Assis sur son poêle 26 Juin 2019

Jean-Paul Dominici

Assis sur son poêle

éditions de la Sirène

collection D’un monde à l’Autre

photo de couverture : Sergiy Serdyuk / fotolia.com          


1

Comme à son habitude il était assis sur son poêle. Il fumait avec flegme sa Gitane papier maïs. Il tirait toute la journée sur son clop dont il avalait sereinement les voluptueuses bouffées de fumée âcre. On aurait pu croire qu’il avait le cul vissé sur son antique poêle à mazout en fonte bleue ciel. Il faut dire que ce siège peu confortable était pour lui une sorte de vigie. Il présentait l’indiscutable avantage de lui tenir les fesses au chaud l’hiver et au frais l’été ! Le père Georges observait d’un œil débonnaire la piste de sa station-service. Cependant son regard se faisait jour après jour plus désabusé !

Car il lui arrivait souvent de se remémorer avec un douloureux pincement au cœur ainsi qu’une inextinguible nostalgie le ciel d’azur et la mer toujours bleue de son pays natal.

Il était un de ces rapatriés d’Algérie établi en métropole depuis presque dix ans et il avait, selon l’expression consacrée, comme tous ses coreligionnaires pieds noirs, «tout perdu » lorsqu’il avait dû quitter en catastrophe, en cette terrible année 1962, la terre attachante et généreuse qui l’avait vu naître. Ce drame se déroula dans l’affolement et la tourmente qui suivirent l’indépendance de son pays. Celle-ci fut payée par des dizaines de milliers de cadavres ; ceux des combattants, bien sûr, mais aussi par ceux de nombreux civils, hommes, femmes et enfants qui furent les infortunées victimes collatérales d’un conflit qui ne les concernait en rien. Ce pays qui désormais n’était plus le sien et où il avait —presque— tout perdu. Soyons précis, car chaque mot a son importance, puisque le petit pécule qu’il avait eu la sagesse de mettre à l’abri sur un compte ouvert auprès du Crédit Lyonnais en métropole lui permit d’obtenir la gérance de cette station-service Esso située dans la proche banlieue d’Avignon, sur la sympathique et arborée route de Tarascon. Cette longue route rectiligne qui était aussi celle de la mer. Par conséquent elle drainait un intense trafic tout au long des week-ends des longs étés méditerranéens.

Il employait depuis quelques années déjà une joyeuse bande d’étudiants payés au lance-pierre, c’est à dire exclusivement au pourboire, qui le soulageaient un peu de ce travail devenu trop astreignant pour lui qui n’avait pas été habitué, il est vrai, à bosser autant que cela ! Des étudiants que bien sûr il ne déclarait pas plus qu’il ne les payait, mais qui s’en serait soucié, à cette époque, pour s’occuper de la piste et des menus travaux d’entretien qui étaient effectués au frais, à l’ombre de la baie, comme les lavages et les graissages.

René, le brillant latiniste, était porteur de grosses lunettes d’intellectuel myope. Paul le géographe aventurier, quant à lui, venait toujours travailler en blue-jean ou en salopette. Serge, l’ahuri, l’éternel rêveur que le père Georges avait opportunément surnommé l’Azimut, traînait sa silhouette mollassonne et dégingandée aux quatre coins de la piste. Son attitude le faisait ressembler un peu à Gaston Lagaffe tandis que la princesse de la station, la gracieuse et pétillante brunette Isabelle faisait inlassablement du charme aux pères de famille blottis derrière leur volant pour leur arracher une pièce ou deux. Cependant, il est à noter que bien qu’ils ne soient pas rémunérés pour effectuer ce travail aliénant, tous quatre étaient tout de même très heureux d’empocher heure après heure les généreux pourboires que les clients ne manquaient presque jamais de leur laisser en échange d’une rapide vérification des niveaux d’huile et d’eau, du nettoyage de leur pare-brise ou du rééquilibrage de la pression des pneus. L’essence ne coûtait à cette époque bénie qu’un malheureux franc le litre ! C’était une somme dérisoire, souvenons nous-en, et c’est pour cette raison qu’elle laissait la porte grande ouverte à toutes les générosités.

Ce jour-là, Paul était en train de repeindre les bandes blanches autour des pompes lorsque Pierre-Jean, le jeune et séduisant play-boy du quartier arriva au volant de sa rutilante Triumph bleue marine qu’il faisait habituellement laver et entretenir ici même.

Il fit faire le plein de super avant de sortir de son coffre un sac de vêtements quasi neufs qu’il remit à René, se souciant de savoir si ses révisions se présentaient bien, vu qu’il devait passer son DEUG à la fin de l’année scolaire.

Ce fils d’entrepreneur en maçonnerie avait toujours su, et cela est à porter à son crédit, se montrer généreux et attentionné envers les étudiants qui le servaient.

Il entra dans le bureau afin de signer sa fiche. Il ne manqua pas de demander des nouvelles de madame Georges.

— Oh elle va bien, je te remercie, Pierre-Jean, lui confirma le père Georges. Mais vois-tu, depuis que nous avons acheté ces fameux lits jumeaux à la foire aux meubles de Barbentane, elle ne se réveille plus quand je me lève, c’est-à-dire à six heures. Elle en profite pour faire la grasse matinée parce qu’elle n’est pas si folle, tu sais, la guapa !

— Ah ! Des lits jumeaux ! Ah oui, ces fameux lits jumeaux, s’esclaffa Pierre-Jean ! Alors, comment cela se passe-t-il entre vous ? C’est fini et bien fini, en fin de compte, la salade de clitoris ? Et maintenant vous vous faites quoi, avant d’aller au dodo, une tisane de camomille, c’est ça ?

— Oh, tu sais, Juliette n’est plus toute jeune, hélas ! Ainsi ces sortes d’amusements, le sexe comme tout ce qui va avec l’intéressent bien moins qu’auparavant. Ah hélas, trois fois hélas ! Quand elle était plus jeune, je n’dis pas, parce qu’alors il valait mieux lui en donner que lui en promettre, en ce qui concerne la bagatelle. oh pour ça tu peux me croire sur parole, parce que je t’dis pas, mais elle était chaude en diable en rut, ma bonne femme !

— Mais oui, cela je peux le comprendre aisément, père Georges. Mais vous, par contre, vous me semblez encore particulièrement vert et en forme, ainsi ça doit bien vous démanger, peut-être pas tous les soirs, mais au moins de temps en temps, de tirer le petit coup des familles, mais pas de le tirer à blanc oh la la sûrement pas à blanc…Histoire de ne pas laisser la machine rouiller, tout simplement ! Parce que le sexe vous savez bien que c’est comme un bateau, papa, ça n’s’use si l’on ne s’en sert pas !

— Moi ? Oh oui, oh bien sûr que oui, moi ça va encore, oh oui ça va même très bien, merci ! Mais tu sais que pour la bagatelle, j’ai toujours par bonheur ma beauté camerounaise, car la ravissante Sofia m’attend sous les remparts. Tu comprends ça, toi, n’est-ce pas, les besoins qu’ont les hommes de tous âges ! Et tu sais que ce n’est pas qu’une histoire de vice, parce qu’on a tous besoin de le tirer, ce petit coup des familles, de temps en temps. eh oui parce que c’est comme ça, c’est la nature qui a voulu ça, ou peut-être bien que c’est le bon dieu, je ne sais pas ! Ce serait peut-être même en vue de la perpétuation de l’espèce, il parait, même si moi je dirais que c’est surtout pour se vidanger les burnes. Parce que c’est comme pour une bagnole, si on ne le fait pas régulièrement, le bourrin fonctionne beaucoup moins bien ! Sofia, cette adorable petite salope, oui, elle, elle sait toujours se rendre disponible quand j’ai besoin d’elle. Sa jolie camionnette bien proprette est toujours ouverte pour moi et ses appâts sont toujours généreusement mis à ma disposition. Oui je t’assure que je peux en profiter à volonté, et même jusqu’à plus soif, et je vais te dire, mon grand, pour ce qui est d’en profiter, j’en profite, hunhun !

Ces escapades vespérales aussi coquines que discrètes n’empêchaient nullement le père Georges, le toujours vert galant, de loucher avec un insatiable appétit sur l’attrayant short moulant de la ravissante Isabelle duquel s’échappaient avec bonheur et vivacité deux cuisses adorables, longues, fuselées, lisses et bronzées à souhait.

C’était une nuit de printemps douce et tranquille. Trois ombres louches se faufilèrent discrètement entre les majestueux platanes de la route de Tarascon. Elles s’arrêtèrent en face de la station, au pied du mur imposant qui protégeait la grande et austère bâtisse de Gregory Papadopoulos.

La nuit était claire tandis que la circulation était fluide, ainsi qu’elle l’est habituellement la nuit en province.

Les trois individus purent par conséquent se livrer sereinement et en toute impunité à leur crapuleux mais inoffensif forfait.

Armés d’un large pinceau et d’un pot de peinture blanche, ils tracèrent sur le mur de clôture un désobligeant : «Yankee go home!», un tag en souvenir de la fin mouvementée de la guerre et de la quasi invasion américaine qui en avait résulté. C’était une inscription revancharde que l’on rencontrait encore souvent sur les murs de nos villes, aux côtés d’inscriptions plus étranges et saugrenues, du genre, « Vive la Barthelasse libre », en hommage à cette malheureuse île située sur le Rhône qui ne réclamait pourtant pas autant de sollicitude.

Le lendemain, Paul, Serge et René photographièrent d’une façon insolente, à l’aide d’un de ces modestes appareils « Instamatic » dont chaque Français possédait au moins un exemplaire à l’époque, Gregory Papadopoulos, le colosse bougon, en train de badigeonner avec le plus grand soin à l’aide d’un rouleau et d’un pot de peinture blanche le tag, infamant à ses yeux, afin de le faire disparaître à tout jamais.

L’Américain les fusilla du regard puis il traversa la rue d’un pas lourd tout en brandissant un poing vengeur. Il se dirigea d’un pas martial vers le bureau de monsieur Georges.

Il interpella vertement au passage les jeunes pompistes.

— C’est vous qui avez fait ça, petits cons ?

— Absolument pas, lui répondit René en conservant un aplomb remarquable face à la tourmente qui s’annonçait.

— Alors, pourquoi est-ce que vous me photographiez, et pour quelle raison vous prenez ces airs idiots, en plus? C’est vrai que ce n’est pas le plus difficile pour vous, d’avoir cet air-là, éructa-t-il !

— Ben, parce que c’est amusant, et surtout parce que vous êtes trop drôle, tout simplement, monsieur Papadopoulos, lui répondit Paul en affichant comme à son habitude un sourire désarmant.

— Rigolez, allez, rigolez bien, mais si on n’avait pas été là… aujourd’hui, ici, ce serait la grande Allemagne, Ach ! Ce ne serait peut-être pas plus mal, en fin de compte parce qu’alors vous ne seriez pas en train de nous faire chier avec vos beatniks et votre festival à la con!

Je vous préviens, je vais déposer une plainte contre vous rue Violette. Et je ne pense pas que monsieur le commissaire va beaucoup apprécier vos agissements de petits voyous.

— Mais puisqu’on se tue à vous dire que ce n’est pas nous, insista René en osant le mitrailler du regard.

Toujours assis sur son poêle, le père Georges observa, tout en restant impassible, cette scène qu’il trouva d’un comique avéré. Il était mort de rire quand il demanda : «C’est vous, n’est-ce pas? »

— Oui, avoua Serge, parce qu’il nous fait trop caguer, ce vieux kroumir, vous savez ! Il est toujours en train de nous surveiller et de nous faire des réflexions zarbies. Et en plus il ne laisse jamais de pourboire quand il vient faire le plein de sa charrette, ce gros con. Et ça pour aller se pavaner et en mettre plein la vue au petit peuple qui se vautre sur la plage des Saintes-Maries.

Gregory Papadopoulos possédait en effet une magnifique Dodge bleue et blanche dont il était particulièrement fier. C’était un véhicule majestueux qu’il avait fait venir des Etats-Unis par bateau qui devait consommer dans les vingt litres aux cent.

Après le débarquement le G.I. avait été affecté à une unité de défense anti aérienne près de Plougar, dans le Finistère. Lorsque l’ancien militaire avait été démobilisé à la libération, personne ne l’attendait au pays. Il n’y avait pas de fiancée, ses parents étaient décédés tous les deux, il avait donc décidé de rester en France mais de rejoindre les cieux plus cléments du sud-est qui lui rappelaient ceux de sa Floride natale.

C’est au bal de la fête votive d’Uchaux, une petite ville du Vaucluse située au nord d’Avignon, en lui faisant énergiquement danser le rock and roll, cette danse nouvelle qui faisait fureur, qu’il avait fait la connaissance de la séduisante Georgette. Elle était raisonnablement jolie, rondelette et pas très grande, mais elle était la fille unique de gros propriétaires terriens dont les vignes produisaient un Côtes du Rhône à la belle robe rouge rubis apprécié des connaisseurs. Il était ainsi devenu renommé. Grégory flaira la bonne affaire. Après six mois d’une cour assidue et de flirts plus ou moins longs et intensifs qui étaient restés, à son grand désespoir, relativement chastes, car c’est à peine s’il avait pu arracher quelques baisers avec la langue à sa coquette fiancée, mais rien de plus, pas même un pelotage des nichons, qu’elle avait pourtant appétissants, ni des cuisses. Il avait finalement réussi à épouser sa conquête. Et comme Georgette commençait à en avoir plus qu’assez de la vie monotone et étriquée qu’elle menait à la campagne parce qu’elle se sentait irrésistiblement attirée par les lumières ainsi que par les promesses de bien-être, de confort et d’animation de la ville, le jeune couple alla rapidement s’installer à Avignon, une ville dynamique et attractive que l’on appelait dans la région pour cette raison «Le petit Paris ».

L’usine « Électro-Réfractaire » située à Sorgues, une petite localité industrielle toute proche, était alors dans une phase d’expansion. Elle remportait en effet de nombreux et importants contrats à l’international et par voie de conséquence elle recrutait à tours de bras. Ainsi, Gregory ne rencontra aucune difficulté, en faisant valoir son prestigieux passé militaire, pour s’y faire embaucher en tant que contremaître. Il travailla de longues années au service des expéditions, au sein duquel il avait en charge la confection des palettes de pierres réfractaires constitutives des fours en vue de leur acheminement vers les clients disséminés à travers le monde entier. Il venait enfin de prendre sa retraite l’année précédente et il espérait bien en profiter au maximum, pendant très longtemps, pourvu que Dieu daigne lui prêter vie !

Ce jour-là, Georgette traînait avec sa nonchalance habituelle son caddie à carreaux rouges et verts le long de l’avenue. Elle revenait de faire ses courses. Il n’y avait pas encore de supermarchés dans le pays, alors tous les achats devaient se faire soit aux halles centrales, soit chez les prospères petits commerçants du quartier qui roulaient tous en DS 21 berline ou break. Ils attisaient par là-même la jalousie et le ressentiment de leurs clients qui pouvaient ainsi voir tous les jours ce que devenait leur argent péniblement gagné.

Chez Blanquet, l’épicier, elle avait acheté des produits frais, des fruits, des légumes, du sucre et de la farine, tandis que chez Laffont, le boucher blond à la face rubiconde elle avait fait trancher deux escalopes épaisses pour le déjeuner et pris des paupiettes de veau pour le repas du soir. Elle avait l’intention de les cuisiner dans l’après-midi. Elle les servirait comme d’habitude accompagnés  de petits pois frais qu’elle allait passer la demi-journée à écosser, parce que Grégory, son imposant époux, adorait ça !

Toujours assis sur son poêle, le père Georges la vit pousser le portillon de sa maison et disparaître aussitôt derrière le mur de clôture.

Quand une demi-heure plus tard elle réapparut, ce fut pour rester plantée devant le portillon. Elle fit alors de grands moulinets avec les bras et cria quelque-chose que Georges, réfugié derrière les épaisses vitres de son bureau, ne put bien sûr pas comprendre.

Il décida de sortir de sa tanière afin de mieux entendre.

Attirés par les hurlements stridents de la ménagère, Paul et Isabelle sortirent de la baie dans laquelle ils étaient en train de laver la DS bleue Sainte-vierge de monsieur Garcia père.

« Au secours, au secours, au secours ! On a tué mon mari », hurlait à tue-tête la voisine hystérique.

En quatre bonds dignes d’un jeune couple d’écureuils, Paul et Isabelle furent de l’autre côté de la route.

— Qu’est-ce qui se passe, madame Papadopoulos, mais qu’est-ce qu’il se passe donc, demanda Paul dont l’excitation se joignit à celle de la voisine et vint la renforcer ?

Elle leur désigna en tremblant la porte du garage.

— Là, il est là, balbutia-t-elle. La dame leur parut être complètement affolée.

Ils suivirent madame Papadopoulos manifestement choquée qui était agitée de tremblements convulsifs jusqu’au garage où ils découvrirent, stupéfaits, son mari gisant sur le ciment, les bras en croix, le visage blême, les yeux grands ouverts sur l’au-delà! Il avait un large couteau au manche de corne profondément fiché dans le thorax. Une abondante tache rouge s’épanouissait sur sa poitrine. Joli coquelicot, joli coquelicot mesdames !

Près de lui se trouvait un seau dans lequel trempait encore une éponge. Les flancs blancs humides et luisants des pneus de sa Dodge attestaient de la gratifiante activité à laquelle il était en train de se livrer quand il avait rencontré son meurtrier.

Les jeunes gens coururent aussitôt vers le bureau de Georges.

— C’est le vieux schnock, il a fini par se faire descendre, cria Paul à l’intention de son patron. Il faudrait appeler les flics, et vite !

Une heure plus tard, le commissaire Marcon garait sa 403 noire de service sur le parking de la station.

— C’est en face, lui dit Georges sans se départir de son calme irréel. C’est monsieur Papadopoulos, celui que les gamins appellent Couilles d’Arès, il a été assassiné, semble-t-il!

Le commissaire traversa paisiblement la rue. On entendit avec netteté les glapissements aigus de Georgette qui entraîna à pas comptés le fonctionnaire, un homme brun légèrement ventripotent aux tempes grisonnantes, vers le garage.

Lorsque celui-ci ressortit, il s’arrêta au bureau de la station à l’intérieur duquel il trouva Georges flegmatiquement assis sur son poêle, tel un inébranlable bouddha en méditation.

Après avoir appelé une ambulance pour faire transporter le corps du supplicié à l’hôpital, où il serait autopsié, le commissaire éprouva une forte envie de commencer son enquête ici-même, dans cette station qui se trouvait opportunément située juste en face de la maison de la victime.

— Pourrais-je savoir où étaient vos gars, ce matin, monsieur Georges, demanda-t-il sur un ton suspicieux ?

— Ils étaient ci, affirma le père Georges. Paul et Isabelle lavaient une voiture. Ils ont fait un lavage complet intérieur et extérieur. Serge et René s’occupaient de la piste et, attendez… ils ont aussi travaillé sur une Ariane. Ils en ont fait la vidange, le graissage, une pulvérisation et…et, et la purge des freins, aussi !

— Vous avez l’air de vouloir me dire, si toutefois je vous suis bien, monsieur Georges, qu’ils n’auraient pas quitté votre station de la matinée?

— Eh bien oui, c’est tout à fait ce que je veux dire, monsieur le commisaire, ils ne l’ont pas quittée d’une semelle !

— Eh bien, vous savez que c’est dommage, ça !

— Et pourquoi donc serait-ce dommage, vous pouvez me le dire ? Ils sont là pour bosser, pas pour se balader, non ? s’emporta Georges qui fut tiré de son flegme habituel par cette remarque qui lui sembla des plus incongrues.

— Eh bien c’est dommage, parce que… parce que ça m’aurait fait des coupables idéaux, tiens, des coupables terriblement crédibles, pardi !

Cette fois Georges se fâcha carrément, tandis que ses joues, qui étaient d’habitude si blanches se tintèrent soudain de rose vif.

— Mais, pourquoi est-ce vous dites ça, bon sang, éructa-t-il, mes p’tits gars, des assassins?

— Parce qu’il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire, monsieur Georges. Quelque chose de très bizarre, je dirais même quelque chose de formidablement dérangeant !

Saviez-vous que cet homme est venu me voir il y a quelques jours à peine pour se plaindre de vos employés ? Ils auraient peint une inscription injurieuse, voire franchement ignominieuse, sur son mur de clôture. Et aujourd’hui, voilà qu’on nous l’assassine! Avouez que c’est une coïncidence troublante, tout de même ! Et là-dessus il émit un long et curieux petit rire saccadé : hun hun hun

— Je suis sûr que ce n’est pas eux, affirma Georges avec une énergie dont on ne l’aurait pas cru capable. Oui je vous jure qu’ils n’ont pas bougé d’ici, aucun d’eux !

 Le commissaire une fois reparti, il reprit son poste de vigie toujours paisiblement assis sur son poêle.

Le week-end passa sans que l’enquête progresse vraiment. Le commissaire Marcon avait pourtant mis ses deux inspecteurs sur l’affaire. Il s’agissait de deux jeunes hommes fraichement sortis de l’école de police de Nîmes. Poussés par leur enthousiasme juvénile encore intact, ils se livrèrent avec ferveur à une méticuleuse enquête de proximité, mais celle-ci ne donna aucun résultat probant. Des voisins avaient bien aperçu à plusieurs reprises dans la rue un homme bien mis, environ dans sa trentième année, sans doute un représentant, qui regardait avec insistance en direction des maisons. Un autre l’avait même vu, à l’heure du crime, grimper dans un bus pour le centre-ville, mais rien de spécialement inquiétant ni de significatif ne leur avait été signalé.

Il fit plutôt doux pour un mois d’avril cette année-là, puisqu’on avait relevé une température avoisinant les 25 degrés. Paul en avait donc profité pour emmener la petite Isabelle sur la plage des Saintes-Maries de la mer avec l’intention de s’y livrer à un flirt amélioré, confortablement nichés et cachés au creux des dunes. Ils étaient partis avec sa moto, une 250 Jonghi qu’il venait d’acheter d’occasion.

Dès qu’ils furent arrivés à destination, soit après une heure de route, Paul gara son engin sur un petit parking et il partit vers la plage en entraînant sa copine derrière lui. Il la tint fermement par la main, un peu comme s’il avait eu peur de la perdre en route.

Les doigts longs et fins de la jeune fille palpitèrent agréablement au creux de sa paume ainsi que l’auraient fait des oisillons.

Ils marchèrent longtemps le long de la plage en se laissant bercer par le lent balancement des vagues et les cris des mouettes. Après quelques minutes Paul obliqua vers la gauche en direction de l’abri fourni par les plus hautes dunes tout en tenant toujours affectueusement sa copine d’une main et leur sac de l’autre.

Parvenus au cœur d’un creux plus profond que les autres, il s’arrêta pour dire à sa dulcinée : « Ici, nous serons bien, tu ne penses pas, ma chérie? »

« Si, si, c’est absolument parfait. Personne ne pourra nous voir et en plus nous sommes à la cale, à l’abri du vent. Et c’est plutôt chouette, parce que ça commence à souffler sérieusement.»

Le ciel était dégagé. Seuls quelques nuages blancs de beau temps défilaient dans les cieux, poussés par la tramontane.

Paul sortit les serviettes du sac et les étala soigneusement au milieu de la végétation rabougrie.

— Qui aurait pu faire ça, d’après toi, lui demanda Isabelle tout en se déshabillant lentement ? Elle retira son short en jean et sa fine chemisette de coton à grands carreaux.

— Oh ça je n’en sais fichtrement rien, mon amour, mais ça ressemble beaucoup à une vengeance, cette histoire-là. Tu vois, j’ai toujours pensé qu’il n’était pas des plus clairs, ce mec, parce que je pense qu’il était trop con pour être honnête !

— Ah tu penses que ça pourrait être une sorte de gangster, alors? Remarque, avec un Américain, c’est une chose qui est toujours possible, ça ! Ou qu’il aurait trafiqué des trucs chelous dans l’armée ? C’est possible, ça aussi, tu ne crois pas ?

— Oh j’sais pas trop, mais y a une chose qu’est sûre et certaine, c’est qu’il ne va pas me manquer, le gonze ! Un gangster, peut-être pas, mais que ce soit un abruti de première, là-dessus, je n’ai pas le moindre doute ! Il a dû faire une connerie quelconque dans le passé et voilà qu’aujourd’hui ça lui revient dessus comme l’aurait fait un boomerang.

— Bien sûr, mais c’est plutôt sévère, non, comme retour de manivelle ? Alors, s’il a fait une connerie, elle devait être de taille !

— Oh que oui, et même de grande taille, mais tu vois, je suis persuadé qu’il avait l’envergure nécessaire pour faire des âneries majuscules, ce type, parce que c’était vraiment un connard, un connard de haut vol, oui de très haut vol, même !

Il se retourna pour s’apercevoir que sa petite amie avait déjà retiré ses vêtements.

Elle ne portait plus maintenant que son maillot une pièce bleu marine décoré de ravissantes petites fleurs d’un jaune éclatant !

Ils s’embrassèrent longuement, copieusement. Ils mélangèrent amoureusement leurs salives avant de s’allonger sur leurs serviettes où ils continuèrent à bavarder gaiement mais plutôt gentiment.

Puis il y eut un long silence. Mais c’est difficile à décrire, un silence, vous savez. Alors nous allons dire que ce silence dura le temps qu’il fallut à la main de Paul pour s’éloigner insensiblement de son corps pour s’en aller saisir tout en douceur celle de sa petite amie.

Ce silence dura tout le temps qu’ils restèrent ainsi, plaisamment accrochés l’un à l’autre, puis Paul se redressa. Il s’assit et se tourna vers Isabelle, puis il se pencha vers elle comme s’il voulait encore l’embrasser.

— Tu sais pas quoi, mon amour lui dit-il alors sur un ton qui se voulut des plus mystérieux ?

— Pas encore, non, mais je sens que je ne vais pas tarder à tout savoir. Mais avant, il faut que je te dise un truc important, Paul. Je pense que je ne vais pas tarder à déménager … 

— Déménager, mais, pour aller où », s’inquiéta-t-il?

— « À Lyon », répondit-elle. Tu sais que la boite de mon père va bientôt fermer. Il semblerait qu’il ait trouvé un nouveau job à Lyon, comme directeur commercial dans une maison de matériel de bureau pour vendre, tu sais, ces nouvelles machines à calculer électroniques, des « Olympia » et des « Friden ». Ce sont vraiment des machines fantastiques, tu vois, des machines tout électriques, y a plus rien de mécanique, là-dedans !

Mon Isabelle va déménager, oh, ce n’est pas vrai, elle, elle va déménager, elle ne va pas rester près de moi, frémit-il !

— Eh bien ma chérie, je vais te dire, ça me ferait vraiment caguer, mais alors à un point que tu ne peux même pas imaginer, que tu ailles habiter ailleurs ! Mais il se trouve que pour l’instant j’ai… j’ai encore très envie de t’embrasser, oh oui, et j’en ai une super envie, même !

Isabelle éclata de rire et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle le fit de très bon cœur avant de lui dire : « Mais, c’est que ça me parait grave, ça, docteur, et alors, qu’est-ce que tu attends, idiot, pour le faire ? Embrasse-moi donc, stupide que tu es ! embrasse-moi, mon amour, ne sommes-nous pas ici pour ça, à moins que tu n’aies eu l’intention de m’emmener à la pêche, bien sur ! Mais dans ce cas, est-ce que tu n’aurais pas oublié d’apporter des cannes, et des esches, aussi? »

Il se pencha vers elle en fredonnant : « Ah oui, bien sûr, à la pêche aux moules, moules, moules… Mais non, ce n’est pas ça. Ce qu’il y a, en fait, c’est que j’ai envie de t’embrasser, mais j’ai envie de t’embrasser vraiment, quoi, et même de t’embrasser partout partout. Partout, et encore partout, tu vois certainement ce que je veux dire, ma chérie, quand je dis que j’ai envie de t’embrasser partout partout ! »

— Vraiment partout, qu’est-ce que tu veux dire par là, quand tu dis partout ?

— Ben oui, partout, et j’adorerais même t’embrasser partout partout, mon amour, t’embrasser sur tout le corps, et même plus si toutefois c’est possible, hummmmm… !

Il s’approcha ensuite lentement, très lentement, tout en douceur, des lèvres roses et frémissantes de l’innocente jeune fille sur lesquelles il posa délicatement les siennes avant d’y promener avec langueur et sensualité sa langue câline.

Ils restèrent ainsi soudés l’un à l’autre jusqu’au moment où la petite entrouvrit légèrement la bouche.

Il fit de même et avança lentement sa langue dans la délicieuse cavité buccale de la troublante femme-enfant. Celle-ci se tint lascivement allongée sur le flanc, tout près de lui. Sa langue rencontra bientôt celle de la jeune fille. Cette simple sensation mit le feu aux poudres puisqu’elle déclencha en lui un tsunami d’émotions qui furent toutes plus enivrantes les unes que les autres. Leurs langues s’enroulèrent, elles s’entortillèrent et se chevauchèrent en un ballet aussi délicieux qu’infernal, un ballet sensuel et troublant qui se prolongea pendant une bonne heure, cependant que les mains du garçon explorèrent inlassablement le corps tremblotant de la jeune fille.

— Ça s’est bien passé, ta fête d’anniversaire, lui demanda-t-il après avoir repris son souffle et ses esprits. Mais c’est vrai que t’es une grande fille, maintenant, et t’es même quasiment une petite femme, ma puce !

Paul, quant à lui, n’était plus puceau depuis un an, depuis qu’il s’était déniaisé avec la pulpeuse Marguerite, la gentille prostituée installée rue de la bourse, et tout ce que je peux vous dire, c’est que cela commença sérieusement à ruer dans les brancards à l’intérieur de son slip de bain.

Il crut trouver un dérivatif à ses tourments en entreprenant de caresser sa jeune amie. C’est ainsi qu’il promena délicatement sa main sur ses bras, sur ses épaules et son ventre avant de se décider à aller voir un peu plus haut ce qu’il pouvait bien s’y passer.

Il promena donc, tout en continuant à l’embrasser chaleureusement, longuement sa main sur les globes émouvants de la gracieuse poitrine de la donzelle et il s’enhardit petit à petit.

Bientôt deux de ses doigts s’aventurèrent pour partir explorer ce qui pouvait bien se trouver sous le tissu du maillot, puis trois, et enfin sa main tout entière s’attarda sur les tétons frémissants de la jeune fille. Elle engloba enfin un sein dans sa globalité, puis ce fut le tour de l’autre.

Isabelle protesta bien un peu mais elle manqua de toute évidence de conviction dans sa gentille rébellion si elle avait vraiment voulu être crédible, d’après moi.

Cependant, cette manœuvre osée à laquelle aucun garçon ne s’était livré jusqu’à présent n’eut pas l’air de lui être foncièrement désagréable et cela, il me faut évidemment vous en informer sans plus attendre ! Elle provoqua même chez elle de délicieux frissons de plaisir qui la parcoururent des pieds jusqu’à la racine des cheveux au point qu’elle pensa qu’elle allait bientôt devoir quitter la ferme pour s’envoler vers les nuées.

Pour ne rien vous cacher je dois vous préciser ce fut un flirt dont le garçon, alors qu’il jouissait d’une solide érection, espéra qu’il évolue vers quelque-chose de plus sérieux et surtout de plus stimulant, comme une sympathique fellation, par exemple ! Ou à tout le moins une agréable branlette afin qu’il puisse enfin jouir tranquille, comme un bienheureux, sur le sable chaud. Toutefois cette gâterie tant espérée ne vint jamais et il dut se contenter de l’ineffable bonheur de recevoir l’autorisation de glisser une main aussi tendre qu’investigatrice dans la culotte humide du maillot de sa copine. Il reçut aussi celle de pouvoir déguster jusqu’à satiété ses tendres et frétillants tétons comme s’il avait voulu les faire fondre dans sa bouche gourmande ainsi qu’il l’aurait fait de savoureuses fraises Tagada !

Allez donc savoir pour quelle raison, mais en cet instant Isabelle pensa à Noël. Elle pensa aux nuits de Noël quand elle était encore toute petite. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle avait parlé de Nicolas, son père. Quand Isabelle était encore assez petite pour croire au père Noël, son père s’asseyait au bord de son lit et lui faisait un peu de lecture. Il lui lisait un poème très connu intitulé « la nuit de Noël ». En écoutant cet adorable poème Isabelle découvrit les préparatifs qui avaient été faits en Laponie en vue du futur voyage du père Noël à travers le monde afin de délivrer leurs cadeaux aux enfants sages. Isabelle savait tout sur chacun des huit rennes, elle connaissait même leurs noms !

Il y avait :

Tornade, le plus rapide; celui qui galope comme un fou.

Danseuse, la plus gracieuse.

Furie, le plus puissant, le mâle qui se pavane.

Fringante, la ravissante femelle.

Comète, celui qui apporte le bonheur aux enfants.

Cupidon, la femelle qui amène l’amour aux enfants.

Tonnerre, celui qui était le plus fort.

Et Éclair, la femelle qui apporte la lumière !

Quand son père lisait ce poème il prenait un air extrêmement sérieux sous son élégante moustache grise. Comme si pour lui ce n’était pas juste une histoire. Il prenait alors un air concentré et grave ! Elle était d’accord avec cela parce qu’elle pensait que c’était le plus important, la manière dont les cadeaux arriveront jusqu’à son sapin qu’elle avait participé à décorer avec sa belle étoile dorée fichée à son sommet !

Vous aimeriez peut-être avoir une petite idée de ce poème de Jacques-Imbert Galloix,


Alors en voici quelques strophes :

L’air est glacé, mais la nuit est sereine, 
Les astres clairs nagent en un ciel pur ; 
J’entends gémir les eaux de la fontaine ; 
Le firmament étale son azur.
L’airain battu d’un coup triste et sonore 
Seul a troublé le repos de la nuit. 
Il est une heure, et moi je veille encore ; 
Je veille seul, et le repos me fuit.

Oh ! Que de fois le silence nocturne 
Prêta son calme à mes songes divers ! 
Oh ! Que de fois ma lampe taciturne 
M’a vu rêver, lire, tracer des vers !
Nuit de Noël, derniers jours de l’année, 
Oh ! Que de jeux, de paix et de plaisirs 
Vous rappelez à mon âme fanée ! 
Et tout a fui sous de nouveaux désirs !

Comme d’un rêve aussi doux que rapide, 
Il me souvient de ce bonheur passé. 
Bonheur d’enfance, imprévoyant, avide, 
Que la raison a si vite effacé…

Il me souvient de ces cadeaux magiques 
À mon réveil offerts dès le matin, 
Et du foyer, et des plombs fantastiques, 
Dont les contours présageaient le destin.

Me disaient-ils que je serais poète, 
Victime, hélas, des désirs de mon cœur ? 
Que le chagrin ferait courber ma tête, 
Et que jamais je n’en serais vainqueur ?…

Ils étaient partis le matin avec sa moto, une vaillante 250 Jonghi, une moto noire qu’il venait d’acheter d’occasion et sur laquelle il avait fait posé un confortable siège biplace. C’est ce siège bienvenu qui permit à la jeune fille de rester confortablement plaquée contre le dos de son ami pendant tout le trajet.

— Qui aurait pu faire ça, d’après toi, chéri ? lui redemanda Isabelle en se rhabillant après avoir pris leur dernier bain et juste après que son amoureux eut tendrement et longuement promené ses lèvres gourmandes sur tout son corps alors qu’elle fit affectueusement de même avec lui. Elle passa largement au large de son sexe dont elle avait perçu l’état inhabituel d’épanouissement.

— Quoi, ça, que veux-tu savoir, mon amour des îles? 

— Mais, ça, trucider ce gros con, évidemment ! Mais à quoi penses-tu, Paul ?

— Oh, je n’en sais trop rien mais je pense à toi, chérie, seulement à toi et à notre amour ! Je pense à tes adorables petits seins, à tes fesses merveilleuses et à tes jambes de déesse, lui répondit-il, mais tu vois, pour moi ça ressemble beaucoup à une vengeance, cette histoire-là. J’ai toujours pensé qu’il n’était pas très net, ce mec, tu le sais parfaitement, n’est-ce pas, ce que je pense de lui, parce que nous en avons assez souvent parlé !

Ils grimpèrent sur la vaillante Jonghi de Paul et prirent à regret la route pour Avignon lorsque la luminosité commença à décliner, c’est-à-dire sur le coup de 19 heures.

2

Au final, ce ne fut que le lundi matin qu’un homme d’une petite trentaine d’années porteur d’une fine et élégante moustache se présenta au commissariat de la rue Violette. Il demanda à être reçu par le commissaire pour une affaire d’importance.

Henri Marcon le fit entrer sans tarder dans son modeste bureau, même s’il était toujours un peu gêné de devoir recevoir des visiteurs dans cette pièce miteuse au mobilier sommaire. Une pièce qui de surcroît, sentait le renfermé et le tabac froid, quand ce n’était pas la bière tiédasse.

L’homme s’assit sur la chaise recouverte de skaï noir écorné que lui désigna le commissaire.

— Vous avez demandé à me parler, monsieur. Eh bien, je vous écoute.

— Voilà, monsieur le commissaire. Ma démarche va peut-être vous surprendre. Hem…voilà, en fait je suis venu pour avouer… un meurtre…un meurtre dont je n’ai pas à rougir, celui de mon père.

Voyez-vous, je sais que vous enquêtez sur celui-ci et je ne voudrais pas que quelqu’un d’autre, un innocent, en tout état de cause, en soit accusé à ma place, vous le comprendrez certainement. D’autant plus que je n’ai pas à en rougir, de cet assassinat, je vous le confirme, ni même à m’en cacher, bien au contraire, même ! Tout simplement, monsieur le commissaire, parce qu’il s’agit d’un acte dont je suis fier et que je tiens à revendiquer haut et fort.

Le commissaire lui jeta alors un regard circonspect et lui demanda d’une voix blasée et monocorde :

— Où donc auriez-vous commis ce parricide, monsieur ?

— Mais, ici même, à Avignon, vous avez bien dû en être informé !

— Ah ! Alors là, je suis obligé de vous arrêter tout de suite, monsieur, et de vous assurer que je goûte peu cette aimable plaisanterie, car je n’ai pas plus de temps à perdre que ça, quoi que vous puissiez en penser. Parce qu’il se trouve que nous avons du vrai travail à faire, dans la police ! Car le seul homme qui a été assassiné ces jours-ci à Avignon, à ma connaissance, n’avait pas d’enfants, son épouse étant stérile. Il s’en était ouvert à moi la dernière fois que je l’ai rencontré, à l’occasion du dépôt d’une plainte. Ainsi, qui donc auriez-vous trucidé, monsieur ?

On sentit une pointe d’amertume agacer le commissaire.

Il s’agit sûrement d’un de ces dingues qui tiennent absolument à faire parler d’eux à n’importe quel prix, supputa Henri Marcon.

— Mais oui, c’est lui, bien sûr, c’est bien lui, Grégory Papadopoulos, cet infâme salopard ! Et figurez-vous que oui, il avait bien un enfant, parce que c’est moi-même, cet enfant ! Mais pour sûr, il ne pouvait qu’ignorer qu’un jour il avait engendré cette progéniture !

L’homme se dressa alors de toute sa hauteur pour déclarer d’une voix assurée :

 Je vais tout vous expliquer, monsieur le commissaire.

L’homme à la petite moustache respira ainsi profondément puis il se cala confortablement au fond de sa chaise. C’est alors seulement qu’il commença à dérouler son long et stupéfiant récit.

Il s’exprima d’une voix claire et précise qui fut tout à la fois ferme et assurée.

«Je vous raconte toute l’histoire, monsieur le commissaire, ce qui va m’amener à tout vous dire des dramatiques circonstances qui sont à l’origine de ma naissance.

Alors, voilà, le 1er août 1945, ma mère, qui était une jolie jeune fille à l’époque, accompagnée de trois voisins, messieurs Marcel Marcy, Antoine Bénichou et Pierre Chochon, se rendirent à bicyclette jusqu’au camp américain qui avait été établi à proximité de Plougar, dans le Finistère. Ils avaient l’intention d’y troquer du cidre, qu’ils possédaient en abondance, contre de l’essence dont ils manquaient terriblement. Ils pénétrèrent donc dans le camp et ils commencèrent à négocier. Ma mère se mit en avant, espérant que sa féminité et son charme leur permettent d’emporter une décision qui leur soit favorable, mais à leur grand désarroi leurs efforts n’aboutirent pas. Un gradé refusa purement et simplement de leur donner de l’essence. Il ne leur proposa que de leur payer le cidre qu’ils avaient apporté. Après une heure et demie de pourparlers inutiles, ils furent fermement invités à quitter les lieux et ils furent dûment escortés jusqu’à la barrière par un soldat. Ils furent ensuite suivis par douze ou quinze militaires dont trois étaient armés.

Lorsqu’ils atteignirent la route, messieurs Bénichou et Marcy poussèrent leur bicyclette devant ma mère. Elle les suivait à pied en marchant à côté de Monsieur Chochon.

Alors qu’ils approchaient du bourg de Plougar, un soldat, un grand noir à l’air peu sympathique saisit brusquement le vélo de ma mère. Monsieur Bénichou s’approcha pour lui porter assistance mais d’autres américains se jetèrent dans la mêlée qui suivit. Des soldats poussèrent monsieur Chochon contre un talus et lui ordonnèrent de lever les mains pendant qu’un autre G.I. pointait son arme sur ma mère. Elle cria et courut en direction de Monsieur Marcy, mais un soldat la saisit par la taille et l’empêcha de l’atteindre.

Au désespoir, elle se jeta alors vers Monsieur Chochon, mais elle fut de nouveau brutalement arrêtée. Monsieur Marcy parvint alors à s’échapper à vélo et il partit aussitôt chercher de l’aide. Pendant ce temps, ma mère courut le long d’un chemin jusqu’à un pré mais un soldat, un blanc assez costaud, la saisit alors par la gorge puis il la jeta au sol sans plus de ménagements. Il déchira sa robe puis il lui arracha sauvagement sa culotte et la viola brutalement. Un autre soldat, pendant ce temps, lui couvrit la bouche pour l’empêcher de crier. Et ce n’est pas tout, car la malheureuse fut ensuite violée tout aussi brutalement par trois autres G.I. qui, avant que leur tour ne vienne, s’étaient même battus pour savoir lequel d’entre eux serait le prochain à pouvoir éhontément la martyriser.

Lorsqu’ils la laissèrent enfin, après que le grand blanc lui eut intimé, tout en faisant mine de lui trancher la gorge : « And you, the whore, silence, otherwise… »[1] ! Ma mère, choquée et blessée ramassa alors dans l’herbe à côté d’elle cette plaque métallique puis elle rentra misérablement chez elle, la tête basse et le corps définitivement souillé.

Le visiteur déposa alors sur le bureau du commissaire avec un geste lent empreint d’une extrême gravité un petit rectangle de métal sur lequel on pouvait lire distinctement : « Papadopoulos, Gregory », suivi d’un matricule, d’un groupe sanguin et même de la religion : catholique. C’était une plaque de G.I.

« Ma mère n’a jamais rien dit à personne. Elle a eu bien trop peur des représailles, pensez…

Elle a ainsi accouché et vécu dans l’opprobre général. Essayez un peu d’imaginer dans quelle situation elle se trouva, celle d’une malheureuse petite couturière fille-mère. Elle fut celle que tout le monde montra du doigt tout en la méprisant dans la Bretagne profonde et catholique de 1945!

 J’ai donc été déclaré né de père inconnu.

Ma malheureuse mère est décédée d’un cancer du sein il y a maintenant quatre ans. C’est sur son lit de mort qu’elle m’a raconté son histoire, en réponse aux insistantes questions que je lui avais toujours posées afin de savoir qui était mon père, et elle m’a remis cette plaque ! C’est certainement face à l’imminence de la mort, qu’elle voyait s’approcher à grands pas, qu’elle a tenu à se libérer de ce lourd secret.

J’ai alors pensé qu’il était de mon devoir de fils de la venger au plus vite. Elle avait tellement souffert, vous savez. Elle avait dû travailler tellement dur pour m’élever et me donner une bonne éducation. Vous ne pouvez certainement pas imaginer la joie que j’ai ressentie lorsque le détective privé que j’ai engagé pour le retrouver m’a appris que ce salaud vivait toujours en France.

J’ai acheté un gros couteau et j’ai loué une chambre à l’hôtel Médiéval, dans le centre de la ville. J’ai pris le bus tous les jours pour la route de Tarascon afin de l’observer, de l’épier, de le traquer, jusqu’au jour où la chance m’a enfin souri. Le portillon avait été laissé ouvert. Je suis entré. Le gros porc était dans son garage, bien tranquille. Il astiquait sa bagnole de luxe ! Je me suis planté à la porte et je l’ai interpellé d’une voix forte en disant : « Père, je suis là! »

Parce que je voulais qu’il me voie au moins une fois avant de mourir.

Il a tranquillement posé son éponge puis il s’est relevé et s’est avancé lentement vers moi. Un éclair de stupéfaction a brillé dans ses petits yeux de goret. Il m’a examiné avec la plus grande attention. Il a pris pour cela tout le temps nécessaire, ainsi je suis absolument certain qu’il a compris qui j’étais!

Alors, sans hésiter une seconde, je me suis rué sur lui et j’ai sauvagement déchargé toute ma haine. Je lui ai violemment planté mon couteau au milieu de la poitrine, là où je savais être le cœur. Il est tombé sans crier. Il s’est effondré sur lui-même comme la grosse bouse puante qu’il était ! »

Assis sur son poêle, les coudes plantés dans les cuisses, ses deux mains soutenant son double menton, le père Georges était plongé dans une profonde méditation :

A qui donc, bon Dieu, pouvait-on se fier, de nos jours, mais à qui?

Le journal du jour qu’il tenait dans ses mains tremblotantes relatait dans le détail l’incroyable confession de Gwenaël le Floch.

Car cet homme qui était toujours si dur et toujours prêt à faire la morale, à critiquer la jeunesse, les beatniks, les Espagnols et les Arabes n’était en définitive qu’un salopard de première catégorie !


[1]Et toi, la pute, silence, sinon

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