Jade. version intégrale. 8 avril 2018

couv Jade

 

Jean-Paul Dominici

Jade !

photo de couverture : Yves Caro


 

L’histoire

Présentations. 3

Ati bon Legba ! 26

Rougi est ton cratère. 50

Il était un petit navire…… 53

Houria et Halim.. 72

Quelles noirceurs l’homme peut cacher en lui-même, quoiqu’il paraisse un ange à l’extérieur! 123

La lettre. 206

Priez pour nous, pauvres pêcheurs ! 240

Sous l’œil bienveillant du cyclone. 268

Épilogue. 287

 

 

1

Présentations

Tout d’abord, je vous propose d’assister ensemble, si vous le voulez bien, à cette petite conversation entre Paul et Jade, qui est, comme certains d’entre vous le savent déjà, sa fille adorée[1]. Conversation qui nous permettra de mieux les connaitre, ce qui est important, puisque ce seront eux les personnages principaux de cette édifiante histoire.

— Papa, papa ! Tu m’as bien dit que la première fois que vous avez mangé au restaurant avec maman, vous avez mangé du canard à l’orange 1?

— Mais oui, ma chérie, c’est vrai, nous avons mangé du canard à l’orange, et je peux même te dire qu’il était super bon, ce canard, puisque ce fut le canard de l’amour !

— Alors dis moi, s’il te plaît, comment ils font, les chasseurs, pour savoir que le canard il est à l’orange, quand il vole tout là-haut et qu’ils le tuent avec leur fusil ?

— Ce n’est pas le canard qui est à l’orange, ma puce, c’est seulement la sauce avec laquelle il est préparé, qui est faite avec des oranges !

— Pourquoi tu m’appelles toujours comme ça, papa ? Je suis pas une puce, quand même, je suis bien plus grosse que cet insecte, qui est vraiment minuscule, je pense que tu ne me diras pas le contraire !

Hé oui, Paul constatait jour après jour que la petite développait un caractère affirmé, tout comme l’était celui de sa mère, car il est bien connu que les chiens ne font pas des chats,
Weld el ouez yetlaa aaouwém, en bon breton !

Jade fit un gros bisou à son papa.

— Tu vois bien, papa, que je suis pas une puce, parce que mes bises, elles piquent même pas !

Puisque Jade fêtera ses cinq ans à la fin de l’année, Paul estima, pensait-il à juste raison, que c’était une grande fille, maintenant, et qu’à la condition de choisir avec le plus grand soin la ville et l’hôtel où ils séjourneraient, il n’était pas déraisonnable du tout de l’emmener avec lui ! Surtout qu’il avait eu à maintes reprises l’occasion de constater, depuis quelques semaines, avec à chaque fois une pointe de malaise et d’amertume dans le cœur, que Jade s’ennuyait tellement de sa mère, avec laquelle elle entretenait une relation quasi fusionnelle. Parfois elle ne pouvait pas s’empêcher de la chercher partout dans la maison, jusque dans le garage, la buanderie et le jardin, avant de réaliser avec une infinie tristesse, affichant des mines aussi désespérées que drôles, que non, sa maman n’était toujours pas là !

Si Yi-Ping, sa complice, sa compagne depuis cinq ans, quasiment son épouse, avait accepté de partir pour mener à bien cette mission, c’est parce que le client avait exigé, au moment de signer le contrat, qui représentait quand même une affaire d’une certaine importance, que ce soit elle qui en soit désignée comme le chef de projet ! C’était la rançon qu’elle devait payer en échange de sa toute nouvelle notoriété2; et comme il s’agissait d’un projet stratégique, sa conscience professionnelle lui avait dicté qu’il ne fallait pas le placer entre des mains inexpérimentées.

Finalement, c’est elle qui avait été obligée de le rassurer, en lui disant : « je vais y aller, Paul, ne te fais donc pas de soucis inutilement ! Un mois et demi de travail, c’est loin d’être insurmontable, et tu le sais bien, mon chéri. Surtout que Maria est d’accord pour venir tous les jours. Elle ne rentrera chez elle, pour s’occuper de ses propres enfants, que le soir, quand tu seras de retour du bureau et que tu pourras alors t’occuper tranquillement de la petite ».

Paul fut tiré de sa rêverie par le discret babillage de sa fille.

— Papa, tu dis que maman elle est loin, mais c’est loin comment, dis le moi, parce que je trouve que ça fait longtemps qu’elle est partie, moi ! Elle est sur une autre planète, ou elle est encore sur la Terre, quand même ?

— Elle est toujours sur la Terre, ma chérie, rassure-toi, elle est dans l’Océan indien, où elle est partie travailler pendant deux mois.

— Oh, elle est chez les Indiens, c’est vraiment chouette, ça !

Cette révélation la plongea dans une attitude profondément méditative.

— Ils ont des plumes, alors, et aussi des arcs, et ils dorment dans des tipis, comme je les vois sur les images qui sont dans mes livres ?

— Non, ma chérie, elle n’est pas chez les Indiens, elle est sur l’île de la Réunion, au milieu de l’océan, et c’est seulement lui qui est Indien.

— Et Maria, elle est Indienne, elle ? Elle en a l’air, en tout cas, parce qu’elle ressemble vraiment beaucoup aux dames qui sont dans mes livres.

— Non, ma puce, ta nounou est Philippine.

— Elle est gentille, Maria. J’espère que les gens sont gentils comme elle avec maman sur cette île de Reunion, qui a l’air d’être si tant loin !

— Oui, ne t’inquiète surtout pas, ils sont très gentils, mon amour. Mais, tu vas les voir bientôt, tu sais, parce qu’on va monter dans un gros avion, et nous allons voler tout un jour pour aller retrouver ta maman.

—Tout un jour ! Alors c’est vrai qu’elle est super loin, Oh la la !

— Oui, elle est de l’autre côté de la terre.

— Ah, on va faire le tour de la terre alors ! Ça c’est vraiment rigolo, alors, et ça me plaît beaucoup, oh oui beaucoup !

Depuis quelques temps, la petite, qui devenait de plus en plus curieuse, le cerveau éveillé par tout ce qu’elle apprenait à l’école, dans les livres et en regardant la télévision, le harcelait de ses drôles de questions.

Un soir ils avaient vu à la télévision une terrible scène de combats de rue en Afrique, à l’issue de laquelle de nombreux cadavres jonchaient le sol.

Perturbée, et même profondément traumatisée, Jade avait alors déclaré sentencieusement :

— Papa, j’ai bien compris, tu sais, que si on tue les gros éléphants, c’est pour faire des bijoux avec leurs défenses, et aussi qu’on tue les énormes baleines pour faire du rouge à lèvres avec leur graisse, mais dis-moi, s’il te plaît, pourquoi on tue ces pauvres hommes qui sont tout maigres, pour rien, alors ?

Il ne me semble pas exagéré de dire que son adorable petite fille était son soleil, car elle illuminait jusqu’à la plus ordinaire et la plus déprimante de ses journées.

Le jeune père se cimenta à son ordinateur portable et il fit de méticuleuses recherches sur Internet, puis il finit par réserver une chambre à l’hôtel des Bougainvilliers, qui était situé sur la plage de l’Hermitage, à deux pas de la réputée station balnéaire de Saint-Gilles les bains.

Il faut dire que cette plage de sable blanc, qui était la plus longue de l’île, était appréciée pour son magnifique lagon classé en réserve naturelle. Il était protégé des requins grâce à sa barrière de corail. C’était la seule plage de l’île où l’on pouvait se baigner toute l’année. De plus elle était surveillée ! C’était donc un endroit paradisiaque, où l’on pouvait de plus emmener une petite fille en toute sécurité.

L’arrière plage était boisée de filaos sur plusieurs kilomètres. L’ombre que ces arbres procuraient permettait aux familles créoles d’y organiser de plaisants pique-niques le midi, et le soir venu les amoureux y trouvaient toujours un petit coin tranquille pour abriter leurs ébats. On pouvait y apercevoir les couples qui s’enlaçaient, parfois même qui faisaient l’amour, tout simplement, sans pudeur ni complexes, sur cette île où la liberté était reine, et ce jusqu’au milieu de la nuit !

Dans l’avion, son père l’installa près du hublot, puis il boucla sa ceinture avec le plus grand soin. Une jeune hôtesse rousse passa les voir pour s’assurer que tout allait bien.

Impressionnée, et plus désireuse que jamais de tout savoir sur tout ce qui l’entourait, la petite lui dit : « elle est bien gentille cette dame de s’occuper de nous comme ça, c’est parce que tu la connais, c’est une copine à toi, ou quoi ? »

Elle se cramponna solidement à son siège quand les moteurs de l’avion enclenchèrent leur poussée et que celui-ci, avec leur rugissement, s’éleva avec une étonnante facilité dans l’air limpide du ciel parisien.

Dire qu’elle était ravie ne serait certainement pas suffisant pour rendre compte de la réalité, car elle était enchantée, émerveillée, et même particulièrement fière d’être là, assise comme une grande, à côté de son papa, dans ce gros avion, et surtout de montrer qu’elle n’avait pas peur !

Car les enfants sont souvent beaucoup plus courageux que ce que les adultes le pensent généralement, c’est du moins ce que je crois !

A midi elle dévora avec un bel appétit tout son plateau-repas, un avocat vinaigrette et du poulet coupé en petits morceaux rangés dans une barquette avec une délicieuse sauce au citron.

— Cela fait partie des aliments que tu mangeras quand nous serons là-bas, ma chérie, lui dit Paul.

Manger du poulet, ça, c’est sûr qu’elle n’avait rien contre, la petite Jade. Bien au contraire, parce qu’elle aimait plutôt ça, ainsi que nous allons le voir par la suite !

Quand ils se posèrent elle s’agita et elle jeta des regards inquisiteurs par le hublot pour essayer d’apercevoir cette superbe piscine entourée de palmiers dont lui avait longuement parlé son père !

Elle ne réalisa que bien plus tard que l’avion s’était posé loin de l’hôtel, et qu’il fallait maintenant prendre un taxi et rouler encore une bonne heure avant d’arriver et de pouvoir défaire enfin son petit sac de voyage Hello Kitty.

Ce fut vraiment un long voyage, le plus long voyage qu’elle n’eut jamais fait !Car cela n’avait rien à voir avec le parc des oiseaux de la baie de Somme, où ses parents l’avaient emmenée à plusieurs reprises, car toute la famille adorait le magnifique parc du Marquenterre, surtout au printemps, qui était l’époque de nidification des oiseaux migrateurs, ou avec la plage de Cabourg, qui étaient pourtant déjà bien loin, elle aussi ! En fait, pour tout dire, c’était encore plus loin que Nîmes, où habitait Marijo, la bonne copine de papa, qu’ils n’étaient allés voir qu’une fois, quand elle était encore vivante[2], la pauvre !

Papa, qui avait bien raison quand il disait que qu’ils étaient partis à l’autre bout du monde !

Jade commençait à prendre conscience que le monde, c’était décidément bien grand !

Dès leur arrivée, après avoir longuement embrassé sa mère, ce que son père ne manqua pas de faire, lui aussi, à part qu’il l’avait embrassée longuement et voluptueusement sur la bouche, et non sagement sur les joues, comme l’avait fait sa fille, Jade, heureuse et insouciante comme un papillon, se baigna avec son papa dans l’eau claire et peu profonde du lagon. Elle s’émerveilla de découvrir les beaux petits poissons multicolores qui nageaient en tous sens. Son père lui désigna ceux qu’il reconnaissait ! Là, tu vois, c’est une demoiselle à trois bandes, et ça, regarde, ce sont les apogons ! Ces poissons, d’un éclatant rouge vif, se déplaçaient toujours en bande. Et là, regarde, c’est un poisson perroquet, et là ce sont des chirurgiens, et ceux-là, regarde un peu par ici, ma chérie, ce sont des écureuils ! Ceux qui plurent le plus à sa fille furent les jolis poissons papillons jaunes ainsi que le poisson savon ! Il y avait là aussi les rigolos, voire les vrais comiques, comme le poisson-trompette et le poisson-ballon ! Enfin, la petite se tint avec le plus grand soin à l’écart de ceux qui lui faisaient très peur, comme ces murènes à l’aspect cruel qui ouvraient grand leur gueule, comme si elles voulaient l’avaler, quand elle mettait la tête sous l’eau pour les observer alors qu’elles se glissaient en souplesse dans les anfractuosités entre les rochers.

Elle put jouer à poursuivre les habitants de ce petit monde grâce au masque et au tuba que son père lui avait achetés. Elle agitait ses petites jambes prolongées par des palmes et Paul dut faire attention à ce qu’elle ne s’éloigne pas trop, emportée comme elle l’était par les débordements de son bel enthousiasme enfantin !

Elle fit un magnifique château, à l’aide de son seau et d’une pelle en plastique, puis elle sollicita son père pour qu’il creuse un grand trou dans lequel elle se glissa avant de lui demander de la recouvrir de sable.

Pour la petite fille, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce fut le bonheur parfait !

Sa mère, Yi-Ping Liang, la célèbre créatrice de sites Internet, qui se trouvait en mission sur l’île afin de réaliser le nouveau site de l’Office Intercommunal de tourisme, avait quitté le studio qu’elle occupait depuis deux mois à Saint-Denis pour s’installer tranquillement avec eux pour ces quinze jours de vacances, et elle fut particulièrement heureuse de retrouver enfin sa petite famille, sui commençait à lui manquer, tandis que les petits et les gros câlins, qui furent tous plus émoustillants et voluptueux les uns que les autres, qu’elle fit avec Paul lui firent naturellement le plus grand bien !

Là, je me dois de préciser à ceux qui n’ont pas lu l’épisode précédent, ce qui n’est pas indispensable pour se plonger dans ce troisième volet de la saga de Paul de Kerjean, qu’ils formaient un couple infiniment amoureux et heureux de vivre ensemble, près des débuts qui furent, et là c’est le moins que l’on puisse dire, particulièrement chaotiques !

Un soir, elle entoura affectueusement son compagnon de ses bras, tout en agitant sous ses yeux un prospectus joliment coloré pour lui dire : « Est-ce que cela te ferait plaisir, Paul, d’aller déjeuner demain dans cette ferme auberge, Ce n’est pas bien loin ! C’est juste derrière le village, dans une charmante petite vallée, sur la route des Hauts ! Tout ce qu’ils servent est produit chez eux, tu te rends compte ! Je pense que devrait être super agréable, tu ne crois pas ?

— Tu as raison, mon amour, et puis cela nous changera du restaurant, et en plus ça nous permettra de rencontrer les gens du pays, au lieu de ne croiser que des touristes, comme c’est le cas ici ! Nous sommes ici pour faire du tourisme, alors profitons-en pour visiter, et déjeuner dans des endroits sympas. Nos vacances seront courtes, alors, il vaut autant en profiter au maximum, et sur ce point, comme sur tant d’autres, je suis d’accord avec toi !

Et il conclut ainsi, comme à son habitude, dans les moments où il était particulièrement heureux de vivre : « Elle n’est pas belle, la vie ?! »

Le lendemain, le jeune chef d’entreprise gara sa voiture de location sur le petit parking ombragé de la ferme.

Le propriétaire, un solide et avenant métis aux cheveux bouclés, leur vanta la haute qualité de ses productions, usant sans limites de sa verve intarissable, et égrenant force commentaires : « parce qu’ici, voyez-vous, madame et monsieur, tout est bio ! Les fruits, les légumes, et même la viande ! Nous avons aussi d’excellentes poules pondeuses. Nous les faisons venir de Chine. Elles vivent en totale liberté et ainsi elles donnent chacune jusqu’à cinq œufs par semaine ! Et je peux vous certifier que nous n’utilisons quasiment que ces œufs bios dans notre cuisine !

Par contre, nous n’avons pas de vaches laitières sur la propriété, mais le lait et le fromage viennent aussi d’une ferme bio, qui est certifiée par Nature et Progrès ; elle est située plus bas, au cœur de la Plaine des Cafres.

Le repas qui leur fut servi, composé d’une savoureuse terrine de volaille et d’un original cari de tangue, qui furent accompagnés de petits légumes du jardin, s’avéra excellent et particulièrement fin. Ils le clôturèrent en beauté en dégustant un délicieux sorbet à la mangue, qui avait été élaboré par la maison, bien entendu !

Ils s’attardèrent sur la terrasse ombragée afin de bavarder un peu tout en dégustant un excellent café d’origine locale et ils observèrent pendant de longues minutes, sur une branche voisine, les lents déplacements d’un superbe caméléon endormi ! La bête, qui était de couleur verte, et qui possédait des bandes latérales blanches ainsi que de gros yeux rouges, semblait ne se réveiller que pour lancer en avant, par intermittence, sa langue gluante, afin de ramener dans sa gueule un moucheron qui avait eu le malheur de s’aventurer dans son champ de vision !De nombreux papillons multicolores voletaient autour d’eux. Ils purent même observer un couple de monarques, qui se posa dans les fougères situées à proximité de leur table.

Un gros lézard agame à l’aspect étonnant de mini dinosaure grimpa et fila avec légèreté, juché sur ses longues pattes, le long d’un tronc de filaos.

Un magnifique phelsuma poussière d’or vert émeraude aux remarquables yeux bleus sauta d’une branche et chuta près d’eux avant de s’enfuir à toutes pattes.

Yi-Ping était enchantée tandis que la petite Jade s’était, elle, amusée comme une folle avec les animaux de la ferme, notamment avec les canards qui plongeaient leur tête sous l’eau de la mare pour agiter de façon impudique en surface les plumes de leur croupion, et surtout avec les poules, qui semblèrent exercer sur elle une véritable fascination ! Il faut dire qu’elles étaient vraiment amusantes, ces adorables petites bêtes ! Elles caquetaient et voletaient dans tous les sens en agitant avec une touchante maladresse leurs ailes atrophiées.

Profitant d’un instant d’inattention de ses parents, elle avait même réussi à s’introduire dans le vaste poulailler grillagé dans lequel se trouvaient aussi des pigeons blancs et un magnifique perroquet rouge et vert qui trônait, solitaire et royal, sur son perchoir !

Sa mère eut un mal de chien à l’en faire sortir. Quand elle l’eut enfin extirpée de là, la petite avait les mains et les pieds maculés de fiente.

— Oh, mais te voilà propre, mon bébé ! Allez, Paul, il va falloir y aller, maintenant, parce que cette enfant a vraiment besoin d’un bon bain !

Ils rentrèrent paisiblement à l’hôtel, où ils burent le soir un rhum arrangé sur le balcon en guise d’apéritif, avant de descendre dîner et de remonter se coucher pour s’endormir, lovés comme d’habitude en chiens de fusil l’un contre l’autre, et peut-être même de faire paisiblement et tendrement l’amour, tant ils furent satisfaits de cette longue et agréable journée !

Le lendemain, Jade toussait un peu, aussi Yi-Ping jugea plus prudent de ne pas l’emmener à la plage.

— Va te baigner tranquillement, mon chéri, dit-elle à son compagnon ! Moi je vais rester ici avec elle, nous allons regarder des dessins animés à la télé. On se rattrapera demain, quand elle ne toussera plus !

— Oh oui, on va rester à la maison entre filles, applaudit la petite, qui fut manifestement satisfaite de cette décision, c’est sympa, aussi, , et ça me fait énormément plaisir, parce que je t’aime beaucoup, ma petite maman, tu sais !

Paul prit son masque et son tuba et passa l’après-midi à admirer les poissons du lagon. Il put apercevoir une belle tortue verte et eut même la joie de croiser la route d’un bébé requin. Il se dit qu’ils étaient vraiment mignons, quand ils étaient petits, ces terribles animaux !

Quand il rentra le soir, Yi-Ping lui parla doucement d’une voix dans laquelle pointait un zeste d’inquiétude.

— J’ai bien fait de garder Jade à l’hôtel, tu sais. Car ce soir elle nous fait quand même 39 de fièvre, et cela commence à m’inquiéter.

— Je vais faire appeler un médecin, s’empressa de la rassurer son compagnon. Je descends tout de suite à la réception.

Il descendit et fit appeler le médecin de Saint-Gilles, le docteur Wilkinson.

Le praticien arriva dans la soirée. Yi-Ping reçut un choc en ouvrant la porte car elle se trouva en face d’un impressionnant gaillard blond et bronzé dont le beau visage était aussi buriné qu’expressif. Ses longs cheveux dorés et sa barbe fournie lui donnaient une insolite allure de viking, qui était tout à fait inattendue sous ces latitudes ultra méridionales.

Il examina l’enfant avec le plus grand soin.

Magnus Wilkinson était un Danois qui avait débarqué sur l’île dix ans plus tôt afin d’y prendre des vacances avec son épouse, et, littéralement envouté par ce pays de rêve, il n’en était bien entendu plus jamais reparti, et c’est là une décision que chacun peut comprendre, n’est-ce pas, et pour ma part, ayant eu l’occasion de séjourner sur l’île de La Réunion, je la comprends parfaitement, car, lorsque l’on n’a pas de problèmes d’argent, il ya peu de pays au monde qui soient aussi séduisants.

— Elle nous fait une bonne grippe, tout simplement, diagnostiqua-t-il au bout d’un moment, ce n’est rien de bien grave, rassurez vous !

Yi-Ping fit un bond et elle manifesta aussitôt son étonnement « comment, la grippe, ici, oh, mais, j’y crois pas ! »

— Hé oui ! Vous savez, madame, les virus font le tour du monde, et ce pendant toute l’année ! Ce sont des voyageurs infatigables, et croyez-moi ils ne se cantonneront certainement pas à ne sévir qu’en métropole !

Il faut la garder au chaud, et surtout la faire boire régulièrement ! Ça devrait aller mieux d’ici deux ou trois jours.

En attendant, je vais simplement vous prescrire un traitement pour faire tomber la fièvre, et à mon avis cela devrait amplement suffire !

Jade passa une bonne nuit, mais le lendemain sa mère constata qu’elle n’allait pas vraiment mieux.

Elle avait une toute petite mine, tandis que sa respiration, qui était déjà hésitante se fit de plus en plus sifflante. De plus, elle toussait beaucoup. Beaucoup trop, de l’avis de sa mère, que cette situation commença à inquiéter.

Et la nuit suivante, l’enfant dormit nettement moins bien ! Elle pleura beaucoup et sembla éprouver de réelles difficultés à respirer. Un léger sifflement s’échappait de ses lèvres entrouvertes.

Le lendemain, Yi-Ping prit sa fille dans ses bras pour la consoler. Elle constata alors, effarée, qu’elle était bouillante, brûlante, même !

Elle lui prit sa température. Et le thermomètre afficha un bon 40°5 !

L’enfant éprouvait de toute évidence du mal à respirer et elle toussait beaucoup, secouée par d’impressionnantes quintes d’une toux grasse. Elle transpirait avec abondance, aussi. Mais il y avait plus inquiétant encore. Ses lèvres, qui étaient d’habitude d’un si joli rose, étaient maintenant devenues quasiment bleues !

Yi-Ping fit cracher sa fille dans un mouchoir, qu’elle examina avec attention.

Il contenait une substance glaireuse verdâtre dans laquelle sinuaient des filets rosâtres. Alors elle s’affola : « Oh la la, Paul, Paul, tu veux bien regarder ça, regarde, mon chéri ! »

Le père, inquiet lui aussi, n’hésita pas plus longtemps, et il rappela le docteur Wilkinson.

En début de soirée le médecin était de retour à l’hôtel.

Il examina l’enfant, mais il prit le temps nécessaire pour l’ausculter avec minutie, et il adopta un ton grave pour leur dire : « vous avez bien fait de m’appeler ! Je regrette de devoir vous annoncer une si mauvaise nouvelle, mais la grippe a très mal évolué. Puisque de toute évidence Jade nous fait une pneumonie, maintenant ! Il ne nous faut prendre aucun risque, aussi, nous allons l’hospitaliser d’urgence !

Le soir même, Jade fut admise au CHU Félix Guyon de Saint-Denis !

L’urgentiste qui les reçut leur posa toute une batterie de questions afin de mieux connaître le passé médical de la petite puis il leur demanda ce qu’ils avaient fait depuis qu’ils étaient sur l’île. Il griffonna nerveusement des notes sur son carnet tout en agitant de temps en temps la tête de haut en bas, un peu comme s’il voulait manifester qu’il comprenait quelque chose à ce qui était en train de se passer.

C’est la mort dans l’âme que Paul et Yi-Ping laissèrent leur fille à l’hôpital et qu’ils rentrèrent à leur hôtel pour y passer, et vous devez certainement comprendre cela, une des plus mauvaises nuits de leur vie ! Et il ne fut bien entendu pas question de faire l’amour, c’est tout juste si Paul caressa longuement et voluptueusement sa compagne, sur les cuisses, sur le ventre et ses cheveux, tendrement, aussi !

Le lendemain en début de matinée ils se précipitèrent à l’hôpital, où ils furent reçus par un pneumologue qui leur annonça, sans précautions ni ménagement aucun : « je ne vous cacherai pas, madame et monsieur, que nous sommes très inquiets ! Nous avons en effet de bonnes raisons de penser que votre fille a, hélas, contracté un tout nouveau virus, celui de la grippe dite du poulet ! Il y a eu quelques cas en Asie, ces derniers temps, et cette ferme dans laquelle vous avez déjeuné importe ses poules de Chine, et même de la région dans laquelle a eu lieu le plus gros de l’épidémie !

L’empire du milieu avait en effet enregistré à ce jour plus de trois mille cas confirmés de grippe H7N9, et, plus grave encore, le pays avait connu ces dernières semaines son premier cas à l’issue mortelle !

Enfin, et cela rendait le phénomène encore plus inquiétant, deux femmes, deux éleveuses de volaille, étaient mortes de cette même grippe H7N9 ces dix derniers jours, dans la région agricole du Sichuan.

— Nous avons demandé à l’institut Pasteur de Paris de nous envoyer un test. Nous devrions le recevoir d’ici deux jours au maximum. En attendant, ne vous inquiétez pas pour votre fille, elle est sous haute surveillance permanente.

De retour à l’hôtel, Yi-Ping, qui était pourtant une jeune femme courageuse, et qui en avait fait à plusieurs reprises la démonstration, était littéralement effondrée, aussi elle ne put se retenir de sangloter : «Tu as entendu ça, Paul, ne vous inquiétez pas. Il en a de bonnes, ce médecin. On voit bien que ce n’est pas sa fille qui est dans ce triste état ! »

La jeune femme, qui se montrait d’habitude si solide et audacieuse3, se montra en effet désemparée face à la maladie qui frappait son enfant.

Le lendemain, Paul et sa compagne retrouvèrent leur fille à l’hôpital. On lui avait placé un masque à oxygène sur le nez. Mais ce qui les inquiéta le plus, ce fut qu’on leur ordonna de porter eux aussi un masque. Ils constatèrent que toutes les personnes, médecins ou infirmières, qui pénétraient dans la chambre, en portaient un aussi. Un cordon sanitaire à haut niveau de sécurité avait été mis en place autour de leur enfant, atteinte de ce nouveau mal, qui était réputé particulièrement contagieux !

Le lendemain, le test arriva enfin et les médecins purent constater, à leur grand désespoir, que leurs craintes étaient justifiées. Le virus qui s’attaquait à la petite était bien le redouté H7N9, Celui de la grippe aviaire ! Les poules de la ferme furent rapidement incinérées, l’établissement désinfecté et momentanément fermé.

Cette mauvaise nouvelle était cependant tempérée par une autre, qui était relativement bonne, et tout au moins porteuse d’espoir, comme une lumière dans la nuit au sein de laquelle ils se trouvaient plongés.

 

On connaissait un traitement pour combattre ce virus, un médicament qui avait donné des résultats encourageants en Chine, il s’agissait des inhibiteurs de la Neuraminidase, plus connus sous les noms de Tamiflu et de Relenza. La pharmacie de l’hôpital n’avait pas ces médicaments en stock et il fallut les commander en urgence.

Yi-Ping obtint l’autorisation de dormir dans la chambre de sa fille, à condition bien entendu de porter un masque.

Elle dormit très mal, car en plus de l’angoisse qui la rongeait, elle entendit toute la nuit la petite tousser et se plaindre.

Le lendemain en fin de matinée une jeune infirmière métisse se présenta dans la chambre alors que Paul venait juste d’arriver.

— Nous avons reçu les médicaments dans la nuit par avion spécial, leur annonça-t-elle. Nous allons pouvoir commencer le traitement dès aujourd’hui.

Mais si j’étais vous, ajouta-t-elle en les regardant avec insistance, je prendrais aussi rendez-vous d’urgence avec la mambo Eddylye !

— Qui est-ce, demanda Paul ?

— C’est une grande prêtresse Vaudou, monsieur, et c’est même certainement la meilleure du pays !

Paul fit un bond et il lui dit, sur un ton sec et fortement désapprobateur : « quoi ? Vous nous conseillez de nous en remettre à une sorcière, à une guérisseuse, pour soigner notre fille !

Avouez qu’il y avait là de quoi surprendre un esprit comme le sien, qui se voulait avant tout nimbé de rationnel !

L’infirmière comprit rapidement son désarroi, aussi elle tenta de le rassurer au plus vite :

— Ce n’est pas une sorcière, monsieur de Kerjean, ni une guérisseuse, bien au contraire, c’est une sainte femme, et une grande thérapeute ! Les gens d’ici font souvent appel à elle dans les cas graves, vous savez ! En tout cas, je vais vous dire : si c’était ma fille qui était dans cet état, moi, je sais bien ce que je ferais, et sans me poser de questions inutiles !

Il est vrai que sur l’île intense la population avait une foi inébranlable dans les pratiques souvent contestables des prêtres Vaudous, comme d’ailleurs dans celles d’autres guérisseurs de tous bords, parmi lesquels se trouvaient de nombreux magnétiseurs ! Voici, pour en témoigner, un article paru dans la presse locale sous le titre « Soins holistiques à La Réunion » :

Alors que la plupart des thérapeutes souhaitent des diplômes et certifications professionnelles,

Je suis actuellement dans une démarche contraire de ne plus afficher les miens !

Après avoir passé 35 ans à apprendre des techniques et à acquérir des connaissances,

Force est de constater qu’aujourd’hui, ma façon de travailler a évolué !

La kinésiologie m’a servi de base pour comprendre certaines choses, mais actuellement je ne me sers plus de la fréquence de la kinésiologie pour régler les demandes de mes consultants.

La naturopathie me sert pour donner des conseils alimentaires, si ceux-ci sont nécessaires,

Mais je ne conseille jamais de produits, même naturels, en plus de mes consultations.

Une consultation se passe en deux temps et dure en général environ 1H30.

Dans un premier temps, et en fonction des problèmes évoqués, je me sers de mes connexions à mes guides pour donner des informations et des clés pour que le consultant se serve de ses possibilités personnelles et se dirige vers une liberté d’être.

Cette conversation est personnalisée et variable.

Dans un 2ème temps, j’entre en contact avec l’âme de la personne pour répondre précisément à ce qu’il est juste de faire.

De là, je m’adapte à chaque cas et à chaque instant et me sers de mes mains qui sont téléguidées.

Ma médiumnité me sert principalement pour les soins, même s’il m’arrive d’aller plus loin dans les explications sur les informations que je reçois.

Une consultation permet systématiquement de 

—vous reconnecter à votre âme

—nettoyer votre aura et la recentrer

—nettoyer vos centres énergétiques et les activer

—rééquilibrer et dynamiser les énergies circulantes

—combler les fuites d’énergie

—augmenter votre taux vibratoire

—activer vos méridiens et organes

TOUT type de déséquilibre est pris en compte (physique, émotionnel, énergétique)

 

Je ne pratique pas de magie, ne fais pas de prescriptions, ni de diagnostiques ou autres actes réservés aux médecins.

Au plaisir de pouvoir vous aider, quels que soient votre situation et déséquilibre.

Marion, médium, guérisseuse de l’âme.

Auteure de « Notre réalité est une illusion » aux éditions La vallée heureuse

— Mais, il ne saurait en être question, mademoiselle, affirma Paul, qui commença à s’énerver, d’une voix ferme. Je préfère, et de loin, faire confiance à la médecine, pour ce qui est de prendre soin de notre fille.

Yi-Ping, quant à elle, se pelotonna frileusement dans son coin tandis qu’elle tremblotait un peu, mais elle se montra bien moins catégorique. Parce qu’il y avait en Chine des guérisseurs, des médecins traditionnels, qui n’étaient pas tous des charlatans, mais au contraire qui étaient connus pour faire de vrais miracles, et obtenir des résultats là où la médecine moderne se heurtait à un mur. Elle proposa alors d’une voix légère, aérienne, mais néanmoins extraordinairement volontaire :

— On devrait la voir, Paul, je pense sincèrement que nous devrions la voir sans tarder ! Tu sais, s’il devait arriver quelque chose à notre petite Jade, je m’en voudrais toute ma vie, en supposant toutefois que j’aie encore une vie après un malheur pareil, de ne pas avoir tout essayé pour lui venir en aide !

— Nous continuerons le traitement, de toute façon, monsieur, ajouta l’infirmière afin de le rassurer quelque peu, dans la mesure où c’était possible, car il est souvent difficile de faire basculer un esprit épris de rationalité vers ce qui relève pour lui de l’irrationnel.

— L’intervention de la mambo ne ferait que compléter les soins attentifs dont votre fille bénéficiera ici, monsieur de Kerjean !

— D’accord, c’est d’accord, nous allons aller la voir, capitula finalement le jeune père, vaincu par ces deux femmes qui avaient si habilement coordonné leurs forces pour le faire se plier à leur point de vue. Mais il n’est pas sûr que dans un coin obscur de son âme il n’ait pas eu cette pensée : « tout ça, c’est encore des histoires de bonnes femmes irrationnelles, comme elles le sont toutes, ou presque ».

— Où habite cette dame, se décida-t-il enfin à demander ?

— A l’îlet grand place, dans le cirque de Mafate.

Paul sembla stupéfait, sur le coup ! Il grimaça et il jeta un regard intensément interrogateur à la jeune femme.

‘— Quoi, vous avez bien dit Mafate ? ! Mais, mais, j’ai entendu dire que cet endroit est inaccessible, sauf en trois jours de marche, et uniquement par des petits chemins de randonnée, encore !

— C’est tout à fait exact, monsieur, mais il y a aussi l’hélicoptère, vous savez, pour vous y emmener. C’est beaucoup plus cher, d’accord, mais il vous dépose sur place en une dizaine de minutes seulement.

— Cette dame a-t-elle le téléphone ?

— Oui, elle a un GSM, bien sûr, tous les habitants de Mafate en possèdent au moins un, parce qu’ils ne survivraient pas sans ça, là-bas ! Je peux vous donner son numéro, si vous voulez, c’est le 06 13 33 85 94.

— Vous viendriez avec nous, mademoiselle, demanda alors Yi-Ping ?

— Je travaille de nuit cette semaine, alors, demain après—midi, si vous voulez, je pourrai vous accompagner.

— C’est très gentil à vous, remercia la jeune mère, parce que nous, les prêtresses Vaudou, vous savez, nous n’avons pas vraiment l’habitude…

— Il y en a pourtant quelques unes, à Paris, sembla regretter la jeune femme, et beaucoup de Réunionnais qui vivent là-bas les consultent régulièrement.


 

2

Ati bon Legba !

Le lendemain en début d’après-midi ils retrouvèrent la jeune infirmière, qui s’était engagée à les accompagner chez la thérapeute.

Ils se rendirent à l’héliport de Saint-Denis afin de se livrer aux formalités de l’embarquement. La plus étonnante était la pesée. De toute évidence on ne plaisantait pas avec la sécurité dans cette société. Le poids maximum, c’était le poids maximum, pas un gramme de plus n’était toléré. Ils embarquèrent enfin dans la petite machine blanche et bleue de la compagnie Helilagon. Elle s’éleva dans les airs pour effectuer un vol d’une douzaine de minutes. Le temps était magnifique, ainsi le petit voyage se déroula dans les meilleures conditions.

En arrivant au dessus du spectaculaire cratère de Mafate, ils se glissèrent en souplesse entre deux pitons rocheux avant d’entamer leur féerique descente de 1500 mètres vers le fond de l’ancienne caldeira. C’était un endroit magnifique, vraiment grandiose ! Entouré des vertigineux remparts à la couleur caractéristique brun foncé, le sol du cirque leur apparut lentement, très lentement. Il était tapissé d’une abondante verdure luisante dans laquelle éclataient çà et là les taches rouges fluo des poinsettias, qui étaient soulignées par les massifs marron clair des filaos. Ce gouffre énorme et vertigineux, dans lequel régnait le chaos fantasmagorique des pitons et des profonds ravins qui délimitaient les îlets s’offrit ainsi à eux sans qu’ils aient le moindre effort à fournir.

Le pilote posa sa machine en douceur sur la piste de Grand Place boutique et école. Une petite bande de gamins débraillés accourut en poussant des cris pour saluer ces visiteurs descendus du ciel. A la grande surprise de Paul, ils ne quémandèrent rien. Leurs parents leur avaient appris à ne pas importuner les visiteurs, qui faisaient vivre le très petit, mais néanmoins vital, commerce du cirque, dont dépendaient les artisans et les agriculteurs.

Cela peut vous étonner, mais c’est ainsi, et parfois une bonne éducation peut se montrer réellement bénéfique ; tout, et surtout l’essentiel, n’est-il donc pas perdu en ce pauvre monde ?

 

Après être passés par la minuscule boutique pour y prendre un café, infusé dans une cafetière traditionnelle en émail bleu et qui leur fut servi sur la terrasse par une aimable jeune fille, ils se dirigèrent, sur ses indications, vers la maison d’Eddylye Bonnenfant. La mambo vivait dans le centre de l’îlet, dans une petite maison en bois devant laquelle s’épanouissait un charmant jardinet. L’habitation était bien mignonne avec ses volets et sa porte vitrée bleue turquoise, entourée comme par un écrin de sa sympathique clôture en bois verni.

Un petit ruisseau, qui leur sembla prendre sa source au pied de la falaise, traversait le jardin bien entretenu et formait une mare dans laquelle des canards s’ébattaient gaiement en caquetant à qui mieux mieux ! Un magnifique héron strié, qui se sentait un peu perdu, semblait-il, parmi ces palmipèdes bavards, partageait leur domaine. De nombreux moineaux, ainsi que des nuées de papillons multicolores voletaient autour d’eux.

Un petit pont de bois enjambait le ruisseau. Près de celui-ci se trouvait un magnifique arbuste aux belles fleurs jaunes en trompette qui dispensait une ombre bienvenue. Ses feuilles étaient vraiment immenses ! Il était majestueux, tandis que ses fleurs dégageaient un parfum des plus envoûtants et irréel. A son pied, tapi dans l’ombre, un beau crapaud guttural guettait les insectes imprudents qui assureraient son déjeuner du jour !

Mais ce qui était par dessus tout remarquable, outre les paysages grandioses, c’était le calme absolu qui régnait en ce lieu, qui était pourtant si proche de la civilisation trépidante. Les sept-cents habitants de l’îlet vivaient dans un monde ouaté où les seuls bruits que l’on entendait étaient le léger clapotis du ruisseau et les chants mélodieux des oiseaux ! Ceux-ci, par milliers, semblaient s’être donné rendez-vous pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs qu’ils accueillirent par le concert ininterrompu de leurs chants.

On pouvait observer là les macouas au long bec, le merveilleux cardinal à robe rouge, la sympathique tourterelle malgache, rouge elle aussi, le bel oiseau la vierge, les petits Tec-tec, qui se tenaient perchés au sommet des buissons ainsi que le sympathique zoizeau vert à lunettes !

Les tuit-tuits, pour leur part, se tenaient avec prudence à l’écart, au cœur des forêts les plus impénétrables. Il y avait, ici aussi, les inévitables martins tristes ! Ces oiseaux, qui étaient bien connus des naturalistes, se nourrissaient de lézards, d’insectes et de fruits. Ils vivaient en groupe et faisaient un vacarme assourdissant, le soir, à l’heure d’aller se coucher ! On pouvait dire qu’ils avaient réussi à faire disparaître, ou à peu près, par leur voracité, tous les insectes de l’île !

Ils purent aussi apercevoir un beau pétrel de Barau, cet oiseau qui ne se reproduit que sur l’île et qui vit sur les falaises verticales les plus inaccessibles !

Jessica, la jeune et jolie infirmière leur avait conseillé d’emporter avec eux un petit nécessaire : un peu d’argent, du parfum, quelques cigares, et, bien entendu, des objets appartenant à Jade. Yi-Ping avait pris sa poupée Barbie aux doux yeux bridés, un tee-shirt, une paire de sandales et sa girafe en caoutchouc, un jouet à petit prix, mais dont sa fille avait tellement de mal à se séparer !

Paul actionna la petite cloche en cuivre du portillon pour annoncer leur arrivée.

La prêtresse Eddylye apparut rapidement sur le pas de sa porte. C’était une imposante matrone métisse aux formes généreuses et au visage avenant, lisse et souriant ! Ainsi, Paul fut instantanément rassuré ! Car la dame n’avait rien de commun avec une affreuse sorcière.

Elle s’avança à leur rencontre et s’adressa à Yi-Ping qui contemplait l’arbuste.

— Il est beau, n’est-ce pas, lui dit-elle ?

— Il est magnifique, acquiesça la jeune femme !

— Ne vous y fiez pas, ma petite. Malgré son nom enjôleur — Les gens d’ici l’appellent en effet trompette des anges— cet arbre est un dangereux tueur. C’est un brugmansia ! Chacune de ses parties distille un poison mortel. Alors surtout ne le touchez pas, s’il vous plaît, ne le touchez vraiment pas !

On notait en particulier la présence, dans la sève de cet original arbuste, de plusieurs poisons violents, tels que la scopolamine, la hyoscyamine, et principalement l’atropine !

Eddylye était une belle femme bien en chair, vêtue d’une ample robe blanche, dont le décolleté offrait une vue imprenable sur sa spectaculaire poitrine.

C’était une descendante de ces esclaves marrons, échappés d’une ferme sucrière dans les siècles passés et venus s’installer dans cet endroit inaccessible afin d’y vivre en toute sécurité à l’abri de leurs poursuivants.

— C’est vous qui venez pour la petite qui est malade ?

— Oui c’est bien nous.

— Avancez-vous, alors, et entrez donc, c’est par ici ! Je viens de faire du café, il est encore chaud. Nous allons le boire ensemble et vous allez me raconter ce qu’il vous arrive.

Paul exposa la situation. La visite à la ferme, la grippe aviaire, le traitement entrepris par l’hôpital.

La mambo l’écouta avec la plus grande attention, tout en hochant régulièrement la tête.

— Je pense que vous avez bien fait de venir me voir, mes enfants. J’ai en effet entendu parler de cette nouvelle saloperie, comme si nous n’en avions pas déjà assez eu avec le sida ! Les esprits ne seront certainement pas de trop pour nous soutenir dans cette bataille. Nous allons tous les convoquer et les prier de nous apporter leur aide. Je ne sais pas si vous connaissez les principes du Vaudou, mais le rituel que nous allons entreprendre s’appelle la magie blanche. Et il est en principe très bénéfique.

Elle les fit entrer dans sa maison et plaça sans attendre la photo de Jade devant elle, sur la table basse. Elle disposa ensuite les objets amenés par Yi-Ping sur le tapis en les tournant vers les quatre points cardinaux. Elle alluma un cône d’encens et cinq bougies de couleurs différentes dont elle changerait la configuration plusieurs fois au cours de la cérémonie.

Elle demanda deux billets de cinquante euros à Paul.

Elle en mit un au fond d’une coupelle en métal et elle craqua une allumette.

Elle l’approcha du billet qui s’enflamma aussitôt.

— C’est pour payer mon passage dans le monde des esprits, expliqua-t-elle, constatant l’air étonné pris par ses visiteurs.

L’autre sera pour le poulet. Parce qu’ici je n’ai que des canards, malheureusement, ainsi que vous avez pu le voir. Il me faudra donc l’acheter à un voisin.

Elle entreprit alors de chanter des incantations d’une voix forte pour appeler les Lwas. Plus particulièrement, elle invoqua le premier d’entre eux, papa Legba. C’était une sorte de Saint-Pierre local, qui détenait les clés de l’autre monde, leur expliqua Jessica, qui tenait à les éclairer sur tout ce qui allait se passer.

Eddylye frappa trois coups vifs sur une planchette de bois pour demander son admission dans le monde des esprits.

Elle entra alors en transpossession. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur son visage. Sa voix devint plus grave et ses mains furent agitées de tremblements convulsifs.

Elle commença à chantonner

Ati-bon Legba

Ouvre le portail pour mi.

Papa Legba, ouvre les pores pour mi.

Ouvre le portail afin que je puisse entrer.

Lorsque je serai de retour,

Je saluerai les Loas.

Vaudou Legba

Ouvre le portail pour mi. Lorsque je serai de retour

Je remercierai les Loas.

— Tu vas lire les cartes maintenant, ordonna papa Legba, qui se manifesta d’une voix forte à travers Eddylye en transe.

Elle sortit de son étui un beau tarot de Belline à la tranche dorée.

— C’est ainsi que les esprits vont te donner leurs réponses, annonça papa Legba.

Elle étala les cartes devant elle et les disposa en croix.

Aussitôt, le lwa Alegda prit possession de la prêtresse.

Eddylye fit des grimaces horribles et elle poussa des hurlements qui terrorisèrent la jeune mère.

— Si Mawu veut faire mourir cette enfant, énonça avec force le lwa, je ne vois pas ce que nous pourrons faire contre la volonté divine, à part le prier de nous accorder sa grâce, alors prions tous ensemble.

La prêtresse psalmodia alors des paroles ésotériques incompréhensibles.

La pauvre Yi-Ping était dans tous ses états ! Bientôt elle ne put plus se contrôler et de grosses larmes lui montèrent aux yeux. Elle pensait à sa fille, à ce petit ange, qui était couchée là-bas sur son lit d’hôpital, à cette pauvre innocente sur laquelle le sort, pour une raison inexplicable, semblait vouloir s’acharner !

Ce fut ensuite au tour d’Ogoun-Ferraille de se manifester d’une voix terrible. Eddylye sortit des chaînes d’un coffre et elle les tira à travers la pièce en faisant un vacarme de tous les diables.

— Je vois que cette enfant est très malade, dit-il ! Donnez-moi un verre de rhum, vite, s’il vous plaît !

Eddylye sortit trois grands verres de son buffet en takamaka et elle les remplit en tremblotant à ras bord de rhum blanc !

Elle en donna un à Yi-Ping et un à Paul. Elle garda le dernier pour elle et le vida d’un trait cependant que Yi-Ping y trempait à peine ses lèvres, ce que ne manqua pas de remarquer la vigilante prêtresse.

— Buvez, mais buvez donc, ma petite, ne faites pas semblant, surtout, et accompagnez dignement Ogoun, si vous voulez vraiment raccrocher cette malheureuse enfant à la vie, et vous le voulez vraiment, n’est-ce pas !

Eddylye se leva, et d’un geste vif elle s’empara d’un grand sabre qui était accroché au mur derrière elle. Elle le brandit solennellement au-dessus de sa tête ! Elle entama alors une série de grands gestes, dessinant dans l’air des cercles, tout en faisant des grands « tchac, tchac, tchac » de ses lèvres épaisses mi souriantes ! Elle sembla découper un invisible fantôme en rondelles.

Ce massacre virtuel dura quelques minutes. Cela rappela à Yi-Ping les heureux moments qu’elle avait vécus lors de sa longue pratique du kendo, alors qu’elle manipulait avec maestria son sabre en bambou, au dojo de maître Hoang Nam, quand elle était adolescente, à Canton.

Le kendo, « la voie du sabre » est la version moderne du kenjutsu, l’escrime au sabre, qui était pratiquée autrefois au Japon par les samouraïs. Par version moderne, il faut comprendre que le kendo n’est pas seulement un art martial, mais qu’il est également un sport de compétition ! Largement pratiqué au Japon.

Il est important de savoir que le kendo ne se résume pas à un ensemble de techniques et de tactiques du combat au sabre, mais qu’il comprend également un important volet spirituel ! Le kendo permet ainsi à ses pratiquants de développer leur force de caractère ainsi que leur détermination à affronter les difficultés de l’existence !

A la suite de quoi, le Lwa suivant s’exprima. Il parla dans une langue Africaine que personne ne comprit, car il s’exprimait dans un dialecte guttural qui était étrangement entrecoupé de sons brefs et secs, des « chtack », des « clap ! ».

— C’est le général Azaca Tonnerre, leur précisa l’infirmière, qui sembla être particulièrement impressionnée par le truculent personnage qui venait de s’incarner devant elle ! « Il faut lui offrir un bon cigare, maintenant, dit-elle ! »

Paul sortit cérémonieusement de son étui galvanisé un « Roméo et Juliette » qu’il alluma avant de le glisser entre les lèvres de la prêtresse. Celle-ci tira une longue bouffée et elle rejeta un impressionnant nuage de fumée délicatement odorante.

Il faut absolument que cette enfant retrouve la santé, et qu’elle grandisse, affirma le lwa Azaca. La terre le veut, parce qu’elle a grand besoin d’elle ! Jade apportera beaucoup de bienfaits quand elle sera devenue femme, mais pour cela il faut que Mawu veuille bien lui accorder la grâce de grandir ! Prions Mawu, prions-le tous ensemble !

Eddylye tomba à genoux alors qu’une suite de mots incompréhensibles s’échappait de ses lèvres frémissantes.

Puis la voix de la prêtresse s’adoucit de façon progressive. C’est alors qu’un autre Lwa se manifesta, comme surgi de l’obscurité et arrivé sur la pointe des pieds. Celui-ci était de toute évidence d’une nature féminine, plus gracieuse et plus douce.

— Je me nomme Erzulli, confirma-t-elle. Je protège la famille, et j’apporte la santé et la fertilité là où je suis correctement accueillie !

— Il faut lui offrir du parfum, s’empressa d’ordonner Jessica en souriant agréablement, car elle commençait à se détendre.

 

Yi-Ping sortit de son sac un vaporisateur de Numéro 5 de Chanel, et elle en aspergea avec générosité la prêtresse Eddylye.

Elle reposa ensuite le flacon sur la table, comme elle l’aurait fait dans un temple pour faire une offrande !

Une heure plus tard, alors que les Lwas s’étaient éloignés et que la transpossession s’achevait, Eddylye semblait épuisée, hébétée, et elle ne se souvenait de toute évidence de rien de ce qui s’était passé pendant sa longue transe ! Elle sembla devenue totalement amnésique. Elle se laissa lourdement tomber dans son fauteuil et dit simplement : « C’est fini pour aujourd’hui, mes enfants ! Oh la la, mais, qu’est-ce que je suis fatiguée, moi ! Ce n’est pas possible, d’être fatiguée de la sorte !

Revenez demain, et nous pourrons alors faire le sacrifice, maintenant que les Lwas ont parlé ! »

Paul prit la main de Yi-Ping et il l’entraîna d’une façon quasi militaire vers la piste d’atterrissage. Il appela la compagnie d’hélicoptères pour demander qu’on vienne les chercher sans tarder.

Ils firent un saut de puce jusqu’à Saint-Denis et prirent ensuite la route de l’hôpital.

Au fond de son lit, la petite Jade était toujours d’une impressionnante couleur écarlate ! Yi-Ping examina sa fiche de température avec angoisse, et elle ne put que constater que celle-ci ne faisait qu’augmenter ! Sa fille fut secouée d’une intense quinte de toux quand sa mère s’approcha pour l’embrasser. Elle dit alors d’une toute petite voix tremblotante : « maman, tu crois que je vais mourir, comme ma tortue est morte, dis ? Elle aussi elle était malade et elle toussait beaucoup et puis après elle a mouru ! »

Une larme perla au coin de l’œil de Yi-Ping cependant que son esprit chavirait, tant il fut envahi par une détresse infinie !

Elle trouva néanmoins les mots qui étaient susceptibles de rassurer sa fille en lui disant : « tu es plus forte qu’une tortue, tu sais, ma chérie, et puis les docteurs sont tous là, et ils te soignent, lui assura-t-elle ! Mais malheureusement, si elle prononça bien ces mots d’espoir, ce fut sans trop y croire elle-même ! Il y a des médicaments pour les petites filles, il n’y en a pas pour les tortues, alors, non, tu ne vas pas mourir, je te promets que tu ne vas mourir, ma chérie ! Alors elle cessa de résister et elle se laissa petit à petit aller à pleurer sans la moindre retenue ! Et si ce maudit virus finissait quand même par prendre le dessus ! Elle ne pouvait bien sûr pas ignorer que dans certains cas des souches mutantes résistent aux médicaments conventionnels. De grosses larmes roulèrent sur ses joues empourprées tandis ses lèvres frémirent pendant un long moment ! Jamais encore, dans sa vie pourtant mouvementée, elle n’avait eut à affronter une telle épreuve, un     aussi épouvantable effroi !

Le lendemain, Eddylye les attendait paisiblement sur le pas de sa porte.

Au milieu de la pièce elle avait dressé avec soin le poteau mitan. C’était un mât coloré décoré des signes des Lwas, le symbole de la communication entre le monde céleste et le monde terrestre.

Avec de la farine, elle traça un cercle sur le sol autour des objets appartenant à Jade, puis un autre, plus grand, qui les englobait tous, avec du marc de café. Elle alluma les bougies multicolores qu’elle disposa avec soin selon une symbolique connue d’elle seule.

Elle invoqua les Lwas et prit deux petits sacs en cuir accrochés à une cordelette. Elle les passa autour des cous de Yi-Ping et de Paul.

Elle alluma un bâtonnet d’encens, elle but un petit verre de rhum et saisit une calebasse remplie d’objets mystérieux, qu’elle agita selon un étrange et lancinant rythme musical.

— Ce sont des vertèbres de couleuvres, leur précisa Jessica.

Le son ainsi produit fut mystérieux et enchanteur.

La prêtresse décrocha du mur un tambour sur lequel elle entreprit de frapper un rythme répétitif pendant de longues minutes.

Elle sortit ensuite de sa cage, d’une façon cérémonieuse, et avec beaucoup de douceur, un superbe coq à la crête rouge flamboyante et aux ailes bleu nuit qu’elle décora avec de nombreux rubans multicolores. Elle lui donna du grain à picorer dans le creux de sa main.

Elle habilla la bête de cordons colorés et de cocardes, puis elle la parfuma avec le numéro cinq et elle entreprit de psalmodier les paroles rituelles du sacrifice avant de s’emparer avec vivacité d’un long couteau de cuisine ! Tout en récitant les textes magiques aux allures de mantras, elle trancha sans hésiter la gorge de la petite bête d’un geste rapide, sec ! Lorsque les pattes du coq se raidirent brutalement, elle recueillit le sang chaud dans ses mains et elle en barbouilla généreusement les visages de Yi-Ping et de Paul !

La jeune mère ressentit alors une étrange sensation ! Elle entendit une merveilleuse musique intérieure, et elle fut dès lors parcourue, des pieds à la nuque, puis de la nuque aux épaules, par de longs et délicieux frissons. Et elle commença à danser, comme si elle se trouvait sous hypnose, au rythme du tambour sur lequel la prêtresse s’était remise à taper sa lancinante mélopée.

— C’est bien, ma fille, c’est le Lwa de la connaissance qui te chevauche, laisse-toi faire, ne lui résiste surtout pas, lui conseilla avec fermeté Eddylye. Parce que Damballah connaît tous les remèdes pour que ta fille guérisse ! Il te fait savoir en ce moment qu’il est là, et qu’il veille sur vous !

Elle s’approcha de Yi-Ping et elle versa lentement sur sa tête une tasse de café tiède avant de la serrer dans ses bras et de l’embrasser sur le front.

Lorsque la cérémonie fut terminée, Eddylye, épuisée, chancelante, le visage grave, trouva néanmoins la force de raccompagner ses hôtes jusqu’à la piste. Paul lui glissa un billet de cinquante euros dans le creux de la main en lui disant : « Merci beaucoup pour votre aide, madame.

— Allez retrouver votre fille, maintenant, allez vite…

Tout devrait s’arranger, je pense. Parce que j’ai senti que les lwas avaient été plutôt réceptifs à nos prières ».

 

Une brume épaisse, quasi surnaturelle, s’abattit sur le cirque de Mafate lorsque l’hélicoptère vint les chercher. Yi-Ping eut l’impression que cette étrange journée se terminait dans les volutes irréelles, mystérieuses, d’un long rêve éveillé ! Ils n’arrivèrent à l’hôpital qu’en fin de soirée, alors que le soleil commençait doucement à décliner.

Jade, au fond de son lit, était toujours d’un éclatant rouge rubis. Yi-Ping lut avec angoisse sa fiche de température. Elle affichait toujours 40°5. Elle n’avait pas baissé d’un pouce !

Le masque qu’elle portait l’empêcha d’embrasser sa fille, qui, pour sa part, était toujours sous oxygène !

Une infirmière leur dit, qui se voulut rassurante :

— Cela ne fait que deux jours que nous avons commencé le traitement, il faut être patients. Allez dormir. Nous veillons sur elle, alors soyez tranquilles ! Cette nuit elle va être placée sous oxygénation externe du sang. Cela devrait l’aider à guérir plus vite.

Yi-Ping eut énormément de mal à s’endormir, bien qu’elle eut une fois de plus accepté les caresses de Paul, mais ce fut peut-être à contrecœur et elle passa encore une très mauvaise nuit. Elle n’aurait certes pas imaginé pouvoir en passer une bonne mais la réalité dépassa, il faut le dire, ses pires craintes ! Des images fantasmagoriques de dieux et de démons hideux l’assaillirent à travers les plus affreux cauchemars. La mambo Eddylye lui apparut alors en souriant et elle chassa les êtres malfaisants d’un geste énergique de la main. Après cela la jeune mère put dormir quelques petites heures !

Lorsqu’ils se réveillèrent, au petit matin, il faisait à peine jour. Ils avalèrent rapidement leur café et Yi-Ping insista pour qu’ils se rendent à l’hôpital sans tarder.

Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, il y régnait une ambiance des plus déroutantes. Un médecin et deux infirmières se trouvaient au pied du lit de Jade. Ils bavardaient à voix basse avec des mines fermées de conspirateurs, tout en jetant de fréquents regards intrigués vers le lit de l’enfant.

Yi-Ping fut prise d’une folle anxiété, elle anticipa aussitôt le pire et elle courut vers le lit de sa fille. Elle est morte, hurla-t-elle ? Jade ! Jade ! Mon bébé ! Oh mon Dieu, mais, que s’est-il passé ?

Le médecin la regarda s’approcher tout en conservant son air singulièrement fermé. Lorsque Yi-Ping se pencha au-dessus du lit de sa fille afin de l’apercevoir une dernière fois et la prendre dans ses bras, il avança de quelques pas vers elle et il lui sourit alors franchement, d’une façon plutôt éclatante.

Au même moment la petite écarta ses draps, et elle tendit les bras vers sa mère en l’appelant d’une voix faible : «Maman

— Nous devons une fière chandelle à la médecine moderne, madame, lui annonça le médecin, parce que votre fille n’a plus de fièvre, depuis ce matin six heures ! »

Le lendemain, après un vol de dix minutes qui enchanta, époustoufla sa fille, qui était aux anges, Paul poussait le portillon de la coquette petite maison de Grand—Place et agitait la cloche sur un rythme joyeux, le cœur noyé par une infinie reconnaissance.

La mambo Eddylye vint leur ouvrir en se dandinant.

— Jade tenait beaucoup à vous embrasser, et moi à vous remercier du plus profond de mon cœur, lui dit-il d’une voix chargée d’émotion, tout en glissant avec gratitude un beau billet dans sa main grassouillette.

Il prit sa fille dans ses bras et il la colla contre l’imposante poitrine de la matrone.

Jade lui fit un très gros bisou mouillé en lui disant :

— Merci madame Eddylie, et dites merci aussi à tous vos lwas. Maman m’a tout raconté, vous savez. Et me voilà guérie, aujourd’hui.

Une grosse larme de bonheur apparut au coin de l’œil de la mambo.

— Tu es bien mignonne, mon enfant, et je suis bien contente de te savoir guérie, parce que j’ai vraiment eu très peur pour toi, tu sais. Elle est vraiment très mignonne, votre fille, dit-elle en se tournant vers Paul, prenez-en le plus grand soin, parce que vous avez entendu comme moi ce qu’ont dit les lwas, que la Terre avait grand besoin d’elle, et qu’elle allait lui rendre les plus signalés services !


 

3

Cela avait été une excellente nouvelle, et ainsi le nouveau millénaire avait commencé sous les meilleurs auspices pour la SAS 2IDS, la société de services informatiques que dirigeait Paul de Kerjean à Paris.

Son entreprise venait en effet de remporter, face à la concurrence acharnée de grands groupes, un très beau marché : La conception et la réalisation du nouveau site Internet de l’Office Intercommunal de Tourisme de la Réunion.

2IDS avait proposé la mise en œuvre d’un serveur Apache, qui serait installé sur des machines Solaris 8, ce qui était l’architecture multiprocesseurs de Sun Microsystems.

Il s’agissait d’une technologie dont la société de Paul était devenue l’un des meilleurs spécialistes européens.

La conception modulaire du serveur Apache en faisait en effet un serveur Web aussi puissant que flexible qui pouvait fonctionner sur une très grande variété de plateformes et dans toute une gamme d’environnements différents. Ce qui rendait possible l’utilisation de différentes méthodes pour implémenter la même fonctionnalité avec le maximum d’efficacité. Cette conception autorisait le Webmaster à choisir quelles fonctionnalités seraient incluses dans le serveur, en sélectionnant les modules à charger soit à la compilation, soit à l’exécution.

Il s’agissait donc d’un petit bijou dédié aux nouvelles technologies, dont les vulnérabilités les plus importantes avaient de surcroît été récemment corrigées, ce qui lui garantissait une excellente fiabilité. De nouvelles fonctionnalités y avaient même été intégrées, qui étaient destinées à faciliter le travail des développeurs.

La présidente de l’Office s’était même fendue d’un courrier dithyrambique pour sceller leur accord.

« Nous avons donc décidé faire confiance à l’excellence, qui est reconnue aujourd’hui au niveau international, des équipes de 2IDS, pour réaliser cet outil qui permettra à notre syndicat d’offrir une vitrine ouverte sur le monde à notre merveilleuse région, qui est encore trop peu connue. »

 

Certes, la Réunion, ce n’était pas la porte à côté, loin de là, même, et il y avait une clause du contrat qui avait causé bien du souci au jeune chef d’entreprise.

L’Office avait en effet exigé, et c’était la rançon de la gloire, que le chef de projet désigné soit sa compagne, la délicieuse Yi-Ping Liang.

Il faut dire que la jeune femme s’était forgé une solide réputation dans le petit et nouveau monde de l’Internet. Elle avait notamment réalisé les deux sites du nouveau groupe bancaire BNC Arabobank, à Paris et au Qatar4. Elle avait reçu pour cette belle réussite les félicitations publiques du PDG de la BNC et celles de l’émir du Qatar en personne.

C’était l’été à la Réunion. Yi-Ping avait dû abondamment rassurer Paul avant de partir.

— Ne t’inquiète donc pas comme ça pour moi, mon chéri, je suis une grande fille, et tu devrais commencer à le savoir, depuis le temps que nous vivons ensemble.

— Je le sais depuis bien avant que nous vivions ensemble, la taquina-t-il, avec tout ce que tu m’as fait voir, mon amour !

Et sortir de Paris, sortir un peu de la maison, je te jure que cela ne pourra que m’être bénéfique. Je n’ai pas beaucoup bougé depuis la naissance de Jade, tu sais, et je dois t’avouer que je commence à avoir quelques fourmis qui me remontent le long des jambes.

— Qui sont toujours aussi adorables, la complimenta Paul.

– Quoi, qu’Est-ce qui est adorable, les fourmis ?

— Mais non, tes jambes, patate !

— Oh tu es trop mignon, toi, tu m’aimes ?

— Plus que jamais, ma poule aux œufs d’or.

Oh, des œufs, je ne t’en ai pondu qu’un !

— Peut-être, mais il vaut vraiment son pesant d’or, cet œuf, et tu as toute la vie devant toi pour en pondre un deuxième, mon amour.

— C’est cela, oui, j’allais t’en parler, justement, le taquina-t-elle.

Car, bien que son accouchement se soit super bien passé[i], elle ne désirait pas plus que cela avoir un autre enfant, préférant employer toutes ses forces et tout son temps à en élever un correctement, dans ce monde dont elle considérait qu’il devenait de plus en plus compliqué et dangereux, avec toutes ces guerres et ces attentats meurtriers…

Elle partit donc début février, bien décidée à affronter cette période réputée chaude, humide, et pour tout dire pas peu confortable, sur cette île de l’Océan Indien.

Elle avait décerné d’emblée un bon point à l’Office, qui avait lui aussi respecté ses engagements en organisant son accueil au mieux. Il avait mis à sa disposition un charmant studio au rez de chaussée d’une maison d’architecte, qui était située au cœur du quartier de « La Montagne », un quartier chic et tranquille des hauts de Saint-Denis. La maison était la propriété d’un entrepreneur qui dirigeait un important élevage bovin dans le sud de l’île.

Elle aurait ainsi la jouissance d’un beau jardin, d’une piscine, et surtout de l’air conditionné, ce qui était un luxe précieux entre tous dans cette région du globe, surtout en cette saison.

La seule chose qui la perturbait, en réalité, ce n’était ni le voyage ni l’aventure, c’était de devoir laisser son homme et sa fille à Montfort l’Amaury, où ils bénéficieraient néanmoins, ce qui la rassurait beaucoup, de l’efficace et sympathique assistance de leur aide—ménagère Maria.

Le blond et charmant Pascal Duckner, ainsi que sa femme, la blonde et pulpeuse Éliette, l’avaient accueillie avec on n’aurait pu plus de chaleur et d’amitié, et ce dans la plus grande simplicité.

— Ce n’est pas que nous ayons besoin d’argent, vous savez, Yi-Ping, lui avait expliqué Pascal, mais le fait est que nous adorons avoir de la compagnie. Nos enfants, nous avons un garçon et une fille, sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison depuis longtemps. C’est pourquoi nous louons le rez de chaussée quelques mois par an. Considérez-vous ici chez vous. Usez et abusez de tout, et surtout sans vous restreindre en quoi que ce soit. Profitez du jardin, de la piscine, et surtout rincez-vous les yeux, tous les jours que Dieu nous accorde, avec cette vue magnifique que nous avons d’ici. Saint-Denis, comme un chien fidèle, est couchée à vos pieds.

Pour ainsi dire tous les soirs, après un plongeon et quelques brasses dans la piscine, Pascal allumait le barbecue dans le délicieux jardin planté de flamboyants, d’acacias noirs et d’agaves, éclairé par les massifs de bougainvilliers blancs et d’agapanthes, pour y faire griller de succulents poissons tout frais péchés. Il invitait quasi systématiquement Yi-Ping à se joindre à eux. Elle pouvait alors se régaler de belles tranches d’espadon ou de mérou, voire de succulents rougets. C’était un délice, surtout accompagnés par un bon vin blanc fruité, ou par un délicat rosé d’une nuit, produits par les inattendus vignerons locaux du cirque de Cilaos.

Ses propriétaires étaient tous deux de bons vivants qui adoraient bavarder et plaisanter, aussi les soirées étaient-elles toujours agréables, en plus d’être enrichissantes, car le couple Duckner connaissait à la perfection son île, dont ils lui parlèrent abondamment.


 

4

Rougi est ton cratère

Nul ne peut l’approcher

Ni calmer ta colère

Ta lave ardeur ignée.

Les bras tentaculaires

Des sommets vers la terre

Répandent le magma

Calcinant tous les bois…

Et, dans la nuit incendiée,

Incessants sont ces ballets

D’hélicos aux aguets !

 

La nature avait décidé de faire les choses en grand, d’accueillir Yi-Ping en fanfare et de tout mettre en œuvre afin de l’impressionner au maximum, de lui offrir le lumineux baptême du feu ! Que pouvait-elle faire de mieux que de convoquer les foudres et tous les démons qui se bousculaient dans les enfers afin de mener à bien cet ambitieux dessein. Le piton de la fournaise était par conséquent entré dans une de ses colères dont il avait le secret, comme quelques uns de ses turbulents compères, les volcans de type Hawaïen.

Avec le Kiloea, l’Etna et le Stromboli, le Piton de la Fournaise compte parmi les volcans les plus actifs de la planète. Il est aussi, en toute logique, l’un l’un des plus surveillés. Il faut dire que depuis 1997, une ou plusieurs éruptions étaient survenues chaque année, pour rappeler aux hommes trop confiants qu’il était toujours là, dans une forme qu’il n’était pas exagéré de qualifier d’olympique. Cependant il était parfois possible d’aller observer sur place les impressionnantes projections et les majestueuses coulées de lave qui résultaient de ses éructations.

Comme le volcan d’Hawaï, le Piton de la Fournaise correspond à un panache, c’est-à-dire à un volcan de point chaud.

La Réunion se situe sur la queue de ce panache.

Pascal Duckner, son logeur, ne pouvait pas passer à côté de cet événement somptueux et il s’était offert le luxe de réserver un petit hélicoptère afin d’aller observer le phénomène au plus près, ainsi qu’il en avait l’habitude.

Il avait invité Yi-Ping à les accompagner, lui et son épouse, lors de cette expédition.

L’éruption se déroula dans l’Enclos Fouqué. Elle fut marquée par une importante activité hawaïenne. Certaines fontaines de lave atteignirent des hauteurs relativement élevées et les coulées véloces se révélèrent être aussi particulièrement explosives.

Le panache volcanique s’éleva au-dessus du cratère Dolomieu, par delà la crête du Morne Langevin, et il forma un spectaculaire nuage gris teinté de mystérieux voiles rouges, à l’intérieur desquels des démons aux grands yeux ronds semblaient se tenir aux aguets.

De leur confortable point de vue immobile haut dans les airs, ils furent aux premières loges pour assister à ce spectacle pharaonique, et ils purent observer les coulées de lave issues des cratères adventifs qui atteignirent la Route Nationale 2 et qui longèrent le littoral où elles entravèrent la circulation. En effet, de part et d’autre de la matière en fusion qui commençait à se solidifier, de longues files de véhicules s’étaient agglutinées et se trouvaient maintenant à l’arrêt.

Ce fut un spectacle si magique qu’il laissa la jeune femme non seulement émerveillée, mais frappée d’une admirative stupeur, et sans voix. Elle ne put prononcer que quelques mots

— C’est vraiment un spectacle extraordinaire, et si magnifique ! Je suis tellement heureuse d’avoir pu assister à cela, oh merci monsieur Duckner.

—Vous pouvez m’appeler Pascal, vous savez, lui dit son logeur, qui était manifestement tombé sous le charme de sa gracieuse locataire, ainsi que Paul y avait succombé lui aussi, quelques années plus tôt.

Elle lui adressa son plus charmant sourire.

— D’accord, Pascal, merci, merci beaucoup !

Dès les premiers jours, l’éruption avait présenté un caractère atypique, tant par son intensité que par les événements naturels qui lui furent associés.

L’altitude d’éruption fut relativement basse, car située vers les 650 mètres. La vélocité des coulées de lave fut t-elle qu’elles atteignirent l’Océan Indien moins de douze heures après le début de l’éruption. Ceci était tout à fait inhabituel. Ils étaient en fait en train d’assister à une éruption d’une trempe exceptionnelle.

Les débits de sortie de la lave atteignirent des valeurs qui n’avaient que rarement été observées, avec plus de 100 m3 seconde. Les projections, de plus de cent mètres de hauteur, furent elles aussi particulièrement spectaculaires, même vues de là—haut. Au bout d’un mois d’éruption, et de frénésie, le volume total de lave émise sera évalué à 120 millions de m3. Le summum de l’événement sera atteint par la vidange des chambres magmatiques, qui provoquera l’effondrement du fond du cratère Dolomieu. Il atteindra alors la profondeur, absolument inhabituelle, d’environ 350 mètres.

Ce fut un extraordinaire baptême du feu pour la jeune femme, qui espérait pouvoir récupérer des films de cet événement grandiose dans l’optique de les intégrer à son site. Car il lui sembla qu’il y avait là matière à faire rêver d’éventuels visiteurs amateurs de merveilleux.

5

Il était un petit navire…

 

Il semble que les enfants aient une réelle capacité à retomber rapidement sur leurs pieds, d’où qu’ils tombent, aussi, jour après jour, ses parents furent heureux de constater que Jade allait de mieux en mieux. Elle se remit en effet assez rapidement de sa mauvaise grippe et elle récupéra même suffisamment de forces pour envisager de profiter avec sérénité de la suite de ses vacances, aussi Paul et Yi-Ping l’emmenaient souvent à la plage où elle se régalait de courir sur le sable, et surtout de nager avec son masque, son tuba et ses palmes.

La petite parisienne qu’elle était, même si elle vivait dans une très petite ville de la grande banlieue, fut attirée de manière irrésistible par le spectacle, fascinant pour elle, des sympathiques voiles roses qui surmontaient les petits bateaux manœuvrés par des enfants, qui évoluaient non loin d’elle. Un jour, n’y tenant plus, elle courut vers son père.

— Papa, papa. Moi aussi je voudrais bien monter sur un de ces bateaux. Tu crois que je peux, dis, je suis pas trop petite, pour faire ça ?

— Il me semble que ces enfants sont plus grands que toi, en effet.

Néanmoins, à force d’insister, elle réussit à entraîner son père jusqu’au bungalow de la base UCPA où ils furent accueillis par Eric, un sympathique jeune moniteur, qui était grand, blond et merveilleusement bronzé.

— Ma fille aimerait beaucoup monter sur un de vos bateaux, pensez-vous que ce serait possible ?

— Bien sûr, quel âge a-t-elle ?

— Elle va avoir cinq ans.

— Mais c’est que tu es une grande petite fille, alors ! Tu as envie d’apprendre à naviguer, c’est ça, mais, comment tu t’appelles-tu, belle demoiselle ?

— Jade, Jade de Kerjean. Oh oui, j’aimerais bien, monsieur, parce que ça a l’air vraiment super, et depuis que je les regarde filer à toute vitesse, ça me donne l’envie de le faire moi aussi. !

— Nous pouvons l’inscrire, monsieur, il n’y a aucun problème. Les cours ont lieu tous les après-midis, mais si un jour elle ne peut pas venir ce n’est pas bien grave. Aujourd’hui je vais la prendre avec moi pour lui donner sa première leçon, afin de la mettre rapidement au niveau des autres.

— Je vais t’inscrire, Jade, et après le jeune homme te montrera comment ça marche, un bateau.

— Parce qu’ils ont des pattes, ces bateaux ?

— Des pattes ? Mais non, voyons, quelle idée !

— Alors pourquoi tu dis qu’ils marchent, rigola la petite fille, qui était toujours aussi espiègle ?

— Nous habitons en région parisienne, alors elle ne va pas très souvent à la mer.

— Il y a de nombreuses écoles de voile, en région parisienne, vous savez. Sur la Seine, sur la Marne, et sur maints autres plans d’eau, aussi. Elle pourra pratiquer sans soucis après une bonne initiation. C’est un loisir très sain, et aussi très formateur, très enrichissant, en fait.

— Oh, ça, je n’en doute pas.

Le jeune Eric passa un gilet de sauvetage autour du petit corps de Jade et il sortit un Optimist de la réserve afin de lui donner sa première leçon.

Le dériveur de 2,30 mètres parut immense à la petite fille qui en fit le tour, l’examina, et le caressa, un peu comme si elle avait pris la décision de l’apprivoiser.

— Oh, qu’est-ce qu’ il est grand, s’exclama-t-elle joyeusement, et surtout, il est super beau ! J’aime bien la couleur de la voile, parce qu’on dirait un gros bonbon à la framboise.

Jade prit un plaisir immense à s’initier à la pratique de cette nouvelle activité. Elle demanda à son père, chaque jour, de la descendre sur la plage, et elle ne manqua aucun cours !

Eric remarqua un jour qu’elle parlait à sa monture et qu’elle la regardait avec amour, un peu comme s’il s’agissait d’un cheval. Elle avait de toute évidence tissé un puissant lien affectif avec sa monture.

Tous les après-midis sa mère ou Paul la déposaient au centre UCPA, où elle s’avançait alors fièrement vers Eric.

— Coucou Eric, coucou. C’est moi, je suis encore là, tu vois !

— C’est très bien, Jade, je crois qu’on va faire de toi une grande navigatrice, et même une très grande !

— Je pourrai faire le tour du monde, alors ?

— Tu sais, c’est grand, le monde !

— Oh oui, ça je le sais, c’est grand comme la France.

— C’est bien plus grand encore.

— Combien de fois ?

— Au moins 40 fois.

— Oh c’est beaucoup, ça, alors. Pour aller chez Marijo, la grande copine de papa qui habite à Carcassonne, c’est à l’autre bout de la France, Carcassonne, et y a tout plein de grands murs en pierre, là-bas, il faut tout un jour. Alors, pour faire le tour du monde, il me faudra 40 jours ?

— Ça doit faire à peu près ça, oui, je vois avec plaisir que tu sais bien compter.

— C’est beaucoup de jours, je sais, mais j’ai bien envie de le faire, quand même. Quand je serai plus grande, bien sûr.

Comme elle se débrouillait vraiment bien, Eric prit la décision de l’intégrer au petit groupe qui allait recevoir une initiation au 4.75. Elle apprit vite à nommer avec exactitude tous les composants du bateau. Elle progressait vite, si vite même que les moniteurs en furent épatés. Le pont, le mat, la bôme, la quille, la dérive, l’écoute, la godille, la grand voile, le foc, le hauban, la proue, la poupe, le safran, bâbord et tribord n’eurent bientôt plus de secrets pour la petite fille.

Elle assimila les principales manœuvres avec la même facilité, dans la joie et l’enthousiasme.

Elle apprit ainsi rapidement à empanner, à dessaler, à lofer, à abattre, à matosser, à aller au près, à se mettre en rappel, à virer de bord.

Et elle se fit bien vite des amis, aussi. Jérémy, un petit Parisien, Florence, une métisse très joueuse qui habitait Saint—Gilles, et surtout, elle tissa une relation particulière avec Tika. Jade eut du mal à retenir son nom, qui était très long et compliqué, mais elle comprit qu’elle habitait sur une grande île qui n’était pas loin de là, et qui s’appelait Madagascar. Son père était quelqu’un de très important, dans son île lui dit la jeune Malgache, car il était l’homme qui fabriquait des yaourts pour tous les habitants du pays. Ça devait faire beaucoup de yaourts, ça. Il devait y avoir vraiment beaucoup de vaches, sur cette île.

Un jour, les deux petites filles rirent aux éclats en se retrouvant. En effet, elles avaient le même maillot, bleu roi décoré avec différents petits coquillages jaunes. Elles se ressemblaient tellement qu’on aurait pu penser quelles étaient deux sœurs jumelles. Elles s’entendaient si bien qu’elles devinrent vite inséparables. Le soir, après le cours, elles restaient ensemble sur la plage, à jouer et bavarder, en attendant que leurs parents viennent les chercher.

Elles aimaient particulièrement le jeu de cache-cache, qui leur permettait de se dissimuler, debout et bien droites, derrière les grands arbres, ou allongées à plat ventre dans les creux entre les dunes.


 

6

Il faudrait maintenant que je vous parle un peu de lui, parce que lui aussi va jouer un rôle non négligeable dans cette histoire, il faudrait que je vous parle du père de Tika. C’était un Malgache du nom de Pierre Ravalofanimerina. Ah, ces noms malgaches, ils sont toujours à rallonges. Grand et mince, il était doté d’une silhouette élégante. Il était celui que ses parents avaient longtemps espéré, mais qu’ils n’attendaient plus vraiment. Car il était le huitième et dernier enfant, mais le premier garçon, d’un couple de paysans industrieux des environs d’Antananarivo, la capitale de Madagascar. Il était né dans la nuit du 7 au 8 décembre 1948, à l’époque troublée qui vit se développer l’insurrection contre le colonisateur Français, dans le petit village de Imerikasinina, un lieu si discret que personne n’en avait jamais entendu parler jusqu’alors.

Resté fort longtemps méconnu, le village d’Imerikasinina, ancien fief d’un seigneur singulier du nom d’Andrianafovaratra, fait aujourd’hui partie des collines sacrées de l’ancien royaume Merina. Un statut culturel qui est reconnu par l’Etat malgache. La structure, caractérisée par la présence des arbres symbolisant les lieux de résidence royaux, tels l’amontana et l’aviavy , et les fossés circulaires entourant le village ayant servi jadis à le protéger, le justifie.
Deux chemins mènent à Imerikasinina. Le premier : celui passant par Ambohimalaza, avant de joindre la localité d’Anjeva. De là, une piste escarpée d’environ 3 Km, grimpant par le flanc sud-est d’une vaste colline, ou la nouvelle route entièrement pavée, plus commode pour les automobilistes, permet d’accéder au village. Le second : vous passez par Ambohimanambola, avant de prendre la route de Masindray, qui aboutit à Anjeva où l’on prend les mêmes chemins que les précédents.

Dans ce milieu des plus modestes, où la nourriture de manquait pas, mais où aucun bien n’existait qui soit superflu, on n’avait pas d’autres ambitions que celle de faire mieux que ses parents. Ceux de Pierre étaient de braves agriculteurs éleveurs sans grande éducation. Mais l’instinct de survie était très aiguisé dans la grande île, ainsi que dans toutes les zones rurales et déshéritées du monde, d’ailleurs ! A partir du moment où l’on savait compter, et Pierre, qui avait plutôt été un bon élève, attentif, curieux et discipliné, avait vite appris à compter plus que correctement. L’important, en fait, était de gagner de l’argent par soi-même avec ce que l’on possédait, pour ne surtout jamais rien avoir à attendre de qui que ce soit.

Dans cette région, les zébus femelles, qui donnaient le lait, aidaient ceux qui avaient la chance d’en posséder, parce qu’ils possédaient les pâturages, à survivre dans de meilleures conditions que les autres. C’était le cas des parents de Pierre, qui avaient hérité d’un vaste terrain bien irrigué sur lequel ils pouvaient faire paître leur troupeau. Ainsi, absolument rien ne prédisposait Pierre Ravalofanimerina à monter sur la scène politique. A l’âge de 14 ans, il aidait ses parents, Rajoina Robert et Tazananimerina Richarde, en livrant le lait à vélo. C’était déjà un moyen de locomotion qui n’était pas à la portée du premier paysan Malgache venu, vous pouvez m’en croire ! Pierre était de fait très fier d’enfourcher tous les jours sa rutilante bicyclette, un « routier » de chez Manufrance, munie de ses belles sacoches en cuir. Son père l’avait faite venir de Saint-Étienne par bateau. Sa mère avait souhaité qu’elle soit rouge, afin d’opposer un barrage efficace au mauvais œil. Il y avait tellement de gens jaloux, d’envieux, et de malfaisants en tous genres, autour d’eux, que deux précautions vaudraient toujours mieux qu’une ! Car l’engin tout neuf ne manquerait certainement pas d’attirer les regards et d’attiser la convoitise de tout le voisinage. Pierre arpentait donc crânement les mauvaises routes truffées de nids de poules des environs de la ferme au guidon de son beau vélo rouge, massif et solide. Il disposait même d’un phare qui, à la nuit tombée, éclairait devant sa roue les crapauds et les gros lézards qui détalaient prudemment à son approche. Il ressentait, aux commandes de son bel engin, un incommensurable sentiment de puissance ! Mais malgré ce luxe inouï, il resta un enfant ordinaire, qui faisait partie d’une famille nombreuse ordinaire, comme il y en avait des milliers d’autres sur la Grande Île.

Il avait été élevé pieusement par des parents croyants à travers la foi du protestantisme réformé de l’Église de Jésus-Christ, dont le temple étonnement bien entretenu, entouré d’une délicate pelouse tondue avec le plus grand soin, s’élevait dans un faubourg du village, au bout de la route, à l’orée des pâturages. Le jeune garçon entretenait une relation privilégiée avec le pasteur Denis, qui lui enseignera les rudiments d’une comptabilité organisée et le chargera de former ses parents à ses nouvelles méthodes sophistiquées d’une gestion saine et rigoureuse.

Qui avait-il contacté, et qui donc avait-il rencontré, près de vingt ans après l’indépendance ? De quelle façon cette idée étonnante lui était-elle venue ? On ne le saura pas immédiatement, et moi-même, je ne le sais pas non plus.. Toujours est-il que, dès 1982, à l’âge de 34 ans, et grâce à un financement de la Banque Mondiale, Pierre transformera la petite laiterie familiale, qui était restée jusque là résolument artisanale en une enseigne qui fera parler d’elle, et oh combien ! Il la baptisera par la suite du prénom de sa fille adorée : Tika S.A.

En 1993, cette jeune société ne disposait encore que d’une toute petite agence sur la route circulaire, à Bel Air, près de l’établissement des sœurs trinitaires pour l’éducation des petits orphelins.

Vous souhaiteriez peut-être que je vous en dise un peu plus sur ces religieuses, car c’est chez elles que Pierre reçut son éducation, au moins partiellement :

L’ordre de la Très Sainte Trinité et des captifs, dit ordre des Trinitaires, ou Mathurins, est un ordre religieux catholique qui fut fondé vers 1194 par les Français saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, à l’origine pour racheter les chrétiens captifs des Maures. Il s’agit de la plus ancienne institution officielle de l’Église catholique consacrée au service de la rédemption sans armes à la main. De nos jours, ils aident les prisonniers et les captifs de toutes sortes.

Le nom latin de l’ordre est « Ordo Sanctissimae Trinitatis et captivorum » et son sigle est « O.SS.T. ». Son charisme et son apostolat sont représentés sur une mosaïque datant de 1210 montrant le Christ libérant deux captifs, un noir et un blanc. C’est la vision qu’a eue le fondateur lors de sa première messe célébrée à Paris le 28 janvier 1193. Offerte par Innocent III à saint Jean de Matha, la mosaïque se trouve encore aujourd’hui à Rome sur le fronton de l’hospice de Saint-Thomas-in-Formis.

C’est un des deux ordres dits rédempteurs1 de l’Église. L’autre, qui sera fondé quelques années plus tard est l’ordre de Notre Dame de la Merci, ou des Mercédaires.

*****

La Banque mondiale, à laquelle il s’était adressé sans complexes, après y avoir été fortement encouragé et aidé par le pasteur Denis, un homme qui croyait en lui et l’avait pris sous son sa protection, regroupait cinq institutions :

— La Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, soit la BIRD,

— L’Association Internationale de Développement, qui fut créée pour lutter contre la pauvreté en apportant des aides, des financements et des conseils aux États en difficulté.

— La Société Financière Internationale, l’IFC.

— L’Agence Multilatérale de Garantie des Investissements, la MIGA et le Centre International pour le Règlement des Différends Relatifs aux Investissements, le CIRDI, complétaient ce dispositif.

Pierre Ravalofanimerina incarnera dès lors l’exemple type de la réussite dans le tiers monde. Car, partant de rien ou presque il avait réussi à implanter sa marque dans tout Madagascar par les produits de Tika SA. Son entreprise, dynamique et innovante, équipée de machines modernes, bénéficiant d’un réseau de distribution bien structuré était très vite devenue le fleuron de l’industrie malgache et avait permis à toute la population de l’île d’accéder, pour un prix qui restait raisonnable, à la consommation régulière de produits laitiers de qualité.

Porté par sa spectaculaire réussite, ainsi que par son ambition, qui croissait jour après jour, l’entrepreneur, fort de sa légitimité, s’était déclaré en décembre 1999 candidat à la mairie d’Antananarivo, sous les couleurs, non pas d’un parti politique classique, mais de l’association d’obédience socialiste Tiaki Larivo, (nous aimons Tananarive). Il s’engagea, s’il était élu, à lancer des travaux de réhabilitation de la capitale et de vastes opérations d’assainissement, ainsi que de grands chantiers d’infrastructures urbaines, des logements sociaux, avec toujours comme objectif et devise : « La lutte contre la pauvreté ».

La campagne électorale battait son plein, accompagnée de son cortège de meetings, de participations à des émissions de radio et de télévision lors desquelles il lui fallait inlassablement séduire, de rendez—vous aux sièges des journaux, de visites sur les marchés et de longues conversations avec les commerçants. Accablé par ces obligations, il avait décidé, afin de faire une pause, qui lui sembla être aussi indispensable que salutaire, d’offrir quelques jours de vacances à sa famille. Ils embarquèrent sur le ferry afin de rejoindre leur splendide propriété de Saint-Gilles, sur l’île de la Réunion, qu’ils avaient acquise depuis peu. Celle-ci présentait l’avantage non négligeable d’être située dans un territoire, qui était certes étranger, mais qui leur était néanmoins délicieusement familier. Et surtout qui se trouvait loin, bien loin, de l’agitation médiatique, des soucis quotidiens inhérents à la campagne électorale et de la gestion de son entreprise, qu’il avait confiée à ses sept sœurs, des femmes qui étaient aussi dynamiques que capables. Il séjournait sur l’île Française avec son épouse Corina, une agréable brunette sensiblement plus jeune que lui, sa fille Tika et sa belle-mère, l’énergique et élégante Henriette. Il avait emmené avec eux Gilles, son chauffeur et garde du corps, et il avait aussi embarqué sur le bateau sa voiture, une splendide Volvo bleue marine, qui était loin de passer inaperçue dans les rues étroites de la petite ville. Il n’avait pas non plus oublié ses chers chiens, les sculpturaux dobermans Mika et Kado.


 

7

Maintenant que vous connaissez certains des protagonistes principaux de notre histoire, il faut maintenant que je vous parle de nos deux phénomènes

Halim Shieck Balla, tout d’abord. C’était un beau garçon, oui, n’ayons pas peur de le dire, même si son intellect n’avait pas suivi le développement harmonieux de son corps d’athlète, un Malbar, un de ces solides gaillards dits « de ras pur ». C’était un descendant de ces célèbres « engagés Tamouls », qui étaient arrivés d’Inde au cours du dix-neuvième siècle pour participer au développement de la filière sucrière de l’île. Ainsi sa famille avait toujours fait profiter la canne à sucre de sa force de travail, qu’ils aient été coupeurs ou employés, à des postes divers, dans les usines de transformation.

Houria Abdechekour, quant à elle, était une Zarabe. Sa famille était originaire de la presqu’île indienne du Gujarat, qui avait été séparée de l’État de Bombay en1956. Les frontières du nouvel état avaient été établies le 1er mai 1960.

Dans les années 1990, des troubles violents y avaient éclaté, à plusieurs reprises, entre les communautés Hindoue et Musulmane. En 1992 notamment, l’année au cours de laquelle environ 1500 personnes de confession Musulmane avaient péri lors des terribles affrontements qui avaient fait suite à la destruction de la mosquée d’Ayodhya.

C’est à cette époque que les parents d’Houria avaient pris la difficile décision de l’exil vers l’île de la Réunion, où certains membres de leur famille étaient déjà établis. L’enfant venait tout juste de fêter son dixième anniversaire. Enfin, quand je dis fêter, c’est une façon de parler, car absolument rien de spécial ne marqua cet évènement, qui se déroula lors d’une journée qui fut aussi triste que la précédente et que la suivante

Cette communauté de musulmans Sunnites avait su préserver bon nombre de ses traditions, et elle s’était plutôt harmonieusement intégrée dans la population Réunionnaise. Les parents d’ Houria, forts de leur expérience de commerçants en Inde, et s’appuyant sur leur famille et leurs relations, n’étaient-ils pas parvenus à trouver rapidement cet emploi de gérants d’une modeste supérette, qui était située au cœur du quartier populaire du Chaudron. C’était une activité qui demandait certes des qualités de vendeur et de gestionnaire, mais aussi de solides notions de maintien de l’ordre, en plus !

Tristement connu pour les émeutes violentes qui ont fait son histoire, ce quartier n’en restait pas moins l’un des plus populaires de l’île, ainsi que l’un des plus peuplés, car il était fort d’environ 40 000 habitants.

Comme c’est souvent le cas à la Réunion, il était fortement touché par le sous-emploi, puisqu’on y comptait jusqu’à 40% de chômeurs ! Des bandes de jeunes gens désœuvrés hantaient de jour comme de nuit ses rues tristes et ses mornes cages d’escaliers à la recherche d’une occupation, qui était bien souvent illicite. Les joints étaient ainsi fumés dans les caves mêmes où les jeunes filles subissaient des agressions plus ou moins violentes, qui pouvaient aller jusqu’aux tristement célèbres tournantes.

Malgré tout, cette petite ville dans la ville avait réussi à forger son histoire autour de points heureusement plus positifs et joyeux tels que les inoubliables moments de gloire de l’équipe de football de l’ AS Chaudron ou encore la musique, grâce à l’émergence des groupes de reggae réputés, qui faisaient les beaux samedis soirs du secteur, tels que Kom Zot, Pat’Jaune, ou encore Toguna.

. Le quartier était né dans le cadre de la lutte contre les bidonvilles, en application de la loi du 15 décembre 1964 qui avait été proposée par Michel Debré. C’est en mai 1965 que le grand homme d’état, qui était alors député de La Réunion, avait posé la première pierre du nouveau quartier.

Tous deux originaires de cet ensemble de logements HLM très animé, pour ne pas dire très agité, de Saint-Denis, les jeunes gens s’étaient connus sur les bancs de l’école primaire, alors qu’ils fréquentaient la classe du cours moyen première année de mademoiselle Nicole Desjardins, qu’ils avaient surnommée « la colle », dans laquelle Houria venait d’être admise, malgré le gros retard qu’elle avait à rattraper, étant une immigrée de fraîche date. Mais sa maîtresse, qui était une femme volontaire et toujours célibataire, très engagée, qui militait pour l’intégration des étrangers, l’avait prise sous sa protection, et elle ne compta pas ses heures, je bous prie de le croire, afin de lui permettre de progresser, la gardant avec elle le soir après les cours afin de lui donner gratuitement des leçons particulières. Il y a ainsi toujours eu au sein de l’éducation nationale, de tels enseignants, désintéressés et volontaires, pour aider les plus faibles à rattraper un retard qui, au premier abord, aurait pu paraitre irrattrapable. Je le sais, parce que j’ai eu le bonheur d’en connaître personnellement quelques-uns

Halim, quant à lui, ne s’était jamais fait remarquer pour ses résultats scolaires, comme c’était parfois le cas dans ces quartiers populaires, où la soif d’apprendre et de s’élever par l’instruction pouvait s’avérer inextinguible, mais ce fut plutôt pour la désespérante absence de ces derniers. Ainsi, lui et Houria éprouvèrent-ils année après année les plus grandes difficultés à surmonter leurs handicaps, qui était dû à ses origines étrangères pour elle, et à un je-m’en-foutisme particulièrement exacerbé, pour lui !

Cette scolarité calamiteuse avait eu pour effet de les rapprocher l’un de l’autre, et c’est ainsi qu’ils avaient passé ensemble les longues journées de congés, de grève, et parfois aussi d’école buissonnière, à courir les champs jusqu’à en perdre haleine, ou les terrains vagues, et à se faire chahuter par les impitoyables rouleaux. Halim était de confession Hindoue tandis qu’Houria, ainsi que nous l’avons vu, était musulmane. Leur éducation religieuse avait étée à l’image de leur scolarité, c’est-à-dire superficielle et décousue, malgré le fort esprit de religiosité qui régnait sur l’île, et qui en fait d’ailleurs une de ses spécificités.

De la même façon que le jeune Halim était allé quelques fois au temple avec ses parents, Houria avait un temps fréquenté la mosquée avec les siens.

Le garçon avait un souvenir très fort et précis des statues et des images colorées des dieux du temple qui avaient fortement impressionné les yeux du petit garçon qu’il était alors. Il avait fini par acquérir tant bien que mal quelques bribes de savoir sur la religion de ses parents.

De même qu’il avait réussi à apprendre à lire, à écrire et à compter, il savait que L’hindouisme, cette religion vieille de plus de 5000 ans, était la plus ancienne qui soit. C’était pour lui un véritable sujet de fierté, dont il se glorifiait volontiers.

Il avait retenu qu’elle était basée sur des enseignements d’origine divine, qui avaient d’abord été perpétués par la tradition orale, avant d’être consignés dans les fameux Védas.

Ces derniers reposaient sur les trois grandes notions que sont

:— le Dharma : soit la loi religieuse et l’ordre divin

— le Karma : le poids des actes passés, qui détermine le présent et le futur de l’homme en fonction de ses actions. Les actes de chacun ayant une incidence sur sa réincarnation, jusqu’à atteindre le nirvana, qui est la libération définitive du cycle des morts et des renaissances.

Il avait aussi retenu qu’il fallait 52 millions de naissances, sous des formes diverses, puce, crapaud, oiseau, avant d’atteindre le stade d’humain.

Et enfin, il avait retenu la notion qui était la plus importante, selon son père, à savoir le Bhakti, soit la dévotion et la pratique.

 

La trinité, quant à elle, concernait les trois principaux dieux dont il avait pu voir les impressionnantes et magnifiques statues. Chaque dieu avait sa Shakti, qui était sa femme, son énergie féminine, ainsi que sa Vahana, sa monture.

Brahmâ, le plus important de tous, était le dieu de la création. Il possédait quatre têtes couronnées et quatre bras. Sa femme était Sarasvatî, et il montait un cygne.

Vishnu, quant à lui, était le dieu de la préservation. Il possédait quatre bras et tenait dans ses mains une conque, un disque qui tournoyait sur son index, une masse d’or et une fleur de lotus. Il était censé préserver l’ordre du monde et si celui-ci était perturbé, il descendait sur Terre, sous la forme d’un avatar. L’un de ces avatars, le plus célèbre, était Krishna. Il était associé à Lakshmi, tandis que sa monture était un aigle !

Enfin, Shiva, le dieu de la destruction et de la reconstruction, était celui qui permettait le renouvellement. Il portait le troisième œil, ainsi qu’un cobra, autour du cou. Il était associé à Kali et sa monture était un taureau. Parmi ses fils, Ganesh, le dieu du savoir et de la chance, possédait quant à lui une tête d’éléphant. Et enfin il y avait Mourouga, qui était le très sympathique dieu de la beauté et de la jeunesse, qui était particulièrement vénéré par les Réunionnais, qui l’adoraient, et là, c’est le moins que nous puissions en dire.

Lorsqu’il était petit garçon, Halim aimait beaucoup participer aux festivités liées à la célébration de Mourouga. Cette joyeuse bacchanale était une fête enchantée, qui le laissait pour le moins pantois d’émerveillement !

 

Célébrée en l’honneur du dieu, après 10 longs jours de jeûne et de prières, avaient lieu des processions qui partaient du temple pour s’égayer le long des principales artères de la ville, avant de rejoindre la plage. Les pénitents défilaient en portant le cavadee, qui était une sorte de perche ornée de fleurs, de plumes, et d’images du Dieu, ainsi que sa statue, qui était quant à elle montée sur un superbe char décoré précédé de chevaux de bois qui semblaient avoir été lancés au grand galop dans les rues de la ville.

Afin d’offrir leur douleur au Dieu, certains dévots n’hésitaient pas à se transpercer le visage et le corps d’aiguilles et de crochets, auxquels ils suspendaient des citrons verts, et tout le monde chantait, et tout le monde dansait, au son d’une musique endiablée qui était produite par les clarinettes, les tambourins et les fifres. Et toutes les couleurs de l’arc en ciel se mélangeaient gaiement, en un tourbillon endiablé ! Les saris jaunes, les rouges, les bleus, et les mauves, ainsi que les larges parasols multicolores, les somptueux colliers, ainsi que les tatouages extravagants des hommes, et il aurait fallu que vous puissiez voir ces de gerbes de fleurs de toutes tailles qui avaient été déposées par milliers le long du parcours du cortège !


 

8

Houria et Halim

Autant Halim était un solide garçon brun très typé, assez beau, cela aussi, nous l’avons déjà dit, mais il est important de le répéter, parce que c’était une des rares qualités qu’il possédait, et qui aurait pu éveiller le sentiment amoureux chez sa compagne, autant Houria se caractérisait par la blancheur lunaire de sa peau, ainsi que par des traits un peu lourds. Cette légère disgrâce physique était néanmoins compensée par l’infinie délicatesse de ses magnifiques yeux pers.

Ses parents étaient des gens pieux. Aussi avait-elle fréquenté la mosquée Noor-el-Islam jusqu’à l’âge de 14 ans. C’était la principale mosquée de confession sunnite de Saint-Denis. Elle fut même à une période la plus ancienne mosquée existant dans un département français.

Houria connaissait bien entendu par cœur les sourates salvatrices. C’était le minimum que son père avait exigé d’elle. C’est que l’on ne plaisantait pas avec Allah, dans la famille Abdechekour.

Aussi était-elle très fière, vers l’âge de 13 ans, de se planter, toujours bien droite, devant ses parents, pour leur réciter ces textes, qu’elle savait être essentiels.

— Al Fatiha était la sourate d’ouverture du Coran. Composée de sept versets, elle mettait l’accent sur la souveraineté et sur la miséricorde d’Allah.
— Al Kahf éclairait la voie au Musulman pour préserver sa foi face aux tentations que sont :

La perte de la foi, la tentation des richesses matérielles, la tentation de la connaissance et la tentation du pouvoir.

Par ailleurs, elle savait que le Prophète avait dit :  » Toute chose a un cœur, et le cœur du Coran est la sourate Yâsîn. A celui qui la récite, Dieu inscrira un salaire équivalent à dix fois la lecture du Coran          »
Il est le Seigneur des cieux et de la Terre, et de ce qui est entre eux, si seulement vous pouviez en avoir la conviction, il n’est point de divinité à part Lui.

Elle connaissait aussi presque par cœur

— l’événement
— la royauté

— l’Homme
— Et enfin Les constellations, qui disait :

Si Dieu aime un serviteur parmi les Siens, Il appelle Gabriel et dit: J’aime untel, alors aime-le. Alors Gabriel l’aime. Ensuite, Gabriel appelle les gens du Paradis, en disant: Dieu aime untel, alors aimez-le. Et tous les habitants du Paradis l’aiment. Alors l’acceptation est établie pour lui sur terre. Et si Dieu déteste un serviteur, Il appelle Gabriel et dit: Je déteste untel, alors déteste-le. Alors Gabriel le déteste. Ensuite Gabriel appelle les gens du Paradis, en disant : Dieu déteste untel, alors détestez-le. Et tous les habitants du Paradis le détestent. Alors le rejet est établi pour lui sur Terre.

Mais sa connaissance du Coran s’arrêtait là. C’était le minimum vital, avait admis son père, qui s’en était montré résigné, et aussi un peu désespéré, en lui faisant une bise sur le front pour la féliciter et quand même à progresser.

Si la jeune fille, l’adolescence venue, n’était pas laide, elle n’était pas jolie non plus, malgré la lumière que dégageaient ses superbes yeux.

Lorsqu’elle eut atteint l’âge de quinze ans, ses nouvelles formes de petite femme s’étaient considérablement affirmées, et elle avait alors adopté une démarche lascive, qui la faisait onduler des hanches. Ses belles fesses rondes, quoique un peu grassouillettes, attirèrent dès lors les regards d’Halim, et ils éveillèrent dans le même temps sa convoitise, ainsi que sa libido ! Ils n’étaient plus des enfants, et courir à perdre haleine, se jeter avec une joie immodérée dans les vagues et se bagarrer n’étaient plus des jeux tout à fait satisfaisants pour eux.

Dans le même temps, Halim percevait une nouvelle et étrange sensation qui se développait en lui. En fait il commençait tout simplement à se sentir plus amoureux que copain, mais il n’avait bien entendu pas conscience de ce fait.

Un soir, sur la plage, ils échangèrent timidement leur premier vrai baiser sur la bouche, qui fut suivi de nombreux autres, qui furent naturellement de plus en plus osés, mais dès lors que les mains du garçon se faisaient exagérément exploratrices, la jeune fille trouvait en elle assez de volonté pour les arrêter d’une claque sèche sur les doigts.

Mais, lorsqu’elle acceptait qu’il caresse ses rondeurs, qui étaient décidément bien appétissantes, Halim sentait son pouls battre bien plus vite qu’à l’ordinaire.

Ti fi y rale a moins, et mon cœur l‘a chaviré, pensait-il alors.

Un jour, Halim s’était décidé à voler un billet dans le porte-monnaie de sa mère, qu’elle avait imprudemment laissé traîner sur la table de la cuisine. Il s’était dès lors précipité à la pharmacie du quartier avec son butin pour acheter, sur les conseils d’un copain plus âgé, une boite de préservatifs, qu’il s’était consciencieusement entraîné à poser sur sa bite dressée, ce qui l’avait amené à considérer son sexe sous toutes les coutures. Etait-elle suffisamment grosse, se demanda-t-il, serait-il vraiment capable de dépuceler une fille avec ça ?

Par une chaude après-midi il avait enfourché sa mobylette et il était résolument allé chercher sa couverture-pays chez elle, car il avait de plus en plus envie de lui faire son affaire, d’autant plus qu’il commençait à être las de se masturber, et d’éjaculer désespérément dans le vide, ou dans un Kleenex, quand un petit con, qui devait être absolument charmant, se tenait à la portée de sa queue.

— Comon y lé, la questionna-t-il gaiement en arrivant ?
Lé la, répondit-elle tout aussi joyeusement !

Ti sava Bat’ un carré ek me ? lui demanda-t-il avec un sourire qui se voulut plus charmeur qu’à son habitude.

La jeune fille lui manifesta sa surprise en lui répondant :

Out zamal y monte, Halim ? Tu sé ben que j’dois Tyinbo ma tite sœur, zordi !

Dépité, le garçon abandonna momentanément ses projets et décida de s’en retourner chez lui, la queue entre les pattes.

— Ah d’accord, je reviens demain, alors. Demain, c’est dimanche, la supérette sera fermée, alors tu pourras sortir sans problème, non ?

Le lendemain en début d’après-midi il l’avait faite monter à l’arrière de son modeste engin. Ils avaient roulé vers l’extérieur de la ville, comme l’auraient fait tous les ados du monde, sous un beau soleil, et il l’avait entraînée, avec bonne humeur et obstination, dans un pacage où, à l’abri d’une haie, derrière laquelle paissaient paisiblement des vaches laitières,, il commença à l’entreprendre tendrement, comme il ne l’avait jamais fait jusqu’alors. Après l’avoir longuement embrassée, il s’empara, pour commencer, de ses seins, qu’il dégagea promptement du soutien-gorge afin de les malaxer avec appétit, avant de s’aventurer à caresser ses cuisses, et de remonter, tout doucement, en hésitant et en tremblant un peu, tout de même, jusqu’à son attirante petite culotte, dans laquelle il osa pour la première fois glisser sa main. Oh, Dieu, que c’était bon, ça, et comme c’était tiède et doux, là dedans, magique, pour tout dire ! C’est exactement ce qu’il se dit, tout en constatant qu’il jouissait à présent d’une belle et solide érection, une érection qui devrait être suffisante pour, pour la niquer.., mais il se trouve qu’il avait une sérieuse envie de péter, alors il essaya de se retenir, avant de laisser son index glisser vers la chatte d’Houria, qui n’était pas le monde mouillée, et cela, je peux vous l’assurer, parce qu’Houria ne mouillait que rarement, sauf lorsqu’elle se masturbait….

Pendant ce temps, la jeune fille riait sous ses chatouilles. Puis elle se plaignit gentiment. Parce qu’elle ne se sentait pas encore prête pour se laisser aller à ces jeux de grands, peut-être !

Elle se dégagea et elle lui adressa un regard furibond, tout chargé de reproches, quand elle vit qu’il était en train d’ôter son jean, pour ne conserver que son caleçon.

Oh, mon lémé, ou donn in pië, i pran in karo, protesta-t-elle d’une petite voix, qui certainement, était déjà résignée. En fait je pense qu’elle l’était, résignée, parce qu’elle savait bien, en son for intérieur, qu’elle devrait y passer, un jour ou l’autre !

Halim entendit bien les récriminations de son amie mais il avait maintenant le diable au corps, et à son âge, nous pouvons aisément le comprendre, être si près du but, n’avoir que quelques efforts à faire pour y arriver enfin, arriver à tirer son véritable premier coup, sans être obligé de se branler, et d’éjaculer dans un kleenex, ainsi qu’il le faisait habituellement !

Houria se doutait bien qu’Halim se masturbait régulièrement, peut-être pas tous les jours, mais presque, et elle avait un fantasme secret. C’était que son compagnon se masturbe au dessus d’elle et qu’il jouisse sur ses seins, et pourquoi pas, sur son visage !

Elle aurait bien aimé qu’il fasse cela mais, allez savoir pourquoi, elle renonça à le lui demander. Alors, contre toute attente, Halim saisit le rebord de la petite culotte à fleurs de sa copine et il la fit lentement et voluptueusement descendre le long des cuisses d’Houria, faisant cette fois fi de ses ultimes, mais inutiles, protestations. Surtout ne pas se presser, ne surtout pas se presser, avait-il pensé, surtout ne pas risquer de l’effaroucher, maintenant qu’il se trouvait si près du résultat, de ce qu’il souhaitait et espérait depuis si longtemps.

C’est ça, m’amour, i donn amwin out bonbon la plim, parce que j’en é trô lenvie, tu sé, lui dit-il d’une voix qu’il voulut empreinte d’une mâle assurance !

La jeune fille, vaincue, ne fut définitivement rassurée que lorsqu’elle le vit enfiler avec maestria son préservatif, et elle lui manifesta alors craintivement son acquiescement, sur un ton qui fut marqué par la soumission à la toute puissance de l’homme, telle qu’on la lui avait inculquée depuis toujours dans sa famille.

Prends le, alors, si plé a Dyé, capitula-t-elle à contrecœur.

Halim était aux anges, ça je peux vous le certifier, et il était même émerveillé, je pense, parce qu’il allait enfin faire l’amour, il allait enfin pouvoir baiser une fille, et une fille plutôt mignonne, en plus, tout étant relatif! Car si Houria n’était certainement pas la beauté du siècle, elle était aussi très loin d’être un boudin. Pour la première fois de sa jeune vie, et c’est à ce moment seulement qu’il réalisa que pour elle aussi, ce serait la première fois, mais cela ne l’arrêta pas, bien au contraire ! Il se coucha tendrement, mais résolument, sur elle, puis il la fit rouler dans l’herbe tendre, et il l’embrassa avec fougue, et même avec passion, multipliant les caresses les plus intimes, parvenant même à dénicher son clitoris, ainsi que les baisers les plus impétueux.

C’est un de ses copains qui lui avait parlé du clitoris, comme quoi ce serait la huitième merveille du monde, cet adorable bouton de rose. Et il put en effet se rendre compte, alors qu’il le suçotait passionnément que cela fleurait en effet divinement bon ! Il trouva ensuite tout naturellement les bons gestes à effectuer, en se tortillant quand même un peu, car il ne s’agit pas là d’une affaire bien compliquée, de pénétrer une jeune fille consentante, et là-dessus je suis bien tranquille, vous serez d’accord avec moi, et il la pénétra sans tarder, puis il s’enfonça profondément en elle avant d’entamer son lancinant mouvement rythmique de vas et viens.

Cela ne dura pas très longtemps, ainsi que vous devez vous en douter, car pour leur première fois, peu de garçons sont capables de dépasser la minute ! C’est pour cela que certains, les plus malins d’entre eux, commencent par un broute-minet salvateur, ce qu’Halim, en garçon trop pressé, omit totalement. Il fit quelques vas et viens, tout au plus, mais c’est ainsi, dans l’herbe fraîche, un peu à la sauvette, qu’il s’était emparé de sa sacro-sainte virginité, ce bastion de charme qui avait été si mal défendu. La jeune fille saigna un peu, mais elle n’eut pas vraiment mal. Elle ne ressentit aucun plaisir, non plus, mais cela, il est certainement inutile de le préciser.

— Oh, ce n’est donc que ça, un dépucelage, lui dit-elle après qu’il se soit retiré de son ventre. Oh la la, et moi qui m’en faisais tout un monn, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai pu être bête !

Éperdu de reconnaissance à la suite de cette offrande dont il croyait connaître le prix, le garçon voulut se montrer gentil avec elle. Parce qu’il pensa que c’était ce qu’il convenait de faire en pareille circonstance. Il lui dit alors, tout en lui adressant un regard dont il souhaitait qu’il exprimât toute la tendresse qu’il voulait lui manifester.

— Mi aim a ou.

Houria, qui était loin d’être naïve, soyez-en persuadés, laissa alors éclater un agréable rire cristallin, ce qui eut pour effet de faire relever la tête aux vaches, et aussi de vexer un peu Halim.

—Ti aim à moin ? Que ti aim mwen bonbon la plim, ça oui je le crois, dit-elle en réajustant soigneusement sa culotte, qui n’était certes pas la plus sexye que l’on eu jamais vue.

Ce ne fut rien d’extraordinaire, je vous l’accorde, néanmoins cette première fois pour eux deux renforça encore leur complicité, qui était déjà si tant grande, comme aurait dit la petite Jade, qu’à cet instant de mon récit ils ne connaissent pas encore.

Halim et Houria savaient sans aucun doute qu’ils avaient besoin l’un de l’autre, mais Halim était le seul à se douter qu’il avait plus besoin de sa compagne que celle-ci n’avait besoin de lui. Il était naïf, elle était lucide. Il était faible et fragile, tandis qu’elle lui paraissait être si forte, si solide, inébranlable, en un mot ! En parlant de branler, il aurait bien aimé qu’elle le branle, aussi, mais cela, il n’avait pas osé le lui demander. Une autre fois, peut-être, se dit-il, car maintenant qu’il avait pris son pucelage il ne voyait aucune raison de se gêner, à l’avenir !


 

9

Au fil des mois ils étaient devenus, sans même avoir vu le temps passer, tant leurs journées s’écoulaient selon un rythme lent immuable, de jeunes adultes aussi oisifs que désenchantés. Lorsqu’ils eurent atteint l’âge fatidique de dix-huit ans, leurs parents, dont les revenus étaient trop modestes pour pouvoir se permettre de les entretenir longtemps dans cet état, leur firent clairement comprendre que le moment était venu qu’ils songent enfin à gagner leur vie. Car à leur âge, de nombreux jeunes exerçaient déjà des petits métiers, sur l’ile Mais que faire ? Le travail était loin d’abonder à la Réunion, et le travail intéressant, celui auquel aspirent tous les jeunes gens du monde, encore moins, surtout quand on n’avait comme eux aucune formation.

Il était quand même possible de trouver un emploi peu qualifié, comme à l’entretien des nombreux espaces verts, au tri et à l’emballage des poissons, des fruits et des légumes. Cependant, comme leur île vivait en grande partie sous perfusion de la métropole, ils firent comme tout le monde, et ils commencèrent donc par ce qui leur sembla le plus évident, et surtout le plus simple, c’est à dire demander le fameux ti mimi, autrement dit le très populaire Revenu Minimum d’Insertion. Mais, comme ils n’avaient jamais travaillé, ils ne l’obtinrent pas, naturellement, et ils crièrent alors à l’injustice, car tellement de gens autour d’eux n’avaient que cette allocation comme seul et unique revenu ! Ils envisagèrent ensuite toutes les possibilités, ils cherchèrent des places de serveurs, dans les bars, ou comme personnel de ménage dans les centres de vacances. Houria, qui était nettement plus volontaire que son ami, essaya même de se faire embaucher comme femme de chambre dans des hôtels. Halim, lui, rata de peu une place de pompiste qui venait de se libérer, et dans laquelle il avait placé de grands espoirs, mais il découvrit que même pour cet emploi, qui était pourtant des plus modestes, il n’avait pas le niveau de qualification requis.

Ainsi qu’en rêvaient tous les Malbars depuis des siècles, le père d’Halim avait depuis toujours caressé l’espoir d’acheter un petit lopin de terre, mais en l’absence du capital nécessaire à cet investissement, il n’avait réussi à survivre, à peu près correctement, qu’en tant qu’employé de confiance d’une exploitation de taille moyenne, le Domaine de Coco, qui appartenait depuis plus d’un siècle à la vieille famille des Châtel.

A partir d’ici il vous faudrait savoir que les familles qui faisaient la Réunion n’étaient plus seulement blanches et d’origine Européenne. Pas plus d’ailleurs qu’elles n’étaient noires et d’origine Africaine, comme on aurait facilement pu l’imaginer. Non ! Elles n’avaient tout simplement pas de couleur, ou plus exactement, elles les avaient toutes ! Vu que l’’île était en fait une mosaïque humaine, qui était non seulement multicolore, mais aussi intimement et joyeusement bariolée, puisque toutes les nuances, ou presque, y étaient représentées !

On y rencontrait bien sûr des métis blanc-noir, mais aussi des « jaune-blanc », et enfin des «noir-jaune »; ces derniers, et je ne suis pas le seul à le penser, étaient les plus beaux, et de loin, même, les plus remarquables, sans discussion possible !

Le métissage, c’était la marque de fabrique de la Réunion, c’était l’incontestable réussite de l’île, qui en avait connues si peu, il faut le reconnaître.

C’est à partir de 1665 que les bateaux de la Compagnie des Indes orientales avaient débarqué de France leurs premiers aventuriers. Ils s’appelaient Hoarau, Grondin, Nativel, Payet, Boyer, ou encore Fontaine. Ces noms remplissent encore aujourd’hui les pages des annuaires, et cela, vous pourrez aisément le vérifier, comme Guillaume Hoarau, né le 5 mars 1984 à Saint-Louis,, qui est un footballeur international qui évolue au poste d’attaquant au BSC Young Boys. Il fut sacré champion de France en 2013 avec le Paris Saint-Germain, ou comme Dimitri Payet, né le 29 mars 1987 à Saint-Pierre , qui est lui aussi un footballeur international qui évolue au poste de milieu offensif à l’Olympique de Marseille.

. L’île Bourbon, qu’ils avaient découverte, était certes un véritable paradis, mais elle avait un énorme défaut, car elle manquait cruellement de femmes ! Patrick Onézime-Laude, qui est le fondateur du Cercle généalogique de Bourbon, rappelle que la Réunion n’a que 37 grands-mères : 15 furent Malgaches, 15 Indiennes, tandis que 7 seulement furent des Françaises blanches ! La plus prolifique d’entre elles fut la Malgache Louise Siarane : Elle a en effet engendré pas moins de 770 descendants, sur trois générations ! Ainsi Patrick Onézime-Laude put démontrer que l’ancien Premier ministre Raymond Barre, ainsi que l’aviateur Roland-Garros sont de lointains descendants de Louise Siarane.

Cependant ce métissage s’accordait mal avec les principes de la société coloniale, et c’est pour cette raison qu’il sera ainsi vite oublié, ou plutôt volontairement occulté, dans les grandes familles blanches, celles qui avaient résisté à la déchéance du café et des épices pour entrer, à partir de 1815, et avec bonheur et allégresse, dans la profitable ère du sucre.

C’est en effet à cette époque qu’arrivèrent les ancêtres de quelques-uns des grands noms d’aujourd’hui. Ils feront fortune grâce au sucre, bien entendu, mais aussi grâce au commerce, ou encore à des mariages, qui furent aussi judicieux que fructueux. Dans la bonne société se tissa alors un écheveau complexe de liens de parenté, où les intérêts économiques comptaient largement autant, voire plus, que les sentiments amoureux. Car, bien souvent, les nouveaux arrivants, même ceux qui étaient les moins fortunés, avaient épousé les filles, non les plus belles, mais les plus richement dotées ! Et cela sera le cas du premier des Châtel, dont les descendants deviendront célèbres dans l’activité sucrière.

Citons à ce sujet le site mi aime a ou :

« Jean Châtel est né le 27 mai 1884, à La Réunion, il est le fils de Florentin Rémy Châtel, jeune pharmacien de première classe et de Claire Mac-Auliffe, fille du docteur Jean-Marie Mac-Auliffe.

Jean Châtel connaît une enfance heureuse, dans un milieu familial aisé, avec ses deux sœurs Claire et Anne-Marie.

Comme beaucoup de jeunes réunionnais, il part faire ses études en métropole. Lorsqu’il rentre au pays, diplôme de pharmacien en poche, il s’installe rue Juliette Dodu mais n’ouvre pas d’officine, afin de ne pas concurrencer son père.

Comme son père, qui avait rédigé une thèse faisant autorité sur les plantes médicales de La Réunion, il continue dans la lancée dans le souci de valoriser les plantes médicinales locales, en s’occupant de leur transformation à l’aide de ses connaissances chimiques. Dans son laboratoire Jean Châtel s’occupe à mitonner, dans le plus grand secret, des boissons dont les noms, longtemps après chantent encore dans les mémoires : Goyavlet, Punch des îles, Liqueur jaune, Banaré… c’est ainsi que les alcools Châtel voient le jour en 1907.

C’est dans cet esprit de valorisation des produits locaux que Jean Châtel fonde quatre distilleries à Saint-Denis et concourt à la fabrication du rhum de l’usine de la rivière du Mât. Il est administrateur de l’usine de la Rivière du Mât et en même temps administrateur actionnaire de la distillerie du Bourbier.

Jean Châtel commence sa carrière politique comme premier adjoint au maire de la ville de Saint-Denis, M. de Richeville Robert. À la mort de celui-ci, il est désigné maire de Saint-Denis, le 24 décembre 1925. Sous son majorat de droite, les passions politiques se calment.

Il sera réélu, en mai 1929 et en mai 1935. »

Dans cette belle exploitation d’une vingtaine d’hectares qu’était le Domaine de Coco, on cultivait la canne à sucre de façon traditionnelle, ce qui nécessitait une main d’œuvre relativement importante, mais on y trouvait aussi de la vanille. Certaines variétés de fruits exotiques recherchés poussaient aussi sur la plantation. La noix de cajou, l’ananas requin et la framboise, s’épanouissaient en effet sur le domaine.

Malgré cette diversification, la culture de la canne à sucre resta l’activité agricole traditionnelle de l’île de La Réunion.

Elle avait réussi à supplanter la culture du sacro-saint café qui avait, un temps, fait la richesse de l’île, et dont il ne subsiste plus aujourd’hui que quelques dizaines d’hectares, qui produisent la variété haut de gamme appelée Bourbon Pointu.

L’île bénéficiait d’atouts importants, et en général d’une bonne productivité, même si le coût élevé de la main d’œuvre et les contraintes du relief pouvaient représenter d’incontestables points faibles.

Cette culture était localement menacée par l’extension, qui était peu maîtrisée, voire anarchique, du tissu urbain. La campagne Réunionnaise est en effet mitée par les nombreuses résidences, principales ou secondaires, construites par les locaux, les zoreilles, et parfois même par des étrangers, ceci étant surtout vrai dans les plus belles criques des bords de mer.

La filière sucrière a dû par ailleurs faire face à de nombreuses crises, qui ont marqué son histoire.

La plupart des exploitations étaient d’une taille moyenne à petite, de l’ordre de cinq hectares.

Dans les années 1980, la filière avait été mise en grand danger par une nouvelle maladie, qui est venue on ne sait d’où.

Le ver blanc fut observé pour la première fois à La Réunion en 1981. Ce dernier a provoqué d’importantes pertes pour la production cannière durant les deux décennies suivantes, jusqu’à ce qu’une solution, qui est apparue sous la forme d’un champignon miraculeux, soit enfin trouvée par les agronomes, ce qui permit de lutter avec efficacité contre ce fléau !

La filière canne s’appuyait bien entendu sur la production de sucre, qui restait la principale source de valeur, mais elle s’ouvrait de plus en plus à la valorisation intelligente de ses sous-produits.

Ainsi 15% de l’électricité produite dans l’île était issue de la combustion des résidus de la canne.

Les mélasses étaient quant à elles orientées vers les rhumeries et la complémentation des fourrages animaux.

Les pailles restées au champ étaient pour leur part valorisées dans les filières animales.

Les écumes et les boues d’usines étaient intégralement valorisées en fertilisation organique des productions agricoles locales. C’est grâce à cette filière que de nombreuses variétés de fruits et de légumes peuvent abonder sur les marchés de l’île. On peut affirmer sans craindre de tomber dans l’emphase que la canne est l’or blanc de l’île ! De plus la filière générait encore à cette époque plus de 15 000 emplois localement, ce qui était loin d’être négligeable, et ce qui en faisait un employeur de tout premier rang, vers lequel se tournaient les jeunes qui étaient sortis de l’école sans le moindre diplôme.

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Adahy Shieck Balla était un homme solide, endurant, sérieux et travailleur, très apprécié par son employeur, qui n’hésitait pas, par conséquent, à lui confier des tâches délicates. Il avait, au fil des années et des emplois successifs qu’il avait occupés dans différentes exploitations, acquis une solide expérience, ainsi qu’une réputation, qui lui avait permis de dénicher ce poste à responsabilités, qui se rapprochait, un peu, de ses objectifs initiaux et de ses ambitions de jeunesse, qui étaient d’être son propre patron.

Il encadrait avec bonhomie, mais néanmoins avec fermeté, usant de son regard perçant et de sa voix qui portait loin, les travaux de l’exploitation.

On pouvait apercevoir sa longue carcasse revêtue d’un tee-shirt vert bouteille et d’un pantalon de treillis, qui était surmontée d’une tête carrée au visage buriné, qui était elle-même couronnée d’une épaisse chevelure noire, aux quatre coins du domaine.

Avant la récolte il fallait pratiquer un ou deux effeuillages des feuilles mortes afin de faciliter le travail des coupeurs. Il veillait à ce que ce travail soit fait le plus correctement possible.

Ensuite les champs devaient être brûlés, dans le but d’en faire fuir les serpents, et de faciliter l’accès des coupeurs à des champs éclaircis, et à des tiges de cannes qui avaient été débarrassées de leurs feuilles mortes.

 

Car la rentabilité du travail était à ce prix. Les coupeurs sectionnaient la tige de la canne juste au—dessus du premier nœud, puis ils l’étêtaient, et ils la coupaient parfois en deux, si elle était trop longue. La concentration en sucre était maximale dans la partie basse de la tige. Les têtes étaient laissées au champ, dans le but de servir d’engrais pour la prochaine récolte.

Il fallait, après la coupe, charger les tiges sur un camion, qu’il lui arrivait parfois de conduire lui-même, afin de les transporter vers l’usine, et enfin, tous les cinq ans en moyenne, il fallait replanter les champs avec de jeunes pousses.

Toute cette activité générait bien entendu un important travail de main d’œuvre, aussi c’est sans grandes difficultés qu’il réussit à faire embaucher son fils Halim, et sa compagne Houria, sur l’exploitation, parce qu’elle avait toujours besoin de bras vigoureux ! Le petit couple se présenta au patron comme convenu, en fin de journée. Après un rapide entretien de principe il se vit proposer deux CDI de vingt heures par semaine contre une modeste rémunération, mais surtout, ils bénéficieraient en plus de la jouissance d’une petite maison, qui était située sur les Hauts de Saint-Gilles.

Les jeunes gens furent bien entendu ravis de l’aubaine et ils s’installèrent, fort modestement mais dans l’allégresse, entre les murs défraîchis de ce qui n’était ni un galetas, ni une masure, mais tout simplement un cabanon amélioré. Il disposait de l’électricité, mais il fallait tirer l’eau du puits, et il n’y avait bien entendu pas de salle d’eau, ni de tout à l’égout. Les eaux usées étaient simplement évacuées par une rigole vers le profond fossé qui bordait l’impasse, où elles se perdaient dans la terre meuble.

Pas de salle de bains pour eux, donc. Ils devaient faire leur toilette dans une grande bassine en plastique orange, qui faisait office de baignoire sommaire, qui avait été installée dans le jardin, près de la pompe, sur l’arrière de la maisonnette, à l’abri des rares regards.

Car leur nouvelle demeure se trouvait au bout d’une route défoncée, au flanc d’une colline rocailleuse où aucune canne ne pousserait jamais. La maisonnette n’était pas située dans la vallée verdoyante et pittoresque, qui était toute proche, mais elle possédait quand même un vaste terrain sur lequel poussaient de magnifiques pruniers, et des Mimusops géants, qui atteignaient 60 mètres de hauteur pour un mètre de diamètre, ainsi que des bougainvilliers blancs sauvages. Et, surtout, son isolement était tel qu’on y était parfaitement à l’abri des regards indiscrets.

— Elle est positivement géniale, cette baraque, je trouve, moi s’était exclamé Halim en prenant possession de son domaine. J’espère que tu te rends compte de tout ce qu’on va pouvoir faire, ici, un potager, mon amour, et même construire un poulailler, et pourquoi pas, plus tard, bien sûr, je pourrai même y installer un clapier, et ainsi nous pourrons élever de beaux lapins, que nous pourrons manger, ou vendre, pourquoi pas, et cela nous fera un complément de revenu, parce que c’est pas avec ce qu’on est payés qu’on va rouler sur l’or, m’amour, et puis aussi, tu pourras même crier comme un putois quand je te, je te… passqu’ici, pèrson pourra t’entendre gueuler ton bonheur de vivre, dans les moments où tu seras la plus heureuse des femmes de la Terre !

Et, s’il lui dit cela, c’est parce qu’Houria avait tendance à s’exprimer copieusement quand il lui léchouillait, longuement, et plutôt habilement, le clitoris. C’était là un de ses rares talents, mais il est quand même important de rendre à césar ce qui est à césar ; Et un talent reste un talent, et comme tous les bons Chrétiens, dont il ne faisait pas partie, il était préconisé de le faire fructifier.

Le voisin le plus proche habitait à une telle distance que le jeune couple aurait pu organiser des fêtes trois cent soixante cinq jours par an sans déranger qui que ce soit. Mais Halim et Houria ne profitaient pas de ce privilège, car ils se couchaient en général tôt, vers 22 Heures, car ils étaient épuisés par leur longue journée de travail. Pour eux, le dîner se limitait souvent à un pack de bière, à un sachet de chips, une saucisse ou une boite de pâté. Leurs soirées étaient marquées par la même routine monotone ; c’était un joint, la télé ou une partie de belote, voire un gros câlin les jours fastes. Mais cette distraction de choix,, ce n’était que le samedi, en principe, car le reste du temps il devait se contenter d’une modeste pipe des familles, ou d’un sympathique et troublant soixante-neuf, à la rigueur, à l’issue duquel il prenait le plus grand blaiser à éjaculer généreusement sur son adorable petite langue rose tout à se cramponnant à ses attendrissantes fesses rondes !

Car Houria, étonnée et ravie, avait fini un beau soir, après que son compagnon l’eût longuement caressée et aimée, par connaître son tout premier orgasme, alors qu’il lui suçotait passionnément le clito, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle commençait à prendre goût à la chose, à s’éveiller doucement, mais sûrement à la sensualité et au plaisir sexuel. Elle devint même demandeuse, ce qui surprit beaucoup Halim, qui avait dû jusqu’à présent quémander les gâteries, qu’elle ne lui accordait qu’avec la plus extrême parcimonie. Mais une fois ses hormones activées, plus rien ne semblait pouvoir les arrêter. Le désir, avec la force impérieuse des chaleurs animales, réveillait souvent Houria la nuit, alors elle harcelait de ses baisers et de ses caresses suggestives son compagnon, jusqu’à ce qu’il se décide enfin à satisfaire ses nouveaux et insatiables appétits sexuels.

Le dimanche, ils se levaient plus tard et ils prenaient généralement leur vieille 4L pour se rendre à l’assemblée de Suryo Makitari, qui était une des nombreuses sectes qui proliféraient sur l’île.

— Alon priyé, mon lémé chéri, disait Halim en prenant son amie par la main. Car, comme beaucoup d’habitants de l’île, ils avaient cédé aux sirènes de la pratique religieuse, qui avait été revue et corrigée par les différentes chapelles représentant l’incroyable diversité des religions parallèles.

Ce jour-là ils prenaient soin de leur tenue et ils se faisaient les plus beaux possible C’était un tee-shirt blanc et propre pour Halim, et une petite robe verte à fleurs pour Houria.

Ce dimanche, l’aube, douce et lumineuse, était annonciatrice d’un jour qui serait plus beau encore. Après avoir bu son Nescafé, Halim avait pris la main de sa compagne et il l’avait entraînée vers la vieille 4L rouillée qui était garée dans les herbes qui émergeaient entre les caillasses, au fond de l’impasse, à deux pas de leur modeste habitation.

Vien don, ma puce, tu vois pas que c’est l’èr d’alé priyé ?

Houria le fit patienter le temps de mettre un peu de rose sur ses lèvres.

Le jeune homme tourna la clé de contact, mais ce fut pour s’apercevoir que son réservoir était quasiment vide !

Mèrd, va encor falloir mèt de l’estré !

— On va aller à la station en bas, elle est ouverte le dimanche !

Ils mirent dix euros d’essence et ils prirent la route de Saint-Denis en chantonnant une rengaine à la mode :

« Je n’ai pas peur de la route
Faudrait voir, faut qu’on y goûte
Des méandres au creux des reins
Et tout ira bien

Le vent l’emportera

Ton message à la grande ourse
Et la trajectoire de la course
A l’instantané de velours
Même s’il ne sert à rien

Le vent l’emportera »

C’était vraiment l’annonce d’une belle journée, que ce petit matin là ! Seuls quelques fugaces nuages blancs décoraient le ciel, qui semblait n’être fait que d’azur limpide. Ils se sentirent donc particulièrement légers et pour une fois, il n’y avait pas d’embouteillage sur la grande route qui longeait l’océan paisible, sur lequel quelques voiliers, qui avaient été sortis pour le week-end, tiraient gracieusement des bords.

Ils se garèrent sans peine sur une des places gratuites du centre-ville ; des places qui se faisaient de plus en plus rares, au fur et à mesure que le niveau de vie des habitants de l’île s’améliorait.

Ils remontèrent la rue du maréchal Leclerc et ils arrivèrent tranquillement rue du Camp Jacquet.

 

Ils y étaient ! Le temple de Suryo Makitari, dont je vais vous parler maintenant, était plus que convenablement installé dans les locaux de l’ancienne Manufacture Générale de la Réunion, une entreprise de fabrication de papier à usage industriel qui était fermée depuis déjà quelques années. La façade était recouverte d’un enduit, qui avait été peint de couleurs vives, qui étaient soulignées ça et là par des filets de peinture dorée. La salle du culte, aux dimensions généreuses, qui était éclairée par une grande verrière de toit, était ornée des portraits du fondateur du mouvement, et de ceux de sa fille Keisha, l’héritière et actuelle grand maître de l’ordre.

Un petit groupe de fidèles attendait en bavardant l’arrivée du pasteur Chance, car c’est lui qui devait officier aujourd’hui.

Un peu plus tard, celui-ci franchit la grande porte avec majesté. Il était accompagné de sa charmante épouse, qui rejoignit aussitôt les rangs des fidèles.

Il prit place, d’une façon quelque peu solennelle et que certains auraient pu juger comique, derrière l’autel, il s’éclaircit la gorge, et il commença à parler, clairement et distinctement, en détachant bien les syllabes : « Je vous salue, mes chers et fidèles amis. Avant de débuter l’office, je dois vous rappeler que c’est aujourd’hui le premier dimanche du mois ».

Il adressa un grand sourire à l’assistance pour ajouter : «Mon épouse, Anabella, qui est aussi notre trésorière dévouée, se tient donc à votre disposition pour recueillir vos cotisations, en billets neufs, comme il se doit. Comme vous le savez, nous essaierons de conserver ces billets dans cet état le plus longtemps possible, car c’est ainsi que les aime Su, notre créateur, béni soit-il !»

Assis au deuxième rang, Halim présenta un visage quelque peu défait, il fouilla fébrilement ses poches, puis il se tourna vers Houria, et il prit un air vraiment contrarié pour lui dire :

Mèrd, mon lémé, on a complètement oublyé que c’était zordi qui fallait amener les sous !

— C’est pas bien grave, répondit la jeune fille en s’asseyant et en se forçant à sourire, afin, sembla-t-il, de dédramatiser. On n’aura qu’à lui dire qu’on paiera la prochaine fois, et c’est tout.

La séduisante et pulpeuse Anabella se faufila avec la légèreté d’une petite souris entre les rangées de sièges munie de son panier en osier, et quand elle s’approcha d’eux pour leur sourire d’un air engageant, ils durent se contenter de la regarder avec un petit air piteux avant de s’»excuser. « Pardon, mais on a complètement oublié, on paiera la prochaine fois, cé promis », balbutia Halim.

A la fin de la cérémonie, après avoir chanté et prié, et après avoir écouté le long sermon, qui portait aujourd’hui sur la nécessité de l’amour que l’on devait avoir envers ses parents, et de l’assistance que l’on devait leur apporter s’ils venaient à se trouver dans le besoin, une bonne action dont Su saurait récompenser les croyants, le pasteur Chance s’approcha du jeune couple avec un bon sourire qui s’étirait sur ses lèvres épaisses, et il leur dit sur un ton doucereux :

— Bonjour mes enfants, je peux vous appeler mes enfants, n’Est-ce pas, cela ne vous gêne pas?

Anabella m’a fait part de vos difficultés à payer votre cotisation.

— Oui, lui répondit Halim, qui s’était tassé sur sa chaise. C’est vrai qu’on est un peu raides en ce moment, mais surtout, ce qu’y a, c’est qu’on a afon oublyé que c’était zordi !

— Ce n’est pas bien grave, les rassura Chance de sa voix traînante, qui se voulut apaisante, mais je sais que vous souhaitez passer votre deuxième degré, et…

Et, et même le trwazièm, enchaîna Halim d’une voix qui avait soudain retrouvé toute son assurance.

— Et le troisième pour toi, Halim, je sais, je sais, et pourquoi pas, après tout ? Mais permettez-moi cependant d’attirer votre attention sur un point crucial. Sauver l’humanité est une tâche qui ne pourra pas être réalisée sans moyens financiers importants, et c’est bien là la dure réalité ! Parce qu’il y a eu beaucoup trop de dysfonctionnements, qui ont été engendrés par les égarements des générations précédentes, et auxquels il nous incombe aujourd’hui de remédier ! Il nous faudra être sur tous les fronts, et notre église n’a pas de revenus, ni ne perçoit de subventions. L’argent généreusement versé par nos fidèles est donc la seule ressource dont nous disposons !

Mais tout ça n’est pas bien grave, allez, mes enfants, vous paierez dimanche prochain, cependant, je vous conseille d’y penser, cette fois, pensez-y, si toutefois vous souhaitez continuer à progresser avec nous, ainsi que vous l’avez fait jusqu’à présent. A moins que…

— A moins que, à moins que quoi… répéta Halim, qui fut soudain rempli d’espoir, tout en le regardant avec de grands yeux écarquillés.

— Tu es un garçon courageux, n’Est-ce pas, mon cher Halim ?

— Sûr, pour ça, y a qu’à me voir quand je suis au travay, je vous assur que j’suis pas le dernier sur le champ, quand y a du taf.

Il prit un air abattu pour dire «Mais on n’est pas payés bien cher, c’est ça, le problème, vous voyez !’

— Je sais, mon cher Halim, hélas, et je ne le sais que trop bien ! Car ce monde est profondément, viscéralement, injuste. Ce ne sont certainement pas ceux qui travaillent le plus qui gagnent le plus, comme ce ne sont pas toujours les meilleurs d’entre nous qui sont récompensés. Il n’y a qu’à voir ce qui est arrivé à notre prophète Jésus-Christ.

Halim exprima cette fois ses sentiments d’une voix assez forte et manifestement courroucée :

— Oh oui, le pauvre, celui-là, ils l’ont bien niqué, et ils l’ont niqué super grave, même !

Notre jeune Halim serait-il capable de faire preuve de compassion ?

— Je voulais te demander, Halim…

— Oui, maître.

— Oh, mais appelle-moi donc Richard, veux-tu ! Parce que je ne suis le maître de personne ici. Dyé mersi, il y a lontan qu’il n’y a plus de mèt sur cette île.

Si ! Dyé mersi.

— Halim, je voulais te poser une question, une question de confiance.

— Si, Richard.

Le garçon fut stupéfait d’oser appeler le pasteur par son prénom, mais c’était lui qui le lui avait permis, voire même qui le lui avait demandé.

— Halim, Est-ce que tu serais prêt à t’engager, de toutes tes forces, et avec toute l’énergie qui est en toi, auprès de Suryo Makitari, dans une action qui nous permettrait de récolter des fonds, ou d’œuvrer pour le bien de l’humanité.

— Si, maître, pardon, si, Richard.

— Des fonds, ou une bonne action, en échange desquels tu pourrais passer, ainsi que ton amie… Il se tourna alors vers Houria et il planta ses beaux yeux bleus dans les siens, ton deuxième, et pourquoi pas, ton troisième degré !

Si, Richard, di- moi sèlman ce qu’y m’fèdra fèr, et je le ferai, bien sûr.

— Plus tard, Halim, je te le dirai plus tard, quand le moment sera venu ! Mais pour l’instant, ce qui m’importe, c’est que tu me confirme que tu es bien volontaire, et que tu es vraiment décidé à t’investir totalement pour notre cause, à te donner à fond pour le bien de tes semblables, c’est bien le cas, n’Est-ce pas, mon cher Halim, j’ai ta parole d’homme ?

— Si, Richard, tu l’as, la main sulle cœur !

— Tout est parfait dans ce cas. Et oubliez la cotisation de ce mois, les enfants, parce que je vous l’of, exceptionnellement, bien sûr !

Lorsque Halim et Houria reprirent la route de leur cabanon, le garçon était particulièrement ému et excité, survolté même ! Il roula dangereusement vite, et il négocia les virages en épingle à cheveux avec une allégresse inhabituelle tout en chantonnant, avant de finalement garer sa guimbarde au fond de l’impasse.

— Heureusement que nous n’avons pas raté l’office d’aujourd’hui, ma chérie, parce que j’ai comme l’impression que c’est le jour le plus important de ma vie, de notre vie qu’on vient de vivre, là !

Il fila dans la cuisine et il en ressortit avec une petite bouteille de rhum arrangé qu’il venait d’extraire du réfrigérateur, un petit sachet de cacahuètes et un paquet de chips, qu’il installa cérémonieusement sur la table qui était posée dehors, devant la porte, avec deux verres à moutarde.

Il se dirigea ensuite vers le buffet et il en sortit le nécessaire pour confectionner un petit joint.

Quand ce fut fait il alluma le vieux poste à transistors et il interpella sa jeune compagne.

— Houria, viens don là, ma lémé, pass qu’on a kèkchoz d’importan à fété, zordi !

La radio diffusait des extraits de la rengaine à la mode, la comédie musicale « Roméo et Juliette »

Les rois du monde vivent au sommet
Ils ont la plus belle vue mais y a un mais
Ils ne savent pas ce qu’on pense d’eux en bas
Ils ne savent pas qu’ici c’est nous les rois

Les rois du monde font tout ce qu’ils veulent
Ils ont du monde autour d’eux mais ils sont seuls
Dans leurs châteaux là—haut, ils s’ennuient
Pendant qu’en bas nous on danse toute la nuit

Nous on fait l’amour on vit la vie…
A quoi ça sert d’être sur la terre
Si c’est pour faire nos vies à genoux…

Tu te rends compte, mon lémé, qu’j’appèl maintnan le pastèr par son p’tinon !

— Ce n’est pas ça qui me semble le plus inportan, ajouta Houria.

— Ah bon, et ce serait quoi, alors ?

— Ce qu’il t’a dit, qu’on allait pouvoir passer notre dèzièm, et même notre trwazièm degré gratis.

— C’est vrai que ça c’est une super bonne nouvelle, mais il faudra qu’on fasse kèkchoz pour ça, faudra payer quand même, d’une façon ou d’une ôte.

— Ninport de kwa !

— Quèsse u dis, m’amour ?

— Je dis que je ferai ninport de kwa pour lui. Du moment que je ne serai pas oblizée de faire la femme désordre, il peut bien me domandé tout ce qu’il veut, ton Richard.

— Tu as rézon ma puce, c’est nous les rois du monn, et je vais te dire encor mieux, c’est ki qui va te coquer, ce souèr, c’est mi, ben sûr.

Il la prit tendrement par la main et il l’entraîna avec enjouement, mais néanmoins avec fermeté, vers la chambre.

Instal-toi, mon amour, et pose tes adorabs petites fesses ici ; parce que zordi c’est mi qui vais te lenlevé, ta jolie pétite quilotte. Il fit alors lentement et amoureusement glisser la modeste pièce de tissu le long des cuisses un peu épaisses de son amie et il enfouit son visage dans son intimité. Alors, il respira à fond.

— Dyé, que tu san bon, s’exclama-t-il ! Tu as ben le meilleur bonbon la plim de tout Saint-Gilles, m’amour. Que dis-je, de Saint-Gilles ? Il s’emballa, emporté par une étonnante exaltation.

— De la Terre, oui, tu as ben la plus adorable chagatte de l’Humanité souffrante, que nous allons bientôt sové, toi et moi, et ramener enfin dans le drwat somin, qu’elle n’aurait jamais dû quitter, et alors on serait pas dans la merde comme on l’est, comme le dit Richard.

Mais, étrangement, en disant cela, ses pensées s’envolèrent à titre d’aile vers le ventre, et surtout vers le sexe de sa copine Mélanie, cette fille à la beauté sulfureuse à laquelle il rêvait de plus en plus souvent, et dont il n’avait bien entendu jamais parlé à Houria. Rien, pas un mot. Car ce grand bavard savait être une tombe lorsque les circonstances l’exigeaient. Ainsi, la belle Mélanie resterait planquée au fin fond de son jardin secret

— Le sien doit être plus délicieux, encore, supputa-t-il, bien qu’il n’en ait encore jamais vu l’ombre d’un poil. Noirs, ils doivent être d’un beau noir luisant, ses poils, ou teintés de roux, peut-être, tout comme le sont ses cheveux, rêva-t-il. Il faut dire qu’elle est tellement pétard, cette satanée fémèl !

Alors son enthousiasme exacerbé pour sa compagne retomba comme un soufflet dans lequel on aurait imprudemment planté la pointe d’un couteau.

Il se ressaisit et il lui fit quand même l’amour, parce que quand c’est chaud à ce point, cela aurait été un vrai péché de ne pas consommer le festin que le bon Dieu vous offre avec une si belle générosité, n’est-ce pas ?

Cette fois encore, Houria ne jouit pas vraiment, mais elle resta longtemps aux portes de l’orgasme, tout en rêvant à leur avenir radieux, alors qu’il lui mignotait amoureusement la chatte, tout en lui caressant les seins et les hanches, et cela, ce fut bien entendu un peu avant qu’il ne la pénètre.

Car si Halim ‘ pas le plus fin, ni le plus malin des garçons, il faisait tout de même un amoureux tout à fin convenable, car il était robuste, endurant, et surtout, il était infiniment attentionné !

Mais malgré ses évidentes qualités au plumard Houria ne jouissait que très rarement, quand il lui faisait l’amour.

Pourquoi ? Eh bien, tout simplement parce qu’Houria préférait être seule pour jouir.

Elle avait commencé à se masturber à l’âge de quinze ans, sur les conseils ‘une copine, qui lui avait dit que bien que cette pratique soit réprouvée par la religion, c’était quand même un plaisir infiniment supérieur à tous les autres plaisirs que l’on pouvait expérimenter dans la vie, comme sucer une délicieuse glace vanille-fraise, par exemple !

C’est pourquoi Houria, qui avait pris l’habitude de jouir toute seule, le soir au fond de son petit lit de jeune fille, éprouvait les plus grandes difficultés à s’éclater quand Halim la besognait gaillardement, même si à priori il faisait cela très convenablement, et surtout, il le faisait, lui semblait-il, le plus amoureusement du monde !

Quand ils entrèrent dans la chambre, Halim s’adossa au mur, sexy, sommeillant presque. Il avait l’air particulièrement fatigué, tandis qu’Houria le regardait avec tendresse.

C’était une situation singulièrement luxurieuse, regarder sa nana se déshabiller paisiblement, enlever son chemisier, sa jupe et son soutien-gorge.

Houria lui demanda « pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ? » alors il lui répondit quelque chose d’étrange, pas vraiment un mot, mais plutôt une sorte de son incompréhensible « michalouabelle » avant de lui sourire affectueusement. Cela rendit Houria infiniment heureuse. Et si elle était heureuse, c’est parce qu’Halim lui sembla être heureux, et pour lui faire encore plus plaisir, elle fit mine de commencer à retirer sa petite culotte rose de Prisunic.

Elle souhaitait lui faire une chatterie, et à ce sujet je n’ai pas le moindre doute.

Ses tétons étaient gentiment érigés.

Alors Halim se mit à genoux, en prenant appui sur ses bras, et il captura le téton droit entre ses lèvres avides, téton qui se déploya généreusement dans sa bouche, au point qu’il se mit bientôt à ressembler à une fraise bien mûre.

Alors Halim plongea son regard dans le sien avant de lui demander si elle aimait, quand il la regardait se déshabiller.

Et Houria lui répondit en le gratifiant d’un séduisant sourire.

Ce ne fut pas une réponse satisfaisante, et elle le comprit rapidement, alors elle l’entoura de ses bras pour le coller contre elle, jusqu’à ce qu’il entreprenne ce lent mouvement reptatoire qui devait amener sa bouche au niveau de son délicieux minou.

***

Achintya est un oncle d’Halim. C’est le plus jeune frère de sa mère ; c’est un garçon brillant et un peu mystique qui poursuit de brillantes études de pharmacie en métropole, à la faculté de Dijon. C’est lui qui avait fortement encouragé le jeune couple, lors de ses dernières vacances passées sur l’île, à fréquenter l’association Suryo Makitari, qui était la représentante d’une nouvelle religion, leur avait-il expliqué, une religion qui se faisait forte d’améliorer dans d’importantes proportions les conditions d’existence de ses adeptes.

Halim et Houria s’étaient rendus une fois avec lui à une cérémonie et c’est ce jour là qu’ils avaient été séduits, et même captivés, , par tout ce qu’ils avaient entendu. Ils n’avaient alors pas hésité à s’inscrire au stage d’initiation de trois jours qui devait faire d’eux des membres à part entière de l’organisation. Il leur en avait coûté 500 francs chacun à l’époque, payables en billets neufs. Ils étaient allés les retirer à la banque le jour même. Cette somme représentait une petite fortune au regard de leurs modestes revenus, mais Halim avait affirmé, avec la naïve assurance dont il était coutumier, que c’était un investissement judicieux, au regard des nombreux avantages qu’ils ne manqueraient pas d’en retirer. Plus de bonheur pour commencer, même s’ils ne se considéraient pas comme les plus malheureux sur terre, une meilleure santé, et peut-être même un meilleur travail ! L’église ne promettait-elle pas à ses adeptes une amélioration rapide de leurs conditions de vie matérielles ?

Ils apprirent l’essentiel de son enseignement, à savoir le rôle joué par la Lumière, ainsi que la puissance du fluide manuel. Ils reçurent à cette occasion l’Amitamo, le lien spirituel, cette médaille sacrée qu’ils devraient porter autour du cou jour et nuit, et qui leur permettra, le moment venu, de transmettre la Lumière à leurs prochains, lorsqu’ils se trouveraient dans le besoin.

L’association, qu’il aurait été plus judicieux d’appeler la secte, bien qu’elle s’en défende, avait son dojo au 5 bis de la rue du camp Jacquet, près de la rue du maréchal Leclerc, dans le centre de Saint-Denis. Elle dépendait du siège parisien, qui lui-même dépendait du siège européen, qui était pour sa part situé au Luxembourg. Lui-même, enfin, dépendait du siège Japonais, dirigé par la fille du fondateur.

On leur fit savoir que ce fondateur, Kôtama Okaïda, était né en 1901 à Tokyo. Par respect envers son père, qui était général, il avait tout d’abord suivi une carrière militaire. Il avait dû quitter l’armée pour des raisons de santé en 1941 et il était devenu homme d’affaires. A la fin de la guerre, il s’était retrouvé en faillite et couvert de dettes. Après une longue période d’examens et d’entraînements spirituels divers, il avait reçu la première révélation concernant la fondation de Makitari en 1958. Les révélations avaient ensuite continué à lui parvenir. Il en avait été très étonné et avait même commencé à douter de leur véracité.

Mais en 1962, des prêtres Shintoïstes, qui avaient été alertés, lui avaient confirmé les deux missions qui lui avaient été signifiées par Dieu, à savoir Sumeigado, qui était la mission d’unifier les cinq grandes religions par les enseignements de la source (Suryo), et Yosuka, la mission de distribuer la puissance de Dieu, c’est-à-dire accorder aux hommes la Lumière de Vérité. Ce qui, en langue japonaise, pouvait se traduire par Makitari.
Pour témoigner leur immense respect envers le fondateur, les initiés allèrent jusqu’à le nommer Sukuinushimo, ce qui ne signifiait rien de moins que Sauveur de l’Humanité !

On leur remit aussi le Goseigan, qui était le grand livre des paroles sacrées, qui contenait une partie des révélations reçues par le fondateur, et Le Norigata Shu, le livre des prières principales et des chants révélés, qui avaient été écrits dans une forme poétique très complexe. Ils auraient été dictés au fondateur, d’après ses dires, à la vitesse hallucinante d’une strophe toute les 30 secondes.

En plus de ces deux livres de base, des livrets d’enseignements seraient édités mensuellement afin de permettre aux membres, mois après mois, de se syntoniser avec la volonté divine.

D’après les révélations de Kôtama, l’origine de l’Humanité serait unique, l’origine de la Terre unique, l’origine des hommes unique, et l’origine des religions unique. Appelé Sumokami, le démiurge était à la source du plan divin qui se déroulait ainsi depuis l’origine de la création.

La finalité de ce plan était de réaliser le bonheur de l’Humanité sur la Terre, qui était la copie conforme du monde céleste, où chaque être jouirait d’un bonheur durable. La concrétisation de ce projet ne serait pas possible sans une phase d’adaptation pour l’Humanité, qui avait vécu en s’opposant aux principes divins pendant des milliers d’années, ce qui avait par conséquent entraîné de très nombreux dérèglements. Pour permettre à l’Humanité de surmonter cette phase critique, Dieu lui accordait ses enseignements de la Vérité et sa Lumière. Chaque personne, quelle que soit sa race, sa religion ou son statut social, devrait pouvoir en bénéficier.

Il était fortement recommandé aux membres de cultiver les trois vertus qui sont :

— La gratitude envers Dieu, pour tout ce qu’il leur accorde, et envers ses ancêtres.

— L’acceptation des mécanismes divins.

— La pratique de l’humilité. Ils devaient s’efforcer simplement de donner la Lumière de Dieu aux autres et de la recevoir en vue de se purifier. Et enfin ils devaient respecter la nature, qui est considérée comme le plus grand bien de l’Humanité.

Le conférencier avait beaucoup insisté sur la puissance de la prière.

L’homme qui prie imite Dieu, avait-il énoncé avec force, d’une voix vibrante et persuasive. Il se concentre pour rechercher l’unité avec son créateur.

La prière permet à l’initié de transmettre la Lumière de Dieu, qui est l’énergie vitale universelle, par la paume de la main, et à une certaine distance du corps ! Elle a pour but de purifier le corps spirituel, ainsi que le corps astral et physique des hommes et des femmes. Cette purification, couplée avec la mise en pratique des principes divins, devait permettre à chacun, pas à pas, de retrouver sa nature d’enfant de Dieu et de réaliser le bonheur, qui se résumait à l’obtention des trois conditions suivantes :

— La santé sans dérèglement.

— L’harmonie avec les autres.

— Et, ce qui avait eu le plus grand impact sur Halim, ce qui l’avait touché au cœur, la prospérité matérielle !

De nombreuses fêtes et célébrations hautes en couleurs émaillaient le calendrier de Suryo Makitari et permettaient aux membres de se retrouver et de se souder autour des prières communes.

La cérémonie du nouvel an était l’occasion de renouveler sa volonté de mettre Dieu au centre de sa vie. .La cérémonie de printemps avait lieu le 4 février. La tradition disait que c’étaient les Dieux eux-mêmes qui avaient organisé pour la première fois cette fête dédiée au Créateur des Dieux et des hommes. La fête d’automne, quant à elle, était l’occasion de commémorer la fondation de l’organisation et l’inauguration du temple mondial de Suzo à Takayama, au Japon, arche de Noé moderne qui avait été inauguré le 3 octobre 1985. La grande cérémonie de purification, enfin, au cours de laquelle les membres demandaient pardon à Dieu pour les péchés ou les impuretés qu’ils ont accumulés durant l’année écoulée.

Les cérémonies mensuelles se déroulaient, quant à elles, au sein de chaque dojo. Elles constituaient donc l’activité principale des centres locaux.

La première cérémonie à laquelle ils avaient assisté après avoir reçu l’Amitamo leur avait fait une très forte impression.

Il n’y avait rien de plus efficace que des bougies jetant leur éclairage mouvant et fantasmagorique sur les murs, de l’encens à profusion, des paroles sacrées récitées en boucle sur un rythme lancinant soutenu par des instruments de musique, des trompes et des tambours au son grave et mystérieux, pour plonger le disciple de n’importe quelle secte dans une extase où la réflexion n’avait plus sa place, laissant l’abandon dans lequel il se trouvait plongé le submerger d’une joie artificielle quelque peu surannée.

12

Richard Chance était un bel homme d’une soixantaine d’années. Il avait de très nombreuses relations haut placées dans la hiérarchie sociale et il possédait par là même un solide entregent. Grand, blond, il était toujours rasé avec soin et il était impeccablement bronzé, et ce, toute l’année !

Sans doute était-ce une conséquence des nombreuses heures passées sur le pont de son yacht. On l’y apercevait toujours entouré de délicieuses créatures à la voix cristalline, parées des plus belles robes et des bijoux les plus étincelants. Parmi celles-ci figurait son épouse légitime, Annabella. C’était une splendide blonde d’origine roumaine, bien en chair, toujours ravissante, bien coiffée, soignée, et délicatement parfumée.

Elle devait à sa terre natale des Carpates son regard de braise, qui était projeté au loin par ses ensorcelants yeux bleus saphir, ainsi que son abondante chevelure blonde aux reflets dorés.

Le yachtman amphitryon, qui adorait recevoir ses amis et ses nombreux soutiens, avait une activité très prenante et lucrative d’huissier de justice.

Il était de surcroît à la tête d’une salle des ventes dynamique qui avait été installée dans un grand hangar à ossature bois équipé de l’air conditionné, au cœur de la zone artisanale de Sainte-Clotilde, devant laquelle s’étalait un -vaste parking, qui était témoin de la forte fréquentation qu’elle connaissait. La salle était spécialisée dans la commercialisation de beaux meubles de prestige en bois précieux.

Fabriqués par des artisans de l’Océan Indien, il s’agissait souvent de pièces uniques, qui partiraient meubler les hôtels de luxe du monde entier. Au cours de la prochaine vente, les acheteurs pourraient ainsi acquérir des bars en teck massif ou en palissandre, dont le comptoir était incrusté de marbre blanc ou vert, des tabourets de bar en palissandre, des tables basses rondes à deux niveaux, elles aussi en palissandre, des guéridons à quatre pieds en marbre vert, des guéridons à trois pieds en teck finement sculpté dans la pure tradition artisanale de l’Inde du Sud, et même un guéridon « chetty nadou » en bois de rose, incrusté de pierres semi-précieuses, une pièce ancienne de Pondichéry qui avait été restaurée par un artisan Indien. Il y aurait aussi un meuble ancien sculpté, d’une qualité exceptionnelle, avec un plateau de marbre blanc, deux tiroirs et un miroir à bascule biseauté.

Des secrétaires en teck massif de type colonial ainsi que des bureaux, qui étaient eux aussi en teck massif, complétaient le catalogue illustré de la vente.

La pièce la plus remarquable, de par sa rareté, était une authentique chaise planteur de Pondichéry !

Il s’agissait d’une belle chaise longue en teck dont le cannage en pur rotin avait été fait main.

Elle était très confortable grâce à ses deux accoudoirs et ses appuis latéraux dépliables qui étaient destinés à recevoir les jambes.

Les acheteurs attendus viendraient comme d’habitude de New-York, de Miami, de Singapour, de Hong-Kong ou Shanghai.

Cependant, cet homme déjà très occupé, aussi profondément épris de mysticisme qu’il était escroc dans les profondeurs les plus grisâtres de son âme tourmentée, avait une autre activité, qui était moins prenante, certes, mais qui était loin d’être anecdotique, je vous le garantis.

Il était à la tête de l’antenne locale de l’association panthéiste Suryo Makitari. Il avait rencontré quelques années auparavant des hauts responsables du mouvement et il avait été rapidement séduit, lui qui se posait des questions cruciales sur la religion depuis sa plus tendre enfance, depuis sa première communion, en fait, par leur discours fortement argumenté et crédible sur les plus lointaines origines de l’Humanité. Le Dieu Su y était présenté comme le père de tous les Dieux et de tout ce qui sur Terre, vit, jouit, souffre et enfin meurt !

Cette réponse, qui était aussi inattendue qu’inespérée, à ses multiples questionnements philosophiques, avait su le séduire, et même l’enthousiasmer, par sa simplicité même. Parce que par delà l’extrême sophistication qui prévalait au quotidien dans son existence, il se targuait volontiers d’avoir su rester un homme baigné de simplicité, comme une sorte de saint, en fait !

D’où lui venait sa fortune ? De ses activités professionnelles ou des revenus, plus ou moins occultes et non imposables qu’il pouvait tirer de la secte. Sans doute des deux, à mon avis.

Car son association ne percevait pas seulement les modestes cotisations de ses adhérents, mais elle recevait de nombreux legs et bénéficiait régulièrement de l’héritage qui lui était laissé par l’un ou l’autre de ses adhérents défunts.

Il connaissait personnellement la plupart des fidèles, qu’il rencontrait lors des groupes de prière du dimanche.

Il savait que le jeune Halim et sa compagne Houria avaient énormément d’ambition mais qu’ils ne possédaient que bien peu de moyens, tant financiers qu’intellectuels, pour voir se réaliser leurs vœux les plus chers, qui étaient faits de désir de respectabilité et de fortune facilement acquise. Ils ne s’acquittaient pas régulièrement de leur cotisation mensuelle pourtant modeste, de dix euros, mais ils souhaitaient néanmoins atteindre le deuxième échelon, voire le troisième, pour ce qui concernait le garçon ! Or celui-ci n’était accordé que lors d’un stage de trois semaines qui avait obligatoirement lieu au Japon. C’était de toute évidence définitivement hors de portée de leurs finances indigentes.

Halim, qui rêvait beaucoup, ambitionnait en effet, sans en éprouver le moindre complexe, de devenir thérapeute !

Il avait à ce sujet de longues conversations avec son jeune oncle étudiant en pharmacie. Un jour Achintya avait invité son neveu à prendre un verre avec lui sur le port. Ils s’étaient installés le plus près possible de l’eau, à la terrasse d’un café, pour boire une bière fraîche tout en profitant de l’ombre qui leur était fournie par un large parasol.

Thérapeute, Lui avait dit l’étudiant, mon Dieu, thérapeute, rien que ça ! C’est sans aucun doute un projet honorable et louable, mais pour cela il faut certainement envisager de faire de longues études. Et il savait qu’Halim, ce modeste coupeur de cannes qui n’avait jamais beaucoup aimé l’école, n’empruntait pas vraiment ce lumineux chemin qu’il savait être pavé d’efforts et de sacrifices !

— Taratata, lui avait répondu le compagnon d’Houria en se dressant sur ses ergots, comme un jeune coq voulant à tout prix impressionner ses poules afin de se faire mieux respecter. Que fais-tu, alors, de l’enseignement que nous recevons à Suryo Makitari ? Je vais passer mon deuxième degré, et si Dyé lé veut, annonça-t-il sur un ton chargé de mystère, j’irai ensuite au Japon pour passer le troisième. Cela me permettra de transmettre la Lumière, et ainsi de soigner de nombreuses maladies, ça vaut bien toutes les études du monde, ça, non ? Et si ma Houria adorée se décide enfin à ouvrir « boutik son dèryè », nous pourrons mettre de l’argent de côté pour nous installer dans un petit cabinet à Saint-Denis. On en a déjà parlé. Moi je m’occuperai des vrais malades, et elle, des femmes enceintes. Ça, ça lui plairait bien. Et en tant que femme, elle serait tout à fait crédible, dans ce boulot, tu crois pas ? Elles ont toujours des problèmes, tu le sais bien, toi, les nanas, quand elles sont grosses. Ça commence avec les jambes loudes, et puis viennent les nausées, les vergetures, et puis c’est les problèmes de circulation du sang qui arrivent…

— Mais, Houria est une honnête fille, ce n’est pas une pute, Halim, s’était insurgé Achintya !

La voix du jeune homme se fit plus forte, à la limite menaçante.

Les visages des consommateurs attablés sur la terrasse s’étaient tournés vers lui dans un lent mouvement synchronisé.

— Ouvrir boutik son déryè ! Mais tu délires, mon pauvre garçon. Y a out zamal qui monte, et même qui fout le camp !

Halim pensa alors qu’il serait judicieux de calmer son oncle.

— Bien sûr que non, c’est pas une pute, ça je le sais bien, mais elle pourrait faire l’escort, quelques soirs par semaine, juste pour les touristes, quoi ! Je te dis pas qu’elle va aller faire la manawa sur le trottoir de la rue du Butor, ou s’installer les seins à l’air sous un porche.

Elle prendra tout simplement ses rendez-vous par téléfon. Tu sais qu’on a des portables, astèr. C’est qu’on en a peut-être pas l’air, mais on est des gens toutafé modernes, nous !

Et je lui ai même aménagé une pièce, kèk chose tout ce qu’y a de kalou, ti vois, pour roswar ses kliyans, avec un li, des ridos rouges, et tout c’qui fô, quoi ! C’est la plus belle pièce de la kazandir, ti sè. Et ti sè aussi comment c’est discret chez nous, et de toutes façons, on peut bien roswar qui on veut, non ? On n’a pas de comptes à rendre, on est encore en république, k’jesâch !

— Et tu penses sérieusement que Houria serait d’accord pour faire ça ?

— Oh elle l’est pas encore. J’ai toujours pas réussi à la décider. Elle dit comme ça que bondyé surman point être contan contan si elle fait ce métier, et ça, ça lui fait moul pwav, tu sais. Faut dire que le problème, c’est qu’on rigole pas avec Allah dans sa famiy, et surtout pas son pèr !

— Tu vois bien que tout ça n’est pas raisonnable, mon gars. Tu as un beau projet, ça c’est vrai, mon cher Halim, mais il faudrait trouver un autre moyen de gagner l’argent nécessaire pour le réaliser. Parce que être obligée de faire la pitin, ce n’est sûrement pas ce qu’il y a de mieux pour ta gonzesse, et en plus il y a de gros risques.

— Y a pas de risques, parce qu’elle fera ça à la maison, et je serai là pour la protéger. Oh oui, je sais à quoi tu penses, mais ça aussi j’y ai pensé, tu vois que je suis pas un demeuré, quand même ! Elle leur fera mettre des chapos, tout simplement, ou alors elle leur proposera de leur faire des sucettes, elle fait ça très bien aussi, tu sais !

— Je n’en doute pas, mais il faudrait quelle les fasse avec un chapo, alors, ses sucettes ! Non, décidément, ça ne me semble pas être très résonab, tout ça, Halim !

Richard Chance connaissait les ambitions démesurées d’Halim. Ce garçon lui semblait en effet être prêt à tout pour gagner un maximum d’argent, mais surtout en fournissant le minimum d’efforts, et pour l’instant, il se satisfaisait un peu trop facilement de ne faire que des trous dans l’eau.

Car l’ambition, à elle seule, ne suffit certainement pas, pour faire son chemin dans la société, quand elle n’est pas étayée par une véritable envie, qui serait elle-même soutenue par une volonté sans faille, une volonté qui procure le besoin impérieux d’aller au delà de ses limites habituelles, de se dépasser. L’ambition d’Halim semblait en effet se résumer à élaborer des plans foireux pour se la couler douce. Ce garçon était un gros paresseux, ce qui ne l’empêchait cependant pas de penser au fond de lui que l’univers avait de grands projets pour sa petite personne, et qu’il ne le laisserait certainement pas trimer comme un minable pour un salaire de misère, jusqu’à ce que la retraite ou, pire encore, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

***

Des idées, qui étaient toutes plus étonnantes et tarabiscotées les unes que les autres se frayaient, avec une régularité de métronome, leur chemin dans le cerveau toujours en ébullition de Richard Chance. Suryo Makitari avait de gros besoins d’argent, et lui aussi il en avait, comme tout le monde, bien sûr. Et de l’argent, il y en avait sur cette île, et il y en avait même beaucoup, des montagnes d’argent, qui était planqué là on l’on aurait même pas pu imaginer qu’il puisse se trouver ! Il suffisait juste de réfléchir et de se donner la peine, et les moyens, d’aller le chercher.

Son activité de commissaire priseur lui avait permis de rencontrer les plus grandes fortunes de La Réunion. Pas plus tard qu’il y a deux ans, il avait vendu, lors d’une vente aux enchères, une magnifique maison à Saint-Gilles au roi du yaourt de Madagascar, Pierre Ravalofanimerina.

Et voilà que sa nièce Mélanie venait de lui apprendre que la fille de cet homme, la petite Tika, était inscrite à l’école de voile dans laquelle elle travaillait pendant les vacances. Le monde était décidément bien petit !

Mélanie était institutrice, ce qui ne l’empêchait nullement d’être membre actif de Suryo Makitari. Il la voyait souvent au temple, où elle venait prier et l’assister pendant les offices. C’était une charmante brunette qui avait une conscience exacerbée de son sex-appeal, et qui faisait des ravages parmi les hommes de son entourage, et notamment parmi les plus fragiles.

Richard, sans trop savoir pourquoi, peut-être par jeu, l’avait présentée à Halim, et il lui avait alors dit le plus grand bien du garçon, en en rajoutant toutefois beaucoup.

Il adorait ça, jouer le Deus ex machina ! Il voyait en Mélanie un chat, tandis que le garçon était la petite souris qu’il agitait devant ses yeux en la tenant par la queue, bien serrée entre son pouce et son index.

— C’est un bon garçon, notre Halim, mais c’est aussi un garçon énergique et courageux, lui assura-t-il avec un sourire complice, et qui plus est c’est un fervent croyant, un adepte qui ne cesse de faire preuve de prosélytisme, et surtout il ne ménage pas ses efforts dans le but d’œuvrer pour le bien de l’humanité. La preuve en est qu’il souhaite devenir thérapeute, afin de soulager les souffrances de ses semblables.

Halim s’était senti très fier, gonflé d’orgueil, en l’entendant prononcer ces propos, qui étaient si élogieux, surtout en présence de cette satanique beauté. Ne dit-on pas que « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »

La jeune fille avait, semble-t-il, parfaitement compris le message de son oncle. Elle avait donc invité Halim à passer la voir sur la plage quand il en aurait l’occasion, ce qu’il fit sans tarder, bien sûr, allant même jusqu’à courir chez le glacier afin d’offrir à la sulfureuse Mélanie sa crème glacée préférée, un double cornet cassis-noix de macadamia. Cela représentait une petite fortune pour sa bourse, qui était toujours trop maigre à son gré, et qui ne cessait de le brider dans ses élans, mais il le fit avec le plus grand plaisir.

Il prit ainsi rapidement l’habitude de venir voir sa présumée Makôkôt le soir, après sa journée de travail, afin de tenter de la séduire, même s’il ne réussissait tout au mieux qu’à l’assommer avec ses sempiternelles calembredaines.

Après avoir délicatement posé un chaste bisou sur la joue, il aimait s’allonger près d’elle sur le sable chaud et respirer à pleins poumons l’envoûtante odeur qui émanait de sa peau dorée imprégnée de Monoï.

Il la contemplait du coin de l’œil, avec discrétion mais avec insistance, comme il aurait contemplé un bronze aux proportions harmonieuses, quel que soit le sujet représenté, femme, fauve ou pur sang arabe. Cependant cette œuvre qu’il admirait avec dévotion était trop lisse, trop parfaite.

Il lui manquait cette aura ineffable qui enflamme le cœur. En sculpture, c’est cette qualité qui différencie l’art de l’artisanat, vous savez. Chez une femme, c’est ce qui distingue la beauté miraculeuse de l’attrait purement charnel. Les prunelles bleues de Mélanie promettaient certes mille extases, mais leur regard était trop vif, trop affûté, pour étourdir l’âme. Ces yeux-là ne se satisfaisaient pas de lancer des flèches ardentes qui transperçaient cruellement les cœurs les plus fragiles, mais bien au contraire, ils distribuaient des coups de poignard en vue de les déchiqueter, et de les tailler irrémédiablement en pièces !

Elle avait déjà fait de nombreuses victimes avant de jeter son dévolu sur Halim, ce nouveau Jocrisse que l’on avait glissé entre ses griffes pour son plus grand plaisir. Elle se plaisait à le regarder ramper servilement à ses pieds. Mais son oncle lui avait demandé d’être « gentille » avec le jeune homme, sans toutefois lui en dire plus, alors elle ne savait pas jusqu’où il souhaitait qu’elle aille.

Elle était accoutumée à rendre les hommes fous, alors elle fit avec lui comme avec les autres, ni plus ni moins. Elle l’alluma, prit des poses lascives et sensuelles, et surtout, elle ne se débinait pas quand il s’approchait pour l’embrasser sur les joues, et parfois même d’une façon qui se voulait plus coquine, il l’embrassait juste au coin des lèvres. Elle n’hésitait pas, à cette occasion, à le frôler avec insistance de sa poitrine tendue. Aussi, quand il rentrait chez lui, rêveur et surexcité, c’était sur la pauvre Houria que le garçon déversait le trop plein de désir qu’il avait patiemment accumulé sur la plage. La jeune fille gémissait néanmoins de plaisir sous les assauts répétés de son vigoureux et survolté compagnon, qui avait pour lui, en plus de la motivation, l’endurance et l’irrépressible impétuosité de la jeunesse.

— Mi aim a ou, ne cessait-il de lui répéter dans le feu de l’action, mais le pensait-il vraiment ? Certainement pas, à mon avis, et sur ce coup là, je resterai plus que sceptique.

Elle, cependant, commençait à le croire, sans se douter que c’était auprès d’une autre qu’il rechargeait ses accus, tandis qu’elle n’était là que pour qu’il les déchargeât dans un court-circuit frénétique.

Pendant qu’il lui faisait l’amour, Halim regardait Houria avec un air exalté, les yeux fous.

— On va faire de grandes choses, nous deux ! je le sens, j’en suis sûr, je vois bien que la vie nous appartient, ma lémée !

Et quand il venait en elle en émettant des grognements de fauve en rut, la jeune fille lui jetait des regards énamourés, et elle entrait quasiment en pâmoison.

— Heureusement que je prends la pilule, sinon y a bel lurette que tu m’aurais collé un polichinel dans le bifé, mon ti fauve.

— Pourquoi Petit, dis-moi?

— Oh la la ! Ce que tu es susceptible. Mon gran fauve. Voilà, ça ti va, komm ça ?

— C’est boupé myé, si

Mi aim a ou

— Oh, ça, M’amour, tu me le dis pas assez souvent, je pense !

— Non, mais je te le montre, c’est myé, non ?

— Je crois pas, non !

Un jour, Mélanie lui présenta ses jeunes élèves en s’attardant longuement sur la petite Tika. C’était sa préférée, lui avait-elle dit. Elle lui avait beaucoup parlé de la fortune, supposée immense, de son père, auquel elle avait bien tenté de faire des avances, mais elles avaient été gentiment repoussées. Halim alla le soir même rôder du côté du boulevard de l’Océan, afin de mieux se rendre compte de la véracité des dires de Mélanie.

La grande maison respirait en effet la prospérité, pour ne pas dire l’opulence. Le parc, qui lui parut être bien entretenu, était magnifique. Il nota la présence de l’interphone et de la caméra sur le pilier du solide portail. En regardant discrètement à travers les barreaux, il aperçut Gilles qui lavait la Volvo au jet.

Mélanie raconta à son oncle comment Halim s’y prenait pour lui faire une cour discrète mais néanmoins assidue.

Richard Chance éclata de rire en se donnant de grandes tapes sur les cuisses.

— Ce n’est qu’un petit con, lui dit-il, dévoilant du même coup ses véritables sentiments vis à vis du garçon. Qu’est-ce qu’il espère, ce naze, d’après toi ?

Mélanie baissa pudiquement les yeux.

— Je ne sais pas, moi. Peut-être me sauter, tout simplement, tu ne penses pas, dit-elle avec un petit rire saccadé, moqueur. Il commence peut-être à en avoir marre de sa grosse, ton dévoué fidèle.

— Tu n’exagèrerais pas un peu, là, elle n’est quand même pas si grosse que ça !

— Non, mais elle a quand même un gros cul.

Cette réflexion arracha un malicieux sourire à Richard.

— Ah bon, parce que tu as remarqué ça, toi ! C’est vrai que les nanas, entre vous, vous êtes encore plus féroces que ce que nous le sommes avec vous. Moi, j’aurais plutôt dit qu’elle a un beau cul, en toute simplicité, un peu gras peut-être, Ah ce n’est certes pas la Vénus Callipyge !

Ils rirent et se congratulèrent de très bon cœur.

— Je sais que tu ne le laisseras jamais te toucher, ma chérie, mais continue à être gentille avec lui quand même. Parce que ce garçon est si viscéralement con que je pressens qu’un jour il pourrait bien s’avérer de quelque utilité pour nous. Il faut toujours soigner et entretenir la flamme des hommes de bonne volonté, et tu le sais bien, cela, n’est-ce pas ?

— Il n’est pas le seul dans ce cas. Je connais beaucoup de gens seraient ravis de t’apporter leur aide et leur soutien.

Je pense à toutes ces huiles plus ou moins grasses que tu reçois et que tu gâtes si généreusement sur ton yacht.

Au fait, tu ne m’avais pas dit que ce garçon avait l’intention de devenir thérapeute ?

— Dans ses rêves, oui, mais c’est un trop gros fainéant, vois-tu, ce n’est qu’un cagnard, et il n’arrivera jamais à rien ! Figure-toi que l’année dernière il avait eu l’intention de s’installer en tant qu’ « artisan en art ».

— Tu veux certainement dire artisan d’art ?

— Il ne sait pas ce que c’est, bien sûr, alors lui il dit « artisan en art ».

Halim s’était en effet mis en tête d’imiter les artisans du port et de fabriquer des colliers afin de tenter de les vendre aux nombreux touristes qui pullulaient sur son île. Il avait ramassé pendant une semaine tous les beaux coquillages qu’il avait pu trouver sur la plage et il s’était rendu chez le petit fournituriste de Saint-Denis, qui lui-même allait s’approvisionner une fois par an chez les importateurs de Paris, pour se procurer quelques jolies perles. Ses moyens limités ne lui avaient pas permis d’acheter des fermoirs, alors il avait bidouillé un système avec une perle en terre et un nœud coulant. Il n’avait malheureusement pas le goût indispensable pour réussir dans ce travail. Si encore il s’était fait aider par Houria, il aurait peut-être pu arriver à un résultat acceptable. Car la jeune fille, elle, avait un goût plus sûr que le sien, et elle avait même été initiée aux travaux manuels par sa courageuse mère, qui était une grande amatrice d’aiguilles et de broderies en tous genres, alors elle le regarda s’escrimer à enfiler ses perles et à percer ses coquillages avec des mines désespérées. Mais Halim, dans un élan de fierté mal placée, avait refusé son aide, et il s’était entêté bêtement car il voulait y arriver par lui-même. Il souhaitait tellement se présenter comme étant Le créateur de ses supposées merveilles.

Quand le nouvel artisan s’était présenté sur le marché de Saint-Gilles avec ses trois colliers en coquillages, chaussé de ses vieilles tongs, sa table de camping branlante et son parasol de plage, le placier goguenard l’avait regardé arriver, tout abiyé an gogoz, avec circonspection et ébahissement.

— Tiens, voilà notre frère Shieck Balla, mais sans ses quarante voleurs, s’était-il exclamé !

Il lui demanda aussitôt de lui présenter son certificat d’inscription au registre des métiers, ou à celui du commerce, et il éclata d’un gros rire bien gras.

Halim, vexé, prit un air outragé.

— Mais ce n’est pas un métier, ce que je fais là, lui avait-il répondu avec aplomb, je suis juste un artiste, et un artiste libre !

— Ah, un artiste, voyez-vous ça, s’était beaucoup amusé l’employé municipal ! Alors, tu vas te mettre là, mon jeune ami, c’est deux euros ! Il lui donna un emplacement minable au fond du marché, bien loin des stands de vêtements et de rhum arrangé, qui étaient naturellement ceux qui attiraient le plus de touristes.

Halim fit grise mine

— Quoi, deux euros ? Et si je vends rien ?

— C’est deux euros quand même, mon garçon, c’est ça, le prix de la liberté, Ah Ah Ah ! Et pour ma part, je trouve que ce n’est pas si cher que ça, etsurtout, n’oublie pas le pourboire, si tu veux un meilleur emplacement la prochaine fois, cinquante centimes, ça fera l’affaire !

— Quoi, en plus ?

— Ben sûr, pas à la place, blond !

Halim dut se contenter de regarder les élégantes touristes défiler devant son stand sans attraits en baissant à peine les yeux, parfois même esquissaient-elles un sourire narquois.

Il ne vendit bien entendu rien, et il trouva que la vie était bien dure pour les artistes. Aussi, c’est la mort dans l’âme que dès le lendemain il retourna couper ses cannes.

Ce travail ingrat, ça oui, il le faisait plutôt bien. Il était fort, et il n’avait pas peur de se baisser pour couper au plus près du pied, là où la teneur en sucre était la plus élevée, ce qui lui avait valu les félicitations du patron, et même, un jour, il reçut une petite prime.

Le monde est fou ! Cette affirmation, si elle aurait pu paraître exagérée vingt ans auparavant était désormais une vérité irréfutable.

Dans cet hôpital psychiatrique géant qu’était devenu notre monde, les individus comme Richard Chance trônaient fièrement au sommet de la pyramide, bien que leur ascension doive plus à l’inébranlable force de leurs convictions intimes qu’à leurs réels mérites.

Alors que la société contemporaine s’acharnait à renier la quête de la vérité, l’individu, désorienté, se tournait de plus en plus facilement vers sa propre vérité, qui n’avait naturellement rien à voir avec la vérité générale. Ces petites vérités individuelles n’étaient qu’un échantillonnage disparate de convictions personnelles et de choix irrationnels de toutes sortes. Car ceci est bien connu : Plus un système de croyances est superficiel, plus la ferveur de ses fidèles s’avère grande ! Les plus fanatiques, les plus vindicatifs, sont toujours ceux dont la foi est basée sur les fondations les moins étayées, voire les plus branlantes.

Richard Chance n’avait jamais été inquiété par la justice, car il avait su s’entourer d’un bureau secret, qui était composé de personnes très influentes, car c’étaient des magistrats, des avocats, des policiers, des cadres de banque, des médecins, ou encore des assureurs…

Toutes personnalités qu’il arrosait sans compter lors des somptueuses réceptions qu’il donnait régulièrement dans les jardins de sa villa ou, et c’était là le nec plus ultra, lors des folles soirées organisées sur son luxueux bateau, qui se tenait ancré à quelques encablures de la côte, et sur lequel les jupons peu farouches étaient réputés pulluler ! Dans les villas égrenées le long de la côte, on entendait alors toute la nuit résonner la musique de Gershwin, qui était jouée à fond sur le navire.


 

13

Quelles noirceurs l’homme peut cacher en lui-même, quoiqu’il paraisse un ange à l’extérieur!

William Shakespeare

Ce jour là, Henriette avait revêtu une élégante tenue de ville et elle avait demandé à son chauffeur de sortir la voiture.

Gilles l’avait ainsi consciencieusement passée au jet et il l’avait séchée à la peau de chamois.

— Vous voudrez bien me descendre à la plage, Gilles, nous allons chercher Tika, et après nous irons en ville. Je voudrais faire quelques achats avec ma petite fille, elle a besoin d’un short et de nouvelles sandalettes, et d’autres bricoles, aussi, car chaque jour qui passe, elle grandit un peu plus, cette enfant !

Elle avait posé sur son nez une élégante paire de lunettes de soleil de la célèbre marque de luxe Farfetch. Arrivée à la plage, elle s’avança avec lourdeur dans le sable, soulevant chacun de ses pieds avec difficulté, perdant pour le retrouver aussitôt, son fragile équilibre, afin de se diriger lentement, et de ce pas hésitant, vers le centre UCPA.

Les Optimists aux voiles roses voguaient avec allégresse, livrés aux mains déjà expertes de leurs petits équipages, qui étaient efficacement encadrés par les moniteurs qui, pour leur part, étaient montés sur un zodiac. Elle aperçut le bateau de Tika et de Jade qui s’approchait du bord. Elle agita son carré Hermès afin d’attirer l’attention de sa petite fille.

— Oh regarde, c’est ma mamie, on va arrêter le bateau, parce que je crois bien qu’elle m’appelle, dit la petite Malgache à sa copine.

Elles s’approchèrent du bord pour exécuter une impeccable manœuvre de demi-tour. Tika sauta dans l’eau et elle courut vers sa grand-mère tandis que Jade repartait, seule, droit devant elle et elle reprit le chemin du large…

Paul et Yi-Ping avaient décidé de consacrer cette journée à faire le tour de l’île en voiture. Ils avaient roulé toute l’après-midi, ils avaient longé la mer, les falaises grises et les splendides paysages de rochers déchiquetés ; ils étaient passés par Saint-Leu, puis par Saint-Pierre, Sainte-Rose, et enfin Saint-Benoît avant de retrouver les traditionnels embouteillages de Saint-Denis et au final de redescendre sur Saint-Gilles.

Le père de Jade avait déposé sa compagne à l’hôtel avant de se diriger vers la plage pour aller chercher sa fille. Il était 17 heures, et il pensa qu’il était plus que temps. La nuit commencerait à tomber dans une heure à peine.

Quand il arriva il constata qu’il n’y avait plus aucun bateau à l’eau. Tous les Optimists étaient soigneusement alignés en rang sur la plage.

En face du centre, il fut attiré par les éclats de voix et les rires qui émanaient d’un groupe d’enfants qui jouaient au ballon de part et d’autre d’un filet distendu.

Paul s’approcha mais il ne distingua ni Jade, ni Tika, qui étaient pourtant reconnaissables à leurs maillots bleus décorés de coquillages jaunes. Il s’approcha des enfants.

— Salut les mômes, vous savez où est Jade, demanda-t-il ?

— Elle n’est plus là, je crois qu’elle est déjà partie, fit l’un d’eux.

— Partie ? Mais, comment serait-elle partie ? Et partie où ?

— La mamy de Tika est venue la chercher, elle est peut-être partie avec elles, mais c’est sûr qu’elle n’est plus là, ajouta un autre, parce que je l’ai cherchée tout à l’heure pour qu’elle vienne jouer avec nous, et je l’ai pas trouvée.

Paul se dirigea avec sérénité vers le local des moniteurs.

C’était la fin de la journée. Assis à la petite table devant le bungalow, Eric venait de sortir un Coca de la glacière. Il avait planté une paille dans la canette et la dégustait tranquillement en aspirant des petites gorgées du liquide ambré.

— Bonjour monsieur de Kerjean, nous avons eu une belle journée aujourd’hui, n’Est-ce pas ?

— Bonjour Eric. En effet, et nous en avons profité pour faire un peu de tourisme, mais, je ne trouve pas ma fille, les enfants disent qu’elle serait partie avec la grand-mère de Tika.

Eric prit un air étonné, et même un peu inquiet.

— J’ai bien vu Tika partir avec sa grand-mère, mais Jade est restée sur le bateau, ça j’en suis sûr.

Mes collègues l’ont même suivie un moment, avec le zodiac.

— Vous voulez dire qu’elle serait encore en mer?

Eric se leva pour examiner consciencieusement la rangée d’Optimists qui gisaient là, couchés sur la plage, il les compta et les recompta.

— Non, elle n’est certainement pas en mer. Regardez, tous les bateaux sont rentrés. Venez, on va demander aux gamins.

— Jeremy, viens un peu par ici, s’il te plaît.

L’enfant courut, il se planta devant le moniteur et le regarda avec de grands yeux interrogateurs.

— Est-ce que tu as vu Tika partir avec sa grand-mère ?

— Oui, ils devaient sûrement aller en ville, parce qu’elle était rudement bien habillée, sa mamy.

— Et Jade, elle serait partie avec elles ?

— Moi je ne l’ai pas vue partir. Je l’ai juste vue il y a un petit moment, quand elle parlait avec une dame, là-bas, je croyais que c’était sa maman. Et il tendit son doigt en direction des dunes.

— Une dame comment, blonde, brune, jeune, vieille ? demanda Paul, qui commença à s’interroger.

— Elle était plutôt jeune, et plutôt blonde, ou châtain, mais pas brune, en tout cas, précisa la petite Camille, et ça j’en suis sûre !

— Alors ce n’est pas la mère de Tika, affirma Eric. Parce qu’elle, elle est brune, et même franchement brune.

Une sourde inquiétude commença à se frayer un chemin dans la poitrine de Paul. Où était donc sa fille ? Il demanda à Eric

— Vous savez où habitent les parents de Tika ?

— Bien sûr, c’est monsieur et madame Ravalofanimerina, ce sont des Malgaches. Ils habitent boulevard de l’océan, la grande maison de style colonial, avec des colonnes, et un beau balcon blanc, qui est tout en bois.

— Merci, je vais tout de suite aller voir si elle ne serait pas là-bas.

Paul ne doutait pas de retrouver sa fille tranquillement installée pour le goûter avec sa petite copine, dont elle lui avait souvent parlé, et il se dirigea d’un pas tranquille vers la maison. Mais en chemin un grelot tinta avec insistance sous son crâne. Il changea alors de rythme et il entreprit de marcher à plus grandes enjambées, en relevant le menton tout en redressant et étirant son dos, ce qui lui conféra une allure particulièrement martiale.

La demeure, qui était une grosse bâtisse blanche aux volets verts, s’ornait un effet d’un magnifique balcon en bois ouvragé qui courait le long de l’étage. Elle était entourée d’un adorable parc ceint par un mur de clôture blanc et fermé par un solide portail en métal, qui avait été peint en blanc, lui aussi.

A travers les barreaux, Paul aperçut deux dobermans allongés sur la pelouse, à l’ombre d’un palmier. Sur le pilier de droite, il remarqua une caméra de vidéosurveillance, un écran et un interphone.

Sans hésiter, il appuya sur le bouton d’appel.

Après un grésillement, le visage d’une femme d’une soixantaine d’années au type asiatique marqué apparut sur l’écran, elle s’adressa à lui.

— Bonjour monsieur, que désirez-vous ?

— Bonjour madame, je suis Paul de Kerjean, le papa de Jade.

— Jade, c’est bien la petite copine de Tika, de l’école de voile ?

— Tout à fait.

— Ne bougez pas, monsieur, je descends tout de suite.

Quelques instants plus tard, la mamy de Tika, chaussée de pantoufles, franchissait l’allée de gravillons et ouvrait le portillon latéral pour faire entrer Paul.

Les dobermans s’approchèrent en grognant.

— Couchés, les chiens, leur intima-t-elle énergiquement.

— Ces deux-là, si on les laissait faire, ils boufferaient le monde entier, vous savez.

Elle se montra particulièrement chaleureuse à l’égard de son visiteur.

— Oh, que je suis heureuse de vous rencontrer, monsieur de Kerjean. Tika me parle si souvent de Jade. Alors, c’est vrai que vous êtes de Paris ?

— Tout à fait vrai, oui

— Oh, mais c’est absolument merveilleux, ça, j’aimerais tellement connaître Paris, cela doit être si grand, et surtout si beau, avec tous ces merveilleux monuments ! J’aimerais tellement visiter le Louvre, pour voir la Joconde et la Vénus de Milo, et aussi j’adorerais aller à l’opéra Garnier.

— Mais, qu’est-ce donc qui vous amène par chez nous, monsieur de Kerjean ? Vous voulez peut-être entrer, ça va être bientôt l’heure de l’apéritif, vous pourriez le prendre avec mon gendre, un petit verre de rhum arrangé, ça vous dirait ?

— Non, je vous remercie bien, madame. En fait, je cherche ma fille, et les enfants de l’école de voile m’ont dit qu’elle pourrait être avec vous.

— Ah, parce qu’elle n’est pas là-bas ?

— Non, elle n’y est plus

— Mais, elle n’est pas ici, non plus ! Je suis allée chercher Tika cet après-midi pour l’emmener faire quelques courses. Vous savez ce que c’est, n’Est-ce pas, les enfants, ils ont toujours besoin de quelque chose, mais votre fille, elle, elle est restée sur le bateau, et je l’ai même vue repartir vers le large comme une fusée.

Elles aiment tellement ça, vous savez, qu’elles n’en rateraient une seconde sous aucun prétexte, figurez-vous que Tika s’est même mise en tête de faire le tour du monde avec Jade, quand elle sera grande. Je suis vraiment désolée de ne pas pouvoir vous aider, monsieur de Kerjean.

Au fait, vous êtes vraiment sûr qu’elle n’est plus sur la plage, ou qu’elle n’est pas rentrée toute seule à votre hôtel. Attendez, vous avez bien regardé partout, dans les dunes, et dans les bois, aussi ? Les enfants jouent parfois à s’y cacher. Vous savez qu’une fois moi aussi je me suis vraiment inquiétée. J’ai dû chercher Tika un bon moment. Imaginez-vous qu’elle s’était amusée à se cacher derrière un gros tronc flotté qui s’était échoué entre les filaos, et ce jour là, elle aussi, elle m’a fait une peur bleue !

Décontenancé, Paul salua la grand-mère de Tika et il prit congé.

Son inquiétude grandissait, et elle vira même rapidement à l’angoisse. Il n’était pas question de rentrer à l’hôtel pour annoncer à Yi-Ping que leur fille avait disparu sans avoir entrepris une démarche sérieuse pour essayer de la retrouver.

Il décida donc de faire ce qui lui sembla le plus évident. Il prit la direction de la gendarmerie, qui était située un peu plus haut, sur le boulevard Roland Garros.

Dans la cour étaient garés quatre véhicules. Une vieille 4L, une 404 break noire tout aussi ancestrale et deux motos Honda qui, elles, lui semblèrent être neuves.

Paul pensa que les deux voitures étaient certainement des véhicules qui avaient été réformés après une longue carrière en métropole qui finissaient leur vie par une heureuse retraite sous les tropiques.

Il entra dans la gendarmerie et il s’adressa au planton. Le capitaine Kevin Razy, un solide Malbar au visage sympathique, porteur d’une barbe de deux jours et à l’œil vif, ne fit aucune difficulté pour le recevoir. Il le fit entrer dans son bureau où l’air conditionné provenant d’un petit climatiseur sur roulettes dispensait une fraîcheur qui était vraiment bienvenue.

Maîtrisant sa nervosité, Paul exposa calmement le motif de sa visite.

— C’est très embêtant, ce que vous me dites là, soupira le capitaine, je n’aime pas ça, mais alors pas du tout. Quel âge a votre fille ?

— Cinq ans.

— Cela me parait un peu jeune pour faire une fugue; Est-ce que vous avez eu des problèmes avec elle, Est-ce que vous l’avez grondée, dernièrement ?

— Absolument pas.

— Et vous êtes certain qu’elle n’est plus en mer?

— Quasiment certain, oui.

— Quasiment, ce n’est pas une certitude, vous le comprenez bien, n’est-ce pas, monsieur de Kerjean. Et nous avons besoin de certitudes pour entreprendre des recherches avec quelque chance de succès.

Le capitaine trépignait. Son visage se fit méditatif.

— Je vais commencer par envoyer deux gars avec le zodiac pour faire le tour des plages. On ne sait jamais, elle a pu arrêter son bateau ailleurs.

—Tous les bateaux sont rentrés au centre. Nous avons vérifié ça en tout premier lieu, avec Eric, le moniteur.

— Alors, dans ce cas il ne faut pas perdre plus de temps, je vais envoyer une patrouille en ville, et je vais aussi passer un coup de fil au commissariat de Saint-Denis pour leur signaler la disparition de votre fille. Ils pourront faire appel à un hélicoptère pour entreprendre une inspection plus détaillée de la côte et des gros rochers qui émergent au large avant que la nuit tombe. Avec tout ce qui se passe avec les enfants, de nos jours, les pédophiles, les trafiquants de toutes sortes, on ne prendra jamais assez de précautions.

— Il, il y aurait des pédophiles, ici ?

— Comme partout, monsieur de Kerjean, il y en a ici comme il y en a partout, hélas. Il n’y en a certes pas plus, mais certainement pas moins.

Depuis la mystérieuse disparition de la mère de Jade, qui était survenue cinq ans plus tôt5, Paul savait que 90 % des personnes disparues étaient retrouvées vivantes, mais cela n’atténua pas son inquiétude, loin de là, même, car 90% c’était encore loin des 100%, et sa petite Jade n’était qu’une enfant, fragile et vulnérable, surtout qu’elle était si loin de chez elle. Un pédophile ? A cette pensée, il sentit un long frisson lui parcourir le dos en diagonale tandis que d’horribles images s’incrustèrent sous son crâne. Des grosses mains perverses qui se posaient là où il ne fallait pas sur le corps de l’enfant traumatisé.

Il dut se résoudre à rentrer à l’hôtel, après avoir observé pendant un petit moment les allers et retours de l’hélicoptère qui avait été lancé à la recherche de sa fille, afin d’annoncer la catastrophe à Yi-Ping.

La jeune mère ne s’évanouit pas, elle ne pleura même pas, étonnamment, elle ne hurla pas, non plus, mais son monde, qui avait été si harmonieux, et qui, jusqu’à ce jour, lui avait semblé être si solide et rassurant, venait de s’écrouler dans un fracas d’apocalypse.

Tout était encore là, bien sûr, à sa place. Les murs, les chaises, les fenêtres, le merveilleux jardin de l’hôtel, ainsi que les émouvants dessins de Jade, qui avaient été punaisés aux murs, mais plus rien n’avait vraiment de sens. Son univers semblait s’être subitement désintégré, pour aussitôt se reconstituer, et l’aspect faussement solide et permanent qu’il présentait en cet instant lui sembla grotesque.

Car tout était brusquement devenu étonnamment inconsistant et fragile.

Ses pensées, qu’elle était désormais incapable de contrôler, se dissolvaient comme dans l’éther. Des fragments de souvenirs surgissaient de manière aléatoire dans son esprit, mais c’était pour lui échapper aussitôt : La balançoire du jardin de Montfort l’Amaury, la première rentrée des classes de sa fille, la mambo Eddylye, les jolis bateaux de l’école de voile, et l’image de Jade enfin, les cheveux mouillés et souriante, qui se tenait bien droite dans son mignon maillot de bain bleu. Son cœur battait encore, mais c’était de façon saccadée, irrégulière. Un étrange voile gris obscurcit son regard. Elle dut s’asseoir sur le bord du lit pour ne pas tomber.


 

14

Jade descendit de la voiture. Elle trouvait qu’elle avait vraiment l’air d’être très vieille, cette auto, quand on la comparait à celle, toute neuve, de son papa. Et elle ne sentait pas très bon, non plus. Ça sentait un peu comme quand on a les pieds sales. Elle était quand même contente d’être arrivée, parce qu’elle commençait à avoir un peu chaud dans cette bagnole, et soif, aussi. Elle suivit la gentille dame dans la maison.

Une fois entrée, celle-ci ouvrit la porte d’une petite pièce dans laquelle il y avait un grand lit métallique et des rideaux rouges à la fenêtre. Pas de table, et pas de chaise, non plus. Si c’était là sa chambre, une question prit aussitôt forme dans son esprit, comment allait-elle faire ses dessins ?

Elle n’avait quasiment pas bu de l’après-midi, aussi elle commençait à avoir vraiment soif, et elle demanda gentiment si elle pouvait avoir de l’eau.

La dame lui donna un gobelet en plastique bleu et lui demanda de la suivre.

Elles sortirent dans le jardin.

La dame actionna une pompe à bras, et un filet d’eau fraîche coula par à-coups.

— Mets ton verre là-dessous, ma petite. Voilà ! Quand tu auras soif, tu pourras venir ici te servir ici.

— La nuit aussi ?

— Bien sûr que oui, la nuit aussi !

C’est alors la gentille dame émit un drôle de petit rire.

— Ce n’est pas un hôtel, ici, tu vois, il n’y a pas de service d’étage. Je sais que tu es certainement habituée à mieux, mais on va te donner une lampe de poche, et tu te débrouilleras très bien, j’en suis sûre. Tu es assez grande pour ça, non, quel âge as-tu, au fait ?

— Je vais bientôt avoir cinq ans.

— Cinq ans ! Alors tu n’es plus un bébé. Tu n’auras qu’à remplir ton verre avant de te coucher si tu ne veux pas avoir à te lever la nuit.

Jusqu’à présent elle avait été perturbée mais maintenant que le choc était passé, elle commençait à être vraiment inquiète. Elle avait atteint cet âge où le cerveau fonctionne à plein régime et où l’imagination débordante prend rapidement le dessus sur le raisonnement.

Pourvu que cet accident, que la dame lui a dit que ses parents ont eu, ne soit pas grave, et qu’ils puissent sortir rapidement de l’hôpital pour venir la chercher. Car elle allait certainement s’ennuyer , ici, sans eux. Et qui lui ferait son bisou, le soir, avant de s’endormir ? Elle avait besoin de ce bisou pour faire de jolis rêves, et surtout pour tenir à l’écart les vilains monstres qui s’invitaient parfois dans sa chambre, comme cet immense bonhomme tout jaune qui était venu la voir, une nuit, à Montfort l’Amaury.

Elle fut prise d’un irrépressible sanglot qui fit tressauter ses frêles épaules ainsi que sa mâchoire inférieure.

— J’espère surtout qu’ils ne vont pas mourir. Elle se mordit un peu la langue.

Dans la salle à manger de la maison, outre une mauvaise table, trois chaises en paille et un vieux buffet peint en blanc, dont une vitre était cassée, il y avait un petit autel fleuri qui avait été confectionné sur une table en bois qui avait été peinte en bleu. Il était entouré de deux bougies allumées.

— C’est l’anniversaire de quelqu’un ? demanda la petite ingénument, parce que cela ressemblait à une installation en vue d’une fête.

Il y avait des photos en couleurs de gens qu’elle ne pouvait pas connaître, bien sûr. Le monsieur était très bien habillé, et la dame était très belle. C’était une jolie photo, réellement.

Un bâton d’encens grésillait sur son support. Cela sentait bon et par dessus tout ça lui rappela la maison. Car maman aussi en faisait aussi brûler, parfois.

— Ce n’est pas pour un anniversaire. C’est ici que tu feras ta prière au bon Dieu, qui est notre père à tous.

Et tous les soirs, s’il te plaît. Avec nous, avant d’aller te coucher.

Tu pourras prier pour la guérison de tes parents, si tu veux, mais tu devras aussi prier pour le salut de nos âmes.

— C’est comme quand on dit une prière au petit Jésus, alors. Comme le fait ma mamie de Bretagne.

La mère de Paul avait absolument tenu à ce que sa petite fille soit baptisée. Yi-Ping ne s’y était pas opposée. Parce que cela ne l’empêcherait pas d’être bouddhiste, de toute façon, avait-elle pensé. Alors autant faire plaisir à tout le monde.

— C’est lui, ton bondyè, le petit Jésus ?

— C’est le bon dieu de ma mamie de Bretagne, oui, mais j’en ai un autre.

— Ah oui. Et qui est-ce donc ?

— C’est celui de ma maman. Et celui-là il s’appelle Bouda

— Et tu les pries tous les deux ?

— Non. C’est ma mamie et ma maman qui prient. C’est pas moi. Je suis bien trop petite, et je sais pas encore faire ça comme il faut.

La dame écoutait beaucoup la radio quand elle était là. Parfois elle partait toute la journée, et elle ne rentrait que le soir, alors elle restait seule avec le monsieur. La dame disait qu’elle allait travailler. Parfois c’était lui qui partait. Jade comprit bien vite que l’on parlait beaucoup d’elle dans cette radio. Elle aurait disparu, d’après ce qu’elle entendait. Mais cela l’énerva, parce qu’ils ne disaient que des bêtises, selon elle.

— Un jour je vais l’arrêter, ce radio, parce qu’il m’énerve ! Ils disent rien que des âneries là dedans. J’ai pas disparue, vous le voyez bien, vous, non, puisque je suis là.

Comme elle l’avait déjà vu faire par son père, un jour où elle était seule avec lui dans la cuisine, elle ouvrit avec mille précautions la trappe du récepteur pour en retirer les piles, qu’elle jeta consciencieusement à la poubelle.

 

Il n’y avait pas d’eau courante dans la maison, mais Jade trouva quand même un grand « lévier» en pierre dans le fond de la cuisine, et dessous, elle découvrit un véritable trésor. Des bidons en plastique de toutes les couleurs avaient été accumulés là. Le monsieur lui avait dit avec une grosse voix de ne surtout pas y toucher. C’étaient des produits très dangereux qui servaient à tuer les escargots et les chenilles du jardin, et comme le jardin était plutôt grand, il y avait bien sûr beaucoup de produits dangereux, là dessous.

Il y avait autre chose qui l’intriguait, c’est que ces gens avaient des noms bizarres. Elle, il l’appelait Ma cocotte ou P’ticu, ça, ça dépendait des jours.

Lui, c’était Mon lémé, mais le plus souvent, elle l’appelait Ticha.

Une chose était certaine, ils étaient très gentils. Un peu agaçants, peut-être, avec leur manie de faire la prière tous les soirs. Heureusement qu’on ne fait pas ça à la maison, pensa-t-elle.

Parfois un monsieur très grand et très beau venait les voir. Ils restaient alors longtemps à discuter dans le jardin, où Ticha travaillait un peu tous les jours. Il s’occupait en effet de ses légumes et de ses poulets, et parfois ils s’enfermaient dans la cuisine pour discuter à voix basse. De toute évidence elle n’avait pas le droit d’écouter ce qu’ils disaient. Ça devait certainement être des histoires de grandes personnes qui ne la regardaient pas. Ça ne l’étonna pas, parce que c’était la même chose à la maison, quand quelqu’un qui n’appartenait pas à la famille venait leur rendre visite. Mais à la maison elle pouvait jouer avec ses poupées, ou avec ses légos, tandis qu’ici elle commençait sérieusement à s’ennuyer.


 

15

Il y avait déjà une semaine que la petite était là, alors fatalement le frigo et les placards, qui n’étaient déjà pas spécialement garnis, s’étaient progressivement vidés.

Ils avaient donc décidé d’aller faire des courses et avaient laissé l’enfant seule, ce qu’on leur avait pourtant expressément demandé d’éviter de faire, mais ils avaient estimé que c’était trop risqué de se balader dans les commerces avec elle. Toute l’île ne parlait que de sa disparition. Ils allaient donc devoir adopter un compromis. Ils allaient faire vite, juste un rapide aller et retour, et ils lui recommanderont de ne surtout pas sortir, parce qu’il fallait se méfier des animaux sauvages qui rôdaient dans les bois et qui parfois venaient jusque dans le jardin.

Ils lui donnèrent un paquet de biscuits et un verre de jus d’orange, et ils n’oublièrent pas de fermer soigneusement le portail à clé.

On leur avait donné cent euros. C’était bien suffisant pour remplir un beau chariot.

Ils se rendirent à la supérette et ils achetèrent tout ce qu’il fallait pour la semaine, sans oublier une grosse boite de Chocapics, du chocolat en poudre, et des rouleaux de réglisse. On leur avait demandé d’en prendre le plus grand soin, alors ils allaient la soigner, cette petite, mais selon leurs critères à eux, qui n’étaient sans aucun doute pas les mêmes que ceux de sa mère.

Quand le coffre fut chargé ils prirent paisiblement le chemin du retour, tout heureux d’avoir de quoi manger, et même bien manger, pour toute la semaine.

La voiture escalada le chemin rocailleux et elle alla se garer à sa place, presque toute seule. Ils ne s’étaient absentés qu’une petite demi-heure, au final.

Ils descendirent, attrapèrent les sacs plastiques, poussèrent le portail vermoulu, et elle tourna la clé dans la serrure.

Il n’y avait pas un bruit dans la maison.

Elle s’égosilla à appeler :

—Tika ! Tika ! Tika

— Jade ! Jade, où es-tu, embraya-t-il aussitôt !

— Tu vois bien qu’elle n’est pas là, fit-elle d’une voix étranglée.

— Comment ça, elle n’est pas là ? Elle ne peut pas être partie, le portail était bien fermé ?

— Mais bien sûr que oui, voyons !

—Alors, elle doit être là, il n’y a aucun doute !

Ils posèrent leurs sacs sur le sol et ils sortirent dans le jardin. Affolés, ils en firent le tour en cherchant partout, dans la cabanette, derrière le tas de bois, et aussi derrière le barbecue.

—Tika, Tika, hurla-t-elle d’une voix aiguë.

— Jade, cria-t-il à son tour. Où tu es, pitin !

La petite était morte de rire. Elle avait le sentiment de les avoir bien eus avec sa partie de cache- cache improvisée.

Mais son rire s’étouffa dans sa gorge lorsqu’elle vit une grosse araignée blanche glisser le long de son fil pour venir se balancer devant ses yeux. Un petit cri plaintif filtra alors à travers ses lèvres mi closes.

— Ouhou ! Je suis là, je suis là !

Ils se ruèrent derrière la cabanette, ils tirèrent la brouette, écartèrent les épais feuillages des bougainvilliers et ils virent enfin, avec un immense soulagement, la petite frimousse terrorisée qui les regardait avec des larmes plein les yeux.

C’était pour jouer qu’elle s’était glissée là en tapinois, parce qu’elle s’ennuyait décidément trop, dans cette petite maison, mais Ticha et P’ticu ne l’avaient pas compris comme ça, eux. Ils pensèrent quelle avait voulu les embêter, leur faire peur, et ils l’avaient grondée très fort en lui ordonnant de ne surtout plus jamais recommencer. Ils avaient eu l’air beaucoup moins gentils, d’un seul coup.

Tant bien que mal, sa situation s’était quand même améliorée depuis le jour de son arrivée. Ticha lui avait installé une petite table et une chaise dans sa chambre. Il lui avait aussi apporté des crayons de couleur, du papier, qui était un peu gris, mais c’était du bon papier quand-même, sur lequel elle pouvait dessiner, et il lui avait également apporté des ciseaux à bouts ronds pour faire ses découpages. C’était là un véritable matériel de survie qu’elle fut ravie de déballer ! C’était vraiment très gentil, alors pour les remercier, elle leur avait fait un gros bisou à tous les deux.

Un jour, le grand monsieur qui venait souvent s’était installé sur le vieux canapé, et il avait pris un drôle d’air. Il avait plissé le front pour prononcer une phrase inquiétante, tout en la regardant intensément.

— Je ne sais pas encore ce qu’on va faire d’elle, mais gardez-la bien, en attendant, car la solution, bonne ou mauvaise, nous viendra certainement du ciel …

En attendant quoi ? Avait-elle eu envie de demander.

Il avait alors tendu vers Ticha un index accusateur pour prononcer cette phrase sibylline : « C’est pas du boulot, ce que vous m’avez fait là, et vous n’avez pas encore gagné vos galons, dans cette histoire !

Ils n’avaient pas beaucoup de copains, ces gens. Ils n’étaient certainement pas faits comme elle, qui invitait souvent ses petits amis à la maison pour goûter, ni comme ses parents, qui avaient plein de copines et de copines. Ceux qui venaient le plus souvent, c’était Chan, la copine Chinoise de maman, et Marijo, la copine Bretonne de papa, celle qui habitait à Carcassonne. Un jour sa mère lui avait même réservé un cours de cuisine dans un grand magasin, où elle avait convié tous ses copains. Ils étaient quinze et ils avaient confectionné un très beau gâteau à la framboise qu’ils avaient dégusté ensuite. Mais ici, mis à part ce grand monsieur, il ne venait quasiment jamais personne.

Quant à la nourriture, c’est vrai qu’elle n’était pas très variée, non plus. Ticha sortait souvent un poulet du poulailler, et il l’égorgeait sans autre forme de procès. Elle n’aimait pas assister à ces exécutions sommaires, et je comprends cela, car les enfants n’aiment généralement pas que l’on fasse du mal aux animaux. Il le plumait avec patience et le faisait ensuite cuire dans son grand barbecue. Il était bien plus grand, mais beaucoup moins beau, que celui de papa, ce barbecue ! C’était comme un grand bidon mais que l’on aurait coupé en deux.

Un jour il avait dit : A midi on va manger du poulet boucaneux. Ça te fait-y plaisir ?

Elle répondit que oui, bien sûr. Parce que le poulet, c’était toujours très bon, de son avis, même si elle n’aimait pas quand on le tuait sous ses yeux !

 

Drôle de nom quand même ! Elle réfléchit. Elle ne faisait que ça de ses journées, en fait, réfléchir ! Ce devait être un genre de poulet très bruyant quand il était vivant, en déduit-elle. Un poulet qui faisait du boucan ! Elle ignorait qu’il existât autant de variétés de volatiles. Des canards à l’orange, des poulets trop bavards, sans oublier ces fichues poules qui vous donnent la grippe !

Pendant que Ticha faisait griller son poulet, elle s’était hissée sur la pointe des pieds pour mieux voir et elle avait tranquillement affirmé.

— Mon papa, il met du piment des squelettes dans son poulet, et toi, tu mets quoi ?

— Mais qu’est-ce que tu peux être curieuse, toi ! Je mets du lime, du girofle en poudre, et aussi du piment, bien sûr, mais pas des squelettes, parce que je ne sais pas ce que c’est, alors je mets du piment d’ici, et il est très bon aussi, tu sais.

— Alors n’en mets pas trop, s’il te plaît, parce que j’aime pas trop quand ça pique.

On devait être dimanche, parce que pour le dessert la dame apporta une salade de fruits qui avait l’air délicieuse. Il y avait plein de fruits qu’elle ne connaissait pas, là-dedans !

La dame lui dit qu’elle y avait mis des pitayas, qu’on appelait aussi « fruits du Dragon », de la pomme cannelle, de la zévi, et aussi de la papaye, et c’était super bon, ça, la papaye !

— Moi aussi j’en veux encore, avait-elle lancé à la cantonade, alors que Ticha était en train de se resservir copieusement.

— Et la politesse, t’en fais quoi, lui reprocha la dame. Comment on dit ?

La petite prit un air pensif.

Elle réfléchit encore et elle se mit alors à chantonner, comme elle l’avait entendu un jour à la radio : « Oh oui, une salade de fruits, jolie, jolie, jolie ! Et elle rit joyeusement. Ah oui, j’allais oublier, il faut aussi dire le mot magique, s’il te plaît, ma cocotte.

Elle avait vu un beau jardin, derrière la maison, le jour où elle était arrivée, avec beaucoup d’arbres, et même de très grands arbres ! C’était bien dommage qu’elle n’ait pas le droit d’y aller. Elle restait souvent dedans, aussi elle ne pouvait faire ses dessins qu’avec ce qu’il y avait dans sa tête. Alors elle dessinait surtout des bateaux, qui étaient sa nouvelle passion, des bateaux avec des voiles de toutes les couleurs.

Un jour, Macocote, ou P’ticu, elle ne savait plus très bien comment l’appeler, en fait, lui dit sur un ton sévère :

— Tu pues, Tika. Il faut aller à la pompe prendre un bain.

— Je m’appelle pas Tika, j’te l’ai déjà dit plusieurs fois. Je m’appelle Jade. Jade de Kerjean. ! La dame la regarda alors avec un drôle d’air.

— Et si ça me fait plaisir, à moi, de t’appeler Tika ! Alors ici, tu t’appelleras Tika. Faudra t’y faire, ma petite, parce que j’ai bien peur que tu n’aies pas le choix, parce que moi, quand j’ai quelque chose dans la tête, c’est très difficile de me l’enlever, je vais te dire !

Et c’est vrai qu’elle avait un caractère plutôt déterminé, cette fille.

Ce n’était pas très important, après tout. Ils pouvaient bien l’appeler comme ils voulaient, après tout, tant qu’ils continuaient à bien s’occuper d’elle.
Ce qui était important, par contre, c’était qu’elle avait eu le droit de sortir. De prendre l’air, comme disait maman. Parce que ça ne sentait pas très bon dans la maison. En fait ça sentait un peu comme si on avait oublié une serpillière mouillée dans un coin.
C’était vraiment un endroit délicieux, cette île de Reunion. Papa l’avait bien dit. Il y faisait beau tous les jours. Jamais froid. Parfois il pleuvait beaucoup, par contre, et il fallait alors rester des jours entiers à l’intérieur, mais il ne faisait pas froid pour autant, comme c’était le cas à Montfort l’Amaury. Quand il pleuvait.

Et ces gens étaient vraiment très gentils, comme l’avait aussi dit papa. Et elle était vraiment heureuse de pouvoir en faire l’expérience directe.

— Papa ? Maman ? Elle commençait quand même à trouver le temps long. Quand allaient-ils venir la chercher ? Ils lui manquaient tellement. Les bisous de sa maman surtout lui manquaient, et les chatouilles de papa, aussi, lui manquaient terriblement !

Ils étaient peut-être là-haut, dans le ciel, qui la regardaient, avec papy. Oh mon Dieu, papy, et dire qu’elle était en train de l’oublier, petit à petit, pourtant ce n’était pas faute de l’avoir aimé de toute la force de son petit cœur d’enfant.

Prise d’une sourde angoisse, elle leva la tête pour regarder vers les nuages, et elle aperçut alors une chose étrange qui pendait à la branche d’un de ces gros arbres.

C’était une sorte de grosse boule, noire, et toute grouillante de vie, une chose qui avait l’air d’être de nature diabolique, quoi ! Intriguée, elle demanda à Ticha :

— Mais, c’est quoi, ça ?

— C’est un nid de guêpes polistes, petite curieuse!

— Et, ça pique ?

— Non, du moins tant qu’on ne les embête pas. Par contre, leurs larves sont même très bonnes à manger, grillées, avec l’apéritif, mais tu ne bois pas de rhum, toi, alors tu ne pourras pas les goûter avant au moins dix ans.


 

16

Ce soir ils étaient rentrés relativement tôt, après avoir passé une bonne partie de l’après-midi à se faire dorer sur la plage. Corina était heureuse de prendre de belles couleurs avant de retrouver la vie plus urbaine, plus sociale, plus enfermée, qu’elle menait à Antananarivo. A midi ils avaient pris un rapide déjeuner à base de délicieux poissons frais grillés à la paillote, sur la plage, un déjeuner frugal qui avait été accompagné par un bon verre de vin rosé de Cilaos, qui était l’un des rares vins produits dans l’hémisphère sud. C’était vraiment très agréable de pouvoir se détendre toute une journée, sans avoir aucune contrainte à assumer, pensa-t-elle, même pas celle de la garde de la mignonne, mais parfois fatigante, Tika, qui était allée faire quelques courses avec sa grand-mère, et c’était une chance car sa fille adorait sa mère, qui le lui rendait au centuple.

Confortablement installé dans le fauteuil en cuir de son bureau, Pierre lisait distraitement le journal du jour à la lumière de l’halogène tout en fumant un cigarillo. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux jeux de hasard ni d’argent, et il ne fumait pas de cigarettes depuis déjà cinq ans. Il pensait donc avoir bien le droit de s’offrir ce menu plaisir quotidien, qui était un de ses rares vices, avec le chocolat noir, mais qui était un vice bien innocent, celui-là, car à ma connaissance, le chocolat noir, que j’adore moi aussi, n’a jamais fait de mal à personne, et il ne favorise pas plus l’embonpoint.

Lorsque le téléphone sonna, d’abord il sursauta, puis il posa son canard sur la table basse, puis il se leva et se dirigea d’un pas paisible vers la console en teck verni. Il décrocha le combiné couleur ivoire du sans-fil et il le porta négligemment à son oreille.

— Monsieur Ravalofanimerina ?

— Lui-même. Qui est à l’appareil ?

— Ça, vous n’avez pas besoin de le savoir !

— Comment, mais, qu’est-ce que ça veut dire ! Mais, qui êtes-vous, enfin ?

— Calmez-vous, monsieur Ravalofanimerina. En fait, il n’y a qu’une chose que vous avez besoin de savoir, pour l’instant, du moins ! Une chose toute simple mais cependant très importante.

— vous aimez beaucoup votre fille, n’est-ce pas, monsieur Ravalofanimerina ?

– Bien sûr que oui !

Puis, après une courte pause :

— Alors, si vous l’aimez vraiment, vous allez rassembler immédiatement un million d’euros, en petites coupures, s’il vous plaît, si vous voulez revoir votre adorable petite fille vivante. Pour l’instant je peux vous certifier qu’elle se porte plutôt bien, mais, vous en conviendrez certainement avec moi, c’est si fragile, les enfants, surtout à cet âge…

Nous vous indiquerons la marche à suivre par téléphone. Ne prenez aucune initiative, car nous nous occupons de tout. Et pas un mot à la police, mais cela va de soi, n’est-ce pas, monsieur le futur maire ?

Nous ne sommes pas des assassins, monsieur Ravalofanimerina, et seul votre argent nous intéresse. Nous ne ferons donc aucun mal à votre fille, à moins bien sûr que nous nous y voyions contraints. Alors je vous en supplie, ne faites rien d’irréfléchi, et surtout rien de précipité. Contentez-vous de réunir l’argent et d’attendre patiemment nos instructions, qui ne tarderont guère. Ce n’est pas bien compliqué à comprendre pour un homme intelligent et responsable, tel que vous me semblez l’être.

La voix, suave et douce, se voulut rassurante.

Les nerfs solides de Pierre jouèrent en sa faveur, car il ne paniqua pas.

— Où est ma fille, dites-le moi, ou je vous zigouille ?!

— Ça non plus, vous n’avez pas besoin de le savoir. Sachez seulement qu’elle va bien, et que vous la retrouverez sitôt que vous aurez satisfait à nos modestes exigences. Nous la libérerons alors dans un lieu public, comme un centre commercial, par exemple, où vous n’aurez plus qu’à la récupérer.

Et la communication fut coupée.

Pierre se leva calmement et il sortit dans le couloir. Il appela sa belle-mère tout en tremblotant légèrement : Henriette ! Henriette !

— Oui, ouiii, je suis là, Pierre.

— Mais, où êtes-vous, bon sang ?!-

— Ici, nous sommes dans la salle de bains, Pierre.

Le Malgache s’avança dans le couloir et il entendit effectivement du bruit dans la salle d’eau. Il frappa à la porte et entra résolument.

Son visage, qui était jusque là resté crispé et fermé, s’éclaira alors d’un grand sourire de soulagement. Car dans la baignoire, Tika jouait paisiblement avec ses animaux en caoutchouc. Sa grand-mère se tenait à côté d’elle et elle portait sur son bras tendu une grande serviette éponge décorée des personnages de Disney.

— Dieu merci, vous êtes là !

Sa belle-mère parut surprise par cette réflexion.

— Eh bien oui, nous sommes là. Mais, où vouliez-vous que nous soyons, Pierre? Nous sommes allées faire quelques courses avec Tika cette après-midi, comme vous le savez, et maintenant c’est l’heure de son bain, car il a fait tellement chaud en ville, aujourd’hui, que la petite était littéralement en nage, comme moi-même, d’ailleurs.

La petite fille, qui était toute couverte de mousse, se leva dans la baignoire et elle tendit les bras vers son père pour lui demander :

— Papa, papa, est-ce qu’on pourrait aller à Paris, un jour ?

— C’est très loin, Paris, tu sais, ma chérie.

— Oh oui, ça je le sais, il faut prendre un gros navion qui va très vite et voler longtemps, longtemps, tout un jour, dans le ciel !

— Un gros avion, ma chérie, pas navion. Et qu’est-ce que tu voudrais aller faire à Paris, dis-moi, lui demanda-t-il en souriant?

— Oh ça je sais pas encore, mais j’aimerais beaucoup aller voir ma copine Jade, quand elle sera repartie chez elle, parce que c’est là-bas qu’elle habite, et même que son pays s’appelle la France.

— Tu as déjà entendu parler de la tour Eiffel, je crois ?

— Oui, bien sûr, je l’ai même vue à la télé pour le premier de l’an. C’est grand, c’est beau, et ça brille la nuit, ça clignote de partout.

— Eh bien, c’est à Paris qu’elle se trouve, et le parc Disneyland aussi.

— Le grand parc, avec Mickey, Donald, et Minnie, et aussi l’onc Picsou, et Fifi, et Riri, et Loulou ?

— Oui, ils sont tous à Paris, ma chérie.

— Alors ce serait vraiment chouette d’aller là-bas tous les quatre, tu crois pas?

— Pourquoi pas, on va y penser, mon amour. Comment s’appelle ta copine, tu m’as dit ?

— Jade, Jade de Kerjean.

Rassuré, Pierre sortit de la salle de bains et se dirigea vers la cuisine. Son épouse, la charmante brunette Corina, s’y affairait à préparer le repas du soir.

— Je viens de recevoir un coup de fil vraiment bizarre, lui annonça-t-il en lui caressant amoureusement le dos, et il lui raconta.

— C’est sûrement un canular. Les élections sont pour bientôt, et tout ce qui pourrait te déstabiliser est bienvenu, pour ton adversaire, et tu le sais bien.

— Parce que tu crois que Rajoalina serait capable de ça ?

Corina lui jeta un regard tendre mais qui n’en fut pas moins interrogateur.

— Peut-être pas lui, mais quelqu’un de son équipe de campagne, certainement, et si tu veux mon avis, ils sont capables de bien pire. Tu n’es pas si naïf d’habitude. Je ne te reconnais pas, là. C’est la guerre, mon amour, et à la guerre tous les coups sont permis, tu es bien placé pour le savoir, non ?

— Je le sais bien, oui, mais les enfants, quand même, c’est sacré, non, surtout dans notre pays !

— Tika est là, mon chéri, et elle va bien, alors n’y pense même plus. C’est un canular, je te dis !

— J’aimerais bien ne plus y penser, mais, ça m’intrigue quand même, cette histoire, je ne suis vraiment pas tranquille, tu sais.

— Oublie ça ou tu vas finir par te rendre malade pour rien. Tu es en vacances, alors profites-en pour prendre du bon temps, et surtout pour te détendre, au lieu de t’angoisser pour rien, et d’abord, tu ne voudrais pas m’embrasser, là, tout de suite, histoire d’oublier au plus vite cette mauvaise blague. Et elle lui tendit ses lèvres roses, dont il se saisit avec une infinie gourmandise.

Il convint que son épouse avait raison et il chassa l’incident de son esprit. Tika était là, elle était heureuse et en bonne santé. Alors, si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, à quoi bon en effet se compliquer la vie inutilement ? L’incident est clos, et bien clos, se rassura-t-il en respirant profondément.

Corina avait préparé pour le repas du soir un bon ragoût de zébu, qu’elle avait décidé d’accompagner de riz aux herbes relevé de gingembre, et qu’elle avait l’intention de servir avec une bonne bière locale bien fraîche qu’ils avaient ramenée de la Brasserie de l’Îlet.

.— Humm, j’ai comme l’impression que nous allons encore nous régaler, ce soir, dit Pierre, qui salivait déjà, tout en l’embrassant furtivement dans le cou et en lui caressant les épaules et le dos.

Il aimait beaucoup son épouse, cette jeune femme jolie, intelligente, et qui était surtout si dévouée pour sa famille, car elle était une vraie mère Malgache, élégante, résolue, et si délicieusement sexye !

C’était une perle qu’il avait rencontrée tout à fait par hasard en visitant une exposition de tableaux à Antananarivo, ce qu’il faisait plutôt rarement, en fait. C’était elle qui était de permanence dans la galerie ce jour-là. Comme quoi quand le destin décidé de prendre votre vie en main, moi je dis qu’il sait toujours comment s’y prendre, que ce soit pour le pire, ou pour le meilleur !

Les œuvres de François Romain Rakotoarimanana, un peintre originaire de Tana, y étaient exposées. Et la télévision en avait longuement parlé. L’artiste avait été inspiré par les bandes dessinées dès son plus jeune âge, et ce sont ces peintures franchement originales qui avaient interpellé Pierre, au point de le décider à pousser la porte vitrée de la galerie.

Le peintre avait décidé d’approfondir ses études en art plastique par des recherches plus personnelles.
Les fruits de ses créations, et de ses recherches, ainsi que son incontestable talent, lui avaient permis de faire cette première exposition à la galerie Aquarelle d’Yves Chen Ambatonakanga à la fin des années 90.
Il puisait son inspiration dans ses voyages en province, à la campagne, et jusque dans la vie quotidienne malgache.

Pierre avait fait l’acquisition un grand tableau représentant un attelage de zébus tirant leur fardeau au milieu de forêt de baobabs, et dont les couleurs lui avaient parues enchanteresses, qu’il avait l’intention d’accrocher dans le hall d’entrée de son entreprise, et au moment de quitter l’établissement il avait aimablement invité la vendeuse à dîner, mais sans avoir le moins du monde l’intention de la draguer, même s’il la trouvait particulièrement jolie, surtout qu’il ne lui sembla pas qu’elle soit insensible à son charme naturel.

Cependant, cinq ans plus tard, comme une suite logique à ce double coup de foudre, artistique et sentimental, et peu après leur mariage dans la petite église de son village naissait Tika.

Une bonne demi-heure s’écoula avant qu’ils ne asentsnt passent à table.

— Nous avons reçu de la visite, cet après-midi, annonça gaiement Henriette. Paul de Kerjean est venu, figurez-vous ! Il cherchait sa fille et il pensait qu’elle était ici.

— Jade ? demanda Tika avec excitation. Mais, elle était à la voile avec moi.

— Oui, je sais, mais quand son père est allé la chercher, elle ne s’y trouvait plus.

Pierre se leva pour allumer la télé.

— On va mettre les informations, ça ne dérange personne ?

Le programme commença comme d’habitude par les actualités régionales, car c’étaient bien entendu celles qui intéressaient le plus grand nombre de téléspectateurs.

Des troubles avaient eu lieu à Saint-Denis suite à l’arrestation mouvementée d’un jeune dealer, au quartier du Chaudron, comme d’habitude, puis la présentatrice annonça qu’on déplorait un nouvel accident d’hélicoptère. L’image de l’appareil démembré gisant lamentablement au sol apparut à l’écran.

« Un hélicoptère de type “Alouette 2” a chuté au chemin Cabeu, du côté de Pont d’Yves, en fin d’après-midi. L’un des quatre passagers, Philippe Boulanger, âgé de 43 ans, est décédé, deux des trois autres sont légèrement blessés. Le pilote, quant à lui, s’en est sorti indemne.

Le sous-préfet de Saint-Paul, Thomas Campeaux, se trouve actuellement sur le lieu de l’accident, qui est situé sur la commune du Tampon. Tout le secteur a été bouclé.

Veuillez noter que la circulation y est très difficile.

Les enquêteurs de l’aviation civile sont attendus sur place.

Une attaque de requin a encore fait un blessé grave ce samedi, a annoncé la préfecture de La Réunion. »

Puis le présentateur s’est contenté de lire le communiqué.

« Ce jour, vers 16h30, une attaque de requin s’est produite aux abords de la Ravine Mula, secteur du Tournant, sur la commune de l’Étang Salé. Un bodyboarder a perdu une partie de sa jambe droite, qui a été sectionnée au niveau de la cuisse. L’activité n’était pas encadrée au sens de l’arrêté préfectoral qui interdit toute pratique de surf et de bodyboard, hors lagon et pratiques surveillées. Par ailleurs un avis de houle est actuellement en cours. »

« Le jeune homme a été rapidement pris en charge par les premiers témoins, qui ont été ensuite relayés par les maîtres nageurs sauveteurs du poste de la plage de l’Étang Salé puis par les sapeurs-pompiers et le SMUR, qui a stabilisé la personne, précise la préfecture. Cependant son pronostic vital reste malheureusement engagé.

La préfecture recommande donc la plus grande prudence aux surfeurs, en rappelant une nouvelle fois que quelles que soient les précautions prises le risque zéro n’existe pas. »
Enfin : « Nous avons appris aujourd’hui la disparition mystérieuse d’une petite vacancière âgée de 5 ans, Jade de Kerjean. La petite fille prenait une leçon de voile au centre UCPA de Saint-Gilles et lorsque son père, un Parisien en vacances, est venu la chercher, elle avait disparue. Nous avons pu rencontrer la mère de la petite Jade, qui travaille actuellement à Saint-Denis pour l’Office Intercommunal de tourisme. »

Yi-Ping apparut alors, elle avait l’air d’être très fatiguée. Ses yeux d’émeraude, bien que cernés, crevèrent néanmoins l’écran. Une photo de Jade s’afficha en même temps. L’enfant s’afficha toute souriante dans son maillot de bain bleu roi décoré de petits coquillages jaunes.

Yi-Ping fixa la caméra d’un regard intense, aiguisé, et elle prononça cette phrase : « Qui que vous soyez, rendez-moi ma fille, s’il vous plaît. Nous pourrons comprendre un égarement passager et n’engagerons pas de poursuites. Mais si vous lui faites du mal… »

Son regard se durcit, tandis que ses yeux devenaient deux poignards effilés : « Si vous lui faites le moindre mal, soyez certains que ma vie entière ne sera pas assez longue pour vous faire payer votre forfait au prix fort ». Et elle éclata en sanglots avant d’ajouter :

— Jade, mon amour, si tu me vois, aie confiance, maman et papa vont te retrouver et te ramener bientôt à la maison.

Pierre se leva et il commença à s’agiter, à marcher en long et en large dans la pièce, tel un fauve arpentant sa cage trop étroite.

Un pli soucieux barrait son front cependant que des gouttes de sueur coulaient le long de sa nuque.

— Putain, oh, putain ! Je savais bien que ça cachait quelque chose de mauvais, cette histoire. Tu as vu la photo de la gamine, Corina, comme elle ressemble à Tika ! Les cons, tant mieux pour nous, remarque, mais ils se sont trompés d’enfant. Ils ont voulu enlever Tika, et ils ont enlevé Jade, merde, merde, merde !

— Mais, qui cela peut bien être ?

— Ça je n’en sais trop rien. Mais ce n’est pas politique, en tout cas, c’est une affaire crapuleuse, c’est de l’argent qu’ils veulent, et même beaucoup d’argent.

— Où elle est, Jade, papa ?

— Je ne sais pas ma chérie. Chez des gens pas très gentils, sûrement.

— Et, ils vont lui faire du mal ?

Pierre se voulut rassurant, remarquant combien cette information, si peu compréhensible pour elle, avait traumatisé sa fille.

La petite hoqueta, et elle commença même à pleurer doucement.

— Je ne crois pas, non. Tu sais à quel hôtel habite Jade ?

— Oh oui. C’est à l’hôtel des Bougainvilliers; elle m’a dit que c’était très joli, et y a même une piscine, comme chez nous.

Pierre pensa que sa fille en avait assez entendu pour la soirée et il alla se réfugier dans son bureau. Il prit l’annuaire et appela l’hôtel de Paul.

— Pierre Ravalofanimerina, je suis le papa de Tika, je tenais à vous tenir informé de l’appel téléphonique que j’ai reçu cet après-midi. A mon avis ils détiennent sûrement Jade, qu’ils auront confondue avec Tika. Parce que les petites se ressemblent vraiment beaucoup.

Paul remercia Pierre pour cette information des plus précieuses. Un enlèvement crapuleux, avec erreur sur la personne, en plus, et c’est à cela qu’ils avaient à faire, maintenant !

Au moins il savait qu’à cette heure sa fille était toujours vivante, même si elle était certainement plongée dans l’angoisse et la terreur. On n’allait sans aucun doute pas tarder à lui demander de l’argent pour la lui rendre, se persuada-il, et il commença à compter dans sa tête de combien il pouvait disposer.

*****

Bien calé au fond de son canapé, il avait bien sûr regardé avec la plus grande attention les informations. En entendant celle-là, cependant, il avait bondi comme un cabri.

— Connerie de connerie, mais quels fieffés abrutis vous me faites ! Il sortit rageusement son téléphone portable de sa poche et il appela aussitôt.

— Vous êtes des malades, des enfoirés, des nullards, des moins que rien. Vous vous êtes trompés de gamine !

— Oh non, alors ça, ce n’est pas possible, je vous dis! Parce qu’une petite brune aux cheveux longs avec un maillot bleu à coquillages jaunes, il n’y en avait qu’une sur la plage quand elle y est allée, alors elle n’a sûrement pas pu se tromper !

— Non, je te dis qu’elle s’est trompée. Vous pouvez être sûrs d’une chose. Plus jamais je ne vous ferai confiance. Plus jamais, vous m’entendez ?

Il était hors de lui. Et il hurlait, maintenant, il avait envie de tuer le monde entier et de s’arracher les cheveux.

— Prenez-en bien soin, en tout cas, et surtout planquez-la bien. Je vais voir ce que je peux faire pour réparer ce désastre. Il ne nous manquait plus que ça, oh, quelle bande d’enfoirés vous me faites !


 

17

Repartons un instant pour Paris, si vous le voulez bien, pour nous rendre dans un bureau du 36 du quai des orfèvres, au premier étage.

Le commissaire Xavier de Chaisemartin était devenu, avec le temps, un ami de la famille de Kerjean, et même quasiment un intime. après avoir enquêté sur le tragique décès de Brigitte Beghim 6, l’associée de Paul, et c’est encore lui qui avait, quatre ans plus tard, retrouvé Yi-Ping lorsqu’elle avait mystérieusement disparue, elle aussi, au retour d’une mission au Qatar7, alors qu’elle était enceinte de Jade.

Aussi ne fut-il pas surpris outre mesure quand Paul de Kerjean l’avait appelé pour lui faire part de la disparition de sa fille. Car Jade aurait pu être sa filleule, s’il avait accepté d’en être le parrain, ainsi que Paul le lui avait proposé. Mais la religion, ce n’était pas vraiment son truc, et là il y avait un hic, une sorte d’incompatibilité. Il avait déjà assez à faire avec les malfrats ! Il aurait accepté un baptême civil, à l’extrême rigueur, parce qu’il éprouvait une réelle affection pour Paul et sa compagne, mais aller à l’église, non, ça, c’était trop lui demander, parce qu’il ne se sentait aucune accointance la religion, quelle soit, et il éprouvait même au sujet des religions en général une espèce d’aversion, estimant qu’elles avaient fait beaucoup plus de mal que de bien à l’humanité. Le baptême eut donc lieu sans lui. Il avait quand même offert à Jade, à cette occasion, une très jolie poupée, qui trônait toujours sur un mini fauteuil en rotin, dans sa chambre. La fillette pourrait ainsi être chrétienne comme son père, et surtout comme la mère de son père, tout en étant bouddhiste comme sa mère, plus tard, si elle le désirait, car absolument rien ne s’y opposait. C’était un bel exemple d’œcuménisme.

Lorsqu’il rappela Paul, il n’avait pas les mains vides, loin de là, même ! Il s’exprima calmement, posément, pour lui dire :.

— Mon cher Paul, je me suis entretenu, par téléphone et par e mail, avec mes collègues de Saint-Denis, ainsi que je vous l’avais promis.

Tout d’abord il faut que vous sachiez qu’ils prennent cette affaire très au sérieux. Ils travaillent et travailleront dessus tous les jours. Si vous allez à Saint-Denis, vous direz bien entendu au commissaire Polvérino que vous venez de ma part. C’est quelqu’un de très compétent, voyez-vous, et aussi de très impliqué. Surtout lorsque la sécurité et la vie d’une enfant sont en jeu.

Je vais essayer de faire un rapide tour d’horizon avec vous. Sachez qu’à ce jour ils sont sur plusieurs pistes, parce qu’il ne faut bien entendu n’en négliger aucune !

Les pédophiles, d’abord, malgré la demande de rançon, qui pourrait bien s’avérer être un leurre destiné à cacher un autre motif. Ils sont nombreux, bien sûr, mais seuls quelques uns auraient la capacité de cacher l’enfant sans attirer les soupçons.

Ils ont le père Le Guen dans leur collimateur. Il se trouve que c’est actuellement le prêtre de Saint-Gilles, donc quelqu’un de très proche physiquement. Il officie à Notre dame de la paix, au 3 de la rue des Arums, et il est connu pour encadrer des activités enfantines. Il lui est arrivé à plusieurs reprises d’organiser des jeux de ballon sur la plage, et il donne toujours des leçons de catéchisme aux petits, mais surtout, et c’est ce qui le rend particulièrement intéressant, c’est qu’il dispose de vastes locaux avec de nombreuses dépendances.

Jusqu’ici, dans les affaires de pédophilie touchant l’église, la hiérarchie ecclésiastique était toujours passée entre les gouttes, mais à La Réunion, un juge d’instruction s’est intéressé au rôle qu’avait joué, et là il eut un petit rire narquois avant d’ajouter :,

— Ou plus exactement au rôle que n’avait pas joué, l’évêque local, dans une affaire impliquant le père Le Guen.

Il faut savoir qu’en décembre 1990, Michel Le Guen, qui était alors le curé de Bras-Panon, était âgé de 63 ans. Il avait été mis en examen pour onze agressions sexuelles présumées sur des mineurs, ainsi que pour une tentative de viol.

Ce prêtre, qui fut ordonné en 1947, avait été à plusieurs fois rappelé à l’ordre par son évêque, monseigneur Clément Aubry.

Au printemps dernier, Le Guen a finalement été rattrapé par son passé trouble.

Car, en avril 1999, un agent de sécurité âgé de 25 ans, établi en région parisienne, a vécu une grosse déception sentimentale qui a ravivé de pénibles souvenirs enfouis. Ils dataient de l’époque où il suivait le catéchisme à Sainte-Rose, sur l’île de La Réunion.

Dans la plainte qu’il avait déposée à Créteil, il a dit avoir subi des attouchements traumatisants, dans le milieu des années 1980, de la part du père Michel Le Guen, un curé qui était arrivé sur l’île en 1967.

Au cours de leur enquête, les gendarmes ont retrouvé d’autres victimes de cette même époque. Mais aussi des victimes actuelles, et c’est là que l’histoire devient intéressante. Des nouvelles victimes, vous disais-je, mais des victimes qui ont été identifiées à Saint-Gilles, cette fois. Et ce sont des enfants âgés de 8 à 12 ans.

Le curé les emmenait faire du sport, et il agissait le plus souvent dans les douches. Devant le magistrat, l’homme d’église a expliqué que sa main avait pu malencontreusement glisser en lavant les gamins. Mais il y a plus grave, parce qu’il avait finalement reconnu s’être touché devant des enfants.

Au total, pas moins de onze victimes d’agressions sexuelles ont ainsi été recensées. Et Michel Le Guen fut également soupçonné d’une tentative de viol.

Cette fois la victime avait douze ans bien tassés. C’était un jeune garçon que le prêtre avait attiré à plusieurs reprises dans son bureau au prétexte d’entretiens sur la religion, un local discret qui était situé au bout d’un couloir, afin de bavarder avec lui de religion. Il lui avait prêté une bible simplifiée et illustrée pour adolescents, ainsi qu’un Coran du même type, et il lui avait demandé de repasser le voir après les avoir lus, pour en discuter.

Au cours de la conversation, il lui avait dit :

— Tu vas bientôt avoir 13 ans mon garçon. Tu seras alors apte à donner la vie. Il serait donc bon de vérifier que tout est prêt pour ce grand jour.

Le jeune homme se demanda ce qu’il fallait vérifier. Parce qu’il se portait bien, et il était régulièrement suivi par le médecin de la famille.

Mais le prêtre avait insisté, il s’était alors penché vers le garçon et il lui avait doucement ordonné :

— Laisse-moi faire, nous allons regarder de plus près cette jolie zézette, mais dis-moi d’abord, est-ce qu’il t’arrive de bander ?

— Oh oui, bien sûr, que cela m’arrive, et souvent, même !

— Et, et, est-ce que tu te masturbe, dans ces cas-là.

Ne sachant certainement pas ce qu’il convenait de répondre à une pareille question, je jeune garçon avait répondu « non, je ne me suis encore jamais masturbé, même si j’ai des amis qui le font » « c’est bien, c’est très bien, lui avait alors dit le prêtre

— Est-ce que c’est interdit, de se masturber ?

– Interdit ? Pas vraiment, non, ce n’est pas interdit, mais c’est déconseillé.

— Pour quelle raison est-ce déconseillé ?

— Parce que la masturbation est l’excitation volontaire des organes génitaux afin d’en retirer un plaisir vénérien. C’est donc un acte gravement désordonné. L’usage délibéré de la faculté sexuelle en dehors des rapports conjugaux normaux en contredit la finalité. La jouissance sexuelle y est recherchée en dehors de la relation sexuelle requise par l’ordre moral, celle qui réalise, dans le contexte d’un amour vrai, le sens intégral de la donation mutuelle et de la procréation humaine. C’est parce que l’Église a une très haute conception du corps et, en particulier, de la sexualité humaine, qu’elle réprouve les pratiques qui contredisent le magnifique projet divin sur l’homme et la femme. Elle demande que dans tout acte sexuel, soient associés le plaisir, le désir, et la procréation.

Pour former un jugement équitable sur la responsabilité des sujets, il importe de tenir compte de l’immaturité affective, de la force des habitudes contractées ou des autres facteurs psychiques ou sociaux qui peuvent atténuer, voire même réduire au minimum la culpabilité morale de la masturbation.

C’est pour cette raison, qu’à ton âge, si ce n’est pas interdit, se masturber est quand même fortement déconseillé.

Tandis qu’en Islam, c’est différent ! le corps humain , ainsi que toutes les facultés qui ont été données à l’homme sont considérés comme des dépôts de la part de Dieu. Quiconque utilise un organe de son corps ou une de ses facultés d’une façon ne respectant pas le cadre défini et voulu par Allah se montre ainsi coupable de trahison par rapport au dépôt qui lui a été confié.

A partir de là, il faut savoir qu’en ce qui concerne la sexualité, l’Islam a énoncé une orientation essentielle pour l’homme et la femme dans la façon de satisfaire ce besoin naturel: L’expression de l’instinct sexuel ne doit ainsi être vécu que dans le cadre du mariage, et ce, afin de contribuer à la réalisation d’un objectif très important, à savoir celui de perpétuer l’espèce humaine.

Toute expression de la sexualité qui ne suivrait pas cette orientation est donc condamnée en Islam: C’est pour cette raison que des actes comme la masturbation sont strictement interdits par la quasi-totalité des savants musulmans.

— il est donc préférable d’être chrétien, alors, si on éprouve le besoin, ou tout simplement l’envie, de se masturber ;

— Oh, ça, c’est une autre histoire, mon petit !

Il baissa alors la fermeture éclair de la braguette de l’enfant et il défait le bouton de fermeture.

Impressionné par l’autorité dont faisait preuve le prêtre, le gamin le laissa faire son sale boulot sans regimber.

Le père Le Guen descendit alors lentement le pantalon, puis il attrapa les rebords du slip du garçon et il le fit glisser à son tour.

Il saisit alors le sexe de l’enfant entre deux doigts et il le décalotta. Comme le sexe du garçon commença doucement à s’ériger il déposa un chaste bisou sur l’arrondi du gland, qu’il se retint toutefois de sucer plus formellement, même si à mon avis ce n’est pas l’envie qui lui en ai manqué.

Mais il était comme ça, le père Le Guen, ambigu ! C’était un pédophile, bien sûr, mais un pédophile light, un pédophile qui n’allait jamais au bout du bout de ses coupables pulsions, bien que, et là j’en suis intimement persuadé, ce n’était pas le désir qui lui manquait.

C’était un acte purement médical, dira-t-il par la suite.

A l’occasion de différentes déclarations, Clément Aubry, l’évêque de la Réunion, avait répété avoir « rappelé à l’ordre à plusieurs reprises » le prêtre de Bras-Panon. Dans une déclaration, il le reconnaissait même clairement :

« A partir des propos extrêmement dérangeants qui me sont parvenus en leur temps, j’ai convoqué Michel Le Guen et ensuite je lui ai fait une mise en garde par écrit lui interdisant, notamment, de recevoir des enfants à la cure. »

L’évêque laissait entendre que ces avertissements n’étaient fondés que sur de simples rumeurs, certains enfants, il est vrai, s’étant même rétractés depuis leurs premières déclarations. Il n’aurait ainsi rien constaté de grave par lui-même.

Afin d’en avoir le cœur net, le juge d’instruction s’était bien entendu rendu à l’évêché.

Le magistrat a demandé à l’évêque le dossier du curé. Si le patron des prêtres avait refusé, le juge aurait alors mené une perquisition en bonne et due forme. Mais au bout d’une heure, il était ressorti avec le dossier sous le bras.

Le lendemain, l’évêque avait été entendu comme simple témoin. Une audition au cours de laquelle il avait nié avec force avoir été mis au courant des agressions sexuelles, ne reconnaissant finalement que des rumeurs.

Après avoir quitté le juge, le prélat avait expliqué que s’il avait eu connaissance de tels faits, il les aurait bien évidemment signalés à la justice. Puis il avait annoncé que l’église entendait se constituer partie civile. Une contre—attaque qui lui permettrait d’avoir accès au dossier. Mais à l’heure actuelle, l’église ne l’a toujours pas fait.

Le juge a continué ses investigations et entendu le confesseur de Michel Le Guen, un curé âgé de 85 ans, qui était hébergé par les sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Selon ses dires, il n’aurait pas, lui non plus, été informé de tels faits.

Mais en 1993, Le Guen fut muté de Bras-Panon à Saint-Gilles. Un transfert qui renforça le soupçon selon lequel des accusations précises pourraient bien avoir été portées à la connaissance de l’évêque.

Le juge entendait également savoir ce qui avait poussé Michel Le Guen à venir s’installer à la Réunion, à quitter sa Bretagne natale où il officiait, toujours au contact des enfants, pour des activités sportives. D’autant qu’un gendarme avait écrit au juge pour lui signaler des attouchements qu’il aurait lui-même subis, vingt-cinq ans auparavant.

Il me semble, pour ma part, que la psychologie du père Le Guen était proche de celle qui prévalait dans les années 70, en témoigne cet article de 24 heures actu :

« A la fin des années 70, les mêmes bien-pensants progressistes qui soutiennent actuellement la loi pour l’homoparentalité, le mariage homo et la PMA (procréation médicalement assistée), défendaient, au nom de la liberté, de l’égalité et contre les vilains réactionnaires, la pédophilie. 24heuresactu a retrouvé les signataires et leurs revendications concernant la sexualité avec les enfants. Quand l’histoire se répète.

Libération, le Nouvel Obs, Le Monde, le PS : tels sont les actuels défenseurs des lois prométhéennes sur la négation de l’altérité via l’homoparentalité. En 1977, c’étaient déjà les mêmes qui signaient des pétitions pour soutenir la pédophilie, au nom de la liberté et du progrès. On ne change pas une équipe qui gagne !

Les leçons de morale sont toujours les mêmes : seuls les obscurantistes, les réacs, les fachos peuvent vouloir ralentir l’inéluctable chemin vers la modernité, le progrès, le lucre, et la jouissance sans entrave.

Ainsi, Le Monde publiait, le 26 janvier 1977, une célèbre lettre ouverte aux Parlementaires, relayée, évidemment, par Libération, pour défendre dans « l’affaire de Versailles », Trois hommes qui étaient accusés de pédophilie, pour avoir couché avec des mineurs et pris des photos de leurs intimités. Les intellectuels progressistes parisiens s’étaient émus de cette entrave à la jouissance et à la consommation du corps. Comment une société peut-elle être heureuse si l’on fixe des limites morales au plaisir sexuel ?

Le texte ignoble précisait ainsi que les enfants étaient « consentants », avant d’aller encore plus loin dans le progrès sociétal : « Si une fille de treize ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ? » et « trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit ! ». Ça a le mérite d’être clair !

Voici donc la liste des 60 signataires de cette pétition, qui font quasiment tous partie des fervents défenseurs du mariage pour tous et qui continuent à militer, sans honte, pour la marchandisation du corps. On y retrouve évidement toutes les idoles de nos bons vieux bobos soixante-huitards et quelques socialistes devenus ministres entre-temps. Une liste à garder en mémoire :

  • Alain Cuny
  • André Glucksmann
  • Anne Querrien
  • Bernard Dort
  • Dr Bernard Kouchner
  • Dr Bernard Muldworf
  • Bertrand Boulin
  • Catherine Millet
  • Catherine Valabrègue
  • Christian Hennion
  • Christiane Rochefort
  • Dr Claire Gellman
  • Claude d’Allonnes
  • Copi
  • Daniel Guérin
  • Danielle Sallenave
  • Dionys Mascolo
  • Fanny Deleuze
  • Félix Guattari
  • Francis Ponge
  • François Châtelet
  • François Régnault
  • Françoise d’Eaubonne
  • Françoise Laborie
  • Gabriel Matzneff
  • Georges Lapassade
  • Gérard Soulier
  • Dr Gérard Vallès
  • Gilles Deleuze
  • Gilles Sandier
  • Grisélidis Réal
  • Guy Hocquenghem
  • Hélène Védrine
  • Jack Lang
  • Jacques Henric
  • Jean-François Lyotard
  • Jean-Louis Bory
  • Jean-Luc Henning
  • Jean-Marie Vincent
  • Jean-Michel Wilheim
  • Jean-Paul Sartre
  • Jean-Pierre Colin
  • Jean-Pierre Faye
  • Judith Belladona
  • Louis Aragon
  • Madeleine Laïk
  • Marc Pierret
  • Marie Thonon
  • Dr Maurice Erne
  • Michel Bon
  • Michel Cressole
  • Michel Leyris
  • Négrepont
  • Olivier Revault d’Allonnes
  • Patrice Chéreau
  • Philippe Gavi
  • Philippe Sollers
  • Dr Pierre-Edmond Gay
  • Pierre Guyotat
  • Pierre Hahn
  • Pierre Samuel
  • Dr. Pierrette Garrou
  • Raymond Lepoutre
  • René Schérer
  • Dr Robert Gellman
  • Roland Barthes
  • Simone de Beauvoir
  • Victoria Therame
  • Vincent Montail

En bref, ce sont tous les symboles et les modèles de la pensée de Mai 68. Depuis, quasiment tous ont pris position pour le mariage homosexuel et pour l’homoparentalité. Vous avez dit décadence ? Nihilisme ? Perversion ? La source idéologique de toute cette folie hédoniste est évidemment à aller chercher du côté de mai 68. »

— je dois dire que type-là m’a tout l’air d’être un fieffé salopard, ou tout au moins d’un dangereux allumé ! s’exclama Paul, qui fut, et c’est là le moins que l’on puisse dire, intensément secoué par ce qu’il venait d’entendre.

Sa fille, son innocent petit ange, se trouverait-elle entre les mains de ce malade, serait-elle devenue la proie de ce sale type ?

— Attendez, ne vous emballez surtout pas, Paul, parce que mes collègues sont aussi sur d’autres pistes, des pistes qui pourraient se révéler tout aussi prometteuses.

Étant donné qu’il y a eu une demande de rançon, même si elle n’est pas arrivée chez vous, ils auraient tendance à privilégier la piste criminelle, voyez-vous, et je considère que c’est une bonne option, même si le département s’avère être bien plus tranquille que la métropole. Le grand banditisme y semble en effet inexistant, et de même la violence urbaine y est assez faible, à part les inévitables problèmes récurrents du Chaudron.

Et il n’y a pas d’organisation mafieuse connue à Saint-Denis. Mais il faudrait aussi fouiller du côté de la délinquance ordinaire, et là, malheureusement, tout devient possible.

Parce que, voyez-vous, beaucoup de drames à la Réunion sont causés par l’absorption de mélanges alcool médicaments, des mélanges hasardeux qui font perdre la tête à des gens qui sont en apparence tout ce qu’il y a de plus normaux, et que l’on voit soudain se livrer à des actes aussi stupides qu’imprévisibles.

Et surtout, il y a les sectes !

Sa voix, alors, se fit plus grave.

— Et parmi elles, il y a celle du cœur douloureux et immaculé de Marie, dont le charismatique gourou est appelé le Petit Bleuet d’Amour. Il a déjà été impliqué dans des enlèvements d’enfants, ce qui pourrait faire de lui un suspect de tout premier ordre. C’est un véritable illuminé, un type qui délire sérieusement depuis son plus jeune âge.

Elles sont très nombreuses, ces sectes, rendez-vous compte qu’il n’y en aurait pas moins de dix-sept, à la Réunion, qui regrouperaient environ cinq mille adeptes ! Ce qui, je le crains fort, ne va pas faciliter le travail d’investigation. Et le problème, avec les sectes, comme d’ailleurs avec les religions les mieux établies, les mieux intégrées, celles qui ont pignon sur rue, c’est qu’on ne sait jamais jusqu’où sont capables d’aller des extrémistes afin de tenter d’imposer leurs idées fantasmagoriques ! Car, voyez-vous, agir au nom de Dieu, cela leur donne tous les droits, ou presque !

— Je comprends tout cela, commissaire, mais néanmoins il faut faire vite, car ma fille est certainement en grand danger, de même que sa mère, qui commence dramatiquement à péter un câble, et je ne vous cacherai pas ! Sa voix s’étrangla, et il fut pris d’un tremblement nerveux avant d’ajouter « En espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard ! »

— Je sais bien, Paul, mais il est important d’agir avec ordre et méthode, ainsi que je vous l’ai déjà entendu dire à plusieurs reprises, et je suis certain que vous le comprendrez, car la précipitation est certainement la mère de toutes les erreurs judiciaires, et de toutes les catastrophes vécues par cette noble institution, rappelez-vous à ce sujet la récente affaire d’Outreau !

A propos de la célèbre affaire d’Outreau, il serait peut-être profitable aux plus jeunes d’entre vous que je vous en rappelle les grandes lignes, en m’appuyant sur cet excellent article publié par Wikipédia :

« L’affaire d’Outreau est une affaire pénale d’abus sexuel sur mineurs, concernant des faits qui se sont déroulés entre 1997 et 2000. Elle a donné lieu à un procès devant la Cour d’assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais) du 4 mai 2004 au 2 juillet 2004, puis à un procès en appel auprès de la Cour d’appel de Paris en novembre 20051, enfin à un procès à Rennes en 2015 devant la Cour d’assises pour mineurs de Rennes. Bien qu’elle ait débouché sur l’acquittement de la majorité des accusésN 1 — quatre sont jugés coupables et treize sont acquittés —, douze enfants sont reconnus victimes par la justice de viols, d’agressions sexuelles, de corruption de mineurs et de proxénétisme 2. Un accusé est décédé en prison avant le premier procès.

Cette affaire a suscité une forte émotion dans l’opinion publique et mis en évidence des dysfonctionnements de l’institution judiciaire et des médias3. La lutte contre la pédophilie est annoncée comme prioritaire depuis 1996 au plus haut niveau de l’État4. Une commission d’enquête parlementaire a été mandatée en décembre 2005 pour analyser les causes des dysfonctionnements de la justice dans le déroulement de cette affaire et proposer d’éventuelles réformes sur le fonctionnement de la justice en France5. »

— Même s’il n’y a pas de secte réputée dangereuse qui serait vraiment inquiétante, comme on en connaît en métropole, on y rencontre quand même de sérieux problèmes, reprit le commissaire.

La Réunion est une île qualifiée d’intense, voyez-vous. J’entends par là que la religiosité y tient une place prépondérante dans la population, toutes confessions religieuses prises en considération, des grandes religions officielles aux groupuscules qui ne comptent parfois que quelques dizaines d’adeptes.

Mais quelles que soient les religions, il est bien connu que s’il n’y a pas en même temps un approfondissement de la foi, ou au moins des connaissances sérieuses, l’embrigadement sectaire peut devenir possible, par aliénation de la liberté et de la responsabilité, aux mains de manipulateurs avides et sans scrupules qui déstructurent les consciences, et jouent sans retenue sur les ressorts de la peur.

Ce sont les témoins de Jéhovah qui rassembleraient le plus d’adeptes dans l’île. Car ils sont environ quatre mille, assure un spécialiste. Ils sont loin d’être les plus virulents, mais ils restent surveillés, car en matière éducative et sanitaire, il peut y avoir de sérieuses dérives chez eux, et là aussi, le mot me semble faible, car ils vont jusqu’à refuser certains traitements médicaux jugés indispensables par ,les médecins, tels la transfusion sanguine !

Cependant, je ne les vois pas enlever un enfant. Ce n’est pas dans leurs habitudes, à vrai dire ! Par contre, avec les autres, le champ des possibles s’élargit, et je ne lui vois pas de limites.

Il faut compter avec celle du cœur douloureux et immaculé de Marie, bien sûr, qui est la plus célèbre, avec son fameux Petit Bleuet d’Amour à sa tête. Elle, oui, elle, elle pourrait représenter un véritable danger.

Le cas du Petit Bleuet d’Amour est un exemple atypique, voyez-vous, car il est lié à la forte personnalité de son gourou, et à son étonnant, pour ne pas dire surréaliste, charisme !

Le Petit Bleuet a su profiter de la ferveur catholique de ses disciples pour les guider dans tous ses délires, qui sont parfois même d’ordre sexuel, en organisant de folles bacchanales, sous le prétexte de manifester son amour à son prochain, et de le partager avec les autres.

Mais attendez, il nous faut compter aussi avec la secte japonaise des billets neufs, celle de Suryo Makitari, qui est basée à Saint-Denis, et qui bénéficierait, elle, d’une « sphère » d’adeptes plus importante qu’elle ne veut bien l’admettre. Elle, elle est depuis longtemps reconnue comme dangereuse, sur l’île, comme en métropole, d’ailleurs. Elle compterait une centaine d’adeptes réguliers et plus de 300 « sympathisants » dans l’île. Dans leurs textes, ne riez pas, il est clairement expliqué que le Dieu Su a un faible pour les billets neufs. Outre ses incitations aux « offrandes » pécuniaires, Suryo Makitari conseille à ses adeptes de se détourner de la médecine officielle, elle aussi, et ce, parfois même en cas de maladie grave !

Mais il y a aussi la secte qui n’a pas de nom, celle du gourou Visha. Lui, il est parvenu à faire croire à sa centaine de fidèles, parmi lesquels on compte de nombreux notables, et ne riez surtout pas, qu’il a été ni plus ni moins qu’enlevé par des extra-terrestres !

Voilà ce qu’il raconte à ce sujet, écoutez bien, parce que cette histoire vaut son pesant d’or :

« Ce jour, j’étais malade, et au milieu de la nuit, j’ai vu atterrir une soucoupe volante auprès de la fenêtre de ma chambre. J’ai vu, les yeux ouverts, deux hommes sortir de cette soucoupe avec une civière. Ils sont entrés par la fenêtre. Enfin, ils ont traversé le mur. J’étais couché, et ils m’ont enlevé du lit pour me mettre sur la civière. Et là, je me rendis compte qu’ils allaient m’emmener. J’allais m’y opposer quand j’ai vu Mata Kali8 dans la soucoupe volante. Alors, je n’ai rien dit et je suis parti avec eux. Quand mon double est revenu, deux jours après, j’étais complètement guéri. »

Ceux-là ont plus l’air de doux dingues que de dangereux illuminés, mais peut-on savoir quel délire peut germer dans des esprits aussi embrumés. Et sur ce point je suis d’accord avec lui, car ainsi que je l’ai entendu dans le film « Les tontons flingueurs » un con, ça ose tout, c’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnait.

Mes collègues font de pointilleuses vérifications auprès de toutes ces organisations. Ils vont bientôt entreprendre des perquisitions, car le procureur vient de donner son accord. Il est en face d’un cas de force majeure et il se doit de prendre des décisions exceptionnelles, qui doivent être en rapport avec la gravité de l’événement !

Paul fut rassuré de savoir que des gens compétents et sérieux s’occupaient de du sort de sa petite fille, mais il continuait néanmoins à être submergé par une folle inquiétude, qu’il essayait de conjurer en se raisonnant.

Le cas de Yi-Ping était plus préoccupant encore. Elle ne faisait certes pas une dépression, mais elle ne mangeait plus, et elle ne dormait plus, et parfois même, elle ne respirait plus ! Une grosse boule obstruait sa gorge, telle une méchante tumeur. L’air ne parvenait plus à se frayer un chemin jusqu’à ses poumons. Son joli ventre, qui était habituellement si agréablement souple, était devenu si dur qu’il semblait que l’on y avait coulé un bloc de béton. Et quand elle se déplaçait, ce n’était que du pas lourd et incertain d’un zombie.

Quand le sommeil parvenait enfin à l’emporter, parce qu’elle avait été terrassée par la veille, la fatigue et l’angoisse, c’était pour la livrer, nue et sans défenses, aux cauchemars les plus affreux.

Paul faisait tout ce qui était en son pouvoir, c’est à dire bien peu de choses, en réalité, face à un tel cataclysme, pour lui rendre l’existence acceptable. Il la serrait longuement et infiniment tendrement dans ses bras, il lui massait le ventre, il lui caressait amoureusement les cheveux, et il lui faisait régulièrement monter du thé. Il essaya même d’instiller de l’espoir dans son cœur meurtri en lui rappelant que tous les enlèvements ne finissaient pas de façon dramatique, mais lui-même y croyait-il suffisamment pour trouver les bons arguments, ceux qui seraient en mesure de la convaincre ?

En désespoir de cause il l’avait même encouragée à respirer le plus souvent possible à la façon des yogis, en pratiquant la respiration profonde ou Nadi Shoddhana, la respiration alternée, dont il eut le bonheur de constater que cette dernière avait un réel effet des plus apaisants sur son mental torturé

18

C’est bien entendu le passé scabreux, qui avait été parsemé de trop nombreuses interrogations, et qui était ainsi devenu singulièrement gênant, du père Le Guen, qui motiva le commissaire Polvérino pour le convoquer sans plus attendre. Car aucune piste ne devait être négligée. Et le procureur avait été particulièrement ferme sur ce point.

Lorsque le vieil ecclésiastique avait reçu la convocation, il s’était demandé ce que l’on pouvait bien encore lui vouloir.

Il s’était tellement assagi, il était si bien rentré dans le rang, ces dernières années. Si bien qu’il n’avait plus eu le moindre problème avec des enfants depuis bien longtemps. Des tentations, ça oui, il en avait eues, et bien souvent, mais il avait appris à les maîtriser au fur et à mesure qu’il avançait en âge. Mais à son avis, il n’avait rien fait qui puisse tomber sous le coup de la loi. Et surtout n’avait-il pas atteint l’âge d’être grand-père ? Un état qui devait certainement être enviable, mais qu’à son grand désespoir, il ne connaîtrait malheureusement jamais. C’était une vraie pitié, un profond regret, le plus amer peut-être de son existence. Lui qui aimait tellement les enfants, et pas seulement pour se livrer avec eux à de douteux jeux sexuels ! Pourtant, il aurait pu, comme tout un chacun, mettre au monde un gamin, un petit être qu’il aurait pu chérir et aimer en toute liberté. Il aurait juste fallu, pour que cette merveille se réalise, qu’il soit un peu plus courageux. Ou un peu moins lâche, il ne savait pas exactement quel sentiment il était le plus approprié d’évoquer.

Aussi c’est le cœur léger qu’au petit matin il avait passé son costume de ville un peu fatigué et pris le bus pour Saint-Denis.

Il arriva au commissariat, grimpa paisiblement les trois marches qui l’amenèrent devant la porte. Il suivit scrupuleusement les instructions, sonna et entra.

C’était un homme grand aux cheveux blancs en broussaille, qui était toujours séduisant malgré ses 73 ans. Il avait l’élégance aristocratique du metteur en scène Jean-Luc Moreau. Son regard bleu était clair et vif, tandis que sa voix restait forte et assurée.

Le planton l’avait accompagné dans le bureau du commissaire, qui se situait à l’étage. Il grimpa l’escalier allégrement, sans s’essouffler. Il avait toujours fait du sport, de la course à pieds, du vélo, du foot, et il en recueillait aujourd’hui les fruits.

Mathias Polvérino le fit asseoir sur une chaise en skaï noir.

Il regarda le prêtre d’un air sévère.

— Monsieur Le Guen, le temps me presse, alors je ne vais pas tourner longtemps autour du pot.

Le prêtre comprit à cet instant qu’on devait effectivement avoir quelque chose à lui reprocher.

— Vous avez entendu parler, je suppose, de la disparition de cette petite fille sur la plage de l’Hermitage.

Ah, c’était donc ça ! Il aurait pourtant dû s’en douter. Parce qu’on ne parlait que de cette triste affaire, à Saint-Gilles, dans tous les commerces. Chez le boucher, chez le primeur, et même chez le coiffeur, où il avait passé une partie de l’après-midi de la veille pour faire débroussailler son impressionnante tignasse, en prévision de cette virée à Saint-Denis.

D’ailleurs, c’est avec les cheveux courts, et même soigneusement rasé, qu’il se préférait, car ainsi il éloignait de lui cet aspect de patriarche biblique qu’il se coltinait à longueur de semaine

— Je voulais savoir quelles relations vous entretenez avec cette école de voile, lui demanda le commissaire. Vous vous occupez d’encadrer des activités sportives, n’est-ce pas ?

— Oh ! De moins en moins, malheureusement. De moins en moins, monsieur le commissaire. D’une part parce que je vieillis, et vous savez certainement que ma hiérarchie m’a conseillé, fort vivement, d’ailleurs, et en des termes assez peu diplomatiques, il faut bien le dire, de me tenir le plus possible à l’écart des enfants.

— Parce que vous avez eu de sérieux problèmes, dans le passé.

— Des problèmes ? Dites plutôt que j’ai été victime de méchantes rumeurs, monsieur le commissaire, des rumeurs, surtout, des médisances, en fait, et, vous devez savoir que je ne me suis jamais occupé de l’école de voile, car ma spécialité, c’est plutôt le rugby.

— Vous avez quand même eu des gestes particulièrement déplacés.

— Oh ce n’étaient que des accidents, des maladresses, oui… Mais qui ont été mal interprétés, et dont je me suis d’ailleurs expliqué. Mais je n’ai jamais fait de mal à un enfant. Ça, jamais.

— Je pense pour ma part, monsieur Le Guen, qu’on fait toujours du mal à une petite fille, quand on se masturbe devant elle.

— Oh, ça ? Mais c’est de l’histoire ancienne, que vous me ressortez là, une histoire antédiluvienne! Mais cela n’avait été juste qu’un moment d’égarement. Il faut dire qu’elle était si jolie. Et de plus, je ne me suis pas vraiment masturbé, vous savez, je me suis juste touché, et encore, par-dessus le pantalon !

Saura-t-on jamais ce qu’il s’est vraiment passé ce jour-là, car la mémoire de la victime, à l’instar de celle du capable, était capable de leur jouer les pires tours, et la mémoire est sélective, ainsi que chacun a pu en faire l’expérience. Les évènements du passé qui subsistent sous forme électrique sous notre crâne sont-ils ceux que nous avons vécus, ou ceux que nous aurions aimé vivre, car il n’est pire trompeur que notre mental, ainsi que le savent tous les yogis du monde ?

— Connaissez-vous Jade de Kerjean, et Tika Ravalofanimerina, monsieur Le Guen ?

De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front du prêtre. Ses mains tremblotaient. On ne le laisserait donc jamais en paix, à cause de ces vieilles histoires !

Il répondit alors sans hésiter, d’une voix ferme, tout en plaquant ses larges mains sur le bureau et en se redressant fièrement.

Non ! Non, je ne les ai jamais rencontrées.

Le petit mot claqua comme un pétard dans le silence de la pièce, qui était à peine troublé par le lointain et diffus bruit de fond dû à la circulation.

Mathias jeta alors au prêtre un regard incisif.

— Monsieur Le Guen, vous exerciez en Bretagne, la région où vous êtes né, avant d’être nommé à La Réunion, est-ce bien vrai ?

— C’est tout à fait exact, monsieur le commissaire. J’étais curé dans le Finistère Nord, à Lampaul Plouarzel, plus exactement.

— C’est bien loin. Qu’est-ce donc qui vous a poussé quitter votre pays pour venir vous installer ici, lui demanda-t-il d’une voix qui s’était considérablement adoucie ?

— Vous savez bien, commissaire, que nous, les Bretons, avons toujours été des grands voyageurs. L’appel de la mer a toujours été très fort chez nous. Surcouf déjà, et Jacques Cartier, et sans oublier Guillaume Lejean, et Alexis Rochon, Yves de Kerguélen, et le grand Aristide Le Dantec, celui qui a créé à Dakar l’école Africaine de médecine.

Je n’ai fais que marcher, mais d’une façon fort modeste, sur leurs prestigieuses traces. J’ai toujours aimé ça, les voyages, les terres lointaines. J’en rêvais alors que j’étais tout petit. J’ai même pensé à me faire missionnaire, le saviez-vous ?

Hé bien, croyez-moi si vous voulez, mais malgré ça il m’arrive parfois de regretter ma jolie petite église bretonne. Ses merveilleux saints en bois polychromes, surtout. Un don d’une paroissienne dans les années 1900. Une boulangère qui avait déshérité son fils parce qu’il avait épousé une fille de « l’autre mer ». La petite était d’Audierne, dans le Finistère sud. La boulangère n’a pas supporté cette mésalliance, alors elle a déshérité son fils, elle l’a maudit et elle l’a chassé du pays, comme Dieu a chassé Adam et Eve du paradis. Et à l’heure de sa mort elle a couché la paroisse sur son testament.

Ce n’est pas vraiment charitable, me direz-vous, mais les saints du dix-septième siècle sont toujours là. Malgré les guerres, et les bombardements ! La haine de l’étranger, ça ne date pas d’hier, comme vous pouvez le constater. Et cela n’a pas de limites, ainsi que la connerie humaine, comme le disait le grand Albert Einstein.

Mais je suis quand même parti. Pourquoi, me demandez-vous ? Ah, je vois, parce que vous pensez que…

le prêtre sembla s’abîmer dans une profonde méditation. Un sourire empreint de tristesse naquit progressivement sur ses lèvres. Il se prit la tête dans les mains avant de reporter son regard clair vers Mathias.

— Eh bien, non, vous vous trompez, et vous vous trompez même lourdement ! Vous n’allez peut-être pas me croire, monsieur le commissaire, mais ce que je vais vous dire est la vérité, la plus triste et la plus banale des vérités. Un chagrin d’amour, voilà ce qui a provoqué mon départ, tout simplement, un véritable chagrin d’amour ! Elle s’appelait Madeleine Jezéquel. Elle était la jeune veuve d’un marin pêcheur. Vous auriez dû la voir, elle était si mignonne, avec ses grands yeux bleus, et ses cheveux blonds délicieusement bouclés, ses joues rondes, et surtout son sourire, qui était si triste, mais si lumineux à la fois. Le pauvre garçon n’avait pas eu le temps de lui faire un enfant avant de disparaître en mer, par une épouvantable nuit de tempête, une de ces nuits pendant lesquelles les vents se déchaînent comme des dragons furieux. Il n’avait pas trente ans. Elle était pauvre et elle se sentait un peu seule, alors elle avait décidé de s’occuper de ma maison, et surtout de l’église. Nos solitudes se sont longtemps réconfortées mutuellement avant de finalement se rencontrer, et à force de tendre promiscuité, nous sommes tout naturellement devenus amants. Elle fut la première femme de ma vie, et elle a aussi été la dernière. Oh, nous étions discrets, bien sûr. Tout se passait dans ma chambre, qui était devenue notre chambre pour quelques après-midis par semaine. Mais les ragots, monsieur le commissaire. Que peut-on faire contre ces insupportables ragots, dites-moi ?

Ce n’est pas moi qui en souffris le plus, c’est elle. Il se disait en ville qu’en tant que femme d’un marin disparu en mer elle ne retrouverait jamais un mari. Car les superstitions sont très vivaces par chez nous, ainsi que la peur des fantômes, et que faute de mieux, la pauvrette aurait cherché à me séduire. Mais je peux vous assurer qu’il n’en n’a rien été. C’est moi qui, un jour que nous prenions le thé, me suis laissé aller à poser ma main sur le genou de Madeleine. Le premier jour il ne s’est rien passé, à part quelques secrètes caresses, elle avait la peau si douce, une vraie peau de bébé, que j’ai parfois retrouvée chez certaines fillettes puis, petit à petit…

Car, pour en être prêtre, je n’en suis bien sûr pas moins homme, commissaire, et la chair, comme vous le savez certainement, est si faible !

Un jour, Madeleine, lassée par les médisances de ces veilles sorcières, qu’elles soient maudites, ces salopes, a cessé de venir et c’est alors que j’ai demandé mon changement d’affectation. Le plus loin possible serait bien entendu le mieux pour moi, et j’ose espérer que vous comprenez cela.

19

Au fil des jours, elle avait bien sûr fini par prendre ses marques. En fait, petit à petit, elle commençait à s’habituer à sa nouvelle maison. Elle faisait bien sûr des dessins de tout ce qu’elle voyait pour les donner à ses parents quand ils viendraient enfin la chercher. Elle aidait à ramasser les tomates, les fraises et les framboises au jardin.

Les repas n’étaient pas très variés, mais un soir, celle qu’elle appelait maintenant Macocote avait préparé des coquillettes au beurre saupoudrées de fromage râpé pour accompagner une belle tranche de jambon.

— C’est très bon, lui dit la petite fille en repoussant son assiette, je te félicite, ma cocotte, mais le problème, c’est que je n’ai plus très faim.

— Tu ne veux vraiment pas finir ton plat, lui demanda la gentille dame ?

— Non, c’est bon, mon ventre est tout petit, tu sais, et il est déjà bien rempli, je trouve
Ticha fit alors mine de la gronder.

— Mange, parce que tu ne sais même pas jusqu’où il est plein, ton bidon, lui dit-il avec une grosse voix.

Elle posa la main sur son ventre en disant : « Oh si, bien sûr que je le sais, il est rempli au moins jusqu’au deuxième niveau ! » et elle éclata de rire !

Elle n’était pas très fatiguée de ses journées, parce qu’elle ne marchait pas, et elle ne courait pas, non plus, mais en général elle dormait bien, car il était difficile d’imaginer qu’il existât plus calme que ce quartier, mais un matin, elle mangeait tranquillement son bol de Chocapics quand elle dit :

— J’ai pas bien dormi, cette nuit, parce que j’ai eu très peur, j’ai entendu une bête dans votre chambre, ça faisait comme s’il y avait un cochon enfermé dedans avec vous.
— Un cochon ? Mais non, lui affirma la dame, c’est juste Ticha qui ronflait comme un porc !

Elle avait beaucoup ri en lui disant cela.

Un jour, n’y tenant plus, elle s’était décidée à lui demander :

— Dis moi, Macocote et P’ticu, c’est pas des vrais prénoms, ça, n’est-ce pas ?

— Non, bien sûr que non, mais c’est comme ça que Ticha aime bien m’appeler, alors, c’est comme ça que je m’appelle, maintenant !

Alors tout s’éclaira soudain pour elle.

— Ah oui, je sais, c’est comme quand papa m’appelle « ma puce », c’est aussi un petit nom fectueux.

— C’est tout à fait ça. Je constate avec plaisir que tu comprends vite, ma petite. Alors, si les trois petits cochons te mangent pas je crois qu’on va faire quelque chose de vraiment bien, avec toi.

— C’est quoi, alors, ton vrai prénom, insista-t-elle ?

— Schérazade, mais il n’y a plus beaucoup de gens qui m’appellent par ce prénom, tu sais, à part ma mère et ma petite sœur.

— Il y a une dame qui s’appelle comme ça, dans un livre de contes que maman m’a lu.

— Oui, presque comme ça, en fait, mais elle, c’est Schérazade, qu’elle s’appelle !

Les journées succédaient aux journées, la vie s’écoulait, douce et paisible, quoique un peu monotone. Il arrivait même que de longues heures s’écoulent sans qu’elle pense à ses parents.


 

20

C’est leur fascination aussi malsaine que bien connue pour l’argent qui avait décidé le commissaire Polvérino à porter une attention particulière à l’association panthéiste Suryo Makitari.

Deux hommes du commissariat de Saint-Denis se présentèrent en fin de journée, entre chien et loup, au siège de la secte.

Ils sonnèrent au grand portail métallique qui avait été peint en bleu roi. Un vieil échalas souffreteux, un peu voûté, le visage mangé par la petite vérole, apparut alors au sommet de l’escalier, et il les dévisagea d’un air suspicieux.

— Bonjour monsieur. Pouvez-vous descendre nous ouvrir s’il vous plaît, demanda le fonctionnaire le plus gradé.

L’homme descendit tranquillement et dit d’une voix un peu éraillée, mais posée :

— Bonsoir messieurs. Que désirez-vous ?

— Vous êtes bien un représentant de la secte Suryo Makitari ?

A cette question, la réponse ne se fit pas attendre :

L’homme toussota. Puis il prit un air aussi ombrageux qu’outragé pour leur rétorquer avec une fermeté dont on ne l’aurait pas cru capable, sur un ton sec et cinglant : « Nous sommes une association, messieurs, pas une secte ! Une organisation honnête, légalement déclarée en préfecture, et nous n’avons rien à voir avec une quelconque secte ! Je suis désolé, mais en l’absence du responsable, aucun renseignement ne peut être donné à des inconnus.

— Nous ne voulons aucun renseignement, monsieur, nous voudrions simplement jeter un coup d’œil à vos locaux. Le policier sortit un papier couvert de tampons de sa poche et il le tendit à l’homme en adoptant un ton grave.

— Nous avons même un mandat de perquisition.

Si l’individu parut surpris mais il resta néanmoins calme et courtois.

— Dans ce cas, veuillez me suivre je vous prie, mais le responsable n’est pas là. Je suis seul, comme vous pouvez le voir. Je prépare la salle pour cérémonie pour demain. Afin d’accueillir nos fidèles dans les meilleures conditions.

— Qui est le responsable de cette structure ?

— Monsieur Richard Chance.

— L’huissier ?

— Oui. Vous ne le saviez pas ?

— Non. On nous a juste demandé de venir jeter un coup d’œil.

— Alors faites votre travail, messieurs, s’inclina l’homme en se dirigeant vers le lourd portail en bois massif de l’entrée.

Il tourna par deux fois une grosse clé dans la serrure et il tira vers lui l’imposant battant. Il s’ouvrit avec souplesse, sans résister, et sans faire le moindre bruit.

Ils pénétrèrent à la suite de leur hôte dans une vaste pièce qui était éclairée par une grande verrière centrale. En face d’eux, un autel en bois ouvragé était recouvert d’un drap blanc bordé de dentelles au fin liseré bleu. Deux beaux chandeliers en cuivre étaient posés à ses extrémités. Tout y était, et on aurait aisément pu se croire dans une église. Cette sensation était encore renforcée par une omniprésente odeur d’encens.

Des bougies projetaient sur les murs des flaques de lumière qui étaient alternativement rouges et jaunes.

Mais dans le clair-obscur de cette soirée de pleine lune la salle de cérémonie restait plongée dans la pénombre. Un courant d’air, venant de nulle part, agitait l’air, vif et nerveux comme un jeune chien qui court après sa queue. Tandis que haque onde lumineuse était chassée par une série d’ombres mouvantes, générant une ambiance tour à tour claire et chargée de mystère.

Sur les murs latéraux, des niches hébergeaient des portraits du fondateur et de sa fille. Ils étaient enchâssés dans de somptueux cadres finement ouvragés et surmontaient un petit autel qui avait été fleuri avec le plus grand soin. Des cônes d’encens qui reposaient dans leurs coupelles en cuivre étaient prêts pour être allumés.

D’autres niches abritaient des bols remplis de pierres semi-précieuses de toutes tailles, des sabres damasquinés, des céramiques, et aussi nombre de petits objets mystérieux en ivoire ou en métal.

Dans un angle, ils remarquèrent un escalier métallique en spirale qui disparaissait dans une ouverture pratiquée dans le plafond.

— Où mène cet escalier, demanda l’officier ?

— Aux appartements privés de monsieur Chance. Mais si vous voulez les visiter, je préférerais que vous reveniez quand il sera là.

C’est une maison de verre, ici, vous savez, il n’y a rien à cacher. Pas de drogue, ni quoi que ce soit d’illégal, mais là-haut, c’est sa vie privée, quand même !

Les deux hommes firent le tour de la pièce qui baignait dans une odeur lourde. Cependant on n’y entendait pas le moindre bruit, ni dans la salle, ni aucun non plus qui proviendrait de l’étage.

Manifestement, la petite qu’ils cherchaient ne se trouvait pas dans ces locaux.

L’officier remarqua sur les murs les longs panneaux de papier verticaux recouverts d’idéogrammes qui entouraient un portrait en pied de l’empereur du Japon.

Ils prirent congé et se retirèrent.

— C’est très japonisant là-dedans, tu ne trouves pas ?

— C’est normal. C’est une secte japonaise.

— Ah bon. Et qu’est-ce qu’ils foutent ici, alors ?

— Je ne sais pas, moi. Du pognon, certainement.

21

Cette fois c’est la personnalité pour le moins extravagante du gourou, ainsi que ses nombreux antécédents pédophiles, qui avaient motivé cette visite au siège de sa secte.

Après avoir parcouru les cinquante et un kilomètres de bonne route qui les séparaient de Saint-Leu, le jeune inspecteur, qui était accompagné d’un collègue plus âgé, un homme qui affichait avec assurance et fierté une superbe moustache grisonnante, s’apprêtait à se présenter au siège de l’organisation, qui était situé sur la route des Hauts, en suivant un itinéraire touristique qui leur offrit une vue splendide sur les plages de rêve de l’élégante station balnéaire. Dûment munis de leur Sésame, le mandat de perquisition, ils se garèrent sur le vaste parking boisé, qui était désert, au milieu duquel étaient plantées deux grandes croix en bois, au pied desquelles une main sans doute particulièrement verte entretenait de superbes rosiers. Deux gros projecteurs ronds, qui étaient pour l’instant éteints, étaient braqués sur elles.

Trois imposantes cloches, montées sur leurs supports à balancier, trônaient au milieu de l’agréable jardin, qu’ils atteignirent facilement en empruntant un petit chemin balisé. A proximité se trouvait une élégante balancelle. Ils s’approchèrent de la maison d’apparence modeste et actionnèrent le petit carillon en laiton.

Une jeune métisse, mince et élancée, vint aussitôt leur ouvrir.

Ses longs cheveux noirs aux reflets cuivrés ondoyaient telle une cascade de vagues soyeuses qui s‘en allaient effleurer le creux de ses omoplates. La finesse délicieuse de son nez soulignait le dessin grisant de ses lèvres charnues. Dans ses grands yeux écartés, qui étaient soulignés de longs cils, pétillaient des iris dont la robe bleu saphir évoquait l’immensité de l’océan. Aucune imperfection ne venait ternir sa peau. Son visage, dont les proportions miraculeuses devaient certainement leur harmonie à l’application scrupuleuse du nombre d’or à leur dessin, était un miracle de symétrie, mais aussi d’étrangeté !
Elle était d’une beauté rare, évanescente, et même ensorcelante, pour tout dire !

A mon avis il s’agissait de ce genre de miracle que l’ion ne rencontre que trop rarement dans la vraie vie !

— Nous souhaiterions parler à monsieur Juliano Berhard, ou à un responsable de l’association du cœur douloureux de Marie, avança le gradé en guise de présentation.

— Juliano est absent. C’est à quel sujet ?

— Nous avons un mandat de perquisition, dit-il en brandissant son document. Nous voudrions visiter les locaux de son association.

— Ah, mais vous y êtes ! C’est ici ! Plus exactement, la salle du culte est là, juste à côté. Et en l’absence de Juliano, c’est moi qui en suis la responsable.

Et elle leur désigna ce qui, à l’origine, avait dû être un grand garage pour deux voitures jouxtant la maison.

Le jeune inspecteur agita le mandat de perquisition

— Nous pourrions y jeter un œil, mademoiselle ?

— Oui, bien sûr, allez-y. Mais dites-moi donc ce que vous cherchez, parce que je pourrais peut-être vous renseigner ?

— Excusez-moi, mais qui êtes-vous, exactement, mademoiselle ?

L’ensorcelante métisse répondit :

— Je suis la sœur de Juliano. Sa sœur aînée, et je m’appelle Naïa.

— Et vous, vous habitez ici ?

— Oui.

Elle leur adressa un sourire qui fut particulièrement troublant, et même désarmant, pour tout dire.

— J’ai ma chambre ici, oui. Je m’occupe de la maison, et aussi de l’entretien de la salle de cérémonies.

Le jeune homme était sous le charme de cette beauté exceptionnelle. Aussi son cœur et son bas ventre entrèrent simultanément en ébullition.

Son collègue le tira avec fermeté vers la salle du culte.

— Viens, bouge-toi un peu, nous allons visiter cette église, maintenant.

La pièce était en effet un ancien garage, mais qui avait été joliment aménagé et décoré. D’épais tapis de laine avaient été étendus sur le sol en ciment. Des statues de la vierge, de toutes tailles, étaient posées çà et là.

L’une d’entre elles,, plus grande que les autres, et qui était recouverte de voiles bleus et blancs occupait une niche fleurie avec amour, et sans doute avec dévotion, qui avait été maçonnée dans la paroi. Un spot, éteint, était braqué sur elle.

Des images colorées du Christ, encadrées avec un soin méticuleux, ornaient les murs.

— Peut-on savoir où se trouve votre frère, mademoiselle ? demanda le jeune inspecteur.

— Ah, parce que vous ne le savez pas, s’exclama la jeune femme, qui parut fortement étonnée de leur ignorance

— Non, nous ne le savons pas !

— alors là, vous m’étonnez, parce qu’une bonne partie de l’île ne parle que de ça !

– Ah bon.

— C’est vraiment étonnant que vous ne sachiez pas ça, parce que tout le monde le sait, sur l’île. Il est à Domenjod. Il est en prison !

— Ah, d’accord. Mais, dites-moi, vous n’auriez pas vu une petite fille, par ici, ces jours derniers ?

— Une petite fille… pas spécialement, non ; mais des petites filles, il en vient beaucoup ici, vous savez. Mais elles viennent en général avec leurs parents, et, comme en ce moment il n’y a pas de messes…

— Vous êtes seule ici, alors.

— Pour l’instant, oui.

Le jeune homme était littéralement hypnotisé par cette fille à la beauté hors du commun. Alors, il insista lourdement :

— Vous êtes seule, vous voulez dire, seule, tout le temps, même la nuit ?

— Eh bien oui !

— Mais, n’Est-ce pas un peu risqué ?

— Bien sûr que non. Tout le monde me respecte et me protège, ici, voyez-vous. En cas de besoin, dit-elle en les observant avec insistance, et en leur jetant même un regard glaçant, qui fit instantanément s’évaporer l’air angélique qui régnait jusqu’alors sur son doux visage. En cas de problème, continua-t-elle je n’aurais qu’à appeler un voisin, et il accourait aussitôt pour m’aider. Je suis quand même la sœur de Juliano ! Personne ne pourrait se sentir plus en sécurité que moi, ici.

En repartant, le plus jeune apostropha son collègue.

— Il ne nous avait pas dit, le commissaire, qu’il était en taule, le gourou, et on a dû passer pour des sacrés cons aux yeux de cette adorable petite ! ! Cela dit, je viendrais bien passer quelques nuits ici, moi, pour m’occuper de sa grande sœur, au gourou. Tu as maté ce pétard, c’est ni plus ni moins qu’un rêve éveillé, cette fille !

— Rêve, va. Ça ne coûte pas cher et ça fait toujours du bien. Il est en préventive, le gourou. Pour une histoire de pédophilie. C’est même pour ça qu’on est là, patate !

L’inspecteur éclata d’un rire gras et se tourna vers son jeune collègue. : « Et ce soir, salue bien madame Ramon de ma part. Parce que je pressens qu’elle va passer une bonne soirée, la p’tite dame. Tu vas te défouler sur elle, hein, mon salaud. Tu vas la besogner comme un malade, à noix rabattues, Zézette dans le sens de la marche et les oreilles en arrière. Ah Ah Ah Ah ! ! Fais simplement gaffe, au moment suprême, de ne pas hurler Naïaaa ! … Ça pourrait faire désordre, et ça pourrait même être du plus mauvais effet sur ta bourgeoise, pour peu qu’elle aurait tendance à se montrer quelque peu susceptible ! »

Yi-Ping passait ses journées allongée sur le ventre, à pianoter sur son ordinateur portable, elle était à l’affût du moindre indice, du moindre signe, du moindre frémissement médiatique. Elle avait lu avec terreur un article qui évoquait les sombres pratiques de la magie noire, dans le Vaudou, au cours desquelles on n’hésitait pas à sacrifier des moutons, voire des bœufs ! Des pratiques qu’elle trouva bien inquiétantes par rapport au seul volet qu’elle connaissait de cette religion, c’est-à-dire la très sympathique magie blanche. Mais elle savait qu’au-delà de cette dualité apparente le Vaudou restait Un, et que toutes ses composantes continueraient pour toujours à exister en lui. Pouvait-il venir à l’idée d’un de ces fanatiques de sacrifier un enfant à l’un ou l’autre de leurs lwas ?

Si elle essayait de se maintenir en forme, si elle se forçait à dormir, et à manger, c’était pour être certaine d’avoir l’énergie nécessaire pour pouvoir voler au secours de sa fille le moment venu. Elle ne cessait de penser à tous ces enfants qui avaient disparu, et que l’on n’avait jamais retrouvés. Les sites Internet qu’elle consultait pullulaient de ces horribles histoires. Le soir, avant d’accepter de se glisser dans le lit, elle prenait toujours un de ces cachets que lui avait prescrits le docteur Wilkinson, avant de se serrer, toujours aussi amoureusement, contre son homme, et de se laisser progressivement rassurer par sa présence, qui était comme toujours si ferme et si solide. Elle acceptait alors les délicates caresses qui étaient destinées à la calmer et à la réconforter, même lorsqu’elles se faisaient un peu plus intimes. Elle quittait alors pour un temps le monde cauchemardesque de l’angoisse pour réintégrer celui du plaisir, de la relative légèreté.

— Paul, si nous perdons notre petite Jade, Est-ce que tu accepteras de me faire un autre bébé ?

— Il l’embrassa longuement et s’empressa de la réconforter :

— Nous ne la perdrons pas, mon amour, tu sais bien que tout ce qu’ils veulent c’est de l’argent, et ils n’ont aucun intérêt à lui faire du mal. Quand ils nous en réclameront nous leur donnerons tout ce qu’ils nous demanderont, et nous retrouverons notre bébé. Ils la déposeront certainement à un carrefour, ou à un arrêt de bus, d’après ce que m’a dit Chaisemartin.

— oui, mais si ils s’aperçoivent qu’ils ont fait une grosse connerie, et qu’ils décident de se débarrasser du problème ?

— tu sais que je n’aime pas te voir aussi négative, mon amour ; Essaie plutôt de voir le verre à moitié plein que le verre à moitié vide. Ils veulent de l’argent, ainsi ils n’ont donc aucun intérêt à lui faire du mal !

Les forces de l’ordre travaillaient tandis que Paul, de son côté, était loin de rester inactif. Il suivait au plus près le déroulement de l’enquête, il rencontrait régulièrement les hommes du commissaire Polvérino et avait de longs entretiens téléphoniques avec Xavier de Chaisemartin.

Il avait appris que l’interrogatoire du père Le Guen n’avait rien donné. Cela ne l’avait pas étonné car il n’avait pas placé beaucoup d’espoirs dans cette piste, il n’avait jamais pensé sérieusement, en son for intérieur, que le vieil ecclésiastique puisse avoir enlevé Jade. Car, si on en revenait au jour de sa disparition, les enfants du centre avaient vu sa fille bavarder avec une femme « plutôt jeune et blonde » et non avec un monsieur, plutôt vieux. La piste des sectes, par contre, l’intéressait plus particulièrement.

Il pressentait que leurs motivations, qui étaient aussi disparates que farfelues, offraient un terreau propice à l’enlèvement d’une jolie petite fille, mais elles étaient si nombreuses !

Il fallait se concentrer sur les plus importantes, sur les plus organisées, sur celles qui seraient capables d’avoir fomenté un enlèvement, et qui avaient la capacité de détenir une fillette dans la discrétion la plus totale. Il pensait fortement que son petit diablotin de fille ne devait pas être une prisonnière facile à vivre et à garder.

Suryo Makitari lui paraissait être une piste intéressante à suivre, bien que la perquisition n’ait rien donné. Ces gens-là semblaient néanmoins fortement intéressés par l’argent, et il y avait eu cette demande de rançon adressée au père de la petite Tika.

Un soir il avait dit à Yi-Ping, qui était toujours au plus mal, mais qui faisait des efforts insensés pour tenter de surnager, et puisque rien ne se profilait à l’horizon qui soit de nature à lui redonner espoir : « J’ai bien envie d’aller, demain, rendre une petite visite à cette fameuse secte des billets neufs ».

Le lendemain était un dimanche, et c’était comme d’habitude jour de cérémonie.

Ils y allèrent franchement, au culot. Ils demandèrent à une dame un peu enveloppée qui semblait avoir certaines responsabilités s’il était possible de rencontrer le grand maître.

— Il n’y a pas de grand maître ici, monsieur, lui avait-elle répondu poliment. Il y a juste un responsable, monsieur le président Chance.

Une demi-heure plus tard Richard Chance se présentait à eux.
— Bonjour madame et monsieur. Vous avez demandé à me rencontrer, m’a-t-on dit.
Paul examina l’individu des pieds à la tête. C’était un être beau et charmant qui respirait la sincérité. Il affichait un large sourire et se tenait bien droit. Vêtu d’un élégant costume gris, ses yeux étaient clairs et francs. Il posa sur Paul un regard attentif.

Celui-ci prit alors la parole pour dire :

— Oui. Nous souhaitions vous rencontrer. Vous avez certainement entendu parler de nous. Nous sommes Paul de Kerjean et Yi-Ping Liang, les parents de la petite fille qui a disparu.

Richard Chance les regarda tour à tour droit dans les yeux.

Il s’exprima alors gravement, avec dans la voix et dans le geste, l’onctuosité mêlée à l’obséquiosité d’un prélat.

— Mon Dieu mais quel malheur ! Quel grand malheur que celui qui vous frappe, fit-il en levant haut les bras au ciel. Je vous ai en effet aperçue à la télévision, madame. Vous aviez l’air tellement bouleversée, et en même temps vous paraissiez si déterminée. Si j’étais un de ces malfaiteurs, je peux vous assurer que j’aurais pris peur. Parce que vous aviez incontestablement un regard de tueur ! En quoi pourrais-je vous aider, madame et monsieur ?

Nos pouvoirs sont à la fois grands et limités, vous savez. Nous ne sommes que des hommes, en fait. Des dévots, certes, mais avant tout des hommes. Nous agissons dans les domaines de la santé et de l’épanouissement personnel. Nous prions beaucoup, il est vrai. Tous les dieux de la Terre, mais parfois cela ne semble pas suffisant, hélas. Tellement de malheurs viennent cogner à la porte de notre pauvre monde.

Votre amicale visite me donne néanmoins une idée. Je vais essayer, bien modestement, bien sûr, de vous aider, d’apporter ma pierre à votre édifice, si c’est bien cela que vous attendez de moi.

Au cours de cette cérémonie, nous allons demander, tous ensemble, au Dieu suprême, à Su, notre créateur, bénit soit-il, et à tous les kamis, d’intervenir en faveur de votre fille. Qu’ils veuillent bien la protéger, et surtout favoriser son retour rapide dans votre foyer.

Paul et Yi-Ping prirent place au deuxième rang, à côté d’un jeune couple. Lui semblait être un Hindou et elle, qui avait des yeux superbes et portait une petite robe verte à fleurs, avait la peau claire, mais elle ne ressemblait pas à une Européenne. Ce devait certainement être une Indienne.

La salle était bondée. Richard Chance se retira dans une sorte de sacristie pour se préparer.

Quelques minutes plus tard il réapparut et se plaça avec cérémonie derrière l’autel. Il avait revêtu un splendide kimono bleu roi, de la même couleur que le portail. Une belle femme blonde au regard lumineux le rejoignit. Elle portait un très seyant kimono blanc. Ils accueillirent bientôt une très jolie jeune femme brune.

Le trio salua l’assemblée, qui lui rendit son salut.

Richard présenta un petit panier d’osier qu’il éleva vers le plafond, et il remplit une coupe en métal argenté. Il la présenta aux participants et en but une gorgée. Il la remit ensuite au premier adepte du premier rang. Celui-ci but à son tour et passa la coupe à son voisin. Bientôt le récipient arriva entre les mains de Paul, qui y trempa prudemment ses lèvres.

— C’est du saké, rien que du saké, tu peux en boire une goutte, si tu veux, dit-il à sa compagne en lui tendant la coupe.

Yi-Ping but une gorgée puis elle passa le bol à son voisin, qui le passa à son voisin, jusqu’à ce qu’il arrive au dernier rang..

Les trois officiants entonnèrent alors un chant grave et mélodieux avant de prononcer en Japonais des paroles qui semblaient rituelles, et qui sonnèrent comme une sorte de long mantra.

Toutes les bougies placées dans les lanternes de pierre avaient été allumées. Elles projetaient sur les murs leurs flaques de lumière mouvante jaune orangé et cela créait une ambiance étrange, envoûtante, qui s’accentua lorsque le petit orchestre qui avait pris place dans le fond de la salle commença à jouer.

Tous les instruments qui le composaient étaient d’origine japonaise.

Il y avait là un luth, un cithare à une corde, une longue harpe plate, un violon à trois cordes pincées, une harpe ancienne et anguleuse, ainsi qu’un beau violon à quatre cordes frottées, dont le corps était recouvert de peau. Trois joueurs de flûtes en bambou se tenaient un peu à l’écart. Un petit tambour joué avec des baguettes et un plus grand, qui était frappé avec les doigts joints imprimaient leur rythme à l’ensemble.

Yi-Ping en eut des frissons, et elle fut émue jusqu’aux larmes. Car cela lui rappelait trop les cérémonies bouddhistes de son pays natal.

L’orchestre cessa de jouer, alors Richard Chance s’avança avec solennité vers l’autel. Il s’adressa à ses fidèles en ces termes :

— Mes amis, mes frères. Je réclame toute votre attention. Nous avons l’honneur de recevoir parmi nous deux amis, deux personnes de qualité qui ont été plongées dans le malheur. Ce sont les infortunés parents de la petite Jade, qui a disparu il y a quelques jours. Vous en avez bien sûr tous entendu parler.

Un murmure d’approbation bourdonna dans l’assistance.

Je leur ai promis que nous leur apporterions, dans cette épreuve, toute l’aide dont nous sommes capables.

— Aussi je vous demande de bien vouloir vous joindre à moi afin de prier, du plus profond de votre cœur, et de vos entrailles, notre Dieu bien aimé, Su, bénit soit-il, et tous les Kamis, afin que notre petite sœur Jade retrouve bientôt la chaleur de son foyer. Les yeux se fermèrent et les visages adoptèrent un air grave et concentré cependant qu’un léger vrombissement, semblable à celui produit par une ruche, s’élevait dans l’air et résonnait sous la verrière. Cela dura trois bonnes minutes.

L’orchestre joua à nouveau un petit air. Quand il s’arrêta, Richard Chance revint sur le devant de la scène.

— Mes amis, mes frères, je vous remercie pour votre participation enthousiaste en vue d’aider cette famille qui a étée si durement frappée.

Nous allons bientôt rentrer dans nos foyers et essayer d’y contribuer, selon les capacités de chacun, au bonheur de l’Humanité.

Cependant n’oubliez pas que votre aimable participation financière nous est indispensable. Car ce n’est pas l’amour qui domine notre monde, hélas, comme vous pouvez le constater chaque jour, c’est l’argent. Il est tout simplement le nerf de la guerre que nous menons, avec l’acharnement qui nous caractérise, contre toutes les formes d’obscurantisme et aussi contre toutes les formes d’injustice.

Anabella, notre fidèle et dévouée trésorière, va passer parmi vous pour recueillir vos offrandes. Toujours en billets neufs, s’il vous plaît. Vous savez que nous nous efforcerons de conserver ces billets dans cet état jusqu’à ce qu’ils soient judicieusement utilisés pour nos œuvres, ainsi que le demande Su, le Dieu unique, le père de tous les dieux, de tous les hommes et de tout ce qui vit dans l’univers.

Anabella prit un petit panier en osier, et elle se glissa comme une petite souris entre les travées. Chaque participant y déposa un billet neuf, de dix, vingt ou cinquante euros.

Paul n’avait pas de billets neufs sur lui, mais il déposa quand même un billet de vingt euros, celui dont l’état était le meilleur parmi ceux qui se trouvaient dans son portefeuille.

Ils quittèrent la salle avec l’ensemble des fidèles et se dirigèrent vers leur voiture main dans la main. Ils prirent le chemin du retour. De nombreuses pensées mitigées se bousculaient sous leurs crânes.

Yi-Ping avait les yeux rouges et humides.

— Je n’en peux plus, Paul, je veux savoir où est ma fille ! Je sens que je suis en train de perdre la tête. Ça fait maintenant une semaine qu’elle a disparu et l’enquête ne progresse pas d’un pouce. Nous n’avons pas l’ombre d’une piste, pas un indice, et le pire dans tout ça c’est qu’aucune demande de rançon ne nous est parvenue. Paul, j’ai si peur !

Elle est peut-être déjà morte, à l’heure qu’il est. Une grosse larme coula le long de sa joue et roula jusqu’au coin de ses lèvres.

Des images de sa fille vinrent pêle-mêle brouiller son esprit. Jade dans son berceau à la maternité, quand ce rouge-gorge avait cogné à la vitre et qu’elle avait vu en lui le messager d’une fée protectrice, Jade en larmes quand elle l’avait pour la première fois amenée à l’école maternelle.

Toutes les forces de police et de gendarmerie de l’île étaient pourtant sur les dents. Des renforts étaient même arrivés de métropole. Des profileurs, des experts de tous genres, et même un chien spécialisé dans la recherche des personnes disparues.

Il fut bien le seul qui obtint un résultat concret. Le berger allemand avait flairé la piste de Jade sur le sable et l’avait suivie jusqu’au petit parking du bout de la plage. Pas celui sur lequel Paul avait l’habitude de se garer quand il venait déposer sa fille, mais un autre, qui était beaucoup plus lointain, plus isolé et discret, à l’abri des filaos. On était au moins sûrs d’une chose. Jade ne s’était pas perdue, et elle ne s’était pas plus noyée. Elle avait bel et bien été enlevée. Il existait donc toujours un espoir de la retrouver, ténu, certes, mais cela restait quand même un espoir auquel ils pouvaient se raccrocher.

— Je ne pense pas que les gens de cette secte y soient pour quelque chose, dit la jeune femme à son compagnon. Ils m’ont fait plutôt une bonne impression. Tu as vu comme tout le monde a prié pour nous !

— Oui, bien sûr. Ils n’ont pas l’air de mauvaises personnes. Mais c’est drôle, tout de même, tu ne trouves pas, cette histoire de billets neufs.

Yi-Ping n’avait pas le cœur à rire mais elle convint que cela était en effet bien étrange, ce Dieu qui accordait une telle importance à une chose aussi futile que l’état des billets.


 

22

La lettre

C’était une lettre anonyme. Et elle était arrivée avec le courrier du jour, par la poste, tout simplement.

La seule mention qui faisait office de signature volontairement laconique était la suivante :

Un honnête citoyen qui est avant tout soucieux apporter son aide à la justice.

Mathias Polvérino l’avait examinée et relue deux fois, au moins !

Elle avait été rédigée d’une écriture soignée composée de caractères d’imprimerie.

Ce n’était manifestement pas l’œuvre d’un fou, ou même d’un malade mental.

Cependant il avait pensé qu’il faudrait peut-être confier le document à un graphologue. Comme il n’en avait pas sous la main, il la relut une énième fois.

Il l’avait aussi faite lire par Marie-Claire, sa charmante secrétaire blonde d’origine portugaise, celle qui avait tendance à faire chuinter les mots.

« Ch’est bien écrit, déclara-t-elle, ch’est propre et y a pas de fautes, mais j’sais vraiment pas quoi en penser, ça pourrait tout aussi bien être une bonne blague que quelqu’un ferait à une personne qu’il n’aime pas des masses ! »

Elle relut consciencieusement la lettre

« Monsieur le commissaire Polvérino

j’ai appris comme tout le monde, par la télé et les journaux, l’affaire de la disparition de cette petite Jade.

Avez-vous interrogé madame Escoffier, qui habite lotissement des mésanges, au Barachois.

Cette dame, qui fait profession d’assistante maternelle, et qui se trouve être aussi la mère du jeune Eric, qui est le responsable de l’école de voile, est blonde, et elle a déjà eu de sérieux problèmes avec les enfants dont elle a eu la garde. Elle a même déjà essayé de soutirer de l’argent à des parents.

Il n’y avait que trois ans qu’il exerçait sur l’île. Il n’était donc pas au courant de tout ce qui avait pu s’y dérouler avant son arrivée. Auparavant, il était en poste à Crest, dans la Drôme, le département qui l’avait vu naître, fils aîné d’un couple d’instituteurs, et c’était là sa première affectation en qualité de commissaire.

Il ne fallait pas non plus tergiverser de trop. Il y avait maintenant assez longtemps que la petite avait disparu, et il n’était que trop conscient que le temps travaillait contre lui. Il prit donc la décision de convoquer tout le monde : inspecteurs, gardiens, secrétaires, pour une réunion au sommet le lendemain matin. Mais il fit encore mieux ! Il convoqua la presse, écrite, la radio, et aussi la télé. En bref il convoqua tous les journalistes d’investigation qui se trouvaient être peu ou prou versés dans les faits divers locaux.

Toutes les tables disponibles et toutes les chaises avaient été installées en U dans la salle de réunions.

A neuf heures tout le monde était là. Une bonne odeur de café flottait dans le commissariat, dans lequel régnait une agitation inaccoutumée.

Depuis sept heures du matin les dévouées secrétaires s’étaient affairées à remplir deux grands thermos du stimulant breuvage noir et bouillant.

Le commissaire s’installa avec solennité au milieu du groupe dont beaucoup avaient posé devant eux calepins, stylos ou dictaphones.

La communication qui allait leur être faite semblait être de première importance, alors ils ne voulaient évidemment pas en perdre une miette.

Mathias Polvérino s’éclaircit la voix, puis il sortit un feuillet d’une chemise cartonnée.

« Mesdames et messieurs, je vais vous faire lecture d’une lettre, qui est malheureusement anonyme, qui nous est parvenue hier. Je vais vous demander d’apporter la plus grande attention à cette lecture et après, de me dire ce que cela vous inspire. »

Il lut, dans le silence d’abord, puis un murmure s’éleva bientôt, qui envahit toute la salle dans laquelle l’air, soudain, avait semblé devenir plus lourd, plus épais, au fur et à mesure qu’il lisait.

Il lut la signature et montra le document à l’assistance. Voyez, l’écriture est propre, bien structurée. Cette lettre n’a certainement pas été rédigée par un détraqué.

Tout le monde se regarda, s’interrogea, cependant que le murmure continuait à parcourir l’assistance.

Alain Tordjman, un des deux inspecteurs du commissariat, se leva alors, et il fut bientôt imité par son collègue Christian Acchiardo.

— Les petites Van Huong, déclamèrent-ils en chœur !

— Je m’en souviens très bien, dit d’une voix forte un journaliste de la presse écrite tout en se levant lui aussi. C’était en 1996, un an avant votre arrivée, commissaire.

Je peux même vous raconter toute l’histoire, qui avait fait un certain bruit, à l’époque.

Il entreprit de dérouler son récit.

« Monsieur Van Huong, chauffeur dans une entreprise de livraisons rapides, avait été licencié, et il ne payait plus la gardienne de ses deux filles depuis six mois.

Celle-ci les avait alors séquestrées plusieurs jours, et elle avait exigé du père qu’il paya ce qu’il lui devait pour lui rendre ses filles.

Il n’avait pas porté plainte, mais il avait simplement déposé une simple main courante ici même. Vous devez toujours l’avoir dans vos archives.

— Elle les avait séquestrées, vous dites, mais où, s’exclama le commissaire, qui était impatient d’entendre la réponse ?

— Dans son sous-sol. Dans une pièce relativement insalubre, sans fenêtre, qu’elle avait fait aménager pour sa vieille mère avant qu’elle ne décède.

— Et elle n’a jamais été inquiétée, pour ça ?

— Non. Parce qu’il n’y a pas eu de dépôt de plainte, et le père avait finalement reconnu ses torts. Les enfants, des petites métisses Franco-Vietnamiennes, avaient été bien traitées pendant leur rétention et il les avait finalement récupérées, propres et en bonne santé. L’affaire en est donc restée là. »

Des petites métisses…ces trois mots résonnèrent curieusement dans le crâne de Mathias.

Le commissaire pesta en invectivant intérieurement les faiblesses et les inconséquences de la justice, de même que celles des pseudo services sociaux, parce que de toute évidence cette personne était toujours gardienne agréée !

— Et je suppose que cette dame est vraiment blonde, avança-t-il.

— C’est une grande blonde assez élégante, en effet, confirma le journaliste.

Aussitôt, le branle-bas de combat fut déclenché, et l’hallali sonné sans plus attendre.

Aucune piste ne devait être écartée, avait martelé le procureur.

Mathias commença par téléphoner à l’hôtel des Bougainvilliers.

— Monsieur de Kerjean, madame Escoffier, ce nom vous évoque-t-il quelque chose ?

— La gardienne de Saint-Denis? Oui, pourquoi ?

— Ah, parce que vous la connaissez ? !

— Oui, bien sûr, ma femme lui avait confié Jade pour une après-midi pendant sa convalescence. Elle devait impérativement présider une réunion de projet pour son travail et cette dame nous avait été recommandée par l’office de tourisme.

— Et, et, vous l’avez payée ?

Paul parut surpris

— Oui, bien sûr, nous l’avons payée soixante-dix euros, mais pourquoi me posez-vous cette drôle de question ?

Le commissaire se tourna vers ses subordonnés et il ordonna d’une voix ferme :

— Acchiardo, vous allez au centre UCPA avec un gardien pour me cueillir ce jeune Eric, puis vous le ramenez ici séance tenante, et vous me le tenez au frais jusqu’à ce que je sois de retour.

— Quant à vous, Tordjman, vous venez avec moi.

Ils sautèrent dans une 307 banalisée. Il fixa le gyrophare sur le toit, actionna la sirène et démarra aussitôt sur les chapeaux de roues.

Elle était là-bas, il en était sûr, il en aurait mis sa main à couper !

En arrivant aux Mésanges, il coupa la sirène et éteignit le gyrophare. C’était un quartier tranquille, mais il ne fallait quand même pas jouer avec le feu. Ces gens étaient tellement susceptibles, et ils étaient aussi incroyablement méfiants, et pour ne rien arranger, ils se montraient aussi chroniquement remontés contre les forces de l’ordre !

Il demanda son chemin et on lui indiqua rapidement où se trouvait la grande maison de Claudine Escoffier.

Ils poussèrent le portillon et ils s’avancèrent dans le jardin, qui n’était entouré que par une légère clôture, pour aller sonner à la porte. Sur leur droite ils aperçurent une balançoire verte, ainsi qu’un toboggan rouge et jaune. Aucun enfant n’était en vue.

Derrière une des fenêtres un rideau fut subrepticement écarté avant d’être remis en place.

Ils sonnèrent.

Aussitôt l’intérieur de la maison s’anima.

La porte s’ouvrit sur une grande femme d’une cinquantaine d’années, qui était blonde comme un ange, mais dont le visage était sévère, peu amène. Trois marmots l’entouraient qui tiraient sur sa robe.

— C’est pas ma maman, sembla regretter l’un d’eux.

Le commissaire brandit sa carte.

Il n’aimait pas trop ça, jouer les cow-boys, mais sur ce coup il se sentait capable de commettre tous les excès.

— Où est-elle ? demanda-t-il d’une voix dure.

Les enfants prirent peur, aussi ils refluèrent tous ensemble vers l’intérieur du logis.

— Qui donc, seigneur ?

— Je sais qu’elle est là, alors ne faites pas d’histoires, s’il vous plaît.

Amenez-nous à votre sous-sol, et tout de suite !

La femme le regarda fixement, ses yeux bleus pâles s’agrandirent et elle se mit à trembler.

— Oui, oui, de suite, suivez-moi.

Elle les précéda dans le couloir et elle ouvrit une porte sur sa droite. Elle actionna l’interrupteur et s’engagea dans l’escalier, suivie de près par les deux policiers.

Arrivée en bas, elle s’arrêta devant une porte qui semblait solide et sous laquelle filtrait un rai de lumière. Elle se tourna vers eux, elle transpirait abondamment.

— Mais que cherchez-vous donc ? D’abord, Est-ce que vous avez un mandat de perquisition ? Parce que…

Mathias sentit la rage s’emparer de lui.

— Faites pas chier et ouvrez-moi cette putain de porte, tout de suite !

Il fit alors une chose qu’il ne faisait jamais. Il sortit lentement son pistolet de son étui et il le pointa vers la femme.

Claudine Escoffier sembla hésiter, puis elle se mit à trembler de plus belle, avant qu’une légère odeur d’urine n’imprègne l’atmosphère. La dame était manifestement en train de se faire pipi dessus.

Certains diront que c’est toujours comme ça que les femmes réagissent en pareille circonstances, où elles s’évanouissent ou elles se pissent dessus, mais pour ma part j’en connais certaines qui lui auraient plus volontiers balancé un bon coup de pied dans les couilles ! Mais cela ne doit dépendre que de leur degré de culpabilité, en fait !

Elle tourna enfin la clé dans la serrure et tira la porte à elle.

Aussitôt, un air chaud chargé d’humidité leur sauta au visage. La pièce leur apparut, elle était éclairée à giorno par de puissantes lampes halogènes.

— Qu’est-ce, qu’est-ce que… balbutia le commissaire en apercevant, soigneusement alignées le long des murs, des jardinières, qui étaient alimentées par des gouttes à gouttes sophistiqués, et dans lesquelles s’épanouissaient de superbes plans de cannabis.

— Ce… Ce, ce n’est pas à… à moi, se défendit la propriétaire des lieux en bégayant, car elle semblait être complètement paniquée. C’est à mon fils. Je lui avais bien dit qu’il ne fallait faire ça ici, surtout avec les enfants…

Mathias la dévisagea d’un air féroce.

— Les enfants, c’est fini, madame Escoffier. Je me charge personnellement de votre cas !
Il se ressaisit et il la regarda d’un air encore plus agressif.

— Et maintenant, vous allez me dire où est Jade !

— Qui donc, mon dieu ? De qui me parlez-vous?

— De Jade, jade de Kerjean, la petite de l’école de voile.

— Celle qui a disparu ?

— Oui, de qui d’autre auriez-vous préféré que je vous parle ?

— Mais je ne sais pas, moi, mon Dieu, où elle est, cette gamine ! Comment voulez-vous que je le sache, je ne suis pas policière, moi !

Il allait mettre fin aux activités de cette femme, et peut-être aussi à celles de son fils, mais force était de constater, et même de devoir entériner une bonne fois pour toutes, que Jade ne se trouvait pas ici. Il y avait cru, pourtant, et il y avait cru si fort !

Mais le métier était ainsi fait qu’il voyait succéder à d’intenses périodes d’espoir et d’exaltation les plus sévères déconvenues.


 

23

Ainsi que vous devez vous en douter la secte folklorique, et anonyme, du gourou Visha, dont nous avons parlé tout à l’heure, attirera elle aussi les regards des enquêteurs, qui étaient bien décidés à ne laisser aucun suspect potentiel sur le bord de la route. Il y avait en effet bien des raisons qui pouvaient justifier leurs interrogations, ainsi que leur légitime suspicion.

A sa mort, Cherkali Vijeeh, le célèbre enseignant de philosophie hindoue, qui faisait l’objet d’une véritable vénération sur l’île, avait laissé derrière lui un important héritage spirituel.

Des préceptes qui guideront ses dix enfants dans leur vie, hormis le mégalomane Rishenkali, qui est plus connu aujourd’hui sous le nom de “ Visha ”.

Sous le couvert de pseudos discours syncrétiques, qui mêlaient dans un joyeux désordre toutes les religions, il avait réussi à attirer vers lui de nombreux adeptes. Il fonda sa secte, qui est demeurée anonyme, au début des années 80, car « Il faut bien donner une âme aux hommes qui sans elle seraient à tout jamais perdus » avait-il coutume de proférer ! Il abandonna dès lors son métier de kinésithérapeute, qu’il avait exercé pendant plusieurs années mais qui s’était finalement révélé bien moins lucratif que ses nouvelles activités « religieuses » En partant de sa formation médicale il avait bien vite dérivé, et même dévié, se disant dans un premier temps ostéopathe, après avoir effectué un petit stage de formation en métropole, puis guérisseur des corps et des âmes ! Son charisme hors du commun lui avait ainsi permis d’hypnotiser une centaine de fidèles. Ensemble, ils se retrouvaient au jardin botanique de La Source ou au bord de la mer pour procéder à des méditations pour le moins extravagantes. Entre chaque séance, les adeptes, qui se comportaient comme s’ils se trouvaient sous l’effet d’un charme puissant, étaient priés de lire avec soin et attention les commandements de Visha, ceux-là même qu’il avait retranscrits dans ses livres sacrés, qu’il avait fait imprimer chez un petit imprimeur de Saint-Denis.

Jamais marié, le « maître » vivait le plus sereinement du monde en l’aimable compagnie de ses nombreuses maîtresses, des femmes qui se sont succédées à un rythme plutôt soutenu, et quand celles-ci ne suffisaient pas à assouvir ses baroques besoins sexuels, car Visha, je dois vous le préciser maintenant, était un véritable « queutard » ! Un habitué, et même un farouche obsédé des pratiques les plus licencieuses ! Ainsi, il lui arrivait d’abuser, en plus de ses compagnes plus ou moins légitimes, sexuellement et sans complexes, de toutes jeunes filles ! Des jeunes demoiselles qui étaient trop candides ou fragiles pour pouvoir lui résister avec quelque efficacité. Il profitait alors largement de cette étonnante crédulité générale, ainsi que de la détresse de ses adeptes pour les duper et les escroquer, et il n’hésitait pas à menacer des foudres de Dieu les plus faibles d’entre eux lorsqu’ils leur arrivait de se montrer récalcitrants face à son autorité et à ses « commandements ! »

Plusieurs avocats, dont le bâtonnier, un magistrat de haute volée, un policier, des cadres de banque, des médecins, des assureurs, des restaurateurs, ainsi qu’un concessionnaire automobile, figuraient parmi ses adeptes. Il se disait qu’il fournissait à ces honorables messieurs de jeunes et tendres corps, filles ou garçons, selon leurs goûts, dont ils pouvaient user et abuser à leur guise ! En vingt ans, Visha avait su rassembler un aréopage prestigieux de janissaires autour de lui afin de composer le « cabinet gris » de sa secte. Un arsenal qui s’était révélé indispensable pour arranger ses nombreuses affaires judiciaires et pour mener à bien les captations d’héritages et de biens que son exorbitante influence lui permettait.

Plusieurs maisons et terrains tombèrent ainsi dans son escarcelle. Visha le mégalo était aussi avide d’argent que de pouvoir et de sexe, ce qui faisait de lui un suspect de tout premier ordre !

Ce fut l’affaire Axel Pichenin, en 1985, qui révéla au monde l’existence de Rishenkali Vijeeh.

Le maire de Sainte-Anastasie avait été mis en examen, avant d’être incarcéré, dans le cadre d’une affaire de marchés publics truqués dans laquelle apparaissait la société SLMP (Société de location de matériel de travaux Publics). L’entreprise avait facturé des travaux effectués au chemin des Dominicains. Des prestations qui ne furent bien entendu jamais effectuées. C’est un détail qui n’avait pas échappé à la sagacité d’un administré, qui avait dès lors dénoncé l’escroquerie au procureur de la République, faisant ainsi du docteur Pichenin un précurseur peu envié, car il fut le premier maire de France à connaître les affres de l’emprisonnement.

L’homme-clé de cette affaire, Rishenkali Vijeeh, dont la profession affirmée était alors “kinésithérapeute”, sera entendu par le juge Roissy, une jeune magistrate, qu’il allait néanmoins réussir à charmer et finalement à soudoyer, en lui offrant pour 100 000 francs de bijoux ornés de diamants, de belles pièces pour lesquelles elle avait manifesté un grand intérêt.

Il ne sera donc jamais mis en examen dans le cadre de cette affaire.

Rishenkali Vijeeh était un ami d’enfance du maire. Au début des années 80, il avait ouvert son cabinet de kinésithérapeute, qu’il tint seul pendant dix-huit mois, avant d’y faire venir un associé. Michel Pagny partagera bien les frais, mais le problème, c’est qu’il fera aussi tout le travail ! Car Visha, dont le cerveau tourmenté était toujours en ébullition, avait bien d’autres idées en tête que de s’occuper à gagner honnêtement sa vie ! La chance lui avait donc souri une première fois quand son associé avait fini par renoncer et fermé boutique ; Car Axel Pichenin, qu’il avait assidûment fréquenté alors qu’ils vivaient tous deux à Marseille, venait d’être élu maire de Sainte-Anastasie. Visha vit immédiatement tout le parti qu’il pourrait tirer de cette opportunité inespérée. Il fonda alors la SLMP, dont il confia la gérance au frère de son ex-associé kinésithérapeute.

Ainsi ce sera lui qui, le scandale venu, fera office de bouchon. Il sautera, comme saute un premier ministre, et il ira passer quelques mois en prison à sa place !


 

« Je peux ressusciter notre père ! »

Cette année-là fut aussi celle où il fonda sa secte.

Son père, le vénéré Cherkali, était alors décédé depuis six ans. Le patriarche, qui avait laissé derrière lui une famille de dix enfants, était un homme de forte personnalité. Bien qu’il n’eut fait aucunes études, il parlait cinq langues et passait pour un enseignant qualifié de la philosophie Hindoue.

« C’était une véritable bibliothèque, dira un de ses amis. Je l’ai eu comme professeur, et il m’a donné les éléments de base de la culture Hindoue. Je ne voyais pas en lui simplement un père spirituel, mais bien un authentique savant. »

Visha comprit très vite tout le bénéfice qu’il pouvait tirer de la réputation de son père et de la vénération que beaucoup continuaient à lui porter, des années après sa mort. Il affirma être son héritier et, mieux, pouvoir le ressusciter !

Il donna rendez-vous à ses frères et sœurs au cimetière de Sainte-Mathilde pour le 15 août à minuit dans le but de « réveiller notre père ». Ils devaient être ses premiers disciples. La résurrection, qui fut recherchée à l’aide d’une nuit intensive de prières, de chants et d’incantations diverses autour de sa tombe, ne se réalisa pas, bien entendu, mais il eut pour justifier cet échec une explication logique, et même parfaitement imparable !

C’était bien sûr la faute à ces satanées étoiles, qui ne s’étaient pas alignées correctement ce jour là ! Mais il avait le lien, persista-t-il à affirmer sans faiblir. Il était en communication permanente avec lui.

Ainsi l’esprit de la secte était né. Sa grande recette sera de se servir des morts, qui regimbent en général moins que les vivants. En entrant en contact avec eux, en les faisant revivre par la pensée, en les faisant parler par sa bouche, comme le font les prêtres du Vaudou. Après la résurrection ratée, il se montrera plus prudent et il développera très rapidement un nouveau concept, celui de la réincarnation, et cette fois, la recette fonctionnera ! Il déclarera alors solennellement que son père lui était apparu en songe et qu’il lui avait fait savoir que désormais c’est en lui, son fils préféré, qu’il vivrait.

Dans les années 90, chez sa mère, au cœur du dynamique quartier de La Source, à Saint-Denis, les notables défilaient. On y voyait assidûment Maîtres Dudois et Jolio, deux avocats plus ou moins marrons, un magistrat, un policier, et même le fondé de pouvoir de la BNPI, ainsi que le chef du contentieux de la BR, de même que son homologue de la BFC. Ceux-là constituaient la garde rapprochée du gourou. Ils s’occupaient de gérer ses soucis judiciaires ou d’obtenir des prêts bancaires dont la légitimité restera néanmoins douteuse. Les membres de ce bureau directeur se retrouvaient pour des libations interminables, après les séances de méditation sur des textes écrits par leur grand maître, qui leur étaient réservées au domicile du gourou. Les disciples de base, parmi lesquels se retrouvaient aussi la plupart de ses frères et sœurs, ainsi que ses amis les plus proches, n’avaient bien sûr pas droit, eux, à ce traitement de faveur.

Tout ce petit monde se réunissait chaque dimanche afin de participer aux hallucinantes « méditations à la mer », qui se déroulaient par tous les temps au bord du littoral et lors desquelles on se baignait généralement nus, on se touchait, se caressait, et on s’embrassait même à bouche le veux-tu. S’il pleuvait, c’était alors une longue carapace de parapluies multicolores qui protégeait la longue chenille de l’étonnante procession.

Les lieux où se tenaient ces réunions variaient en fonction des influences maléfiques ou des messages divins lui indiquant que le site était devenu malsain, ou qu’au contraire, les forces bénéfiques s’y étaient exceptionnellement concentrées.

Le gourou affirmait converser le matin avec Allah, le midi avec Shiva, tandis que le soir c’est avec Jésus en personne qu’il avait l’honneur de tailler le bout de gras, mais celui avec lequel il entretenait des relations privilégiées était manifestement Shiva, un dieu qui était omniprésent dans ses discours, à un point tel qu’il aurait pu donner son nom à la secte, si toutefois elle en avait dû en posséder un.

Mais Visha tenait par dessus tout à lui conserver ce caractère secret, et anonyme. Aucune référence à qui que ce soit, cela signifiait pour lui pas de comptes à rendre à qui que ce soit. Il bénéficiait ainsi de la liberté la plus totale et il pouvait se laisser aller à ses délires sans craindre les contradicteurs pointilleux. La secte, c’était lui, mais il ne pouvait bien entendu pas l’exprimer de façon aussi péremptoire, c’était pour cette raison, et pour elle seule, qu’il avait choisi l’anonymat.

Elle n’avait donc pas de nom, ni aucune existence légale, elle n’en aurait jamais, et il pensait bien entendu que c’était bien qu’il en soit ainsi !

Le grand maître de la secte anonyme, tout charismatique qu’il soit, était néanmoins en conflit permanent avec certaines personnes de son entourage, que ce soit pour des histoires de cul, comme c’était le plus souvent le cas, ou plus prosaïquement, pour des affaires d’argent. La mort de sa mère allait encore précipiter les choses. Du vivant de la dame, il lui avait « acheté» plusieurs de ses biens, soit des terres agricoles, qui étaient opportunément devenues de lucratifs terrains à bâtir, à des prix annoncés qui ne correspondaient pas, et il s’en fallait de loin, à leur valeur réelle sur le marché. Ces ventes, qui avaient été qualifiées de “ fictives ” furent dénoncées par certains membres de la fratrie, du moins par ceux qui osèrent s’opposer ouvertement à lui et à son armée de juristes chevronnés. Ce fut alors le temps des procès et des affaires scabreuses qui furent efficacement arrangées par les précieux et indéfectibles appuis qu’il possédait au palais.

Sur l’île Maurice, fin août 1994, eut lieu une bien sordide affaire, qu’il ne put étouffer et qui défraya la chronique.

Dix de ses disciples s’étaient en effet donné la mort dans des circonstances qui étaient demeurées mystérieuses. L’autopsie révélera qu’ils avaient été empoisonnés au cyanure ! La thèse du suicide collectif fut de plus en plus controversée et certains supputèrent même qu’il s’agissait certainement de tout autre chose ! On parla même d’un assassinat, qui aurait été fomenté en vue de faire les disparaître les témoins gênants d’un quelconque trafic, de drogue, ou de prostitution de mineures, des activités particulièrement florissantes sur l’île, qui est fréquentée par des millions de touristes fortunés.

« Je l’avais prévenu », dira alors simplement sa sœur à un journaliste qui l’interrogeait. « Il n’aurait pas dû prendre ces gens dans sa secte, car cela se voyait comme le nez au milieu de la figure, qu’ils n’étaient pas si fiables que ça ! »

Si la secte n’avait pas de nom, et elle n’avait aucune existence légale non plus, ainsi que je vous l’ai déjà dit ! Car jamais elle n’avait été enregistrée au régime des associations régies par la loi de 1901. « Le tribunal de Saint-Denis n’existe de toutes façons plus astralement depuis que le gourou a posé son pied dessus » assurait déjà le livre du dogme, qu’il avait pompeusement intitulé « Le Mystère de l’Homme. »

Visha a ainsi toujours affiché son plus profond mépris pour la justice des hommes, en dépit de l’arsenal juridico-spirituel dont il disposait en la personne de Maître Dudois et de son inséparable compère Maître Jolio. Sans compter avec la bienveillance de son autre disciple, ce magistrat qui siégeait à la Cour d’appel. Il l’a pourtant utilisée très souvent ! Aujourd’hui, il est encore impliqué dans pas moins d’une quinzaine de procédures ! Contre la BNPI, pour le remboursement de ses prêts, contre ses locataires, contre son assureur, son garagiste, ou contre d’anciens disciples pour des affaires financières, et surtout il dut se défendre contre sept de ses frères et sœurs, qui l’accusèrent de captation d’héritage !


 

24

Arrivés à ce point de mon récit je me dois de vous préciser que le gourou ne recherchait pas uniquement l’argent et la reconnaissance de ses semblables, non, car il aimait aussi beaucoup, et sans modération, les femmes, de préférence les plus jeunes et les plus belles, et il les aimait même beaucoup trop, selon certains, mais c’était là un point de convergence qu’il avait avec un grand nombre d’autres gourous, et c’est pour cette raison, voyez-vous, que je n’en suis pas particulièrement étonné ! Car la spiritualité semblait faire bon ménage avec la sexualité la plus débridée, sur l’île de toutes les tentations.

Le grand maître Rishenkali Vijeeh avait fait peindre sur un mur de son salon un splendide maharajah assis sur son trône, chaleureusement entouré des sensuelles femmes de son harem. « Tu es là, et toi là », disait-il aux plus charmantes de ses disciples. « Et moi, je suis là », assurait-il en désignant le Seigneur de son doigt boudiné !

Visha était resté célibataire, en référence à un célèbre proverbe Hindou, qu’il citait souvent, et qui assurait que « l’homme qui a une femme est un esclave, celui qui en a deux un bandit et que celui qui en a trois est un sage ! ». En 1980, il avait même plus que flirté avec la pédophilie.

Il avait, en effet fait rien de moins qu’un enfant à une adorable gamine ! Maeva qui, depuis qu’elle était toute petite, participait avec ses parents, un couple de boulangers industrieux, aux méditations à la mer, était devenue une gracieuse enfant à la peau douce et satinée. Elle était grande et dotée de formes avantageuses, mais le problème, c’est qu’elle n’avait que treize ans et demie ! Elle assurera avoir été violée, à l’issue d’une séance de méditation où elle s’était baignée nue, dans la mer, avec tout le groupe. Visha avait bien entendu assuré avec fermeté qu’il n’en était rien, et que c’était la jeune fille elle-même qui lui avait demandé, comme une grâce, de s’emparer de sa virginité, afin de l’offrir par là même au père tout-puissant, en échange des bienfaits qu’il ne manquerait pas de lui accorder en remerciement de cette généreuse offrande, qu’il ne voyait pas comme un sacrifice ! Peut-être, mais tout ce que je peux vous assurer, que c’est lui qui avait soufflé cette idée scabreuse à l’oreille de la candide enfant !

A l’issue de cette fameuse méditation il s’était en effet installé à l’écart avec la naïve et innocente bachelette. Et il lui avait alors tenu ce discours :

— Alors, voilà que tu es devenue une ravissante jeune fille, ma petite Maeva ! Ainsi les garçons, j’en suis persuadé, parce que je ne les connais que trop bien, ces chenapans, doivent graviter autour de toi comme des fous ! Alors je t’en conjure, ne les laisse surtout pas t’approcher de trop près. Tu vois bien sûr ce que je veux dire ! Et surtout, sache que cette fleur que tu portes en toi doit bien évidemment être réservée à notre seigneur Tout-puissant, et à lui seul !

Maeva était venue seule à la méditation suivante, puisque ses parents, qui préparaient les festivités de l’Épiphanie, étaient submergés par leur travail.

Il avait alors entraîné la jeune fille chez lui, où il l’avait installée sur le canapé du salon, sous le regard bienveillant du maharadja. Il lui avait servi un cocktail de fruits frais. Il avait mis de la musique destinée à ses méditations et il l’avait ensuite affectueusement enlacée et couverte de centaines de baisers et de caresses qui furent tous plus chaleureux et tendres les uns que les autres.

— Tu sais, n’est-ce pas, mon amour, que c’est Dieu en personne qui t’embrasse par ma bouche, lui avait-il affirmé tout en la déshabillant précautionneusement, et tu sais bien sûr qu’il souhaite depuis longtemps faire de toi son épouse aimante. Alors, laisse-moi faire, je t’en conjure, et nous allons procéder ensemble à la cérémonie purificatrice qui fera de toi la petite fiancée du Christ, et après cela tu seras vraiment une femme, Maeva, mais une femme comblée, et surtout, tu seras lavée de tout péché pour l’éternité ! Ainsi, quelles que soient les fautes que tu pourrais commettre par la suite, elles te seront bien évidemment pardonnées !

Il avait ensuite enfoui son visage dans l’intimité vaporeuse de la jeune fille tout en prononçant de mystérieuses et ésotériques incantations puis il s’était déshabillé pour apparaître nu, dans toute sa puissance virile, aux yeux de sa jeune adepte, qui fut littéralement envoûtée par son aura magnétique.

Il se coucha alors sur elle, il l’embrassa et il la caressa longuement, puis il la pénétra, mais il le fit bien heureusement avec infiniment de douceur ! Il eut bien dans l’idée d’enfiler un préservatif mais il se dit que sa bénédiction serait certainement bien plus efficace s’il n’en mettait pas, et il se dit aussi que le plaisir personnel qu’il retirerait de cet acte sacré serait lui aussi bien supérieur en lui faisant l’amour à cru, de la façon la plus naturelle possible ! Il put alors percevoir, sous sa virile poussée, le déchirement du fragile voile de son hymen et lorsqu’il l’avait aimée, longuement mais toujours paisiblement, il ne put bien entendu pas retenir sa semence, qu’il déversa généreusement, en trois longues saccades, dans le ventre chaud et palpitant de la jeune fille, tout en fermant respectueusement les yeux et en demandant au ciel de la protéger à jamais du péché et des mécréants ! Il n’eut bien entendu pas le sentiment d’avoir mal agi, bien au contraire, il fut très fier du bien qu’il venait de lui faire !

Cependant, devant la colère de la famille survoltée, qui le chercha partout pour lui faire la peau, le gourou, ce géniteur involontaire, dut se cacher pendant un certain temps. Mais il réapparut bien vite, tant il était certain de son impunité. Et cette fois ce fut pour séduire la sœur aînée de la fillette, qui elle, de façon assez incompréhensible, sera tout à fait consentante. Elle aura d’ailleurs trois enfants de sa longue liaison avec le gourou, dont elle restera toujours très proche.

Au sein de la secte, profitant de son charme et de l’incroyable aura qu’il dégageait, il multiplia ainsi sans vergogne les aventures, utilisant les journées consacrées aux méditations pour satisfaire sans retenue ses envies et réaliser ses fantasmes les plus fous, car qu’une femme séduisante, une blanche ou une métisse, soit mariée et mère de famille fut loin de mettre un frein à ses ardeurs ! Au bout du compte, on lui attribua au moins trois autres enfants, qui seraient nés de ses œuvres, et tout cela sans avoir jamais eu la moindre compagne légitime !

 

25     

Ainsi que vous avez pu le voir par vous-mêmes !’énergumène avait donc tout ce qu’il fallait pour attirer sur lui les regards aiguisés des enquêteurs, qui avaient compris depuis longtemps qu’ils n’avaient pas à faire à de simples « doux dingues » ! Bien qu’aucune affaire de pédophilie à proprement parler ne puisse lui être reprochée, ils décidèrent de se déplacer pour lui rendre une petite visite.

Ils débarquèrent par conséquent à son appartement du quartier de La Source, à Saint-Denis, qui était situé à proximité immédiate de l’immeuble du conseil général.

Le jeune, mais néanmoins compétent commissaire Polvérino, avait tenu à se déplacer en personne, au regard de la personnalité dérangeante, voire plus que troublante, du suspect !

Il se présenta, accompagné de deux inspecteurs, à son domicile, un matin à dix heures, sans avoir pris rendez-vous, naturellement !

Visha occupait un grand appartement avec terrasse au troisième et dernier étage d’un petit immeuble en pierre de taille, qui était situé juste en face du remarquable jardin botanique de l’État.

Classé monument historique en 1978, ce jardin avait pour vocation d’être tant un lieu de promenade convivial qu’un parc botanique de toute première importance.

Le magnifique et luxuriant espace vert comportait en effet une collection exceptionnelle d’essences.

Le Jardin de l’État abritait le buste de Pierre Poivre depuis 1829 et celui de Joseph Hubert depuis 1885.

Intendant des îles de France et de Bourbon, Pierre Poivre résidait à l’île de France où il créa, sur une propriété acquise en 1736, le « Jardin des Pamplemousses». Il faisait toutefois de fréquents séjours à Bourbon, et il y introduisit de nombreuses plantes à épices.

Agronome avisé et remarquable botaniste, Joseph Hubert était originaire de Saint-Benoît. Avec l’aide précieuse de Pierre Poivre, il dota l’île de quantité de végétaux utiles. On lui doit, entre autres, l’introduction du giroflier, du muscadier, du cœur-de-bœuf, du mangoustan des Moluques, du cannelier de Ceylan, du letchi et du longani de Chine, de l’arbre à pain des Philippines, de l’évi de Tahiti et du Jamalac de Malaisie.

Une dame âgée, le visage creusé de rides profondes, vint leur ouvrir en trottinant comme un petit rat de cave.

Si je vous dis qu’elle resta en arrêt quand elle ouvrit la porte, et qu’elle se trouva face à ces trois messieurs impressionnants qui se tenaient devant elle, l’air grave, raides comme la justice, je pense que vous me croirez sans trop de difficultés.

Le commissaire se présenta très poliment et il lui dit :

— Nous souhaiterions parler à monsieur Rishenkali Vijeeh.

— Vous, vous avez rendez-vous, demanda la vieille dame en chevrotant légèrement ?

— Non, mais nous avons beaucoup mieux que ça, affirma-t-il en lui tendant un papier à entête revêtu de plusieurs tampons ! En fait, nous avons un mandat de perquisition !

— Oh mon dieu, mais que se passe-t-il, encore, balbutia la vieille dame ? On ne nous laissera donc jamais tranquilles !

Mon neveu est encore couché, de ces heures ! Il va falloir que vous me laissiez le temps d’aller le réveiller.

Elle les fit entrer dans le superbe salon aux dimensions généreuses. Deux canapés en cuir se faisaient face, sous un lustre en cristal de Bohême argenté et doré dont le commissaire considéra qu’il était de toute beauté, et dont il pensa qu’il devait sans aucun doute valoir une petite fortune ! Une élégante table basse en palissandre les séparait.

Sur l’un des murs trônait le maharadja entouré de son charmant harem. D’emblée, le repère m’as-tu vu et arrogant du personnage mit Mathias mal à l’aise.

— Veuillez vous asseoir, s’il vous plaît. Je vais le chercher, dit la vieille dame.

Trois baies vitrées offraient une vue de première classe sur les allées arborées et sur le plan d’eau du superbe jardin, qui éclaboussait tout le quartier de sa généreuse verdure.

Un quart d’heure plus tard le gourou, mal réveillé et accompagné de sa tante, arriva en maugréant et en traînant les pieds.

— Tatiana, voudrais-tu nous apporter du café, s’il te plaît. Et apporte-nous donc aussi quelques viennoiseries, s’il te plaît, parce qu’il se trouve que j’ai grand faim, ce matin !

Il y a des pâtons dans le congélateur, ajouta-t-il ! Tu n’auras qu’à les mettre huit-dix minutes au four, à 180 degrés, et ça suffira.
Je me suis couché fort tard hier soir, dit-il à ses visiteurs comme pour s’excuser d’être encore au lit à neuf heures du matin ! Nous avons fait une lecture commentée de mon dernier ouvrage, que j’ai intitulé « La loi divine ».

Vous petit-déjeunerez bien avec moi, messieurs ? Puisque vous êtes si matinaux, vous devez avoir le ventre vide, je suppose et vous ne devriez pas ignorer que la faim est toujours mauvaise conseillère ! Elle peut même pousser les hommes aux pires extrémités, vous savez ! Il n’y a qu’à voir ces terribles émeutes de la faim qui ont lieu régulièrement sur le continent africain ? Il partit alors d’un grand rire sonore Ah Ah Ah Ouah ! Et je ne voudrais pas, pour ma part, avoir à faire les frais de votre légitime courroux.

— Nous prendrons seulement un café, s’il vous plaît, remercia le commissaire.

— Ma tante m’a dit que vous aviez un mandat de perquisition. Si cela est vrai, dites-moi vite ce qui vous amène, messieurs, et que diable cherchez-vous, par cet impressionnant transport de justice ?! Il jeta un coup d’œil plein de commisération vers sa tante. Vous savez que vous avez fort impressionné ma chère Tatiana. Que cherchez-vous donc, messieurs, en ce grand équipage, dans la demeure d’un modeste et honnête homme ?

— Nous cherchons tout ce qui pourrait nous mettre sur la trace d’une petite fille qui a disparu.

Le gourou le regarda ardemment et sembla tomber des nues. L’air abasourdi, il s’exclama en faisant un bond sur son canapé : « Ici ! Vous cherchez ça ici? !

— Nous la cherchons ici, comme nous la cherchons dans toute l’île, je peux vous l’assurer, monsieur Vijeeh !

— J’entends bien, j’entends bien, mais qu’est-ce qui peut vous amener à penser que vous trouverez quelque chose la concernant chez moi?

— Votre passé, monsieur Vijeeh, votre passé trouble, ainsi que les nombreux démêlés que vous avez eu avec la justice !

— Oh, ça c’est très amusant, voyez-vous.

L’homme cligna rapidement des yeux et parut profondément outré.

— Pour beaucoup de gens, vraiment pour beaucoup, vous savez, je serais une sorte de saint, et ils seraient même prêts à me vénérer pour ça, comme l’a été mon regretté père, Dieu ait son âme ! Un père dont je suis semble-t-il la première réincarnation, tandis que pour une poignée d’autres je serais le mal incarné, et comme par hasard c’est toujours ceux-là que l’on écoute ! C’est très vexant, pour un homme qui passe son temps à combattre les forces obscures du malin, comprendrez-vous cela ? Car Satan est partout, le savez-vous, messieurs, qu’il est vraiment partout ! Mais le pire ce n’est pas simplement cela, le pire c’est surtout qu’il se trouve le plus souvent là où l’attend le moins !

Dans un geste éminemment théâtral il tendit sa main droite vers la fenêtre pour déclamer : « Il est ici, oui, ici, dans ce magnifique parc, il se tient terré dans le cœur de quelques pédophiles, maudits soient-ils, ces pervers qui lorgnent sur les cuisses potelées des fillettes, comme il est à Paris, dans les locaux de ces soi-disant ministères, qui ne cherchent qu’à nous abattre, nous, les dévoués hommes de Dieu, nous qui ne sommes les ennemis jurés du mal ! Et il est présent aussi bien sûr chez les pseudos médecins, ces praticiens inconscients qui ne respectent absolument pas la loi naturelle ! Je parle en connaissance de cause, vous savez, puisque j’ai fait partie de leur corporation, j’ai moi-même été kinésithérapeute, mais j’ai définitivement refusé ces funestes compromissions, et je me suis bien heureusement éloigné d’eux et de leur funeste commerce !

En prenant de l’âge Visha était devenu gros et gras ! Ainsi il avait maintenant le teint frais et la bouche vermeille, tel le Tartuffe de Molière ! Le maître spirituel les regarda tour à tour d’un air désabusé de ses yeux fatigués, dont les paupières tombantes lui donnaient un faux air de Droopy.

Soudain il s’anima et demanda : « Vous avez une photo de la petite disparue avec vous, commissaire, je suppose ?

— Oui, bien sûr.

— Vous voulez bien me la confier, s’il vous plaît. Je vais voir si je peux faire quelque chose pour vous, pas pour vous personnellement, mais pour quelque chose qui puisse aider la justice de mon pays. Rappelez-moi, comment s’appelle cette malheureuse enfant, déjà ?

— Jade, Jade de Kerjean », précisa le commissaire en lui tendant la photo de la petite disparue, qui se tenait bien droite et souriait aux anges dans son ravissant maillot bleu. Celui-là même qu’elle portait le jour de sa disparition !

Visha débarrassa avec précaution la table basse, puis il saisit un rouleau sur une étagère, et il le déroula avec mille prudences sur la table.

Il le lissa de la tranche de la main et posa une grosse pierre bleue dessus pour le caler.
C’était une grande carte d’état major au vingt-cinq millième.

Il se leva et se dirigea d’un pas traînant vers une des étagères en bois précieux de la bibliothèque. Il saisit alors une petite boite en métal doré ouvragé et revint s’asseoir en face d’eux. Il ouvrit avec des gestes empreints de préciosité le coffret il en sortit un superbe pendule, qui devait être en argent massif, et dont la pointe leur sembla faite de platine.

Il prit alors un air inspiré puis il se baissa pour promener lentement le pendule au dessus de la carte de l’île.

Son visage prit un air concentré, voire même inspiré, comme il savait si bien le faire ! puis ses lèvres se mirent en mouvement.

— Jade, si tu es là, vivante ou morte, fais-moi un signe, je t’en prie, parce que nous sommes à ta recherche, et que nous nous inquiétons beaucoup pour toi ! Il se tourna vers Mathias, et il prit un air intensément satisfait pour lui dire :

— Eh oui, commissaire, je peux aussi faire parler les morts ! C’est d’ailleurs là ma spécialité, c’est ma grande force, mon fond de commerce, comme disent mes détracteurs, ces maudits mécréants ! Mais ce n’est pas un vulgaire commerce que j’exerce, je ne tiens pas une épicerie, vous savez, monsieur le commissaire, car mes activités sont tout entières tournées vers la vie spirituelle, mais bon sang, n’ayons pas peur des mots, elles sont tournées vers Dieu, vers notre créateur et maître bien -aimé !

Il leur sembla qu’il allait entrer en transes, tandis que pour ma part je pense qu’il n’en était pas éloigné, tant il semblait être satisfait de lui-même. Son regard pointa fixement la carte, ses lèvres se mirent à trembler puis il prononça distinctement : « Manifeste-toi, mon enfant, parle-moi, ma petite chérie ! Dis à papa Visha où tu te trouves. Dis-le moi, et nous viendrons te chercher sans tarder plus longtemps !

Il ne se passa rien pendant quelques dizaines de seconde, puis le pendule se mit à tourner, lentement d’abord, puis il tournoya de plus en plus vite quand le gourou le positionna au-dessus de Saint-Gilles !

Visha releva la tête, puis il prit un air absorbé, comme si, tel le Bouddha méditant sous son figuier, il venait de recevoir l’illumination, et il s’adressa avec gravité au commissaire : « D’après mon pendule, monsieur le commissaire, elle serait dans les environs de Saint-Gilles, et d’après l’amplitude du mouvement, pour moi, elle est vivante ! Et je vais vous faire part de ma profonde conviction : je n’ai que peu de doutes sur ce dernier point !

— C’est là qu’elle a disparu, fit Mathias Polvérino, qui parut être fortement impressionné !

— Et à mon avis, c’est là qu’elle se trouve encore, ainsi que l’indique le pendule !

— Il s’agit simplement de votre avis, ou vous en êtes sûr, monsieur Vijeeh ?

Visha esquissa un pauvre sourire de ses lèvres épaisses avant de déclarer : « Si je vous disais que j’en suis sûr, vous me prendriez illico pour un charlatan, n’est-ce pas, commissaire, et ainsi vous résonneriez comme les autres matérialistes imbéciles ?

Alors disons que c’est mon avis. Tout simplement mon avis, mais avec une forte probabilité pour que je ne me trompe pas, quand même… parce que ce pendule divinatoire, que je me suis procuré auprès de la réputée Maison de la radiesthésie, lorsqu’il est manié par des mains expertes, telles que le sont les miennes, ne se trompe que très rarement. Très très rarement, même !

Cette petite appartient-elle à une famille fortunée, demanda le maître?

— Aisée, oui, mais pas vraiment fortunée.

— Vous savez que ça vaut très cher, une enfant comme ça, en bonne santé, en pièces détachées, commissaire !

— AH ! Mais pourquoi dites-vous des horreurs pareilles, Vijeeh ?

— Parce que…le trafic d’organes…commissaire, avez-vous entendu parler des trafiquants d’organes ?

Le gourou laissa de nouveau traîner sa voix.

Vous avez entendu l’histoire qui est arrivée à ce petit garçon Chinois ?

— Non.

— Alors je vais vous la raconter, et ce sera pour votre information. Vous allez voir. Elle vaut vraiment son pesant d’or, mon histoire !

Binbin, un petit garçon de six ans, jouait seul devant sa maison, dans la province du Shanxi, lorsqu’il a disparu. En fait, il avait été kidnappé. Ses parents ont rapidement remarqué sa disparition et ils sont partis à sa recherche avec des proches dans les champs voisins. Ce n’est que trois à quatre heures plus tard que l’enfant a été retrouvé. Il était vivant. Mais il pleurait et hurlait de douleur. D’abord, les parents ont cru que leur fils était tombé, parce que son visage était en sang. Mais à l’hôpital, la nouvelle, terrible, leur a été révélée : le garçonnet avait subi une double énucléation, c’est-à-dire que ses globes oculaires lui avaient été retirés « Ses paupières étaient retournées. Et à l’intérieur, il n’y avait plus ses globes oculaires », a raconté son père à la télévision d’état. Ces propos ont d’ailleurs été aussi rapportés par Paris-Match, en leur temps ! Le petit aurait en fait été kidnappé pour un trafic d’organes. Ses cornées auraient ainsi été revendues au marché noir !

Selon le Daily Mail, les globes oculaires de Binbin ont été retrouvés non loin de l’endroit où l’enfant avait été récupéré par ses parents. Les cornées, qui sont des organes qui peuvent être transplantés, ne nécessitent pas de compatibilité entre le donneur et le receveur ! Ainsi, elles avaient donc été retirées des globes oculaires de l’enfant par les trafiquants. Tandis que la partie « inutilisable » de l’œil avait simplement été jetée après la mutilation ! Toujours selon la presse chinoise, reprise par la presse britannique, la ravisseuse aurait ordonné à l’enfant de ne pas pleurer : « Si tu ne pleures pas je ne te crèverai pas les yeux » lui aurait-elle dit !

Mathias Polvérino savait depuis longtemps que tout est possible, , en ce monde si déroutant qui est le notre, et surtout, ce qui semble à priori inimaginable, mais ce qu’il venait d’entendre lui fit froid dans le dos, et il fut parcouru des pieds à la tête par un long frisson de dégoût mêlé de désespoir !

Les trois hommes se retirèrent non sans avoir emporté, en vue d’une analyse ultérieure, l’ordinateur du gourou, son téléphone portable, ainsi qu’une pile de dossiers qui avaient été soigneusement rangés dans son bureau.

— Prenez, prenez donc, leur dit Visha avec désinvolture. J’ai encore les moyens de m’acheter un téléphone et un ordinateur. Et ça fera marcher le commerce de cette île de misère, qui entre nous en a bien besoin, ne le pensez-vous pas, messieurs ?

En rentrant à son bureau, Mathias appela immédiatement le capitaine Razy.

— Voilà, capitaine, d’après un médium que nous avons interrogé, la petite disparue se trouverait toujours sur le territoire de votre commune.

Le capitaine fut certain d’avoir mal entendu, alors il lui demanda : « Vous avez bien dit un médium, commissaire ? ! »

— Oui, un médium réputé, je me demande d’ailleurs quel crédit nous pouvons accorder à ses dires, mais vous serez certainement d’accord avec moi, aucune piste ne doit être négligée, dans cette triste affaire ! Aussi je vous demanderai d’envoyer des patrouilles sillonner tous les quartiers de Saint-Gilles, y compris les plus reculés, afin d’interroger le plus de monde possible, les commerçants, les employés municipaux, et jusqu’aux vagabonds, s’ils en croisent sur leur route.

Le capitaine envoya le jour même deux de ses hommes, les motocyclistes, en vue de réaliser cette enquête de proximité. Ils visitèrent tous les quartiers, ils interrogèrent les habitants, surtout les commerçants, avant de se diriger vers les Hauts, qui était le quartier le plus isolé.

Lorsqu’ils aperçurent Halim binant énergiquement son jardin, ils s’arrêtèrent bien entendu pour l’interroger.

— Bonjour monsieur, nous cherchons une petite fille. Est-ce que vous en auriez vu une, ces jours-ci, une petite brune aux cheveux longs, que vous ne connaissez pas, dans le quartier ?

Halim était en train d’ameublir la terre de son jardin, alors, comme il faisait très chaud, il transpirait, et il transpirait vraiment abondamment ! Il posa son outil et sembla réfléchir.

— Des petites filles, il n’y en a pas beaucoup, par ici, vous pensez bien, à part la jeune sœur d’Houria, ma compagne, que ses parents nous confient de temps en temps, parce que nous avons le temps de nous en occuper, car hélas on ne travaille qu’à mi-temps, nous ôts, sinon, je ne vois pas…

Les gendarmes le saluèrent et prirent le chemin de la vallée dans l’intention de se rendre à la ferme auberge, au bout de la vallée voisine, qui était le terminus de leur tournée.


 

26

Priez pour nous, pauvres pêcheurs !

Ils s’étaient levés tôt, très tôt, même, et ils avaient donc navigué toute la journée ! Ils avaient affronté avec courage et détermination l’océan, qui s’était montré peu accueillant, et même particulièrement agité, et ce sous un soleil accablant, aujourd’hui !

Ils s’étaient patiemment arc-boutés sur leurs longues cannes Rock Fishing, ils avaient transpiré comme des faunes et ils avaient cambré leurs reins jusqu’à s’en faire très mal pour tirer sur les longues cannes afin d’extirper les monstres des leurs profondeurs abyssales. Ils avaient tourné avec acharnement la bobine de leurs moulinets et crocheté avec énergie leurs prises afin de les hisser sur le bateau.

Ils avaient finalement réussi à ramener quelques belles bêtes, des thons jaunes, des thons bananes, et même un superbe marlin bleu nuit de trois mètres prolongé par un rostre d’une taille plus qu’honorable, une belle pièce qui serait certainement vendue au prix fort ! Ils avaient pris aussi quelques dizaines de kilos de bonites et aussi du menu fretin. Ils allaient rentrer dans leurs frais, et même réaliser un petit bénéfice, mais il n’y avait vraiment pas de quoi pavoiser, soyez-en persuadés !

Louisy, l’avenante et virevoltante épouse de Joseph, les avait accueillis par son traditionnel « Eh bonsoir mes hommes ! Comment ça va-t-y, zordi ? »

— Nous ça va, mais le problème c’est que les thons, eux aussi, ils vont toujours bien, et même très très bien, pour ça tu peux me croire, Louisy ! Ils vont même pouvoir aller se coucher tranquillement, ce soir, et frayer tout aussi tranquillement avec leurs appétissantes thonasses.

Ils s’installèrent à la table du fond, comme d’habitude, et ils passèrent leur première commande.

— Un rhum arrangé pour moi.

— Et le même pour Mézigue.

— Et un pour moi aussi.

— Et un pastaga, bien tassé, hein, pour moi, s’il te plaît, mon amour !

Seul, Marcellin s’obstinait à boire son pastis, qu’il sirotait lentement en grignotant des cacahuètes. C’était sans doute un vieux reste des nombreuses années d’exil qu’il avait passées à Marseille.

Louisy servit les consommations, qui furent accompagnées de sa gouaille habituelle ainsi que des froufrous de son jupon, qu’elle promenait de table en table, et des tables au comptoir, en faisant valser son aguichant postérieur, offrant à ces hommes épuisés un avant-goût de l’agréable repos du guerrier qui les attendait chez eux, pourvu que leurs moitiés soient d’humeurs joueuses, ce soir !

La lourde fragrance de son parfum capiteux vint chatouiller agréablement les narines de ces solides gaillards, qui étaient toujours à l’affût d’une féminité généreusement assumée, et celle de Louisy l’était, et ce soir-là elle le fut même au-delà de leurs espérances, voire !

Marcellin était parti quelques années plus tôt, le cœur léger, la fleur au fusil et la tête bourrée de rêves, ne doutant pas qu’en métropole ses éminents mérites seraient enfin reconnus à leur juste valeur et qu’il récolterait la fortune à laquelle il avait droit, avant même qu’il ait eu le temps de se baisser pour la ramasser.

En fait, pendant toutes ces années, il n’avait fait que des flips et des flops. De ratage en ratage, de petit boulot en petit boulot, de petite condamnation en petite condamnation, de trou dans l’eau en trou dans l’eau il en avait finalement eu assez de travailler la nuit dans les vapeurs nauséabondes et les fantasmagoriques éclairages de l’usine de Fos, dans le même temps que sa femme en avait eu elle aussi assez de faire des ménages la nuit dans des bureaux déserts, sans jamais entendre la moindre parole aimable, ni recevoir la moindre marque de considération.

Au pays au moins il faisait beau et ils n’auraient plus à subir cet épouvantable mistral, qui hurlait jour et nuit dans la cage d’escalier de leur tour des quartiers nord de Marseille, dont le cacochyme ascenseur était toujours en panne.

Ce soir ils étaient fatigués, et un peu déçus par le maigre butin qu’ils avaient ramené à l’issue de leur longue journée de pêche.

— Et merde, c’est plus un métier, qu’on fait là, avait lancé Axel sur un ton désabusé, c’est de l’esclavage, c’est ni plus ni moins que de l’esclavage moderne ! C’est vrai, ça ! On trime come des forcenés, et pourquoi, hein, pourquoi, je vous le demande, les gars ? !

— Oh que non, c’est plus un métier, et pour une fois je vais être raccord avec toi, la pêche, c’est plus comme c’était avant, surenchérit le mince et musculeux François ! Du temps de mon père, ils ramenaient plus de poiscaille, des plus gros, surtout, des bêtes qui faisaient quand même dans les six-cents kilos !

— Y a trop de bateaux aussi, surtout depuis que les Chinois s’y sont mis !

La première tournée en appela une seconde, et bientôt une troisième leur fut servie.

Les esprits s’échauffèrent, surtout à force de mater le cul rebondi et follement appétissant de la môme Louisy et le ton monta rapidement, il monta en flèche, ainsi qu’il le faisait tous les soirs !

— Faudrait qu’on soit subventionnés mieux qu’on l’est, hasarda le grand blond aux yeux bleus prénommé Michel.

— Et merde, tu sais bien que les subventions c’est loin d’être fiable, ces conneries, surtout depuis que c’est ces cons de Bruxelles qui décident de tout ! C’est toujours pareil. C’est les gros qui raflent la mise, et c’est rien qu’eux !

— Non, je vais vous dire, moi, ce qu’il faudrait faire, martela Marcellin, qui adopta un air particulièrement remonté !

Le métis avait une grande gueule, aussi il parlait haut et fort, surtout quand il commença à être imbibé par l’alcool.

— Faudrait saigner un peu ces gros porcs qui se goinfrent sur notre dos, faire la révolution, quoi, comme en 89 ! Faudrait leur expliquer que le bon temps de l’esclavage, c’est fini et bien fini !

Les autres partirent d’un rire gras et sonore.

— Et tu voudrais saigner qui, fada, le maire, le député ?

— Oh putain, mais c’est quand même pas les nababs qui manquent, à Saint-Gilles, lança Marcellin. Et y a même des jours où j’ai l’impression qu’on est les seuls à être dans la merde, dans ce foutu pays !

— Pour sûr, s’exclamèrent-ils en cœur. Tiens, Louisy, remets nous sa sœur, s’il te plaît, ma chérie ! Parce que voilà que le Marcellin s’apprête à nous rejouer la prise de la Bastille, et ça commence à me donner soif, à moi, à un point que tu ne pourrais certainement pas imaginer, ces conneries !

Louisy servi avec bonne humeur la tournée suivante, toujours en promenant sous leurs yeux son affriolant derrière.

— C’est pas des conneries, ce que je dis. Tu as vu le Ravalo de mes choses, là, le pognon qu’il a, ce mec !

— Oui, mais lui, il a le droit d’en avoir, parce qu’il est Malgache ! Parait que c’est un pays de pauvres, la Malgachie, alors quand il n’y en a qu’un qui est riche, tout le monde l’accepte, ça fait de lui une sorte de père Noël, quoi ! Il a rien à voir avec Paris, et encore moins avec Bruxelles, ce zozo-là !

— Bruxelles ou pas Bruxelles, je parie que si on lui kidnappait sa pute, il lâcherait un max de pognon pour la récupérer !

— Ou alors il te ferait un chèque pour que tu la gardes, Ah Ah Ah, trancha un autre en s’esclaffant !

— Je crois pas, non ! Pass que faut voir komm il lui pran la min et komm il la békote comme un malade mental quand ils se baladent sur le port, le soir, paisibles kom Baptistin, à la fraîche !

— Sa pute, ou sa gamine, risqua un troisième larron ! Celle-là, c’est vrai que c’est comme qui dirait une princesse des mille et une nuits ! L’est encore mouflette mais c’en est une qui se la ramène déjà comme une grande, et faut voir comment !

— Ah, sa pute, c’est vrai qu’elle est choucarde, cette nana, fit Axel en riant, et je vois bien ce que j’en ferais, moi, et je vous jure que je ne me satisferai pas de me faire sucer, parce que c’est un sacré pétard, cette gonzesse, mais sa fille, ce serait plus compliqué. J’ai jamais eu de chiards, et je suis pas un de ces salauds de pédophiles, pour…

— Moi j’en ai, des gosses, soupira Marcellin, et ça me plaît pas trop quand je les vois qui dansent devant le frigo vide alors que ceux de ces richards s’en mettent plein la lampe ! Je suis sûr que ça vaut un max de pognon, moi, ces chiards de riches, vous l’croyez pas ? !

— Un kidnapping ? Oh putain, mais c’est que vous devenez dingues, les mecs, y a votre zamal qui monte, ou quoi ? Faudrait penser à aller vous pieuter, et à honorer bobonne, si vous en avez encore l’envie, et la force, et surtout piquer un bon roupillon, parce que là, c’est du n’importe nawak, ce que vous êtes zen train de raconter ! Et demain c’est les thons qui vont se marrer en nous voyant arriver avec la gueule de travers, si on n’a pas dormi de la nuit !

— Nous gonfle pas avec tes thons. C’est Marcellin qui a raison. Le pognon, il faut aller le chercher là où ce qu’il est. C’est un sage, ce mec, je vous le dis, moi. Parce que je crois qu’il a tout compris, et depuis longtemps, déjà !

— Bon d’accord, un kidnapping, je ne sais pas, mais sur le principe, il n’a pas tort, je pense.

— Ouais, mais on n’est pas des gangsters de métier, les mecs, on n’a pas l’habitude de ces magouilles ! Comment tu t’y prendrais, toi, pour récupérer la rançon sans te faire prendre ? Dis voir, un peu !

— Il faudrait y réfléchir mieux que ça, c’est sûr.

— Mais on n’a rien sans rien, les mecs. Pour tout faut bosser, sur ce caillou à la dérive, c’est ce que mon vieux m’a inculqué, le travail, y a que ça de vrai, même pour les bandits !

L’autre rit bruyamment.

— Il en est mort, ton pauvre vieux ! Il a même pas eu le temps de profiter de sa retraite de misère, c’est ça qui te fait rêver, crever la gueule ouverte, comme un thon de 200 livres !

— Un peu de travail intellectuel, ça vous ferait quand même pas de mal, moi je dis. Je sais pas si vous êtes au courant, mais réfléchir, y en a qui en font même un métier, des conseillers, que ça s’appelle !

La nuit l’avait transporté dans les délices d’un profond sommeil réparateur, aussi Joseph, dit Zézé, le taciturne patron du bistrot des Trois Maries, oublira rapidement ce qu’il avait entendu ce soir-là.

 

27

Mais depuis qu’il y avait tout ce tintouin, tout ce remue-ménage insensé autour de la disparition de cette petite Jade de Kerjean, il observait Marcellin d’un autre œil, d’un regard gagné par la perplexité, un regard qui se fit plus curieux et scrutateur, voire plus inquisiteur, que jamais, et avouez qu’il y avait de quoi !

Car il s’étonnait de le voir parfois si gai et primesautier, et parfois si préoccupé que des rides profondes venaient subitement plisser son front.

— Ça va-t-y vraiment comme tu le veux, Marcelo, lui demanda-t-il un soir ?

— Ben, ça va comme un Italien quand il sait qu’il aura des femmes et du vin, lui répondit-il d’une façon on ne peut plus laconique, et même profondément mystérieuse.

Tout cela est des plus bizarres, se dit-il alors ! Et il lui fallut finalement accepter l’idée que décidément, quelque chose sonnait faux dans son comportement !

Depuis longtemps, Zézé se sentait redevable envers le capitaine Razy, qui avait souvent passé l’éponge sur des petits problèmes, comme des fermetures trop tardives, ou du tapage nocturne dont s’étaient plaints les voisins. Le fonctionnaire lui avait toujours dit que c’était bien entendu à charge de revanche, et qu’il escomptait bien que le moment venu il lui rendrait la monnaie de sa pièce.

Ce moment n’était-il pas venu ? Il ne faudrait peut-être pas abuser de la bonté des forces de l’ordre sans jamais rien leur donner en échange de leurs bontés, s’il voulait rester dans les petits papiers du pitaine.

Il commença par aller rôder sous les fenêtres de l’ancien appartement de la mère de Marcellin.

La vieille dame ne l’habitait plus depuis qu’elle avait enfin été admise à la maison de retraite des Flamboyants, après plusieurs années passées sur la liste d’attente.

Les volets, qui étaient longtemps restés ouverts après son départ, étaient maintenant fermés, comme si leur occlusion était destinée à cacher un inavouable secret. Un secret, ou une jolie petite fille brune aux longs cheveux noirs ?

Trop, décidément, c’en était trop !Et quand la coupe déborde à ce point, c’est comme quand le vin est tiré, il faut alors le boire, et sans trop tarder ! Cette conversation qui lui revenait tous les jours à l’esprit, l’attitude ambiguë de Marcellin, et maintenant ces volets fermés !

Il alla, après avoir quand même un peu hésité, ouvrir son cœur au capitaine. Il ne se sentait pas une âme de délateur, mais il était plutôt dans l’état d’esprit d’un justicier à l’âme chevaleresque. Une femme, c’était une chose, mais une gamine, c’en était une toute autre ! Parce que les enfants c’est sacré, surtout sur l’île. Il pensa avec une infinie tristesse à la tête qu’il ferait si un soir, en rentrant chez lui, il apprenait qu’on avait kidnappé sa petite Amandine, qui était la lumière de sa misérable vie.

— Et surtout ne lui dites pas que c’est moi qui vous en ai parlé, supplia-t-il le capitaine, parce qu’il pourrait se montrer violent, le Marcelo ! Vous ne le savez peut-être pas, mais ‘il a fait de la taule, en métropole !

Le capitaine Razy était encore sous le choc de ces révélations, qui furent aussi inattendues et fracassantes qu’inespérées !

Il ne restait plus maintenant qu’à amener Marcellin Béranger à ouvrir cet appartement sans lui faire part de ses soupçons.

Comment diable allait-il s’y prendre ? Il enfouit son visage dans ses mains et il entreprit de réfléchir, d’élaborer des plans. Il se livra à une réflexion si profonde qu’elle s’apparenta à une méditation monastique, surtout quand il se mit à faire le tour de la cour de la caserne, les mains dans le dos, comme il l’aurait fait sous les colonnes d’un cloître médiéval.

Les prétextes les plus farfelus s’aventurèrent à la surface de ses pensées pour être aussitôt rejetés comme de vieilles chaussettes trouées quand tout à coup, tel Bouddha sous son figuier, il reçut enfin l’illumination ! Elle prit la forme inattendue de miraculeux petits insectes ailés !

Il avait vu, quelques jours plus tôt, à la télévision, un court reportage sur les ravages que pouvaient occasionner ces vilaines bestioles.

Il appela le syndic de l’immeuble, et il lui expliqua calmement, et clairement, son affaire, et aussitôt après il sonna Marcellin Béranger, qui par bonheur était chez lui.

— Nous avons besoin d’ouvrir l’appartement de votre mère, Marcellin, parce que l’immeuble voisin est infesté par les termites, et le syndic, naturellement, a demandé un contrôle immédiat de l’ensemble des logements, lui déclara-t-il.

Le lendemain il arriva le premier au pied de l’immeuble devant lequel était déjà garé le véhicule d’intervention de la société CTAT.

De magnifiques termites rouges décoraient les parois du véhicule, provoquant ainsi le plus vif émoi parmi le voisinage, qui commença à s’affoler.

Il était l’heure du rendez-vous mais Marcellin n’était toujours pas arrivé.

Cinq minutes de retard, puis dix, puis quinze, le temps s’écoula, tel un fleuve impitoyable emportant tout sur son passage.

Il ne viendra pas, soupira Kevin, j’en étais sûr, il ne viendra pas, mais ça ne fait rien, ,j’appellerai Youssouf, le serrurier !

Lorsque Marcellin arriva enfin, à pied, essoufflé, pestant contre sa gamine qui n’avait pas été prête à l’heure pour partir à l’école, ils pénétrèrent dans l’appartement, qui était situé au rez-de chaussée, et ils y furent suivis de près par les spécialistes en blouse grise barrée de rouge.

Le logement sentait le renfermé, tandis que des remugles de bac à chat y subsistaient.

Les techniciens ouvrirent grand les volets avant de se mettre au travail. Ils sondèrent ensuite les huisseries avant de les gratter avec des gouges, puis ils examinèrent avec professionnalisme le papier peint, ils descellèrent aussi une tomette du carrelage. Ils firent ainsi consciencieusement le tour de l’appartement, ne négligeant aucune pièce.

Le capitaine Razy dut se rendre à l’évidence. Jade ne se trouvait pas ici, et manifestement elle ne s’y était jamais trouvée !

— RAS, conclut un technicien en affichant un air satisfait ! Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, monsieur, les malignes petites bêtes ne viendront pas vous grignoter les orteils, cette nuit !


 

28

Juliano Berhard ressemblait étrangement à sa sœur Naïa. C’était un garçon au physique hallucinant, extrêmement séduisant ! Il était grand, mat, mince, et porteur de longs cheveux noirs lisses et brillants. Avec ses grands yeux bruns en amandes qui éclairaient son visage, il présentait l’image rassurante d’un ange. Ses muscles fins et déliés semblaient glisser sous ses vêtements légers. Il était le plus souvent vêtu d’un pantalon clair en toile écrue et d’une ample chemise à carreaux bleue et blanche. C’était un magnifique métis. Né d’un père noir arrivé du Mozambique et d’une mère Indochinoise, qui avait connu son heure de gloire en tant qu’éphémère reine de beauté.

Il connaissait depuis toujours une ineffable faveur auprès des filles, qui se battaient pour l’approcher, et ce depuis son plus jeune âge.

Cependant il préférait, et de loin, la compagnie des garçons ! Lorsqu’il était petit, à l’école primaire de Saint-Leu, il avait bénéficié d’un franc succès auprès de ses petits camarades.

Il n’avait que dix ans lorsqu’il avait réuni autour de lui, dans la cour de récréation, ses petits copains, qu’il appela « les garçons perdus », pour leur raconter comment la fée Clochette venait le visiter tous les soirs dans sa chambre et comment elle s’adressait à lui en l’appelant de sa délicieuse voix chantante, « Juliano mon lémé ».

C’est pour ça, leur avait-il dit, que je ne peux pas parler à la jolie Wendy, ni aux autres filles, d’ailleurs ! Car Clochette peut se montrer épouvantablement jalouse ! Habituellement elle est gentille, c’est vrai, mais elle peut aussi se révéler méchante, oh oui et même très méchante ! Elle crie très fort, et elle me dit que si je parle aux filles, et surtout, que si je leur fais des bisous, que je vais être très malade, et j’aurai plein de vilains boutons qui me pousseront partout, vous vous rendez compte, je risque d’être défiguré pour la vie, à cause de cette histoire !

Il avait construit une niche sur une étagère dans sa chambre, avec du carton et du papier d’aluminium, dont il avait tapissé le fond de pétales de roses séchés.

Ceci afin que sa prestigieuse visiteuse se sente toujours à l’aise quand elle décidait de venir passer un petit moment chez lui.

Un beau jour on annonça dans les médias, à la radio, à la télé, et dans les journaux, un événement rare, et même des plus surprenants, qui fut en tout cas inédit sur l’île. Il ne s’agissait pas moins que de la spectaculaire évasion par hélicoptère d’un jeune gourou détenu pour pédophilie, et ce depuis une prison flambant neuve dans laquelle tout avait été fait, ou presque, pour garantir une sécurité maximum.

Tous les mots-clés étaient donc réunis dans cette seule phrase, et il n’en fallut pas plus pour esquisser les contours d’une histoire qui devait se révéler croustillante à souhait !

Radio Freedom, qui était la radio préférée des Réunionnais, évoqua l’ahurissant événement en ces termes :

« Lundi prochain devait s’ouvrir le procès de Juliano Berhard, un jeune Réunionnais qui est aujourd’hui âgé de 30 ans.

Ce créole charismatique, avait, dès l’âge de 20 ans, annoncé à ses proches qu’il entendait des voix. La Vierge Marie s’adressait à lui une fois par semaine, et elle le désignait sous le nom poétique de « Petit Bleuet d’Amour ».

Dans notre île où la religiosité est si puissante, Juliano Berhard a vite réussi à rassembler une centaine de fidèles autour de lui. Il est aussi le fondateur de l’association très médiatisée du Cœur douloureux et immaculé de Marie. Une secte, puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom.

Mais très vite cependant, la dévotion avait viré au noir, et même au sordide ! En 1993, une ancienne sectatrice avait en effet déposé plainte pour viol et attouchements sur ses deux enfants. Placé en détention provisoire, le gourou risquait une peine de quinze années de réclusion criminelle lors de la tenue de son procès. Mais il avait réussi à s’évader une première fois, à la veille de l’audience. Tous les habitants de l’île se souviennent encore de cette rocambolesque histoire ! »

C’est lors d’un entretien avec le juge, dans un bureau situé au premier étage du palais de justice, que Juliano avait violemment bousculé le magistrat d’un coup d’épaule et qu’il avait sauté, avec une surprenante agilité, par une fenêtre. Il avait alors grimpé à l’arrière d’une moto de grosse cylindrée qui l’attendait dans la rue et qui avait démarré comme une fusée. C’est pendant sa cavale à l’île Maurice qu’il avait désigné son successeur. Il s’agissait d’un enfant, le jeune Noam Beaufort, un adolescent de quatorze ans, un garçon brun aux cheveux bouclés, qui était beau comme un dieu, selon son entourage, et qui vivait à la Réunion depuis quelques années, mais qui n’avait jamais eu aucun lien avec la secte. Malgré cela, il fut présenté par le gourou comme le futur  » élu  » de son mouvement, qu’il s’obstinait à présenter comme une simple association de croyants.

En 1997, Berhard, qui était toujours très actif et influent, bien qu’il soit en cavale, avait déployé son réseau. Il avait alors fait enlever le garçon, qu’il voulait absolument mettre à la tête de sa secte, et ce à deux reprises ! L’affaire avait fait, dès lors, les gros titres des journaux, jusqu’en métropole. Une traque de quelques jours avait permis de mettre la main sur Juliano Berhard, ainsi que sur son amant Patrice Michel et sur un petit groupe de sectataires fanatiques profondément dévoués au gourou.

Le jeune Noam Beaufort fut libéré et put retrouver sa famille. L’adolescent fut ensuite scolarisé tout à fait normalement au lycée de Saint-Denis.

Était-ce alors la fin de cette triste affaire ? Certainement pas, ainsi que nous allons le voir. Comme il devait être présenté devant les assises de la Réunion pour les premiers viols, Berhard fut de nouveau placé en détention provisoire. Mais, considéré dès lors comme l’ennemi public numéro 1 dans l’île, il fut placé à l’isolement, et séparé de son dévoué compagnon.

C’est là que, selon divers témoignages, il aurait commencé à sombrer dans la dépression. C’est Patrice Michel, son ami et amant, qui avait alors pris les choses en main. Avec les membres du Cœur douloureux et immaculé de Marie qui se trouvaient toujours en liberté, il avait décidé d’organiser un pari fou : tenter une évasion ! Depuis la nouvelle prison de Domenjod, qui avait été inaugurée en grande pompe quelques mois plus tôt.

Cette maison d’arrêt ultra moderne comporte 554 places, destinées à des prévenus en attente de jugement, mais aussi à des détenus dont la durée de peine est inférieure à un an. Les conditions de vie n’y étaient donc pas drastiques et les détenus pouvaient sans difficulté recevoir des visites. Des cellules dites « de convivialité » avaient même été aménagées afin que les pensionnaires puissent y recevoir leurs conjoints en toute intimité.

Elle accueille, dans des quartiers séparés, bien sûr, des hommes, des femmes, et même des mineurs.

C’était un pari fou, donc, mais qui allait néanmoins s’avérer réussi. Parce qu’ils n’avaient pas pensé que c’était impossible, ils avaient mis un maximum de chances de leur côté, et ils l’avaient fait !

Le plan de l’évasion fut soigneusement élaboré et exécuté. Les hommes destinés à former le commando qui devait réaliser l’évasion avaient été choisis en fonction de leur attachement au gourou, et aussi de leur bonne forme physique.

Le 27 avril, un commando, mené par ces pieds nickelés sectataires, parvint ainsi à prendre en otage le pilote d’un hélicoptère de tourisme de la compagnie Helilagon, un appareil qu’ils avaient réservé pour une promenade, un simple tour de l’île. Ils le maintinrent sous la menace d’une arme, qui s’avéra être factice, mais ils le frappèrent violemment à la tête, avant de l’arroser d’essence et de brandir un briquet sous son nez. Ils le menacèrent alors de lui mettre le feu s’il n’obéissait pas. Le commando força alors le pilote terrorisé à prendre la direction de la prison. Là, il faut rappeler un détail qui a de l’importance ! La prison ne disposait pas de filins anti-hélicoptère, comme c’était le cas partout en métropole. C’était bien sûr la faute aux cyclones et aux tempêtes tropicales qui auraient rendues ces installations trop dangereuses.

Au matin, pendant la promenade, une grande partie des détenus hommes se trouvaient dans la cour. Juliano Berhard, qui semblait bien informé, dit alors discrètement à son amant, qui se tenait à ses côtés :

— Ils ne devraient plus tarder, maintenant. C’est cette phrase, qui a été entendue par un des gardiens, et qui l’a intrigué !

Ils continuèrent leur promenade côte à côte quand, semblant venir d’un ventilateur géant, un bruyant grondement se fit entendre au-dessus de leurs têtes. Un puissant courant d’air balaya alors la cour, faisant voler la poussière et les feuilles mortes. La machine, qui venait d’apparaître, tenta de se stabiliser, et elle se dandina un long moment au-dessus de la cour, penchant un coup à droite, un coup à gauche, semant ainsi la terreur parmi les détenus en promenade, qui coururent en tous sens pour éviter de stationner sous l’engin qui leur sembla devenu ivre.

Puis l’hélicoptère amorça, avec une majestueuse lenteur, sa courte descente. Une corde fut jetée dans la cour. Les gardiens ajustèrent alors leurs armes en direction de l’appareil mais un gradé hurla aussitôt :

— Ne tirez pas. Ne tirez pas ! Baissez vos armes, baissez-les immédiatement ! La machine se posa alors tranquillement dans la cour de la prison. Juliano Berhard, Patrice Michel et un troisième sectataire emprisonné avec eux, qui était le beau-père de Patrice Michel, y grimpèrent prestement, en s’aidant de la corde. L’opération s’était déroulée en moins de trois minutes sous les yeux ébahis des surveillants de la prison. Ces derniers n’avaient pas fait usage de leurs armes par crainte, bien légitime, de provoquer un massacre, si par malheur la machine avait chuté dans la cour. L’hélicoptère reprit aussitôt de l’altitude. Il parcourut quelques centaines de mètres et finit par aller se poser sur le parking d’une zone commerciale de Saint-Denis. Là, l’organisation criminelle avait fait la preuve de son efficacité puisque de puissantes voitures allemandes attendaient les évadés et leurs complices. Elles disparurent, laissant sur place le pilote de l’hélicoptère et les autorités, qui se trouvèrent ainsi plongées dans la plus extrême expectative.

En quelques minutes, la nouvelle filtra. L’île fut en état de choc, elle n’en croyait pas ses oreilles. L’ennemi public n°1 s’était évadé, une fois de plus ! Mais, par chance, ou plutôt par un effet de leur amateurisme, car on ne s’improvise pas si facilement gangster de haut vol, le commando avait commis une erreur, et même une gaffe de taille, pour ne pas dire une bourde magistrale ! Son chef avait tout simplement oublié ses papiers d’identité… dans une sacoche, qui était restée dans l’hélicoptère. Une piste dont les gendarmes s’étaient dès lors emparés avec gourmandise.

Aussitôt, l’alerte générale fut sonnée, et la traque fut scrupuleusement organisée.

Les portraits des évadés ainsi que ceux des membres du commando furent rapidement diffusés, dans la presse, mais aussi à la télévision. Des rondes furent mises en place, ainsi que de nombreux barrages. La population Réunionnaise, qui était en état d’excitation maximum, se prit au jeu. Radio Freedom, la station préférée des Réunionnais, réputée pour son antenne libre, disponible sur simple demande, fut assaillie de témoignages, qui furent souvent farfelus. Beaucoup ne sortaient plus de chez eux. Des parents, apeurés, gardèrent leurs enfants à la maison plutôt que de les envoyer à l’école. Les éléments d’une psychose s’installèrent dans la population. Celle-ci durera neuf longs jours, durant lesquels les évadés demeurèrent introuvables. Ils semblèrent même s’être proprement évaporés !

Cependant, parmi les éléments obtenus par les gendarmes de la section de recherches de Saint-Denis, certains permirent en définitive de «loger » le commando.

Des dizaines de policiers et de gendarmes, armés, encagoulés et munis de gilets pare-balles investirent, en début de soirée du neuvième jour, un petit immeuble situé sur les hauteurs de Saint-Denis, dans le quartier populaire de Moufia, à la périphérie de la ville.

Les fugitifs se trouvaient là, en effet, agglutinés à neuf dans un minuscule appartement, dans une zone d’habitation collective. Ensemble, ils priaient et attendaient. Ils avaient envisagé de quitter l’île par bateau, mais leurs préparatifs pour la suite des opérations n’avaient pas étés aussi minutieux que ceux qui leur avaient permis de la mener à bien, alors ils se demandèrent quoi faire, et surtout comment ? Ils disposaient de si peu de moyens. Ils n’avaient même pas accès au minimum vital, c’est à dire à une embarcation, et tant de gendarmes étaient à leurs trousses.

Dès lors, ce fut l’interpellation, qui était, il faut le dire, devenue inéluctable. Elle fut diffusée en direct par la télévision, et menée sans heurts, sous les vivats d’une foule de plusieurs centaines de personnes qui s’étaient amassées au pied de l’immeuble, et qui avaient dû être tenus à l’écart par un périmètre de sécurité.

L’annonce officielle de l’arrestation du gourou fut faite à Paris, et diffusée en direct au journal télévisé de 20 heures, par le secrétaire d’état à l’Outre-mer. Il félicita chaleureusement l’ensemble des forces de l’ordre qui, avec méthode et détermination, et sans verser la moindre goutte de sang, avaient permis de ramener ce triste individu et ses dangereux complices sous les verrous de la justice.

Juliano Berhard et Patrice Michel, les amants criminels, furent placés à l’isolement et longuement interrogés par les forces de l’ordre locales, qui reçurent l’assistance des policiers de l’anti-terrorisme, qui étaient venus tout exprès de Paris. Nous étions le 6 mai 2001.

Lors de son procès, qui se tiendra quelques mois plus tard, Berhard sera condamné à neuf ans de réclusion par les assises de la Réunion pour l’enlèvement de Noam Beaufort, neuf années auxquelles quelques autres seront rajoutées pour les précédents viols et l’évasion. Il purgera sa peine, de vingt-deux ans au total, en métropole, où il serait certainement mieux gardé que sur son île.

Les interrogatoires après l’arrestation furent largement commentés par Radio Freedom. Juliano Berhard fut ainsi présenté par les psychiatres comme un « manipulateur de grande envergure, doté d’une grande intelligence, et comme un être particulièrement entreprenant et persévérant.
Le jeune gourou avait commencé à faire parler de lui en 1992, lorsqu’ il avait fondé sa secte après avoir prétendu que la vierge Marie lui apparaissait chaque vendredi à 22 heures. Les disciples, qui se comptaient par centaines, devaient payer vingt euros pour assister à l’événement. Confortablement installé dans un profond fauteuil, tel un pacha, le gourou «écoutait » les paroles de la vierge, qui n’étaient bien sûr entendues que par lui seul.

les plus folles rumeurs avaient circulé dans l’île sur les raisons de la cavale du maître. Selon l’une d’elles, il avait prévu de célébrer une messe en compagnie de ses adeptes, le 8 mai prochain. Mais ce sont les gendarmes et les policiers que « le Petit Bleuet d’Amour » avait finalement vu débarquer, deux jours avant la date anniversaire de ses fameuses  » apparitions ».

Il me semble important que vous sachiez que Juliano Berhard était un garçon d’une beauté époustouflante ! ainsi, celle-ci n’était certainement pas étrangère au puisant charisme qui émanait de lui. Il y avait chez ce garçon, en plus de ses traits délicats, quelque chose de Bagwan Shree Rajneesh, ce gourou Indien qui, dans les années 80, avait déplacé les foules des cinq continents dans le but d’entendre son enseignement et d’être initiés à sa fameuse méditation dynamique et à sa vision éclairée du tantrisme.

Paul et Yi-Ping avaient bien entendu suivi tout cela de très près, et ils avaient espéré très fort retrouver leur petite fille dans les filets du « maître ».

Mais il n’y avait hélas toujours rien de nouveau en ce qui concernait Jade.

Les amants diaboliques furent bien entendu longuement interrogés à son sujet, mais ils jurèrent qu’ils n’avaient jamais entendu parler d’elle, ni même de Tika. Seul le jeune Noam avait, semble-il, intéressé Juliano, pour des raisons qui restèrent désespérément incompréhensibles.


 

29

Le grand et massif Günther était un homme du genre étrange, un garçon blond aux traits doux et au comportement en apparence convivial, gentil, élégant, cultivé, qui aimait les fêtes et les voyages, ainsi que la bonne chère, mais qui ne fumait pas et buvait peu, juste un whisky pur malt de temps à autre, ou un rhum arrangé, à la rigueur, quand il se trouvait en villégiature à Maurice, cependant il avait une particularité qui dérangeait certains de ses amis, mais qui le rapprochait fortement d’un autre groupe, peu recommandable, je vous assure, d’individus ! Des hommes qui étaient infiniment plus discrets que la moyenne, et qui se mélangeaient peu aux autres. Mais, ne vous impatientez donc pas comme ça, parce que je vous tout vous dire de lui, et je ne vais rien vous cacher de cet olibrius ! En fait, c’est simple, et même limpide, car l’ami Gunther était tout simplement obsédé par la virginité des filles ! D’où cette déviance lui était-elle venue ? Peut-être de l’image négative qu’il avait de sa mère, cette dame qui avait eu trois époux, ou de l’observation des faits et gestes de sa grande sœur, qui était connue dans son quartier pour être une aimable Marie-couche-toi-là, une fille gentille mais toujours prompte à écarter grand ses jolies cuisses roses !

Toujours est-il qu’avec sa compagne et complice Anneliese, il courait inlassablement le monde à la recherche de ce trésor incomparable, et qui est devenu si rare, de nos jours, une fille vierge !

Des amis lui avaient laissé entendre que, à Madagascar, et surtout à Maurice, il était encore possible de trouver des jeunes filles réellement vierges. Oh, pas de ces prétendues virginités reconstituées par des chirurgiens marrons à l’affût d’argent facile, et obtenu sans grands risques.

Le quinquagénaire bouffi au cheveu devenu rare était loin d’être un play-boy. Il avait fini, depuis quelques années déjà, par jeter son dévolu sur Maurice, cette île de l’océan indien voisine de La Réunion. Il se sentait mieux ici qu’aux Philippines ou au Vietnam, et bien plus à l’aise qu’en Birmanie, puisqu’il avait presque la sensation rassurante de se trouver quelque part en Europe, aux Canaries, ou encore sur une île Grecque de la mer Egée.

Mais les jeunes filles de 15 ou 16 ans, celles qui lui furent d’abord présentées par des chauffeurs de taxis proxénètes, pour mignonnes qu’elles fussent, avaient toutes vu le loup depuis bien longtemps déjà. Elles avaient simplement étées, comme toujours, recousues, et rafistolées plus ou moins adroitement. Si l’illusion y était, l’émotion était cependant absente de ces rapports, qui étaient trop chèrement tarifés pour une prestation qu’il savait être frelatée, parce qu’il était bien sûr impossible de le tromper aussi grossièrement sur la qualité de la « marchandise » !. Car l’homme se targuait d’être un expert en la matière !

Il s’était alors rabattu avec un espoir fou sur des gamines pré pubères de 10 à 12 ans, mais là encore il dut essuyer de bien cruelles déconvenues. Néanmoins, et c’est tout à son honneur, il y croyait encore ! Il le pensait réellement, qu’il y avait encore des jeunes filles vierges sur notre vieille planète, pas des enfants, mais de véritables demoiselles, qui devaient idéalement avoir fêté au moins leur quinzième anniversaire, mais il n’en rencontra jamais aucune, rien, pas l’ombre d’une ! Alors, lorsque son rabatteur, un chauffeur de taxi de Grand Baie âgé d’une cinquantaine d’années, un homme qui lui inspirait confiance et qui connaissait parfaitement la région, lui avait dit qu’il allait  » recevoir  » une gamine de cinq ou six ans, il avait alors pensé, en désespoir de cause, que c’était sans aucun doute la solution, le seul vrai bon plan, le Saint Graal enfin accessible !

— Seulement, je dois vous dire, mon cher Gunther, que ce sera assez cher, lui avait dit l’homme ! C’est une étrangère, une petite Malgache ! Une très jolie brunette aux longs cheveux noirs, et lisses, les plus rares ! Parce qu’elles sont bien moins surveillées que les enfants d’ici, les filles, à Madagascar !

— Ah, si vous pouviez voir ses yeux, monsieur, magnifiques, qu’ils sont ! Verts comme l’eau du torrent qui dévale la montagne, et brillants, comme des émeraudes, je vous l’assure !

— Et, ça va me coûter combien, cette petite histoire, demanda-t-il ?

— Oh, mille euros, rien qu’un petit millier de misérables euros, pour un trésor qui de mon avis en vaut beaucoup plus !

— Ach ! Mais, c’est que ce n’est pas donné du tout, quand même. J’espère au moins que vous vous en rendez compte ! Mais, pour ce prix-là, vous me garantissez que c’est une véritable vierge ?

Le chauffeur sourit pour lui dire : « Vous comprendrez certainement que je ne peux pas vous le garantir par écrit, monsieur, mais mon contact est un homme sérieux, et il a dû rétribuer plusieurs intermédiaires pour la faire venir jusqu’ici. C’est une enfant qui vit dans sa famille, vous savez, elle ne vient pas d’un orphelinat !

— Ca ne fait rien, mais il va falloir que j’y réfléchisse, quand même !

— Ah, vous voulez réfléchir, maintenant ! Alors réfléchissez-vite, s’il vous plaît, parce que j’ai un autre client qui est intéressé par la petite, et lui, comme je le connais, et comme je connais ses goûts, je ne pense pas qu’il va réfléchir longtemps, lui !

L’Autrichien serra sa compagne, qu’il ne touchait plus intimement depuis bien longtemps, dans ses bras, et il lui caressa affectueusement les cheveux et le bas du dos.

— Six ans, tu te rends compte, ma chérie ! Celle-là, c’est sûr, personne ne l’aura encore touchée, même pas son père, ni son grand frère ! Et les images d’un petit corps innocent, lisse et potelé, se mirent à danser le Séga dans sa tête malade.

— C’est certain que c’est beau, mon amour, et ça me semble même presque trop beau, pour tout dire ! Je suis d’accord avec toi, puisque tu dis qu’il y a quelqu’un d’autre sur l’affaire, il ne faut pas tergiverser trop longtemps, bien sûr, sinon, cette petite mignonne risque de nous passer sous le nez, mais tu ne penses pas que qu’elle est un peu jeune, quand même, demanda craintivement la potelée Anneliese ?

Mais, au fait, j’y pense, et si c’était cette petite qui a disparu sur l’île de La Réunion, dont on a parlé aux infos ? Alors, dans ce cas, ce ne serait pas une Malgache, mais une Française, Gunther, et là, ce ne serait plus, mais alors plus du tout, la même histoire, tu ne crois pas, ni les mêmes risques ?!

— Une Malgache, ou une Française, cela ne changera rien pour moi, je vais te dire, ma chérie, car l’essentiel pour moi, c’est qu’elle soit bel et bien vierge ! Mais je ferai attention, je te le jure, mon amour ! Parce que je ne suis pas un malade, tu le sais bien, et encore moins un pervers, ou un sadique ! Et tu sais aussi que ce n’est pas tant le sexe qui compte pour moi, c’est l’esprit du sexe, la beauté du sexe, l’émotion que seul le sexe peut nous procurer ! Alors, je te fais la promesse que je me satisferai de la caresser, et de me faire caresser, bien sûr, et surtout de l’embrasser, de l’embrasser partout partout, et même plus que ça, si toutefois c’est possible, de l’embraser plus que partout ! J’imagine déjà mes lèvres se promener avec bonheur et volupté, et sans limites, sur son adorable petit corps, et son odeur, Anneliese, sa merveilleuse fragrance! Rassure-toi, je ne vais pas faire le con, je te dis ! Une véritable vierge, c’est le rêve de ma chienne de vie, tu le sais, et tu sais aussi que je serais prêt à me damner pour ça, et ça aussi tu le sais bien ! Alors, tu peux me croire quand je te dis que je n’ai pas l’intention de l’abîmer, mais juste de l’aimer le plus longuement possible et si c’est possible, de me faire aimer d’elle !

Il se prit alors à rêver à voix haute.

Oh, parcourir son délicieux corps immaculé avec mes mains, et avec ma bouche, et la humer, comme on hume une jolie fleur, par tous les pores de ma peau…

Il sentit une exaltation toute juvénile le gagner des pieds jusques à la tête.

Dès que l’affaire fut conclue, le chauffeur emmena le couple au centre de la ville et il se gara devant un hôtel à l’aspect plutôt rassurant. Car ce n’était ni un palace, ni un bouge, mais un sympathique établissement de milieu de gamme de style résolument créole.

— Je vais monter avec monsieur, dit-il à Anneliese, vous pouvez m’attendre dans la voiture, je ne serai pas long.

Il pénétra dans l’hôtel, suivi de près par Günther, qui commença à être gagné par une prometteuse exaltation. Il faisait chaud, et même très chaud, aussi il transpirait déjà beaucoup. Le chauffeur salua la dame âgée qui était installée derrière le comptoir de l’accueil, près d’un ventilateur, et il emprunta l’escalier de bois vernis qui avait été recouvert d’un impeccable tapis vert bouteille. Le bois craqua un peu sous ses pas.

Arrivé au premier étage, il plongea sa main dans sa poche et il en sortit une clé plate.

Il se tourna alors vers son client, qui était en nage, pour lui dire : « Vous pouvez me payer maintenant, s’il vous plaît. Elle est là, elle vous attend ! »

Il saisit l’enveloppe contenant la somme convenue que Günther lui tendit, il en vérifia le contenu et il la fourra au fond de sa poche.

Il introduisit la clé dans la serrure, puis il la tourna, et il poussa doucement la porte.

L’émotion étreignit l’homme, tandis que son cœur se mit à faire des bonds désordonnés dans sa poitrine alors que ses yeux s’habituaient progressivement à la pénombre dans laquelle baignait la pièce, dont les volets avaient été soigneusement tirés.

Après un petit moment il perçut nettement, sagement assise sur le canapé, une jolie petite fille brune aux longs cheveux joliment coiffés. Elle portait une légère et ravissante robe rouge, ainsi que des petits souliers noirs vernis. Ce qu’il trouva infiniment attendrissant, c’est que ses lèvres avaient été soulignées de rouge.

— Bonjour toi, comment t’appelles-tu, lui demanda-t-il d’une petite voix tremblotante tout en se dirigeant à pas menus vers elle. Il avait chaud, et même de plus en plus chaud. Il ôta donc sa veste, et il la posa sur le dossier d’une chaise.

Il s’arrêta au pied du divan et il la respira longuement, puis il huma les odeurs environnantes et il se pencha vers la fillette. Puis il tendit lentement la main vers l’enfant avec l’intention de la toucher enfin.

L’émotion était trop forte, si bien que sa main fut agitée de légers tremblements. En fait, il se sentait ni plus ni moins qu’au bord du malaise, au bord de la syncope.

Comment définiriez-vous l’apocalypse,-vous ? Dites-un peu, pour voir !

Je pense, quant à moi, que cela doit ressembler de très près au cataclysme qui se produisit alors.

La porte de la chambre contigüe s’ouvrit en effet violemment sur deux diables en uniforme, un mâle et une femelle, qui en jaillirent en hurlant. Ils se jetèrent sur lui, ils le plaquèrent sans ménagements au sol, et ils refermèrent une paire de menottes autour de ses poignets, qu’ils avaient préalablement repliés sans ménagements dans son dos grassouillet.

Le gouvernement Mauricien n’avait pas aimé, mais alors pas aimé du tout, ce rapport américain qui mentionnait leur île comme étant une des plaques tournantes de la prostitution infantile !

Il était donc grand temps de donner au monde des gages de leur bonne foi en effectuant quelques arrestations spectaculaires.

Le tourisme était une des principales ressources du pays, et il n’était tout simplement pas envisageable de laisser son image se dégrader ainsi.

Tous les rabatteurs, qui étaient bien connus des autorités, qui jusque là avaient pudiquement fermé les yeux sur leurs coupables activités, furent approchés et priés, avec des arguments imparables, d’apporter leur contribution au nettoyage de l’île.

L’infortuné Günther en sera, ainsi que vous venez de le voir, une des premières victimes.


 

30

Sous l’œil bienveillant du cyclone

Le ciel était devenu singulièrement étrange. Il était toujours d’un très beau bleu, cependant, des zébrures le déchiraient parfois d’une manière inexplicable. Il n’y avait pas un souffle de vent.

Halim était dans le jardin avec Houria. Ils ramassaient des tomates et des fraises pour le repas du soir.

Y a com qui dirait bèzement dans la cour Patel, murmura soudain Halim, tout en jetant un regard intrigué vers les cieux, qui présentaient ce curieux faciès, soit un aspect inhabituel qui lui sembla extravagant.

Si, çé vrai, le tan lé pa gayar, confirma sa compagne ! Tu vas voir que c’est un koudvan, ce qui se prépare, là !

Lorsque le soleil décida enfin d’aller se coucher, il forma une grosse boule rouge à l’horizon, qui fut surmontée de nuages aux formes inquiétantes. Le diable semblait en effet avoir pris ses quartiers en leur milieu pour jouer avec les nerfs des pauvres humains, qui devaient se sentir désarçonnés face à sa puissance maléfique.

Soudain le paysage était devenu plus sombre, sous le dais d’une armada de nuages noirs, qui occultèrent les trois quarts du ciel. Les collines à l’horizon clignotaient comme sous les coups d’un stroboscope, et c’est alors qu’une canonnade, qui était encore distante, mais qui se rapprocha avec la mâle assurance d’un régiment en marche, gronda dans les cieux.

La télévision ne fonctionnait plus depuis trois jours, et Halim n’avait bien sûr pas les moyens de l’envoyer chez le réparateur.

Le poste à transistors était lui aussi muet depuis que la petite avait jeté les piles à la poubelle.

— Ce n’est pas bien ce que tu as fait, l’avait grondée Houria. Tu es une petite pollueuse, bondyé y va sur’ment te pinir, pour avoir fait ça !

En fin de soirée les nuages vinrent se positionner juste au-dessus de la maisonnette et quelques gouttes commencèrent timidement à tomber.

Halim et Houria fumaient un joint dans le jardin, la gamine était avec eux.

— Ça aussi c’est pas bien, dit-elle sur un ton sentencieux.

— kwa don, qu’est-ce, qui n’est pas bien ?

— Vos cigarettes, là, c’est du poison ! Vous allez être malades, et peut-être bien que vous allez mourir, aussi.

— Occupe- toi de tes fesses, morveuse, tu veux-bien, la morigéna-t-il vertement.

— Quand est-ce qu’ils vont enfin venir me chercher, mes parents, dis ?

— Ah ! Parce que tu crois qu’ils pensent encore à toi, tes parents, lui jeta cruellement Halim ?

— Bien sûr. Je les aime et ils m’aiment. Alors c’est sûr qu’ils pensent à moi, et qu’ils vont venir me chercher, sitôt qu’ils sortiront de l’hôpital.

— Mais puisqu’on se tue à t’expliquer qu’ils ont eu un accident grave. Ils sont peut-être morts, tu sais, à l’heure qu’y lè, tes parents ! C’est peut-être quelqu’un d’autre qui va venir te chercher, un policier, je ne sais pas, moi, ou un gendarm’ oui, c’est ça, c’est sur’ment un gendarme qui viendra te récupérer pour te ramener en métropole, dans ta famille.

En entendant cela les larmes lui montèrent aux yeux mais elle répondit avec aplomb : « Non, ils sont pas morts, ça j’en suis presque sûre ! Parce que si ils étaient morts quelqu’un serait venu pour me le dire ! Quand mon papy est mort, un monsieur a téléphoné à la maison pour le dire à papa.

— Oui, je te crois, mais ça c’était à Paris ! Ici c’est beaucoup moins bien organisé, tu sais, marmonna Halim.

— C’est vrai qu’ici c’est beaucoup moins bien. La preuve c’est qu’y a même pas de cabinets qui sentent bon, comme c’est à la maison.

— Et la kabanet, c’est quoi donc ?

— C’est un cabinet, oui, mais il est préhistorique, votre cabinet, dit la petite en riant. Quand j’y vais j’ai toujours peur qu’un dinosaure vient me lécher les fesses.

Le ciel gronda et la pluie commença aussitôt à tomber ! Alors le vent se leva brusquement, comme un cheval furieux et aveuglé qui serait lancé au grand galop et renverserait tout sur son passage, en faisant un bruit qui ressemble à celui d’un train de marchandises qui passerait là, tout près ! Les branches furent secouées comme par une main hystérique, les chaises roulèrent en rebondissant sur les gravillons. Ils rentrèrent tous les trois se réfugier précipitamment dans la maison.

— Ferme bien les volets, Houria, ferme-les solidement, hurla Halim.

Brusquement, avant que la jeune femme ait eu le temps de faire quoi que ce soit, et sans aucun préambule, les éléments se déchaînèrent. Un bourdonnement sourd imprégna l’atmosphère, comme si elle était peuplée de millions d’essaims d’abeilles.

— C’est un koudvan, s’exclama Houria en rentrant rapidement ses affaires. Je le savais bien, que c’était un koudvan, ce qui se préparait, depuis ce matin !

La pluie se fit soudain plus violente; elle martela frénétiquement le sol, arrachant des particules de terre qui s’élevèrent dans l’air humide telles des minis geysers. Les arbres entamèrent une danse démoniaque, et ils se mirent à tournoyer de façon spectaculaire. C’est alors qu’un grand mimusops s’abattit sur la fragile maisonnette, tel un géant foudroyé.

— les Ferme les volets, et fixe-les bien, Houria, fixe-les bien, je t’en supplie, ma lémée !

Soudain la toiture se mit à vibrer comme un TGV en pleine accélération et elle commença à s’envoler par morceaux sans même crier gare ! Les plaques d’Eternit furent emportées comme de vulgaires cerfs-volants de papier et de balsa. Un éclair aveuglant, acéré comme une dent de requin, transperça les nuages et le tonnerre claqua, violent et assourdissant ! Le ciel, dans un spasme effrayant, se mit à vomir les millions de gouttes de pluie qu’il avait accumulées dans son estomac gargantuesque.

Le vent, comme un chien fou dont on aurait décroché la chaîne, s’engouffra dans la maison en courant en tous sens. Il fit glisser les rares meubles sur le carrelage et arracha les volets avant que, à son tour, la porte soit dégondée dans un épouvantable fracas !

En bas, alors qu’ils étaient bien à l’abri entre les solides murs de sa gendarmerie, le capitaine Razy se lamentait.

— C’est une catastrof, bondyé, c’est une catastrof! De ma vie je n’ai jamé vu ça !

Il se tourna vers les sous-officiers Michel Senet et Charlyne Gérard.

—Vous deux, vous allez prendre une loto et aller voir sur les hauts si tout va byin.

— Parce que vous voulez qu’on sorte par ce temps, se lamenta Michel ?

— Et alors ! Pourquoi vous croyé que l’état vous paye ? Pour rester byin au so à regarder la télé quand vos concitoyens se font déquiller comme des canards en plein vol ?

Ça doit tomber komm des mouss, là-haut ! Y a des Kaz an bwa e an tol qui sont très frajils, et vous le savé byien. Et prenez aussi une radyo. Appelez-moi pour me rakonté ce que vous vwayé.

Je ne vous domand pas de sortir de la loto, vous faites juste une tournée d’inspèksyon, pour vwar si pèrsone n’a besoin d’èd, et aprés vous ritourné pour vous mèt labri !

— On prend laquelle, de loto, la 4L ?

— Mais non, gros ballot, vous prenez la 404 ! C’est que vous aurez besoin d’un tractèr pour pouvoir avancer dans cette pitin d’fait noir, ça je peux vous le certifier !

La gendarmette jeta un regard angoissé à Michel, son rouquin de collègue.

— Allez, Charlyne, ma toute belle, bouge-moi ta jolie malle aryer. Parce que, quand faut y aller, faut y aller, ma petite, bougonna le capitaine !

Ils sortirent sous les trombes d’eau qui tombaient du ciel en cataracte. Michel actionna le démarreur et lança le moteur encore vigoureux de la 404 pour aborder, avec une appréhension qu’il eut du mal à dissimuler, l’assaut de la route qui menait vers les Hauts !

Immédiatement, en traversant ce paysage de désolation, il comprit qu’ils allaient rencontrer de très gros problèmes.

Il fallait éviter les arbres abattus qui gisaient en travers de la route et prier pour ne pas être emportés par l’eau furieuse qui dévalait les pentes, et qui emportait des portions de route comme s’il s’agissait d’un vulgaire chemin de gravillons.

Pendant ce temps, au cabanon, la situation continuait à se dégrader, et même à empirer !

— Je vais essayer de faire du café, cria Houria, et elle s’enferma aussitôt dans la cuisine. C’était la seule pièce qui résistait tant bien que mal à l’ouragan. Ici la toiture était encore en place, mais pour combien de temps encore ?

Dès le début de l’orage l’électricité avait été coupée, alors elle alluma les bougies de secours ainsi que la précieuse lampe Camping-gaz.

Quelques minutes plus tard, elle appela son compagnon : «  Halim, Halim, tu peux venir, mon lémé, out Nes est cho !

Le garçon entra et s’assit de l’autre côté de la table, devant laquelle Houria s’était installée, pour lui dire :

Kass pa la tèt la plï i farin, soley va rovnir !

— Peut-être, mais pour l’instant on est sous la flotte, et on l’est super bien, même !

Na in zour i apèl domin.

— Pi têt, mais zordi c’est pas la joie, et j’ai trop peur que out ça va s’envoler en moins de deux !

La 404, secouée par les violentes rafales du vent, qui sembla gagné par une irrépressible frénésie, escalada avec vaillance la route des Hauts. Les roues arrière dérapèrent bien parfois dans les profondes ornières mais elle tint étonnement bien le cap ! Les grosses bâtisses avaient l’air de bien résister mais il en allait tout autrement des nombreuses maisons construites de briques et de broc sur lesquelles les arbres qui s’abattaient les uns après les autres occasionnaient de gros dégâts, comme cette modeste maisonnette, devant laquelle ils venaient de s’arrêter !

Bien entendu il n’y avait plus d’électricité, et tout le quartier était plongé dans le noir le plus absolu, même s’ils apercevaient parfois, derrière une fenêtre, l’éclairage vacillant d’une bougie. Il ne fallait pas compter sur ce magnifique clair de lune qui faisait habituellement le bonheur des touristes.

Comme si la guerre entre les cieux et la Terre avait soudain éclaté, un tir de barrage lumineux frappa les collines face à eux. Le tonnerre claqua si fort que Charlyne sentit ses dents vibrer, un peu comme si elle assistait à un concert d’heavy metal !

— Pitin ! Il n’est pas tombé loin celui-là, bredouilla Michel tout en relançant sa voiture à l’abordage du chemin, qui lui apparut être de plus en plus délabré !

— Peut-être qu’un malade a tué un gros serpent noir, et qu’il l’a suspendu à un arbre pour attirer la pluie, dit-il.

— ???

— C’est un rite Vaudou.

— Ben, dans ce cas, on peut dire qu’il a réussi son coup, çui-là!

— Louque, Michel, celle-là m’a l’air d’être vraiment mal en point. Regarde ce gros mimusops qui lui est tombé dessus, et je ne vois plus ni la porte ni les volets.

Michel s’arrêta devant la maisonnette et il braqua ses phares vers l’ouverture béante qui jadis avait été une porte.

— On dirait ben qu’y a pèrsone. Ils ont dû se barrer d’ici depuis longtemps.

Michel s’apprêta à repartir, et il entamait déjà une marche arrière quand Charlyne hurla :

— Atan un peu, Michel, atan, bon sang, atan !

— Kwa y a ?

— Il me semble avoir vu bouger, à l’intérieur.

— T’as rêvé, Charlyne, y a plus pèrsone ici , j’te dizé !

Pendant ce temps, Jade, apeurée, et même terrorisée, regardait au-dessus d’elle, par le toit qui avait maintenant été complètement arraché, les éclairs qui, nourris à l’humus de l’orage, pareils à des plantes carnivores affamées, déchiraient le ciel. Elle tremblait comme une feuille à chaque grondement du tonnerre, qui imitait le fracas d’une forêt de conte de fées qui serait en train de s’écrouler sur elle-même !

L’eau, qui ne rencontrait plus d’obstacles sur son chemin, s’accumula sur le carrelage, et Jade commença à avoir sérieusement froid aux pieds.

— Papa, papa, mais où qu’il est, mon papa, bon Dieu ?

Par la cicatrice béante de la porte elle vit deux gros yeux jaunes fixés sur la maison. Le monsieur et la dame étaient enfermés dans la cuisine, où ils étaient bien à l’abri, eux ! Elle perçut alors le ronronnement d’un moteur et elle s’élança dehors avec un courage étonnant.

— C’est une voiture! C’est peut-être mon papa et ma maman, oh, ça, ce serait vraiment chouette, si c’était eux !

Les enfants, que l’on croit trop facilement sans défenses, trouvent souvent en eux, dans les circonstances extrêmes, des ressources que l’on n’aurait jamais soupçonnées.

Elle agita vigoureusement ses petits bras et elle hurla : « Papa ! Papa ! Viens vite par ici. Je suis là ! »

Et elle courut comme une petite folle sous la pluie battante, puis elle fonça vers la voiture. Elle martela la portière de ses poings serrés. Elle ne voyait rien à travers les vitres, qui avaient été rendues opaques par la pluie battante. Jade était trempée jusqu’aux os quand la portière s’ouvrit. Elle reçut alors un choc terrible et fut fort effrayée quand elle se trouva face à ces deux gendarmes en uniforme !

Des larmes perlèrent aux coins de ses yeux et elle ne parvint qu’avec difficulté à prononcer d’une petite voix tremblotante : «  Ils sont morts. Ils ont morts ! C’est ça, ils sont morts tous les deux ? »

Michel déplia lentement son long corps et il descendit de la voiture ; il attrapa Jade sous les bras et l’installa sur la banquette arrière.

— Qui est-ce qui serait mort, ma p’ tite ?

— Mes parents, Paul et Yi-Ping, ceux qui ont eu un accident !

— Connais pas, mais, dis-moi, comment t’appelles-tu ?

— Jade. Jade de Kerjean.

— Et où habites-tu ?

— A Montfort l’Amaury, mais j’étais avec eux à l’hôtel des Bougainvilliers avant qu’ils aient cet accident.

Michel sauta sur sa radio et il appela aussitôt le capitaine Razy.

— Mon Kapitèn, vous allez èt kontan, et même supérieurement kontan, je pense ! Deviné voir qui nous avons avec nous, dans la loto.

— C’est qui donc que vous avez, bondyé ? Dis-le moi vite !

— Jade, Jade de Kerjean !

Le capitaine fit un furieux bond dans son fauteuil avant de prononcer : «  La petite disparue?! »  «  Elle-même ! »

— C’est pas vrai ? Alors, ramenez-la isi, et tout d’suite !

Michel redescendit avec mille précautions vers la gendarmerie, en faisant bien attention à ne pas déraper.

La pluie redoubla d’intensité, tandis que des branches arrachées, petites et grosses, vinrent s’écraser en claquant sur le toit noir comme la nuit du break.

— Heureusement que c’est du solide, ces saloperies de bagnoles, se félicita Michel !  «  Merci Peugeot, merci la France,  Et merci bondyé », psalmodia la jeune et jolie Charlyne !

 

Quand ils arrivèrent dans la cour, le capitaine, armé d’un grand sourire, qui fut digne de celui qu’aurait pu avoir un vainqueur aux Jeux Olympiques, brava les éléments pour s’élancer à leur rencontre.

Il prit la petite dans ses bras et il la rentra aussitôt pour la mettre à l’abri.

— Tu veux un chocolat chaud, Jade ?

Puis, se tournant vers ses subordonnés.

— Elle était où, Bondyé, cette gamine ?

— Dans une petite maison, sur les Hauts, tout au bout d’une courte impasse.

— Alors, mes parents, ils sont pas morts ?

— Mais non, ma petite chérie, ils ne sont pas morts, et si ce maudit téléphone veut bien fonctionner, on va les appeler tout de suite, et ils vont venir te chercher !

Le capitaine appela la réception de l’hôtel, que miraculeusement il obtint sans grande difficulté. La ligne grésilla bien un peu, mais à sa grande surprise, cela fonctionna plutôt correctement !

— C’est un miracle ! Ça marche.

— Hôtel des Bougainvilliers, bonsoir.

— Capitaine Razy, de la gendarmerie, passez moi monsieur de Kerjean, vite, on a retrouvé la petite !

Il avait les larmes aux yeux en prononçant ces mots, auxquels il ne crut pas lui-même.

Quelques secondes plus tard le téléphone sonna dans la chambre des malheureux parents qui, ainsi que vous devez vous en douter, étaient morts d’angoisse ! C’est Yi-Ping qui décrocha.

— Capitaine Razy à l’appareil. On l’a retrouvée, madame, nous l’avons retrouvée !

— Qui ?

— Votre fille !

Yi-Ping poussa un hurlement qui glaça les os de Paul, ainsi que vous pourrez aisément l’imaginer.

Jaade ?!

— Je vous passe votre fille, madame.

— Maman, oh que je suis contente que vous êtes pas morts, dit la petite en tremblotant. Venez vite me chercher, je suis chez les gendarmes.

Paul et Yi-Ping prirent leur voiture pour parcourir le petit kilomètre qui les séparait de la gendarmerie sous un temps d’apocalypse, le cœur battant, mais qui fut soudain tellement plus léger !

La jeune mère avait les yeux inondés de larmes quand elle souleva sa fille dans ses bras pour l’embrasser.

Paul se confondit en remerciements auprès du capitaine, si bien qu’à la fin il ne sut plus quoi dire pour lui exprimer sa gratitude qui devait être infinie !

— Vous pouvez être sûr que sitôt rentré à Paris, je vais écrire une lettre pour dire tout le bien que je pense de la gendarmerie, et de vous, et de vos hommes, en particulier !

Charlyne eut un charmant petit rire.

— Vous pourriez même ajouter « de ses femmes », aussi, parce que, sans moi…

Et de ses femmes, répéta Paul en éclatant de rire. Oh merci, merci, oh je ne sais vraiment plus quoi dire !

De toutes façons, nous ne pourrons jamais vous exprimer à quel point nous vous sommes reconnaissants. Parce que notre gratitude est si grande que je me sens incapable de l’exprimer correctement !

— Et vous pouvez aussi remercier ce cyclone, qui a ouvert son œil bienveillant sur votre petite fille, ajouta le capitaine, qui fut fortement ému par cet heureux et inattendu dénouement.

— Demain, je vous conseille de l’emmener à l’hôpital pour la faire examiner et après vous pourrez revenir me voir afin que je vous en dise un peu plus. Mais rentrez donc chez vous maintenant, et passez une excellente nuit, en famille, si toutefois le tonnerre veut bien vous laisser dormir.
— Ce sera ma première vraie nuit depuis longtemps, soupira la jeune mère. Alors tant pis pour le tonnerre. Je ne l’entendrai pas, de toute façon…

Ce soir là, Jade connut l’immense bonheur d’être admise dans le lit de ses parents. Ils la couvrirent de baisers et de papouilles jusqu’à ce qu’elle s’endorme paisiblement. Mon Dieu, que cela est bon, se dit-elle ! Ils sont là, il fait chaud. Que la vie est belle, et rassurante, à nouveau !

Paul pour sa part, câlina longuement sa compagne, et c’est ainsi que les deux amants se fondirent progressivement l’un dans l’autre avant de s’endormir paisiblement, toujours dans les bras l’un de l’autre, heureux et apaisés, de telle sorte qu’ils ne présentèrent plus, au petit matin, qu’un seul visage rayonnant et indifférencié de l’amour.

Cet ouragan fut particulièrement puissant, même si son intensité n’atteignit pas celle d’Irma, qui a ravagé les Antilles en septembre 2017, mais sur la côte les vagues atteignirent quand même la hauteur impressionnante d’un immeuble de quatre étages, tandis que les quantités d’eau qui se sont déversées sur l’île furent considérables, jusqu’à 500 litres au mètre carré !

 

31

Certains monstres, à vrai dire, me semblent plus être des créatures fumeuses et pathétiques que de véritables et dangereux prédateurs ! Ils n’ont pas de véritables refuges, comme en ont les vrais chasseurs. Ils habitent des terriers d’emprunt, qui sont souvent mal entretenus, avec le minimum de meubles et quelques objets minables, à l’image de leur nature corrompue ! Tout ce qu’ils demandent à la vie, c’est d’assouvir leurs fantasmes et ils ne veulent que souffrir leur existence le plus sereinement possible, ce qui reste définitivement un vœu pieux…car même lorsque le reste du monde les ignorerait et les laisserait en paix, ils ne pourraient s’empêcher de se tourmenter tous seuls ! Halim et Houria appartenaient à cette catégorie peu enviable d’individus.

Leur procès passionna toute l’île.

Toute la presse fut présente, y compris les envoyés spéciaux des grands quotidiens de métropole.

Dans la petite salle d’audience des assises de Saint-Denis, la jeune Schérazade Houria Abdechekour semblait avoir vieilli de vingt ans. Elle était apparue pâle, peu sûre d’elle, effondrée au fond du box. Halim, assis à ses côtés, semblait, lui, être singulièrement absent, éteint, comme s’il n’était pas concerné. Peut-être regardait-il s’éloigner à grandes enjambées ses rêves de reconnaissance et de prospérité. La jeune femme avait, suivant en cela les conseils avisés de son avocat, confirmé en tous points ce qu’elle avait déclaré pendant l’instruction. Elle avait évoqué le mal d’enfant pour expliquer son geste criminel. Elle avait tellement envie d’avoir un enfant, tandis que son compagnon Halim, cet individu fragile et immature, n’en voulait pas. Il était bien trop égoïste pour ça et il allait jusqu’à la surveiller tous les soirs afin d’être sûr qu’elle prenne sa pilule, alors, quand au cours d’une promenade, elle avait aperçu cette jolie petite fille seule sur la plage, une idée, complètement folle, avait-elle concédé, les yeux rougis et remplis de larmes, tout en regardant de biais le banc des parents, lui avait été soufflée, et ce fut à coup sûr par le malin, lui qui se tenait toujours à l’affût des âmes perdues, et fragilisées par une vie difficile. C’était une belle histoire qui passait toujours bien auprès des jurés, ça, le mal d’enfant ! Elle s’était bien occupée de la petite. Jade l’avait amplement confirmé. Ils avaient été tous les deux très gentils avec elle, n’avait pas hésité à affirmer la petite fille. Après un bref délibéré, elle fut condamnée à cinq ans de prison seulement. Halim, lui, n’écopa que de deux ans, pour simple complicité.

Ainsi, tout le monde fut satisfait. Le public, les journalistes, les parents de Jade, et certainement, Halim et Houria eux-mêmes, qui allaient maintenant pouvoir méditer longuement sur leur infortune, ainsi que sur ses causes !


 

32

Mais la vérité résidait-elle vraiment dans cette histoire, qui sembla à certains être trop belle pour être vraie, ou, comme c’est bien souvent le cas lors des procès d’Assises, était- elle d’une tout autre nature ? Une nature qu’on leur avait fortement conseillé de ne pas révéler, sous peine d’avoir à subir les foudres du Très haut en personne, ce qui serait assurément pire que le châtiment des hommes.

Richard Chance avait un jour téléphoné à Halim pour lui demander de passer le voir au dojo le plus rapidement possible. Il avait une mission d’importance à lui confier.

— Le jour est venu, mon garçon, lui avait-il annoncé avec une expression comminatoire, de rendre à Suryo le grand service que tu t’es engagé à lui rendre. Tu te souviens ? Pour passer ton deuxième degré.

— Et le troisième, aussi, avait ajouté le jeune homme.

— Et le troisième, bien entendu, je n’ai pas oublié, tu sais. Je connais la puissance de ta motivation, ainsi que ta profonde détermination, ne t’inquiète pas, mais tout cela a un coût, et tu le sais bien.

— Je sais que c’est le troisième degré qui me permettra enfin de devenir enfin thérapeute, et ainsi de réaliser mon rêve le plus cher !

— C’est tout à fait ça, mon garçon. Tu as bien compris. Mais le Japon, c’est bien loin, et le voyage coûte cher.

Chance lui avait simplement dit qu’il devait aller voir sa nièce Mélanie sur la plage. C’est elle qui avait été chargée de lui donner toutes les instructions. Fou de joie, excité à l’idée de rencontrer sa présumée Makôkôt tout en se voyant investi d’une mission de confiance, le garçon courut retrouver la jeune fille à la base nautique.

Elle lui fit une grosse bise, elle se planta devant lui dans une pose sexye vaguement provocante, les mais sur les hanches et la poitrine gonflée et le regarda de ses yeux enfiévrés. Elle lui lança un regard aigu, perçant ! Elle lui dit alors le plus tranquillement du monde que Houria devrait venir hercher Tika le lendemain dans l’après-midi. Il faudrait simplement qu’elle annonce à la petite fille que ses parents avaient eu un accident de voiture, qu’ils étaient à l’hôpital et qu’ils l’avaient chargée de s’occuper d’elle.

Elle lui montra Tika. La petite brunette en maillot bleu avec des coquillages jaunes évoluait sur un 4.75 avec un moniteur et un petit groupe de copains.

Il la connaissait déjà.

Ensuite Houria devrait l’emmener chez eux, et ils ne leur suffirait alors que de la cacher. Et surtout, ils devraient en prendre le plus grand soin. Parce que cette enfant était très importante pour l’avenir de Suryo.

Dans sa grande naïveté, noyé dans ses croyances superficielles et décousues, le garçon avait alors pensé que Tika pourrait bien être une sorte d’avatar, l’équivalent féminin de Krishna. Sûr, qu’ils allaient en prendre soin, pour ça, ils pouvaient lui faire confiance !

— Bien entendu que vous pouvez compter sur nous, avait-il balbutié en avançant lentement et fébrilement la main vers la jeune fille, jusqu’à effleurer sa peau veloutée.

Un arc électrique fusa du bout de son doigt pour aller éclater dans le bas de son ventre.

Il allait demander à Houria de faire comme on le lui demandait, bien sûr !

Quand vint l’heure du procès, on leur avait demandé de suivre à la lettre les instructions que l’avocat qu’on leur avait attribué leur donnerait. Il était membre de l’association et garantissait un verdict clément. Et surtout il était hors de question d’impliquer Su ou l’un ou l’autre de ses serviteurs dans cette histoire, déjà qu’ils avaient commis une faute majeure en laissant la petite se sauver.


 

33

Épilogue

Le 30 janvier 2013, France 2 consacrait un flash spécial, lors du journal télévisé de vingt heures, à l’arrivée en direct de la benjamine de la course à la voile du Vendée Globe aux Sables d’Olonne.

La caméra s’attarda assez longuement sur les visages de Paul et de Yi-Ping, émus et souriants, qui s’apprêtaient à être interviewés par le journaliste sportif Gérard Holtz. Ce dernier prit la parole. Il s’exprima de sa voix claire et chaleureuse.

« Nous sommes aux Sables d’Olonne pour accueillir Jade de Kerjean, qui vient de fêter en mer son dix-huitième anniversaire, et qui s’apprête maintenant à franchir la ligne d’arrivée du Vendée-Globe en quatrième position. C’est un bel exploit pour cette jeune militante écologiste, qui est en passe de conquérir le cœur de tous les Français…

Paul, Yi-Ping, quel effet cela fait-il de voir votre fille, qui est encore si jeune, terminer cette course difficile à cette place, qui est plus que très honorable, je vous l’assure ?

— Nous sommes vraiment très fiers, répondit Yi-Ping en souriant, charmant la caméra de ses incomparables yeux verts. Notre fille nous a depuis longtemps habitués aux exploits de toutes sortes, mais là, nous devons reconnaître qu’elle s’est surpassée. Nous sommes vraiment épatés. »

Gérard Holtz se tourna vers le quai et il dirigea son regard vers la gracieuse silhouette de Jade, qui s’avança d’un pas décidé, la poitrine projetée en avant et les épaules rejetées vers l’arrière.

— Nous allons maintenant accueillir Jade, qui vient de descendre de son bateau. Mais… J’aperçois François Gabbart, Armel Le Cléach et Alex Thomson, qui ont tenu à être présents afin d’accueillir dignement leur jeune…et charmante collègue. Son visage s’illumina d’un grand sourire. Approchez, s’il vous plaît, Jade, approchez.

Une chaleureuse salve d’applaudissements retentit. La foule s’avança sur le ponton pour entourer chaleureusement la jeune navigatrice.

Le journaliste dut jouer des coudes pour pouvoir l’approcher et lui demander :

— Que souhaitez-vous dire aux téléspectateurs, Jade ? Mais je vous laisse embrasser vos parents d’abord… Ils sont très fiers de vous, vous savez.

Jade fixa intensément la caméra. Les téléspectateurs purent ainsi s’apercevoir qu’elle avait les mêmes yeux d’émeraude que sa mère !

— Moi aussi, je suis très fière d’eux, vous savez ! J’ai bien conscience d’avoir beaucoup de chance. J’ai des parents extraordinaires, vous pouvez me croire. C’est pour eux que je me suis battue, afin de ne pas être en retard à leur mariage. Parce qu’ils vont enfin prendre le temps de penser un peu à eux, et de se marier, enfin, après dix-huit ans de vie commune !

Je suis ravie que François ait gagné cette course. Parce qu’il l’a amplement mérité. C’est un sportif et un stratège remarquable. Armel a fait quant à lui une superbe deuxième place et Alex s’est défoncé comme un malade mental pour arriver en troisième position, mais moi je suis très heureuse d’être là aujourd’hui. Car, au-delà de la compétition, je ne pensais qu’au mariage de mes parents, qui est prévu pour le mois d’avril, soit dix-neuf ans jour pour jour après leur rencontre en Chine9, et c’est cet événement qui m’a motivée pour franchir cette ligne d’arrivée le plus tôt possible. A ce propos, je voudrais dire que nous aurions été là plus tôt s’il n’y avait pas eu tous ces obstacles dressés devant nous sur les océans; la mer est belle, certes, très belle, même, mais c’est hélas une véritable poubelle. C’est cela que je tenais à dire. Il faut alerter les habitants de cette planète. Notre mer nourricière est en train de devenir rien de moins qu’un immense bac à déchets !

C’était un fait avéré, aussi Jade profita de la tribune qui lui fut offerte pour poser le bilan de la situation. La mer était parsemée de détritus, d’obstacles, allant de l’algue au container perdu. Jade tenait particulièrement à insister sur ce point. Cela avait déjà coûté de nombreux voiles de quille au cours du Vendée Globe. La récente et forte médiatisation du « sixième continent de déchets », montrait que certaines zones de fortes concentrations représentaient un réel danger pour les navigateurs.

On pouvait classer ces obstacles en trois catégories.

Il y avait tout d’abord ceux qui étaient de petites dimensions et mous. C’étaient les algues, les poissons morts, les déchets d’origine humaine variés comme les bouteilles en plastique.

Ensuite venaient ceux de plus grandes dimensions et plus difficiles à éliminer, comme les troncs d’arbres et les cadavres de mammifères marins.

On devait aussi déplorer la présence de déchets flottants ou semi immergés, comme les drums de 200 litres, les containers tombés des cargos géants lors de tempêtes, ainsi que des icebergs, de plus en plus nombreux avec le réchauffement climatique. On rencontrait aussi tout simplement d’autres embarcations. Cela allait de la barque de pêche à la dérive au sous-marin nucléaire en goguette, mais pouvait-on raisonnablement appeler ces monstres des déchets ?

Une dernière catégorie enfin, est classée en type III, Elle avait été nécessaire pour regrouper les obstacles peu volumineux, et peu rigides, mais ayant une très grande longueur. C’étaient les forêts de kelp, les filets dérivants, abandonnés ou pas, les aussières en polypropylène, les cordes reliant les casiers à leurs flotteurs, les fermes aquacoles à la dérive…

« Nous connaissons votre engagement en faveur de l’environnement, Jade, depuis que vous avez remporté le tour de France à la voile junior, il y a deux ans maintenant. Depuis, vous avez fait de nombreuses campagnes de sensibilisation dans les médias et surtout dans les écoles. Continuez dans cette voie, ma chère Jade, et surtout n’hésitez pas à faire appel à nous pour vous soutenir et pour faire circuler l’information. Je vous laisse profiter de vos parents maintenant, et merci encore pour ce bel exemple que vous offrez à la jeunesse de notre pays. »

François Gabbart, Armel Le Cléach et Alex Thomson s’approchèrent pour l’embrasser. Mais je dois maintenant vous faire une surprise et vous préciser qu’ils n’étaient pas les seuls.

Une grande jeune fille brune à l’abondante chevelure noire frisottante, fort belle et élégante, qui aurait pu passer, en encore plus bronzée, pour la sœur jumelle de Jade, s’approcha avec eux.

Lorsque les navigateurs eurent embrassé leur camarade, lorsque les effusions et les congratulations avaient commencé à se calmer, elle s’était timidement approchée de la navigatrice.

Cette dernière ouvrit de grands yeux étonnés cependant qu’un immense sourire noyé de larmes de joie éclairait son visage buriné. Elle courut vers l’arrivante et s’exclama, le cœur battant à tout rompre :

— Tika, Tika ! Oh que je suis heureuse, tu es là, mon amour, c’est pas vrai, mais, c’est de la magie blanche, ou…

Les deux jeunes femmes s’embrassèrent longuement, avec tendresse et chaleur.

Puis la jeune Malgache expliqua : «  Mon père a finalement été élu président de la République il y a quelques mois, comme tu l’as peut-être appris, et il a été invité en visite officielle par François Hollande, et comme il m’avait promis depuis longtemps de m’emmener à Paris… Voilà, je suis là ! J’ai appris ton arrivée à la télé. On ne parle que de toi, et on en parle même tous les jours, ici !

Paul, qui avait tout prévu, avait réservé une grande table dans un restaurant gastronomique de la ville. Il invita son petit monde à partager leur joie autour d’un plateau de fruits de mer géant et d’un bon vin blanc du pays.

Ainsi se réalisa la prédiction de la mambo Eddylye. Le monde ne pouvait que se réjouir de la lumineuse présence de Jade en son sein.

« Tout est bien qui finit bien » aurait dit William Shakespeare, s’il avait eu à raconter cette histoire.


 

FIN

Achevé à Avignon en septembre 2017

 

Remerciements

Mes remerciement les plus chaleureux, et aussi les plus sincères, vont à mon ami Yves Caro, le prince incontesté du traitement de texte, qui m’a permis de vous proposer une mise en page qui soit la plus correcte possible, même si, et je n’en doute pas, ce n’est pas encore parfait, et il s’en manque certainement de beaucoup.

Je remercie aussi infiniment tous les bons amis qui ont bien voulu relire et corriger mes bêta-versions, et notamment mon excellent ami René , qui me relit et me corrige inlassablement depuis des lustres !

Cependant je suis bien conscient d’avoir encore mille progrès à réaliser, aussi je vous prie de bien vouloir excuser mes imperfections d’éternel débutant.

Les personnages de ce roman sont purement imaginaires, sauf bien entendu les heureux vainqueurs du Vendée Globe, même si certains d’entre eux possèdent leurs avatars en chair et en os dans la vraie vie.

9 Voir « Yi-Ping »

1 Voir «Yi-Ping»

2 voir « Yi-Ping»

3 Voir «Yi-Ping»

4 Voir « Yi-Ping»

5 Voir «Yi-Ping»

6 Voir « La troublante affaire de la rue de Paradis »

7 Voir «Yi-Ping»

8 Kali est, dans la religion Hindouiste, la déesse du temps, de la mort et de la délivrance, la mère destructrice et créatrice.

Elle est généralement représentée nue, le regard féroce et la langue tirée, portant un long collier, qui descend parfois jusqu’à ses genoux, composé de crânes humains, et dansant sur le corps de Shiva, qui, allongé sur le dos, dans la position yoguique du cadavre, réclame avec force son indulgence.

9 Voir «Yi-Ping»

[1] Voir Yi-Ping, chez le même éditeur.

[2] voir « Les disparues ».

[i]

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