Panique chez les dictyoptères

Jean-Paul Dominici

Panique chez les Dictyoptères !

 

éditions de la Sirène

collection « d’un monde à l’autre »

photo de couverture : AdinaVoicu / Pixabay

Cela a fait la une de tous les journaux de la communauté, à l’époque, et cet épisode tragique a aussi été relaté par toutes les radios dictyoptères du pays. Parce qu’ils avaient été cruellement attaqués, ils ont même été mortellement frappés, et ce d’une façon tout à fait inattendue, lâchement, en traitre ! Pour tout dire ils ont été impitoyablement décimés. Oui cela a été un véritable génocide, un massacre aveugle, une tuerie encore pire que ce qui se passe actuellement en Syrie. Car tout autour du compartiment moteur du réfrigérateur, là où avait eu lieu l’attaque la plus massive, on ne voyait plus que mort et désolation ; ils étaient, presque tous, tombés comme de vulgaires mouches, mais l’on pouvait aussi trouver de nombreuses autres victimes en différents autres lieux de leur territoire, et parfois même en des endroits très éloignés de la cuisine, qui avait été le centre névralgique de l’agression, là où avaient eu lieu les plus impitoyables des traquenards!

C’était maintenant une certitude absolue, leur paisible République, leur merveille de démocratie et de sérénité, était ignominieusement défiée. Sans préavis, sans la moindre déclaration de guerre, ainsi que l’avait été Pearl Harbour, en cette journée restée de sinistre mémoire qu’avait été le 7 décembre 1941 !

Une patrouille a retrouvé au fond d’une vieille boite de sucre les corps momifiés de Céline, la sculpturale chanteuse à la mélodieuse, à l’inoubliable voix de soprano, et de Garoux, son sympathique amoureux, qui avait été un séduisant professeur de fitness. Leurs élytres encore emmêlés et abominablement desséchés étaient déjà translucides, tandis leurs antennes toujours torsadées témoignaient avec émotion de ce qu’avaient dû être les derniers moments d’intimité et de bonheur partagés par ce charmant petit couple très amoureux, et fort attachant, aussi, juste quelques instants avant de s’éteindre, certainement dans d’atroces souffrances, ainsi qu’en témoignaient les stigmates encore visibles de leur épouvantable calvaire. Eux aussi, comme tous les autres, avaient été frappés par cette nouvelle ADM, cette mystérieuse Arme de Destruction Massive.

Le corps de la pulpeuse Blanca Lu, qui avait étée la délicieuse danseuse du ventre de la troupe d’animation brésilienne du théâtre de La criée, n’ondulerait plus jamais avec nonchalance et bonheur sur la scène du carrelage, sous l’évier, car il gisait lamentablement, quant à lui, dans la poussière, elle qui y était allergique, au fin fond du placard à balais ! Sa généreuse et splendide poitrine, ce pronotum arrogant dont elle était si fière, et qui avait tant affolé les mâles de tous âges avait été dévorée après sa mort par les effroyables fourmis, ces atroces et impitoyables charognards sans scrupules.

Tandis que la carcasse massive du gros Carlos finissait de se putréfier au fond d’un verre qui avait contenu du vin, lui à qui le médecin avait interdit toute boisson alcoolisée ! Celle de Mstislev Rostrapovitch, le célèbre élytrioniste, encore incroyablement élégante dans la mort, avait commencé à doucement se décomposer au fond d’une pelle en plastique jaune, lui qui ne portait habituellement que du bleu, et même du bleu roi !

Les corps desséchés de Jacques  Chereque, l’élégant et fringant maire du vide-ordures, ainsi que ceux de tout son conseil municipal, reposaient, entourés des restes étrangement recroquevillés de leurs charmantes, sexyes et primesautières secrétaires, englués au fin fond d’un vieux pot géant de yaourt. Les corps étrangement enlacés du gros Laurel et de son complice mince comme un passe-lacet Hardi gisaient pour leur part au pied du mur carrelé de blanc qui aura été l’écran éteint de leurs dernières et désopilantes aventures. Le colossal Gérard Lapardieu gisait non loin de là et semblait avoir encore les yeux rivés sur eux, dont il avait toujours considéré qu’ils étaient le modèle à suivre pour tous ceux qui rêvent de faire comme lui carrière dans le cinématographe !

Les humoristes Djamel Desbouz et Arnaud De Samère qui rêvaient depuis longtemps de constituer le duo du siècle avaient l’air de mortellement s’ennuyer allongés autour d’un verre qui contenait encore un vieux reste de bière blonde, eux qui avaient toujours préféré les brunes !

Le sort de la ravissante chanteuse et ex mannequin Carla Brunette, qui venait d’épouser Nicolas Sanscosi, l’ancien président, et qui venait tout juste de mettre au monde sa petite Gigliola n’avait pas été meilleur puisque si elle n’était pas encore morte elle étouffait et râlait comme un phoque malade en se serrant amoureusement et frileusement entre les pattes courtes mais musclées de son sportif d’époux.

Dominique Slhauss Kahnn, le dragueur invétéré, l’ex président du FMI, le Fond Monétaire Interdictyopérien, gisait quant à lui, tout nu, comme à son habitude, au milieu d’un quarteron de danseuses hyper sexes qui étaient toutes aussi dévêtues que lui et semblaient le couver de leurs grands yeux infiniment morts d’amour et d’admiration, les pattes reposant gentiment sur leurs plantureuses, alléchantes et appétissantes poitrines.

Le cadavre à demi corrompu du vieux rockeur Johnny Holliday, de sa jeune et ravissante épouse Laetitia ainsi que ceux de leurs trois filles ont été retrouvés au fond d’une boite à chaussures, des Westons Richelieu cordevan bordeaux, qui avait été oubliée au fond du placard du chauffe-eau dans l’arrière cuisine.

Ainsi que vous pouvez vous en rendre compte à la lecture de ces terribles lignes, il ne s’agissait plus simplement une catastrophe nationale, car c’était quasiment un cataclysme planétaire, puisqu’à en croire les nouvelles qui continuaient à leur parvenir tant bien que mal, de pareilles attaques se seraient produites un peu partout dans le monde, en Autriche, en URSS, en Pologne, en Moldavie, au cœur de l’immense territoire des Prairies-Unies, et même jusqu’en Afrique, celle du Nord comme de celle du Sud !

Ce fut en ces journées de profonde détresse que Charlie, la grande blatte, celle qui dépassait toutes les autres d’une bonne tête, prononça un long et émouvant discours qui résonna un beau soir, le 18 juin, très exactement, et ce fut un discours puissant, magistral, mobilisateur et diablement envoûtant, dans l’obscurité silencieuse du domaine. Je vous livre ce discours tel qu’il m’a été transmis :

«Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête de nos glorieuses armées, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant de la défaite de nos armées, s’est malheureusement mis d’accord pour cesser tout combat et demander un ignominieux armistice !

Certes, nous avons été, nous sommes, je suis le premier à le reconnaître, hélas, submergés par la force incommensurable de notre ennemi. Cependant, infiniment plus que son nombre, ce sont sa science et sa fourberie qui nous poussent à reculer. Ce sont leurs infâmes boulettes, leurs maudits nuages de poudre blanche, leurs terribles appâts empoisonnés, qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui.

Mais le dernier mot est-il vraiment dit, mes amis ? L’espérance doit-elle absolument disparaître ? La défaite est-elle définitive ? A cette question, je réponds sans hésiter, c’est non, non, non et NON !

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause, je vous dis que rien n’est définitivement perdu pour les forces Blattoptères!

Car les mêmes moyens qui nous ont vaincus hier peuvent faire venir un jour la victoire dans notre camp. Oui, le vent peut encore tourner, mes frères!

Car la Blattoptèrie n’est pas seule ! Non, nous ne sommes pas seuls ! Je vous le répète, nous ne sommes pas seuls ! Notre nation a un vaste Empire derrière elle, qui s’étend jusqu’aux confins de l’Inde et de la Chine. Elle peut faire bloc avec le peuple toujours libre de nos cousines les Mantes Religieuses, lui qui tient encore avec fermeté la prairie et forme avec nous le vieux continent Dictyoptère. Nos honorables cousines, qui, pour leur part, je vous l’assure, comptent bien continuer courageusement la lutte! La Blattoptèrie peut, tout comme l’empire des Mantes, utiliser sans limites les immenses ressources de nos indéfectibles alliés des Prairies-Unies, qu’elles s’engagent à mettre à notre disposition afin de protéger la liberté du monde, de la voir perdurer et même s’étendre, s’étendre encore et encore !

Car cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre domaine. Cette guerre n’est certainement pas tranchée par la seule bataille du Réfrigérateur. Cette guerre est une guerre mondiale ! Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêcheront pas qu’il y a, dans l’Univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos cruels ennemis. Nous qui sommes aujourd’hui foudroyés par leur puissance, nous pourrons les vaincre, dans l’avenir, par une force tactique qui sera, je vous le dis, infiniment supérieure ! Le destin de notre merveilleux monde libre est là, ainsi que celui de nos larves, qui sont si abondantes et si attendrissantes, et qui naissent, chaque jour plus nombreuses, dans nos Oothèques. Ainsi, comme vous pourrez le constater, l’avenir de notre belle jeunesse est plus que jamais entre nos pattes.

Alors, haut les cœurs, chers concitoyens, mes courageux amis ! Moi, Charlie Digol, actuellement réfugié dans le compartiment moteur du lave-linge, accueilli avec chaleur et bienveillance dans la buanderie par notre bienveillant frère Brandon Churchill, j’invite les officiers et les soldats Blattoptères qui se trouvent sur ce territoire, ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes, ou sans leurs armes; j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries de la défense qui se trouvent sur ce territoire, ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre immédiatement en rapport avec moi afin d’organiser la riposte et de continuer la lutte sans merci qui se profile.

Car, quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance Blattoptère ne doit pas s’éteindre, et je vous jure qu’elle ne s’éteindra pas !

Demain, tout comme aujourd’hui, je vous parlerai à nouveau depuis ce lave-linge.»

Le grand Charlie chargea ensuite Jeannot Dumoulin, le courageux préfet du placard à céréales, qui était un fidèle parmi les fidèles, d’organiser la résistance et la lutte contre cet ennemi, qui se révélait être aussi implacable et invisible que fourbe et incontestablement, incroyablement puissant !

Celui-ci, dès qu’il eut pris ses fonctions, fit passer un message alarmant aux cousines les Mantes qui occupaient en grand nombre la friche voisine, ce vaste et ancien champ d’épeautre.

Les Mantes Religieuses organisèrent alors l’opération qui fut baptisée « Longue marche pour la liberté» et elles tentèrent un héroïque débarquement dans le jardin de la maison, dévorant tout sur leur passage à l’aide de leurs puissantes mandibules broyeuses.

Elles furent malheureusement accueillies par un tir nourri d’insecticide, qui fut pulvérisé par des armes lourdes, et qui fit de très nombreuses victimes dans leurs rangs.

Jeannot se désola, recommença à réfléchir et assis paisiblement dans la position du lotus, il entra alors dans une longue et profonde méditation, il pesa avec soin le pour et le contre, puis il considéra avec sagesse, après cette nouvelle défaite, qu’il serait peut-être préférable de s’y prendre autrement, et de renoncer à cette inégale lutte armée afin de tenter de sauver ceux qui pouvaient encore l’être en organisant une courageuse et salvatrice sortie en masse. Tout ayant été tenté et tout ayant échoué, le salut ne résiderait-il pas dans un repli, mais un repli qui devrait bien entendu être méticuleusement administré?

Je ne sais pas quelles est votre conception de la guerre car parfois les gens ont des idées bizarres au sujet de cette fameuse guerre. Cela peut-être une guerre sainte, ou bien la der des ders, comme en 14, mais une chose est certaine c’est que parfois le salut de réside que dans la fuite, comme cela fut le cas pour notre cher Napoléon au moment de la célèbre retraite de Russie !

La retraite de Russie, qui eut lieu en 1812, désigne le repli de l’armée napoléonienne de Moscou jusqu’en France, à l’issue de la campagne de Russie, dramatique repli qui anéantit la quasi-totalité de l’armée impériale !Notez bien ce fait, car cela vous aidera à mieux comprendre la suite de ce récit. Le terme de « retraite » est discutable, remarquez le bien : Puisque Napoléon avait pris Moscou après avoir battu l’armée russe de Koutouzov à la Moskova en septembre. Un mois plus tard, il décidea de quitter Moscou et de ramener la Grande armée en Europe. S’agissant d’une décision volontaire, qui fut toutefois confortée par la défaite de Winkowo, il serait plus juste de parler de « retour » que de « retraite ». Le désastre que constitua ce déplacement est parfois assimilé à un échec militaire, ce qui pourrait expliquer le mot de « retraite », mais cela ne suffit bien sûr pas puisque ce désastre a été dû aux rigueurs de l’hiver et non pas seulement à un échec au combat.

Mais voyons déjà ce qu’en pense Henri Hude dans :

La guerre juste (I/V). Pourquoi les hommes font-ils la guerre ?

Article rédigé par Henri Hude, le 02 octobre 2015

  •  

« Nous vivons dans un monde où l’instabilité grandit, donc le risque de guerre. Pour répondre à la question de la justice de la guerre (jus ad bellum), il faut s’interroger sur la réalité de la guerre, en tant qu’elle est humaine, et non pas seulement une violence animale.

La Thèse d’ensemble de notre démonstration est qu’il peut y avoir des guerres justes. S’il est vrai qu’il faut toujours être juste, et s’il était vrai qu’il n’y eût absolument pas de « guerre juste », alors toute guerre serait injuste et elle le serait pour chacune des parties au conflit. La résistance la mieux fondée serait donc aussi injuste que la plus cynique des agressions. Tout le monde aurait tort à égalité, dès lors que l’épée serait tirée. Il serait inconditionnellement interdit à n’importe quelle société de se défendre.

Cela ne veut pas dire que toute guerre soit juste, ni même toujours juste au moins d’un des deux côtés. Chercher la paix et la justice par le moyen d’une action de force ne peut se justifier que de la part de l’autorité légitime, avec une intention droite, et si le bien commun est gravement mis en cause. Tout ceci requiert explication.

Le problème de la guerre

La guerre provient d’un désaccord entre volontés. Leur accord minimal est alors de rechercher une solution de force. Le désaccord prend alors la forme d’un duel. Mais, celui-ci n’oppose pas des individus.  La guerre est un affrontement meurtrier entre sociétés ou groupes sociaux. Elle reflète le caractère social de l’homme.

L’homme est le plus social de tous les animaux. Il a besoin d’amis, il est sensible à la justice et gouvernable par raison. Et pourtant il fait la guerre. Comment cela peut-il se faire ? Comment cela se fait-il ? Tel est le problème, anthropologique, que pose la guerre.

Première mesure du phénomène et explications sur les causes de la guerre

Contrairement à une idée reçue, le meurtre n’est pas chez l’homme un résidu d’animalité. Il est au contraire un propre de l’homme. Les animaux, comme les hommes, chassent et les espèces prédatrices tuent des individus d’espèces-proies, d’ailleurs avec mesure. De plus, à l’intérieur d’une même espèce, les animaux se battent beaucoup en combat singulier, mais le plus souvent ne se tuent pas, et surtout pas en réunion. Des processus naturels de régulation bloquent l’agressivité du vainqueur dès que le combat a désigné le vainqueur.

Il en va autrement chez l’homme. L’idée que le progrès d’une rationalité surmontant l’animalité apporterait automatiquement la paix est une erreur. Cette erreur est très dangereuse, car elle nourrit des illusions d’où sortent d’une part les illusions iréniques, causes de naïveté, d’impréparation et de négligence, d’autre part l’animalisation (et/ou la diabolisation) de l’adversaire, facteur de guerre totale.   

Prendre la mesure du phénomène « guerre »

Il faut d’abord prendre la mesure de ce phénomène appelé « guerre » : tous les éléments à notre disposition montrent que l’affrontement armé entre groupes humains est un fait universel dans le temps et dans l’espace, non pas exceptionnel mais assez courant. La guerre est une caractéristique humaine aussi regrettable qu’indiscutable.

C’est donc de deux cas l’un : ou bien la guerre fait partie de la nature humaine – et de la nature humaine en tant que spécifiquement humaine ; ou bien elle n’en fait pas partie et il y a un mystère dans la nature humaine.

La guerre est propre à l’homme

Chez les animaux, à l’intérieur d’une même espèce, il y a des processus de régulation de la violence qui évitent le plus souvent au conflit de déboucher sur la mort des individus. Ce n’est pas le cas chez l’homme.

Au cours d’un « duel » ou en guerre, l’homme va souvent lutter à mort. La violence, chez l’homme, doit donc être régulée par la culture et le droit, car elle ne l’est pas par des mécanismes ou des instincts. Cela veut dire que l’homme n’est pas viable sans culture – et sans culture fonctionnelle. Une culture fonctionnelle est une culture de paix, en même temps qu’une culture de guerre juste, donc de limitation de la guerre, quand il y a juste recours collectif à la force armé. C’est pourquoi, si les barrières culturelles sautent, les humains peuvent se tuer sans limite quantitative ou qualitative.

La régulation animale

Les animaux ne font le plus souvent pas ainsi. Chez eux, le combat, l’épreuve de force sont souvent la règle, entre individus d’une même espèce, pour le territoire, la nourriture, la reproduction, le rang. Toutefois, il est très rare qu’il y ait pour cela une mort provoquée à l’intérieur d’une même espèce. C’est un peu comme dans certains duels de jadis, qui s’arrêtaient « au premier sang ».

Quand l’épreuve de force animale a suffisamment désigné son vainqueur, tout se calme. Chez les chiens, par exemple, c’est ritualisé : le vaincu exhibe un comportement de soumission, sur le dos, pattes en l’air. Souvent, après un combat, la hiérarchie est fixée entre dominant et dominé, et il n’y a plus de conflit. De plus, l’exhibition du comportement de soumission a pour effet d’inhiber l’agressivité du vainqueur.

En outre, il n’y a pas de guerre entre meutes, bien que les prédateurs puissent chasser en meutes. Les spécialistes discutent surtout au sujet des chimpanzés, à partir de faits qui semblent tout de même assez isolés. Le meurtre n’y est pas inhabituel, mais les statistiques brutes ne suffisent pas. Il faut considérer les circonstances. Par exemple, quand un mâle dominant en remplace un autre, il arrive que le nouveau détruise la progéniture du prédécesseur. Est-ce lié à un phénomène instinctif, comme lorsqu’une poule tue ses propres poussins, quand elle ne peut plus les reconnaître à l’odeur ?

Il y a aussi un cas connu depuis peu de « patrouilles » de chimpanzés envahissant régulièrement le territoire d’une autre troupe, et agressant mortellement les individus isolés rencontrés, adultes et surtout enfants . Le groupe agresseur était anormalement important en nombre par rapport aux groupes normaux (x3). Il ne s’agit pas d’une guerre d’un groupe contre un autre, mais plutôt de meurtres en série, commis par des membres d’un groupe sur des individus d’un autre, et finissant par conduire le groupe agressé à se retirer plus loin.

On ignore si ce sont les mêmes individus qui participent aux différents « raids ». On ignore si le groupe agressé a eu conscience de l’être. On ne sait d’ailleurs pas si le groupe agresseur a eu conscience d’en agresser un autre.

On discute aussi au sujet du rôle que peut jouer la présence et la pression de l’homme sur ces comportements. Mon opinion est qu’ils semblent plutôt en rapport avec un besoin d’espace vierge à la recherche de nourriture. C’est ainsi que les truites (qui ne sont pas suspectes d’être pour nous de proches parentes), s’entredévorent, dans un espace clos, et pas ailleurs. Les spécialistes hésitent. Ce sont des questions ouvertes et disputées.  

Une particularité sociale

La guerre se trouve dans l’homme en tant qu’homme et non pas dans l’homme en tant qu’animal. La guerre comme choc de deux sociétés est donc une particularité humaine et cela éclaire sur les causes de la guerre. Comme il est faux que la guerre soit un résidu d’animalité, le progrès de la raison ne va pas l’éliminer automatiquement – car la raison peut être structurée plus qu’on ne croit par une logique de méfiance et donc de guerre (à travers le « doute », par exemple).

L’homme, dépourvu des régulations instinctuelles très rigides de l’animal, n’évite la guerre et ne régule sa violence que par la religion, la morale et le droit. Si ces régulateurs viennent à manquer, ou ne fonctionnement pas, voire se changent en enjeu et motif de conflit, la guerre peut prendre un caractère dévastateur. Il est courant que l’homme, subvertissant la fonction de la culture, en fasse un motif de guerre (guerres de religions ou d’idéologies, par exemple). La guerre se trouve donc bien dans l’homme en tant qu’homme (dans sa conscience et sa raison) et non pas dans l’homme en tant que simple animal. 

Henri Hude est philosophe, professeur aux écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan. Il a enseigné à l’Institut pontifical Jean-Paul II près l’Université du Latran. Son drnier ouvrage paru est : La Force de la liberté : nouvelle philosophie du décideur (Economica, 2011). »

Quoi qu’il en soit, après une semaine de réunions au sommet, de conciliabules nocturnes autour d’une tasse de café abandonnée et de multiples répétitions, par une nuit claire et douce, le rassemblement fut sonné à grands coups d’élytres et d’antennes, qui furent énergiquement frappés, selon un rythme convenu d’avance, sur la batterie de casseroles en aluminium qui étaient pendues dans la cuisine et ce fut ainsi que l’évacuation immédiate fut ainsi promptement ordonnée ! Des milliers de pattes épineuses s’agitèrent alors avec frénésie sur le carrelage, elles glissèrent, puis elles dérapèrent parfois de façon lamentable en cherchant à atteindre le passage visible sous la porte, qui était illuminé comme prévu par un intense rai de lune. Le grand Charlie Digol en personne courut comme un sprinter dératé à la tête des fuyards, lorsque sa course aussi folle que désespérée fut stoppée net par un violent coup de tapette à mouches, qui était venu on ne savait trop d’où… mais la seule chose que j’en sais, c’est que ce fut un sidérant et violent Splatch qui siffla dans l’air avant de venir farouchement l’écrabouiller et de le laisser lamentablement scotché sur le sol, ses longues pattes musclées impudiquement écartées figurant une ultime croix de Lorraine. Son peuple, pendant ce temps, continua à patauger avec moult difficultés dans une épaisse neige poudreuse, qui fut sans aucun doute pulvérisée par les forces ennemies, qui venait d’apparaître sur le sol, et qui dégageait une forte odeur d’acide borique ! Quelques blattes s’aplatirent et réussirent quand même, grâce à une dernière reptation, à se glisser sous la porte, mais ce ne fut en définitive que pour aller s’éteindre dans un ultime hoquet sur l’herbe fraîche du gazon.

Malgré l’engagement héroïque des résistants, ainsi que vous venez d’en être les témoins, la vieille démocratie Blattoptère fut ainsi irrémédiablement vaincue. Car la force brutale avait finalement triomphé de sa civilisation raffinée, peut-être tout simplement parce que son peuple, trop confiant et insouciant, n’avait pas pris garde en temps voulu aux nombreux messages d’alerte qui s’étaient pourtant accumulés depuis des milliers d’années. Il avait laissé les humains, ce peuple déjà dominateur par nature, accéder à l’hégémonie, et se rendre maître du territoire qu’il occupait pourtant, lui, depuis des millions d’années, et surtout il l’avait impunément laissé développer ses Armes de Destruction Massive. Pourquoi? Parce qu’il espérait ainsi pouvoir profiter encore longtemps des généreux restes que les hommes leur laisseraient. Ils en payaient aujourd’hui le prix déraisonnable dans l’horreur de cette épouvantable nuit d’été.

Non omne quod nitet aurum est. Tout ce qui brille n’est pas d’or, dit le sage. Une sentence qu’ils n’auraient plus désormais la possibilité de méditer, dans le lointain au-delà sans retour au sein duquel ils se trouvaient définitivement confinés.

Alea jacta est !

Categories: Les éditions de la Sirène, Mes Nouvelles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *