Elle n’était pas exigeante, et pas chiante pour deux sous. Plutôt bonne vivante, pensa-t-elle en descendant une nouvelle rasade de whisky.

Elle brandit son verre.

A votre santé, mes petits salauds.

Elle aimait faire l’amour, elle savait se montrer généreuse.

Oh oui, elle était généreuse ! Et si ces petits cons n’en voulaient qu’à son argent ?

Pour la première fois de sa vie, cette pensée, oh combien désagréable, lui traversa l’esprit.

Ce n’était pas important l’argent, pour elle qui avait le cœur si pur. Mais pour les autres ?

Que demandait-elle ? Juste un peu d’amour…

L’image bienveillante de Renji Shree Rajnesh s’imposa à son esprit. « L’amour est le maître du monde. Tandis que l’argent n’est qu’un valet malhabile. »

.Un homme pour l’accompagner dans la vie. Embellir encore les bons moments. Aplanir les difficultés quand elles se présentaient.

Et si je n’avais plus d’argent ? Que deviendrais-je ? Une pauvre vieille abandonnée de tous ? 47ans. Etait-elle encore jeune ou bientôt vieille ? Telle était la seule et angoissante question qu’elle se posait, en fait !

Dans quelques années elle serait peut-être grand-mère. Non, pas grand-mère ! Non, pas encore. Elle se sentait bien trop jeune pour tenir ce rôle, qui lui sembla si ingrat pour une belle femme.

Les images de Michael lui trottaient dans la tête. Tout ce qu’elle avait imaginé, la pauvre naïve qu’elle avait étée ! Le grand amour, le fastueux mariage ! La descente des Champs-Élysées en carrosse, admirée de tous.

 

Elle se servit un autre verre. L’alcool est le seul ami qui me reste. Mon seul ami fidèle, pensa-t-elle. Et elle versa une nouvelle rasade dans son verre.

Elle n’avait plus envie de rentrer chez elle, maintenant.

Elle n’aurait certainement pas le courage d’affronter la vue d’Adrien. Ce gamin qu’elle adorait, pourtant, mais qui, du haut de ses 17 ans, lui rappelait tous les jours son âge. Et dire qu’il était si mignon, quand il était bébé, alors qu’elle était encore une toute jeune femme courtisée par tous. Maintenant il grandissait, grandissait. Bientôt il serait un homme, et alors, par une implacable conséquence, elle serait réduite à l’état de vieille peau! Elle n’avait pas trente ans quand il est né. Comme elle était belle, comme elle était irrésistible, alors !

Tous les copains de Marc étaient fous amoureux d’elle. Tous ces musicos auraient fait n’importe quoi pour la sauter. Mais seulement très peu y étaient parvenus. Les autres s’étaient satisfaits d’un baiser, ou d’une discrète branlette accordée à la sauvette, à la rigueur !

Tandis qu’aujourd’hui c’est elle qui se fait larguer. Et ces maudits inter-contrats ! Mais, dans quelle mouise innommable se trouvait-elle engluée ?

Le flot d’idées noires bouillonna de plus en plus fort dans sa tête. Il fallait faire quelque chose, mais quoi ?

Elle fouilla avec des gestes saccadés dans son sac. Sa main rencontra une petite boite en carton.

– Tiens, mes Temestas, oh chouette, ils sont là ! Je vais prendre un, ça me calmera certainement les nerfs !

Elle se servit un autre verre de whisky et elle avala le cachet avec.

Elle dégagea un autre cachet de son emballage et l’avala avec un autre verre.

Puis un autre cachet. Elle se sentait bien, enfin…Si bien !

La voilà la solution qu’elle cherchait. L’alcool !

Pourquoi donc n’y avoir pas pensé avant ?

Elle but un autre verre, avala un autre cachet, et ainsi de suite jusqu’à ce que la boite fut terminée. Elle se sentait maintenant euphorique, et aussi un peu sonnée.

Il faut que je rentre, maintenant, et il faut que je dorme un peu. Demain tous mes gugusses vont débarquer pour la réunion commerciale.

Il faudra qu’elle soit belle. Belle et en super forme, comme d’habitude.

Je suis une battante, ainsi tout va bientôt s’arranger ! Je vais téléphoner à Philippe. Il faudra qu’il m’emmène aux Merveilles. Que je me fasse tringler un bon coup pour oublier ce petit con ! Et après ça ira mieux, c’est certain, ça !

. Elle jeta la bouteille vide sur la moquette d’un geste rageur.

Besoin d’amour. J’ai simplement besoin d’amour, et d’un peu de tendresse, aussi !

J’en ai marre d’être trahie. Trahie par mes salariés, par mes clients, par mon banquier, et par mes amours !

Elle se leva de son fauteuil. Sa tête tourna. Telle la mouette saoulée d’air pur qui s’abattrait sur le rivage après avoir longuement tournoyé à la poursuite d’une sardinelle. Elle, qui avait si longtemps tournoyé à la poursuite de ses amours perdues, s’abattit lourdement sur la moquette. De rage, elle martela avec fureur le sol de ses talons. Merde. Merde, et trois fois merde !

Devant sa télévision, à l’étage en dessous, Robert Dupanloup écoutait d’une oreille distraite ce remue-ménage, tout accaparé qu’il était par les facéties dont Antoine de Caunes régalait les téléspectateurs ébaubis. Elle se traîna avec difficulté jusqu’au bar.

– Il me reste encore une bouteille. Merci mon Dieu. Merci, mais pourquoi donc m’avez-vous abandonnée ?

A ce moment il lui apparut qu’il serait certainement plus agréable de plonger dans l’impitoyable néant de la mort plutôt que de vivre ces heures cauchemardesques. Mais cela impliquerait de se suicider, et elle ne s’en sentait pas le courage.

Non, elle allait faire ce qu’elle l’avait toujours fait, face à l’adversité, se battre, et foncer, tête baissée !

Qu’est-ce que vous me reprochez ? Hurla-t-elle en s’adressant à son Dieu. Je n’ai pas assez prié, c’est ça ? On n’a jamais beaucoup prié chez nous. Les commerçants, vous le savez bien, ça ne prie pas. C’est comme ça. On n’a pas assez de temps pour ça ! Mais ça n’empêche pas qu’on vous aime quand même. Faut pas nous en vouloir, mon Dieu ! Je ne suis pas une mauvaise fille, vous le savez bien, et surtout, j’ai soif !

Elle respira profondément et, avec des gestes maladroits, puis elle réussit à dévisser le bouchon de la deuxième bouteille. Assise sur la moquette, elle porta lentement le goulot du flacon à ses lèvres.

« Il faut absolument que je chasse toutes ces pensées négatives de ma tête, sinon je sens que je vais devenir folle, moi ! »

Le visage d’un Michael ricanant lui apparut. Puis celui de Sophie Martel s’imposa : « Il ne faut pas faire aveuglément confiance aux autres, Madame Moyshe. Il faut prendre des précautions, se protéger.

La vie, ce n’est certainement pas : tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !

Marc lui souriait en lui désignant une belle blonde plantureuse à demi nue. Tu la veux, chérie ?

– Pas une fille, non. Je ne veux pas virer gouine. Je veux un mec, un vrai, avec tout ce qu’il faut là où il faut !

Elle avait froid. Et surtout elle respirait si mal. Sa gorge était complètement obstruée par le stress.

Des vers grouillaient partout sous sa peau

Mais, d’où viennent ces saloperies, se demanda-t-elle avec angoisse ?

Maintenant elle voyait des milliers de bestioles qui recouvraient ses bras et sa poitrine.

Elle empoigna son chemisier et elle le déchira avec une violence exacerbée.

Il faut absolument que je me débarrasse de cette vermine, pensa-t-elle.

Elle saisit la bouteille, rassembla ses forces, puis lala porta à ses lèvres !

­ Vide ! Mais, tout est contre moi, aujourd’hui, tout !

Il faut que je me débarrasse de ces bestioles avant de rentrer. Je ne peux quand même pas prendre un taxi avec ça sur la peau.

‑ Un taxi ! Où est ce téléphone, bordel ?

— Agnès, Agnès, Fatima !

Elle sortit de son bureau et se retrouva seule dans la grande pièce obscure.

Où vous êtes ? N’êtes jamais… Jamais là quand on a besoin de vous !

Elle chancela, elle renversa quelques plantes et parvint enfin à trouver l’interrupteur.

A 21 heures, la malheureuse Adielle, hagarde, tremblante, titubait devant la porte de la douche. Elle avait froid, elle avait si froid !

Mon Dieu, pourquoi fait-il si froid ?

Une douche chaude, il faut que je prenne une douche chaude.

Soudain elle vit Maxime, il était auprès d’elle, souriant, comme à son habitude.

Tiens, t’es là, mon salaud ? Viens prendre une douche avec moi, viens me faire l’amour, une dernière fois. S’il te plaît ! Baise-moi, oui, encore une fois, tu peux pas partir comme ça, oh non, il n’en est pas question !

Elle réussit à tourner le robinet d’un cran, elle arracha son chemisier, et sa jupe, et enfin sa culotte.

Mais prends-moi, saligaud, voleur ! Enfoiré de voleur ! Oh ce que je peux t’aimer !

Et elle s’engagea avec vivacité dans le bac.

Elle glissa, voulut se rattraper mais elle tomba avec lourdeur, entraînant le rideau dans sa chute.

Sa tête heurta violemment le rebord du bac.

Renji Shree Rajnesh la regarda de ses yeux empreints de bonté et de malice. Il lui sourit, cependant que son banquier, lui, grimaçait…

Elle avait froid. Elle tremblait, elle grelottait, maintenant…

Maxime, soudain, la poursuivit sur un vélo rouillé et grinçant, alors qu’elle descendait les Champs-Élysées dans un magnifique carrosse tiré par deux chevaux d’un blanc immaculé !

Elle était profondément heureuse. Pendue au bras de Michael, elle irradiait d’un immense sourire. La foule amassée sur les trottoirs l’acclama. Elle entendit nettement le bruit sourd du tonnerre d’applaudissements qui salua son passage, tandis qu’elle se sentit emportée par un ultime et irrépressible orgasme.

C’est sur ces belles images que le monde de la belle Adielle s’éteignit ! La vie, cette incorrigible donneuse de leçons, cette vie si délicieuse, cette vie qu’elle avait tant aimée, avait finalement eu raison d’elle.

Si vous voulez mon avis, c’est bien ainsi qu’Adielle Moyshe, en femme courageuse et libérée, aurait souhaité mourir, avec des rêves embrasés plein sa tête !

Alors Yahvé, certainement touché au cœur par sa dernière requête, n’avait pu faire autrement que de l’exaucer. Parce qu’elle avait été une brave fille, entreprenante et aimante ! Son Dieu allait sans aucun doute lui préparer une petite place dans son jardin d’Éden, parmi les fleurs et les beaux animaux qu’elle avait si bien su aimer !

 

 

Quelques jours plus tard, Paul de Kerjean téléphona à Philippe.

— Je voulais savoir si tu avais l’intention de venir aux obsèques d’Adielle, mardi matin ?

— Bien entendu, que je viens ! C’est au cimetière Montparnasse, à dix heures, n’est-ce pas ?

— Oui, ce sont ses parents qui l’ont décidé ainsi. Ils ont réussi à trouver une place près de l’ancien carré juif.

— Ça relève du miracle, ça ! Les places sont si chères à Paris, pour les morts, comme pour les vivants.

Son père connaît quelqu’un à la mairie, un ancien collègue qui est devenu adjoint au maire. Adielle était leur fille unique, mais ils ont quand même dû se battre comme des chiens pour obtenir cette concession, d’après ce que j’ai entendu.

Le mardi suivant, un voile de crachin, triste comme un jour sans vin, aurait dit Philippe, planait sur la capitale quand Paul arriva au cimetière. Un ciel de cendres ! Il n’y eut même pas un orage, même pas une véritable pluie, pour saluer le départ en catastrophe de la brillante Adielle Moyshe ! Juste un voile gris et calamiteux, un frimas propre à plomber de cafard un humoriste chevronné.

Les invités s’étaient regroupés à la porte. Le cortège se forma pour rejoindre l’allée où le cercueil était exposé sur des tréteaux. Le rabbin lut les prières rituelles. Il les marmonna et ne sembla à aucun moment y mettre une grande conviction. Ensuite, le cercueil, d’une grande sobriété, fut porté jusqu’à la sépulture, où il fut inhumé. La famille, puis les amis, jetèrent de la terre dessus. Adrien, entouré de ses grands-parents et de son père, paraissait triste, sombre et frustré. Maxime, quant à lui, se tenait seul, un peu à l’écart, sous un grand cyprès. Digne, mais la mine délabrée. Il avait apporté la plus belle couronne que l’on puisse imaginer. Toute blanche, avec quelques délicates touches de rose. Une larme perla au coin de son œil et ses lèvres tremblèrent. Il avait tenu à être présent à son dernier rendez-vous avec sa généreuse maîtresse. Il ne se sentait pas coupable, bien sûr que non, coupable de quoi ? Simplement, il avait bien conscience d’être le grand responsable de ce naufrage. Ne lui avait-il pas jeté à la figure, d’une façon aussi injuste et cruelle qu’inutile, qu’il avait « besoin de chair fraîche »? Cela avait dû être terrible à entendre pour elle, qui avait su rester, à l’orée de la cinquantaine, si belle, si coquette, et surtout, si désirable ! Les paroles de la triste chanson de Charles Aznavour tournèrent en boucle dans sa tête.

 

Les parois de ma vie sont lisses
Je m´y accroche mais je glisse
Lentement vers ma destinée
Mourir d´aimer
Mourir d´aimer
De plein gré s´enfoncer dans la nuit
Payer l´amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l´esprit
Mourir d´aimer…

 La cérémonie terminée, la famille et les amis repartis, Philippe proposa à Paul d’aller déjeuner dans un sympathique petit restaurant du boulevard Edgar Quinet dont il connaissait bien le patron. On y servait exclusivement des spécialités du sud-ouest, préparées avec amour et savoir-faire. Son cassoulet toulousain n’était-il pas réputé pour être une vraie tuerie ?

Ça va me remonter un peu le moral, dit Philippe, qui affichait une petite mine déchirée.

— Une overdose d’alcool, je ne comprends vraiment rien à cette histoire, je t’assure! Cette femme ne buvait pas, je suis prêt à le jurer devant un tribunal, à part un petit verre de temps en temps, comme tout le monde, quoi, mais jamais plus, aussi je te jure que j’ai le plus grand mal à y croire, à leur trop belle histoire, moi !

— D’alcool, oui, mais aussi d’amour, tu ne crois pas ? Après la cruelle déconvenue qu’elle avait éprouvée avec ce Michael, il semblait bien que cette insatiable amoureuse ait rencontré de sérieuses difficultés avec Maxime, d’après ce que j’ai cru comprendre.

— ils étaient vraiment trop jeunes, ces types, je l’avais pourtant souvent mise en garde !

Que comptez-vous faire, maintenant, mon cher Paul, s’exclama Philippe !

— J’y ai bien réfléchi, Philippe. C’est Adrien qui hérite des parts de sa mère. Je suis persuadé qu’il ne fera aucune difficulté pour vous les céder.

Pour ma part, je souhaiterais conserver les miennes, et assurer la direction de Logisystèmes, au sein du groupe Marbeuf, bien entendu. Ensemble, nous ferons certainement du bon travail.

— J’en suis persuadé, Paul. Bienvenue dans le groupe Marbeuf.

Ils trinquèrent à leur association avec un petit verre de pineau blanc des Charentes.

 

Quelques jours après la cérémonie, Philippe se rendit rue Lafayette.

Lorsqu’il pénétra dans le grand appartement, meublé avec goût de beaux meubles de style, il se trouva face à un homme d’une cinquantaine d’années qui lui avait ouvert la porte, et auquel il se présenta.

— Bonjour. Je suis Marc, dit ce dernier, l’ex mari de cette pauvre Adielle !

— Je sais, monsieur Gaillard, je vous ai vu à l’enterrement.

— Je voulais voir votre fils Adrien, est-ce qu’il serait là?

Le jeune garçon surgit des profondeurs du grand appartement, en caleçon et tee-shirt.

— Je suis là, monsieur de Labruguière !

Il serra la main de Philippe.

Celui-ci lui expliqua le motif de sa visite.

Il fallait rapidement prendre les décisions qui s’imposaient pour assurer la continuité de Logisystèmes, et surtout l’avenir des centaines de salariés qui avaient besoin de cette société pour vivre.

— Monsieur De Kerjean, le directeur commercial, souhaite en assurer la direction. C’est un bon professionnel. Je pense que nous pouvons lui faire confiance. Je me propose quant à moi de renforcer la structure financière de l’entreprise en l’intégrant dans mon groupe. Dans cette optique je souhaiterais racheter vos parts, Adrien.

Marc intervint à ce moment en disant :

— D’accord, mais pas pour moins d’un million, alors !

Cette réflexion fit sourire Philippe. Pour cet artiste de seconde zone, un million de francs semblait représenter une somme énorme.

— Cette entreprise vaut beaucoup plus que ça, monsieur Gaillard. Il y a encore de nombreux contrats en cours, les locaux, et le matériel.

— Combien ça vaudrait, alors, d’après vous ?

— Je suis prêt à vous verser soixante millions pour les 75% encore détenus par Adrien. Cela me semble honnête.

Marc se sentit être au bord de la syncope.

— Je pense qu’il faudrait peut-être accepter cette offre, Adrien. Et tu as aussi l’appartement, et Barbizon.

Adrien regarda attentivement son père.

Il était très inquiet pour cet homme, qui était certes infiniment sympathique, mais si faible et vulnérable.

Qu’allait-il devenir, maintenant qu’Adielle ne serait plus là pour veiller sur lui, même de loin, comme elle l’avait toujours fait ! Il avait été son époux, il était le père de son fils. Aussi avait-elle toujours étée particulièrement attentive à son devenir.

— J’ai bien réfléchi à tout ça, papa. Je vais accepter l’offre de monsieur de Labruguière. Madame Martel m’a tout expliqué, tu sais ! Je connais les règles de calcul pour l’estimation, et elle m’a confirmé que l’entreprise de maman valait dans ces eaux-là ! Je voulais te dire que j’ai aussi l’intention de te laisser la maison de Barbizon, papa ! Je ne saurai vraiment pas quoi en faire, moi. Tu pourras t’y installer si tu veux, ou la louer. Ça te fera un complément de revenu.

Marc vivait plus ou moins d’expédients. Quelques missions en intérim lors de réceptions, où il faisait des extras en tant que maître d’hôtel, revêtu d’un impeccable smoking. Il chantait toujours, bien entendu, mais ce n’était pas d’un gros rapport. Il remportait parfois des prix dans tel ou tel festival. Il avait aussi tourné quelques publicités pour la télé. Pour des saucissons, et surtout pour les fromages de la mère Maïté, dans lesquelles il jouait avec beaucoup de réalisme un berger entouré de ses moutons qui poussait la chansonnette sous la lune. Ce rôle convenait à merveille à sa silhouette débonnaire. Mais parfois, à la fin du mois, ou même avant, il devait s’en remettre aux restos du cœur pour garnir ses placards vides devant lesquels il dansait tristement le soir venu. Bien heureusement, il y avait Florence, sa compagne infirmière à l’hôpital de Boulogne, qui veillait au grain.

Marc n’avait jamais vraiment su être autonome. Il lui avait toujours fallu des amis, des compagnes, une épouse, et des gourous, pour le prendre par la main et le guider sur les chemins glissants et escarpés de l’existence.

Philippe fit préparer les documents de cession par son homme de loi. Quinze jours plus tard, l’entreprise si longtemps convoitée entrait enfin dans le giron du groupe Marbeuf, mais à quel prix ! Là où elle était, Adielle pouvait néanmoins être fière d’avoir assuré l’avenir de son fils. Adrien allait pouvoir se consacrer avec sérénité aux longues études dont il rêvait.

 

30

Le fils d’Adielle fêta son anniversaire dans l’année ! Ce qui signifie, et vous l’aurez compris, bien sûr, qu’il avait exactement le même âge que la tendre et jolie Daphné !

Majeur, il était libre de prendre ses décisions comme il l’entendait. Il conserva l’appartement parisien et, comme il l’avait promis à son père, il lui céda la belle propriété de Barbizon.

Marc y organisa une grande fête à laquelle il invita ses nombreux amis. Ils firent ce qu’ils savaient faire le mieux. De la musique, beaucoup de musique, toute la nuit. Ils burent aussi, et ils fumèrent de nombreux joints. Florence, sa compagne guadeloupéenne, lui fit avec sagesse remarquer que ce serait peut-être un peu grand pour un homme seul.

— Je ne serai pas seul, puisque que tu vas venir t’installer avec moi, mon ange.

Celle-ci partit d’un grand rire joyeux.

— Ton ange noir, tu veux dire! Non, sérieusement, je crois que tu as besoin d’une femme de ménage, toi! Et avec quoi tu vas me payer, mon chou? Avec les fleurs du jardin, peut’ête! T’as une belle maison, d’accord, mais t’as pas un sou vaillant, mon pauv’vieux !

Alors elle se blottit dans ses bras pour lui dire : « Et ce n’est même pas une vraie maison, ça. C’est une discothèque. On se croirait à Versailles, ici! Alors, seul où à deux, c’est beaucoup trop grand! C’était sans doute très bien pour ton ex qu’était sûrement un brin mégalo, mais pas pour nous, voyons !

Non, je vais te dire qu’il faut faire, moi. Écoute-moi bien, mon chéri, parce que ta petite Florence a une idée. Et une idée de génie, je crois bien!

— Raconte, ma puce. C’est vrai, tu as toujours des idées extraordinaires, toi. Ah, que serais-je sans toi ?

Il commença à fredonner la chanson de Jean Ferrat. Florence adorait l’écouter chanter. Il avait une très belle voix, chaude et suave, qui vous donnait des frissons dans le dos.

 

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre

Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre

Que serais-je sans toi que ce balbutiement

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines…

 

— Il faut rouvrir la boite, bien sûr ! C’est ça qu’il faut faire. La musique c’est bien ton métier, non? Alors, tu rouvres la boite, comme ça tu gagneras des sous, et nous, on pourra s’installer dans une petite maison dans le village. Tu sais que j’aurai bientôt trente ans et que j’ai très envie d’avoir un bébé. Tu voudras bien m’en faire un, dis ?

Un aussi beau que toi, mon petit patron de discothèque ! Tu sais aussi que mon frérot est comptable de métier. Ne t’inquiète surtout pas, mon amour ! On va lui demander de s’occuper de tout ça. Il sera content de ne plus avoir à s’enquiquiner avec les éternels problèmes de « first in, first out » et tout le tintouin de la comptabilité de Renault !

Marc était estomaqué. Sans même avoir son mot à dire, « Comme d’habitude», pensa-t-il, il allait se retrouver patron, et sans aucun doute bientôt papa d’un bébé, qui serait le petit frère, ou la petite sœur, d’Adrien. Florence avait certes son caractère mais elle avait aussi beaucoup de suite dans les idées! La vie, qui jouait cette fois les indécrottables farceuses, avait voulu que la malheureuse Adielle soit à l’origine de ces bouleversements pour le moins inattendus, plus de quinze longues années après leur divorce ! Il ne pouvait certainement pas se résoudre à y croire, et cela vous pourrez aisément le croire, j’en suis persuadé !

31

C’est le deux mai que Philippe profita du pont pour inviter Paul et Adrien à déjeuner chez Maxim’s.

Sébastien et Daphné avaient fini par se séparer. La jeune fille commençait à s’ennuyer avec ce garçon casanier, qui était décidément bien trop sage et conventionnel pour la jeune fille enjouée et aventureuse qu’elle était devenue.

Philippe proposa donc à sa nièce de se joindre à eux. Ça lui changera les idées, avait-il dit à Laetitia, parce qu’elle me semble un peu tristounette, en ce moment.

Daphné se fit déposer par le taxi au 3 de la rue Royale, devant la somptueuse façade Art Nouveau du célèbre restaurant qui avait si bien su traverser le siècle.

Elle avait déjà eu l’occasion d’y venir avec Philippe et elle en appréciait la délicieuse décoration, qui s’inspirait de la faune, de la flore et du charme féminin.

Elle ne se lassa pas d’admirer les délicats motifs tout de grâce et ondulations. Le lys, l’iris, les feuilles de marronnier, les libellules, les papillons, les insectes et les oiseaux s’y mêlaient dans une explosion de couleurs.

Philippe présenta la jeune fille à Paul et à Adrien en disant : «Et voici la personne la plus précieuse du groupe Marbeuf, ma charmante, et irrésistible, nièce Daphné!

Elle était éblouissante, dans sa délicieuse robe rouge près du corps.

Philippe prit la parole pour dire : « Je suis heureux de vous annoncer une très bonne nouvelle,

Logisystèmes a finalement remporté le gros forfait Image Plus à la Caisse des Dépôts, et ce grâce, en partie, au chef de projet présenté par le groupe Marbeuf. Daphné adressa un regard interrogatif à son oncle

— Qu’est-ce que c’est, un forfait, Philippe, demanda-t-elle ?

— C’est une prestation complexe, ma chérie. Le client fournit un cahier des charges dans lequel il explique en détail son besoin. Nous rédigeons alors une proposition technique et financière qui nous engage, pour un prix ferme et définitif, à réaliser la totalité des travaux dans les délais souhaités par le client.

Comme tu peux le constater, mon cher Adrien, la société de ta mère poursuit donc allègrement son chemin, et elle lui survivra certainement encore de longues années encore ! »

Le garçon semblait hypnotisé par Daphné, qui s’était placée face à lui.

— J’en suis très vraiment très heureux, finit-il par bredouiller.

Le repas se déroula dans une ambiance sympathique où l’on parla finalement peu de boulot. Adrien fit part de son souhait d’entreprendre des études de médecine. Il vouait surtout une grande admiration aux chirurgiens cardiaques.

— Ils ont sauvé ma petite cousine, la fille du frère de papa. Elle est née avec une grave malformation. Aujourd’hui elle a douze ans et elle se porte très bien. Et il ajouta :

— Comme ça je ferai bon usage de l’argent que m’a laissé maman. Parce qu’elle s’est donné tant de mal pour le gagner que ce serait un péché de le dilapider bêtement !

Daphné sembla émue par les propos tenus par le jeune homme, et une larme discrète mouilla le coin de son œil.

Au moment de se séparer, le fils d’Adielle attira la jeune fille près de lui pour lui demander : « Est-ce que ça te dirait d’aller au concert de Jean-Jacques Goldman ? C’est le cinq juin, au vélodrome Jacques Anquetil.

Philippe intervint alors : C’est l’ancienne Cipale, au Bois de Vincennes, c’est ça ?

— Oui, c’est exactement ça !

— Cela me ferait plaisir, en effet, répondit Daphné, parce que je ne l’ai pas encore vu en concert, il parait qu’il est vraiment génial. Et ses musiciens sont, parait-il, exceptionnels !

32

Quinze jours plus tard, Adrien et Daphné se retrouvèrent au vélodrome. Le soleil, qui avait brillé avec une rare générosité les jours précédents, avait soudain disparu pour céder la place à un ciel plombé dans lequel roulaient de lourds et menaçants nuages noirs.

L’orchestre joua les premières mesures de « Je marche seul » et la petite foule se mit à applaudir cependant que des éclairs zébraient les cieux. Les grondements furieux du tonnerre firent vibrer l’atmosphère. Les premières gouttes de pluie atteignirent rapidement la pelouse, cependant que l’air restait étrangement tiède.

Adrien se rapprocha de Daphné. Il rabattit sur leurs épaules l’imperméable qu’il se félicita d’avoir eu la bonne idée d’apporter !

Le concert se déroula sous un déluge qui ne découragea ni les musiciens, ni les spectateurs.

Les deux jeunes gens restèrent serrés l’un contre l’autre jusqu’à la fin, quand Jean-Jacques Goldman déclara au micro: « On a fait pas mal de concerts, mais celui-là, on ne risque pas de l’oublier! » Ils rirent beaucoup aussi, sous les trombes d’eau tiède qui se déversèrent sur eux sans la moindre pitié !

Eux non plus, ils ne risqueraient pas d’oublier ce concert. Adrien prit la jeune fille par la taille et il la raccompagna jusqu’au métro alors que la pluie commençait à se calmer. Ils étaient trempés mais tellement heureux ! Enfin réfugiés au sec, sur le quai, ils échangèrent un long et tendre baiser. Adrien caressa longtemps avec une intense volupté les magnifiques cheveux de la jeune fille qui gouttaient doucement dans son dos et il la serra très fort contre sa poitrine. Ils se séparèrent avec difficulté en se promettant de se revoir bientôt. Leurs mains restèrent longtemps l’une dans l’autre alors que la rame vibrait à l’autre bout du quai.

 


 

Épilogue

Florence et Marc ont trouvé à louer, près du village, en lisière de la forêt, une confortable petite maison en pierre de plain pied, avec une belle cheminée. La demeure s’agrémentait en outre d’un sympathique jardin de curé de 350 mètres carrés.

C’était le jour de Noël 1992. La jeune femme avait invité Adrien et Daphné à partager avec eux un bon repas de fête Antillais.

En entrée, elle avait préparé des acras de crevettes et de jolis avocats de la présidence !

Pour le plat principal, elle avait tenu à cuisiner son fameux canard aux mangues, même si celui-ci demandait une longue préparation.

Marc était allé chercher chez le caviste un Saint- Gérard rouge, qui accompagnerait avec bonheur, estima-t-il, ces sympathiques agapes.

La discothèque serait fermée ce soir. Florence pourrait donc se reposer, après cette soirée de réveillon qui avait été fort agitée. Le nouvel établissement fonctionnait vraiment pour le mieux, au-delà même de leurs espérances. Les danseurs étaient fidèles et venaient nombreux, de plus en plus en plus loin, parfois même de Paris. Son frère, expert-comptable confirmé, s’avéra être un excellent gestionnaire et la rentabilité de leur jeune activité se révéla être tout à fait satisfaisante.

Marc retrouva en ce lieu une seconde jeunesse. Il prit un plaisir immense à recevoir et sélectionner les groupes qui devaient se produire lors de ces fameuses soirées «live» qui faisaient la réputation du nouvel ‘établissement.

Petit à petit il endossa un nouveau costume, celui de patron, lui qui avait si longtemps galéré.

Rêveuse, Florence posa doucement la main sur son ventre.

Lorsque son beau-fils arriva avec sa fiancée, ils la trouvèrent affalée dans le canapé du salon. Marc se tenait derrière elle. Il souriait tout en lui caressant les cheveux.

Le célèbre vinyle des Beatles, « Sergent Pepper’s » tournait inlassablement sur la platine.

 

It was twenty years ago today,
Sgt. Pepper taught the band to play
They’ve been going in and out of style
But they’re guaranteed to raise a smile.
So may I introduce to you
The act you’ve known for all these years,
Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.
We’re Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band,
We hope you will enjoy the show,
We’re Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band,
Sit back and let the evening go.
Sgt. Pepper’s lonely, Sgt. Pepper’s lonely,
Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.
It’s wonderful to be here…

 

‑ Et voilà nos amoureux s’exclama-t-il ! Comment ça va, alors, les jeunes ?

— Nous, oh ça va bien, merci, et vous, les vieux, ça boume comme vous voulez, alors ?

Florence se leva et montra alors son ventre avec fierté.

— Oh, moi, ça va bien. En fait, ça ne pourrait pas aller mieux, vous savez, parce que je viens d’apprendre une grande nouvelle, figurez-vous que je suis enceinte !

Elle se tourna vers son homme et le regarda avec amour et fierté.

— Hein, mon chou, n’est-ce pas que tu es le meilleur amant du monde, et aussi le plus prolifique, ajouta-t-elle en riant.

Quand le gynéco nous a annoncé ça hier, t’aurais dû voir la tête qu’a fait ton père, Adrien. A moi cela m’a fait plaisir, bien sûr, mais je crois que Marc a reçu un sacré choc, je ne sais pas si cette nouvelle lui a procuré le même plaisir que cela a été pour moi, j’en doute un peu, même, pourtant il me semble bien qu’il a l’air heureux, Je crois voir ça dans ses yeux, mais je peux me tromper, bien sûr, on peut toujours se tromper, n’est-ce pas, avec les sentiments humains !

Marc regarda intensément son fils et fit de la tête un signe d’acquiescement, qui fut accompagné d’un large sourire.

Adrien déposa alors un tendre baiser, un peu appuyé, et même extrêmement chaleureux, sur les lèvres de la ravissante Daphné, qui semblait troublée, et même profondément émue, « C’est super chouette, dit-elle, c’est la vie qui continue… »

La jeune fille sentit un long frisson parcourir son dos et ses épaules. La vie venait en effet de remporter une bien jolie victoire.

 

FIN

Terminé le 23 novembre 2017 à Avignon


 

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Les personnages, les lieux et les situations évoqués dans ce roman sont purement imaginaires, même si je me suis inspiré, pour les décrire, d’événements rencontrés au cours de ma vie.

 

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