Une vie comme une autre dans la seconde moitié du XXème siècle. Mon autobiographie

couv Une vie comme une autre

Une vie comme une autre dans la seconde moitié du XXème siècle

 éditions Les trois clefs

collection Itinéraires

photo de couverture : La gare TGV d’Avignon, par Guy_Dugas

 

 

 Sommaire

I La Tunisie. 3

II Avignon. 9

III L’adolescence. 16

IV Je suis un adulte, maintenant ! 30

V Professeur de yoga. 36

VI La Faculté de géographie d’Avignon. 40

VII Rennes. 42

VIII Paris ! 46

IX 2iDS. 74

X La retraite. 94

XI Extraits du journal de ma mère. 99

XII Et aujourd’hui, en janvier 2018, qu’en est-il ?. 117

XIII Epilogue. 119

ANNEXE PHOTOS. 121

 

I La Tunisie

Je suis né dans ce beau pays, la Tunisie, à l’hôpital de Ferryville, plus précisément, le 3 juin 1950, soit exactement au milieu du siècle ! Ne perdez pas votre temps à chercher pas cette localité sur un atlas, car elle s’appelle aujourd’hui Menzel Bourguiba ! Mon père était ouvrier pâtissier, tandis que ma mère était vendeuse dans la même pâtisserie, soit chez Christin, à Bizerte, C’est ce brave homme qui sera leur témoin de mariage. Ils se sont mariés le 7 juin 1949, à Bizerte. Nous étions juste après la guerre, donc. Cette guerre que ma mère avait traversée fort agréablement, réfugiée chez son prospère oncle louis Magne, un ancien officier de marine qui vivait dans une certaine opulence avec son épouse malade, la sœur de sa mère. L’oncle était en effet propriétaire de plusieurs appartements dont il encaissait les loyers, ainsi que d’une maison dans la montagne de Collobrières et d’un cabanon au Lavandou.

Mais mes vieux vivaient dans une seule pièce, rue de Savoie, quand je suis né. Mon père, Louis, est venu au monde en Tunisie, à Ferryville lui aussi, le 19 juin 1924, ou à peu près, puisque sa naissance n’a été déclarée que des années plus tard, vers l’âge de six ou sept ans, à l’occasion de la naturalisation française de mon grand-père, qui était Italien, certainement originaire de la région des Pouilles. Mais il ne fut peut-être pas le père biologique de mon père Louis, qui était plus probablement le fils de l’ancien compagnon de ma grand-mère, soit un beau footballeur espagnol. Je dis ceci en me basant sur les confidences que fit un soir ma grand-mère à ma mère. Quant à ma mère, Josette, elle est née à Toulon le 23 octobre 1926. Elle a vécu pendant toute la guerre à Toulon, chez son oncle Louis Magne, qui était son parrain. Elle est partie en Tunisie dès la fin des hostilités pour rejoindre ses parents. Son père, Guillaume, était deuxième maître portuaire dans la marine française, basé à Bizerte. Il est né à Saint-Marc, quartier Saint-Paul, dans le Finistère, le 10 septembre 1899. Cette commune est aujourd’hui un quartier de Brest. Son père Paul était boulanger, sa femme s’appelait Marie-Anne Simon. Ma mère a rencontré mon père à la pâtisserie où ils travaillaient et ils se sont rapidement mariés. Je ne pense pas quelle était amoureuse de mon père, mais lui l’était sans aucun doute. Elle n’était pas satisfaite du métier contraignant exercé par son époux, aussi l’a-t-elle poussé à s’engager dans l’armée de terre. N’ayant aucune instruction, car il n’est jamais allé à l’école, il finira avec le très modeste grade de caporal chef, et ne sera promu sergent que quelques mois seulement avant son départ à la retraite. Un cadeau de son colonel qui devait lui permettre de percevoir une pension, toujours modeste, mais néanmoins un peu plus confortable.

Nous habitions dans un bien agréable petit ensemble militaire, le Camp Fourquet, situé à quelques kilomètres de Bizerte, dur la route de Tunis. Il y avait là quelques maisons entourées d’une palissade en béton blanc, avec quelques pins et des petits jardins. Je me souviens que le soir, avec une lampe de poche, nous allions avec mon père faire des cartons à la carabine à plombs sur les moineaux perchés sur les chevrons, sous les toits. Nous nous régalions alors de leurs petites carcasses rosées rôties au four. Le dimanche nous prenions souvent le caricolo, cette calèche à cheval qui faisait office de taxi, pour aller manger chez mon grand-père et ma grand-mère maternels. Ils possédaient une vraie merveille, un tourne-disque à manivelle à la peau noire joliment veloutée. J’ai un souvenir extraordinairement puissant de la musique passionnée de l’opéra «Paillasse », et de la beuglante des chanteurs, que j’écoutais très souvent. Eh oui, j’étais déjà un passionné de musique, à cette époque ! Mon grand-père Guillaume nous appelait à table par un tonitruant « A cheval !», quand ce n’était pas «A cavalescado ! » un appel qui résonne encore agréablement à mes oreilles, plus de soixante années plus tard ! A cette époque seul mon frère Michel était né, André arrivera plus tard, en décembre 1956.

J’allais à l’école dans le camp. C’était une classe à plusieurs niveaux. Mon grand plaisir était d’écouter les leçons des classes supérieures.

J’allais souvent à la caserne, où j’étais émerveillé par les gros hélicoptères «Sikorsky» et par les énormes camions «Pacific» entre lesquels j’adorais me faufiler.

Puis ce fut le drame, mon père fut envoyé faire la guerre en Indochine ! Il en reviendra avec un sérieux penchant pour la bière blonde, ainsi qu’avec une solide détestation des autochtones, ces «Niakoués» qui leur avaient mené la vie dure, ainsi qu’avec de bonnes connaissances en mécanique qui feront de lui, bien plus tard, un instructeur, mais certainement pas un champion de l’orthographe. Car le pauvre homme, qui n’avait jamais mis les pieds dans une école, était quasiment illettré ! Voyez donc : pour lui le point mort haut, dans un moteur, c’était tout simplement le point Moreau, comme je pus le constater avec effarement en lisant un de ses corrigés d’exercices.

Nous avions là-bas une employée de maison, que nous appelions « la fatma », cette femme de ménage qui nous apparaissait toujours ensevelie sous ses épais voiles écrus.

Un jour l’instituteur nous a emmenés, mon frère et moi, en 4 chevaux Renault visiter ce que l’on appelait le volcan. Je vomis dans la voiture et éprouvais à cette occasion la première grande honte de ma jeune vie.

Quelques années plus tard mes grands-parents sont rentrés en France, et un jour de 1957 ma mère m’annonça qu’elle devait partir voir mon grand-père, qui était, m’a-t-elle dit, très malade. Ils habitaient à Veaugues, près de Bourges. Je fis bien sûr de nombreuses prières au petit Jésus en vue de faciliter son rétablissement car je l’aimais vraiment beaucoup. Je n’appendrai que des années plus tard qu’il s’était en fait suicidé en se tirant une balle dans la tête, le 8 décembre 1957.

A propos de ses parents, ma mère m’avait raconté que son père, ayant décidé , abomination suprême, d’épouser une fille de «l’autre mer», à savoir d’Audierne, dans le Finistère sud, alors que sa famille était du Finistère nord, ses parents étant boulangers à Lampaul-Plouarzel, une commune littorale située près de Brest ; sa mère lui dit ainsi un jour : «si tu épouses cette fille de l’autre mer, mon fils, ce sera le déshonneur pour nous, alors je te chasserai, je te maudirai et je te déshériterai ! ». Ce qu’elle fit, en léguant allègrement tous ses biens à l’église. Ils partirent tous les deux penauds pour Toulon où ils se marièrent le13 Août 1925. Ma grand-mère s’appelait Joséphine Madeleine Hascoët et elle est née le 1er février 1901. Jusqu’où la haine de « l’étranger» ne va-t-elle pas se nicher, dites-moi ? Oser épouser une fille de l’autre mer !

Bien des années plus tard, alors que j’habiterai en Bretagne, je ferai un pèlerinage pour admirer et contempler avec émotion mon lointain héritage, soit les superbes saints en bois polychrome offerts par mon arrière grand-mère, et qui sont toujours là, bien présents, ainsi que j’ai pu le constater de mes yeux, dans cette modeste église de campagne !

Je voyais peu mes grands-parents paternels, Antoine Dominici et sa femme Anne, qui était devenue sa grosse dondon, née Langelotti. Je voyais aussi rarement les frères de mon père. Pierrot avait épousé Vincente, ils vivront plus tard à Marseille. Philomène avait épousé Conception, dite Conchette ; eux iront s’installer à Ajaccio. Sauveur avait épousé Georgette, il sera plus tard plombier zingueur à Fréjus, Angelo était le plus jeune vivant. Je ne connus pas « le « pauvre Gaspard » qui a eu le malheur de sauter sur une mine pendant la guerre d’Algérie. Je voyais parfois le frère de ma mère, mon oncle Guy, qui était mon parrain. Je me souviens qu’un jour il m’offrit une petite voiture jouet, ce qui m’avait fait un immense plaisir.

Un des rares souvenirs que j’ai de la famille de mon père à cette époque est un repas, qui fut organisé par une de mes tantes Italiennes. Elle avait fait cuire les pâtes pour la nombreuse famiglia dans une lessiveuse, ce qui scandalisa ma mère, au point qu’elle évoquera cet épisode, pourtant sympathique, mais qu’elle avait considéré alors comme une sorte de crime de lèse-majesté envers la grande dame qu’elle pensait être, et ce pendant de longues années. Car elle avait la rancune tenace, ma mère !

En jouant entre les maisons du camp, je fis un jour la rencontre d’un nid de guêpes, qui me couvrirent le visage de douloureuses piqûres, ce qui nécessita de faire venir le médecin militaire.

Nous allions parfois à la plage du Ramel, et une fois nous sommes allés pécher dans le canal de Bizerte, où je fus très fier de sortir de la mer une belle rascasse rouge vif, petite, peut-être, mais énorme, à mes yeux d’enfant !

Mon goût pour la lecture est né à cette époque. J’avais reçu des Tintin, « Objectif lune » et « On a marché sur la lune » lors d’une distribution des prix à l’école, dont j’étais plutôt un bon élève.

Je me souviens encore de mon amour de l’époque, que je n’ai jamais oubliée, la petite Luce Roubaud, fille d’un instituteur, que j’ai cherchée sans succès sur Internet, ainsi que d’un épisode plutôt traumatisant que j’ai vécu en allant à l’école quand un petit Tunisien m’a effrayé en me menaçant avec un gros couteau. C’était le début des fameux « événements » qui devaient aboutir à l’indépendance du pays, qu’Habib Bourguiba obtiendra le 20 mars 1956.

Il proclamera alors la République, dont il deviendra le premier président le 25 juillet 1957.

Nous quittâmes la Tunisie en 1959 à bord d’un avion, un Breguet deux ponts, pour aller nous installer à Avignon, où mon père avait été muté.

Dans l’ensemble, je peux dire ma prime jeunesse fut une période plutôt positive et heureuse.

 

 

II Avignon

Nous avons donc quitté la Tunisie le 11 Mars 1959 pour cette grande aventure, la première de mon existence. Arrivés à Avignon, nous fûmes logés dans un petit hôtel de la place du palais des papes. Nous allions manger le midi dans un restaurant familial de la place des Corps Saints. A table je lisais avec gourmandise les aventures de mon héros préféré de l’époque, Jim Taureau, l’homme au maillot rayé.

Au bout de quelques mois nous aménageâmes dans le modeste F3 HLM qui nous avait été attribué dans le quartier Saint-Ruf sud, bâtiment A, escalier B, au 4eme étage sans ascenseur. Ma mère détesta cet escalier qu’elle devait arpenter avec son panier plein de victuailles pour nourrir une famille de six personnes.

Car le 13 Juin 1959 naquit ma petite sœur Isabelle.

J’allais au catéchisme le jeudi, et à la messe le dimanche, avec mon frère Michel. Les piécettes destinées à la quête disparaissaient systématiquement dans la caisse d’un commerçant situé sur le trajet où nous achetions des pétards, et plus tard des articles de pêche.

Je fis ma communion solennelle. Quelques années plus tard, je fus embauché par le curé pour encadrer les groupes de petits du catéchisme. Ce fut au grand désespoir de ma mère, une femme qui avait été trop gâtée dans sa jeunesse, et était ainsi facilement catastrophée, qui me vit déjà entrer dans les ordres !

Mais je réglerai bien vite la question de Dieu à l’adolescence, en devenant un agnostique confirmé.

Je me souviens comme si c’était hier du 2 décembre 1959 ! Car ce fut ce jour-là que se produisit la terrible catastrophe de Malpasset ! Nous n’avions pas encore la télévision à cette époque, nous suivîmes donc cet événement, pendus à notre vieux poste de radio, un magnifique super hétérodyne à lampes. Nous n’aurons un transistor que des années plus tard.

Cette catastrophe nous concerna intimement car mon oncle Joseph habitait Fréjus, ainsi que mes grands-parents paternels Antoine et Anna !

Dans la nuit la voûte du barrage avait cédé, après de violentes précipitations, et une vague de 40 mètres emporta tout sur son passage jusqu’à Fréjus, faisant plus de 400 morts !

Cette catastrophe fut vraiment exceptionnelle, car la solidité de l’ouvrage ne fut pas mise en cause. Ce sont des failles indécelables dans la roche support qui ont joué au moment de la mise en eau et le barrage qui s’est ouvert dans la nuit comme un livre, pivotant sur son côté droit.

Cette retenue devait assurer l’alimentation en eau de l’agglomération de Fréjus-Saint-Raphaël, dans le département du Var, ainsi que des communes environnantes et de leur plaine agricole. Le 2 décembre 1959, soit cinq ans après la fin de sa construction, sa rupture provoqua le déferlement instantané d’une cinquantaine de millions de mètres cubes d’eau issus de son lac de retenue, qui était en crue à cause d’une période intense de précipitations. Cette catastrophe fit 423 victimes et des dégâts matériels considérables, car routesvoies ferréesfermes et immeubles furent détruits. Il s’agit d’une des plus importantes catastrophes civiles françaises du xxe siècle.

Plus tard mes parents feront l’acquisition de notre première télé, ce qui se révélera être une source de crises de nerfs pour mon père, car bien entendu, nous n’avions pas un sou vaillant, et c’est ainsi que l’objet de nos désirs nous fut livré avec un minuteur, afin d’en payer les premières mensualités. Minuteur que l’on devait réactiver régulièrement avec des pièces de un franc. Comme on peut s’en douter, notre téléviseur s’arrêtait toujours au mauvais moment pour réclamer sa pièce, notamment pendant les matchs de catch, dont nous raffolions tous ! Ainsi,, je me souviendrai toujours des spectaculaires affrontements entre l’Ange blanc et le méchant, le célébrissime Bourreau de Béthune, porteur de sa sempiternelle cagoule rouge, l’ancien haltérophile Jacques Ducrez pour l’état civil, qui décédera d’un cancer des os le 8 octobre 2009.

Je fus inscrit à l’école primaire Jean Henri Fabre, qui était toute proche de mon HLM, puisqu’elle se trouvait sous les fenêtres de ma chambre.

Je me fis vite de nombreux copains, mais aussi un inexplicable ennemi. Ce vilain s’appelait Mandeville, j’ai complètement oublié son prénom. Mon père, qui était un gentil, mais aussi un bagarreur notoire, m’enjoignit régulièrement de lui casser la figure, mais, à son grand désespoir, je préfèrerai me montrer plutôt pacifique. C’est à ce moment que je fis la connaissance de Serge Hebrail, qui devrait encore, 60 ans plus tard, être mon meilleur ami, s’il n’avait pas inexplicablement, me semble-t-il, fondu un plomb, allant jusqu’à ne plus se souvenir de moi, puisque dans le dernier mail que j’ai reçu de lui il me demande pour quelle raison j’ai affirmé à une de nos connaissances communes être son ami. Voici un court extrait de ce mail : « Mon vieil ami Jean-Paul,
qui désespère de ne plus recevoir de mes nouvelles !
Comme tu te fais tout doux comme un agneau, quand tu n’as pas ce que tu veux. Mais l’agneau se change vite en grand méchant loup, aussi je fais gaffe…

Quant à ton comportement vis à vis de Rémy et de l’association Tôtout’Arts, je l’ai trouvé tout à fait indécent : en te présentant comme un vieil ami ! » Il est vrai que pour ma part cela faisait plusieurs décennies que je considérais que Serge était mon indéfectible meilleur ami.

Qui a dit que « la vieillesse est un naufrage » ? C’est le général De gaulle, il me semble, à propos du maréchal Pétain ! Et il semble, hélas, que certaines personnes n’attendent pas d’être parvenues à un âge canonique pour sombrer corps et biens !Comme son père est décédé de la maladie d’Alzheimer, je ne peux pas m’empêcher de me poser des questions au sujet de son état de santé.

J’aimais bien mon instituteur, Monsieur Dufay. Il avait eu la bonne idée d’installer une petite bibliothèque dans la classe, un équipement intelligent dont je fis bien entendu largement usage ! Car j’étais convaincu des bienfaits de l‘instruction, et c’est pour cette raison que j’essayai de faire lire quelques ouvrages à mon père, mais il s’était révélé vigoureusement allergique à cette activité, lui qui ne rêvait apparemment que plaies et bosses. Pour me calmer, ou pour m’amadouer, il me disait bien : « Oui, je sais que tu as raison, je vais commencer à m’instruire », mais bien sûr il n’en fit jamais rien.

Mon père était par contre un excellent pâtissier, passionné par son premier métier, aussi je conserve un souvenir alléché des Noëls, à l’occasion desquels mon paternel ne manquait jamais de préparer sa fameuse bûche à la crème au beurre, sur la base d’un biscuit roulé imprégné de rhum et de confiture. Elle était amoureusement, et copieusement, garnie de sa crème à la vanille et de crème au chocolat, ainsi que de délicates petites fleurs roses et de petites feuilles vertes. Nous finissions allègrement les bols de crème résiduelle qui subsistaient au frigo et nous en léchions les doigts.

A cette occasion, il faisait aussi cuire une dinde que nous ne mangions, nous les enfants, que le lendemain du réveillon, car ma mère avait décrété qu’il fallait attendre minuit pour dîner, ce jour-là ! Heure à laquelle nous étions bien évidemment tous couchés. Comme vous pouvez vous en rendre compte, elle a toujours eu des idées étranges, ma mère !

La paye de mon père arriva très irrégulièrement, les premières années de notre installation en Avignon. Nous connûmes ainsi une période de disette pendant laquelle nous nous nourrissions essentiellement de rations le l’armée, que mon père ramenait de la caserne. Ce fut l’époque du corned beef et des sodas en poudre, et surtout des inoubliables pois au lard, ces petits cubes verts enveloppés de papier alu que l’on mettait à dissoudre dans de l’eau chaude avant d’y tremper notre pain.

Je ne sais plus par quel miracle nous avions pu rapatrier de Tunisie notre voiture, une Juva 4 Renault qui bénéficiait d’un moteur refait, et que mon père entretenait à sa façon, avec moult fil de fer. Néanmoins elle nous servit pour nous offrir quelques escapades, notamment jusqu’à Toulon, pour rendre visite à l’oncle et à la tante Magne de ma mère. A l’occasion d’une de ces visites la tante, une vieille dame maigrelette habillée de noir et visiblement très fatiguée, me prit avec une curieuse énergie par le bras pour me dire : « tu sais, mon petit, que ta mère est très méchante ? » Ma mère avait entendu parler d’un lieu appelé Fontaine de Vaucluse, où elle s’imaginait trouver une belle fontaine, et qui est en réalité la source spectaculaire de la Sorgue. Nous allâmes aussi à Marseille, rendre visite à son l’oncle Pierrot et à la tante Vincente. Quant à l’oncle Magne, qui l’avait élevée, et elle nous laissa entendre que c’était un monstre, dont il fallait se méfier, peut-être parce qu’il s’était opposé à sa relation avec un certain Jean-Pierre, un homme marié qu’elle recherchera ensuite, et avec une belle obstination, pendant des années. (Voir les extraits de son journal).

Mes parents s’étaient fait une solide réputation de «gueulards» dans le quartier car on les entendait se disputer sans cesse.

Je me souviens des longues soirées passées derrière la fenêtre de ma chambre à guetter l’arrivée tardive de mon père avec sa Juva, qui avait toujours été victime de quelque panne mystérieuse. Ma mère soupçonnait, peut-être avec raison, qu’il y avait une femme dans sa vie. Je ne le crois pas, mais à mon avis il aurait mieux valu que ce fût vrai, car ma mère, je suis obligé de le dire, n’était pas vraiment drôle, mais alors pas drôle du tout ! Elle me montra un jour des photos qu’il avait ramenées d’Indochine, parmi lesquelles se trouvait celle d’une jeune fille, sans doute une simple employée d’un bar à hôtesses, dont elle soupçonna que c’était sa fille, et que c’était pour elle qu’il lui demandait de l’argent, car c’est elle qui tenait les cordons de la bourse. Cependant le pauvre avait à peine de quoi se payer une bière par semaine, avec les quelques francs qu’elle lui restituait de sa paye, alors de là à entretenir une jeune fille, il y avait plus qu’un monde.

Ma sainte mère, qui allait voir régulièrement des assistantes sociales, pour quémander des «secours», et qui allait aussi dépenser l’argent qu’elle ne possédait pas chez des voyantes. Un jour l’une d’elle lui donna ses numéros de chance, le 4, le 9 et le 12, des chiffres devenus mythiques, au point que mon père les joua assidûment au tiercé tous les dimanches. Même, et cela je peux vous le certifier, pendant les trop nombreuses périodes de vaches maigres, pendant lesquelles le frigo était resté désespérément vide, il alla « faire son 4-9-12 », imperturbablement !

Et cela c’est sans dire qu’il refusa obstinément, pendant tout le temps de notre jeunesse, de nous donner le moindre sou d’argent de poche, même s’il en avait suffisamment pour jouer au tiercé !

Ma mère avait cependant eu la bonne idée de nous abonner à l’encyclopédie familiale «Tout l’univers». Et ce fut pour moi une source inépuisable d’inspiration. Je dévorai tous les articles qui me servirent de base pour construire toutes sortes de maquettes, des châteaux-forts avec leurs armées en papier d’aluminium et leurs catapultes, de même qu’une flottille de bateaux, que je construisis sur une base d’épingles à linge ainsi qu’un théâtre « son et lumières » avec la cour d’honneur du palais des papes recréée dans une boite en carton épais.

C’est à cette époque-là que ma mère connut les premiers symptômes de la maladie qui devait l’empoisonner pour tout  le reste de sa vie, à savoir, une sorte de dépression délirante, dont nous n’avons jamais eu l’explication.

Elle s’imagina par exemple que son oncle Magne la faisait suivre. Un jour de grève à la radio, elle regarda consternée son transistor muet et me dit gravement : «Tu vois, ils savent que je n’ai que ça comme distraction, alors ils me l’enlèvent, naturellement !»

Malgré tout elle s’intéressera plus tard à mes études, notamment en me donnant de sérieux coups de main pour mes rédactions. Parce qu’elle avait un goût certain pour l’écriture. Elle était très fière que ce soit sa lettre au maréchal Pétain, pendant la guerre, qui avait été retenue par l’école pour être envoyée au grand homme.

Je fis une honorable scolarité et entrais sans problème, à part les chroniques problèmes d’argent, bien sûr, en sixième, au collège des cités Louis Gros.

Ce fut le début d’une nouvelle aventure, celle de l’adolescence.

 

 

III L’adolescence

La période de la liberté, enfin, mais aussi celle de tous les rêves.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que je fus un jeune garçon plein de rêves. Peut-être voulais-je ainsi compenser un quotidien  monotone et trop étriqué.

Déjà, enfant, avec mon frère Michel, nous faisions des explorations approfondies de notre quartier, des escapades dans les sentiers qui serpentaient entre les villas, à quelques encablures de notre HLM, munis de ce que nous appelions nos provisions pour l’hiver, des morceaux de sucre et des biscuits chipés à la maison. J’avais grand soif d’aventures et d’explorations. Aujourd’hui encore je me réjouis toujours quand un Indiana Jones est programmé à la télé.

Nous avions aussi une fameuse et réjouissante activité, avec mon frère Michel, la pêche à la ligne dans les eaux calmes de la Durance. Ablettes, gardons, goujons, je vous assure que ça frétillait intensément, dans notre bourriche, et le soir nous roulions consciencieusement nos prises à peine nettoyées dans la farine, avec du sel et du poivre, avant de les faire frire.

Nous allions aussi à la chasse aux escargots, que l’on mettait à jeûner dans une caisse dans la cave avec de la farine et du thym, avant que ma mère les prépare à la sauce tomate. C’était un régal, un festin de rois, un de mes premiers émois culinaires, avec les lentilles à la saucisse, un plat de pauvres, mais que j’adorais.

Mes premiers fantasmes furent liés aux Incas, qui me faisaient rêver, sans doute après avoir découvert leur prestigieuse civilisation à travers un article de « Tout l’univers » ! Je m’étais fabriqué une panoplie de grand Inca avec des bouts de ficelles, du carton, des brins de roseau et du papier crépon, mais peut-être avais-je été impressionné par la lecture de « Tintin et le temple du soleil ». J’ai lu tous les Tintin, que j’empruntais le jeudi à la bibliothèque de l’église.

Bien plus tard je me passionnai pour l’Afrique, dont j’avais acheté une grande carte routière. Puis ce fut l’Islande et les USA, dont je possédais aussi de superbes cartes. Mes premiers voyages se firent ainsi immobiles sur les murs de ma chambre, comme l’a fait Xavier de Maistre, dans « Voyage autour de ma chambre ».

Parfois nous recevions de la visite. Mon oncle Pierrot et ma tante Vincente venaient nous voir de Marseille. A cette occasion on m’envoyait acheter une bouteille de bière chez Blanquet.

Cet épicier nous faisait crédit et à la fin des courses je devais souvent lui dire: «vous le marquez».

J‘ai un souvenir intense du rayon bonbons, situé à droite de la caisse, dans lequel nous puisions gaillardement en oubliant parfois de payer. Il y avait là des rouleaux de réglisse, des Lollis, les caramels à un franc, des roudoudous et aussi les fameux « Mistral gagnants», chantés avec le succès que l’on sait par Renaud.

Je devais avoir dix-sept ans quand ma cousine Marie de Marseille est venue passer quelques jours chez nous. Ne vous étonnez pas si je tombai follement amoureux de cette jolie brunette habillée en noir et blanc, avec son grand chapeau, parce qu’elle était tout à fait charmante, ma cousine ! Je l’emmenai un soir au bord du Rhône, sur l’île de la Barthellasse, pour un long et chaste flirt. Je la reverrai quelques années plus tard hurlant comme une furie sur ses petits frères. Cassée, cassée, l’image de la douce colombe aux yeux noirs.

Vers l’âge de seize/ dix sept ans je passais de longues soirées avec mon ami Serge dans le petit salon de sa villa. Comme tous les jeunes de notre âge nous refaisions inlassablement le monde en parlant passionnément de littérature, de religion . La grande question était celle de l’existence de Dieu.

J étais plutôt littéraire mais je me passionnais aussi pour l’électronique, surtout pour la radio, dont j’appris les rudiments avec les ouvrages de vulgarisation Ignotus et Curiosus. Je construisis ainsi mon premier récepteur ondes courtes avec lequel je fus très fier de capter les émissions en français de Radio Moscou.

Mon BEPC en poche, c’est donc presque naturellement que je m’inscrivis en seconde au lycée technique dans une classe d’électronique qui devait y être créée. Mais je vécus alors une catastrophe. Car j’appris le jour de la rentrée que cette classe n’existerait pas et qu’on m’avait inscrit en technique industrielle. Je n’avais aucun goût pour les vis, les boulons et les travaux sur étau limeur, même si cela m’amusait de fabriquer des perforateurs et des pistons. Un jour la prof de sciences naturelles me mit un zéro totalement immérité. Déçu par cette injustice, je quittai précipitamment le lycée pour entrer en apprentissage chez un marchand de machines à calculer et à écrire de la rue Carreterie qui ambitionnait de s’orienter vers les machines électroniques, dont les premiers exemplaires furent mis sur le marché à cette époque. Je me souviens encore de leurs marques, Frieden et Olympia.

Hélas, je ne vis pas beaucoup les machines électroniques mais pour l’essentiel je nettoyais à longueur de journées de vieilles machines à écrire Underwood. A l’occasion de Noël je reçus de mon patron un billet de 50 francs, dont je fus très fier ! Mon premier revenu! Je l’investis au marché aux puces dans l’achat de disques, et aussi de matériel de radio d’occasion, dont j’étais toujours friand: transistors, diodes, résistances, condensateurs variables. Ohms, picofarads, tous ces mots chantaient toujours agréablement à mes oreilles et m’émerveillaient toujours. Je suivais des cours en vue de l’obtention du CAP à la chambre des métiers, où je brillais surtout en français.

Mais je commençai à me révolter contre ce monde du travail, qui m’apportait si peu de satisfactions.

Un jour un ami me dit qu’il avait trouvé du boulot dans une station service ESSO, chez le père Georges, pas déclaré et payé aux pourboires. J’abandonnai aussitôt l’apprentissage pour me lancer dans ce qui m’apparut être la véritable vie active. J’y passais quelques années, dans une certaine euphorie. A cette époque, les pourboires étaient généreux et me rapportaient plus que le salaire que mon père ramenait à la maison. Ce menais donc la grande vie. J’allais souvent dans notre pizzeria préférée avec Serge et consorts afin de nous offrir un bon repas arrosé au Gigondas ! Je fis l’acquisition d’une moto d’occasion. Une superbe 250 Jonghi sur laquelle je fis même installer un siège biplace et des sacoches, car j’envisageais bien entendu de voyager, avec mon nouvel engin. Une de mes premières expéditions fut un voyage à Grenoble par la route Napoléon enneigée avec un copain.

Mon père, retraité de l’armée après 15 ans de service, avait obtenu un de ces emplois dits réservés, de garde-champêtre, dans un village des environs, Mon père fut ravi, mais ma mère lui interdit avec la plus farouche énergie d’exercer ce métier car elle éprouva une peur panique à l’idée d’être la femme du garde-champêtre. Elle l’obligea donc à choisir un autre emploi, soit employé aux pompes funèbres Roblot. Je me souviens toujours de son désespoir chaque fois qu’il « faisait un jeune » comme il disait. Sous des dehors bourrus, c’était un cœur tendre, mon père.

A ma demande, il me construisit une belle bibliothèque avec du chêne destiné à la fabrication des cercueils, que je conserverai très longtemps.

J’ai de nombreux souvenirs de la station, notamment du voisin américain, dont nous avions badigeonné le mur d’un méchant : « yankee go home». Il faut dire que c’était la mode, en cette période d’après guerre où les Américains étaient encore nombreux en France, et pas toujours très appréciés.

Je revois encore le père Georges assis sur son poêle à mazout bleu clair, comme pour se sécher les fesses[i]

Un jour je lavai la Mercedes d’un client qui buvait tranquillement l’anisette avec le patron sur la terrasse. Je voulus sortir la voiture mais j’avais laissé la portière arrière ouverte et elle fut arrachée dans un grand scraaatch. Je pense que l’anisette a dû avoir beaucoup de mal à passer.

Nous étions quelques copains, livrés à nous-mêmes, le week-end, dans cette station. Tous les dimanches soirs je ramenais la caisse à la maison, le patron et sa femme étant dans leur maison de campagne, mais dans l’ensemble tout s’est toujours bien passé. Un jour je me suis engueulé avec le père Georges parce qu’il ne voulait pas me déclarer et je décidai d’aller planter ma tente ailleurs. Heureuse époque où il y avait autant de travail que de poissons dans les rivières ! Je me fis embaucher par une boite d’intérim à l’usine Electro réfractaire, qui fabriquait des pierres spéciales pour les fours à verre. J’allais travailler avec ma moto qui devait réveiller tout le quartier, à trois heures du matin ! Puisque je faisais les 3×8 et commençais souvent à quatre heures.

C’est à cette époque que je fis ce qui m’apparût comme un grand voyage, une escapade en train à Barcelone avec mon ami Jean-Pierre. Hôtel et bons restos, visite d’un monastère sur les hauteurs et surtout l’image d’une petite fille dans le train qui répétait sans cesse « tchic tchic la Barcelona!», expression qui devint notre cri de ralliement.

A l’été de mes 18 ans, je chargeai ma petite tente sur le porte bagage de ma moto, et en route pour l’Espagne. Après avoir pris Denis en stop, je m’arrêtai pour camper à Tossa de Mar où je fis la connaissance d’une jeune et jolie Ecossaise qui avait le même prénom que ma grand-mère, Madeleine, qui me fit connaître mes premiers véritables émois amoureux et sexuels.

A l’Electro Réfractaire je travaillais au service des expéditions. Je me souviens des plantureux petit-déjeuners que l’on y faisait. Nous commencions tôt, à quatre heures du matin, aussi sur le coup des huit heures les appétits étaient solidement aiguisés. Pour moi c’était un camembert, du pain, et une bouteille de bière ! Je fis la connaissance d’un jeune collègue, qui m’encourageait à reprendre mes études. Il me conseilla de suivre des cours par correspondance. Il pratiquait aussi le yoga avec un professeur de la place des Carmes, Jean-Claude Reboul. Cela m’intéressa beaucoup et je décidai de m’inscrire à son cours. J’ai été un pratiquant très assidu.

Ma mère, à qui je parlais parfois des cours par correspondance et à qui il arrivait d’avoir de sympathiques fulgurances, me conseilla plutôt intelligemment de m’inscrire en seconde au lycée Mistral, et elle eut la bonne idée de faire les démarches à ma place. Je quittai donc l’usine pour aller semer la terreur au lycée au guidon de ma «grosse » moto. A l’époque, une moto, engin relativement rare, était toujours grosse dans l’esprit des gens. Et c’est vrai qu’elle attirait les regards quand je la garais devant le bar américain, rue de la République, où nous avions nos habitudes avec mes amis. « Combien de Spaten ? » nous demandait Bernard, le serveur, quand nous nous asseyions à notre table, au fond de la grande salle peinte couleur vert bouteille, à droite.

Ainsi, me voilà de nouveau sur les bancs du lycée, mais en section littéraire, cette fois, ce qui me convint parfaitement, vu mon goût prononcé pour la littérature. J’ai été satisfait de mes profs, je développai mon goût pour la langue italienne et garde un souvenir ému de Simone Bourgeat, mon professeur de français. En fait, je fus si bon élève, après ces deux années d’interruption, que l’on me dispensa de suivre la classe de première et c’est ainsi que j’allai directement en terminale, après ma seconde. Ce ne fut peut-être pas une très bonne idée car bien sûr j’avais des lacunes, surtout en maths, ma bête noire. Mais enfin, à part ça, j’étais assez bon élève et intégrai la terminale sans gros problème. Plus tard j’aurai mon bac avec « 1 » en maths et »19 » en français, mais qui m’aurait demandé de faire mieux?

Mai 68 était passé par là, dont je garde des souvenirs amusés. Coincé aux Saintes-Maries de la Mer avec Serge, car il n’y avait plus d’essence pour ma moto. Je fis la connaissance d’un couple de parisiens qui m’invitèrent à monter les voir, ce que je fis, en stop, à bord d’une magnifique Citroën DS21, je fus reçu par la famille de mon ami, des juifs, qui me régalèrent de délicieuses boulettes de viande, et m’aventurai jusqu’au quartier latin où j’assistai aux derniers jours d’occupation de la Sorbonne.

Mai 68 bouscula énormément nos jeunes vies.

Au lycée, par exemple, nous fumions pendant les cours, puis nos cheveux poussèrent, les miens étaient magnifiques !

Je participai à quelques défilés, car nous étions tous d’accord pour dire: «De Gaulle, dix ans, ça suffit ! » Même si mon père considérait le grand homme son père, ce qui avait le don d’horripiler ma mère, qui lui disait : «ton père c’est Antoine», jusqu’au jour où ma grand-mère Anna lui révéla : « Louis n’est pas le fils d’Antoine», qui était son second mari. Il avait simplement reconnu mon père avec ses autres enfants, lors de sa naturalisation française. Je vous rappelle qu’il était né Italien.

Le général De Gaulle, l’ancien chef de la France libre pendant la seconde guerre mondiale, quitta le pouvoir suite à un référendum perdu, le 27 avril 1969.

Mon grand-père Antoine fumait beaucoup, aussi mes parents lui envoyaient régulièrement les cartouches de cigarettes «troupes» que mon père recevait alors avec sa paye. Il est mort d’un cancer de la gorge. Ma grand-mère Anna, qui souffrait d’une descente d’organes, décéda quant à elle d’une hémorragie cérébrale.

Puis ce fut l’époque de la mode beatnik. Je m’habillais alors au surplus de l’armée américaine.

Je passai mon permis et ma mère en profita pour se faire conduire à Toulon à bord de notre vieille quatre chevaux Renault, repeinte au pinceau d’une couleur caca, qu’un curé avait donnée à mon père en échange de je ne sais plus trop quel service. Ma mère faisait à cette époque de nombreuses démarches auprès des autorités militaires pour tenter de retrouver la trace du fameux Jean-Pierre, qui fut son grand amour de jeunesse.

Quand son oncle décéda il ne restait rien de sa fortune passée, qui fut pourtant bien réelle, à part quelques meubles, des bibelots… Mais disparus, les fameux dix millions, qu’il avait un jour montrés à ma mère, alors qu’ils étaient planqués dans une poubelle, en lui disant que ce serait son héritage ; ces dix millions mythiques dont j’ai entendu parler durant toute mon enfance.

C’est mon frère Michel qui retrouvera plus tard la trace de la femme de Jean-Pierre, qui lui apprit qu’il était mort pendant la guerre et qu’elle n’était pas étonnée que ma mère ait été amoureuse de lui, car c’était un très bel homme. Exit, donc, Jean-Pierre, dont j’avais très souvent entendu parler, un peu comme s’il avait fait partie de la famille.

Commença alors pour moi une période agitée.

Mon bac en poche, je m’inscrivis à la fac, en lettres modernes bien sûr. Je gagnais un peu d’argent en donnant des leçons de français ou en travaillant dans une station-service des Angles, voire chez un paysan, mais je m’ennuyais un peu trop en cours. Aussi, l’année suivante, je pris la décision de changer d’orientation. Je fis ceci afin de satisfaire mon goût pour l’aventure et je m’inscrivis en géographie. Parce qu’on ne se cultive bien que par amour, n’est-ce pas ?

Et il est vrai que j’ai beaucoup aimé ces deux années d’études, pendant lesquelles je pratiquai assidûment la spéléologie à un bon niveau. Je découvris à cette occasion les merveilles du monde souterrain, ses vastes salles, ses étroitures, ses concrétions, mais aussi ses incroyables excentriques, ces concrétions bizarres autant qu’enchanteresses, surtout lorsqu’elles occupent tout le plafond d’une salle, les cristaux d’aragonite, les rivières souterraines et leurs magnifiques gours de calcite. Je participerai même à une émission de télévision, à la suite de la découverte par notre club d’une liaison inconnue entre un aven et la magnifique grotte de la Cocalière, qui est aujourd’hui très prisée des touristes. Ces deux années se soldèrent par l’obtention d’un DEUG. Un prof de géographie physique surtout me fascina, Il s’agit de Michel Barbe, qui était un membre actif de l’OCI, l’Organisation Communiste Internationaliste. Il nous embringua, ma copine Sylvette et moi, dans un cycle de cours révolutionnaires. Le jour où il nous demanda de passer à la pratique en allant coller des affiches, je refusai, ne me sentant pas suffisamment militant, ni convaincu. Sa femme lui alors fit remarquer qu’il perdait son temps avec nous, et les cours cessèrent aussitôt.

J’avais trouvé un petit job à la fac. En qualité de «moniteur» je m’occupais des prêts de cartes.

Par la suite je trouvai un emploi plus lucratif de chauffeur-livreur à mi-temps pour une société de matériel de bureau.

Ce fut à cette époque je décidai de créer un local rue de la grande monnaie, dans une ancienne menuiserie, que nous avions sommairement retapée, pour y mener des activités culturelles.

Ce ne fut pas un grand succès mais j’avais tout de même attiré l’attention de Gérard Gélas, le directeur du théâtre du Chêne Noir. Il venait souvent avec des petits groupes pour organiser chez nous des manifestations, notamment autour de la situation politique en Espagne, qui se trouvait alors sous la coupe du dictateur Franco.

Il voulut mettre la main sur notre local et, prétextant du fait que nous étions tous mineurs, il monta une association pour le gérer. Il nous mit sans hésiter à la porte de chez nous, et comme nous étions 3 ou 4 à habiter là, il lui fallut nous trouver un appartement. Un copain, un ancien maoïste devenu écologiste, laissait justement le sien, place Carnot. Nous l’adoptâmes rapidement et eûmes quelques démêlés gentillets avec le voisin du dessous, qui était un rabbin.

Il faut dire qu’en cette période d’après 68, cet appartement était vite devenu une sorte d’annexe du « bon secours », où de nombreux routards venaient passer une ou deux nuits. Je fis ainsi la connaissance d’individus bizarres, un s’était fait un collier avec ses dents, un autre lacérait les capotes des deux chevaux et autres décapotables, d’autres avaient fugué. Tout ce beau monde se retrouvait sur la place de l’horloge pendant le festival et se refilait notre adresse.

Nous avions un ami plus âgé que l’on appelait Dédé l’ancien qui venait nous voir souvent. Il attira l’attention sur nous, car mon père, qui par son métier avait des relations dans la police fut un jour interpellé par le commissaire qui lui dit que son fils menait une vie des plus louches, et lui montra l’imposant dossier qu’il avait sur nous. Le pauvre en fut traumatisé et j’eus toutes les peines du monde à le rassurer.

Pourtant, j’étais encore bien sage, à l’époque, même si cela ne devait pas durer.

Nous avions pris l’habitude, avec Philippe et Daniel, des copains un peu marginaux, de piquer des bouteilles d’alcool et autres victuailles dans les supermarchés, pour les consommer ou les revendre à bon prix. Ainsi, ce qui devait arriver arriva, bien entendu, nous nous fîmes prendre et j’écopais de 3 mois de prison avec sursis, ce qui devait avoir des conséquences loin d’être négligeables sur ma vie.

A cette époque j’étais plutôt tenté par les aventures qui me semblaient sortir des sentiers battus. Un beau soir nous allâmes avec un ami dans un restaurant de la place de l’Horloge où travaillait un copain. Nous lui avons emprunté un sac de pommes de terres vide et avons escaladé les grilles du rocher des doms. Arrivés en haut, nous mîmes le cap sur le bassin des cygnes ! Nous capturons l’un d’eux et le fourrons dans le sac. Re-escalade des grilles pour sortir avec notre butin, qui ne fit pas de bruit. Nous chargeons la bête sur la moto et traversons le pont en direction de la piscine de l’île de la Barthelasse. Nous escaladons le mur et déposons notre prise dans le grand bassin. Oh, je ris encore de la lecture du journal du lendemain, qui relata la stupéfiante découverte, agrémenté d’une photo des pompiers dans la piscine armés d’un filet. Une autre photo montrait le gardien du rocher qui expliqua que l’animal, un cygne blanc muet de Sibérie, avait dû quitter son bassin pour voler jusqu’à cette étendue d’eau qui l’avait irrésistiblement attiré. Nous eûmes alors l’explication du silence inexplicable de la bête au cours de son enlèvement : c’était un cygne muet, tout simplement un cygne muet!

Quelques temps plus tard, j’entrepris avec mon copain Robert un voyage à Amsterdam, toujours avec la très vieille 4 chevaux de mon père, peinte en marron sale au pinceau. Ce fut Robert, issu d’une famille de musiciens, qui m’initia à la fumette du haschich, dans un grandiose club d’Amsterdam, le célèbre Paradiso, qui a été installé dans une ancienne église et est encore aujourd’hui un centre culturel de tout premier ordre, dont vous pourrez voir une photo en annexe. Je découvris à cette occasion la musique psychédélique, ainsi que les spectaculaires lights shows. Nous dormions, comme tous les jeunes, sous les ponts du centre ville, autour de la place du Dam. Nous étions réveillés le matin par le service du nettoyage. Un jour j’entendis quelqu’un m’interpeller : «Jean-Paul!» Je fus surpris, car je ne connaissais personne à Amsterdam. Je me suis retourné et me suis retrouvé face à un grand barbu rouquin qui me sourit en me disant : «c’est moi, je suis Omar, tu ne me reconnais pas?». Je l’avais connu quelques années plus tôt lors d’un camp d’adolescents en Savoie auquel ma mère avait eu la bonne idée de m’inscrire. Mais comment aurais-je pu le reconnaître ? C’était à l’époque un jeune marocain de Fez, un garçon fluet au caractère lunaire dont nous nous moquions joyeusement. Il était venu faire ce camp avec son frère Majid, leur père, enseignant, étant un amoureux de la France.

Peu de temps après je décidai avec un copain d’aller m’installer à Paris, mais une fois sur place je renonçai bien vite à ce projet mal préparé et poursuivis ma route en stop jusqu’à Amsterdam, où je retrouvai Omar dans un coffee shop. Désargenté, je fis comme tout le monde, c’est à dire la manche, pour me payer une bouteille de Cacolac ou un modeste repas au resto chinois du coin, du riz cantonais exclusivement, ce plat étant le moins cher. Les jours de fête où j’avais pu glaner quelques florins je m’offrais un cornet de «frites met mayonnaise» ou une barquette de poisson cru découpé en lamelles. Je ramenai Omar chez moi, où ma mère fit bon accueil à ce charmant garçon.

Omar consommait toutes sortes de produits prohibés. J’apprendrai des années plus tard, alors qu’il était étudiant en pharmacie à Dijon, qu’il était mort d’une overdose, tandis que son frère Majid était mort, lui aussi, mais dans un accident de voiture, sur une route de l’Atlas.

A cette époque ma mère eut un coup de folie, qui fut plus grave que ses inoffensives lubies habituelles. Car elle se mit tout simplement le feu, sur le palier, devant la porte notre appartement. Sauvée in extremis par le facteur elle finit à Lyon, au service des grands brûlés, où elle fut plus ou moins réparée par des greffes de la peau.

C’est à ce moment que je fis la connaissance d’une étudiante en architecture aux beaux arts d’Avignon. Elle était originaire de Châteaurenard. Elle était très attachée à sa ville, qui était pour elle une sorte de centre du monde. Elle s’appelait Marie-France.

Nous étions plus de bons copains que véritablement amoureux, et nous nous rapprochâmes progressivement, tous deux, lors de sorties du spéléo-club du Bosquet, jusqu’à louer ensemble un petit appartement. Elle m’emmena souvent dans sa famille, par laquelle je fus bien reçu. Ils vivaient dans un mas au confort sommaire. Ses parents, Jean et Célina Pauleau, étaient des gens charmants. Les bons repas du dimanche, des coquilles Saint-Jacques, ou une tranche de gigot copieusement arrosés par la « Cuvée des amours », le vin rouge de la cave de Noves, nous permettaient d’oublier les restrictions de la semaine et les repas économiques du genre : riz au jus de merguez !

Le père de Marie France était chasseur et pêcheur. Par la suite, j’irai de très nombreuses fois à la pêche avec lui. La friture était pêchée dans la Durance, tandis que les brochets et les muges le furent dans le Rhône.

Un bébé fut vite attendu et c’est alors que nous décidâmes de nous marier, pour pouvoir prétendre aux allocations familiales, qui étaient réservées à l’époque aux couples mariés. Ma fille Corine est ainsi née le 6 septembre 1973, de parents dûment mariés.

Ce fut à l’occasion de cet heureux évènement que je pris conscience que l’adolescence était bel et bien terminée, alors, place à la vie active !

 

 

IV Je suis un adulte, maintenant !

Je me destinais à l’enseignement, et j’obtins un poste de surveillant dans un collège de la région, mais à cause de mon casier judiciaire je fus rapidement viré, malgré mes protestations. N’étais-je pas un honnête père de famille, un étudiant aux résultats honorables, malgré les petites bêtises de mon passé agité.

Un bon copain m’amena à l’ANPE, l’ancêtre de « pôle emploi », où on me conseilla de passer des concours. Ils n’avaient bien sûr rien à me proposer, à part un emploi dans une société de traitement des charpentes, qui réalisait aussi des revêtements de façades en enduit synthétique. Elle cherchait un commercial. Je n’avais pas envie de m’enfermer dans un bureau enfumé, ainsi que j’en avais vus tant et plus en livrant du matériel de bureau, quand je travaillais chez Caravella, alors je choisis cette option pour pouvoir au moins vivre au grand air, encouragé dans cette décision par une phrase de l’un des Beatles, qui avait dit que le commerce était une activité noble, puisque basée sur l’échange. Je fus donc embauché par Mauricette et Jean-Pierre Colavito à la CTC. Ce furent mes premiers pas dans le commerce. J’étais ravi. Car je gagnai rapidement l’équivalent du salaire d’un prof de fac en fin de carrière !  alors le sentiment d’avoir pris un fameux raccourci !

Nous nous étions mariés dans le dénuement propre à deux étudiants fauchés mais très vite notre situation devint enviable. Puisque je fus un excellent commercial.

Nous connûmes ainsi quelques années d’une prospérité bienvenue.

Nous sortions peu, mais nous fîmes un grand voyage en voiture, avec Corine, qui était petite. Nous sommes allés au club Méditerranée, à Reggio de Calabre, dans le sud de l’Italie. Je partirai, seul avec d’autres vacanciers, pour une mémorable excursion au sommet de l’Etna, qui était alors en éruption. Ce fut un spectacle vraiment grandiose que ce cratère grondant dans les brumes du petit matin, duquel fusaient de façon incessante des bombes incandescentes.

Bientôt nous eûmes la joie d’accueillir notre deuxième fille, Guilaine. Elle est née à Villeneuve-Lès-Avignon, comme sa sœur, le 8 janvier 1976.

Mes deux filles sont donc nées à Villeneuve lès Avignon, car nous habitions un grand appartement d’une petite résidence sympathique, nichée au milieu des pins, auxquels Marie-France me dit un jour être allergique. Ce que le médecin démentit en lui disant que le pin étant un antiallergique reconnu, il était tout bonnement impossible d’y être allergique ! Mais moi, je ne suis pas médecin, n’est-ce pas ?

Mais je sais aujourd’hui, grâce à Internet, que c’est exact, l’allergie au pin n’existe pas!

Aussi, lorsqu’elle me certifia que le seul habitat sain qui existe est un mas, je fis naïvement des pieds et des mains pour trouver un mas à un prix abordable, ce que je finis par trouver, mais à Graveson.

Nicole, la meilleure amie de Marie-France avait épousé Thierry, un garçon fantasque mais créatif, qui était bijoutier de métier. Il avait développé un nouveau concept de bijou basé sur des inclusions de fleurs séchées sous résine époxy. Un jour il m’en confia une mallette avec pour mission d’essayer de les vendre dans quelques boutiques pendant mes tournées. A Aix, je rencontrai un certain Mohamed Belarbi, un garçon originaire de Fez qui avait bien connu Omar et Khaled Benyaya, mes amis Marocains. Il tenait une boutique de fringues soixante-huitarde.

Il me dit que j’avais là un article superbe, promis à un bel avenir ! Il avait loué une boutique à Saint-Tropez pour l’été. Une boutique dans laquelle il me proposa une association informelle pour les vendre.

Tenté par l’aventure, une fois de plus, je quittai imprudemment mon emploi, pourtant rémunérateur, de V.R.P., pour rejoindre «La puce tropézienne». De ce fait, c’est marié avec deux enfants que je fis mes premiers pas dans une activité commerciale indépendante. J’optai pour le statut d’artisan. Les artisans d’art étaient alors très en vogue.
Je dois dire que j’ai passé de bons moments à Saint-Tropez, sans pour autant gagner beaucoup d’argent, juste de quoi subsister !

Bloqué dans la boutique jusqu’à la nuit, je ne profitai pas beaucoup de la plage. Pas de pétanque non plus sur la place des lices, peu de pots à la terrasse du Gorille ou de Sénéquier, mais j’eus le plaisir de voir Brigitte Bardot, un jour à la boutique, devant laquelle elle garait régulièrement sa Méhari verte.

Je passais mes journées à attendre le client. Je vendais les bijoux de Thierry, ainsi que des articles en cuir fabriqués par un ami, Pierre. Je prenais mon petit déjeuner sur le port, au café de Paris. Le port, où j’allais souvent admirer les bateaux, en particulier le magnifique trois mâts de Giovanni Agnelli, le patron de FIAT. J’allais une seule fois dans une soirée, avec un collègue de la boutique, un voyant qui s’était installé dans la pièce du fond, qui nous servait de chambre la nuit. Ce voyant pratiquait la géomancie. Il connut un certain succès auprès de la clientèle féminine.

Mes revenus étaient minimalistes, mon associé n’était pas très honnête et mon fournisseur peu fiable, aussi je décidai très vite de passer aux choses sérieuses et de fabriquer moi-même ces fameux bijoux, afin de les vendre en gros auprès des boutiques de cadeaux et d’artisanat.

Je fus aidé en cela par mon goût pour la technique et par mes compétences commerciales. Notre petite entreprise: «Les bijoux de Coline» connut dès lors un franc succès, malgré mes inévitables lacunes en gestion.

Nous avons quitté notre appartement de Villeneuve où j’avais démarré mon activité pour nous installer dans ce fameux grand mas de Graveson où l’entreprise se développa et accueillit ses premiers salariés.

Mes faiblesses de gestionnaire ne m’empêchèrent pas, quelques années plus tard, alors que l’affaire marchait bien, avait une bonne rentabilité, de créer une société en m’associant à un artisan spécialisé dans la fabrication de bijoux en or et en argent, métier pour lequel je n’avais aucune compétence, ce qui fut bien sûr une grossière erreur.

C’est à cette époque que nous décidâmes d’acheter à Noves la maison d’une grand tante de Marie-France qui venait de décéder et d’y faire d’importants travaux. C’était une grosse maison de village dont nous fîmes un logement et un atelier des plus sympathiques.

La société fonctionna bien pendant quelques années. J’aimais les escapades à Paris, dans le quartier du marais, où je rencontrais les fournisseurs et élaborais les nouveaux modèles.

Car les tendances changent vite, dans le domaine du bijou fantaisie, et il faut sans cesse s’adapter.

Mes bijoux à base de fleurs séchées sous résine Epoxy se vendaient bien, aussi nous avions une dizaine d’employés, dont un commercial. Mais les circonstances économiques- la forte et brutale augmentation du prix de l’or et de l’argent qui firent chuter les ventes- associées à mon manque de formation en matière de gestion, nous furent fatales, et nous dûmes cesser notre activité.

C’est l’époque de la naissance de Julien, le 13 mars 1980, qui fut chaotique.

Puisque non seulement il était prématuré à 7 mois mais un gros problème nécessita une césarienne. Marie-France ayant absolument tenu à accoucher à Chateaurenard, les conditions ne furent pas optimales et elle a bien faillit y rester. Julien fut mis en couveuse à l’hôpital d’Avignon. Ce qui fit que sa mère ne le verra longtemps qu’en photo.

Il fallut vendre la maison, ce qui ne posa pas de problème mais attrista le père de ma femme, et nous prîmes une villa en location.

La société fut cédée à un confrère du même secteur d’activité qui me paya chichement en marchandises diverses. Je dus donc m’installer comme brocanteur pour récupérer mon argent. Je vendis aussi «les «bijoux de famille», soit des vieux bouquins de collection, et des beaux meubles. Je travaillais surtout sur les marchés. Je me fis une petite spécialité de cartes postales anciennes et de monnaies. Je me souviens encore du froid mordant de l’hiver, malgré les caleçons et les après-skis. J’exercerai ensuite la profession de VRP multicartes pour des entreprises de bijoux, de cadeaux, de diététique et de produits naturels.

Je me souviens que j’étais en route pour le marché de Montpellier quand j’ai appris que François Mitterrand avait été élu président de la République. J’avais voté pour lui, j’en fus donc satisfait, même si je ne pensais pas qu’il fallait en attendre de grands bouleversements, ce en quoi je ne m’étais pas trompé. Cependant l’abolition de la peine de mort ne fut à mes yeux pas un acquis négligeable. J’avais toujours été opposé à cette pratique, depuis le lycée où j’avais fait une intervention remarquée dans ce sens.

Au bout de quelques mois de ce régime, j’en eus assez de me geler sur les marchés et d’être tout le temps sur la route.

C’est alors que je me souvins de mes années de pratique du Yoga, une discipline que j’avais un peu délaissée et pensai qu’il y avait peut-être là un débouché. J’achetai les bouquins d’André Van Lysebeth, bien connu pour ses ouvrages, notamment «ma séance de yoga», je m’abonnai à sa revue, et m’entraînai sérieusement à la bonne pratique des asanas et à leur enseignement.

Je me lançai alors dans l’activité de professeur de yoga, qui devait me nourrir avec ma petite famille pendant quelques années.

Soucieux de professionnalisme, je m’inscrivis à l’Ecole Française de Yoga d’Aix-la Sainte Baume, sur laquelle régnaient Boris Tatzky et les frères Dominicains. Je vivrai dès lors de mes cours, et de stages qui connaîtront un réel succès.

 

 

V Professeur de yoga

Je ne rencontrai pas beaucoup de problèmes pour trouver des lieux où exercer ma nouvelle et insolite activité. On se souvient que quelques années plus tôt j’étais VRP multicartes.

J’’avais dans ma clientèle des kinésithérapeutes, à qui je vendais des crèmes de massage réalisées à base de produits naturels. Ils constitueront presque naturellement ma base de départ. Ils furent en effet ravis de m’accueillir dans leurs salles de gym et ainsi d’offrir une nouvelle activité à leurs patients. Je mis ensuite à profit mes qualités de commercial pour prospecter les maisons des jeunes et les centres culturels aux alentours d’Avignon. Ainsi je pus rapidement bénéficier d’un nombre de salles suffisant, et par conséquent d’un revenu correct, même s’il n’était pas mirifique.

Si j’avais beaucoup aimé mon activité de fabricant de bijoux, je n’en aimerai pas moins celle de professeur de yoga.

J’avais pour l’essentiel un statut de salarié vacataire auprès des MJC, tandis que chez les kinés mon statut fut beaucoup moins élaboré. Échaude par mes déboires en tant que chef d’entreprise, je renonçai à déclarer la part non salariée de mon activité quand on me demanda de régler les premières cotisations prévisionnelles.

Mes cours fonctionnaient bien. J’ai eu des élèves fidèles qui revenaient d’année en année. Assez rapidement j’organiserai des petits stages sur les techniques de purification : Vamana dauti, le nettoyage de l’estomac, Shank prakshalana, le nettoyage des intestins, le sommeil, l’alimentation, et j’enregistrerai des cours, notamment de relaxation, sur cassettes, que je vendrai à mes élèves. Je fus même contacté par une société qui me proposa de les commercialiser, mais je ne donnai pas suite car c’était vraiment très peu rémunéré.

J’enseignais un yoga de bon sens, basé sur la pratique des postures, soit le hatha yoga, la maîtrise du souffle, le pranayama, et aussi une initiation à la méditation et à la concentration, soit le Rajah yoga.

Par la suite, afin d’augmenter mon nombre d’heures de cours, j’étendrai avec succès mes activités à la gymnastique féminine, du type aérobic et stretching, des disciplines qui étaient devenues très à la mode à cette époque.

Mince et sportif, je fus tout à fait crédible dans cette nouvelle activité.

C’était un milieu très féminin, même si j’avais quelques hommes dans ma clientèle.

Je fis la connaissance, lors d’un cours, d’une jolie jeune femme récemment divorcée.

A l’opposé de Marie-France, elle était féminine jusqu’au bout des ongles. J’en tombais immédiatement et follement amoureux. Elle s’appelait Véronique.

Je n’avais pas grand chose à reprocher à Marie-France, à part justement qu’elle n’était pas assez féminine à mon goût. Mais ça je le savais quand je l’avais épousée. Mais l’amour est ainsi fait qu’il frappe où et quand on ne l’attend pas. Et là j’ai été frappé par surprise, voire dans le dos, car Véronique me fit rapidement comprendre que pour elle, ce serait tout, ou rien ! C’était une jeune femme passablement perturbée, amatrice de romans à l’eau de rose et d’extraterrestres, mais c’est un fait bien connu, la folie attire…

Je ne suis pas spécialement fier de la façon dont je dis un jour à Marie-France : «Je m’en vais», pour aller m’installer chez Véronique, dans le centre de l’Isle sur Sorgue, sans même dire au revoir à mes enfants. Désormais, je ne les verrai plus que le mercredi et les week-ends, et parfois pendant les vacances.

Bien sûr il fallut divorcer, divorce abusivement dit par «consentement mutuel». Je m’engageai à verser à mon épouse une pension alimentaire qui se révéla vite être bien au-dessus de mes moyens, surtout qu’il allait falloir équiper de fond en comble la petite villa que nous avions louée.

Mais cette trop belle histoire n’a pas duré longtemps. Puisque Véronique, décidément très perturbée, fondit bientôt les plombs, et il fallut que j’appelle les pompiers pour qu’ils viennent la chercher, un matin, après une nuit difficile, afin de l’emmener à l’hôpital psychiatrique.

J’étais toujours professeur de yoga, mais j’étais désormais seul, et dans la dèche !

Je vendis ma vieille Mercedes, souvenir de mon passé prospère, pour faire l’acquisition d’une deux chevaux d’occasion.

J’étais tellement dans la dèche, à cause de la pension que je payais que je cherchais une solution efficace pour me sortir de ce mauvais pas. Me vint alors une idée : Et si je reprenais mes études, que j’avais abandonnées à bac+2, pour essayer de trouver un bon job rémunérateur!

Mais ma situation financière ne le permettait pas. J’allais donc trouver Marie-France pour lui faire part de mon projet et lui demander de trouver un travail afin de me soulager. Après tout, j’avais plus que correctement assuré la vie de la famille pendant plus de dix ans, aussi je pensai avoir droit à un petit coup de main, en retour.

Mais Marie-France ne me sembla pas comprendre les difficultés que j’éprouverai à payer une pension de cinq mille francs mensuels, soit à peu près 100% de mon revenu, ni décidée à me soulager !

Néanmoins j’allais m’inscrire à la fac, en licence de géographie, et bien m’en pris, puisque c’est grâce à ce bac + 3, acquis dans les plus grandes dificultés, que je pourrai par la suite connaître une carrière plus que correcte.

Je conservai donc quelques cours de yoga mais consacrai l’essentiel de mon temps à mes études

 

 

VI La Faculté de géographie d’Avignon

J’étais bien entendu le plus vieux de la classe, mais je m’entendis bien avec les autres étudiants, qui me dépassaient presque tous d’une tête. Car c’était une nouvelle génération, et ils avaient tous quinze ans de moins que moi!

Je mangeai le plus souvent au resto U, le restaurant universitaire, ce qui arrangea bien mes finances malmenées. Je déménageai dans un HLM modeste, à Sorgues.

Parmi mes profs se trouvait Jean-Louis Guigou, le mari d’Elisabeth, qui sera plus tard la ministre de la justice de François Mitterrand. Il m’aimait bien et c’était réciproque. C’était un haut responsable de la DATAR, l’organisme en charge de l’aménagement du territoire, et ses cours furent toujours passionnants. Un jour il nous parla des Bretons, qui aimaient le vin, bien qu’ils n’en produisent pas. Il nous dit que nous serions bien inspirés d’essayer de leur vendre nos Côtes du Rhône car ils ne consommaient que du Bordeaux. Je me souviendrai, ainsi qu’on pourra le voir, de cette intéressante suggestion.

Une soirée dans une discothèque était organisée le jour de la Saint-Valentin. J’avais des vues sur la jeune Pascale, une jolie jeune fille de 14 ans ma cadette, dont j’entrepris de faire la conquête. Ce fut une réussite et je l’arrachai sans trop de difficultés à son quasi fiancé. L’année se passa bien, je fus accepté par les parents de Pascale, et j’obtins ma licence. Se posait néanmoins le problème d’avoir une activité suffisamment rémunératrice pour m’assurer une existence décente tout en m’acquittant de ma lourde pension alimentaire. Ce fut alors que je me souvins des propos de Jean-Louis Guigou sur les Bretons et le vin.

J’avais des origines bretonnes par ma mère, et Pascale était elle-même une pure Bretonne. Mais je n’avais pas un sou pour démarrer une activité de commerçant! Pascale me proposa d’utiliser son compte épargne et nous allâmes à la cave de Châteauneuf de Gadagne acheter quelques dizaines de bidons de vin en vrac. La maison des Vins d’Avignon nous fournit une bonne quantité de dépliants et d’affichettes. J’achetai une paire de tréteaux, deux planches, et une remorque ! Ma Renault six rendit l’âme. Le père de Pascale nous prêta sa vieille BMW et nous voilà partis pour Rennes où nous nous inscrivîmes à la fac, ce qui nous permit d’obtenir à petit prix un logement pour étudiants.

 

 

VII Rennes

Sur la terre de mes ancêtres.

Ainsi, nous voilà installés à Rennes !

Pascale y avait une tante, Jeannot, une personne sympathique et avenante, qui tenait une boutique de troc chic dans le centre ville, nous n’étions donc pas totalement isolés.

Je commençai rapidement à faire les marchés pour vendre mon vin avec une relative réussite. Après quelques semaines d’intense activité je louai un entrepôt aux magasins généraux pour y installer une cuve, et ainsi faire venir mon vin en vrac par camion citerne afin d’améliorer la rentabilité de notre petite affaire. Mais cela resta quand même modeste, et nous vécûmes chichement.

Sur un marché je fis la connaissance d’un collègue, qui nous damnait le pion avec son beau camion et ses bidons de vin rouges qui circulaient en grand nombre dans les      allées, suspendus au bout du bras de ses clients. Ses clients, qui étaient nombreux à passer devant notre stand. Il était en fait gérant d’une cave de Rennes dont le propriétaire, Albert Rivé, un ancien éleveur de poulets, avait installé une superbe cave à Bédée, dans les environs de Rennes. Le collègue nous fit part de son désir d’abandonner cette gérance et il nous informa du fait qu’il cherchait quelqu’un pour prendre sa suite. Il avait bien sûr trouvé ses successeurs, je pense que vous l’avez compris !

Nous rencontrâmes Albert Rivé, qui s’avérera par la suite être «un être « parfaitement détestable», mais nous fîmes quand même affaire avec lui. Nous voici donc installés dans la cave, qui bénéficiait d’un petit appartement au dessus, de même qu’une tournée de marchés et d’un agréable stand aux halles centrales. Loin de devenir riches, nous ne gagnâmes que modestement notre vie, mais nous ne fûmes pas malheureux, car avions peu de besoins ! Nous fîmes l’acquisition d’une Lada d’occasion. C’était une voiture russe bon marché, qui nous permit de vadrouiller. Nous allâmes régulièrement à Cancale, à Saint-Malo, et chez les grands-parents de Pascale, à Morlaix. Nous sommes même allés sur la terre de mes ancêtres, à Lampaul-Plouarzel, où j’ai vu au cimetière de nombreuses tombes au nom de Jézéquel, le patronyme de ma mère.

Je m’initiai avec plaisir à la dégustation des huîtres, des tourteaux, des langoustines, des palourdes et des coques, que nous allions pêcher à marée basse, en compagnie du grand-père, dans la baie de Morlaix.

Ce fut aussi la tante de Pascale qui m’initia à la cueillette des champignons. Je fis connaissance avec les bolets, les cèpes, les golmottes, les chanterelles, les coulemelles et autres pieds de mouton et clitocybes anisés.

Il y avait une bonne ambiance, sur les marchés de Rennes ! Ainsi, tous les matins nous cassions la croûte avec le marchand d’huîtres et le producteur d’andouilles. Bien entendu je fournissais le muscadet, qui était tenu au frais dans une glacière.

Nous avions pris comme comptable celui de la tante, et il sut me donner les bases de la bonne gestion, pour laquelle j’avais tellement de lacunes.

Je développai ma gamme de vins, en y ajoutant des Côtes du Ventoux de la cave de Caromb, ainsi que du Châteauneuf du Pape, que j’achetais directement chez les producteurs. Mais notre petit commerce n’était toujours pas très rentable. Il faut reconnaître que le petit commerce alimentaire, cela rapporte peu.

C’est alors que je me souvins de mon ancienne activité de grossiste en bijouterie fantaisie. Alors, pour quelle raison, cette fois ne pas tenter ma chance à Rennes! Et ce fut ainsi que nous partîmes un beau jour pour Paris afin de constituer une gamme de bijoux, que nous vendrions en gros, en parallèle à notre commerce de vin au détail, ainsi que des petits articles cadeaux. Je commençai par une gamme de produits dits « laser », qui donnaient l’illusion du relief et du mouvement, et renouai avec mes anciens fournisseurs de bijoux fantaisie. Toujours excellent commercial, je nous constituai rapidement une bonne clientèle et achetai mon premier ordinateur, un Victor, dont je fis peu d’usage.

Je développai surtout un excellent concept de vente de bijoux en argent, plaqué or et or auprès des comités d’entreprise. Je changeai de voiture pour acheter une 405 Peugeot, et louai un nouveau logement, achetai un canapé en cuir, et finalement je plaquai «ce « détestable abruti» de marchand de vin, qui avait, je vous le garantis, largement mérité cette peu glorieuse appellation !

C’est le 26 avril 1986 qu’eut lieu l’accident nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine.

La fusion du cœur d’un réacteur avait conduit au relâchement de radioactivité dans l’atmosphère, ainsi qu’à la formation d’un nuage radioactif qui recouvrit toute l’Europe. Il fut recommandé de ne plus ramasser les champignons, même si le magnanime nuage fut sensé s’être arrêté aux frontières françaises, ce qui fut bien entendu démenti par la suite.

Un jour de janvier 1986 nous avons appris la mort du chanteur Daniel Balavoine dans un accident d’hélicoptère, lors du rallye Paris-Dakar.

 

Et quelques mois plus tard c’est mon père qui mourut, comme sa mère, des suites d’une hémorragie cérébrale.

Ce fut l’occasion de revoir avec émotion ma fille Guilaine, que Marie-France avait eu la bonne idée d’amener à l’enterrement. Il y avait bien longtemps que je ne l’avais pas vue, et elle avait tellement changé que j’eus un peu de mal à la reconnaître !
Cela restera un de mes plus grands regrets, de ne pas avoir vu grandir mes enfants, pendant cette période d’éloignement.

Il faut dire, à ma décharge, que Marie-France n’a pas fait beaucoup d’efforts pour maintenir le contact entre eux et moi. Et comme Pascale était jalouse comme une teigne, même d’eux ! Je sais bien sûr qu’il ne faut pas humilier son adversaire, sous peine de représailles, et je pense que Marie-France avait dû se sentir très humiliée lors de mon départ. Il ne me fallut donc pas attendre grand-chose de positif de sa part après ça.
Notre vie à Rennes se déroula assez bien, mais Pascale n’en fut pas vraiment satisfaite ! Elle passa par conséquent un concours pour entrer à la poste, qu’elle réussit. Elle fut nommée en région parisienne.

Il fallut liquider l’entreprise tant bien que mal. Il restait quelques dettes à régler et je fis une grosse déprime qui m’obligea à prendre des médicaments, du Lexomil, il me semble.

Les effets de ces médicaments étaient bizarres car j’alternais les périodes de désespoir et les périodes d’euphorie, avec des projets pharaoniques plein la tête. Pascale partit de Rennes la première pour rejoindre son affectation à Issy-les-Moulineaux. Elle trouva un appartement et je la rejoignis quelques mois plus tard.

Ce fut la fin de mes aventures bretonnes.

VIII Paris !

C’est une nouvelle vie qui commence…

Débute alors la période professionnellement la plus faste de ma vie, et de loin!

Pascale avait été nommée à la poste d’Issy-les-Moulineaux et nous habitions un modeste appartement dans le quartier.

Issy est une petite ville très agréable, qui bénéficie de la proximité du magnifique parc de l’île Saint-Germain, sur la Seine, et de nombreux massifs boisés, tout en se trouvant aux portes de la capitale.

Je cherchai immédiatement du travail, en épluchant les petites annonces qui concernaient les commerciaux. J’eus bientôt la joie de venir au bureau de poste annoncer à Pascale que j’avais trouvé un emploi, et même un bon !

J’avais en effet été embauché comme ingénieur commercial dans une petite société de services informatiques, Sitinfo, qui était gérée par les frères Gilles et Hervé S.. Gilles S. connaîtra par la suite une véritable notoriété en devenant un important producteur de cinéma. C’est à lui que nous devons, entre autres, le film aux sept oscars Timbuctu. Ce fut mon passé de chef d’entreprise qui impressionna favorablement Gilles. Je ne connaissais pratiquement rien à l’informatique, surtout celle des grands systèmes Bull, IBM et Vax, qui constituaient le fond de commerce de la petite société.

Le coup de génie des deux frères fut d’avoir constitué une base de données des grands utilisateurs, banques et grosses sociétés, qui servait à la prospection téléphonique et à lancer de fructueux mailings, aux taux de retour impressionnants. Ainsi, leur petite entreprise s’accrût rapidement. Je découvris avec enthousiasme le monde des banques, de Renault, de Sofinco, des Ciments français… J’apprenais vite, signais de nombreux contrats et percevais de belles commissions.

J’avais découvert avec étonnement le principe de fonctionnement d’une SSII, Société de Services et d’Ingénierie Informatique. Cela consistait à recruter de bons techniciens et ingénieurs et à les placer comme prestataires auprès des services informatiques des grandes sociétés, moyennant un prix de journée qui laissait une marge plus que confortable.

Tout reposait ensuite sur la qualité de la prospection, et sur la satisfaction que les clients retiraient de nos équipes.

Ce fut donc un métier complexe, mais passionnant !

Les événements internationaux avaient une grosse influence sur les effectifs de ces sociétés. Il y avait là des Roumains, qui avaient fui la dictature de Ceausescu, des Libanais, mais aussi des Cambodgiens, qui avaient réussi à échapper au tyran Pol Pot, celui qui avait étrangement déclaré la guerre aux élites de son pays.

Une de mes premières décisions pour utiliser mon argent, fut de reprendre le paiement de la pension alimentaire des enfants, que j’avais dû interrompre lors de mon entrée à la fac.

Je reçus la visite de Guilaine, de Julien, et plus tard de Corine.

Au salon de l’auto de la porte de Versailles, je fis l’acquisition d’une Renault 5 d’occasion, ce qui nous permettra de visiter les environs de Paris, et d’aller jusqu’aux châteaux de la Loire.

Les frères S., des juifs tunisiens, fils d’un chauffeur de taxi, étaient certes de bons commerçants, mais leur culture générale resta minimaliste.

Un jour que le journal 01 informatique titrait «les neurones attaquent», faisant référence à une nouvelle technologie, Gilles entra en trombe dans le bureau d’Hervé en hurlant, «Hervé, Hervé, regarde, mais regarde! Les neuronesses, y z’attaquent!».

Une autre fois, Gilles dut faire une déclaration d’accident au cours duquel il s’était cassé une dent. Il vint me voir et me demanda : «Jean Paul, tu peux me dire comment ça s’appelle, ces dents, là, devant? » « Des incisives, Gilles, ce sont les incisives » «  oh tu sais, me répondit-il, pour moi, tout ça, c’est rien que des chicots !»

J’avais signé un beau contrat aux Ciments français, une société qui avait installé son siège social et ses bureaux dans une carrière désaffectée, mais somptueusement aménagée. J’en fis part à Gilles qui alla trouver son frère et lui dit fièrement : « tu sais où ils sont, les ciments français? Dans une carrière désinfectée!»

Il régnait vraiment une joyeuse ambiance dans cette boite.

J’avais un collègue commercial, Ahmed Bakthaoui, que les frères avaient rebaptisé Alain, un prénom qui sonnait plus «gaulois » à leurs oreilles de Juifs Tunisiens», et qui était censé mieux sonner aux oreilles sensibles des clients. Rachid devint ainsi Richard et Karim, Eric, sans gêne ni vergogne aucune !

Ahmed, qui était plus expérimenté que moi dans ce métier difficile, m’initia aux déjeuners clients, que je devais pratiquer assidûment. Ainsi, les meilleures tables de Paris n’eurent bientôt plus de secret pour moi.

J’améliorai ma garde-robe en faisant l’acquisition de magnifiques costumes et cravates, que j’achetais d’occasion dans un troc du seizième pour commencer, un troc chic, avant de les acheter neufs.
Gilles surtout m’aimait bien, aussi il m’emmenait partout. Il disait souvent : «Jean-Paul rassure !»

Sans vouloir le dévaloriser il faut reconnaître que je devais me présenter mieux que lui.

En bref, tout allait bien. Impressionné par le succès des frères, j’ai alors envisagé de créer ma propre boite. Mais, échaudé par mes précédentes expériences plus ou moins heureuses, j’y renonçai, bien heureusement. De toute façon je ne me sentais pas prêt. On verra bien, plus tard, peut-être, me dis-je alors…

Je profitai bien de mon argent. Nous nous offrîmes de nombreux week-ends, à Deauville, au Touquet, à Amsterdam, et nous visitâmes presque tous les châteaux de la Loire, Chambord, Chenonceau, Amboise, le Clos Lucé…

Je fis aussi mon premier voyage en Afrique, depuis le temps que j’en rêvais! J’allais tremper mes fesses dans le lac rose, au Sénégal, pour tester l’extraordinaire portance de l’eau, qui n’est pas une légende. Au sortir de l’eau nous eûmes droit au rinçage à l’eau douce par le «directeur de la source !».

Je louai un 4×4 et nous embarquâmes avec nous un couple de vacanciers pour une virée à Dakar, où nous fûmes abordés et ennuyés par un petit groupe inquiétant dont le chef voulait absolument me faire un cadeau et exigeait le sien en retour. Nous réussîmes à nous en dépêtrer et prîmes le chemin du retour à travers les baobabs et leurs chèvres qui broutaient dans les arbres. Nous nous fîmes engueuler le lendemain par la direction de l’hôtel, lorsqu’ils apprirent que nous étions allés seuls au marché de Dakar. Car c’était un lieu réputé dangereux.

Ce fut le seul voyage important que je fis avec Pascale.

Une collègue commerciale avait démissionné et s’était faite embaucher par une autre SSII, Prestor. Son directeur commercial, à qui elle avait parlé de moi, m’invita à déjeuner et me fit une proposition alléchante, du genre de celles que « l’on ne peut pas refuser ! » Je démissionnai donc et rejoignis mon nouveau bureau, rue de Paradis. Cette société avait connu des difficultés et devait se ressaisir. J’ouvris rapidement de nouveaux clients. Je percevais alors de très confortables salaires, mais je compris vite d’où venait le problème. La patronne, Catherine, une juive elle aussi, était une sorte de cougar qui adorait les jeunes hommes1. A son livreur de fleurs elle avait acheté une somptueuse boutique dans le XVI ème arrondissement, et elle avait sérieusement envisagé d’épouser un de ses anciens commerciaux. Un mariage pour lequel elle avait prévu une descente des Champs-Élysées en carrosse. Toutes ces fantaisies, malgré ses incontestables qualités commerciales, nuirent bien entendu à la bonne marche de la boite, qui se retrouva vite en difficultés, et elle dut la céder à son ami Philippe, le patron du groupe Lincoln, une grosse S.S.I.I. basée près des Champs-Élysées. Au final il ne lui resta qu’une maison à Barbizon, du temps de sa splendeur. Cette histoire m’a d’argument pour écrire mon premier roman : « la troublante affaire de la rue de Paradis».

Parti de mon modeste HLM d’Avignon, me voilà maintenant dans un confortable bureau les Champs-Elysées. Grâce à un collègue plein de bonne volonté, ce fut à cette époque je m’améliorai grandement dans l’utilisation d’un micro-ordinateur, et je vécus la suite de cet épisode pendant quelques temps dans une ambiance mitigée. Car le nouveau patron s’occupa peu de sa dernière acquisition. Il était manifestement plus intéressé par ses «nièces», des jeunes femmes bien mises qu’il emmenait souvent au Georges V, le palace du quartier. Catherine passait de temps en temps, mais le plus souvent c’était pour nous faire partager ses délires. Elle avait obtenu un rendez-vous avec son ancien commercial, celui qu’elle avait eu l’intention d’épouser, et elle nous dit sans hésiter : «Je vais enfin savoir ce qu’il vaut au lit !» Ah bon, cela n’avait donc toujours pas eu lieu. Nous apprîmes que ce garçon était en couple et heureux de l’être. En fait, il m’a semblé n’en vouloir qu’à son argent. La vie de cougar n’est pas drôle tous les jours, ai-je pensé.

Pendant cette courte période, j’avais «ouvert» un nouveau «compte», la CDC, soit la Caisse des Dépôts et Consignations, auprès de laquelle j’avais «placé» deux prestataires, deux spécialistes du langage Pacbase.

La collègue qui m’avait fait rentrer chez Prestor me dit un jour qu’elle avait refusé l’offre d’une grosse boite basée à Issy-les-Moulineaux, qui s’appelait DATAID, pour en accepter une autre.

La Division Finances de cette importante SSII recherchait en effet un ingénieur commercial. C’était, je vous le rappelle, le titre un peu ronflant donné aux commerciaux dans cette profession.

J’obtins un rendez-vous avec la DRH, à laquelle je fis part de mon expérience réussie dans le domaine bancaire (J’avais travaillé avec la BNP, la banque San Paolo, Sofinco, et surtout avec la CDC, ce qui l’impressionna beaucoup, car ils n’étaient jamais parvenus à signer un contrat avec cet important et prestigieux établissement.

Je fus donc engagé par le directeur, Claude Wolf, avec un salaire fixe très correct et des perspectives de part variable tout aussi intéressantes.

J’appris beaucoup chez Dataid, qui était une grosse société bien structurée. Le patron, un juif, comme beaucoup d’autres dirigeants dans cette profession, s’appelait Pierre Benhamou. C’était un homme courtois qui ne manquait jamais de saluer tout le monde chaque matin, y compris la femme de ménage.

Un de mes premiers succès fût de rapatrier mes deux collaborateurs de la CDC avec leurs contrats, après moult négociations avec le service juridique, qui s’était montré opposé au détournement de collaborateurs de sociétés concurrentes.

Cependant, cela se fit et me permit de développer mon activité à la CDC.

Ma réputation commença à s’établir solidement dans ma nouvelle boite. Le directeur des ressources techniques, Pierre Hurpy, s’occupait du suivi du compte BNP en plus de son activité et il souhaita s’en dégager.

Tout naturellement il pensa à moi et je fus présenté aux chefs de services de cette banque.

Mon activité connut un franc succès et mon chiffre d’affaires s’accrut si bien que je devins le premier fournisseur de la BNP, dans laquelle j’ai même failli avoir mon propre bureau !

Mon activité s’accrut si bien que je remportai bientôt de nombreux forfaits, ces prestations complexes, comprenant un cahier des charges remis par le client, une réponse dite proposition technique et financière, ainsi que la mise en œuvre d’une équipe de prestataires sous la responsabilité d’un chef de projet.

Je remportai le forfait pour la gestion des assemblées générales d’actionnaires, qui fut un gros projet qui mit en œuvre plusieurs micro-ordinateurs, des lecteurs de codes-barres, et une petite armée d’hôtesses. Ce fut un projet hautement sensible, aussi, car la bonne organisation d’une l’assemblée générale est garante de la bonne image de la banque.

Ce fut ce jour-là que je vis pour la première fois une femme verdir littéralement,. C’était la responsable du projet côté BNP quand nous avons lancé le processus de lecture des résultats. Mais Dieu, ou un de ses saints influents, devait veiller sur nous et tout a fonctionné à merveille ! Ma réputation fit rapidement le tour de la banque.

Je rempoterai ensuite, grâce à cette prestation réussie, le plus gros projet lancé par la BNP en ces années, Panorama, un outil de gestion de patrimoine qui nécessita la mise en place de six équipes, avec leurs six chefs de projet ! Ce fut une énorme affaire, donc, qui fit exploser mes résultats et me rapporta beaucoup d’argent.

Tout allait bien donc parfaitement bien pour moi sur le plan professionnel, mais cela se passa moins bien du côté sentimental.

Pourtant, j’avais tenu à rassurer Pascale, en lui proposant de l’épouser, ce qu’elle accepta avec plaisir. Nous fîmes un beau mariage en 1991, pour lequel nous avions invité sa famille et deux amis à moi, mon ancien collègue Ahmed et mon ami d’enfance Serge.

Ma fille Guilaine me reprochera plus tard avec raison de ne pas l’avoir invitée, mais Pascale n’ayant pas d’enfant, je décidai ne pas inviter les miens pour conserver l’équilibre des situations. Cette journée devait rester une fête pour elle et je ne voulus pas prendre de risque. J’invitai tout le monde au château de Dampierre, dans la vallée de Chevreuse. Ce fut une belle journée.

Tout se passa bien pendant les mois qui suivirent, même si Pascale me faisait parfois d’étranges scènes de jalousie quand je lui parlais de mes collègues femmes.

Mon épouse avait réussi un concours interne à la poste et elle fût nommée conseiller financier dans un bureau du XVI éme arrondissement. Le receveur lui fit une cour assidue et un jour je me rendis compte qu’elle entretenait une liaison avec lui. Je fis bien entendu une grosse colère et la mis un peu trop rapidement à la porte. Elle alla s’installer chez son bellâtre, qui lui, avait dans le même élan quitté sa femme.

Nous entreprîmes bien sûr une procédure de divorce, qui aboutit rapidement, n’ayant ni enfants ni biens substantiels à partager. Au final, nous ne fûmes mariés qu’un an. Je restai néanmoins en contact, et en bons termes, avec elle, et j’appris un jour qu’elle était enceinte !

Quelques mois plus tard nous nous vîmes afin de régler les détails de notre dernière déclaration d’impôts commune. Elle me fit un chèque pour couvrir sa part et je lui souhaitai bonne chance pour la dernière ligne droite avant l’accouchement.

Cette nuit-là, j’avais dormi à la maison avec ma nouvelle copine Brigitte.

Se développer su leAu matin, de très bonne heure, le téléphone sonna. A ma grande surprise, je pris conscience que c’était la tante Jeannot de Rennes qui m’appelait ! Elle m’apprit que Pascale était décédée. Un cancer foudroyant du pancréas avait provoqué une grosse hémorragie qui l’avait emportée.

Je me retrouvai donc célibataire, et même quasi veuf.

Divorcé deux fois, avec trois enfants, je pensai avoir des difficultés pour trouver une nouvelle compagne. Mais ce ne fut pas le cas. Grâce aux sites de rencontres, qui commençaient à se développer sur le Minitel, ce glorieux ancêtre d’Internet, j’avais fait la connaissance de Brigitte, une sympathique professeur de musique, qui était divorcée et mère de deux petites filles. Avec elle j’aurai une relation qui durera quelques années. Julien l’aima beaucoup.

Nous nous sommes offert ensemble un voyage en Tunisie, le pays de ma petite enfance, que j’étais fortement désireux de revoir.

A Menzel Bourguiba je visitai avec émotion le vaste hôpital qui fut celui de ma naissance. Sur la route de Bizerte je retrouvai aussi le Camp Fourquet, où j’avais vécu enfant. Il était désormais occupé par l’armée Tunisienne. Nous visitâmes Hammamet, Sidi Bou Saïd, le mausolée de Bourguiba à Monastir, dans lequel il ne pénétrera que le 6 avril 2000. Nous visitâmes le somptueux musée du Bardo à Tunis, mondialement célèbre pour ses mosaïques romaines et paléochrétiennes. Nous vîmes aussi le grandiose amphithéâtre romain d’El Jem, qui est le mieux conservé d’Afrique du nord. Nous poussâmes vers le sud, jusqu’à Matmata, afin de visiter les célèbres habitations troglodytes.

En 1994 je fis la connaissance de Joëlle, dont le fils militait pour la candidature de Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1995. Ce que j’eus beaucoup de mal à comprendre. Puisque pour moi, qui avais toujours voté à gauche, un homme de droite ne pouvait pas séduire un jeune. Jacques Chirac avait pourtant réussi à le faire en mettant en avant son fameux discours sur la fracture sociale ! Avec Joëlle nous allâmes à Naples pour un réveillon du nouvel an qui fut agité. Car toute la soirée et toute la nuit, les Napolitains font exploser d’énormes et nombreux pétards qui dégagent une épaisse fumée âcre. Ce sera l’occasion de visiter les magnifiques ruines de Pompéi, la ville romaine qui fut détruite par l’éruption du Vésuve du 24 août 79. Le temple d’Apollon, la maison des Vetii, la maison du faune, la villa des mystères, et bien d’autres merveilles nous ont occupé pour une grosse journée de balade main dans la main.

Je gagnai le concours organisé par la direction commerciale de Dataid en me plaçant en tête des ventes du semestre et c’est ainsi que nous nous envolâmes tous frais payés pour Marrakech, la perle du sud, au pied de l’Atlas marocain. Nous fûmes charmés par la place DJemaa el Fnaa, mais aussi par les merveilleux riads qui abritent de superbes restaurants autour d’une piscine, avec leurs toits-terrasses sur lesquels nous prenions l’apéritif. Nous visitâmes aussi le magnifique jardin Majorelle, le souk, et nous fîmes une longue virée en 4X4 vers un village de l’Atlas en empruntant de spectaculaires routes escarpées.

J’emmènerai aussi Joëlle à Venise, ville célèbre pour ses canaux, sa place Saint-Marc et son palais des Doges. Ce que je peux en dire c’est que c’est vraiment un endroit sympa, vif et coloré, entièrement piétonnier, où les bus et les taxis sont bien entendu des bateaux.

Nous fîmes aussi un séjour en Corse, prés d’Ajaccio, où je reviendrai l’année suivante avec Guilaine et Julien, qui en ont profité pour s’éclater un maximum, puisqu’initiation à la plongée et parapente furent au programme.

J’avais abandonné mon ancien appartement pour un immeuble récent en zone piétonne, proche de la mairie et du marché.

Julien vint faire un stage chez Dataid, alors qu’il était en troisième, auprès de l’inénarrable Martine Canaque. Il eut un accrochage tout bête avec Joëlle, qui fut à l’origine de notre séparation, quelques semaines plus tard.

Je fis alors la connaissance de Florence, une gentille guadeloupéenne qui avait deux petites filles, puis de Marie-José, une professeur de français, avec laquelle je m’accordai plutôt bien.

Marie-José, farouche adepte de produits naturels et de nourriture saine décèdera d’une leucémie foudroyante en 2017, à la suite s’un «petit» cancer du sein que nous pensions guéri.

Au cours d’une soirée chez une amie, je ferai la connaissance de sa cousine Cécile, qui était DRH chez Renault, avec laquelle je vivrai une courte histoire.

Je ferai avec elle mon premier voyage aux Antilles et je découvrirai à cette occasion la Guadeloupe, ses plages, sa forêt luxuriante et le célèbre volcan de La Soufrière.

Nous fîmes aussi la traversée en bateau pour la charmante île des Saintes

Avec Cécile, mon ami Serge, sa femme Carmen et sa fille Estelle, nous louâmes une maison de vacances dans le sud de la France, près du lac de Saint-Cassien. Guilaine et Julien se joignirent à nous.

Je faillis noyer Julien en faisant avec lui la traversée du lac en voilier, que je ne maîtrisais pas très bien. Il avait peur de tomber à l’eau dans ce lac réputé pour abriter les plus gros poissons d’eau douce du monde, des silures gigantesques, ces redoutables carnassiers aux dents acérées qui peuvent atteindre une longueur de trois mètres !

Nous fîmes une mémorable partie de pêche au cours de laquelle Serge perdit tous nos poissons au cours d’une manœuvre douteuse de notre petite embarcation.

Ce fût aussi l’occasion de «déguster» un fameux tiramisu fièrement préparé par Carmen, la femme de Serge. En goûtant la première bouchée, Cécile s’exclama : «c’est la première fois que je mange un gâteau qui sent des pieds! » Carmen s’était simplement trompée de mascarpone en utilisant du bleu au lieu du blanc. Ce dessert ne fut pas très bon, donc!

J’avais une sympathique bande d’amis à Issy les Moulineaux. Nous nous réunissions souvent dans la station-service de l’un d’eux, il s’appelait Ange.

Ils étaient allés ensemble en Thaïlande, un pays où ils s’étaient liés d’amitié avec un jeune organisateur de voyages, Sha.

Une année ils envisagèrent d’y retourner et me proposèrent de faire partie du voyage.

J’avais très envie de connaître l’Asie, et cela depuis longtemps, aussi acceptai avec plaisir.

Partis en Bœing 747 d’Air thaï de Roissy nous atterrîmes une douzaine d’heures plus tard à Bangkok, après une courte escale technique à Dubaï.

Nous fûmes accueillis par Sha et son ami Jumbo, un Chinois massif qui sera le chauffeur de notre minibus, et nous élaborâmes le programme de notre séjour.

Ce sera Bangkok, pour commencer. Tant il est vrai que c’est une agglomération qui ne manque pas d’attraits.

C’est une ville de 18 millions d’habitants située à 2 mètres à peine au-dessus du niveau de la mer, ce qui explique les fréquentes inondations qu’elle subit. Elle est sillonnée de nombreux canaux qui l’ont faite surnommer la Venise de l’Asie.

Nous visitâmes LeVinanmek, l’ancien palais royal devenu musée, qui est le plus grand bâtiment en teck doré du monde, mais aussi le Wat Arun ou Temple de l’aube, au bord du fleuve, qui a la forme d’un prang de style khmer haut de 85 mètres, ainsi que le fantastique Palais Royal et de nombreux autres temples.

Bangkok a deux réputations. D’abord celle concernant sa vie nocturne agitée, grâce à ses nombreux bars et à leurs «go-go girls» (notamment à Patpong), tandis que l’autre attraction est celle des marchés flottants, où les petites barques en teck servent à la fois de moyen de locomotion et d’étal. Ce sont généralement les femmes, coiffées d’un chapeau de paille pour se protéger du soleil, qui vendent les produits de l’arrière-pays aux acheteurs qui se pressent.

On y trouve aussi de nombreux et dynamiques centres commerciaux, avec leurs pittoresques restaurants en self-service qui servent toutes sortes de spécialités locales, telles que la salade de papaye, vraiment très épicée, les boulettes farcies, le satay (différentes viandes marinées et grillées), les nouilles de riz frites et croquantes servies avec une sauce douce et épicée, ainsi que le frais rouleau de printemps.

La sauce des salades thaïes, appelées « yam« , est à la fois aigre, douce, et salée. Pour la viande, les fruits de mer, les légumes et les salades à base de fruits, l’assaisonnement est préparé avec de la sauce de poissons, du jus de citron vert, et un soupçon de sucre. Le piquant vient du petit piment oiseau

La Thaïlande est également réputée pour ses salons de massage.

Le massage dit médical est très sérieux. Après avoir choisi la masseuse, celle-ci vous installe sur un mince matelas pour vous prodiguer toutes sortes de pressions et d’étirements avant de vous servir une bière fraîche.

Le massage dit «amical» est quand à lui bien moins sérieux, pratiqué dans de grands établissements comprenant aussi un restaurant, où les Thaïlandais viennent parfois en couple.

Installées sur des gradins, derrière une vitre, les masseuses qui sont proposées aux clients arborent un badge avec leur numéro.

Une fois la masseuse choisie et la prestation payée à la caisse, elle vous emmène à l’arrière dans une petite pièce au sol carrelé au centre de laquelle se trouve un matelas à eau.

Le client et la masseuse se déshabillent. La masseuse asperge alors généreusement le matelas d’eau savonneuse et pratique sur le client béat un délicieux massage de tout son corps, c’est le fameux body-body.

Dans un angle de la pièce se trouve un matelas pour le client qui désire à la fin un rapport plus intime, qui est inclus dans le prix payé d’avance.

J’irai deux fois en Thaïlande avec mes amis. Je visiterai ainsi ce pays du nord au sud.

Nous sommes allés à Pattaya, importante station balnéaire au sud de Bangkok Le centre de la ville est le siège d’une activité frénétique, due notamment à ses nombreux bars qui proposent toutes sortes de jeux, ainsi que les inévitables «go-go girls !»

Mais, comme tous les citadins nous avions envie d’un peu de calme. Sha nous dénicha une petite hôtellerie au confort sommaire sur l’île de Koh Sak, qui est déserte dès la tombée du jour ! Ce fut alors la délicieuse époque des nuits mystérieuses sur la plage abandonnée. Nous dégustions nos fruits de mer, et nos crabes furent amoureusement décortiqués par nos jeunes amies et belles amies Thaïes, ainsi que nos non moins délicieuses gambas à l’ail, au son des singes qui s’agitaient dans les frondaisons des arbres.

Nous sommes aussi allés jusqu’à Chiang Mai, la rose du nord, pour les réjouissances de la fête de l’eau, à l’occasion du nouvel an bouddhiste.

Ces fêtes durent plus d’une semaine et se déroulent dans une joyeuse ambiance où tout le monde s’asperge à qui mieux mieux ! Sha nous avait loué pour l’occasion un pick-up rouge équipé de tonneaux et de pompes. Juchés sur la plate-forme, nous aspergions joyeusement tout ce qui passait à notre portée en hurlant avec bonheur « Happy new year ! »

Située au cœur d’un massif montagneux, Chiang Mai est également connue pour ses troupeaux d’éléphants en semi liberté. J’eus le bonheur de faire une promenade sur le dos de l’un de ces pachydermes, et ainsi apprécier son pas lent, qui est très sûr, le long des chemins escarpés.

Puis nous avons embarqué dans le minibus pour une longue route vers Phuket, dans le sud, où nous avons essuyé une grosse pluie de mousson.

Nous fîmes une excursion en bateau sur la merveilleuse île de sable blanc Phi Phi Island.

Phuket sera dévastée par le tsunami du 26 décembre 2004.

Nous avons aussi passé une soirée au fameux pont de la rivière Kwai, qui a été immortalisé par le film culte de David Lean.

Nous y avons assisté à un feu d’artifice évoquant l’explosion du célèbre pont.

Aujourd’hui un petit train permet de parcourir une distance de 77 kilomètres sur l’ancienne voie ferrée, à travers la végétation luxuriante.

A 80 km de Bangkok, nous avons visité l’ancienne capitale du royaume de Siam, Ayutthaya, où nous pûmes voir de magnifiques et étranges temples Khmers.

Avant de rentrer en France, nous fîmes une large provision de beaux tee-shirts de contrefaçon et de montres. A ma grande surprise tous ces articles furent de bonne qualité, au point que j’en possède encore quelques-uns aujourd’hui, à l’aube de l’année 2018 !

Ainsi que vous pouvez vous en rendre compte, tout allait pour le mieux dans ma vie, en ces sympathiques années.

Ce fut alors que se produisit un événement inattendu.

Pierre Benhamou, le PDG du groupe Dataid, mit sa société en vente !

Elle fût cédée à une filiale du géant américain AT&T et prit le nom d’AT&T Istel.

Commença alors pour tous les cadres une période de sérieuses turbulences.

Puisque tout d’abord nous vîmes débarquer «les pieds nickelés» ! Ce furent trois individus qui traînaient derrière eux la réputation sulfureuse de liquidateurs sans scrupules. Ils occupèrent les postes-clés, soit ceux de PDG, Directeur des opérations et Directeur commercial.

Une de leurs premières décisions fût d’obtenir pour la nouvelle société la certification qualité ISO 9000, un projet qui était certes louable, mais mal mené, ce qui eut des conséquences désastreuses sur le fonctionnement de l’entreprise. Il était en effet devenu quasi impossible de vendre nos prestations sans harceler les clients de procédures aussi complexes qu’incompréhensibles, et de toute façon peu adaptées à notre métier, et il devint par conséquent aussi difficile d’émettre des factures pour celles de nos prestations  qui ne respectaient pas scrupuleusement le fameux process qui avait été mis en place ! Cependant les pieds nickelés me semblèrent être fiers d d’eux.

La société fut aussi sommée par le nouvel actionnaire de prendre sans tarder le virage «Internet». Encore un projet louable, et à cette occasion nous fûmes tous réunis à Nice pour une ridicule grand-messe au cours de laquelle on nous fît chanter à tue tête : «We are AT and T, a big and happy family!»

Il y eut peu de conséquences heureuses de ce changement d’actionnaire.

Je m’accrochai alors avec un de mes supérieurs, qui me demandait de vendre des prestations pour lesquelles je pensai n’avoir aucune compétence, et comme l’ambiance était plutôt à la réduction d’effectifs, je fus rapidement licencié.

Néanmoins je me défendis comme un lion, faisant l’admiration de nombre de mes collègues. Au final, je fus certes licencié, mais ce fut avec une très confortable indemnité transactionnelle que je mis à l’abri à la banque. J’utilise encore cet argent aujourd’hui pour compléter ma retraite, m’offrir des vacances et soigner ma dentition défaillante.

C’est à ce moment que j’entamai une relation amoureuse avec la très sympathique Patricia, une des anciennes secrétaires de mon service sur laquelle j’avais longtemps fantasmé. Elle était libre, puisque que récemment divorcée, et était la maman deux jeunes garçons.

Je n’étais pas dans la misère, puisque je percevais une confortable indemnité de chômage, mais il me fallut cependant penser sérieusement à retrouver un emploi.

Sur le marché d’Issy je rencontrai un jour mes anciens patrons, mes premiers employeurs dans l’informatique, les inoubliables frères S., vous vous souvenez ? Ils me proposèrent de venir travailler avec eux, afin de les faire profiter de mon expérience dans une grosse SSII, mais en qualité de consultant indépendant.

J’avais entendu parler des sociétés de portage salarial, qui transforment les revenus des travailleurs indépendants en salaire, et contactai la plus connue d’entre elles, Valor.

J’étais donc redevenu travailleur indépendant, mais avec un confortable statut de salarié, et je pus dès lors occuper mon nouveau poste d’expert chez Sitinfo.

J’étais en quelque sorte le directeur du marketing, et je fus à ce titre chargé de mettre en œuvre le plan qualité de l’entreprise, un nouveau process qui était alors très en vogue. J’évitai avec le plus grand soin de commettre les erreurs que j’avais pu observer chez AT&T et mis en place un plan qualité sur mesures bien adapté à l’entreprise.

Les frères me confièrent ensuite une mission particulièrement passionnante.

Il s’agissait de prendre en charge la complète réalisation du magasine trimestriel de l’entreprise, qui s’était magnifiquement développée, depuis que je l’avais quittée, six ans auparavant.

Je pris un énorme plaisir à ce travail de rédacteur en chef, qui nécessita des qualités d’enquêteur, d’interviewer et de rédacteur.

Je m’étais équipé d’un ordinateur DELL, d’une imprimante et d’un scanner, et j’eus de nombreuses réunions avec l’imprimeur pour effectuer la mise en page.

Je réalisai ainsi quatre numéros, pour la rédaction desquels je pris un immense plaisir. Ce fut aussi pour moi l’occasion de découvrir d’autres grandes entreprises, parmi lesquelles se trouvèrent Etam et Ray-Ban.

J’avais repris goût au travail d’indépendant, mais j’hésitai toujours à créer une véritable entreprise, conscient de mes lacunes en matière de gestion, qui m’avaient déjà joué des mauvais tours.

Nous fîmes, avec Patricia, un beau voyage en Chine, qui fut organisé par La Maison de la Chine, et qui me ravit. A Pékin, nous visitâmes la cité interdite. C’est un ensemble très impressionnant qui donne sur la majestueuse place Tian’anmen.

Cet ancien palais impérial s’étend sur une superficie de 72 hectares. C’est aujourd’hui un musée mondialement connu.

Au sud de la ville, le « Temple du ciel » doit son origine au fait que l’empereur était «le fils du ciel». C’est en réalité un ensemble de temples aux formes de rotondes.

Au nord de Pékin, la grande muraille est le plus important ensemble architectural jamais construit par l’homme.

Ce fut aussi l’occasion de déguster le véritable canard laqué. C’est un canard gras à la peau croustillante découpé de façon théâtrale, servi avec des petites crêpes et des cébettes.

Nous allâmes ensuite à Shanghai, la ville la plus importante de Chine, avec ses plus de vingt millions d’habitants !

Une promenade sur le Bund, la visite d’un célèbre jardin et de la grande pagode, précédèrent un repas dans le plus extraordinaire restaurant que je n’avais jamais vu ! Les plats y sont en effet présentés vivants, eh oui! Putois, tortues, serpents et autres bestioles peu ragoutantes attendent dans des cages et des vivariums que le client vienne faire son choix, et sont aussitôt envoyés en cuisine pour y être préparés.

Nous prîmes ensuite l’avion pour Xian, où le site le plus extraordinaire que l’on puise visiter est le mausolée de l’empereur Qin, célèbre pour son armée enterrée composée de 6000 guerriers et chevaux en terre cuite de grandeur nature ! Vieille de 2000 ans, elle ne fut découverte qu’en 1974 par des paysans, alors qu’ils construisaient un puits.

Nous partîmes ensuite pour Guilin afin d’effectuer la traditionnelle descente de la rivière Li, qui serpente au milieu de ses merveilleux paysages karstiques parsemés d’osmanthus vaporeux, qui ont tant inspiré les artistes chinois.

A Canton, nous visitâmes un marché extraordinaire. Il faut savoir que pour les Cantonais, qui ont longtemps vécu dans la misère, «tout ce qui a quatre pattes se mange, sauf les tables !». Toutes sortes de produits étaient présentés sur ce marché très animé. Les inévitables serpents, des chiens, des chats, des tortues, des blattes, des bottes de mille-pattes géants séchés. Nous avons même vu des vendeurs de scorpions, qui présentaient leur précieuse marchandise dans des bassines en plastique orange. Les ménagères faisaient leur choix en saisissant les petites bêtes avec des baguettes et en leur examinant surtout le ventre, pour juger de leurs qualités. Le scorpion fait partie de la pharmacopée chinoise traditionnelle, qui lui attribue de nombreux mérites. Voici ce que j’ai trouvé à ce sujet sur Wikipédia : « Le scorpion Mesobuthus martensii est d’une couleur dorée qui s’assombrit dans la partie dorsale. Sa queue présente un segment plus sombre que les autres.

Les mâles mesurent jusqu’à 53 mm et les femelles jusqu’à 60 mm.

Ce scorpion est un grand prédateur d’invertébrés. Il chasse dans le sol, sous les débris végétaux et même sous les pierres. Son venin peut provoquer des lésions sérieuses aux animaux qui tenteraient de le déranger. Ce scorpion se sert de son venin aussi pour chasser. Heureusement, le venin de ce scorpion n’est pas mortel pour l’homme.

Depuis plus de mille ans, la médecine traditionnelle chinoise utilise le venin de ce scorpion, car les trois toxines qui composent le venin n’agissent pas toutes de la même manière sur l’organisme ».

Ce fut un magnifique voyage qui se termina par une journée et une nuit à Hong-Kong.

L’année suivante nous nous envolerons pour le Sri Lanka.

La population de cette île est répartie entre les Cinghalais et les Tamouls, qui à ce moment s’affrontaient violemment. La plus grande ville et ancienne capitale Colombo était truffée de militaires et de nombreux points de contrôle protégés par des sacs de sable. Cela ne nous empêchera pas de nous promener paisiblement dans les rues animées de la ville.

Nous allâmes jusqu’à Kandy, dans la montagne, pour visiter le célèbre temple de la dent de Bouddha et une plantation de thé.

Kandy s’enorgueillit de posséder un exceptionnel jardin botanique où nous eûmes la chance d’assister à l’envol spectaculaire d’un groupe important d’énormes chauves-souris.

Le dernier voyage que je fis avec Patricia nous emmena à l’île de la Réunion.

Cette île merveilleuse culmine à 3071 mètres d’altitude avec sommet du Piton des neiges et abrite par ailleurs l’un des volcans les plus actifs de la planète: le Piton de la fournaise. Dans cet environnement minéral lunaire, le spectacle grandiose est garanti.

J’ai été particulièrement impressionné par les spectaculaires cirques de Mafate, Cilaos et Salazie, qui sont d’accès difficile. Mafate, le plus sauvage, n’est accessible qu’à pied, ou en hélicoptère !

Nous ferons d’ailleurs un spectaculaire survol de l’île à bord d’une de ces machines.

Il y a peu de plages sur l’île de la Réunion, alors nous prîmes un avion pour sa voisine, l’île Maurice, qui abrite, elle, de splendides lagons.

Nous nous sommes malheureusement un peu querellés, sans doute sans raison sérieuse, au cours de ce beau voyage, ce qui entraîna que nous nous séparâmes, mais ce ne fut que provisoirement, une fois rentrés à Paris.

C’est à ce moment que je décidai de me rendre à l’Agence Pour l’Emploi des Cadres, l’APEC, dans le but de trouver une formation en gestion.

Grâce à mon Bac +3 et à mon expérience professionnelle, je fus admis au sein de la prestigieuse université de Paris-Dauphine pour un troisième cycle d’études.

Cette université était leader en Europe dans les domaines du management et de la gestion.

J’intégrai le cursus E.SE. «Economie et Stratégie d’Entreprise», dans le cadre de son programme de formation continue.

Et me revoici, pour la troisième fois, sur les bancs de l’université. Je me familiarisai enfin, et avec un plaisir fou, avec la lecture des bilans, à l’analyse financière et à l’utilisation des outils informatiques, comme Internet, Excel et PowerPoint. Ainsi qu’avec les bonnes pratiques recommandées en vue de la création d’une entreprise.

La formation d’un an se terminait par un stage. Je contactai un de mes anciens collègues, que j’avais connu chez AT&T, et qui avait créé son entreprise, pour lui proposer une analyse financière gratuite, ce qu’il accepta.

Mais auparavant je décidai avec Julien d’aller voir Guilaine aux Etats-Unis, où elle était partie comme jeune fille au pair.

Quelques années plus tôt, j’étais allé la voir à Cologne, en Allemagne, avec Joëlle.

Cette fois nous nous envolâmes pour Boston, afin de découvrir le nouveau monde.

J’avais loué une Chevrolet Malibu. Nous retrouvâmes Guilaine dans sa fantasque famille américaine, où tout le monde me sembla être un peu chtarbé, y compris les deux chiens, qui vivaient leur vie canine sous Prosac, et passaient bizarrement leurs journées enfermés dans des cages au milieu de la salle de séjour. A mon avis, dans ces conditions pour le moins extravagantes, les pauvres bêtes ne pouvaient que devenir folles, et ce n’est certainement pas de Prosac dont elles avaient besoin, mais d’air et de mouvement.

Nous partîmes en expédition avec la Chevrolet pour aller voir d’abord les fameuses chutes du Niagara, dont je découvris avec surprise qu’elles sont situées en pleine ville. Ce fut un spectacle grandiose, quand même !

Nous fîmes un tour au Canada, à Montréal, avant de ramener Guilaine à Boston et de partir en voiture avec Julien pour New-York, afin de visiter Central Parc, Broadway, Little Italy et la statue de la liberté, où nous avons retrouvé les traces du passage des Dominici qui avaient émigré aux Etats-Unis.

Nous sommes montés au sommet de l’empire state building, où nous avons rencontré un couple de jeunes Américains, avec qui nous avons fumé un joint et passé un bon moment.

Ce fut une sympathique virée, au cours de laquelle je tentai d’imiter Omer Simpson en avalant force donuts, ce qui m’apparut comme un vrai régal, au petit-déjeuner !

A mon retour j’allai faire mon stage chez mon ancien collègue Robert.

Je fus surpris de découvrir une société plutôt prospère, ayant une bonne clientèle et un petit service commercial assez efficace. Je réalisai donc mon travail que je présentai à mes enseignants de Dauphine.

J’étais maintenant adoubé comme expert en gestion par la prestigieuse université.

Peu de temps après je persuadai Robert de m’embaucher afin de créer une nouvelle activité spécialisée dans les gros logiciels de gestion, que l’on appelait alors des E.R.P. pour Enterprise Ressources Planning. J’encadrai aussi les commerciaux, que je présentai à mes anciens clients.

Robert était un garçon un peu bizarre. C’était un petit homme rondouillard, entièrement chauve et très agité, qui souffrait de surcroît d’une épouvantable haleine de poney. Son rêve avait été d’être présentateur météo.

Il m’obséda, avec ses fantasmagories permanentes, au point que j’avais commencé à écrire une petite nouvelle intitulée : «Tout sur Robert».

Un jour il m’expliqua que les gens ne savaient pas conduire; pour tourner à gauche, disait-il, ils roulaient sur la file de gauche, alors que lui, en «bon conducteur» serrait sur sa droite pour tourner à gauche au dernier moment, en se faisant « injustement » klaxonner par tous ces «connards qui ne comprennent rien à la « bonne façon de conduire!».

C’est à cette époque, au mariage de mon frère André, que je devins intime avec Elisabeth, la meilleure amie de ma sœur, que j’avais connue alors qu’elle avait sept ans et moi quinze.

Je ferai avec elle un beau voyage en Grèce, au cours duquel nous séjournâmes sur plusieurs îles des Cyclades, baignées par la mer Egée, dont Mykonos, qui est très attrayante avec ses petites maisons blanches et bleues, et qui est fréquentée principalement par des couples homosexuels. Nous vîmes aussi Andros, la plus verdoyante des Cyclades,  Délos, et une ou deux autres îles, dont j’ai oublié les noms.

Au moment où j’écris ces lignes, soit Janvier 2018, la société de Robert existe toujours et se porte bien. Ce bougre d’homme s’en est donc finalement bien tiré, et j’en suis heureux pour lui. Comme quoi on peut être très bizarre, peu charismatique, et réussir dans la vie !

Je fis mon travail au mieux, et surtout je développai une base de données clients sur le modèle de celle que j’avais utilisée chez les frères S..

Mais les accrochages avec Robert furent nombreux, et assez logiquement il finit logiquement par me licencier en évoquant le fait que sa société n’avait plus les moyens de payer mon salaire, ce qui était faux, bien sûr ! Il aurait été plus juste de parler d’incompatibilité d’humeur.

Il me dut me verser néanmoins une bonne indemnité.

Les frères S. avaient fini par vendre leur entreprise, Sitinfo, à un groupe anglais, comme c’était la grande tendance à l’époque. Mais Gilles s’ennuya vite, coincé dans sa luxueuse villa de La Varenne, alors il décida de créer une nouvelle société qu’il baptisa : Feel Europe Telecom. Il recherchait un directeur des ressources humaines, pour faire face au principal problème qui se posait à l’époque aux SSII, à savoir embaucher suffisamment de salariés, techniciens et ingénieurs compétents, afin de pouvoir répondre à la forte demande du marché.

C’est ainsi que je fus rapidement embauché, pour la troisième fois, par Gilles S.

Il s’était installé dans le même immeuble de bureaux où je l’avais connu en 1989, rue du Helder, près de la place de l’opéra, c’est-à-dire dans l’un des plus beaux quartiers de Paris.

Si tout le monde se souvient où il était le 11 septembre 1991, moi j’étais là quand a eu lieu l’incroyable attentat qui vit les tours jumelles du World Trade Center de New-York se faire percuter par deux Boeings, s’effondrer et faire des milliers de morts, ce qui déclenchera une guerre en Irak et en Afghanistan qui dure encore aujourd’hui.

Je passerai quelques mois agréables chez Feel Europe. J’avais un salaire correct, et aussi une voiture de fonction…

Cette année là, le 22 mars, naquit mon premier petit-fils, Mathias, que j’allai voir à Lons-le-saunier, où vivaient ses parents, qui étaient, comme ils le sont toujours, instituteurs tous les deux.

Quelques années plus tard ils viendront tous les trois à Paris. Nous irons à Disneyland où Mathias sera très impressionné par «le vrai dragon!» aux yeux rouges et menaçants, tapi dans un fossé du château de la belle au bois dormant.

Depuis que j’avais terminé ma formation à Dauphine, l’envie de créer ma propre entreprise me chatouillait intensément, ainsi que vous devez vous en douter.

Je négociai avec Gilles mon départ, qui prit la forme d’un licenciement. Ensuite j’allai m’inscrire à l’agence pour l’emploi. Ce fut la première étape de mon plan.

 

 

IX 2iDS

fin 2001, je m’apprêtai donc me lancer, pour la troisième fois de ma vie, dans la grande aventure de la création d’entreprise. Oh, ce n’était pas l’argent, qui m’intéressait, contrairement à ce que certains pourraient croire…. Mais ce dont j’avais surtout envie, c’était de me lancer un défit personnel : Créer une entreprise qui fonctionne vraiment bien, après plusieurs demi-échecs.

A ma grande surprise, mon fils Julien, qui ne voulut pas entendre parler de Paris jusqu’à ce jour, m’a un soir téléphoné pour me dire qu’il avait certainement trouvé un emploi près de chez moi. Il en avait eu assez de perdre son temps et de glander sur Avignon et avait posé sa candidature par Internet. Il fut donc convoqué pour un entretien d’embauche dans une société de support informatique spécialisée sur matériel HP, Windows, etc… Il avait un goût certain pour ce métier. C’était un monde que je connaissais peu, la micro-informatique. Puisque j’avais surtout travaillé dans les environnements grands systèmes, et uniquement dans la partie commerciale !

Il fut embauché et vint s’installer chez moi jusqu’à ce que, grâce à une amie qui travaillait dans une société de HLM parisienne, nous lui trouvâmes un sympathique appartement à Saint-Maurice. Je lui fis un petit prêt pour financer son installation et m’attelai à mon grand œuvre, la création de ma société, que je décidai d’appeler 2IDS.

2i pour SSII, D pour Dominici et S pour Sans Domenech, le collègue informaticien qui travaillait chez Robert et qui avait accepté de s’embarquer avec moi dans cette aventure.

J’avais beaucoup appris à Dauphine, aussi je contactai une structure de la chambre de commerce spécialisée dans la création d’entreprise afin d’obtenir le maximum d’aide et d’assistance.

J’étais inscrit au chômage, j’eus donc droit à certains avantages, entre autres à un chéquier «services», qui me permit de me faire aider par des professionnels compétents, et surtout, mes allocations de chômage seraient maintenues pendant mes premiers mois d’activité, ce qui fut évidemment très confortable.

Je commençai par établir mon business plan afin de le présenter à ma banque et obtenir le petit financement de démarrage.

Grâce à la structure adéquate de la chambre de commerce je rencontrai un expert comptable qui acceptait les fameux chèques dont je disposais.

Séduit par mon projet, il accepta de s’occuper de moi et monta les statuts de la société à moindres frais. Ce sera bien entendu une SARL, une société à responsabilité limitée. Je puisais le capital de 7500 euros dans mes réserves.

J’inscrivis Guilaine et Julien comme actionnaires, ainsi bien sûr que mon collègue Emmanuel.

La loi permettait alors de domicilier une jeune entreprise à son domicile personnel. C’est ce que je fis. J’envoyai une lettre recommandée à ma propriétaire pour l’en informer et je collai fièrement le nom de 2IDS sur ma boite aux lettres en dessous du mien.

Je me fis aider par Julien pour créer le logo, ce qu’il fit avec plaisir.

Je créai ma propre base de données clients, sur la base de celle que j’avais créée pour la société de Robert.

J’avais un bon ordinateur, un téléphone, il ne me manquait rien, j’étais donc prêt à démarrer, alors je me lançai !

J’achetai un nom de domaine et c’est Julien qui réalisa le premier site Internet de la société.

Il ne me manquait plus que les premiers salariés.

J’avais de bons contacts en vue de trouver une mission pour Emmanuel, qui avait une spécialité rare et prisée, la maintenance des machines à traitement de chèques.

Je contactai par conséquent un prospect spécialisé dans ce domaine et signai rapidement mon premier contrat. Emmanuel sera donc le premier salarié de 2IDS.

Ce fut Julien qui permit le recrutement les salariés suivants, en faisant une offre à quelques-uns de ses collègues de sa boite qui étaient spécialisés en environnement Windows. Ainsi, l’activité de la société était trouvée. Ce sera le support sur micro-ordinateur auprès des grandes sociétés, un métier qui était en fort développement à cette époque.

C’est donc dans mon appartement que je reçus mon premier candidat, le jeune Julien, un collègue de mon fils.

J’adoptai la méthode qui avait le succès de SITINFO. Je réalisai mon premier mailing en envoyant son CV avec un courrier d’accompagnement à tous les services informatiques présents dans ma toute nouvelle base de données.

Je reçus un jour un appel téléphonique de la société pétrolière BP, qui se montra intéressée. Nous prîmes donc le RER pour aller présenter Julien au responsable. Sa candidature fut acceptée, et c’est ainsi que je signai avec jubilation mon deuxième contrat.

Grâce à mes compétences en bureautique acquise à Dauphine j’avais fabriqué tous les documents nécessaires à la vie de l’entreprise : contrats, fiches de présence, factures, essentiellement à partir de l’expérience que j’avais acquise dans l’utilisation du tableur Excel. Mon expert comptable avait pour sa part rédigé les contrats de travail, selon les toutes nouvelles normes des 35 heures, et c’est lui qui établira les bulletins de salaire.

La société avait démarré, et même bien démarré ! Il me fallut alors trouver de véritables locaux professionnels.

J’avais retenu cette règle de bon sens, mais qui est trop souvent oubliée par les jeunes chefs d’entreprises : Les dépenses d’une entreprise doivent rester inférieures à ses ressources.

J’avais des ressources réduites, il fallait donc que les dépenses le fussent aussi.

Mon comptable, qui disposait d’un excellent réseau relationnel, me présenta au responsable de la pépinière d’entreprises de Saint-Cloud, près d’Issy-les-Moulineaux. Celui-ci accepta ma candidature et j’intégrai rapidement la structure.

Je découvris que la pépinière d’entreprise est une invention tout à fait merveilleuse. Gérée par une association para-municipale, elle offre au créateur d’entreprise des locaux à prix réduit, bien équipés, disposant de tout le matériel de base : photocopieuse, fax, machine à affranchir, ainsi que de salles de réunions. La pépinière était située près de la gare du tramway, donc d’accès facile. Un grand parking à proximité complétait les éléments de confort. De plus, elle était située près du centre-ville, donc proche de tous les commerces et services, dont la poste.

J’installai 2iDS dans un petit bureau où j’apportai deux tréteaux et une porte de l’armoire de ma chambre, sur laquelle j’installai mon ordinateur, et dont je fis mon premier bureau, afin de faire toujours plus d’économies…

C’est là qu’un jour je reçus la représentante d’une école qui formait des secrétaires de direction selon le principe de l’alternance. Elle me présenta une jeune fille candidate à une de leurs formations en alternance, dont le salaire ne serait par conséquent pas élevé, et qui me fit une très bonne impression. C’est ainsi que j’embauchai ma secrétaire, Adélaïde. L’effectif de la société a vite augmenté. D’autres collègues de Julien furent embauchés, avant que lui-même décide de rejoindre la société. Je m’étais abonné à un site de recrutement spécialisé qui me permit de varier mes sources d’embauches. Je recrutai successivement Sorina, une jeune Roumaine douée pour les langues, et Lamia, une jeune Marocaine.

J’ai investi le petit prêt que m’avait octroyé la banque dans l’achat de mobilier de bureau chez IKEA et créai un environnement sympathique et fonctionnel pour ma société.

Il fallait maintenant trouver du travail pour tout ce beau monde. Je continuai à lancer mes mailings et m’ attelai à la prospection téléphonique, qui est la véritable base du travail dans ce métier.

Je décrochai ainsi un client dans le domaine de la soupe industrielle: le groupe Campbell, qui possède une usine à Avignon. Je descendis un jour pour un projet de base de données qualité et fis à cette occasion la connaissance du compagnon de Guilaine, mon futur gendre Cyrille.

Ensuite je signai un contrat de maintenance pour une caisse de retraite interprofessionnelle et un contrat chez EADS, le constructeur d’avions.

Puis j’eus une excellente idée ! Il existe dans ce métier des sites Internet qui mettent en relation les sociétés de services et organisent une bourse d’échange des compétences. Je n’avais pas peur de recruter, sachant par expérience que le marché était fortement demandeur, mais ce n’était pas le cas de toutes les sociétés, notamment les plus importantes, qui se montraient beaucoup plus frileuses. Certaines étaient même plus que frileuses et faisaient régulièrement appel à la sous-traitance pour réaliser les missions pour lesquelles elles avaient obtenu la commande mais n’avaient pas le collaborateur compétent à positionner dessus.

Je plaçai ainsi indirectement des collaborateurs auprès de PSA, Schneider, AXA, BNP, BMW…tant et si bien que la société atteignit rapidement l’effectif appréciable de près de cinquante salariés. J’étais en train de gagner mon pari. J’étais surtout très fier de l’excellente santé financière de mon bébé. Pour moi, l’ancien cancre en gestion, ce fut une source d’intense satisfaction.

J’organisai régulièrement des repas pour réunir mes salariés et créer une bonne ambiance entre eux.

J’étais vraiment satisfait de ma secrétaire Adélaïde, une jeune fille qui s’avéra être vraiment compétente et sérieuse. Lorsqu’elle eut fini sa formation et obtenu son diplôme, je l’embauchai sans hésiter en C.D.I au salaire correct qu’elle me demanda.

Je repris alors contact avec l’école qui me l’avait présentée dans le but de prendre deux stagiaires en formation commerciale. L’école me présenta deux jeunes filles, dont une Ivoirienne qui se révélera fantasque, Abi.

Je pris des locaux plus grands dans la pépinière pour loger tout le monde.

Un jour, je reçus un coup de fil d’un commercial de chez Sitinfo avec qui j’étais resté en relations. Il ne s’entendait plus avec son employeur et cherchait du travail.

Je l’embauchai donc. C’était une sorte de Grand Duduche qui, handicapé par sa haute taille, était maladroit et se cognait tout le temps et partout. Il ne fut pas un mauvais commercial, et il décrocha même quelques affaires.

Malheureusement, il eut avec la jeune Abi un comportement déplacé et je dus le licencier pour faute grave.

Je recrutai par la suite une jeune stagiaire assez haut de gamme en formation de directrice des Ressources Humaines, Sarah. Elle générera quelques contrats mais surtout gérera très efficacement une grosse affaire que j’avais gagnée avec un laboratoire pharmaceutique qui diffusait un stylo optique à mémoire destiné au monde médical ; un projet qui nécessita une équipe très mobile qu’il nous fallut envoyer aux quatre coins du pays.

Les affaires, ainsi que vous pouvez le constater, fonctionnaient de façon satisfaisante.

J’avais à cette époque fait la connaissance de Corinne, une sympathique blonde, divorcée avec deux enfants, qui était un peu plus jeune que moi.

Ses deux garçons furent particulièrement agréables avec moi.

Corinne travaillait chez Air France et avait des possibilités de voyager à un prix très réduit.

Nous fîmes une première escapade à Vienne, en Autriche, où elle avait vécu quelques années plus tôt. Nous fûmes reçus par un couple de ses amis qui nous fit découvrir la ville et ses nombreuses guinguettes, où l’on peut déguster le petit vin blanc local.

Nous visiterons le château de Schönbrunn, sut lequel le souvenir de l’impératrice Sissi plane toujours.

Un deuxième voyage nous emmènera en Turquie, à Istanbul.

La ville, située de part et d’autre du détroit du Bosphore, à cheval sur deux continents, recèle de nombreux trésors. C’était alors la plus grande agglomération du pays, avec près de seize millions d’habitants.

Nous y visitâmes l’église Sainte-Sophie, aujourd’hui transformée en mosquée.

La construction, célèbre pour ses mosaïques à fond d’or, est couverte d’une coupole à quarante côtés ayant un diamètre de trente mètres pour une hauteur de 55 mètres.

Nous enlèverons ensuite nos chaussures, comme il se doit, pour visiter la mosquée bleue.

Cette mosquée est la seule à être entourée de six minarets.

L’intérieur de la mosquée encadre une cour de 54 x 75 mètres, qui est éclairée par 260 fenêtres.

Ce sont ses nombreuses faïences de couleur bleue, verte et blanche, qui lui ont valu le nom de mosquée bleue.

Nous n’avons pas vu Topkapi, mais par contre nous avons visité le fabuleux grand bazar, qui fut pendant des siècles le plus grand marché ouvert du monde !

On peut s’y perdre facilement en arpentant ses 66 ruelles, le long desquelles s’égrènent ses 2500 échoppes et ses innombrables ateliers. C’est une véritable ville dans la ville, qui ferme ses 19 portes à 19 heures.

Le voyage suivant nous emmènera à Cuba.

Cette île présente plusieurs particularités amusantes, parmi lesquelles on peut noter l’étrange spécificité de sa monnaie.

Puisque ce sont deux monnaies qui coexistent, en réalité. Le peso cubain pour les autochtones, et le peso convertible pour les étrangers.

Nous séjournerons à notre arrivée dans la station balnéaire de Varadero pour profiter de la plage puis dans un hôtel du centre de La Havane, afin de visiter cette ville extraordinaire.

Une partie de la ville, non restaurée, est dans un état de délabrement avancé. Les anciens palais de l’aristocratie coloniale sont aujourd’hui occupés par des familles pauvres, qui n’ont pas les moyens de les entretenir. Beaucoup de maisons situées le long du Malecon, la célèbre promenade du bord de mer, sont en effet dans un triste état.

On rencontre régulièrement dans ses rues de grosses voitures américaines, qui sont autant de vestiges datant d’avant la révolution de 1959. Soigneusement entretenues elles roulent toujours, après plusieurs dizaines d’années de service.

Il y a dans la partie restaurée du centre ville quelques restaurants qui servent surtout de la langouste, une production locale largement disponible et bon marché, alors que le pays manque cruellement de tout. Nous avons été sollicités à plusieurs reprises pour acheter du lait destiné à un bébé, ou du riz pour nourrir la famille.

Nous avons bien entendu fait une petite visite dans une usine de cigares afin de ramener quelques boites des célèbres « habanos»: des Cohiba, des Roméo et Juliette.

Nous avons beaucoup apprécié ce pays, ainsi que sa population métissée, pauvre mais tellement fière !

Nous fîmes ensuite un voyage à la Martinique, au François, où nous avons pu profiter de la baignoire de Joséphine, un fond blanc en pleine mer où, curieusement, nous n’eûmes de l’eau que jusqu’à la taille.
L’équipage du bateau nous a servi, pour arroser notre baptême, de généreuses rasades de rhum pendant notre baignade.

Nous sommes aussi montés à la Montagne pelée, où nous avons essuyé un orage sévère.

L’éruption de la Montagne pelée, qui se produisit le 8 mai 1902, a détruit entièrement la ville de Saint-Pierre, qui était alors la préfecture, faisant 30 000 morts.

Nous avons aussi passé une journée sur la splendide plage des salines, où de nombreux pièges guettent les délicieux crabes matoutous. Gare toutefois aux mancenilliers, ces arbres laissant échapper leur sève toxique par temps de pluie.

Ma société fonctionnait bien. Adélaïde en assurait efficacement le secrétariat, je pus donc poursuivre sereinement ma découverte du monde. Grâce à mon téléphone portable et aux cybercafés, je restai en contact permanent avec mon bureau de Saint-Cloud.

Les deux voyages suivants nous emmenèrent en Guyane, où Corinne avait vécu quelques années et où son fils Cédric avait sa petite copine.

Ce pays, ou plus exactement ce département français d’outremer, se trouve figurer parmi les plus riches du monde en matière de biodiversité, tant animale que végétale.

5500 espèces végétales y ont été répertoriées, dont plus d’un millier d’arbres, de même que 700 espèces d’oiseaux, 177 espèces de mammifères, plus de 500 espèces de poissons et 109 espèces d’amphibiens.

Une de nos premières visites sera pour les îles du salut, situées au large de Kourou.

Une fois débarqués du catamaran qui nous y a emmenés, nous grimpons vers les anciens bâtiments du bagne. Les agoutis, ces gros rongeurs bizarrement faits, coururent de toutes parts à notre approche, tandis que dans les arbres de la partie la plus sauvage, des singes à l’agilité exceptionnelle sautaient de branche en branche.

Le souvenir de Guillaume Seznec, qui y passera 23 ans dans les années 20, y est toujours vivant.

Le capitaine Alfred Dreyfus y a lui aussi laissé la marque indélébile de l’erreur judiciaire qui l’a conduit ici.

Nous ferons de nombreuses virées en forêt dans cet environnement exceptionnel et nous pûmes voir, dans une petite réserve, des animaux non moins exceptionnels, je veux bien sûr parler des bruyants jaguars et de l’incroyable aigle Harpie féroce, un oiseau qui est aussi gros qu’ un chien, dont la tête est surmontée d’une huppe noire et blanche et qui possède d’énormes et redoutables serres. Notre aigle royal fait, à côté de ce monstre, figure de modeste merle.

Nous Fîmes de nombreuses et agréables promenades en forêt. Un jour, nous connûmes ce qu’il faut bien appeler la peur de notre vie.

Nous nous promenions dans un endroit où nous savions que des jaguars avaient été signalés, quand nous entendîmes à proximité les hurlements de plusieurs animaux qui semblaient se battre. Nous fumes tétanisés et pensâmes naturellement qu’il s’agissait de jaguars, là, tout près de nous !

Le père de Dorothy, la petite copine de Cédric, à qui nous avons raconté l’histoire, nous dit que ce n’était pas impossible, mais qu’il s’agissait plus certainement de singes hurleurs, qui sont les animaux les plus bruyants de la forêt guyanaise.

Nous ferons aussi une sympathique excursion en pirogue dans la remarquable réserve naturelle des marais de Kaw.

En fin de soirée, nous nous engageons sur la piste en latérite qui mène au petit embarcadère où nous attend notre guide. La barque s’engouffre alors tout doucement dans la pénombre, s’éloignant peu à peu du groupe de réverbères qui illumine le hameau. Deux à trois centaines de mètres sont parcourus avant que le guide, équipé d’une lampe frontale, voit se détacher des roseaux sombres deux petits points rouges phosphorescents, les yeux d’un caïman ! De quelques signes, tel un agent de la circulation, il indique au piroguier les manœuvres à effectuer pour s’approcher discrètement de la bête. Hypnotisé par la lumière artificielle, le jeune caïman ne s’échappe pas. Le guide se penche vers l’eau, puis, d’un geste précis et rapide il capture l’animal en s’assurant de bien lui serrer la gueule pour éviter qu’il ne se débatte et surtout qu’il ne le morde. En effet, toute la difficulté consiste à maîtriser l’animal en lui bloquant la mâchoire et de maintenir cette pression. Il est installé au fond de la barque, où nous pourrons le toucher et ainsi apprécier son incroyable douceur.

Dans l’ouest du département nous allâmes à Saint-Laurent du Maroni, où se trouvait un autre célèbre bagne.

Dans les anciens bâtiments aujourd’hui réhabilités, nous pûmes voir la cellule où le célèbre Papillon a séjourné et dont il s’évada pour aller se réfugier sur l’île des lépreux, un lieu difficilement accessible, sur le Maroni.

Pour quelques francs nous embarquâmes dans une grosse pirogue qui nous fit traverser le fleuve pour nous emmener au Suriname, l’ancienne Guyane Néerlandaise.

Il n’y a pas grand-chose à voir, dans la capitale Paramaribo, sinon son architecture coloniale où prédomine la brique rouge.

Nous pousserons ensuite notre petite voiture de location par une infernale piste en latérite, jusqu’à la petite ville de Saint-Georges de l’Oyapock, où j’eus la surprise de croiser dans les rues, au petit matin, des Indiens avec leur baguette sous le bras, un peu comme si nous étions dans un vieux quartier de Paris.

Là nous traverserons le fleuve pour faire une incursion au Brésil, dans la petite ville d’Oiapoque, qui est célèbre pour ses bars et ses lieux de plaisir où les Guyanais viennent en masse chaque fin de mois dépenser l’argent du RMI et des allocations afin de profiter des prix, qui sont plus bas qu’en Guyane ! Les orpailleurs clandestins Brésiliens de Guyane viennent aussi y vendre leur or.

L’activité des chercheurs d’or en Guyane pose de très nombreux problèmes parmi lesquels le moindre n’est pas l’importante pollution des fleuves par le mercure, un métal qui était largement utilisé pour amalgamer l’or.

Cédric causait des sueurs froides à sa mère à cause de ses fréquentations douteuses au village Saramacca.

Les Saramacas sont un peuple constitué de descendants d’esclaves noirs fugitifs, originaire du Suriname, dont une importante communauté vit à Kourou.

Lors de notre deuxième voyage, nous aurons la chance, après plusieurs reports, de pouvoir assister à Kourou au spectaculaire lancement de la fusée Ariane 5.

Une autre attraction majeure de la Guyane sont les tortues de mer, et parmi lesquelles se trouve la fabuleuse tortue Luth. Ces tortues viennent pondre sur les plages en fonction des marées.

La tortue Luth n’a pas de carapace mais elle possède une sorte de cuir pour la protéger. Elle peut peser 500 kg pour une longueur de 2 mètres.

Nous essaierons plusieurs fois de les voir, à la tombée de la nuit, mais nous ne vîmes que des tortues vertes, qui pèsent quand même dans les 100 kilos.

Quelques temps plus tard nous nous envolerons pour le Mexique.

Une première étape nous permettra de découvrir Mexico.

Dans le centre historique nous ferons une promenade sur une des plus grandes places du monde, le Zocalo.

Sur la place en face de l’hôtel nous aurons l’occasion de rencontrer ces fameux groupes de mariachis, qui chantent la sérénade aux passants.

Nous prendrons un bus pour aller visiter l’extraordinaire cité précolombienne de Teotihuacan, où l’allée des morts permet d’accéder à l’énorme pyramide du soleil, ainsi qu’à sa petite sœur la pyramide de la lune, tout en prenant le temps d’admirer les quelques peintures murales qui ont survécu aux ravages du temps.

Nous sauterons ensuite dans un avion en direction de la célèbre station balnéaire de Cancun. Là, je louai une voiture et nous partîmes pour Playa del Carmen, une ville réputée plus calme et disposant de très belles plages.

Nous fûmes surtout enchantés par notre séjour à Xel-ha, qui se situe à proximité.

Cette localité dispose en effet d’un magnifique parc aquatique semi-sauvage.

A l’aide d’une grosse bouée on se laisse dériver dans une calanque vers l’océan en admirant les nombreux poissons multicolores. Je me rappelle encore mon émotion quand je suis entré dans l’eau et me suis retrouvé face à un petit requin.

Nous partirons ensuite à travers la jungle pour découvrir les fabuleux sites mayas de Chichen Itza, Tulum et Uxmal.

A Chichen Itza, nous apprécierons particulièrement la magnifique grande pyramide et le grand terrain de jeu de balle. Mais d’autres édifices, plus modestes, méritent aussi que l’on s’y arrête.

A Tulum, nous pûmes admirer les splendides fresques mayas.

A Uxmal nous apprécierons l’impressionnante pyramide du devin, ainsi que le quadrilatère des nonnes, qui est le plus achevé des édifices d’Uxmal, magnifique, avec ses longs bâtiments qui sont décorés à l’intérieur comme à l’extérieur de splendides sculptures.

De nombreux autres bâtiments sont à découvrir à Uxmal, parmi lesquels la maison des tortues.

Le 2 Novembre 2004 naquit Noam, mon deuxième petit fils, et le 29 décembre, j’eus la joie d’apprendre la naissance de Charlyne, ma première petite fille.

2IDS continuait à bien se porter. Julien avait même pu obtenir des postes valorisants. Je lui fournis une voiture de fonction pour remplacer la sienne, qui avait beaucoup souffert.

Julien venait souvent manger à la maison où je le régalais d’entrecôtes épaisses, qui étaient fort appréciées de cet adolescent au solide appétit. Et parfois nous allions manger au restaurant chinois près de chez moi, ou à l’Hippopotamus de Montparnasse.

Je voyais régulièrement mon médecin qui me disait que ma santé était bonne, à l’exception d’un excès de tension qui l’inquiétait.

Il me dit qu’il faudrait envisager un traitement.

Mais je me sentais bien, je n’avais pas de maux de tête, et je ne me décidai donc pas à me faire traiter.

Un jour, Abi nous a joué un mauvais tour.

Elle avait en effet déposé une plainte aux prud’hommes pour des faits imaginaires. Il y était question d’heures supplémentaires, qu’elle n’avait bien sûr jamais effectuées, car on ne fait pas faire d’heures supplémentaires à un apprenti, qui ne lui auraient pas été payées, et d’autres fantaisies de ce genre.

Sarah s’est battue pour monter un dossier de défense et je dus prendre un avocat. Tout cela me désola au plus haut point.

Je me présentai à la convocation du tribunal où l’avocat d’Abi nous fit savoir qu’il n’était pas en mesure de plaider, son dossier n’étant pas complet, et il demanda un report.

Je reçus la visite de Guilaine, Cyrille et Charlyne qui nous invitèrent au baptême de ma petite fille. Je ne savais pas que Guilaine puisse être attachée à cette cérémonie, elle-même n’ayant pas reçu d’éducation religieuse.

Cela me rappelle une anecdote. Quand mes filles étaient petites, ma grand-mère Madeleine vint à Avignon, et elle nous déclara : «pour moi, tant que les enfants ne sont pas baptisés, ce ne sont que des petits animaux», ce qui choqua fortement mon épouse Marie-France.

Mais j’appris que ce baptême avait lieu à la demande des parents de Cyrille.

Nous partîmes donc pour Avignon en train. Je louai une voiture à la gare et nous sommes partis nous balader à Vaison la Romaine, avant de rentrer à notrehôtel, où devait aussi se trouver Julien avec sa copine de l’époque.

J’ai peu de souvenirs de cette soirée. Je me suis réveillé le lendemain dans un lit d’hôpital, après une nuit peuplée de cauchemars, où il fut question d’un banquier agressif et de couloirs sombres encombrés de vieux vélos. Je découvris, stupéfait, que je sortais du coma et que je me trouvais à Marseille après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral hémorragique, ce mal dont étaient morts mon père et ma grand-mère Anna.

Je crois que c’est ma compagne Corinne qui a suggéré à Guilaine de me faire transférer à Paris, et je me retrouvai bientôt à l’hôpital des invalides, où je fus particulièrement bien soigné. Toute une équipe de rééducateurs s’occupèrent en effet moi, parmi lesquels se trouvait la charmante Sylvia, qui m’emmena à plusieurs reprises à la piscine située au sous-sol. On me fit toutes sortes d’examens et on m’envoya à l’hôpital européen Georges Pompidou pour rencontrer un spécialiste qui décela une hyper tension sévère, qui fut certainement à l’origine de mon AVC. Il me donna un traitement efficace, que je suis encore aujourd’hui. J’aurais dû écouter les conseils de mon médecin, parce qu’on ne peut pas dire que je n’avais pas été prévenu. J’en profite pour passer ce message à mes enfants et à mes petits enfants : surveillez votre tension, et surtout n’hésitez pas à vous faire soigner en cas de besoin.

Je reçus de nombreuses visites à l’hôpital. Corinne, Marie-José et Julien passèrent régulièrement me voir, et parfois aussi l’un ou l’autre des collaborateurs de 2IDS.

Julien m’emmena un jour au bureau, où je revis avec plaisir Adélaïde et Sarah.

La triste affaire avec Abi s’était heureusement terminée pendant mon hospitalisation et la jeune apprentie se fit envoyer sur les roses par les prud’hommes.

Julien reprit la gérance de la société, et pendant quelques temps il fit ce qu’il put pour la diriger, mais ce n’était pas son métier. Il était certes un excellent technicien mais il n’avait aucun goût pour la gestion.

Il trouva néanmoins un repreneur, mais je ne vis jamais d’argent, puisque le montant de la vente fut absorbé par les soldes de congés payés et ceux des caisses de retraite.

La franche réussite de cette entreprise restera quand même pour moi un objet de fierté.

Julien sera embauché par le repreneur, qui lui trouvera un bon poste à la salle des marchés de Natixis, et lui donnera les formations nécessaires à son évolution.

Un jour l’hôpital convoqua un conseil de famille pour décider ce qu’on allait faire de moi, dont l’état fut jugé assez satisfaisant pour envisager de me laisser sortir.

Guilaine me proposa de m’installer chez elle, ce qui fut très gentil, puisque je n’étais bien entendu pas en état de retourner chez moi.

Nous avons donc quitté les invalides en direction d’Avignon, où j’allai m’installer chez ma fille, dans un logement de la caserne des pompiers. J’y resterai quelques mois et profiterai des qualités de cordon bleu de mon gendre Cyrille.

C’est à ce moment que j’instaurai ce qui allait devenir une petite tradition, mon repas d’anniversaire. J’invitai mes frères, mon ami Serge et sa femme, et bien sûr Elisabeth. Je dois remercier Guilaine qui se chargeait des repas.

Guilaine et Cyrille me trouvèrent rapidement un appartement dans la résidence où j’habite encore aujourd’hui.

Ma fille s’occupa d’organiser mon déménagement d’Issy-les-Moulineaux et je retrouvai bientôt mon environnement familier.

J’avais fort heureusement souscrit une assurance collective pour 2IDS qui couvrait les arrêts de travail, et je bénéficierai en conséquence d’un revenu suffisant pour vivre jusqu’à ma retraite.

J’ai bientôt retrouvé Elisabeth, qui est aujourd’hui la femme dont je suis le plus proche.

Guilaine s’est démenée comme un beau diable pour clôturer la société proprement. Elle y est parvenue, non sans mal, en dirigeant à distance Julien, qui fit les démarches pratiques à Paris.

J’aurai bientôt le plaisir d’assister au mariage de Guilaine et Cyrille, qui feront un beau voyage de noces aux Maldives.

La société clôturée, mon déménagement réalisé, je n’avais plus qu’à attendre la retraite, qui était prévue pour juin 2010.

 

 

X La retraite

« Les vrais enterrements viennent de commencer ».

Georges Brassens, « les quat’z’arts »

L’année de ma retraite, 2010, a été marquée par l’événement le plus heureux qui puisse être, la naissance, le 8 juin, de ma deuxième petite fille, qui répond au doux prénom de Naïa.

Je la verrai la première fois au mois de juillet.

J’avais organisé un repas dans une auberge des environs pour fêter mon soixantième anniversaire, que j’avais bien failli ne jamais voir. Il y avait là Guilaine, Cyrille, Charlyne, Corine et Sébastien, Mathias, Noam, la petite Naïa dans son porte-bébé, Julien et sa compagne, la charmante Céline, Elisabeth, mon frère André et sa femme Véronique, mon ami Serge et sa femme Geneviève.

Il n’y avait pas mon frère Michel, puisque le pauvre garçon, qui était malade de la leucémie et dépressif depuis longtemps, s’était suicidé par pendaison chez lui quelques mois plus tôt. Selon ses souhaits, il a été incinéré.

Ma mère habitait alors chez lui et il a fallu lui trouver une place en maison de retraite. Ce fut mon frère André qui s’en occupa. Elle-même devait décéder paisiblement au mois de novembre d’un arrêt du cœur.

Guilaine m’a bien aidé pour monter mon dossier de retraite.

A ma grande surprise, la sécurité sociale avait conservé la trace de toute ma vie professionnelle, qui a été pourtant agitée.

Aujourd’hui, je peux bénéficier d’une retraite convenable, en grande partie grâce à mon activité de cadre, à Paris. Je perçois même une centaine d’euros par mois de la courte période pendant laquelle je fus artisan. Rien ne se perd…

J’ai par chance peu de séquelles de mon AVC, excepté un problème bizarre, une hémianopsie, ce qui fait que je ne vois pas ce qui se passe sur ma gauche. C’est amusant, mais je ne vide jamais mon assiette, le côté gauche restant souvent intact !

Bien sûr cela est un handicap, qui m’empêche surtout de conduire. Mais Guilaine s’occupe bien de moi, et elle m’emmène régulièrement faire mes courses.

Pour les sorties du week-end, je m’en remets à Elisabeth, qui vient de changer sa voiture.

L’été dernier nous sommes allés à Sanremo, sur la côte Ligure, passer quelques jours bien agréables. Nous avons vu de très beaux jardins et sommes montés au Monte Bignone, pour voir ce qu’il reste de ce qui fut le plus long téléphérique du monde ! Nous avons aussi découvert des restaurants fort sympathiques.

Nous avons embarqué dans le bateau d’une association qui organise des visites dans le parc marin où vivent de nombreux cétacés, baleines et dauphins. Nous n’avons pas eu la chance de voir les baleines, mais un important groupe de dauphins nous a longtemps suivis. Leurs corps argentés bondissaient hors de l’eau dans l’écume du bateau, et ce fut un spectacle féerique.

Le 22 novembre 2011, Danièle Mitterrand est morte ! Cette disparition signe la fin d’une époque. Elle fut celle dont le mari porta l’espoir d’une génération. Toute sa vie elle a combattu toutes les formes d’injustice. Sa grande force fut d’aimer passionnément la vie, et cela la rendit optimiste, malgré les inévitables difficultés en tous genres qui accablent l’humanité.

Une ou deux fois par mois, j’organisais un repas à la maison pour Guilaine, Cyrille et Charlyne.

Tranches de chorizo pour l’apéritif, Charlyne adore ça.

Ensuite une petite salade, et le plat.

J’ai mes spécialités.

L’osso bucco à la milanaise avec sa gremolata, qui est le plat préféré de Guilaine,

Poulet basquaise, ou coq au vin,

Parfois un gratin dauphinois, avec des côtes d’agneau.

Et enfin le dessert, avec presque toujours une glace pour Charlyne, quoique maintenant elle aime aussi le millefeuille, ou les gâteaux de chez Vernet.

De temps en temps nous allâmes déguster un plateau de fruits de mer dans un restaurant de poissons. A ma grande surprise Charlyne se régale avec les huîtres, ou avec une marmite de moules.

Je n’avais pas grand-chose à faire, alors les journées me semblaient longues.

Quoi de mieux pour les occuper que la lecture, dont j’ai toujours été friand.

Je me suis abonné au bibliobus qui passe une fois par semaine et j’emprunte ainsi deux ou trois bons livres par mois.

J’ai aussi lu avec plaisir des ouvrages qui étaient dans ma bibliothèque depuis longtemps:

Le banquet, de Platon,

Les lettres persanes, de Montesquieu,

L’œuvre poétique de François Villon,

Les affinités électives, de Goethe,

La divine comédie, de Dante.

J’avais acheté ces ouvrages quand j’étais adolescent. Ils m’ont miraculeusement suivis jusqu’à aujourd’hui, à travers mes mille pérégrinations. Comme quoi, dans ce monde, rien ne se perd vraiment, tout ne fait que transiter d’un point à un autre, en définitive.

J’ai la chance inouïe – touchons du bois, comme disait ma mère— que mes enfants et mes petits enfants soient en bonne santé. Parce que ce n’est pas le cas pour tout le monde, hélas ! Aussi tous les ans je fais un don au Téléthon et au Sidaction. Il y a tant de besoins.

Ma nièce Catherine en fait partie, de ces malheureux. Sa première fille, Zoé se porte bien, mais la deuxième non. Elle est née avec une maladie rare, le syndrome de Pierre Robin, doublé, nous venions de l’apprendre, du syndrome de Stickler ! Cette petite aura ainsi des problèmes toute sa vie…

A l’été 2012 nous sommes allés en vacances à Belle île en mer, en Bretagne.

Les paysages y sont grandioses et les spécialités locales succulentes : conserves de poissons, biscuits bretons, et bière artisanale!

Je suis passé voir Cathy à plusieurs reprises pour lui donner son chèque pour Noël. A cette occasion j’ai récupéré le journal de ma mère, dont je livrerai quelques extraits dans le prochain chapitre, pour ceux que cela intéresse. On pourra ainsi voir dans quel état d’esprit elle était.

 

 

XI Extraits du journal de ma mère.

Lundi 17 Avril 1967 Clinique LES PINS

Je commence ce journal aujourd’hui. Je veux le continuer jusqu’à mon dernier jour. Cela m’occupera et m’empêchera de faire des sottises. Je ne veux plus penser qu’aux miens, c’est-à-dire mon mari et mes quatre enfants. Je ferai quand même du bien quand je le pourrai, surtout aux pauvres. Nous avons connu des moments tellement difficiles, jusqu’à ne plus avoir trente centimes pour acheter un morceau de pain. Je suis descendue à Avignon pour passer le dimanche avec ma famille. Je leur manque tant. Nous avons eu la surprise de voir arriver mon parrain de Toulon. Il m’a donné un peu d’argent, j’en ai tellement besoin.

18 Avril

J’ai reçu la réponse de madame Soubeyrand qui fait le catéchisme à André. Il doit être confirmé le 7 mai. Ce sera sans doute son frère Jean-Paul son parrain de confirmation.

Mon mari est venu me voir, je suis contente.

Aujourd’hui je vais couper la robe de ma fille. J’aurais pu lui faire tant de choses, moi qui sais coudre. Mon mari m’avait acheté la machine à coudre pour la fête des mères il y a au moins cinq ans. Il a raison quand il dit que je ne m’en suis pas servi.

J’ai écrit à Jean-Pierre et à sa femme. Pourvu que ma lettre leur arrive.

 

Vendredi 21 Avril

Je n’ai pas coupé la robe à ma fille hier, je vais essayer aujourd’hui mais je suis seule je n’y arriverai pas.

Je suis allée à la messe de 5 heures, la pierre est très dure pour communier. J’avais très mal. Puissent ces petits sacrifices amener la paix dans le monde.

22 avril

Ce matin je me suis réveillée à 5 heures moins le quart, j’avais mal à la jambe droite ; j’ai l’impression d’avoir eu une de ces crises dont je n’ai jamais eu l’explication ; j’ai sonné, Mlle Péraud est venue. Quand elle est entrée dans ma chambre, j’ai cru voir un ange, avec ses longs cheveux blonds sur ses épaules, elle est belle, elle chante bien et elle le sait.

22 Avril

Il y a 3 mois que je suis arrivée ici. Je devais y rester un mois, mais moi je savais que j’y resterai davantage. Que cette madame Giraud est méchante, il n’existe aucun comprimé pour ça. Je me rappelle du cimetière de Bizerte, si impressionnant. Là est enterrée ma petite belle sœur que je ne connaîtrais pas, Isabelle Dominici, morte à l’âge de 7 ans faute de soins pendant la guerre. Mon beau-père est devenu presque fou de chagrin et s’est mis à boire. Il y a longtemps qu’il est mort, lui aussi, tout comme ma belle-mère. C’est triste tout ça. Il faut que je pense à ma famille, qui m’attend.

24 Avril

Je viens de passer comme toutes les semaines le dimanche et le lundi chez moi. Beaucoup d’ennuis m’ont attendu. Je n’ai pas le courage d’écrire. Je n’ai retenu qu’une chose, mes enfants veulent m’acheter quelque chose pour la fête des mères. Mais est-ce que je le mérite vraiment. Trop de scrupules me hantent.

Mardi 25 Avril

Encore une journée de passée. J’ai eu des nouvelles de mon fils. Tout va bien. J’ai reçu une lettre de ma mère. Elle commence à s’inquiéter de mon séjour prolongé à la clinique;

Presque tout l’après-midi nous avons regardé l’enterrement du chancelier Adenauer. Spectacle grandiose mais combien triste et trop souvent répété. Le général De Gaulle avait l’air fatigué.

Madame Cadi, notre infirmière socio thérapeute a l’air de m’en vouloir par moments, mais c’est sûrement un effet de mon imagination maladive encore. Comment une infirmière pourrait-elle vouloir du mal à une malade?

Mercredi 26 Avril

L’assistante sociale va s’occuper de mon fils aîné, il m’inquiète. Il aurait besoin de repos lui aussi. Je ne veux pas qu’il finisse mal.

27 Avril 1967

Mon mari a pris un jour de repos. Ils vont venir cet après-midi. Je me sens presque tranquille. Non, il faut que j’attende le facteur. La lettre que j’ai écrite à Jean-Pierre m’est revenue. J’ai écrit à l’assistante sociale.

Vendredi 28

Mon mari a l’air toujours soucieux quand il vient me voir. Il ne me parle que de paperasses. J’aurais sûrement besoin qu’on me cause un peu d’autres choses. Aurais-je des nouvelles de mon parrain aujourd’hui et de ma filleule de Corse ? Mon fils aîné ira-t-il se faire couper les cheveux ?

Je regarde par la fenêtre, il y a un grand pin, bien droit. Il me fait penser au général De Gaulle.

Lundi 1er mai 1967

Il pleut à torrents. Temps triste, gris, à donner le cafard aux plus optimistes. Je suis allée passer les deux jours chez moi. Beaucoup de travail, de rhumes. Mon dieu, faites que je vive assez pour élever ma fille et mes fils. J’attends la réponse de Jean-Pierre et peut-être de sa femme ou de sa fille Hélène, mais quand?

2 mai

Hier j’ai apporté le disque d’Edith Piaf «Non je ne regrette rien».C’est toute ma vie qui se résume là.

J’ai rêvé que ma belle-sœur Vincente de Marseille m’avait donné pour quelques jours son bébé.

3 Mai

Je quitte la clinique demain. Il fallait s’y attendre. On m’a changé de chambre pour la dernière nuit. Je recommencerai ce journal chez moi.

4 mai 1967 Jeudi de l’ascension

Il fait très beau, le bon Dieu a écouté les prières de ces pauvres malades. Je n’ai pas de réponse de Jean-Pierre, et s’il était vraiment mort pendant la guerre. Alors je porterai le deuil éternel.

Mes enfants et mon mari vont être contents, mais moi je pleure comme quand j’ai quitté le pensionnat du Beausset. Les paroles du docteur Aubergier me reviendront toujours à l’esprit : « Votre conscience, vous l’emmènerez toujours avec vous !». Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal, j’étais malade, il l’a reconnu lui-même.

6 Mai

Depuis Jeudi je suis rentrée chez moi. C’est tout juste si j’ai le temps de respirer. Je ne voulais pas sortir mais je suis obligée. Hier avec mon fils André, aujourd’hui avec l’aîné Jean-paul pour lui acheter son costume pour la confirmation. J’ai reçu une gentille réponse de Corse, comme j’aimerais y aller !

J’ai porté la montre de mon père à arranger, c’est une Lip, il en était si fier, elle sera pour Jean-Paul.

8 Mai

Anniversaire de l’armistice de 1945. Tant de gens ont souffert, sont morts. Est-ce que j’aurai la réponse de Jean-Pierre ? André a été confirmé hier, cérémonie grandiose, que de monde !

9 Mai

Aujourd’hui je dois aller au conseil des prud’hommes pour le contrat de mon fils aîné. Il n’a pas fini de me faire courir celui-là.

17 Mai

La lettre de Jean-Pierre m’est retournée. Inconnu à bord du porte-avions Clemenceau.

19 mai

Aurais-je le courage de quitter définitivement Avignon, Non, je ne le crois pas.

20 Mai

J’ai passé 5 jours à Toulon avec les deux plus jeunes. Ils ont été infernaux, mon oncle a beaucoup changé, beaucoup de remords le hantent, lui qui a tant accusé les autres de dépression nerveuse, il en fait une à son tour, mais de la vraie. J’ai encore essayé de joindre Jean-Pierre. La semaine prochaine je vais aller en Corse, chez un des frères de mon mari, pour assister à la communion de ma filleule Anne-Marie.

22 Mai

J’ai reçu une lettre de ma mère ce matin qui m’a laissée assise. Elle croit que j’ai touché ma part d’héritage (de ma marraine). Décidément on croit au père Noël à tous âges ; je lui répondrai demain, elle sera servie. J’attends toujours une réponse de Jean-Pierre, mais hélas. Trois de mes enfants m’ont déjà fait un cadeau pour la fête des mères. J’en suis heureuse, cela prouve que malgré mes défauts ils m’aiment bien.

31 Mai

Nous venons d’arriver d’Ajaccio, mon fils Michel et moi ; N’ayant plus beaucoup d’argent, pour ne pas changer, nous avons fait le voyage de retour en 4ème classe par le Fred Scamaroni. Nous avons rapporté beaucoup de souvenirs de napoléon. Je n’ai pas de nouvelles de mon parrain, aucune réponse de Jean-Pierre. Ce soir nous allons voir Blanche-Neige.

1er Juin 1967

Le mistral souffle avec violence, on l’entend de partout. Nous sommes tous abrutis par la voix forte de mon mari. La voix grave de Jean-Pierre raisonne encore dans mes oreilles, je pleure, je ne sais pas pourquoi. Il faut que je lutte pour mes enfants. Comprendront-ils un jour le sacrifice que je fais. J’ai envie de partir et Avignon me retient, mais quelqu’un me manquera toujours.

2 Juin

Ma mère a envoyé 100 francs pour l’anniversaire de mes deux enfants, Jean-Paul demain et Isabelle le 13 Juin. Je sens que ses fonds commencent à diminuer, ou alors elle sait quelque chose au sujet de la succession et elle préfère garder tout pour don fils. Demain c’est l’anniversaire de mon fils, il aura 17 ans, ça compte. Il me semble que c’est hier qu’il est né dans cet hôpital où il a failli mourir.

3 Juin

Anniversaire de Jean-Paul,17 ans. Mon mari est arrivé tard pour ne pas changer Aucune nouvelle de mon parrain, pas de réponse de Jean-Pierre, pourquoi tout ce silence ?

Mon mari doit avoir le foie malade, un jour ou l’autre il va m’arriver des bricoles ! Que deviendrai-je, avec mes quatre enfants ?

10 Juin

Le 7 Juin c’était notre anniversaire de mariage ; Aucune joie, j’ai gâché ma vie. Si au moins mes enfants avaient la santé. Le 6 mon mari a eu un accident de mobylette, il aurait pu se tuer.

 

 

12 Juin

C’est la fête de mon frère. Il n’a pas répondu à la carte que je lui ai envoyée de Corse. Est-ce que lui non plus n’aurait pas la conscience tranquille envers moi. C’est lui qui m’a dit un soir que j’étais en danger à Toulon ; Pourquoi ?

17 Juin

Il y a eu l’anniversaire de ma fille, 8 ans. Je l’ai beaucoup gâtée.

12 Juillet

Ma fille est partie en colonie de vacances comme l’année dernière à Boulouris. Mes deux fils aînés sont partis passer la journée à Cassis. Je pense à mes vacances au bord de mer quand j’étais enfant. Cette mer que j’aime tant, pourquoi me l’a-t-on enlevée ? J’aurais voulu aller en Bretagne aussi, tout mon passé revient. Je n’ai pas eu de réponse de Jean-Pierre. C’est une grosse peine pour moi.

19 Juillet

Je pense à la mer bleue, en ce moment, à Collobrières, plein de calme et d’air pur. Cette voisine qui a l’air de s’occuper de tout, pour qui travaille-t-elle ?

20 Juillet

Il est à peine 7 heures et il fait déjà chaud. Hier je voulais partir, aujourd’hui ça me fait un peu peur. Mes deux fils qui restent à la maison s’ennuient. Ils ne sont pas heureux, pourvu que le destin tourne.

 

 

8 Août

Mon fils Michel a commencé à travailler. Cela me fait trois hommes à nourrir, je me sens dépassée.

16 Août

Ce matin j’ai acheté une mobylette à mon fils Michel. Je ne me sens pas courageuse, moi qui avais tant de volonté avant. Le logement trop petit y est sans doute pour quelque chose. Comment faire comprendre que je n’ai pas l’habitude de ça.

Décembre 1967

Nous avons déménagé. Il n’y avait que la rue à traverser. Nous sommes bien logés, nous resterons donc à Saint-Ruf. J’aime ma chambre, elle donne sur un petit jardin. Il y a une statue de la sainte vierge. Mon fils aîné m’a prêté l’argent nécessaire.

31 Janvier 1968

Nous avons passé de bonnes fêtes de Noël et du jour de l’an. Quelle différence avec l’année dernière où j’avais été si malade.

Tous les matins en ouvrant les fenêtres, je vois la statue de la vierge Je la prie pour qu’elle fasse arrêter la guerre au Vietnam. Un oiseau chante, je pense aux « pins ».

Févier 1968

Mireille Mathieu a eu un accident. Son ange gardien l’a sauvée parce que ce n’est encore qu’une enfant qui travaille trop.

 

 

Mars 1968

Bientôt le printemps, j’ai hâte de voir le beau jardin qui va se transformer

Ce matin j’ai recommencé à aller faire du ménage chez une dame, elle est gentille.

Le 29 février j’ai vu une ombre derrière la statue du jardin, c’était la sainte vierge à genoux, comme dans les crèches.

1er Septembre 1987

Je vais finir mon 6ème séjour à la clinique des pins A. Je vais habiter toute seule à Montfavet.

1987 a été dramatique.2 séjours en CHS et la mort de Louis Dominici. Deux en qui j’avais un peu confiance dans la maison*

*sa fille Isabelle et son compagnon de l’époque Patrick Chatelet

Ont signé pour un million 3000 francs sur mes carnets de chèques.

J’ai laissé ces carnets pour voir jusqu’où iraient leurs cerveaux machiavéliques.

Adrien et Catherine, que vont-ils devenir ?

2 septembre 1987

Je pense sans arrêt à Catherine, que vont-ils lui raconter ? Je voudrais qu’elle soit avec moi et qu’elle respire l’air des pins. Personne ne peut comprendre qu’elle et moi, nous sommes liées par une enfance dramatique et marquées pour la vie.

3 Septembre 1987

Il ya 2 ans jour pour jour, André et moi sommes allés au Grau du roi ; Nous avons rencontré Manitas de Plata.

Je ne pouvais pas savoir que le lendemain Chatelet viendrait me dire qu’Isabelle et Catherine allaient vivre avec lui.

9 Septembre 1987

Je suis dans mon appartement. Je me suis décidée beaucoup à cause d’Elsa, ma chienne. Je n’aurais plus eu de repos de la savoir entre les mains d’une brute. Catherine a passé la journée avec moi, Michel, André et Patricia.

16 Septembre 1987

La première semaine chez moi s’achève aujourd’hui. Elsa est heureuse sans doute comme moi. J’ai un peu peur du silence et en même temps je l’apprécie.

23 Septembre

C’était hier le dernier jour de l’été ; J’ai emménagé à Montfavet pas bien loin du cimetière où le 7/4/87 nous sommes venus enterrer mon mari et le père de mes enfants.

27 Septembre

Changement d’heure, les jours vont être plus courts. Je ne réalise pas encore que je suis seule. Vendredi, André et moi sommes allés au cimetière. Cette semaine je vais m’occuper de mettre une dalle. Je veux continuer à faire mon devoir comme quand il était vivant.

 

 

29 septembre

Aujourd’hui c’est la saint Michel, c’est la première fois depuis 37 ans que je me retrouve seule. J’ai invité pour sa fête Michel, Nicole, Laurent et Guillaume, à déjeuner.

5 Octobre

A certains moments de la journée la solitude me pèse. Je n’arrive pas à imaginer de vivre en loup solitaire pendant peut-être de longues années.

9 Octobre

Un mois aujourd’hui que nous sommes à Montfavet Elsa et moi. Situation assez positive malgré la solitude. Nous sommes allés au cimetière poser les dalles et le gravier sur la tombe de mon mari. Il y avait Michel et Chatelet. Je n’arrive pas à réaliser qu’il est en dessous.

2 Novembre

Aujourd’hui nous devons penser à nos morts. J’y pense, il y en a disséminés aux quatre coins de France. Ici à Montfavet il y a celui qui fut pendant 37 ans mon compagnon de tous les jours, avec comme il est dit des jours meilleurs et des jours pires. Jean-Paul m’a téléphoné de Rennes, cela m’a beaucoup touché. Michel est venu avec moi porter un rosier sur sa tombe. Il y avait mon petit-fils Laurent.

3 Novembre 1987

17 ans aujourd’hui que mon parrain est mort à l’hospice Saint Louis.

Cet après midi je vais faire quelques commissions à Leclerc avec ma belle-fille Nicole. Pour moi c’est du bonheur de pouvoir garder de bonnes relations avec celles qui vivent avec mes fils.

6 Mars 1988

Il y a un an je recevais pour la dernière fois la pension de mon mari. La dernière fois que je lui donnais ses 700 francs.

26 mars 1988

Aujourd’hui à 13 heures, j’ai téléphoné à Rennes à Jean-Paul et Pascale, un an après je me suis excusée de ne pas les avoir bien reçus. J’étais tellement malade…

Je me suis aperçue que j’aime beaucoup Montfavet, il me rappelle Bormes les mimosas.

1er Avril 1988

Il est certain que je vais beaucoup mieux qu’il y a un an et pourtant j’ai encore envie de pleurer en me retrouvant, même pour une visite, aux pins.

J’ai peur de l’avenir, mais il faut que je croie en la présence de Dieu près de moi.

28 Avril

Benjamin est né aujourd’hui. Je suis très heureuse. Celui là j’ai bien failli ne pas le connaître  Il y a 15 ans, le 28 avril 1973, j’ai connu ce qu’une femme, une mère, peut à peine imaginer. Mon mari avait commis un attentat à la pudeur, devant des fillettes de 9, 10,13 ans. Cette naissance me semble en tant que Chrétienne, un pardon venant de Dieu pour mon mari décédé.

 

 

1er Juin 1988

4 anniversaires ce mois-ci, le 19 celui de mon mari décédé, le 7 le jour de notre mariage si on peut dire, le 3 la naissance de Jean-Paul, mon premier enfant, mon premier bébé à moi, le 13 la naissance de mon 4ème et dernier bébé, ma fille Isabelle. J’aurais tant voulu que cet enfant me ressemble, mais il n’en est rien. Cruelle désillusion et pourtant je n’arrive pas à lui en vouloir, ça doit être ça, l’amour maternel !

21 Juin

Benjamin est très beau, c’est dommage qu’il soit toujours en pyjama.

23 Juillet

Il fait très chaud, ça me fatigue et puis je repense à la Tunisie, je ne sais plus quels souvenirs je dois garder. La naissance de mes enfants, la vie militaire au camp Fourquet ,puis le départ et l’arrivée à Avignon…

1er Août

C’est le mois de la naissance de Catherine, un beau mois. Il y a un an j’étais aux pins. Pour moi cela a été mes premières vacances. C’est ce mois là que j’ai réappris à marcher, à descendre l’escalier seule, le tour de la clinique, regarder les fleurs, entendre les oiseaux, les pies qui venaient jusque sous ma fenêtre, les écureuils qui grimpaient dans les pins.

1er Octobre

C’est le mois où je suis née à Toulon, un samedi, dans une chambre meublée. Enfant non désirée et par la suite maltraitée. Que me reste-t-il de tout ça à 62 ans ? Un équilibre fragile, une sensibilité exacerbée, une émotion intense quand en 1988 sont comme je l’étais.

4 Octobre

J’ai acheté un canari dimanche, c’est un compagnon de plus avec Elsa. Mais que la solitude est dure à supporter quand on n’a personne et qu’on a eu une nombreuse famille.

23 Octobre

Aujourd’hui c’est mon anniversaire, demain celui de Michel, le 26 celui d’Adrien, il va avoir 3 ans.

Epilogue

20 Juillet 2000

Je vais avoir 75 ans, je suis vieille ! Je suis dans un foyer logement depuis 27 mois. Et maintenant que vais-je faire de tout ce temps que sera ma vie, de tous ces gens qui m’indifférent, maintenant que tu es parti. Toutes ces nuits, pour quoi, pour qui. Et ce matin qui revient pour rien. Vous mes amis, vous mes enfants, soyez gentils, vous voyez bien que l’on n’y peut rien.

Et maintenant que vais-je faire, je vais en rire pour ne pas en pleurer, et puis un jour dans un miroir, je verrai bien la fin du destin. Pas de pleurs et pas de fleurs au moment de l’adieu…

Extrait de la chanson de Gilbert Bécaud

Mamie Josette Dominici, née Jézéquel

 

 

14 Novembre 2000

J’ai décidé cette nuit que je continuerai ce cahier. Aujourd’hui je pense que je suis guérie.

Après avoir eu si souvent envie de mourir, j’ai envie de vivre, de voir grandir mes petits enfants. Si tout va bien je serai arrière grand-mère au printemps, c’est merveilleux. Je viens de téléphoner à mon fils André pour prendre des nouvelles de Sarah.

25 Novembre

La sainte Catherine, la fête de Cathy, ma petite fille. Hier nous sommes allés avec Isabelle faire mes commissions.

26 Novembre

Demain c’est le ramadan, jeûne arabe qui dure un mois. Aujourd’hui c’est dimanche. beaucoup vont dans leurs familles moi je reste là.

29 Novembre

Je suis déçue, cette collectivité est vraiment insupportable. Il y avait le loto dans la grande salle.

30 Novembre

C’est la Saint-André, fête importante en France, et la fête de mon troisième fils. Je lui ai téléphoné ce matin. Je pense beaucoup à cet oncle André qui était prêtre.

2 Décembre

C’est le mois de décembre, mois que j’aime le moins. Mon père est mort dramatiquement et moi aussi j’ai failli mourir.

14 Décembre 2000

André est venu avec Sarah. Il m’a porté une jolie plante. Véronique m’a invitée pour le réveillon de la nuit de Noël.

14 Décembre

Hier matin j’ai téléphoné à Marie-France, elle a une grosse bronchite. Michel a téléphoné, Jean-Paul aussi.

16 Décembre

C’est ce jour là que monsieur Esposito a été écrasé par un train. Dramatique pour sa famille, inoubliable.

23 Décembre

Au cours du repas de mercredi avec Michel et Patrick, j’ai appris que Patrick ne souhaitait pas du tout voir Jean-Paul. Il cause de lettres au moment de son procès qui ont été lues et qui auraient contribué à son incarcération. Moi je n’ai été au courant de rien.

27 Décembre

Jean-Paul est venu avec mon petit fils Julien. J’ai encore appris certaines choses concernant Patrick, mais mon opinion est faite. Les fêtes de Noël sont passées, heureuses et avec du bon manger. Beaucoup de cadeaux aussi. Des choses qui sentent bon. J’ai revu les parents de Véronique que j’avais vus quand je ne parlais pas.

15 Janvier 2001

Un jour une gitane m’a dit : tu seras dans une maison où tu seras comme une petite reine, mais ce n’est pas pour maintenant.

26 janvier 2001

Beaucoup de choses cette semaine, qui a dit que je m’ennuyais. Mercredi nous étions 5 pour aller aux baumes écouter de la musique, entendre des enfants chanter. Si on n’est pas sensible, on ne peut pas aimer

27 janvier

Hier j’ai écouté le disque d’Edith Piaf : Non je ne regrette rien. C’est toute ma vie qui se résume là. Fin du cahier.

 

 

XII Et aujourd’hui, en janvier 2018, qu’en est-il ?

J’ai écrit ces pages, vous vous en êtes certainement rendu compte,  il y a déjà quelques années, alors vous pouvez vous demander  ce qu’il en est aujourd’hui.

Oh, le moins que l’on puisse dire, c’est que beaucoup de choses se sont passées depuis, au point que j’ai parfois l’impression de vivre une vie toute nouvelle

Tout d’abord, et c’est certainement le plus important, nous fêterons  ce 4 février le deuxième anniversaire de Camille, ma troisième petite fille, la fille de Julien et Céline, qui vivent à Louveciennes.

Animé par un intense besoin de création, j’ai créé une petite maison éditions associative, les éditions les trois clefs, et dans la foulée j’ai aussi donné naissance aux éditions de la Sirène, qui sont toutes les deux des marques déposées.

J’ai écrit et publié environ deux-cents ouvrages, des nouvelles, des romans et un travail sur le yoga, qui tous connaissent un sympathique succès, puisque j’en vends un millier d’exemplaires chaque année, sans compter les titres qui sont mis gratuitement à la disposition du public par divers moyens, et notamment grâce à Edtion999.

J’ai retrouvé plusieurs amis et amies de mes jeunes années, que je rencontre souvent, mais j’ai perdu Serge Hebrail, mon ex meilleur ami, qui ne me donne plus aucune nouvelle, pas plus qu’il n’en donne à sa sœur, d’après ce qu’elle m’a dit récemment.

J’anime depuis le mois de septembre 2017 à Avignon un stage géant et gratuit de yoga, pour lequel j’ai été soutenu et aidé par la municipalité, ainsi que par la presse et les radios.

 

 

XIII Epilogue

Voici, j’ai essayé de résumer ma vie, et je l’ai fait du mieux que j’ai pu le faire. J’espère que cette modeste œuvre intéressera quelqu’un.

Comme vous avez pu le constater, il y a eu bien entendu du bon et du moins bon, mais c’est la même chose pour toutes les vies, n’est-ce pas ? Si c’était à refaire, il y a certainement une ou deux choses que je changerais. Mais « une vie en vaut une autre », n’est-ce pas, et « chaque vie qui vaut la peine d’être vécue est une lutte constante », a dit l’homme d’église anglais Dean Stanley !

Une chose est certaine, elle a été meilleure que celle de ma mère, et que celle de mon père.

Dans notre existence, nous grimpons tous un jour notre Everest. Moi, j’ai l’impression de l’avoir gravi plusieurs fois: Quand je me suis lancé dans la carrière commerciale, quand j’ai décidé de devenir professeur de yoga, et enfin lorsque j’ai créé 2IDS. Une chose cependant ne m’a jamais pesé, mes enfants, que j’ai toujours aimés, et ce depuis le jour de leur naissance.

Aujourd’hui je n’ai que 67 ans. Je ne suis donc pas si vieux ! Et il parait qu’à notre époque on a un encore un avenir, à soixante ans. Le milliardaire et animateur de télévision Donald Trump ne vient-il pas d’être élu président des Etats-Unis à 70 balais, tandis que Charles Aznavour n’est-il pas toujours sur scène à plus de 90 ans ! Avec mes cinq lascars, qui vont grandir, la vie ne devrait pas manquer de surprises, espérons seulement qu’elles seront heureuses….

Maintenant que j’ai fini de rédiger mes mémoires je vais pouvoir me livrer à un projet que j’ai longtemps tenu à l’écart, l’écriture de mon quatrième roman, qui devrait s’intituler « Satori ».

J’ai déjà quelques idées, à ce sujet.

Vous pourrez, si cela vous intéresse, découvrir le résultat de mon travail sur mon site : Nouvelles-et-romans.fr, ou sur celui des éditions Les trois clefs : editions-les-trois-clefs.fr

 

 

 

 

 

ANNEXE PHOTOS

 

 

Le mariage de mes parents, le 7 Juin 1949

Avec mon père, en Tunisie

En « communiant», avec ma petite sœur Isabelle

Ma sœur Isabelle et mon frère André

Ma mère en communiante

Marie-France et Corine

Ma grand-mère Joséphine

 

 

Professeur de yoga, dans les années 80

Ma-précieuse licence de géographie

Mon certificat de gestionnaire acquis en 1999 à l’université de Paris Dauphine

Le journal d’entreprise dont je fus le rédacteur en chef. Mes patrons, Gilles et Hervé

Le départ à la retraite de mon frère Michel

Il a été le plus jeune conducteur de train de France

[i] Voir ma nouvelle : Assis sur son poêle.

 

FIN

Avignon, le 21 janvier 2018.

Categories: Les nouveautés, Mon Autobiographie. Décembre 2013

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