Les disparues

Jean-Paul Dominici

Les disparues

éditions de la Sirène

collection « d’un monde à l’autre »

photo de couverture : Communauté de communes du pays de Mirepoix

Contre vents et marées, cela fait maintenant un peu plus de 20 ans que Francisco et la charmante brunette Marie-Joséphine sont mariés ! Ils sont mariés pour le meilleur, bien sûr, mais peut-être est-ce aussi pour le pire !

Ils forment un très beau couple. A vrai dire, il s’agit d’un duo qui force l’admiration de leurs nombreux amis au point que certains d’entre eux auraient tendance à se montrer un peu jaloux d’un aussi insolent bonheur ! Et surtout ils se sont passionnément aimés, pendant un peu plus de ces vingt merveilleuses années. Ils se sont aimés comme seuls savent s’aimer les fous. Ce qui était loin d’être écrit et gagné d’avance pour elle, l’ex jeune et jolie lesbienne aujourd’hui partiellement repentie, puisqu’elle est toujours un peu fofolle, ainsi que le sont la plupart de ses semblables, les adeptes de la poétesse Sapho. Tout comme pour lui, le macho, l’homme viril, le dragueur impénitent, le beau garçon toujours à l’affut d’un jupon froufroutant, lui qui était plutôt misogyne quand elle l’a rencontré lors de ce petit bal de village qui clôture agréablement les fêtes votives! Mais ainsi va la vie, n’est-ce pas ? Car, de la même façon que le pire n’est jamais certain, le bonheur frappe parfois à la porte derrière laquelle on ne l’attend pas! Le plus beau fruit de leur improbable amour, leur enfant unique, la délicieuse Madison, est aujourd’hui devenue une ravissante demoiselle, une jeune fille aussi brune que lumineuse. Elle vient tout juste de fêter son dix-huitième printemps. Elle est adorable, cette jeune fille aux yeux d’un étonnant bleu saphir dotée de longs cheveux d’un noir aussi brillant que le plumage de parade d’un geai que ses amis l’ont fortement encouragée à se présenter au concours de Miss Languedoc. Ceci après que l’année précédente elle eut facilement été élue Miss Camping à Carnon-plage. Cette année fut aussi, mais dans un tout autre registre, celle de son étrange mais sympathique et joyeux dépucelage. Sa défloration s’est présentée à la façon d’un acte liturgique dont elle n’avait bien entendu parlé à personne, pas plus à ses amies qu’à sa mère. Son initiation aux plaisirs de la chair fut commise par une chaude après-midi, après le bain, par un couple de jeunes Parisiens un peu allumés qui logeait dans l’élégant camping-car gris climatisé qu’ils avaient garé avec le plus grand soin à l’ombre des pins parasols dont le feuillage était si épais que c’en était une véritable bénédiction par ces chaudes journées de canicule estivale. Ainsi ils se mirent à deux pour procéder à un dépucelage en règle de la jeune fille.

Oh, rassurez-vous, personne n’a violé personne car la jeune et jolie Madison a accordé son plein et entier consentement à la jeune femme afin que la chose puisse avoir lieu dans les meilleures conditions et sans prendre le moindre risque !

Cet épisode majeur de sa jeune existence s’est donc déroulé dans le secret de cet élégant camping-car qui bénéficiait de tout le confort et même un peu plus. « Viens, Madison, viens, ma chérie», lui avait intimé la jeune femme après que sa nouvelle amie lui eut avoué, au cours d’une conversation intime, qu’elle était toujours aussi vierge qu’au jour de sa naissance ! Viens donc avec nous te mettre au frais dans le mobile-home parce qu’il faut absolument que je te présente la fée Clochette ! » « Qui ? » «  Mais tu sais bien, mon amour, la fée clochette, celle qui repose dans son précieux écrin ! Quant à Maxime, lui, et cela seulement si tu es bien sage, ma chérie, il va te faire faire la connaissance du grand gentil loup. Oh je t’en supplie ma chérie viens vite ! Tu vas voir, on va drôlement bien s’amuser, oh oui, mon amour, viens vite par ici ! Génial, ça va être génial, oui ça va être super, je te le promets, chérie ! Ils s’installèrent confortablement et joyeusement sur les banquettes pour consommer une boisson fraîche, un soda au citron vert qui fut, ainsi que vous pourrez aisément l’imaginer, le bienvenu par cette journée de fortes chaleurs !

La petite Parisienne était une charmante blonde aux doux yeux verts anis. Elle devait être beaucoup plus aventureuse et dévergondée que sa nouvelle copine, je pense, car elle ôta rapidement sa légère robe d’été motifs géométriques rouges et bleus puis elle dégrafa langoureusement son soutien-gorge en dentelle pour ne conserver que son élégante petite culotte de soie jaune. Elle lança à la jeune Madison qui lui sembla être un peu gênée par cette impertinente intimité.

« Allons ma puce, déshabille-toi, toi aussi, mets-toi donc à l’aise ! Oui mon amour fous-toi à poil ou tu vas finir par crever, avec ces fringues inutiles que tu as sur le dos, surtout avec la chaleur qu’il fait ! C’est l’été ma chérie. C’est la seule saison où on peut se balader à poil alors ce serait trop bête de ne pas en profiter. Ne penses-tu pas comme moi ? Allez, fous-toi vite à poil, jolie minette, à poil, à loilpé, à poil, à poil ! Tout en scandant ses sympathiques ordres elle sautilla gaiement et avec entrain, la mine réjouie, debout, bien droite sur la banquette.

Ce n’est qu’après avoir hésité que la jeune Madison finit par s’exécuter. Après avoir encore un peu hésité elle finit par retirer sa légère robe à fleurs d’été mais par un dernier sursaut de pudeur elle conserva ses sous-vêtements couleur rose saumon.

La jeune femme blonde fit alors voluptueusement glisser sa petite culotte le long de ses longues et jolies jambes puis elle la balança d’un geste désinvolte à l’extrémité de la banquette puis elle s’allongea lentement, voluptueusement. Elle fit signe à son amie Madison de venir s’installer près d’elle, ce qu’elle fit ! Elle enlaça tendrement la jeune fille et posa sans hésiter ses lèvres sur les siennes. Elle fit lentement, très lentement, glisser sa langue égrillarde sur sa bouche rosée.

« Tu m’as dit que tu es toujours vierge, Madison ! OK, mon amour, je peux comprendre ça, bien sûr, à ton âge ! Mais peut-être as-tu déjà fait un câlin avec une fille, au moins un, n’est-ce pas ? Dis-moi tout, chérie, oh oui je t’en supplie dis-moi tout parce que j’ai besoin de savoir où tu en es exactement dans ta connaissance, et surtout dans ta pratique, des choses du sexe ! lui susurra-t-elle le plus aimablement du monde !

Madison lui lança à cet instant un regard en point d’interrogation au centre duquel brillèrent ses grands yeux innocents.

— Un vrai câlin ? Un câlin à s’embrasser et à se caresser de partout, tu veux dire ? » « Ben, oui, c’est ça, que je veux dire ! » « Ah ça non, je te jure que je ne l’ai jamais fait ! Non, je n’ai encore jamais fait ça, vraiment, Anaïs, jamais, je te le jure ! Il m’est juste arrivé de faire des bisous, parfois des bisous un peu plus appuyés que des bisous normaux, sur la bouche, des plus longs que les autres, aussi, en se caressant les cheveux et même les seins, une fois ! ça ce fut avec ma copine Christelle, mais ce n’étaient rien que des bisous un peu chauds, tu vois sans doute ce que je veux dire mais c’est tout. Rien que des bisous, rien que cela, rien de plus, sembla regretter Madison !

— Juste des bisous, des petits, tu veux dire, mon amour, ou des gros, ou même des très-gros ?

— Oh ça, ça dépend de ce que tu appelles des gros, bien sûr !

— Des gros, des baisers d’amour, je veux dire, des avec la langue, tu sais comment on embrasse avec la langue, n’est-ce pas, ma chérie ?

— Non, ça je ne l’ai jamais fait ! Non pas avec la langue. Une fois Christelle a voulu qu’on le fasse mais moi je n’ai pas voulu parce que j’ai pensé que ce ne serait pas bien, de faire ces cochoncetés pareilles!

— Des cochoncetés les baisers ! Dis-moi alors comment est-ce que tu fais, ma chérie, quand tu as une envie pressante de câlins, quand tu as envie de te faire vraiment plaisir le soir quand tu es seule dans ton lit, tu te caresses ?

— Ah ! Eh bien oui, je me caresse, toute seule ! Oui, si c’est ça que tu veux savoir, surtout les seins. Je me caresse mes petits bouts tout doux parce que j’aime beaucoup ça, en fait ! Ah, je me masse parfois la pachole, aussi ! » «  Et alors, ça te fait quoi ? » «  Oui, ça, ça me fait vraiment du bien. Oh ouiii ça me fait le plus grand bien et après je suis toute, toute mouillée, s’enflamma-t-elle !

— Et, est-ce que tu jouis, ma chérie, lorsque tu te caresses ainsi la pachole?

— Oh, je ne sais pas si je jouis vraiment, Anaïs, mais parfois c’est vrai que ça me fait tout chaud, surtout je me caresse le clitoris par des petits mouvements circulaires. Tu vois comment on fait ça, n’est-ce pas, Anaïs ! Je le fais avec mes doigts imprégnés de salive… Alors je ressens des frissons partout, puis mon bouton de rose commence à gonfler, et alors ma minette devient toute mouillée aussi ! Oh oui, ça c’est vrai de vrai, c’est tellement agréable, parce qu’alors j’ai l’impression de m’envoler, de partir tout tout droit vers le ciel pour aller tout là-haut, là où la vie est si belle, là où elle est tellement calme et délicieuse !

— Oh doux Jésus, mais ce n’est pas vrai, dites-moi que ce n’est pas vrai ! Une jolie pucelle comme toi qui jouit toute seule dans son coin, en catimini ! Mais quel malheur, mon Dieu, et surtout, quel incroyable gaspillage d’énergie ! Dis-moi, ma tendre amour, n’éprouves-tu jamais l’envie de partager ces plaisir avec un copain ou, mieux encore, avec une copine. Avec ton amieChristelle, par exemple ?

— Bien sûr que non, et pourquoi ferais-je ça, dis-moi ? Je suis bien, toute seule, pour me caresser, tu sais ! Comme ça, je fais tout ce que j’ai envie de faire parce qu’il n’y a personne pour m’embêter. Anaïs se redressa et dit à sa jeune amie en lui désignant son minou qui était à peine dissimulé par un soyeux duvet doré : « au fait, mon amour, ainsi que je te l’avais promis, il est temps que je te la présente, parce que c’est elle ! Aimeras-tu faire un petit bisou d’amour à ta nouvelle copine? Parce qu’elle en a follement envie. Oui, je te jure qu’elle en a formidablement envie ! Allez, approche-toi, ma douce, viens, ma fleur ! Approche-roi, ma belle Madison. Oh, mais ne fais donc pas ta timide. Nous sommes bien, entre amis, ici, non ? Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie, tu ne la trouves pas mignonne, peut-être?

Devant les dernières hésitations qui lui parurent compréhensibles chez une jeune fille qui était encore pucelle elle ajouta, tout en lui caressant amoureusement la cuisse gauche :

— Allons ma chérie, et ne fais pas ta mijaurée, s’il te plaît, et viens vite m’embrasser pour me mettre en condition. Après tu pourras me câliner toute l’après-midi, si tu en as envie, bien sûr ! J’en rêve tous les jours, tu sais, depuis que je te connais. Même quand Maxime me le fait avec ses grosses papattes, c’est toujours toi que je vois, toi, avec tes jolies menottes. Oh faut dire qu’elles sont si fines, si gracieuses, tes mains ! Et ta langue, mon Dieu, ta langue, mon amour, elle est si fraîche, si rose, et elle est si tendre, ta langue !

Anaïs saisit le visage de sa jeune amie de façon à s’emparer de ses lèvres sur lesquelles elle promena longuement les siennes avant d’introduire paisiblement sa langue dans la bouche de la jeune fille et de la laisser partir à la recherche de sa savoureuse et agile langue rose qu’elle finit par rencontrer et autour de laquelle elle tourna, tourna, tourna, tourna, longtemps, interminablement…

Subjuguée par ce premier et véritable baiser d’amour, Madison finit par s’agenouiller aux pieds de son amie. Elle posa chastement ses mains sur ses cuisses délicieusement bronzées puis elle approcha ses lèvres de la suave vulve de sa charmante hôtesse. Anaïs posa ses mains sur ses cheveux lisses et soyeux. Elle se mit aussitôt à onduler des hanches et elle miaula comme une chatte en chaleur avec une infinie langueur.

La jeune fille caressa avec affection et tendresse l’intérieur des cuisses de son amie. Elle les trouva particulièrement douces. Elle caressa « ensuite ses hanches et ses fesses et enfin sortit la pointe de sa langue qui vint s’insérer dans l’adorable et moite sillon.

— Oh ouiii, mon amour, lèche-la moi, oui, comme ça, chérie ! Oh oui, lèche-la moi comme il faut, chérie, oui, continue, s’il te plaît», supplia la charmante Parisienne en posant avec douceur sa main sur l’arrière du crâne de son amie afin de mieux plaquer sa bouche encore hésitante sur son sexe humide et frémissant.

Madison comprit vite ce que l’on attendait d’elle. Alors elle commença à pincer l’émouvant clitoris d’Anaïs entre ses lèvres câlines avant de se mettre à le suçoter franchement et sensuellement, puis elle l’aspira afin de le faire longuement tournoyer autour de sa langue friponne.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, elle vit s’envoler définitivement irremplaçable virginité !

Au matin de ce 15 juillet, son père, le lieutenant Francisco Ramirez, un homme qui se montrait habituellement énergique et sûr de lui mais qui pour l’heure sembla se sentir particulièrement mal à l’aise se présenta à la porte du bureau de son capitaine au sein de la caserne de gendarmerie de Nîmes.

— Mon, mon capitaine, excusez moi de vous déranger, mais j’ai besoin de vous voir d’urgence parce que je suis très embêté, en fait j’ai un gros problème familial !

— Je vous écoute, Ramirez, l’encouragea de la main son supérieur.

Un long et lourd silence s’ensuivit.

Le capitaine s’enflamma alors :

— Eh bien, parlez, bon sang, Ramirez. Mais que vous arrive-t-il, je ne vous ai jamais vu dans cet état, vous avez l’air complètement défait !

— C’est que… Ce que j’ai à vous dire n’est pas des plus faciles à expliquer, mon capitaine.

L’officier se tourna lentement vers lui puis il lui adressa un franc sourire d’encouragement pour lui dire :

— Alors, faites comme à l’exercice, Ramirez, ou comme si vous étiez en intervention. Respirez un bon coup, soufflez fort, mon vieux et lancez-vous vers l’avant tête baissée, mon ami. Comme à l’exercice, je vous dis, bordel de Dieu !

— Oui, d’accord, je vais tout vous raconter. C’est bon, je me lance ! Alors voilà, quand je suis rentré chez moi hier soir, ma femme et ma fille n’étaient pas là. J’ai d’abord pensé qu’elles étaient sorties, parce que cela leur arrive souvent, voyez-vous, surtout depuis que la petite prépare ce fameux concours.

— J’ai entendu parler de cette affaire, en effet, vous n’ignorez certainement pas que les gars, ici, sont tous un peu amoureux de votre fille ! « C’est toujours Madison, par ci, Madison par là ! ». « C’est normal, remarquez, parce qu’elle est si jolie ! Il faut dire qu’elle ressemble comme deux gouttes d’eau à sa maman.»

— Oui, je suis au courant, mon capitaine. C’est assez amusant, c’est vrai ! Alors, comme j’étais un peu fatigué, je me suis allongé sur le canapé pour les attendre et naturellement, je me suis endormi ! Seulement, le problème c’est que quand je me suis réveillé, ce matin à six heures, comme d’habitude, à mon heure habituelle, quoi, je me suis aperçu qu’elles n’étaient toujours pas rentrées !

— Vous aviez pris trois jours de congés, vous n’étiez donc pas avec elles?

Le lieutenant prit un air gêné pour dire :

— Non, mon capitaine, heuuu non… J’étais à Barcelone.

— A, à Barcelone ?!

— Oui, avec la fille d’un ami de mon père.

— A, avec une fille, pas une petite fille, j’espère ! Vous voudriez me dire que vous avez emmené une fillette à Barcelone, Ramirez ?

— Oui, non, car en fait c’est une jeune femme, rassurez-vous, ce n’est pas une enfant, même s’il est vrai que c’est un beau bébé ! Elle n’était encore jamais allée au pays et je lui avais promis depuis longtemps que je lui ferais découvrir un jour la terre de ses ancêtres.

— De ses ancêtres, et des vôtres aussi, par la même occasion, n’est-ce pas, parce que vous êtes Catalan, n’est-ce pas, mon garçon?

Dites-moi, Ramirez, cela ne me regarde pas, mais cette fille, cette jeune femme, plutôt, c’est simplement une amie, ou c’est…?

— C’est un peu plus qu’une amie, c’est vrai. Mais n’ayez crainte, Marijo était au courant depuis longtemps déjà, ainsi le problème ne vient certainement pas de là.

— Donc, vous êtes en train de me dire qu’elles ne seraient pas rentrées de la nuit.

— C’est ça, non, euuh, oui, oui, je veux dire, oui !

Le lieutenant sembla particulièrement troublé en confirmant ce simple fait.

— Alors je suppose que vous avez fait toutes les recherches indispensables avant de venir me voir, en bon gendarme que vous êtes, Ramirez ! Vous avez téléphoné aux parents de votre épouse, à ses collègues, à ses amis, aux hôpitaux ?

— Bien entendu, oui, j’ai appelé tous les gens que je connais ainsi que les services de secours. Personne n’a eu de leurs nouvelles depuis trois jours, c’est à dire depuis que je suis parti avec Rosetta.

—Trois jours, cela fait long, tout de même, et même très long ! Ce n’est absolument pas normal, ça ! Il nous faut lancer un avis de recherches, et tout de suite, même!

Votre épouse a sa propre voiture, il me semble !

— Oui, ou plutôt non ! En fait elle n’en a plus depuis qu’elle travaille au siège de son entreprise ! Avant, oui, quand elle était VRP, elle en avait une, mais elle n’a pas quitté le au garage depuis quinze jours, sa Peugeot ! Le moteur chauffait anormalement, alors en attendant de la changer, elle ne s’en servait plus !

Le capitaine ne tergiversa pas plus longtemps.

Il diffusa un avis de recherche accompagné d’un appel à témoins.

Une personne se manifesta rapidement,. Ce fut une certaine Sylvette Menigon, récemment nommée conseillère financière à la banque postale de Toulouse.

Elle signala que son amie Marie-Joséphine, qu’elle n’avait pas vue depuis quelques années lui avait récemment téléphoné pour lui demander si elle pouvait passer la voir avec sa fille pendant le week-end prolongé du 14 juillet, son mari devant s’absenter avec sa jeune maîtresse.

La médiatique affaire des disparues de Nîmes venait d’éclater, mais ce fut dans l’indifférence quasi générale !

Elle ne fit pour commencer, que les gros titres de la presse locale, avant d’être reprise en fanfare par la télévision régionale puis par les journaux télévisés de toutes les chaînes et même par certaines télévisions étrangères.

L’attention se focalisa sur ce gendarme, sur ce fils trop tranquille d’un ancien instituteur catalan, un contestataire qui avait fuit l’Espagne de Franco afin de trouver refuge en Corrèze, le département où était né Francisco.

L’homme n’avait pas mauvaise réputation, même si on le savait être un grand amateur d’armes à feu. On pouvait en effet le croiser régulièrement au stand de tir de la caserne. Il lui arrivait parfois de s’entraîner à l’extérieur, dans les bois environnants, dans les cirques rocheux et les carrières qu’’il connaissait comme sa poche et parfois même dans les friches autour de la station d’épuration. Il s’entraînait avec des armes traditionnelles, comme les pistolets automatiques mais aussi avec des engins de plus gros calibre tels les fusils à pompe au tir de précision, bien sûr, mais aussi à l’exercice plus complexe et délicat du tir de riposte.

L’extrême ténacité qui fut portée sur lui par les médias se tinta vite de lourds soupçons, surtout lorsque l’on en vint à évoquer avec une maligne insistance sa maîtresse de vingt-huit ans, cette jeune femme qui n’aurait pas été, d’après certaines sources, la première compagne illégitime du militaire.

Car une rumeur persistante fit bientôt état d’une vieille histoire, d’une relation qu’il aurait entretenue en Espagne avec une femme mariée, cette fois ! Cependant, cet épisode avait eu lieu un peu avant qu’il n’épouse la charmante et pétillante Marie-Joséphine Tournier !

Cette femme avait mystérieusement disparu un jour et personne ne l’a jamais revue!

Ainsi, tout gendarme qu’il était, il fut convoqué au commissariat d’autant plus qu’une plainte contre X venait d’être déposée par le jeune frère de son épouse pour des soupçons d’enlèvement et de séquestration.

Il passa une longue nuit en garde à vue. Il répondit docilement aux questions qu’on lui posa. Il se défendit, bien sûr, mais malheureusement il s’y prit d’une façon extrêmement maladroite. A un moment il alla même jusqu’à pousser un méchant coup de gueule au cours de l’interrogatoire :

— Parce que vous pensez que j’aurais pu faire du mal aux deux personnes qui me sont les plus chères sur cette Terre, mais vous êtes tarés, ou quoi, bande de malades mentaux ?!

— Les plus chères ! Voyez-vous ça ! Et la jeune Rosetta, elle compte pour du beurre, peut-être ? lui asséna sans ménagement un inspecteur moustachu d’un certain âge qui semblait inexplicablement être remonté contre le malheureux. Etait-ce parce qu’il avait la chance d’avoir une jeune et jolie maîtresse alors que lui devait se satisfaire de la compagnie de son atrabilaire épouse qui tout comme lui vieillissait jour après jour ?

On lui accorda l’assistance d’un avocat, un juvénile bavard qui fut commis d’office mais ce n’était qu’un jeune professionnel sans expérience aussi se satisfit-il que de s’assurer que les droits fondamentaux du gardé à vue étaient respectés.

Francisco n’eut rien à dire, puisqu’il ne savait rien, ni aux policiers ni à son défenseur, cet homme qui devait se révéler totalement impuissant à le tirer de ce mauvais pas.

Le gendarme se contenta de répéter inlassablement qu’il était rentré lundi soir et qu’elles n’étaient pas là. Il ne savait rien de plus, absolument rien. Nada ! Que voulaient-ils donc lui faire dire ?

Puisque rien ne permettait de le garder plus longtemps, Francisco fut libéré et autorisé à rentrer chez lui, épuisé et mentalement dévasté, au bout de 48 longues heures.

C’est une véritable nuée de journalistes survoltés, de photographes et de cameramen qui l’attendaient à sa sortie du commissariat. Il y avait même là, entouré de barrières métalliques de protection, un car de la télévision, un volumineux engin rouge et gris ronronnant bardé d’impressionnantes antennes.

Naturellement, il leur présenta le visage hagard d’un pauvre type barbu marqué par les 48 heures éprouvantes qu’il venait de vivre tant il fut assailli et malmené par le feu roulant des questions qui lui furent posées et qui furent toutes plus pernicieuses les unes que les autres parce qu’elles étaient destinées avant tout à le déstabiliser et à le faire avouer. Mais lui faire avouer quoi ? Personne ne le savait !

La pression médiatique non seulement ne retomba pas suite à sa libération mais elle devint chaque jour plus intense, plus lourde. Au point qu’il ne se passa pas un jour sans que le journal télévisé n’évoque cette affaire aussi mystérieuse que miraculeusement croustillante et bienvenue pour dynamiser l’info toujours un peu terne des longs étés méditerranéens.

On le vit traîner inlassablement dans son quartier sa mine grise et ses joues blêmes, la démarche hésitante, entre le bureau de tabac et la boulangerie où il acheta au matin trois croissants au beurre ainsi qu’il avait l’habitude de le faire depuis de longues années.

Rosetta lui paru être très inquiète. Elle l’appela très tard ce soir-là et il put percevoir des sanglots dans sa voix qui était d’habitude si claire et enjouée. Mais elle se révéla ce jour-là être dramatiquement étranglée.

— Ce n’est pas toi, n’est-ce pas, Francisco? Jure-moi que tu n’es pour rien dans la disparition de ta femme et de ta fille. Et cette femme, en Espagne, qu’est-ce que tu lui as fait ? Oh mon Dieu ce que tu peux me faire peur, mon amour, tout à coup !

Ainsi, constata-t-il avec un dépit grandissant, elle aussi en était venue à le soupçonner.

Le lendemain, Francisco ne se présenta pas à la gendarmerie et personne ne le vit traîner sa longue carcasse dégingandée par les rues de son quartier résidentiel.

Son capitaine, très inquiet, décida de dépêcher deux hommes à son domicile pour voir comment il allait.

Il ne répondit pas à leur coup de sonnette insistant. Ils décidèrent par conséquent d’entrer en utilisant leur passe. Ils n’entendirent pas le moindre bruit dans son modeste pavillon de banlieue.

Ils firent le tour de la maison, examinèrent le salon, les chambres, la véranda, sans succès ! Ils ‘apprêtaient à repartir quand finalement ils le trouvèrent. Il était dans la cuisine, tout simplement ! Une tasse de café était posée sur le bord en faïence de l’évier mais lui gisait sur le sol, la tête baignant dans une mare de sang caillé. Ils constatèrent que son crâne avait été perforé par une balle tirée avec son arme de service ! Tandis qu’un peu de cervelle sanglante maculait le carrelage blanc qui luisait sous les rayons obliques du déterminé soleil matinal du sud.

Sur la table de la cuisine en formica bleu et blanc une lettre posée en évidence leur était destinée. Elle disait : « Pour mon capitaine, mes collègues, mes amis et ma chère Rosetta. Tout semble m’accabler dans cette triste affaire mais je vous jure que je ne suis pour rien dans leur disparition. Rosetta, ma tendre amie, toi aussi tu me soupçonnes ! Je suis abattu, à bout de forces et très pessimiste quant à l’issue de cette terrible histoire. C’est bien plus que ce qu’un homme peut supporter, aussi je suis persuadé que vous comprendrez mon geste ! Adieu mes bons amis »

Le plus jeune gendarme ne put retenir une larme de détresse qui coula lentement le long de sa joue droite qu’il épongea avec un kleenex.

Bien entendu la presse se déchaîna. Elle sonna l’hallali à grands renfort de tambours et trompettes. Ainsi, par son suicide, l’homme, si l’on en croyait les journalistes toujours à l’affût de sensationnel venait de reconnaître son forfait !

Dès lors il ne restait plus qu’à retrouver les corps que l’on imaginait déjà atrocement suppliciés ! Que d’images croustillantes en perspective, se félicitèrent-ils à grands coups de claques dans le dos ! Cependant, malgré les méticuleuses recherches qui furent aussitôt entreprises les dépouilles des deux femmes restèrent désespérément introuvables !

Les retrouvera-t-on un jour, publièrent en chœur les gens de presse soit qu’ils fusent démoralisés ou au contraire pour faire mousser la mayonnaise ?

Ce n’est que le week-end suivant que la fille d’un professeur de yoga bien connu dans la région se présenta à son tour au commissariat pour signaler la disparition inexplicable et inquiétante de son père. Cet homme à la forte carrure et aux cheveux argentés âgé de 45 ans n’était plus à son domicile depuis plusieurs semaines. Sa voiture, un puissant 4X4 Toyota noir ne se trouvait plus non plus dans le garage attenant à sa maison.

Un avis de recherches fut diffusé mais il resta sans résultats. Personne n’avait la moindre nouvelle de cet homme pourtant bien connu dans la région.

*****

Jeudi 10 juillet, 20 heures.

les yeux de Marie-Joséphine sont un peu cernés et maculés de coulures de khôl séché tandis que ses longues jambes bronzées sont délicieusement molles. Elle se rhabille calmement, sereinement, méticuleusement tout en méditant sur son incroyable bonheur de vivre.

Elle se sent épuisée, vidée, cependant elle est profondément heureuse. En fait elle se sent merveilleusement bien, quasi lumineuse, apaisée, quoi qu’il en soit ! Pour quelle raison ? Eh bien, parce qu’elle vient de faire longuement et magnifiquement l’amour, oui elle vient de magnifiquement baiser, tout simplement. Elle a tout aussi magnifiquement joui deux fois, au moins !

Elle s’est en effet gorgée de caresses, de tendres baisers et de mille et un plaisirs qui furent tous aussi fous qu’interdits et ce nectar elle le but jusqu’à la lie.

Car Jean-Claude, son professeur de yoga et amant, s’est une fois de plus montré à la hauteur de ses attentes les plus intimes, mais aussi les plus secrètes, celles qui se trouvent être trop peu souvent avouées et dévoilées au grand jour. Surtout par une femme mariée !

Heureusement que j’ai cet homme exceptionnel dans ma vie, pensa-t-elle, car Francisco aurait un peu trop tendance à me délaisser, ces temps derniers.

Il est certain qu’avec ses 48 ans qui commencent à peser sur ses frêles épaules, même si elle se sent toujours belle et désirable ainsi que Jean-Claude ne cesse de lui en faire le compliment, elle peut difficilement faire le poids face à la beauté et à l’inexprimable fraîcheur propres à une toute jeune femme qui vient à peine de fêter son vingt-huitième printemps !

— Mon mari part à Barcelone tout le week-end avec sa petite copine, dit-elle à Jean-Claude. Et je n’ai même pas de voiture pour aller me balader, parce que la mienne est toujours en panne. Personne ne sait ce qui lui arrive. Il parait que le problème se trouve à l’intérieur du moteur !

— Pourquoi, où voudrais-tu aller ? Dis-moi tout, mon amour, dis-moi, ma tendresse des îles?

— C’est que…J’aimerais beaucoup aller rendre une petite visite à mon amie Sylvette. Tu sais, mon ancienne colocataire, cette adorable jeune fille qui était ma petite copine de l’époque, cette jolie rousse dont je t’ai déjà parlé à plusieurs reprises ! Ah mais tu le sais bien, mon amour ! Nous habitions ensemble à Rennes quand nous étions deux étudiantes un peu à la masse et surtout nous étions follement amoureuses l’une de l’autre ! Elle vient d’obtenir sa mutation pour Toulouse, figure-toi ! Et elle m’a dit bien sûr que je pouvais débarquer quand je voulais, même sans crier gare !

— Mais, si tu n’as pas de voiture, ma chérie, ce n’est pas bien grave, parce que je peux t’emmener, moi, lui proposa gentiment Jean-Claude. Nous pourrions partir samedi et faire une halte dans ma maison de famille en Ariège, pour y passer la nuit. Comme ça je pourrai tranquillement te câliner, ma belle tigresse, pendant que ton mari s’envoie tranquillement sa gonzesse qui à mon avis ne peut être qu’un moins bon coup que toi ! Au fait, il n’est toujours pas au courant, pour nous, il ne l’est toujours pas, mon amour ? ajouta-t-il en l’embrassant avec fougue et chaleur?

— Non, je ne lui ai toujours rien dit et je ne suis pas pressée de le faire, tu sais, parce que déjà qu’il a une maîtresse attitrée ! Alors s’il apprend que moi aussi j’ai un amant fidèle, il va finir par se poser de légitimes questions, tu ne le penses pas ? Peut-être même se demandera-t-il pourquoi nous restons ensemble et il se trouve que je n’ai vraiment pas envie de divorcer, tu vois. Ça m’embêterait même plus qu’autre chose, pour tout dire ! Surtout pas en ce moment, avec les projets de Madison !

— Tu veux sans doute parler de son fameux concours de Miss Languedoc?

— Oui, mais surtout, c’est qu’elle ne compte pas s’arrêter là, la p’tite.

— Ah oui ? Mais dis-moi mon amour, ne viserait-elle pas Miss France?

— Oui, ou au moins le titre de première dauphine. C’est Sylvie, la patronne du comité qui lui a mis ça en tête ! Elle n’arrête pas de lui répéter qu’elle a toutes ses chances parce qu’elle qu’elle a les mensurations idéales, la finesse des traits et surtout elle possède un charme incomparable, oui elle a du peps, et même du chien ! Alors la gamine, tu penses, elle est comme une folle ! Elle commence vraiment à y croire dur comme fer !

— C’est vrai qu’elle est plutôt gironde, ta môme ! ajouta-t-il en la serrant fort entre ses bras.

— C’est peut-être parce qu’elle ressemble beaucoup à sa maman, reprit-elle tout en lui adressant un sourire ravageur de femme heureuse, surtout d’une femme qui se sent éperdument amoureuse de son irremplaçable mec !

Il lui donna un long et tendre baiser tout en lui caressant voluptueusement les cheveux et le dos puis il lui dit : « Alors c’est d’accord, je passe vous prendre samedi? » « Oui, nous n’avons qu’à faire comme ça », acquiesça-t-elle d’un séduisant sourire.

Ses passagères embarquées, Jean-Claude prit la direction de Toulouse. Comme cela avait été prévu il quitta l’autoroute pour prendre la route de Léran, un petit village situé sur les hauteurs boisées qui dominent le lac de Montbel.

Il se gara bientôt dans la cour de sa propriété familiale, la maison dans laquelle il avait grandi. C’était une belle et grande bâtisse en pierre et en bois, une sorte de chalet rustique, un monument qui semblait un peu perdu parmi les nombreuses villas sans âme plus récentes qui avaient récemment poussé autour de lui.

Chapitre 2

Le 6 septembre, à 6 heures du matin.

La vidange avait commencé il y a de cela un mois ainsi aujourd’hui c’en était la phase finale.

Le lac de Montbel avait été mis en service en 1994 et il n’avait encore jamais été vidangé.

Cette opération, dont le rythme prévisionnel initial était décennal, était donc prévue pour cette année 2014.

Ce samedi 6 septembre à l’aube une trentaine de bénévoles avaient répondu présent à l’appel de Jean-Pierre Lalanne, le dévoué président de la Gaule Léranaise. Il s’agissait de vider intégralement le lac, de trier le poisson et de remettre ensuite le cheptel à l’eau. Depuis vingt ans que le lac n’avait pas été vidangé, les prédateurs tel que le poisson-chat étaient devenus trop envahissants. D’autre part, le fait de connaître exactement la population du lieu permettrait à la société de pêche d’organiser pour les années à venir un alevinage beaucoup plus ciblé, répondant ainsi à une double demande : la gestion saine du lac et la réponse aux demandes des sociétaires.

Les vannes furent donc ouvertes en grand !Le niveau de l’eau s’abaissa progressivement. En tous points du lac, les poissons affolés sautèrent avec frénésie.

Mais ce n’est pas ce spectacle de la nature aux abois qui attira les regards tendus des participants.

Ce fut plutôt une forme noire étrangement posée sur le fond. Cela ressemblait à un monstre calme qui dormait paisiblement sous les timides rayons du soleil matinal. Il émergea petit à petit de sa gangue liquide.

«  Une voiture volée que l’on aura balancée dans la flotte ! Ou une énième escroquerie à l’assurance ! » se dirent les participants à la récupération des poissons. Ils formèrent rapidement un cercle autour du véhicule.

Mais soudain une voix forte s’éleva pour leur signaler : « Ce n’est pas une bagnole volée, les mecs, c’est un accident ! Regardez ! Mais regardez donc !Y a des macchabs, là-dedans, regardez ! »

Aussitôt, quelques dizaines de paires d’yeux incrédules s’approchèrent pour scruter l’intérieur du véhicule.

Le spectacle qui s’offrit à eux était une scène digne de figurer dans un film d’horreur.

Car à l’intérieur du 4X4 les visages décomposés, boursouflés aux traits encore nets leur permirent de distinguer un homme solidement charpenté assis derrière le volant et une femme d’une quarantaine d’années affalée sur le siège passager, ainsi que ce qui leur apparut clairement comme étant une jeune fille allongée sur la banquette arrière. Son bras droit bras était nettement tendu en direction de la poignée de la portière. La porte de la passagère était entrouverte. Ils constatèrent que la femme avait perdu plusieurs de ses doigts sous l’effet de la décomposition de son corps.

— Ne touchez à rien, surtout faites pas les cons, je vais téléphoner aux flics, aboya le président de sa voix de stentor.

Une heure plus tard les hommes du commissariat de Pamiers investirent les lieux.

Encore une bonne heure s’écoula avant qu’un véhicule de levage fasse son apparition au bout du chemin. Il s’avança en cahotant et s’arrêta sur la rive. Trois hommes en sortirent qui attelèrent l’imposante voiture à un grappin. Ce fut ainsi que le 4X4 fut lentement sorti de ce profond tombeau qui n’aura été que provisoire.

Les pompiers en avaient extrait avec mille précautions les corps en partie décomposés, et les avaient déposés sur des civières. Le commissaire prit la décision de les diriger vers le centre hospitalier de Foix.

Il informa immédiatement par téléphone, le procureur de la République de leur macabre découverte !

Pendant ce temps les pêcheurs avaient repris leurs activités.

Il avait fallu, durant la matinée, sortir les grosses pièces, les trier par espèces et les faire patienter dans des cuves oxygénées. Puis, il avait fallu trier le petit cheptel sur des tables adéquates. Enfin, après avoir fermé les vannes du lac, vers 13 heures, et après que le 4X4 ait été emporté au garage municipal de Pamiers, les poissons avaient été remis en place dans leur milieu naturel. Deux gros conteneurs de poissons-chats avaient été dirigés vers l’équarrissage. Lorsque le lac aura repris sa hauteur maximale et que l’affaire du 4X4 aura été oubliée de tous, soit dans un mois environ, les pêcheurs pourraient à nouveau se livrer leur sport favori. Pour remercier toute son équipe ainsi que les nombreux bénévoles qui les avaient aidés, le président Lalanne organisa un sympathique repas qui dura jusque tard dans la soirée. Les conversations roulèrent principalement autour de ce malencontreux accident.

— Je ne l’ai pas bien vue mais il m’a semblé qu’elle était plutôt bien roulée, la petite sur la banquette arrière. Quelle tristesse, la pauvrette ! Elle avait l’air tellement jeune!

*****

Avant de reprendre la route, mes chéries, j’aimerais vous montrer un endroit magique, un lieu que j’apprécie tout particulièrement, dit l’amant de Marijo tout en leur adressant son plus séduisant sourire.

La voiture de Jean-Claude s’engagea dans l’étroit chemin de terre qui descendait vers le lac. Les ronces rayèrent la carrosserie de leurs griffes acérées tout au long du sinueux parcours.

En ces instants d’absolue sérénité le professeur de yoga était un homme heureux. Car c’est une magnifique journée qui s’annonçait. Il était certes plutôt affligé de devoir emmener son adorable amoureuse si loin de lui. Tout là-bas, à Toulouse où elle allait retrouver son ex copine et peut-être même se blottir dans ses bras pour les oublier, lui et son époux volage, au moins pour un temps dont il souhaitait qu’il soit le plus éphémère possible !

Sylvette, que Marijo n’avait même pas pris la peine de prévenir de l’heure de son arrivée tant elle était certaine d’être reçue à bras ouverts par sa vieille amie.

« Il n’est que six heures du matin, j’aurai bien le temps de l’appeler une fois que nous serons en route, à l’occasion de la pause pipi-café, par exemple !

Il n’y avait personne à la guinguette, pas de pêcheurs qui hantaient les rives verdoyantes tandis que les habituels cavaliers n’étaient pas encore tous arrivés.

Jean-Claude arrêta la voiture face au lac afin que ses passagères puissent jouir de l’incomparable spectacle qui se déploya devant leurs yeux émerveillés.

La vue, dans le calme impressionnant de cette radieuse matinée d’été fut en effet grandiose !

Parsemés au milieu de l’immense étendue fluide quelques îlots de verdure au-dessus desquels planaient des oiseaux, des mouettes, des aigrettes et des hérons cendrés attirèrent leurs regards comme des aimants.

— Putain, mais t’as raison, Jean-Claude c’est super beau, soupira Madison  en projetant sa juvénile vigilance au loin !

Dans les lointains les majestueuses Pyrénées constituaient un puissant appel au rêve. Derrière les quelques sommets encore enneigés le rougeoiement du soleil levant ajouta une incontestable majesté à ce féerique spectacle.

Jean-Claude était encore sous le charme du délicieux câlin de la veille au soir aussi les formes si douces et épanouies de Marijo se superposèrent avec harmonie dans son esprit à celles des contours sensuellement courbes du lac.

Alors qu’il était profondément absorbé dans sa contemplation il laissa le moteur tourner tandis qu’une vitesse resta enclenchée ! Le professeur de yoga se contenta de simplement débrayer avec fermeté du pied gauche.

Il regarda intensément le soleil qui fit une timide apparition au-dessus des monts lorsqu’un éclair aveuglant brouilla soudain sa vue ! Sous le choc son pied droit écrasa la pédale de l’accélérateur tandis que le gauche relâcha brusquement celle de l’embrayage !

Le puissant véhicule fit un spectaculaire bond en avant. Le pied droit de Jean-Claude resta scotché à la pédale. C’est alors que le 4X4 escalada avec furia les modestes reliefs qui ne purent lui opposer aucune véritable résistance.

Marijo hurla et examina son amant avec incrédulité. Elle constata avec effarement que celui-ci avait un air curieusement absent. Son visage d’habitude si vivant et expressif resta figé. Il lui parut même être inexplicablement mort !

Emportée par son irrésistible élan la voiture entra résolument dans les eaux du lac. Elle commença alors à se diriger avec hésitation vers ses profondeurs mélancoliques.

La mère de Madison attrapa la poignée et tenta d’ouvrir la porte. Mais ce lui fut impossible !

Elle se souvint d’avoir lu que dans un cas comme celui-ci la force de l’eau était trop importante pour être vaincue. Il fallait impérativement rééquilibrer les pressions en faisant rentrer l’eau dans la voiture.

Elle réussit néanmoins à ouvrir la vitre et aussitôt le véhicule commença à se remplir.

Elle hurla à l’intention de sa fille :

— Madison, ouvre ta portière ! Sors et nage vers le haut, vite, vite mon amour!

— Mais, j’peux peux pas, maman ! Oh c’est trop, beaucoup trop lourd !

Elle eut rapidement la tête dans l’eau tandis que ses mouvements devinrent incertains, maladroits !

Soudain la résistance cessa et la porte s’entrouvrit comme par miracle! Mais dans l’affolement elle avait cessé de respirer pendant beaucoup trop longtemps ! Aussi ne put-elle pas s’empêcher d’aspirer avec avidité une grande goulée de ce qu’elle pensa être de l’air mais qui en réalité fut de l’eau ! Un liquide naturellement doux mais qui lui brûla atrocement les poumons en pénétrant à l’intérieur de sa poitrine et en passant par la paroi des cellules alvéolaires ! Elle prit conscience à cet instant seulement que tout était fini, qu’elle vivait ses tout derniers instants ! Cela, elle pourrait peut-être l’accepter pour elle parce qu’elle avait quand même sacrément bien vécu mais pour sa fille certainement que non, c’était beaucoup trop tôt, et surtout, il lui sembla que c’était trop injuste ! Cette délicieuse enfant qu’elle pensait même naïvement être encore vierge était heureuse de vivre et mettait de tels espoirs en son avenir qu’elle imaginait radieux alors il ne fallait pas qu’elle meure si tôt ! Une image particulièrement lumineuse et irréelle   illumina son esprit pareil à celui d’un éveillé qui commença à s’embrumer. Ce fut celle de son adorable bébé confortablement allongé sur son ventre, au jour de sa naissance, à la maternité ! L’enfant innocent souriait aux anges qui venaient de lui permettre de les quitter définitivement.

En poussant très fort elle réussit néanmoins difficilement à entrouvrir la portière.

Alors la voiture se remplit complètement. Elle accéléra aussitôt son inexorable plongée vers les enfers.

*****

Au centre hospitalier de Foix les médecins se déclarèrent incompétents pour en savoir plus sur les corps suppliciés des victimes et sur les circonstances exactes de leur mort.

La décision fut donc prise par le juge d’instruction de les faire acheminer sur l’hôpital de Toulouse.

Il ne fallut pas plus d’une journée avant que l’on annonce à la télévision, au journal de vingt heures, que l’on venait contre toute attente de retrouver les célèbres disparues de Nîmes !

A la surprise générale les téléspectateurs apprirent qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre. Aucune trace de balles, aucune marque de violence sur les victimes n’étaient venues étayer cette hypothèse.

L’autopsie confirma sans l’ombre d’un doute que les deux femmes étaient mortes noyées.

Le cas de Jean-Claude Reboul se trouva quant à lui être bien plus ambigu.

Car si on avait bien retrouvé un peu d’eau dans ses poumons on fit de plus une découverte stupéfiante.

L’homme avait en effet été très récemment victime d’une importante hémorragie cérébrale que le professeur qui l’avait examiné n’avait pas hésité à qualifier de cyclonique. Une grosse artère de son cerveau avait littéralement explosé comme l’aurait fait une vieille durite fatiguée !

Ainsi le gendarme Ramirez n’était mort que pour le plaisir des journalistes !

Dépôt légal troisième trimestre 2018

Categories: Les éditions de la Sirène, Mes Nouvelles

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