Les jumelles d’Oléron Décembre 2016

Jumelles. Le martyr-Amazon_

Les jumelles d’Oléron 

Éditions les trois clefs

Collection Thrillers

En ce jour de juin 1990 le temps était calamiteux, et il s’apprêtait même à virer franchement à la tempête. Les nuages noirs, bas et lourds, vomissaient sur l’île leurs furieuses cataractes,  cependant que le vent d’ouest, tel un pur sang rendu fou par la piqûre d’un taon, soufflait de plus en plus fort, tout en changeant sans cesse de direction. Les ruades furieuses qu’il projetait en tous sens renversaient tout ce qui sur l’île n’était pas correctement arrimé, les cheminées, les arbres, les panneaux indicateurs, et jusqu’aux malheureux qui se risquaient bien imprudemment à mettre le nez dehors. L’océan était plus  outrageusement agité que jamais et les bateaux, d’habitude si placides, dansaient une infernale gigue dans les ports.  Parfois, la dent acérée d’un éclair, accompagnée par une puissante canonnade, déchirait le rideau opaque du ciel, qui pour l’heure se présentait mal, un peu  comme s’il était devenu de bronze.

Las, abattu, et au bout du compte franchement désespéré, Roger se décida à téléphoner à son matelot.

– On ne va pas  sortir aujourd’hui, mon p’tit gars, tu vas pouvoir rester chez toi pour te reposer un peu, ça pourra pas te faire de mal, remarque bien, après la folle semaine qu’on vient de se payer à cause de ce temps de chien. Allez bye, et passe une bonne journée. Moi, je retourne me coucher, je t’attends demain matin, à six heures, comme d’hab! Cette damnation devrait bientôt être levée et le temps s’améliorer assez vite, si j’en crois ces enfoirés de la météo, et en admettant qu’ils se soient pas encore plantés !

Rachid fut ravi d’entendre cette bonne nouvelle, aussi attendue qu’inespérée, tant Roger était un enragé de la mer, un dur parmi les durs, un de ces courageux marins-pêcheurs qui sont toujours prêt à sortir pour se fourvoyer en mer, et ce quel que soit le temps. Il appela aussitôt son amie, celle qu’il nommait affectueusement, en son for intérieur, sa mémère Calinou.

Elle n’était certes pas de la première jeunesse mais il se prit quand même à rêver à ses cuisses et à ses adorables petites fesses, si rondes et délicieusement blanches, et surtout toujours si douces. De toutes façons il n’y avait pas photo, il serait toujours mieux dans son lit, bercé par ses caresses et enseveli sous ses baisers, que ballotté en tous sens sur ce maudit rafiot, aussi bringuebalant qu’ignominieusement rouillé.

– Je suis libre aujourd’hui, en fin de compte, lui annonça-t-il joyeusement, on se retrouve tout à l’heure ?

– Je m’en doutais un peu, tu sais, quand j’ai vu le ciel, et surtout cet épouvantable vent, ce matin. Rejoins-moi comme d’habitude, mon petit chéri, et ne tarde pas trop, s’il te plaît, car j’ai le plaisir de t’annoncer que je suis chaude comme de la bonne braise, aujourd’hui, et tu peux me croire quand je te dis ça. Oh ! Si tu savais comme j’ai envie de toi, oh, comme j’ai envie qu’on se…, et comme je pensais bien qu’on allait se voir, j’ai mis les sous-vêtements que tu préfères, tu sais, ma petite culotte brésilienne hyper sexy, celle qui est si douce et que tu aimes tant, celle qui est en soie bleue, et j’ai aussi mis le soutien-gorge qui va avec, bien sûr…

Rachid, des images et coquines et appétissantes plein la tête lui répondit :

– Moi, c’est surtout tes  petites fesses, que j’aime bien caresser, et léchouiller, aussi…

Sur le coup de midi il enfila sa combinaison, puis il coiffa son casque et, après avoir salué sa mère, il sauta sur sa moto, une superbe 500 Ducati bicylindres rouge, qu’il avait mis cinq ans à payer, et qui était garée dans la cour, toujours bien à l’abri sous un petit auvent qu’il lui avait lui-même construit.

C’est la joie dans le cœur, et avec une forte envie de tenir bientôt sa belle dans ses bras  qu’il prit la direction de la maison de sa maîtresse.

Il arriva rapidement à la grande bâtisse baptisée « Les Tamaris»

Il franchit rapidement le portail métallique, qui était grand ouvert. Ce n’est pas très prudent, ça, pensa-t-il, de laisser le portail ouvert à tous les vents, comme ça. N’importe qui pourrait entrer.

Sa voiture était là, sa douce amie était donc déjà arrivée. Un frémissement de désir le parcourut des pieds jusqu’à la nuque alors qu’il se dirigeait vers le porche. Il frappa et sonna à plusieurs reprises. Comme il n’obtint aucune réponse il mit ses mains en porte-voix et il l’appela, il cria son nom : « Françoise, Françoise, t’es là ? »

Il semblait bien que personne ne soit là. Pourtant sa voiture était bien dans la cour.

Il se souvint alors qu’il lui arrivait fréquemment d’aller travailler en vélo. Oui, mais en principe elle choisissait cette option quand il faisait beau, tandis qu’aujourd’hui, c’était vraiment loin d’être le cas, ce n’était certainement pas une journée pour envisager une balade à bicyclette, en tous cas!

Dans ces circonstances, il ne lui restait plus qu’à l’attendre patiemment, elle ne tarderait certainement pas.

Il l’attendit une heure, puis une autre, il s’impatienta, regarda sa montre à plusieurs reprises, mais elle ne vint pas.

Déçu, intrigué mais pas vraiment inquiet, il se résolut à ré-enfourcher  sa moto et à rentrer tranquillement chez lui.

***

Michèle a la peau mate, elle vient de fêter ses cinquante ans, comme sa sœur, naturellement. Elle possède un nez légèrement busqué de petit rapace, et elle porte des lunettes rectangulaires ; elle a des cheveux teints en rouge, et coupés mi-courts, des lèvres minces, qui semblent souvent  être un peu pincées. Elle est employée municipale à Saint-Pierre, et elle est actuellement affectée à la bibliothèque. D’un caractère sérieux et plutôt réservé, elle sort peu, sauf pour faire de longues promenades sur la plage, le matin, avant de partir travailler et le soir avant de dîner. Car l’air iodé du large ne manque jamais de lui aiguiser l’appétit.

Comme elle n’est  ni très jolie ni particulièrement avenante, elle n’a connu qu’un très petit nombre de relations amoureuses, qui peuvent se compter sur les doigts d’une main, qui sont restées platoniques pour la plupart, sauf celle qu’elle a connue avec ce beau marin pêcheur  qui, après s’être gaillardement emparé de sa virginité, après l’avoir longuement embrassée et pelotée un soir d’été sur la plage, sous le regard réprobateur des goélands, avait, emporté par un élan du genre mystique, ardemment souhaité l’épouser. Malheureusement, peu après lui avoir fait cette  déclaration enflammée, le malheureux était bien trop tôt disparu en mer, par une de ces journées épouvantables où l’océan s’était déchaîné afin de pouvoir mieux enfermer en son sein les impies qui osaient lui tenir tête et braver son courroux. Elle était par conséquent restée célibataire et ne s’en trouvait pas beaucoup plus malheureuse pour autant. Son île était belle, elle y avait de nombreux amis, tout allait ainsi pour le mieux pour elle, et une petite masturbation de temps en temps lui suffisait amplement pour calmer ses  ardeurs sexuelles, qui restèrent bien modérées, de toutes façons.

Françoise, quant à elle, est blonde, elle a des cheveux filasses, qui sont peut-être un peu trop longs pour son âge, un petit nez épaté, des lèvres sensuelles, qui conservent le souvenir du temps où elles ont été  pulpeuses, mais dont elle ne peut manquer de déplorer qu’elles commencent nettement à s’avachir, il va falloir qu’elle fasse rapidement quelque chose pour arranger ça, du silicone, et pourquoi pas ? On n’a qu’une vie, après tout ! Par contre elle possède une jolie et alléchante poitrine, qui n’a jamais été abîmée par la maternité, et dont elle se montre particulièrement fière. Elle a toujours travaillé dans le commerce, soit comme vendeuse, soit comme responsable de magasin, sur l’île ou sur le continent. Actuellement elle est employée à la maison de la presse de Saint-Pierre. Tout à l’opposé  de sa sœur, c’est une bonne vivante, une épicurienne qui ne rate jamais une occasion de  faire la fête, et elle adore par dessus tout aller s’encanailler dans les nombreuses soirées dansantes qui sont régulièrement organisées sur l’île par les associations. A son âge elle est  toujours heureuse de faire savoir qu’elle peut en remontrer, sans avoir le moins du monde honte de ses jambes, à la dynamique et turbulente  jeunesse du pays.

Dans les années soixante, alors qu’elle était âgée d’une vingtaine d’années, elle avait eu de nombreux flirts et aussi de nombreux prétendants, dont elle avait parfois accepté les avances, jusqu’aux plus osées, dont certaines se terminèrent même en franches et agréables coucheries, mais elle avait toujours refusé avec la plus grande énergie les propositions de mariage. Cela parce qu’elle n’était pas spécialement désireuse de connaître la même vie que sa mère, cette pauvre femme qui avait été l’esclave soumise d’un homme toute son existence. Elle avait ainsi acquis la réputation d’une jeune femme, certes sympathique, mais légère, et un peu volage…

Les deux sœurs sont jumelles dizygotes ; elles habitent la grande maison qu’elles ont hérité de leurs parents, à la sortie de La Cotinière, sur la route de Dolus, dont elles ont aménagé le rez de chaussée en gîte. Cela leur assure un complément de revenu non négligeable mais surtout leur procure de la distraction pendant tout l’été, vu qu’elles partent peu en vacances, parce qu’elles ont l’impression d’être en villégiature à longueur’année, sur cette île où il fait si bon vivre.

Elles louent quelques mois par an un studio et deux chambres, et servent les petits déjeuners. Leurs confitures maison, de fraises, de rhubarbe ou d’abricots sont toujours très appréciées des clients, des habitués qui reviennent tous les ans.

Elles se réservent pour elles le premier étage, qui est constitué d’une belle salle de séjour qui se prolonge par une vaste terrasse en béton parsemée d’arbres en pots, d’un salon, de deux chambres, d’une cuisine et d’une  agréable salle de bains, qu’elles viennent de faire entièrement rénover, y installant même un petit jacuzzi. La demeure, un brin isolée, se situe sur un grand terrain arboré, à quelques centaines de mètres de l’océan, qui est accessible en dix petites minutes seulement à pied.

Natives de l’île, elles y comptent de nombreux amis et connaissances.

Matthieu Bosc et sa femme Marinette, ostréiculteurs à Dolus, sont leurs plus proches voisins.

Roger Capitaine, leur ami d’enfance, le picaresque pêcheur de céteaux de la Cotinière et son matelot Rachid passent souvent prendre l’apéritif après leur journée de travail, quand la cale de leur modeste embarcation est remplie jusqu’à la gueule de petits poissons plats.

***

La maison de la presse de Saint-Pierre reste ouverte jusqu’à 19H30. Aussi Françoise dispose-t-elle d’une longue coupure, entre 12 et 15 heures, coupure qu’elle met à profit pour rentrer tranquillement déjeuner chez elle.

Certains jours elle se montre plus excitée qu’à l’accoutumée, voire enfiévrée, quand elle se met au volant de sa Twingo pour prendre le chemin de son domicile. Ce sont souvent, comme aujourd’hui, des jours de gros temps, quand il est si difficile, voire impossible, pour les chalutiers de la pêche côtière de prendre la mer.

Quand elle arrivait chez elle, ces jours-là, une moto se présentait au portail, la suivait et allait se garer sur les gravillons du chemin.

Le motocycliste, un beau jeune homme brun d’une trentaine d’années, un garçon d’origine marocaine, mais né sur l’île, descendait alors de son engin, il le plaçait soigneusement sur sa béquille et il se dirigeait tranquillement vers elle, qu’il enlaçait et embrassait goulûment tout en lui tripotant les fesses et les seins avec un plaisir évident.

S’il lui arrivait de  protester, c’était simplement pour la forme, bien sûr, mais elle prenait rapidement Rachid par la main afin de l’entraîner à l’intérieur, vers sa chambre.  Là, presque sans parler, mais à quoi bon user sa salive lorsque vos peaux et vos doigts se comprennent si bien, ils se déshabillaient mutuellement et ils faisaient longuement l’amour. Avec passion et une infinie langueur pour elle, avec la fougue et toute l’énergie de sa jeunesse pour lui. Un frugal repas suivait ce festin de la chair et c’est les jambes molles, le cœur léger et les yeux cernés qu’elle reprenait paisiblement le chemin de son travail.

Ce jour-là, le temps épouvantable avait découragé presque tous les gens de sortir. Il n’y avait quasiment personne dans les rues de la ville et encore moins dans la boutique.

Françoise ne tergiversa pas longtemps, elle n’allait pas traîner ici, surtout en sachant que son jeune ami n’allait pas tarder, elle l’avait suffisamment chauffé au téléphone, tout à l’heure, avec son histoire de culotte en soie, pour être sûre de son affaire. Elle ferma donc le magasin et prit la direction des Tamaris, alors qu’une bien agréable sensation, due à l’intense et impérieux désir qu’elle ressentait, lui chatouillait agréablement le creux du ventre.

Elle gara sa voiture et grimpa l’escalier d’un pas guilleret. Lorsqu’elle entendit du bruit en haut, elle n’eut aucun doute sur son origine, alors elle appela :

– Rachid, c’est toi mon chéri, tu es là?

En l’absence de réponse elle s’avança et découvrit avec stupéfaction les restes de monstrueuses agapes sur la table de la cuisine. Effrayée par sa découverte, elle fit volte-face et retourna dans le salon. Là, elle s’aperçut que la porte-fenêtre était ouverte. Elle s’avança sur la terrasse et là elle découvrit un homme, blotti dans un coin, derrière un arbuste, qui essayait maladroitement de s’y dissimuler.

Il n’avait pas l’air méchant pourtant il la fixa d’un regard glaçant de prédateur aux aguets.

Terrorisée, tremblante de la tête aux pieds, elle s’écria :

«  Mais, mais, qui êtres-vous, et que faites-vous chez moi? »

Elle fonça dans la cuisine pour s’emparer d’un large couteau avant de revenir, telle une furie, sur la terrasse, en brandissant son arme improvisée.

– Ne bougez pas, hurla-t-elle en menaçant son visiteur de son couteau, restez où vous êtes, j’appelle la police !

Et elle se précipita vers le téléphone.

L’homme la suivit d’un pas lourd, il s’approcha d’elle tranquillement et il planta ses yeux de bête dans ceux de cette petite bonne femme, qu’il sembla prendre pour une folle.

– Non, pas la police, ils sont méchants, geint-il, ils vont me faire du mal.

Ils avancèrent l’un vers l’autre et ils finirent par se percuter. A l’issue d’une courte bagarre l’inconnu réussit à s’emparer du couteau.

Françoise fut prise d’une intense frayeur, et elle dévala l’escalier en courant, suivie de près par son mystérieux visiteur, qui parvint seulement à la rattraper alors qu’après avoir ouvert la porte elle posait le pied dans la terre humide du jardin.

***

Sa journée était enfin terminée. Elle avait vu peu de monde, aussi elle s’était mortellement ennuyée.

L’élégante quinquagénaire attrapa avec nervosité son ciré et son parapluie, elle ferma la porte de la bibliothèque et courut jusqu’à sa voiture, tout en maudissant ce temps de chien. Elle prit la route en direction de sa demeure.

En arrivant elle constata que sa sœur était déjà rentrée. Avec ces satanées intempéries elles avaient certainement dû fermer la boutique plus tôt. Elle gara sa petite FIAT derrière la Twingo et elle s’avança paisiblement vers la bâtisse. Il n’y avait pas encore de locataires au gîte, elle monta donc directement à l’étage mais c’est avec étonnement qu’elle se rendit compte qu’il n’y avait personne. Alors elle appela : «Françoise, Françoise…» tout en se dirigeant à petits pas vers la cuisine. Là, une autre surprise, et plutôt de taille, celle-là, l’attendait.

Sur la table s’étalaient les restes d’un plantureux repas. Du gros poulet rôti de la veille, un beau poulet fermier, il ne restait que les os, rognés avec soin. Mais il y avait plus surprenant encore, la bouteille de vin blanc, à peine entamée hier, était  vide ! Françoise avait pourtant pour règle de ne boire qu’un seul verre par repas.

Elle avait mangé ici à midi, comme d’habitude, mais certainement pas seule !

Elle se souvint alors que sa sœur lui avait dit qu’il lui arrivait parfois d’inviter Rachid à déjeuner. Simplement à déjeuner ? Elle éprouvait les plus gros doutes à cet épineux sujet, mais ce n’était certainement pas son problème, sa sœur était majeure et libre de mener sa vie comme elle l’entendait, même si elle n’approuvait pas toujours ses choix.

Pour l’heure elle tenait l’explication de ce mystère, Françoise avait déjeuné avec le jeune homme. Cependant cela ne l’éclairait en aucune manière sur les raisons de son absence actuelle.

Après quelques minutes d’hésitation elle se décida à téléphoner à la maison de la presse.

La patronne se montra surprise et lui dit que sa sœur était partie à midi pour déjeuner, comme d’habitude, mais qu’elle n’était pas revenue. Sur le moment elle avait pensé qu’elle avait dû tomber en panne et ne s’était pas inquiétée plus que ça. Avec ce temps épouvantable, bien sûr que tout était possible, une panne, ou même un accrochage!

Michèle redescendit, espérant trouver sa frangine dans le jardin, mais bien que la pluie ait quasiment cessé, elle ne s’y trouvait pas.

La bibliothécaire remarqua des traces fraîches dans les gravillons, de nombreuses traces de pas, et surtout, des traces de pneus de moto.

Ainsi elle avait vu juste, pensa-t-elle Rachid était bien venu aujourd’hui!

Elle remonta précipitamment dans sa voiture.

Pour une raison encore mystérieuse elle avait dû repartir avec le jeune homme!

Elle gara son véhicule sur le parking du port et elle se dirigea à pieds, allongeant la foulée et le cœur battant plus fort qu’à l’accoutumée, vers la petite maison que le garçon occupait avec sa mère célibataire.

Elle pénétra dans la courette et sonna.

Madame Ben Yaya vint lui ouvrir et elle se montra plutôt surprise mais néanmoins aimable en la découvrant, trempée et dégoulinante, plantée devant sa porte comme un marabout, sanglée dans son ciré noir et luisant.

– Rachid ? Oui, bien sûr, il est là, je vais l’appeler :

Elle se tourna vers l’intérieur du logement et elle appela :

– Rachid, Rachid, viens vite mon fils, tu as de la visite, c’est ton amie !

Le garçon descendit en courant et marqua un temps d’arrêt en arrivant en bas. Il montra un visage plus que stupéfait en reconnaissant Michèle alors qu’il s’attendait à voir Françoise.

Manifestement gêné, il balbutia :

– Oui, tu as vu le temps qu’il a fait aujourd’hui. J’ai téléphoné à Françoise pour lui dire que je ne travaillais pas, alors elle m’a dit que ce serait sympa si nous déjeunions ensemble, chez elle, à midi.

– Et alors, c’est bien ça, tu es venu?

– Oui, bien sûr, mais pas elle. Sa voiture était pourtant là. J’ai pensé qu’elle était peut-être partie travailler en vélo et qu’elle avait renoncé à faire le trajet sous cette pluie, et surtout avec cette grêle. Je l’ai attendue un bon moment, et comme elle n’arrivait pas, vers quatorze heures je suis retourné chez moi.

– Tu veux dire que ce n’est pas toi qui as mangé le poulet?

– Absolument pas.

– Ni bu le vin?

– Pas du tout, tu sais bien que je ne bois jamais de vin. Je ne suis même pas rentré, je te dis.

Michèle en avait maintenant des sueurs froides. La disparition de sa jumelle changeait radicalement de nature. De bizarre, elle devenait tout à coup franchement inquiétante.

Après s’être brièvement concertés avec Rachid, ils prirent la décision qui leur sembla la plus appropriée.

Une heure plus tard ils se présentaient à la gendarmerie.

Ils étaient tous les deux bien connus par les représentants de la loi aussi ils reçurent un accueil amical et attentif.

Un gradé leur affirma alors :

– Je vais envoyer une patrouille interroger les voisins et ce soir nous viendrons avec le chien. Malgré la pluie il arrivera peut-être à flairer une piste. C’est un bon cabot, vous savez!

L’enquête de voisinage ne donna rien. Mathieu Bosc et Marinette, les plus proches voisins, confirmèrent simplement avoir entendu une grosse moto à deux reprises, vers midi et vers quatorze heures.

Un autre voisin, situé un peu plus loin sur la route, signala pour sa part qu’il avait aperçu un pauvre hère, un peu avant midi, qui faisait du stop sous un déluge de grêle, et que cela l’avait beaucoup intrigué, et même sadiquement amusé. Faire du stop par ce temps, quelle idée, quand même !

Vers dix-neuf heures les gendarmes arrivèrent avec le chien.

Michèle lui fit sentir des vêtements de sa sœur. La brave bête sembla hésiter quelques instants, mais elle se dirigea bientôt,  d’un pas ferme et décidé, vers la cabane à outils blottie dans les chèvrefeuilles, au fond du jardin, devant laquelle il marqua l’arrêt avant de grogner avec insistance.

Quand l’un des gendarmes ouvrit la porte, ce fut pour voir un gros rat affolé se précipiter entre leurs jambes et prendre la fuite. Fausse alerte ?

Il pointa quand même sa puissante lampe-torche vers l’intérieur du cabanon et cette fois il la vit.

Le rongeur avait dévoré les yeux et le nez de Françoise, dont le visage affreusement mutilé fixait ses visiteurs de ses trois orifices grotesques, du sang séchait adhérait à la base de son cou.

Les forces de l’ordre lancèrent un appel à témoins pour essayer de retrouver ce fameux auto-stoppeur qui avait été aperçu sous la grêle, et qui était certainement un homme étranger à l’île, donc un suspect potentiel.

La chance leur sourit bien au-delà de leurs espérances.

Un VRP, représentant en cognac, leur signala avoir pris en stop, le jour de l’assassinat de Françoise, un drôle de type, bizarre mais sympathique, qui s’était montré non seulement bavard, mais intarissable.

Il lui avait dit s’appeler François. Il était venu sur l’île chercher du travail, mais à la suite d’un « pépin », inattendu qu’il aurait rencontré, il s’était vu obligé de rentrer chez lui, au foyer Emmaüs de Rochefort.

Les forces de l’ordre se rendirent immédiatement sur place. Le gendarme Hégrail dut  faire preuve d’un sens aigu de l’interrogatoire psychologique pour obtenir les aveux de François Cheaulmes, ce pauvre type, ce débris humain renfermé et prostré qui lui faisait face, enfoncé dans une mauvaise chaise en plastique, dans le bureau du responsable de la communauté. Il avait cependant vite compris qu’il ne fallait surtout pas le soumettre à un feu nourri de questions, à un interrogatoire mené selon les règles habituelles, mais qu’il était préférable, qu’il suffisait, même, de le mettre en confiance et de simplement le laisser parler, vider petit à petit tout son sac, un bagage qui lui sembla particulièrement lourd à porter.

Et c’est ainsi que François ne fit aucune difficulté pour lui raconter sa journée, sans omettre l’épisode de cette folle qu’il avait rencontrée à La Cotinière, et de laquelle il avait été bien obligé de se défendre.

***

Le jour se levait à peine quand, après avoir bu son café, il avait dit au revoir à son compagnon de chambrée.

Malgré le temps menaçant il quitta les locaux de la communauté Emmaüs de Rochefort Saint- Aignan au sein de laquelle il vivait paisiblement depuis plus d’un an.

C’était un habitué de cette structure. Il avait successivement vécu, depuis la mort de sa mère, décédée d’un cancer généralisé, et alors qu’il s’était brutalement et sans ménagements retrouvé jeté à la rue comme un paquet de linge sale, dans les communautés Emmaüs de Metz, de Nancy, de Brest et d’Avignon, qui était la dernière en date, avant d’atterrir à Rochefort.

Dire que c’était un compagnon tranquille serait bien sûr exagéré. Certes il n’était pas fainéant et abattait sans rechigner sa part d’ouvrage, il en faisait même souvent un peu plus que les autres, parce qu’il était fort et courageux. Il excellait dans la remise en état  des vieux meubles parce qu’il avait été un temps apprenti ébéniste. Il savait monter proprement un mur de briques ou de parpaings parce qu’il avait souvent travaillé avec son père, qui avait été  artisan maçon, avant de mourir assez jeune d’une cirrhose qui avait dégénéré en cancer. Mais pour son malheur il avait aussi hérité, de cet homme illettré, abrupt et violent, son vice le plus dérangeant. Car François buvait. Il buvait même beaucoup, beaucoup trop, en fait. Quand il avait commencé à taquiner une bouteille de quoi que ce soit, il était incapable de s’arrêter avant qu’elle soit vide et il la léchait alors afin d’en extraire les dernières gouttes.

Sans être le moins du monde charismatique, il bénéficiait d’une autorité naturelle.  C’était un vrai meneur d’hommes. Il lui était arrivé à plusieurs reprises d’entraîner des compagnons de beuverie, ou des routards comme lui, dans des expéditions qui avaient toujours eu pour but de s’approprier le bien d’autrui. Cela allait des volailles prisonnières d’un poulailler à des vêtements étendus sur un fil, en passant par des vélos ou des cyclomoteurs. Il lui était aussi arrivé de visiter des entrepôts mal gardés dans des zones artisanales ou industrielles. Il avait régulièrement fait des petits séjours en prison pour ces menus larcins mais n’avait jamais été considéré comme un individu dangereux, il en était donc à chaque fois ressorti bien vite.

Ce jour-là il avait l’intention de se rendre sur l’île d’Oléron. Les compagnons de Rochefort l’avaient assuré qu’il y trouverait facilement du travail pour l’été. Que ce soit comme plongeur dans un des nombreux restaurants, comme saunier dans les marais salants, ou bien comme homme à tout faire dans les parcs à huîtres ou les exploitations conchylicoles. Il pouvait même espérer, lui avaient-ils fait miroiter, avec son emploi, se voir attribuer la jouissance d’une petite cabane.

Aussi c’est avec des rêves plein la tête qu’il était parti à l’aventure. Il utilisa le seul moyen de transport qu’il connaissait, l’auto-stop.

Il se fit déposer à la descente du pont, remercia poliment l’automobiliste en empochant prestement le paquet de cigarettes que celui-ci lui tendit et il marcha droit devant lui, son petit sac sur le dos.

Il faisait vraiment un temps de chien en ce mois de juin. De gros nuages noirs  roulaient  dans le ciel, puis, après la pluie, ce fut la grêle qui vint lui marteler le crâne et les épaules de ses milliers d’énormes boules de glace. Il ne s’agissait plus d’œufs de pigeons mais de véritables balles de tennis qui dégringolaient des cieux en furie, faisant exploser les pare-brises et les tuiles autour de lui! Il marchait courageusement, toujours porté par l’espoir fou de trouver bientôt un emploi.  Il avait froid et il commençait à ressentir cruellement la  morsure de la faim.

En passant devant les Tamaris il ne put naturellement pas résister en constatant que le portail était entrouvert.

Il trouverait certainement ici un abri  et peut-être même de quoi manger. On ne lui refuserait certainement pas un morceau de pain, les gens étaient en général humains avec les paumés de son espèce.

Il sonna à deux reprises, et comme personne ne lui répondit il n’hésita pas à forcer le volet d’un des studios et à casser un carreau avec un gros caillou pour entrer dans la maison.

La pièce dans laquelle il avait pénétré était confortable, joliment décorée et il y avait même un lit. Il but un grand verre d’eau, s’allongea, se reposa quelques minutes avant de partir à la découverte de son nouveau domaine.

Il poussa la porte et se retrouva dans un couloir qui menait à un grand escalier en pierre. Il faisait sombre alors il alluma la lumière et grimpa. Il arriva dans un lieu manifestement plus accueillant, un grand salon avec une cheminée et même un bar bien garni. Sans hésiter il extrait du meuble une bouteille de pineau rouge qu’il porta à ses lèvres.

– Hummm, c’est super bon, ça ! se dit-il en adoptant un air satisfait, tout en se dirigeant vers la cuisine.

Après une brève exploration, il s’installa à la table avec la ferme intention de faire un véritable festin.

Il était affamé, alors il dévora les restes d’un poulet rôti qui se trouvait dans le frigo, il engloutit aussi un gros fromage de chèvre avec une demi-baguette et il vida une bouteille de vin entamée qui avait été soigneusement rebouchée.

Heureux de cette bonne fortune, séché, réhydraté, le ventre plein, il restait néanmoins suffisamment lucide pour se rendre compte qu’il n’était pas prudent de s’attarder en ces lieux.

Il s’apprêtait donc à repartir quand il entendit une voiture se garer dans l’allée.

Dans l’affolement il ouvrit la porte-fenêtre.  Il était en train d’essayer de se dissimuler derrière un arbuste dans l’angle de la terrasse quand il entendit la porte d’entrée s’ouvrir.

Quand elle avait dévalé l’escalier en courant, il la suivit de près et il était parvenu à la rattraper alors qu’elle sortait. Il l’a saisit par les cheveux et il la tira violemment à lui. Alors il lui planta à plusieurs reprises son couteau dans le dos et enfin, parce qu’elle vivait encore, il le lui enfonça dans le cou, d’un mouvement latéral, ample, sec et précis, afin de l’achever proprement.

En mourant, sa victime vomit son sang dans un spasme effroyable,  qui exprima certainement toute l’horreur de ces  minutes effroyables, ses toutes dernières, qu’elle venait de vivre. Elle qui était venue ici pour retrouver son amour, connaître une nouvelle fois la douceur et le plaisir, voire même une franche félicité dans ses bras, n’y avait finalement rencontré que la face hideuse et ricanante de la camarde.

Françoise aura ainsi été la première victime identifiée de celui que, bien des années plus tard, après la découverte de plusieurs autres affaires sanglantes restées non élucidées, la presse baptisera du surnom explicite de « Routard du crime ».

Car si l’homme était demeuré si longtemps insaisissable, c’est tout simplement parce qu’il avait toujours frappé de façon aléatoire, en différentes régions de France, des gens auxquels rien ne le reliait. C’est le gendarme Hégrail qui aura finalement réussi, grâce à sa patience et à son savoir-faire, à reconstituer l’itinéraire fou et meurtrier de François Cheaulmes, le premier tueur en série Français.

Categories: Mes Nouvelles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *